‹ La comédie des comédiensChapitre 2 sur 4 · MONSIEUR LAURENT JAN · texte numérisé non relu

MONSIEUR LAURENT JAN

Mon cher Jan,

Vous êtes un de ces amis rares que Boileau, dans son Art poétique, impose avec tant de raison aux écrivains;

« Faites -vous dès amis prompts à vous censurer. »

Et voilà pourquoi je vous dédie ce livre, sur lequel, je le crains, vous aurez plus dune fois V occasion d'exercer votre promptitude. Notre immortel ami de Balzac vous a dû souvent des avis, et permettez-moi de le dire, sans pitié pour votre modestie invétérée, des conseils, dont il a su grandement profiter. Je sais plus d'un beau passage oii je vois encore se projeter V ombre sévère de votre doigt. Vous devez bien à X écolier ce que vous accordiez si hardiment au maître.

Mais pourquoi aurais-je Vair de solliciter ici ce que jai déjà tant de fois obtenu de la générosité de vos critiques et de la largesse de vos colères? — colères fraternelles qui

inquiètent pendant toute une nuit d'angoisses, mais qui créent ensuite de longs jours de sérénité intellectuelle; qui causent uneblessure cuisante à V amour-propre, mais pour raffermir la santé de F esprit, aussi précieuse que celle du corps, à ceux qui vivent par V esprit. Vous avez acquis, mon cher Jan, ce droit chirurgical sur la pensée et sur la mise en œuvre de la pensée de ceux qui ont le bonheur d'être de vos amis. Personne n'a comme vous Vart héroïque d'écouter ses malades. Si ces lignes ne vous étaient adressées, je dirais encore combien, dans ces consultations littéraires, vous montrez de merveilleuse facilité à débrouiller les ténèbres amassées autour Sune œuvre avant sa naissance ; je dirais votre habileté à la mesurer d'un coup d'œil de la base au sommet, à la sonder de part en part pour en connaître la solidité et la profondeur; à corriger ensuite un plan vicieux, à redresser une phrase difforme ou à ranimer une teinte douteuse. Et ces critiques, ces remontrances, ces leçons, vous les faites et vous les donnez avec l'autorité parlementaire du bon sens et le charfne entraînant de votre conversation, qui vaut mieux cent fois que la plupart des ouvrages soumis à sa juridiction infaillible.

Malheureusement pour moi, quand vous aurez lu ce livre, il sera trop tard pour en corriger, sur vos avis, les nombreuses imperfections. Je n'ai pas eu le temps de vous le soumettre. Mais je crois, si je ne me trompe, que vous connaissiez la pensée dont j'ai été animé en l'écrivant. J'ai voulu, en montrant les folies et le dévouement, les longues misères et laphilosophie pratique, l'insouciance funeste et la résignation liéréditaire d'une profession que je désirerais voir au premier rang dans Vopinion du monde, comme elle lest depuis longtemps dans mon estime; j'ai voulu reprocher ouvertement à l opinion et à la profession de ne pas faire un pas de plus l'une vers l'autre

pour se rencontra*, s'unir et se fondre. Le théâtre, par rapport à la société, est une république dans une monarchie; et c'est là un fait impossible, ou, si on V aime mieux, la société est une monarchie qui, à regret et de mauvaise grâce, donne asile à une république ; c'est là un fait également impossible. Le théâtre, pour nous exprimer en termes moins politiques, est une existence de fantaisie à côté d'une existence immuable, méthodique, absolue , et par conséquent intolérante. Napoléon, qui passa à cheval sur tant de préjugés, ne put pas, du haut de son voltairianisme, laisser tomber une seule croix d'honneur, une seule, sur la poitrine d'un comédien; la dernière république, à qui Von ne sera pas tenté de reprocher sa timidité, n'osa pas non phs en décorer un seul. Je sais le motif de cette implacable réserve; je le dirai un jour. Je le crois injuste, je le proclame cruel: pour la majorité, U n'est ni l'un ni l'autre. Quoi qu'il en soit, de cette déplorable impossibilité de sceller la main nue du citoyen dans la main gantée de l'acteur, a résulté, résulte et résultera longtemps encore, j'en ai peur, une irritation perpétuelle, voilée sans doute, plus contenue qu'au temps brutal de Scarron et de Molière, mais toujours vivante. Le tombereau grotesque du Roman comique a beau avoir aujourd'hui des roues dorées et des laquais en livrée derrière, la métamorplwse n'est pas tout à fait aussi grande qu'elle est dorée. Arrêtons-nous. Ce modeste livre n'a pas la prétention bouffie d'être un traité de morale à l'usage des jeunes prédicateurs. S'il a une intention bien franche, bien avouée, c'est celle r avec le désir toutefois de produire quelques améliorations faciles, de constater énergiquement la situation anormale des théâtres en France à l'époque oii nous vivons. Du reste, je demanderai à ceux qui partageront mon opinion, comme à ceux qui s'en tiendront éloignés, de

