‹ La comédie de société au XVIIIe siècleChapitre 6 sur 31 · AFFICHE · texte numérisé non relu

AFFICHE

De la part de l'Académie On fait savoir aux beaux esprits Qui veulent remporter le prix, Que celui de la poésie Sera pour qui dira le mieux Des injures à Malézieux.

Et puis les belligérants se calmèrent à la longue, et la paix fut célébrée en vers : tout finissait alors par des chansons.

Châtenay, Sceaux, Glagny, Anet, voilà les étapes de cette t vie mythologique entre deux charmilles ». La princesse dormant fort peu, le sommeil, à sa cour, semblait un gêneur, un importun : le jour on répétait, le soir on jouait, mais comment employer les nuits? On commença'par les loteries poétiques *, la duchesse

1. Bouts-rimés, allégories, énigmes, anagrammes, rondeaux rcidoublès, triolets, virelais concourent aussi à Tagrément de la poupée du sang; sans oublier les impromptus où triomphent les beaux esprits. Fontenelle ayant à remplir ces bouts

mettait les lettres de l'alphabet dans un sac, et chaque assistant en tirait une : A devait une ariette, G une comédie, une ode ou un opéra, S un sonnet, T un triolet, et ainsi de suite. Heureusement, il est avec les loteries des accommodements, et Isl Baronne de Sceaitx elle-même donne l'exemple des compromis : Malézieu, Genest, madame deStaal paieront au besoin ses dettes littéraires. Quant aux autres, ils trouveront un complaisant ou un faiseur d'esprit à gages; alors Fesprit, le talent ne sont pas encore affranchis, ils se trament à la remorque des grands qui trouvent tout simple de les payer, comme ils achètent d'autres services. Et de s'extasier, de crier au génie, si par hasard une altesse gribouille elle-même quelques essais. On sait l'admiration excitée par les étrennes de madame de Thianges au duc du Maine qui

rimés : fontanges, collier, oranges, soulier, s'en acquiltail assez gaillardement.

Que vous montrez d'appas, depuis vos deux fontanges

Jusqu'à votre collier !

Mais que vous en cachez depuis vos deux oranges

Jusqu'à votre soulier !

Voici encore deux énigmes, Tune de Voltaire, l'autre de Laraolte :

Cinq voyelles, une consonne

En français composent mon nom,

Et je porte sur ma personne

De quoi l'écrire sans crayon. {Oiseau.)

A la candeur qui brille en moi

So joint le plus noir caractère.

11 n'est rien que je ne tolère ;

Mais je suis méchant quand je boi. (Papier.)

s*appliquait à traduire Y Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac : une chambre toute dorée, mesurant un mètre de chaque côté ; au-dessus de la porte, en grosses lettres : Chambre du Sublime. Au dedans, un lit, un balustre, un grand fauteuil dans lequel est assis le duc du Maine en cire et fort ressemblant ; auprès de lui, M. de La Rochefoucauld auquel il montre des vers, autour du fauteuil madame de La Fayette, Bossuet, M. de Marcillac : au dehors du balustre, Racine, La Fontaine, et Boileau qui, armé d'une fourche, empêche d'approcher sept ou huit grimauds de poètes. Aux gens qui sont l'objet de telles flagorneries, il faut savoir gré, non seulement de leurs qualités, mais de tous les vices qu'ils n'ont pas. Madame de Staal-Delaunay, très gâtée par Tabbesse de son couvent, avait, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands, elle l'avoue elle-même ; cela lui servit plus tard à les excuser en eux, bien que sa pénétration ne pût s'empêcher de les noter, et sa délicatesse d'en souffrir.

Le jeu, les loteries poétiques paraissant à la longue un peu monotones, l'abbé de Vaubrun imagina un nouveau divertissement. La déesse de la Nuit apparut à l'improviste, enveloppée de ses crêpes, et remercia la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour ; elle avait un suivant qui chanta un air de circonstance arrangé par Malézieu et Mouret. Cette bagatelle amusa infiniment madame du

