‹ La comédie de société au XVIIIe siècleChapitre 7 sur 31 · Sa compagnie était assez mêlée : des gens d'esprit · texte numérisé non relu

Sa compagnie était assez mêlée : des gens d'esprit

pour la conversation, d'autres pour le jeu ; des anciennes connaissances, des amis de tous les temps ; dos personnes considérables qui lui rendaient des devoirs de temps en temps ; d'autres moins importantes auxquelles elle était accoutumée... Elle avait tous les jours un grand souper où Ton prétend que l'on ne faisait pas fort bonne chère. Pour elle, elle la faisait fort bonne, mais elle mangeait seule depuis plusieurs années, par rapport à sa santé; il y avait eu des temps où elle s'était mise au poulet, et elle voulait Tavoir surle-champ ; ses gens, pour lui faire manger un excellent poulet, en avaient toujours un à la broche ; et il arriva un jour qu'on était au sixième poulet lorsqu'elle demanda son dîner ; mais ordinairement ce repas était vers les cinq heures après midi. Elle se mettait à sa toilette vers les trois heures. C'était un des temps de la journée où elle faisait conversation avec le plus de plaisir ; cette toilette était fort longue ; madame la duchesse du Maine s'occupait beaucoup dé son ajustement et elle mettait surtout une quantité prodigieuse de rouge. » (Mémoires du duc de Luynes.)

LES COMEDIEiNNES DE LA COUH 4i^

dulà) se sépara de sa petite enveloppe, et elle alla voir là-haut si Descartes, son philosophe, avait eu raison.

A ce moment même, le théâtre de madame de Pompadour, inauguré en 1747 avec tant d'éclat, touchait au terme de sa carrière *. Celle-ci ne naît point sur les marches du trône, elle s'appelle Antoinette Poisson, elle est bourgeoise, robine, fille d'une mère assez galante, d'un père qui a encouru condamnation à mort pour avoir malversé dans les vivres, mais elle a reçu de la nature, de l'éducation les armes propres à conquérir un trône viager, à faire déroger l'adultère royal et ravir à la noblesse une de ses prérogatives : talents naturels et acquis, beauté, grâce, ambition. Le fermier général Le Normand de Tournehem, qui a des raisons de se croire peu ou prou

1. Edmond et Jules de Goncourt, Madame de Pompadour. — Adolphe iuWxtïï^ Histoire du théâtre de Madame de Pompadour. — Emile Campardon, Madame de Pompadour et la cour de Louis XV, — Laujon, Essai sur les spectacles des petits cabinets, — Mémoires de Madame du Hausset, du duc de Luynes, de d*Argenson, d^Hénault, — Journal de Collé, — Recueil des comédies et ballets des petits appartements, — Recueil de Maurepas, — De Carné, Études sur le gouvernement de Madame de Pompadour, — Lucien Perey, le Duc de Nivernais, 2 vol. in-8* ; Galmann Lévy. — Les Cinq années littéraires ou lettres de M, Clément»

son père, Ta magnifiquement élevée ; Guibaudet lui a enseigné la danse ; Jélyotte le chant, le clavecin ; Crébillon, Lanoue la déclamation ; elle conte à ravir, grave, aime Tart, monte à cheval en perfection, elle a le génie de la toilette. Jeune fllle, stylée par sa digne mère, elle caresse déjà Tespérance d'une fortune quasi royale, et, dans son esprit, comme dans Tâme de Macbeth, resplendit sans cesse la vision éblouissante, la prophétie de la bohémienne à laquelle elle fera plus tard une pension de 600 livres pour avoir prédit sa destinée. Jeune femme, elle marche droit à son but, avec l'énergie froide, la stratégie insinuante d'un vieux diplomate, avec tout l'arsenal de la coquetterie, mais jusque dans ses manœuvres les plus hardies, montrant le coup d'œil rapide, cet art d'éviter les périls, de collaborer avec le hasard, et ce respect des petites cartes qui font les grands capitaines, les heureux joueurs de la politique. D'instinct elle a deviné l'importance de l'opinion publique, cette force nouvelle qui surgit comme un pouvoir rival de la royauté, et senti qu'elle est dès lors entre les mains des écrivains ; aussi les protégerat-elle toute sa vie ; en attendant, elle fait la cour à ceux qui peuvent lui ménager le suffrage des salons, et, par ceux-ci, l'aider à gravir les échelons qui la séparent du sommet. Et, fascinés par son esprit et ses grâces, littérateurs, artistes, gens du monde, grands seigneurs, font cortège à l'ambitieuse, la prô-