suspendre leur jugement jusqu'au jour oii j'aurai exposé d'un bout à Vautre, en pleine lumière, une galerie dont je n'ai montré que quelques tableaux.

D'autres études sur le théâtre suivront de près cette-ci. Que F arrêt laisse donc passer d'abord toutes les dépositions.

Je vous quitte, mon cher Jan, laissant à votre porte ce livre, qui est une carte de visite, et, je l'avoue hautement, je suis heureux comme on l'est quand on a fait une visite qui coûte. « Monsieur y est-il? » demande-t-on au concierge. — Et, après avoir reçu pour réponse: « Monsieur est sorti, » et avoir dit en se retirant: * Oh ! j'en suis bien fâché! vous lui remettrez teci, » on s'en va tout joyeux et sans tourner la tête. La visite est faite, le devoir rempli. Quoique mon devoir soit ici un plaisir que je me promettais depuis longtemps, je ne m'en vais pas moins vite après avoir laissé mon livre à votre porte et sans tourner la tête.

Léon GOZLAN.

Qui n'a connu madame de Saint-Joseph? mais tout le monde l'a connue. Elle a promené ses épaules dramatiques, ses hoquets larmoyants et ses tirades de la Gaîté à YOdéon, de Paris à Marseille, de Marseille aux États-Unis, et cela sans jamais pouvoir vivre un jour, une heure en paix, avec les directeurs que le sort lui a livrés. Elle était grande, superbe, blanche, haute en.couleur, riche en tournure ; des cheveux noirs à les tordre ; des dents à casser un million; une poitrine à le digérer. A quelle époque était-elle née? autant vaudrait demandera quel âge Vénus fit sa première communion. ¥ avait-il jamais eu un M*, de Saint-Joseph? autre mystère. Quand elle commença à se faire connaître, elle habitait un appartement rue de Malte, tout près du canal.

Cet appartement disait la femme comme une médaille bien frappée dit un règne. La Saint-Joseph aimant, comme couleur, le rouge sang de bœuf, les fauteuils du salon

étaient rouge sang de bœuf, le canapé, rouge sang de bœuf; les rideaux et la descente de lit, rouge sang de bœuf; le tapis, rouge sang de bœuf usé. On avait les joues brûlantes rien qu'à contempler ce mobilier pourpre.

Sur la cheminée se dressait une de ces horribles pendules d'albâtre qui annoncent nettement que le propriétaire n'a pas de montre. Dans les derniers temps, la Saint- Joseph avait enrichi le salon d'un ornement encore plus lugubre et plus indécent que sa pendule d'albâtre, c'était un cadran octogone représentant un chalet suisse, vert comme un plat d'épinard, et couronné par un clocher qui sonnait l'heure en musique, mais toujours sur le même air. Cet air était le Point du jour, mais il manquait beaucoup de notes au Point du jour. Ça ne faisait rien. La Saint-Joseph s'extasiait en écoutant vingt-quatre fois par jour le Point du jour. Elle disait avec un certain attendrissement, l'œil fixé sur son cadran musical : « Quand je suis seule, il me sert de compagnie. »