Maine, qui décida d'y donner suite; tous les quinze iours, deux personnes organisaient une fête de ce genre ; elles prenaient le titre de roi et de reine, commandaient, payaient la dépense et déposaient leur souveraineté le lendemain même de la grande nuit. Il y en eut seize en tout, et elles furent interrompues par la maladie et la mort de Louis XIV ; on avait commencé assez simplement, on finit par déployer un faste ruineux dans la mise en scène, les costumes et les décorations. D'ordinaire, le roi et la reine se contentent de combiner trois intermèdes héroïques ou pastoraux, séparés par des reprises de jeu. Ainsi, pendant la quatrième nuit, le premier intermède est rempli par un jeu de quilles animées qui se plaignent qu'on ne les admette point à ces divertissements ; dans le deuxième, on voit une ambassade de Groënlandais qui, avec des compliments dignes de Gongora et de ses disciples, offrent à son altesse sérénissime la souveraineté de leur pays ; la fête se termine par un dialogue d'Hespérus et de TAurore. Chargé d'organiser la treizième nuit, l'abbé de Vaubrun s'adresse à Destouches et Mouret qui écrivent un opéra-ballet, les Amours de Ragonde, véritable farce de carnaval, agrémentée d'une musique gaie et spirituelle. Ragonde, vieille amoureuse, un peu sorcière et secondée par les lutins, parvient, malgré son âge et ses quatre dents, à épouser le berger Colin. Premier acte : la soirée du village ; second

s'appliquait à traduire Y Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac : une chambre toute dorée, mesurant un mètre de chaque côté ; au-dessus de la porte, en grosses lettres : Chambre du Sublime. Au dedans, un lit, un balustre, un grand fauteuil dans lequel est assis le duc du Maine en cire et fort ressemblant ; auprès de lui, M. de La Rochefoucauld auquel il montre des vers, autour du fauteuil madame de La Fayette, Bossuet, M. de Marcillac : au dehors du balustre. Racine, La Fontaine, et Boileau qui, armé d'une fourche, empêche d'approcher sept ou huit grimauds de poètes. Aux gens qui sont l'objet de telles flagorneries, il faut savoir gré, non seulement de leurs qualités, mais de tous les vices qu'ils n'ont pas. Madame de Staal-Delaunay, très gâtée par Tabbesse de son couvent, avait, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands, elle l'avoue elle-même ; cela lui servit plus tard à les excuser en eux, bien que sa pénétration ne pût s'empêcher de les noter, et sa délicatesse d'en souffrir.

Le jeu, les loteries poétiques paraissant à la longue un peu monotones, l'abbé de Vaubrun imagina un nouveau divertissement. La déesse de la Nuit apparut à l'improviste, enveloppée de ses crêpes, et remercia la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour ; elle avait un suivant qui chanta un air de circonstance arrangé par Malézieu et Mouret. Cette bagatelle amusa infiniment madame du

Maine, qui décida d'y donner suite; tous les quinze jours, deux personnes organisaient une fête de ce genre ; elles prenaient le titre de roi et de reine, commandaient, payaient la dépense et déposaient leur souveraineté le lendemain même de la grande nuit. Il y en eut seize en tout, et elles furent interrompues par la maladie et la mort de Louis XIV ; on avait commencé assez simplement, on finit par déployer un faste ruineux dans la mise en scène, les costumes et les décorations. D'ordinaire, le roi et la reine se contentent de combiner trois intermèdes héroïques ou pastoraux, séparés par des reprises de jeu. Ainsi, pendant la quatrième nuit, le premier intermède est rempli par un jeu de quilles animées qui se plaignent qu'on ne les admette point à ces divertissements ; dans le deuxième, on voit une ambassade de Groënlandais qui, avec des compliments dignes de Gongora et de ses disciples, offrent à son altesse sérénissime la souveraineté de leur pays ; la fête se termine par un dialogue d'Hespérus et de TAurore. Chargé d'organiser la treizième nuit, l'abbé de Vaubrun s'adresse à Destouches et Mouret qui écrivent un opéra-ballet, les Amours de Ragonde, véritable farce de carnaval, agrémentée d'une musique gaie et spirituelle. Ragonde, vieille amoureuse, un peu sorcière et secondée par les lutins, parvient, malgré son âge et ses quatre dents, à épouser le berger Colin. Premier acte : la soirée du village ; second

acte : les lutins ; troisième acte, la noce, suivie d'un formidable charivari. Les Amours de Ragonde passèrent au répertoire de l'Opéra en 1742, plus tard aïi théâtre de madame de Pompadour.