• nent à Teavi, répandent autour d'elle ce nuage d'encens qui excite la curiosité grandissante. Que ne peut la volonté, cette faculté suprême, cet aimant du succès, munie de tels auxiliaires I Quelques années s'étaient à peine écoulées depuis son mariage^ et, favorite déclarée, faite marquise de Pompadour, madame d'Etiolles remplaçait officiellement la duchesse de Châteauroux.

La place une fois prise, il fallait la garder, la défendre contre les entreprises de la jalousie, contre un ennemi plus dangereux que tous les autres ; il fallait lutter contre Tinconstance de Louis XY, surtout contre Tennui, le morne ennui qui le dévorait, recommencer en quelque sorte tous les jours sa conquête, amuser cet homme, qui, selon Tabbé Galiani, faisait le plus vilain métier, celui de roi, le plus à contre-cœur possible. Elle songea à mettre en œuvre le talent qui lui avait valu de légitimes succès sur les théâtres d'Ëtiolles et de Ghantemerle, afin d'offrir à son amant le ragoût de cette métamorphose continuelle qui la montrerait, elle, la meilleure comédienne de société de son temps, sous les aspects les plus variés. Réaliser Tidéal de l'unité dans la diversité, et, transposant le rêve de Néron, donner seule l'illusion de toutes les formes de la beauté, faire en sorte que celui qui vous aime croie aimer en vous toutes les femmes, n'est-ce pas le triomphe le plus rare, le secret des grandes domi-

natrices des cœurs ? Tour à tour paysanne, reine et déesse, elle prendrait tous les noms : Colette, Célimène, Pomone, Galatée, emprunterait à chaque héroïne de beauté ses vertus, créerait ainsi des modèles charmants qui la pareraient de leur prestige, et, toutes ces réalités aimables, toutes ces fictions poétiques, groupées comme en un bouquet, feraient d'elle cette perfection que les hommes recherchent éperdument et presque toujours en vain : la femme, la femme complète, l'idole, celle qu'on adore avec son âme, avec son corps, dans le passé, dans le présent, dans l'éternité, pour laquelle on soupire, au printemps, à l'été, à l'hiver de la vie, aussi rare que le génie et le bonheur.

Aussitôt qu'elle eut obtenu le consentement de Louis XV, madame de Pompadour ne perdit pas un instant : elle organisa son théâtre d'une manière savante, supérieure atout ce qu'on avait vu jusqu'alors, elle en fit une machine de gouvernement et d'influence en exploitant les innombrables ressorts de la vanité humaine. Troupe de comédie et troupe d'opéra, chefs d'emploi et doubles, débuts sévères, congés et rentrées, orchestre de premier ordre, tailleurs et habilleuses renommés, magasins de costumes, décors et accessoires, rien n'y manque ; le roi paie et la dépense annuelle dépassera 230 000 livres. Une galerie du palais, attenant au Cabinet des médailles, se transforme en salle de spectacle qui prend le

nom de théâtre des Petits-Cabinets ; plus tard, on voulut une salle plus grande et on s'installa dans la cage du grand escalier des Ambassadeurs ; ce second théâtre était mobile, pouvait se défaire en quatorze heures, se rétablir en vingt-quatre. Pour être admis comme sociétaire, il faut prouver que Ton a déjà joué la comédie ; défense de refuser un rôle affecté à son emploi : seules les actrices jouissent du droit de choisir les ouvrages, d'indiquer le jour de la représentation, de fixer le nombre et l'heure des répétitions. Une amende punit le retardataire, mais les dames ont la demi-heure de grâce. — Voici la composition primitive de la très noble troupe : ducs d'Orléans, d'Ayen, de Coigny, de Nivernois, de Duras, comte de Maillebois, marquis du Courtenvaux, marquis d'Entraigues; marquise de Pompadour, duchesse de Brancas, comtesse d'Estrades, marquise de Livry, madame de Marchais. Les spectacles commencent au retour de Fontainebleau, vers le milieu de novembre ; mesdemoiselles Gaussin et Dumesnil, de la Comédie- Française, dirigent parfois les répétitions. Lorsqu'on aborda l'opéra, la troupe n'avait que trois acteurs capables de chanter : la marquise, la duchesse de Brancas, le duc d'Ayen ; on leur adjoignit madame Trusson, le comte de Glermont d'Amboise, le vicomte de Rohan, le marquis de La Salle. Elle a un directeur, le duc de La Vallière, et un sous-directeur, l'académicien Moncrif, lecteur de la reine, Ykistorio-