Elle ne pouvait garder aucune domestique; à l'en croire, celle-ci cassait ses porcelaines; celle-là lui volait son rouge; cette autre avait un pompier pour amant; cette autre lui avait répondu insolemment. La vérité est qu'elle ne les payait pas, qu'elle les nourrissait peu et qu'elle les battait beaucoup. Notez que les malheureuses créatures attachées au service d'une actrice orit un sort pire que celui des négresses. Elles sont à la fois valets de chambre, cuisinières, dames de compagnie, accompagnent madame au spectacle, habillent madame, ramènent madame du spectacle, et en rentrant, à une heure après minuit, elles préparent le soupcf de madame. Déshéritées des joies de Ce monde, elles sont, en outre, damnées dans l'autre en puiiition des complaisances qu'elles sont forcées d'avoir pour leurs maîtresses. Ce sont elles qui portent les billets

d'amour, qui reçoivent les bouquets et les cadeaux, qui mentent du matin au soir aux créanciers, en leur disant toujours : « Madame n'y est pas ; » qui meùtent du soir au matin à l'avant-dernier amant en lui protestant que madame est malade tandis que madame est avec l'heureux successeur; qui mentent... Non! il n'est pas de condition pareille à la leur. Ce sont des négresses blanches.

Dans cet appartement rouge sang de bœuf, la Saint-Joseph mit au monde une fille frôle et délicate qu'elle appela Georgette. Elle lui donna ce nom parce qu'elle aimait beaucoup alors un jeune premier qu'on nommait Georges. Quoique laid, efflanqué, pâle et éreinté comme tous les beaux jeunes premiers, Georges n'avait pas été touché des attentions de madame Saint-Joseph. N'importe, elle avait tenu à lui donner cette haute preuve d'estime, à nommer a fille Georgette. « Il verra que je pense à lui, » avaitelle dit.

C'est un problème d'anatomie de voir des femmes puisantes, architecturales comme la Saint- Joseph, donner naissance, et presque toujours, à de charmantes petites filles toutes mignonnes, fragiles et roses. La montagne enfante une souris, mais dans le sens réel; une souris blanche, aux cils blonds, aux petites dents, aux petites mains d'ange. Est-ce que la loi des contrastes veut cela, pour que la faiblesse soit protégée, pour que la force s'apaise et s'attendrisse? Quoi qu'il en soit, la Saint-Joseph fut bien heureuse d'avoir une petite fille, ({ Ce sera une très-grande artiste! » s'écria-t-elle un peu prématurément aux premiers cris que poussa l'enfant : « Comme elle pleure juste! on dirait qu'elle a appris à vagir au Conservatoire! »

« Je veux, ajouta-t-ellc ensuite, que cette enfant ait des nwurs; elle sera baptisée, et baptisée par ce qu'il y a de

mieux; le machiniste en chef sera son parrain, la Briseville sera sa marraine. »

La Briseville était aussi une actrice de laGaîté, mais d'une génération antérieure à celle de la Saint-Joseph. C'était pareillement un type, un type à peu près perdu aujourd'hui; elle est morte à l'hôpital Saint-Louis, il y a trois ans. Elle avait été là maîtresse de Murât et de Kléber. En 1815, elle étrangla un Cosaque qu'elle jeta ensuite par la croisée d'un troisième étage, rue Folie-Méricourt, en criant : a Vive l'Empereur! » Elle avait débuté dans les ingénuités pendant la Terreur.

Ce petit dialogue courut du lit de l'accouchée au fauteuil de laBriseville, huit jours après la naissance de Georgette.

— Dis donc, Briseville, veux-tu être devant l'Étemel la seconde mère de cette innocente créature?

La Briseville, après avoir éternué :

— Voyons, pas de blague, Saint-Joseph : tu veux que je sois la marraine de ta fille?

— Oui...

— Ce n'est pas pour te refuser, ni pour te parler du prix des dragées et des gants blancs, mais tu sais que je répète à mort dans la reprise du Temple de Salomon.

— Qu'est-ce que cela fait?

— Cela fait que de dix heures à cinq heures je suis prise par la patte au théâtre. Si Ton peut baptiser ta fille de midi à une heure, pendant qu'on répétera le troisième acte, je veux bien !... c'est le seul acte dont je ne sois pas... à moins de demander une permission au directeur...

L'accouchée leva les bras en l'air :

# — Je ne veux rien devoir au directeur... ohl les directeurs! croirais-tu que ce monstre veut me rafler mes appointements du mois parce qu'il prétend que je n'ai pas le

droit d'être mère n'étant pas mariée légitimement! Et la nature?