Madame de Staal fit des vers pour quelques-unes des nuits, les plans de plusieurs autres, et on la consulta pour toutes. Une physionomie bien originale, cette femme, née en France, « fabriquée en Angleterre et conçue dans Tamertume * » qui fut mieux qu'une soubrette de cour, presque un La Bruyère femelle, élevée pour le bonheur, et puis réduite par la malchance à entrer comme femme de chambre chez la duchesse du Maine, où très lentement, à travers mille déboires et mille ingratitudes, elle conquiert le rang de dame d'honneur, très ferrée sur Descartes, sur la géométrie et l'anatomie ' (le savant

1. Recueil des Lettres de Mademoiselle de Launay. Paris, an IX, 2 vol. — Lassay, Recueil de différentes choses. 1756. Lausanne.

2. « La dernière de ces fêtes fut toute de moi, dit madame de Staal, et donnée sous mon nom, quoique je n'en fisse pas les frais. C'était le Bon Goût réfugié à Sceaux et présidant aux diverses occupations de la princesse. D'abord il amenait les Grâces qui, en dansant, préparaient une toilette ; d'autres chantaient des airs dont les paroles convenaient au sujet. Cela faisait le premier intermède. Le second, c'étaient les Jeux personnifiés, qui apportaient des tables à jouer, et disposaient tout ce qu'il fallait pour le jeu ; le tout mêlé de danses et de chants par les meilleurs acteurs de rOpéra. Enfin le dernier intermède, après les reprises achevées, étaient les Ris, qui venaient danser au théâtre sur lequel fut représentée une comédie en un acte, qu'on

Du Vernet dit qu'elle était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain), véritable héroïne de la conspiration de Gellamare, dont elle garde le secret avec la plus courageuse fidélité, tandis que ses maîtres livrent piteusement leurs projets et leurs amis, subtile et romanesque, capable de faire de Tesprit sur ses propres souffrances, sachant inspirer et ressentir des amitiés profondes, aimée de ceux qu'elle méconnaît, dédaignée, traitée comme une vieille gazette par ceux qu'elle adore.

Car Dieu, qui fit la gr&ce avec des harmonies, Fit Tamour d'un soupir qui n*est pas mutuel.

Et, après mainte odyssée amoureuse, se réfugiant vers cinquante ans dans un mariage de raison, pour vivre dans les limbes * . Elle a un sentiment secret pour

m'obligea de faire, faute de trouver aucun poète (car on la voulut en vers), qui acceptât un pareil sujet. C'était la découverte que madame la duchesse du Maine prétendait faire du carré magique, auquel elle s'appliquait depuis quelque temps avec une ardeur incroyable. La pièce fut jouée par elle, chacun représentant son propre personnage, ce qui la Ût valoir malgré la sécheresse du sujet, et m'aurait fait valoir moi-même, si des événements sérieux n'avaient tout à coup interrompu les divertissements, et effacé jusqu'à leur souvenir. »

i. « Je découvris pourtant, sur de légers indices, quelque diminution des sentiments de M. de Rey. J'allais souvent voir mesdemoiselles d'Epinay, chez qui il était presque toujours. Comme elles demeuraient fort près de mon couvent, je m'en retournais ordinairement à pied, et il ne manquait pas de me donner la main pour me conduire jusque chez

le marquis de Silly, et elle pousse le désintéressement jusqu'à rédiger pour lui sa correspondance galante avec une dame. Chaulieu, septuagénaire, aux trois quarts aveugle, mais toujours charmant et charmeur, s'éprend pour elle d'une véritable passion, va la voir tous les jours, lui confère une autorité despotique sur sa maison, la compare dans ses lettres à Hélène pour la grâce et affirme que Molière, par la force de la métempsycose, a élu domicile dans sa personne : par un raffinement de délicatesse assez étrange, il lui propose à chaque instant des parties avec un jeune homme pour lequel il a démêlé la très tendre amitié de mademoiselle Gordier-Delaunay. C'est de l'amour clairvoyant et plus qu'indulgent, mais la sagesse, la raison ne vont-elles pas plus souvent à entretenir d'aimables erreurs et à faire durer un attachement qu'à poursuivre une stérile et désolante vérité ? Dès que le charme est fini, que devient l'opéra d'Armide'f