griffe des chats, un secrélaire-souffleup, Tabbé de La Garde, bibliothécaire de la Pompadour. L'orchestre, composé pour un tiers environ d'amateurs, pour deux tiers d'artistes de la musique du roi, est conduit par Rebel ; dans les opéras, le compositeur a le droit de battre la mesure quand on joue son ouvrage. Les chœurs chantants, sous la direction de Bury, sont divisés en deux parties * : côté du roi, côté de la reine, choisis à l'ancienneté, afin d'éviter toute jalousie sur la prééminence des talents. Sous

1. M. Adolphe JuUien a trouvé dans le manuscrit Clairambault et publié pour la première fois ces vers qui indiquent la rémunération des artistes.

C^est à vos bon lés que je dois L'IiODneur de vous donner quittance Pour les cent francs que tous les mois Le Roy par vos mains me dispense. Jadis garçon, pareille somme Aurait mis le comble à mes vœux ;

Mais d'une femme je suis l'Iiomme, Et père de cinq malheureux Qui veulent que je leur partage Quatre louis et quatre francs.

Le plus jeune fait du tapage S'il n est traité comme les grands.

Cinq fois vingt francs font bien le compte Mais Tor les a tous éblouis, Plus de papa ! je les affronte, Si chacun ne lient son louis.

Messieurs, la paix dans la maison Dépend du sort de cette épistre ; Vingt francs de plus sur le registre Les mettrait tous à la raison.

Requeste de Godouëche, musicien ordinaire de la musique du roy^ à messieurs les premiers valets de chambre de Sa Majesté.

LES COMÉDIENNES DE LA COUR 5t>

les ordres de Dehesse, mailre des ballets, s'élance un bataillon de figurants et figurantes, âgés de neuf à douze ans ; on ne compte que quatre danseurs seuls : le marquis de Courtenvaux, le comte de Langeron, le duc de Beuvron et le comte de Melfort.

Pour décorer le théâtre, on a fait appel à des artistes d'élite : Perronet dessine les costumes qu'exécutent Renaudin, Mériotte, Supplis et Romarin ; quant au département des coiffures, il revient de droit à Notrelle, celui-là même qui fit insérer dans un almanach cette délicieuse réclame : c Le sieur Notrelle, coiffeur des Menus-Plaisirs, du roi et de tous les spectacles, place du Carrousel, a épuisé les ressources de son art pour imiter les perruques des dieux, des démons, des héros, des bergers, des tritons, des cyclopes, des naïades, des furies, etc. Quoique ces êtres, tant fictifs que vrais, n'en aient pas connu l'usage , la force de son imagination lui a fait deviner quel eût été leur goût à cet égard si la mode d'en porter eût été de leur temps. A ces perruques sublimes il a joint une collection de barbes et de moustaches de toutes couleurs et de toutes formes, tant anciennes que modernes. »

Qu'ils jouent ou ne jouent pas, les acteurs ont leurs entrées dans la salle, et madame de Pompadour finit par l'obtenir pour les auteurs. Quant aux actrices qui ne jouent point, il y a pour elles une loge dans laquelle la marquise se réserve deux places dont