— Tu as raison, la Saint-Joseph, la nature. Revenons à ta fille; une fois, deux fois, tu veux la baptiser?

— Oui.

— Quel sera mon compère ?

— Le machiniste en chef, qu'en dis-tu?

— Eh! tu n'es pas dégoûtée! mazette!

— Quel nom donneras-tu à l'enfant?

— Georgette.

— Folle!... tu n'imposeras donc jamais silence à ton cœur?

La Saint-Joseph reprit ;

— Tu feras bien les choses, entends-tu? Il y aura déjeuner aux Vendange» de Bourgogne, après le baptême : prends cent francs dans mon secrétaire. Tu inviteras tous les chefs d'emploi. Rapporte-moi une meringue, tu sais que je rafole des meringues. Si l'enfant crie, remue-le ; s'il crie plus fort, ne le remue plus.

C'est munie de ces maternelles recommandations que la Briseville, escortée des principaux acteurs de la Gaîté, présenta la petite Georgette à la paroisse de Sainte-Elisabeth pour y recevoir le sacrement du baptême. Elle avait choisi un jour où les répétitions du grand mélodrame, le Temple de Salomon, étaient suspendues; son temps était à elle; le déjeuner suivrait le baptême. Tout irait à merveille.

Malheureusement, tout n'alla pas à merveille. La Briseville rentra tout effarée dans la chambre à coucher de la Saint-Joseph en lui disant :

— La représentation, ma chère, a manqué, la pièce a fait four, le public a demandé le rideau; nous sommes tous bleus.

(Quand un acteur n'a pas réussi, on dit au théâtre qu'il est bleu.)

— Comment ! vous êtes tous bleus*?

— Ce qu'il y a de plus bleu. Le curé n'a pas voulu baptiser ta fille... la fille d une actrice ayant pour marraine une actrice...

— Voilà une histoire!... Il fallait aller à une autre paroisse.

— C'est ce que nous avons fait.

— Eh bien?...

— Le curé a encore refusé. Il demande des confessions, des communions, des attestations...

— Briseville! voilà l'œuvre des Bourbons 1 .... tous jésuites!... Il faut pourtant que ma fille... Ah! ils ne veulent pas qu'elle soit catholique... Briseville, elle sera protestante... conduis-la chez les protestants...

— Nous en revenons.

— Ta parole?...

— Ma parole de Briseville.

— Et ma fille est protestante?

— Pas encore. Le ministre veut avoir ton consentement... Il a dit comme ca...

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Que c'est peut-être le dépit qui nous fait agir. Il veut être sûr que la foi... Est-ce que je sais, moi, tout ce qu'il nous a rabâché dans son église; une église sans bon Dieu, sans rideau, où il fait un froid de loup!

La Saint-Joseph repoussa vivement du pied la couverture du lit.

— Briseville, passe-moi mes pantoufles.

— Comment! tu vas te lever?

— Passe-moi mes pantoufles , te dis-je. Ah ! ils n«

veulent la faire ni catholique ni protestante! nous allons voir !

— Que prétends- tu?

— M'habiller, sortir, conduire ma fille à l'ambassade de la Porte-Ottomane. Connais-tu la Porte-Ottomane?

— Je ne connais que la Porte-Saint-Martin . Mais enfin?. . ■

— Ma fille sera turque.

— Turque! bon Dieu!

— Pourquoi pas? Mahomet était bien Turc.

— Tu es folle.

— Comment! je suis folle; est-ce qu'il n'y a pas des Turcs et des Turques ! Pour qu'il y en ait, il faut bien, de temps en temps, qu on en fasse. C'est décidé, je fais ma fille turque; et allez donc!

— Ma foi! tu as peut-être raison, Saint-Joseph.

— A-t-on jamais vu?... Oui, elle sera turque; ça lui portera bonheur. Vois, les Trois sultanes de madame Favart...

— Et puis, le costume va si bien ! Le turban... le cachemire... les pastilles du sérail..,

Georgette ne fut pas turque ; elle ne fut pas chrétienne non plus; Georgette ne fut rien du tout; ce que sont à peu près aujourd'hui presque tous les enfants d'acteurs. On remet leur baptême àjeur première communion, on renvois leur première communion à l'époque de leur mariage, et, comme leur mariage est souvent remis, beaucoup ont le sort de Georgette.