moi. Il y avait une grande place à passer, et, dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place : je vis alors qu'il traversait par le milieu, d'où je jugeai que son amour était au moins diminué de la diiTérence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Piquante application de la géométrie à la psychologie! Et cependant, on a eu tort de prétendre qu'elle connaissait Tamour par principes, qu'il résidait plutôt dans sa tête que dans son cœur ; elle avait Tâme très tendre, mais elle ne put s'empêcher d'y mêler son esprit et son goût d'analyse. De même, je ne vois pas pourquoi on l'a accusée de sécheresse parce qu'elle dit, à propos de la mort de son père, qu'elle n'avait jamais vu : Je lui donnai pourtant des larmes ; je ne me souviens pas d'où elles partirent. »

LES COMEDIENNES DE LA COtJR 3?

Un débris de palais détruit, une senteur de lampes qui s'éteignent ? « Est-il rien de si amusant que vous ? écrit Chaulieu. Est-il rien de si amoureux que moi ?.. Qui jamais autre que vous a fait son amant fidèle et constant par le récit de ses friponneries ?.. Combien de choses ai-je à vous dire ? L'esprit s'épuise, mais le langage du cœur est intarissable. J'ai lieu de croire que vous ne vous ennuyez pas avec moi : appelez cela coquetterie, penchant, goût, plaisir, sympathie, volupté, amour, passion, amusement, amitié, je vous laisse le choix des armes et des noms. » De tout un peu ; mademoiselle Delaunay qui croyait avoir appris de la vie qu'on n'aime que soi, et que l'héroïsme de sentiment n'est qu'une production de l'imagination que le cœur sans cesse désavoue, mademoiselle Delaunay s'abandonnait alors à ce plaisir exquis : être aimée de quelqu'un qui ne compte plus sur soi et ne prétend rien de vous ? Et toutefois, certaines lettres de l'abbé laissent supposer (Jue sa flamme tendait plus loin ou plus bas que le platonisme ; les hommes de ce temps-là ne désarmaient pas volontiers et se souvenaient des vertes vieillesses des patriarches. Ne se plaint-il pas un jour que ses chaînes sont trop douces ? Une absence, un caprice, une jalousie, tout peut les rompre. Et de conjurer son idole de mettre quelque chose entre eux qui les empêche de se séparerjamais. Il voudrait faire son bonheur, qu'elle fasse un peu le sien, car tout n'est qu'un commerce dans

la vie. Mais peut-êlre YAnacréon français habillaitil du costume de Tamour une amitié passionnée, tandis que sa partenaire procédait tout autrement dans les Mémoires où elle a pris soin, selon sa propre expression, de ne se présenter qu'en buste.

Rien de plus attrayant que ses Souvenirs^ de plus fin que ses jugements. Ressorts des machines, spectacles des coulisses, jeu des acteurs, son propre jeu à elle-même, elle analyse tout d'un style net, rapide, élégant, avec une ironie voilée que tempèrent le goût et je ne sais quelle indulgence faite de désabusement, de philosophie pratique et de dédain. Mêmes qualités éclatent dans deux comédies écrites en 1747 pour le théâtre de Sceaux, V Engouement^ la Mode, pleines d'amusantes critiques contre certains ridicules de la société. Il y manque ce qui manque presque toujours aux pièces d'amateurs, qu'ils s'appellent Guibert, Hénault, Pont de Veyle, Du DefTand, Forcalquier ; l'action, le mouvement, l'art de l'intrigue, de la mise en scène, mais on y rencontre des dialogues spirituels, des traits de caractères empruntés à plusieurs personnages, accumulés sur une même tête. Orphise, paf exemple, excuse plaisamment ses engouements perpétuels : « Plus on a de goût pour les choses parfaites, plus on est exposé à les croire où elles ne sont pas. » Dans la Mode, satire vigoureuse des absurdités où entraînait le culte de cette inconstante divinité, je

rencontre une comtesse qui aime son mari et prend des amants pour ne pas se chamarrer de ridicules, parce que la vie est un tissu de bienséances qu'il faut remplir. D'ailleurs rien ne lui est plus suspect que la trop grande fidélité ; aussi après avoir refusé à sa fille un parti de tout point excellent, se raviset-elle lorsqu'elle croit savoir que le jeune homme a fait des folies pour une actrice. Et elle enseigne à sa fille qu'un mari est l'homme du monde avec qui on vit le moins. Elle déploie un luxe absurde, car, poui:vu que Ton fasse de la dépense, elle ne voit pas que le bien soit si nécessaire ; quant à l'étude, il ne faut rien connaître que l'histoire du jour, et, si Ton veut lire, que ce soit des brochures encore toutes mouillées, car, dès qu'elles sont sèches, on n'en veut plus. Ëcoutons-la discuter gravement, avec sa bonne amie la marquise, le choix d'un galant nouveau :