Tune est toujours occupée par la maréchale de Mirepoix : moyen ingénieux de tourner la consigne qui n'admet pas les femmes comme spectatrices pendant les deux premières années. Et voici le billet d'entrée, une carte mignonne, grande comme une carte à jouer, où la pointe spirituelle de Gochin a jeté sur un balcon de tréteaux Golombine, au corps de robe agrémenté de nœuds de rubans, qui minaude Tétonnement, joue de la prunelle et de l'éventail, tandis qu'à côté d'elle, Léandre en manchettes, le coude à la rampe et la main sur son cœur, déclare sa passion au nez de Pierrot, qui passe sa tète par le rideau du fond. Le roi s'est réservé le privilège de désigner les spectateurs, et il a bel et bien refusé au maréchal, au comte de Noailles, au duc de Gesvres et au prince de Conti des caries pour la première représentation. En mettant à si haut prix cette faveur, il lui attribuait tout d'abord une valeur idéale, en faisait une force nouvelle au service de la favorite ; aussi l'octroi d'un bout de rôle, d'un billet devient-il une grosse affaire pour les courtisans et donne lieu à des marchés assez plaisants. Madame du Hausset avait pris le parti d'aller trouver le comte d'Argenson, ministre de la guerre, pour lui recommander un de ses parents : elle se relirait, après une réception assez froide, lorsque le marquis de Voyer, fils du ministre, la suit dans l'antichambre et lui tient ce discours : — « Vous désirez un commandement? Il y en a un de

vacant pour un de mes protégés, mais si vous voulez faire un échange de grâces, je vous le céderai. Je voudrais être exempt de police et vous êtes à portée de me procurer cette place. » — Madame du Hausset ayant demandé l'explication de la plaisanterie : — < Voici ce que c'est, reprit-il ; on va jouer Tartufe dans les Cabinets, il y a un rôle d'exempt qui consiste en très peu de vers. Obtenez de madame la marquise de me faire donner ce rôle et le commandement est à vous. » — Madame du Hausset réussit, elle eut son commandement, et M. de Yoyer remercia madame de Pompadour comme si elle Teût fait duc.

C'est avec Tartufe qu'on inaugura le théâtre des Petits-Cabinets. Le 17 janvier 1747, mesdames de Pompadour, de Sassenage, de Brancas et de Pons, MM. de Nivernois, d'Ayen, de La Vallière, de Croissy jouent cette comédie devant un public composé de quatorze personnes en tout : le roi, madame d'Estrades, madame de Roure, M. le maréchal de Saxe, MM. de Tournehem, de Vandières, Champcenetz et quelques autres. On donna ensuite le Préjugé à la mode de La Chaussée, V Esprit de contradiction, de Dufresny, les Trois Cousines dt Dancourt ; cette première saison se termina par la reprise du Préjugé à la mode et VÉrigone, de Mondouville. Madame de Pompadour, le duc de Nivernois montraient un réel talent, M. de Courtenvaux était un excellent danseur,

Tune est toujours occupée par la maréchale de Mirepoix : moyen ingénieux de tourner la consigne qui n'admet pas les femmes comme spectatrices pendant les deux premières années. Et voici le billet d'entrée, une carte mignonne, grande comme une carte à jouer, où la pointe spirituelle de Gochin a jeté sur un balcon de tréteaux Colombine, au corps de robe agrémenté de nœuds de rubans, qui minaude Tétonnement, joue de la prunelle et de Téventail, tandis qu'à côté d'elle, Léandre en manchettes, le coude à la rampe et la main sur son cœur, déclare sa passion au nez de Pierrot, qui passe sa tète par le rideau du fond. Le roi s'est réservé le privilège de désigner les spectateurs, et il a bel et bien refusé au maréchal, au comte de Noailles, au duc de Gesvres et au prince de Gonti des caries pour la première représentation. En mettant à si haut prix cette faveur, il lui attribuait tout d'abord une valeur idéale, en faisait une force nouvelle au service de la favorite ; aussi l'octroi d'un bout de rôle, d'un billet devient-il une grosse affaire pour les courtisans et donne lieu à des marchés assez plaisants. Madame du Hausset avait pris le parti d'aller trouver le comte d'Argenson, ministre de la guerre, pour lui recommander un de ses parents : elle se retirait, après une réception assez froide, lorsque le marquis de Voyer, fils du ministre, la suit dans l'antichambre et lui tient ce discours : — « Vous désirez un commandement? Il y en a un de

vacant pour un de mes protégés, mais si vous voulez faire un échange de grâces, je vous le céderai. Je voudrais être exempt de police et vous êtes à portée de me procurer cette place. » — Madame du Hausset ayant demandé l'explication de la plaisanterie : — « Voici ce que c'est, reprit-il ; on va jouer Tartufe dans les Cabinets, il y a un rôle d'exempt qui consiste en très peu de vers. Obtenez de madame la marquise de me faire donner ce rôle et le commandement est à vous. » — Madame du Hausset réussit, elle eut son commandement, et M. de Voyer remercia madame de Pompadour comme si elle l'eût fait duc.