La voilà petite fille; blonde autant que sa mère était brune ; trois nattes d'or divisent ses épaules et se terminent par trois nœuds roses qui, lorsqu'elle marche, ressemblent à trois papillons qui la suivent; elle a déjà la taille dégagée comme ces délicieuses enfants qu'on voit porter, au bruit des cymbales, des coupes et des grappes de raisin.

dans les bas-reliefs antiques où sont représentées les fêtes de Bacckus.

« Cette enfant, avait dit la Saint-Joseph avec beaucoup rie gravité, aura une éducation des plus brillantes : j'en veux faire une Sévigné. Elle saura le piano, la belle écriture, la guitare, assez pour s'accompagner; le dessin, pour qu'elle tire mon portrait ; l'italien, la danse à ravir, l'anglais, et une foule d'arts d'agrément. »

A fin de compte, elle, ne donna aucun maître à Georgette. Sans sa bonne volonté et sa pénétration, la pauvre enfant n'aurait su, à vingt ans, ni lire, ni écrire.

Sa vie se bornait à marcher dans les pas boiteux de sa mère, qui ne paraissait pas toujours trés-satisfaite de l'avoir toujours à ses côtés. Non-seulement la Saint-Joseph ne voulait pas vieillir, mais elle ne voulait pas renoncer à jouer les jeunes premiers rôles et les jeune» amoureuses. Et une enfant qui vous va à l'épaule trouble singulièrement le calcul de pareilles prétentions; c'est une espèce d'échelle chronologique qui marque les degrés de l'âge comme un thermomètre marque les degrés de pesanteur de l'air.

Le spectacle, ce grand plaisir pour les enfants, était une dure servitude pour Georgette, obligée d'accompagner sa mère aux répétitions et tous les soirs au théâtre, lorsqu'elle jouait. Aussi Georgette dormait-elle dans tous les coins, sur : chaque banquette du foyer, derrière les coulisses. Cent fois les machinistes avaient failli l'écraser; mais le plus grand danger pour elle n'était pas là. Quand elle ne dormait pas, elle entendait des propos auxquels elle n'avait rien compris d'abord, mais dont elle allait bientôt se souvenir malgré elle; autant de souillures pour sa mémoire.

Ces propos sont invariablement ceux-ci. Il n'y a que

les noms de changés, et encore les noms changent si peu au théâtre :

— Tu sais, la Saint- Ernest n'est plus avec son milord anglais.

— Ah! elle n'est plus avec son milord anglais... Que s'est-il donc passé dans le ménage?

— Il s'est aperçu hier qu'il avait un collaborateur.

— Hier seulement? il y a mis le temps !

— Et, comme il ne veut pas partager ses droits d'auteur, il a donné congé à la Saint-Ernest : il a payé la quinzaine.

— Et dit-on comment il a découvert la mèche, ce digne

milord ?

— On dit qu'il a trouvé, en se détirant, une pipe sous son oreiller, et milord ne fume pas... La Saint-Ernest a eu beau dire qu'elle fumait quelquefois pour dissiper ses maux de dents, pour tuer les insectes, pour chasser le mauvais air... milord ne s'est pas laissé persuader. Voilà donc la Saint-Ernest à pied... et à pied de toutes les manières : elle a déjà été obligée de vendre sa voiture.

— Ce n'est pas dommage. Faisait-elle de Yesbrouffavec sa voiture à un chedauf en faisait-elle! en faisait-elle!

— Et vous ne savez pas qui a acheté sa voiture à un clicvan ?

— Non.

— Ninette!

— La vieille Ninette! l'éternelle Ninette?

— Peut-on, à soixante ans, s'appeler encore Ninette !

— Permettez ! Pour le moment, il ne s'agit pas de l'âge de Ninette; je m'étonne seulement qu'elle ait acheté une voiture à un cheval, elle qui possède déjà deux voitures et quatre chevaux.

— Mon cher camarade, ton étonnement cessera quand

tu sauras qu'elle a donné ce cheval et cette voiture au bel Arthur.

— A Arthur, qui était avant milord avec la Saint-Ern«>si ?

— Oui.