LA MARQUISE. — Ou 56 Tarrache, c'est à qui Taura ; il est vrai qu*on le garde si peu que dans huit jours ce serait à recommencer. J*aime mieux quelque chose de plus fixe. 11 y en a un autre d*une figure charmante, à ce qui m*a été dit (car je ne l'ai jamais vu), mais c'est un homme qui a des singularités. Il veut du mystère dans ses galanteries, et prétend qu'on ne sache pas à qui il est attaché. Vous m'avouerez qu'il y a peu de femmes assez dupes pour vouloir supporter les sujétions d'un engagement sans y rien trouver qui flatte la vanité, car enfin il ne faut pas croire que les irais n'en soient pas grands. C'est bon marché quand les complaisances se

partagent par moitié ; combien de femmes se voient obligées d'en porter les trois quarts !

LA COMTESSE. — Et quelquefois le tout. C'est ne guère connaître la vie des femmes du monde que de la croira aisée ; elle est plus austère que la vie retirée.

LA MARQUISE . — Ah l VOUS avez bien raison. II n'y a qu'à voir en détail comment se passent nos journées. Le matin, quelle discussion avec les ouvriers, les marchands, pour le choix des parures ! Quels soins pour avoir ce qu'il y a de plus nouveau, de meilleur goût, et pour n'être pas prévenue sur une mode ! Ensuite les cartes, les billets qu'il faut écrire pour l'arrangement des parties. Tout cela mène jusqu'au dîner. On dîne... on ne dine point, car il faut souper. Après, vient l'excessif travail d'une toilette faite avec toute l'attention que demande la nécessité de se bien mettre. A peine a-t-on fmi, qu'on sort pour les spectacles : il faut toujours tout voir, ou plutôt être vue partout. Enfin on va souper, et la nuit se passe à cavagnole.

LA COMTESSE. — Et lorsque le jour parait, si malheureusement on se trouve accablée de sommeil, il faut encore dire qu'on ne peut pas se résoudre à se coucher. Vous en direz tout ce que vous voudrez ; pour moi, je m'imagine qu'il y a beaucoup plus d'avantage (surtout pour les personnes paresseuses comme moi) dans le parti de ces brillantes retraites où l'on semble reprendre un nouvel éclat. Vous ne le croiriez pas, je suis quelquefois tentée d'en faire l'essai.

LA MARQUISE. — Ah! gardez-vous-eu bien. N'y eût-il que le préliminaire, il est afPreux : plus de rouge, plus de spectacles; la parure est encore un article qu'il faut céder. . .

Le bouquet de la pièce, c'est la réponse de la

comtesse lorsque la marquise lui confie que son amant Acaste a eu Tidée saugrenue de demander sa main : t Peut-être feriez-vous mieux de le prendre au mot. — Comment donc ? — Oui, de Tépouser pour vous en défaire. » Et la marquise s*empresse de suivre un si sage avis.

Quant aux lettres de madame de Staal, elles soutiennent la comparaison avec ses Mémoires et classent leur auteur parmi les maîtres du genre. Sentimentale avec le chevalier de Ménil, purement amicale avec M. d'Héricourt et madame du Deffand, cette correspondance reflète à merveille sa nature d'esprit moralisante, un peu précieuse, tournée vers le marivaudage philosophique et le reploiement sur soi-même. Lorsqu'elle écrit à la marquise, le trait devient plus sarcastique, afin de se mettre à Tunisson, de guérir ses infirmités morales en l'amusant. Passer tout à ses amis et ne rien prétendre, prendre le temps, les choses, les gens, comme tout cela se trouve, se bien pénétrer de cette idée que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sent et que ce sont les intervalles de plaisir qui font l'ennui, voilà sa recette, pas très difl*érenle en somme de celle de la duchesse de Ghoiseul *. Quant à l'altesse sérénissime, on Tégratigne de temps en temps, vengeance bien permise après toutes les meurtrissures supportées depuis trente ans ;