C'est avec Tartufe qu'on inaugura le théâtre des Petits-Cabinets. Le 17 janvier 1747, mesdames de Pompadour, de Sassenage, de Brancas et de Pons, MM. de Nivernois, d'Ayen, de La Vallière, de Croissy jouent cette comédie devant un public composé de quatorze personnes en tout : le roi, madame d'Estrades, madame de Roure, M. le maréchal de Saxe, MM. de Tournehem, de Vandières, Champcenetz et quelques autres. On donna ensuite le Préjugé à la mode de La Chaus&ée, V Esprit de contradiction, de Dufresny, les Trois Cousines de Dancourt ; cette première saison se termina par la reprise du Préjugé à la mode et VÉrigone, de Mondouville. Madame de Pompadour, le duc de Nivernois montraient un réel talent, M. de Courtenvaux était un excellent danseur,

le roi subissait plus que jamais le charme et il disait à la favorite : c Vous êtes la plus charmante femme qu'il y ait en France >. »

L'anné suivante fut marquée par des incidents de quelque intérêt. Après avoir débuté par une comédie de Dufresny, le Mariage fait et rompu, suivie d'une pastorale de Moncrif, Rebel et Francœur, la troupe joua V Enfant prodigue de Voltaire, que madame de Pompadour avait fait agréer, bien qu'il fût assez mal en cour. Le poète s'empressa de la remercier par des vers, dont sa vanité ne lui permit point de garder le secret :

Ainsi donc vous réunissez

Tous les arts, tous les dons de plaire;

Pompadour, vous embellissez

La Cour, le Parnasse et Cythère .

Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel. Que votre amour soit éternel I

Que tous vos jours soient marqués par des fêtes !

Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis ! Vivez tous deux sans ennemis.

Et gardez tous deux vos conquêtes !

1. Le jeudi 20 mars 1748, on joue Erigone, puis le prologue des Fêtes grecques et romaines, enfin l'acte de la Vue du Ballei des sens de Roy et Mouret, qui avait été brocardé assez joliment quand il fut donné pour la première fois.

CoiiimeDt donc, à ce que je vois.

Il est bien mal en son barnois.

Il est sourd comme une statue.

Le goût^ le toucher^ Vodoral Chez lui sont en mauvais état :

Il n*a rien de bon que la vue.

Mais voilà que le madrigal circule dans les sociétés de la reine et de Mesdames ses filles. On le commente, on Tépluche, on y découvre les intentions les plus noires. Comparer les conquêtes militaires du roi à celle de son cœur par sa maîtresse, attacher une parité de gloire à ces deux succès, quel crime impardonnable I Chiffe, Loque et Graille courent chez leur père, le circonviennent, arrachent un ordre d*exil. La marquise dissimule son chagrin, sacrifie son poètes ce dont la reine et la famille royale lui surent quelque gré, et, pour la consoler, le roi, quelque temps après, la nomma surintendante du palais de la reine. Mais la malignité de ses ennemis se déchaîna en épigrammes et en chansons.

La contenance éventée, La peau jaune et traitée, Et chaque dent tachetée, Les yeux fades, le col long, Sans esprit, sans caractère.

L'âme vile et mercenaire, Le propos d'une commère.

Tout est bas chez la Poisson, son, son...

Atteinte dans son orgueil de femme et d^actrice, la marquise riposta durement : ces couplets avaient été

1. Plus tard, en Suisse, Voltaire parlait & Marmontel des bontés que lui avait autrefois témoignées madame de Pompadour. « Elle vous aime encore, dit Marmontel, elle me Ta répété souvent, mais elle est faible, et n'ose pas ou ne peut pas tout ce qu'elle veut ; car la malheureuse n'est plus aimée,

improvisés chez M. de Maurepas, il fut destitué, exilé, Pont de Veyle perdit une sinécure de 2S 000 livres. Comblant de bienfaits sa famille, ses amis, ses clients, elle se montre implacable à ses ennemis, quand elle peut les frapper; l'un d'eux, le commandeur de Souvré, reçut un ordre d'exil pour avoir admiré qu'elle voulût apprendre l'allemand, « pendant qu'elle ne faisait qu'écorcher le français ».