— Pas possible î

— Au môme Arthur, te dis-je, au pâle et fade Arthur, si gracieux, si tendre : au dernier des Arthurs.

— Mais la Saiut-Ernest en crèvera de rage !

— Ce coquin d'Arthur est bien heureux !

— Pas si heureux ! La Ninette l'oblige à lui dire : Je t'aime! J\ chaque instant; d'ajouter invariablement : Je t'aime! à chaque question ou à chaque réponse qu'il fait. Exemple : Ninette et Arthur sont à table : « Mon cher Arthur, de quel vin veux-tu boire? — Ma Ninette, du vin de Bordeaux : je t'aime! — Mon Arthur, te servirai-je de la perdrix aux choux? — Oui, ma Ninette, mais sans choux : je t'aime! — Mon bel Arthur, mangeras-tu du roquefort ou du gruyère? — Du gruyère, ma Ninette : je t'aime ! » Eh bien! trouvez-vous cette position sociale déjà si excessivement heureuse?

— Ma foi non! Ça vaut bien un cheval et une voiture.

— Ça vaut mieux, ça vaut davantage î

— Aussi Arthur, il faut tout dire, a davantage.

— Qu'a-t-il donc encore?

— Il a le cocher.

— La Ninette lui a fait cadeau d'un cocher en lui donnant la voiture et le cheval?

— Oui, mon camarade.

— A la bonne heure î

— Seulement, le cocher est un espion. CiOmme la Ni- "notte est très-jalouse, vu son Age, elle a placé près de son

Arthur un homme à elle, qui lui dit chaque matin et chaque soir ce que son cher Arthur a fait dans la journée ou dans la nuit.

— Tiens, voilà la Briseville !

— En personne, et qui vient vous annoncer une bonne nouvelle.

— Parle vite !

— Un fauteuil à la Briseville !

— Trois fauteuils à la Briseville !

-r- Six fauteuils...

— Vous m'embêtez avec vos tas de politesses... Vous êtes beaucoup trop polis : vous ne saurez rien !

— Voyons, chère petite Briseville, nous te demandons bien pardon à genoux. Raconte-nous bien vite...

Tout le foyer se met à genoux.

— Vous saviez «tous que notre directeur est une canaille?...

— Connu ! connu !

— Une archi-canaille ? . . .

— Archi-connu! archi-connu!

— Eh bien ! ce n'est pas archi-connu qull faut dire, lnais archi-cornu !

— Ah bah! ah bah! pas possible !

Tout le foyer se frotte les mains de joie.

— Est-ce que sa petite femme, celle qui nous regarde du haut de sa vertu, qui nous appelle histriones, saltimbanques?...

— Parfaitement!

— Je l'avais toujours dit!

— Je l'aurais juré !

— Vous l'auriez dit... vous l'auriez juré... Mais vous ne savez rien... et moi j'ai vu... je viens de voir;.. .

— Qu'as-tu donc su, Briseville, au nom du ciel?.,.

42 LE L1LÀS DE PEttSE.

— En attendant mon tour de paraître en scène, je suis allée me promener dans les combles par le petit escalier des pompiers.

— Qu'est-ce que tu allais donc faire toi-même dans les combles?

— Cela ne vous regarde pas !

— Bon!

— Elle allait voir si le printemps s'avance I

— Mais silence 1... Continue, Briseville.

La Briseville reprend :

— Si, par cette interruption, vous pensez me faire rougir, vous vous trompez : cela n'est pas dans mon engagement.

— A l'amende! le premier qui interrompt encore; à l'amende I Nous t'écoutons, Briseville; tu disais donc que tu te promenais dans les combles... «

— Tout à coup, continue la Briseville, je me trouve nez à nez avec Ribert, qui se précipitait dans l'escalier pour descendre au théâtre et entrer en scène : c'était son tour...

— Jusque-là, nous ne voyons rien qui...

— Attendez! Continue, Briseville.

La Briseville continue :

— Je regarde Ribert ; il avait perdu la moitié de son rouge; une de ses joues était fardée, l'autre ne Tétait pas... mais pas du tout!

— Il s'était frotté contre quelque chose.

— Vous allez voir contre quoi il s'était frotté! A peiùe Ribert avait-il disparu, que j'aperçois la femme de notre directeur.