1. Voir la Société Française avant et après 1789, in-12, 2* édition, Calmann Lévy.

et Ton ne se gène pas pour remarquer que les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour à travers ! D'ailleurs, ils sont c en morale ce que les monstres sont dans la physique ; on aperçoit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes ». Et le lien le plus fort qu'on ait avec eux, c'est celui de l'habitude. Apres la mort subite de la duchesse d'Ëstrées, l'inséparable de madame la duchesse du Maine, elle écrit à la marquise : c On l'enterre ici aujourd'hui et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus... Il faut convenir que nous allons un peu au delà de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre ; si le regret est plus grand, les ornements seront en proportion. Que nous importe ? Il faut toujours bien faire et ne s'embarrasser que de cela*. » Mais ses traits les plus malins, elle les réserve pour Voltaire et surtout madame du Châtelet qui tous deux firent une première visite à Anet en août 1747 ; de tels coups de langue devaient enchanter madame du Deffand qui n'aime guère l'immortelle Emilie dont elle a tracé un portrait sanglant : « Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier sur le

1. Ailleurs, madame de Slaal admire que la Providence prenne soin de construire pour les princes des corps à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi Usine pourraient attraper âge d^ homme.

LES COMÉDIftNNES DE LA COUR 43

minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'était pourtant des spectres affamés ; il leur fallut un souper et, qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celui-ci, et déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi... Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait ; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens... »

Et madame de Staal ne fait grâce d'aucun travers. Eh quoi 1 les deux revenants demeurent tête-à-tête enfermés toute la journée (en réalité, ils répétaient le Comte de Boursouffle de Voltaire), on ne les voit qu'à la nuit close, ils ne veulent ni jouer ni se promener, madame du Ghàtelet dévaste le château, s'empare de tous les meubles qui lui conviennent pour son appartement ! c Elle en est d'hier à son troisième logement ; elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi ; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème.) Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la

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revue de ses principes ; c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tète est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde... Voltaire a fait des vers galants qui réparent un peu l'effet de leur conduite inusitée. »

Quelque temps après, la duchesse cachait Voltaire pendant deux mois pour le soustraire à la haine de gens de qualité dont il avait trop franchement démasqué les friponneries ; c'est dans cette retraite qu'il composa, c'est la nuit qu'il lisait à la princesse quelques-uns de ses contes : Babouc , Memmon, Scarmentado, Micromégas, Zadig, On réussit à apaiser ses ennemis, et les fêtes recommencèrent. Madame du Châtelet et Voltaire jouèrent avec succès dans l'opéra héroïque d'/sse, de Lamotte et Destouches, dans la Prude et Zélindor, Comme sa protectrice, il aima passionnément la comédie d'amateur, et il eut partout son théâtre, à Paris, rue Traversière, à Lausanne, Ferney et Tournay* (ces derniers lui attiraient de piquants démêlés avec leurs excellences de Berne). Il voulait que tous ses acteurs eussent le diable au corps, dirigeait les répétitions,

1. Voir Lucien Perey, Voltaire aux Délices, in-8° ; Calmann Lévy.

et, dans son zèle extrême, revêtait dès le matin son costume tragique, puis, ainsi affublé, descendait au jardin où il donnait tranquillement des ordres à ses jardiniers stupéfaits. Il se croyait, et Lekain son élève le proclamait un merveilleux acteur, tandis * que d'autres témoins, Gibbon en particulier, trouvaient sa déclamation modelée diaprés la pompe et la cadence d'autrefois, respirant plutôt l'enthousiasme de la poésie qu'elle n'exprimait les sentiments de la nature.

A Sceaux, il occupait l'ancien logement de Sainte- Aulaire, et ce rapprochement lui dicta cet aimable madrigal :

J'ai la chambre de Sainte- Aulaire Sans en avoir les agréments, Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le cœur de sa bergère :

Il faut tout attendre du temps, Et surtout du désir de plaire.