Avec Richelieu du moins, elle dut se contenter de louvoyer, et ne pas pousser jusqu'au bout ses avantages ; le duc ne l'aimait pas, il aurait voulu la remplacer par madame de Flavacourt, et ne négligeait aucune occasion de souligner ses travers, de la taquiner en ses goûts, de te faire devenir chèvre : il savait d'ailleurs son ascendant sur le roi, et que celui-ci ne détestait pas qu'on tourmentât ses maîtresses, faute de les tourmenter lui-même, comme lorsqu'il s'amusait à leur lire les sermons de Massillon. Le théâtre des Petits Cabinets faisant partie des grands appartements, les premiers gentilshommes de la chambre

et peut-être elle porte envie au sort de madame Denis, et voudrait bien être aux Délices. — Qu'elle y vienne, s*écria Voltaire, jouer avec nous la tragédie. Je lui ferai des rôles, et des rôles de reine ; elle est belle, elle doit connaître le jeu des passions. — Elle connaît aussi les profondes douleurs et les larmes amères. — Tant mieux ! c'est là ce qu'il nous faut, reprenait Voltaire, comme enchanté d'avoir une nouvelle actrice. — Et en vérité on eût dit qu'il croyait la voir arriver. — Puisqu'elle vous convient, laissez faire ; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que le vôtre l'attend. »

LES GOMëDIëNNËS DË LA COUR 6i

s'avisèrent qu'il relevait de leur juridiction, et que le duc de La Yallière empiétait sur leurs privilèges. Désigné pour être de service pendant Tannée 1749, Richelieu entame aussitôt les hostilités : défense aux musiciens de la chambre d'aller nulle part sans son autorisation, refus de signer un ordre général pour que les voitures de la cour puissent quérir à Paris musiciens et comédiens, pour que le magasin des menus fournisse les habits. Puis, rencontrant le duc de La Yallière, il le traite de haut en bas, lui lave la tête : « A-t-il, lui, duc de La Yallière, une charge de cinquième gentilhomme de la chambre? Bon pour le duc de Gesvres qui avait reçu 33 000 livres afin de se départir des droits de sa charge, mais lui, Richelieu, n'en céderait pas une parcelle au prix d'un million. Et comme M. de La Yallière demeurait bouche bée : < Yous êtes une bête ! » ajouta le sermonneur, et il lui fit les cornes, ce qui n'est pas trop honnête, observe d'Argenson.

La corde était trop tendue, et le roi se décida à intervenir. « Monsieur de Richelieu, dit-il à l'improviste, combien de fois avez- vous été à la Bastille ? — Trois fois, sire. » Et Louis XY se mit à détailler les motifs des trois lettres de cachet. Le maréchal comprit et recula : une sorte de concordat intervint, paix armée qui, pour la forme, réservait les prérogatives des gentilshommes de la chambre, qui, en fait, donnait gain de cause à la marquise. Celle-ci dédom-

magea son directeur en obtenant pour lui le cordon bleu. Pendant la bataille, elle avait invité le lieutenant de police à laisser vendre partout, même dans les théâtres, des bijoux appelés : Plaques de cheminées^ avec une chanson où Ton persiflait l'amant de madame de La Popelinière entrant chez celle-ci au moyen d'une plaque mobile pratiquée dans une cheminée *. Et, pendant un voyage à la Muette, sachant la favorite indisposée, et logeant au-dessus d'elle, le duc se vengeait en trépignant toute la nuit dans sa chambre ; ce qui ne l'empêche pas de lui imposer sa présence, de se faire nommer dans les voyages de la Celle, de Grécy, de Bellevue. Louis XV la consolait d'un mot piquant : « Vous ne connaissez pas M. de Richelieu ; si vous le chassez par la porte, il rentrera pai^ la cheminée.^ D'ailleurs elle triomphait sur les points essentiels, et il faut entendre d'Argenson prophétiser malheur à l'état gouverné par une coquette, tout en constatant avec amertume qu'il ne sert de rien de regimber contre l'éperon, et que les amis des solliciteurs conseillent de plus en plus d'avancer par elle et de lui rendre hommage.

Parmi les fêtes brillantes du théâtre des Petits Cabinets, citons le Méchant^ de Gresset, joué après deux mois entiers d'études. Le duc de Nivernois brilla si fort dans le rôle de Valère, qu'on le déclara

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