— Écoutons !-oh! écoutons!

— Grand Dieu! madame, je m'écrie; grand Dieu! que vous cst-il donc arrivé? votre nez est rouge comme une écrevisse : vous vous serez cognée?,. • — Oui, je me serai

cognée, balbutie t-elle. — Permettez, madame, que j'efface cette maudite couleur. — Vous... vous êtes bien bonne, balbutie-t-elle encore. Et moi de lui frotter de toutes mes forces le nez avec mon mouchoir. — Peut-être, ai-je poursuivi, vous serez-vous rencontrée trop brusquement avec M. Ribert, qui vient de descendre? — Avec M. Ribert?... je ne crois pas.. . je ne sais pas ce que vous voulez dire.. . je n'ai pas vu M. Ribert...

— Ah ! l'excellente aventure ! Ribert et la femme de notre directeur! Nous mangeons de la crème !

— De la crème à la vanille!

— Mais, malheureuse Briseville que tu es ! tu as eu tort de lui enlever le rouge que Ribert lui avait plaqué sur le nez. A ta place... tu es une maladroite, tiens!

— Qui vous dit que je le lui ai enlevé?

— Mais, toi-même !

— Histoire ! Ce n'est pas au nez qu'était le rouge, mais au menton et au front, et je n'ai touché ni au front, ni au menton : je lui ai frotté le nez, où il n'y avait rien du tout. Elle a coupé dans le pont!

— Brava! bravissima ! Briseville, tu mérites des autels!

— Ainsi, je me suis vengée, je vous ai tous vengés, en faisant comprendre à la femme du directeur que je savais maintenant ses équipées dans les combles, tout en laissant sur son visage le témoignage de sa vertu...

— Qui est au comble !

— Fameux, le calembour !

— Chut ! la voici !

Et, en effet, le visage barbouillé de blanc et de rouge, la prude directrice entra au foyer des acteurs, qui tous se délectèrent à leur aise d'un spectacle beaucoup plus amusant que celui qu'on voyait de la salle; ils pouffèrent de rire : ils prirent un bain complet de malice.

Et voilà les mœurs, voilà les exemples, voilà les menus propos, voilà les paroles qui passaient sans cesse devant les yeux et bourdonnaient aux oreilles de Georgette, dont les sens allaient enfin s'éveiller.

Si les théâtres ont un côté cynique et crapuleux, ils se parent d'un autre côté, il faut aussi le dire, des plus charmantes fantaisies de l'art. Les décors, les lumières, lescostûmes, le beau langage, concentrés dans les murs d'un palais, parlent haut à l'imagination. L'idéal qu'on rêve prend un corps, saisit fortement l'âme si elle est jeune, et la distrait encore quand elle a perdu les ailes de l'illusion. La nuit, si triste et si longue dans les maisons, est douce et superbe dans l'intérieur des théâtres. On y vit ardemment : les passions y flamboient comme le gaz. On se boude, on s'aime, on s'applaudit, on se hait, on se craint, on se fuit, on se cherche, on se déteste dans le foyer, le long de ces étroits corridors où l'ombre et la lumière se croisent, au bord de ces mystérieuses coulisses par où l'actrice entre modeste et tremblante, par où elle sort fière et dédaigneuse; et ces mille transports, ces mille haines, naissent, vivent, meurent chaque soir pour renaître, revivre et mourir encore le lendemain de six heures à minuit. Ajoutez la musique, les fleurs, les plaintes, les intrigues, les cabales, les calomnies spirituelles, un air embrasé, une salle qui souffle de tous ses poumons les passions qu'elle éprouve, et vous comprendrez l'enivrement des jeunes têtes et des jeunes cœurs qu'on expose aux lueurs et aux flammes de ce volcan qu'on appelle l'intérieur d'un théâ* tre, et qu'on pourrait plus exactement appeler l'intérieur de l'enfer.