Voltaire était en grande faveur*, il aurait remplacé dans les bonnes grâces de la princesse Salpetria le

1. Vers ou prose, Voltaire était toujours prêt, et voici deux compliments à la duchesse, le premier imité d'un dizain de Marot à Diane de Poitiers, le second qui parodie la sarabande d*Issé.

Être Phébus aujourd'hui je désire, Non pour régner sur la prose et les vers, Car k du Maine il remet cet empire ; Non pour courir autour de l'univers,

Berger^ Malézieu lui-môme, sans une grave imprudence q^ii Tobligea de partir précipitamment. Madame du Maine, qui aimait qu'on lui offrît des fêtes chez elle, avait permis à la marquise de Malauze de faire les frais de Topera d'Issé; mais aux deux représentations qu'on en donna, il y eut une si prodigieuse aflluence de curieux qu'elle décida qu'on ne jouerait plus chez elle que des comédies. Même foule insupportable quand on donna la Prude.

Madame du Maine résolut d'éclaircir le mystère, se fit montrer les billets d'invitation et les trouva indécents par rapport à elle. Très indécents, en effet, car ils étaient ainsi conçus : « De nouveaux acteurs représenteront vendredi 18 décembre, sur le théâtre de Sceaux, une comédie nouvelle en vers et en cinq actes. Entre qui veut, sans aucune cérémonie ; il faut y être à six heures précises et donner ordre que

Car vivre à Sceaux est le but où j'espère ; Non pour tirer des accords de sa lyre, De plus doux chants font retentir ces lieux Mais seulement pour voir et pour entendre La UbUe Issé qui pour lui fut si tendre.

Et qui le fit le plus heureux des dieux.

Charmante Issé, vous nous faites entendre Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs ;

Ils vont droit à nos cœurs :

Leibniz n'a point de monade plus tendre, Newton n'a point d'xx plus enchanteurs, A vos attraits on les eût vus se rendre ; Vous tourneriez la tète à nos docteurs :

Bemouillé dans vos bras,

Calculant vos appas,

Eût brisé son compas.

son carrosse soit dans la cour à sept heures et demie ou huit heures. Passé six heures, la porte ne s'ouvre à personne. » D'Argenson affirme faussement que Voltaire avait poussé le sans-gène jusqu'à envoyer cinq cents billets d'invitation où il promettait comme principal attrait de la fête qu'on ne verrait pas madame du Maine. Il n'est pas exact non plus qu'on le mit à la porte, on se contenta de le congédier poliment. Mais Yoltaire était trop courtisan, l'altesse trop avide de plaisirs et curieuse d'illustres divertisseurs pour que la brouille fût éternelle ; il mit en œuvre son esprit, sa grâce complimenteuse, elle accepta le rôle d'Ëgerie littéraire, lui donna la première idée de Catilina ou Rome sauvée, corrigea cette tragédie ; tant et si bien que, dans l'automne de 1749, il s'installait triomphalement à Sceaux et le 21 juin 1750 y faisait jouer sa pièce. Cette fois, l'allesse avait pris ses précautions, et l'auteur avait dû promettre qu'il n'y aurait pas cinquante personnes au delà de ce qui venait journellement à Sceaux. Il remplit avec éclat le rôle de Gicéron, Lekain celui de Lentulus Sura. Une répétition générale avait eu lieu le 8 juin, rue Traversiére, devant un public composé surtout de gens de lettres et d'amis : « Vous ne sauriez croire quel succès votre tra* gédie a eu dans cette grave assemblée, écrit le poète... Ame de Gornélie, nous amènerons le sénat lomain aux pieds de votre altesse, lundi. >

Heureuse femme qui trouvait à la On un amuseur

plus célèbre à lui seul que tous les autres 1 Les autres ! Partis pour le grand voyage, oubliés prestement ; peut-être même leur en avait-on voulu de leur indiscrétion *. Une mort importune ne troublet-elle pas une fête, n'interrompt-elle pas une répétition ? Qui ne sait que la dernière politesse envers ses amis consiste à se retirer à propos, sans bruit, sans fracas, dans la morte saison des plaisirs? Et puis un défunt qui se respecte doit, au bout de huit jours, se contenter des lamentations de son épitaphe. Il fallait cependant tirer le rideau : le 23 janvier 1753, après soixante-dix-sept ans de cohabitation, Tâme de la duchesse (animula vagula, blan- ^

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