Georgette ne dormait plus autant pendant les longues soirées qu'elle passait au théâtre ; elle commençait à prendre un certain plaisir à entendre roucouler ces tirades si

véhémentes et si diaboliquement passionnées que débitent devant la glace du foyer les acteurs et les actrices avant d'entrer en scène ; et, à force de les entendre, elle les retenait malgré elle : elle en répétait des tronçons en dormant. Ce fut précisément ce travail mécanique de la mémoire, ce résultat forcé de l'habitude, qui fit croire à madame de Saint-Joseph que sa fille était née, comme elle, pour briller devant le soleil de la rampe. Elle mordit à cette idée avec l'avidité d'un mineur qui a soupçonné un filon d'or dans la masse de pierre qu'il exploite. La Saint- Joseph cherchait beaucoup les filons d'or; elle dépensait avec bonheur, elle dépensait avec cette poétique niaiserie des actrices, qui, si elles ont cinq cents francs, achètent des flambeaux Louis XV et ne gardent pas cinq sous pour acheter une livre de chandelles. Ainsi de tout. Elles ont des pantoufles de satin pailletées, et pas de bas de laine ; des assiettes de Chine, et pas d'assiettes à soupe ; elles ont des cristaux de Bohême, et pas de verres à boire ; des cassolettes, et pas de casseroles; elles ont un piano, et pas de porte-huilier ; des écrans du Japon, et pas de soufflet; elles ont des édredons superbes, et des draps de lit en calicot.

— Sais-tu, dit un jour la Saint-Joseph à la Briseville, que j'ai découvert une vocation dans ma fille?

La Briseville, en relevant la tête comme si elle eut dit : Seigneur l

— Et quelle est la vocation de ta fille?

— L'art dramatique.

— Vrai ?

— Je la voue au théâtre; c'est résolu, Briseville.

— C'est une idée !

— Mirobolante !

— Mirobolantississime !

— - Mais elle est bien jeune... je le sais...

— Et à quel genre la destines-tu? Fera-t-elle, comme nous, les délices du mélodrame?

La Briseville avait arrondi le geste et reniflé avec fierté.

— Oui, répondit la Saint-Joseph.

— Eh bien! tu as tort. C'est là où je t'attendais. D'abord, il n'est pas bien que la mère ait une rivale dans sa fille. En trois ans, Georgette te fera paraître vieille comme une ouvreuse : songes-y !

— A cet égard, j'ai pris mes précautions.

— Quelles précautions? Lui feras-tu boire du vinaigre pour l'empêcher de grandir?

Une ironie de tradition avait dessiné les contours de la phrase de.la Briseville.

— Tu verras !

— Crois-moi, Saint-Joseph, ne fourre pas ta fille dans la prose : il n'y a pas de l'eau à boire. Vois, que serionsnous devenues, toi et moi, si nous n'avions eu que cette corde à notre arc? Sans les arts d'agrément que nous y avons ajoutés, cette corde n'eût servi qu'à nous pendre, Veux-tu me croire ? fais ta fille danseuse.

La Saint-Joseph recula de trois pas.

— Danseuse ! et les mœurs?

— Les mœurs, qu'est ce que c'est que ça? un fruit d'Arr.érique?

— Eh bien! oui, les mœurs... la vertu...

— Les mœurs... ne dirait-on pas que nous en regorgeons?...

— Non, mais encore...

— Encore une fois, crois-moi ; fais ta fille danseuse. Elle a la poitrine bombée, la jambe bien faite, la cheville fine; j'ajoute qu'elle aura énormément du ballon; et le ballon, c'est tout : c'est la gloire, c'est la fortune; fais-la

danseuse. La première année, elle ne gagnera rien-, In seconde année, rien ; la troisième année, rien ; la quatrième année, cinq cents francs par mois.

— Cinq cents francs par mois! — du théâtre?

— Du théâtre ou d'ailleurs.

— Briseville, nous ne pouvons pas nous entendre; ta manière de voir...

— C'est la bonne. Suis la tienne et tu me diras, dans quelques années, si j'avais raison . Est-ce que tu t'imagines, toi aussi, qu'on peut vivre au théâtre et avoir ce que tu appelles des mœurs? C'est de la fine farce à la frangipane que tout ça. Du moment où ce n'est pas possible, il faut tirer le meilleur parti possible de la chose. Épluchons tes aïeux : qu'était ta mère? une simple figurante ; elle gagnait quarante sous par soirée à l'Opéra pour chanter vingt fois par minute : Célébrons l célébrons l célébrons! — ou bien : Doux hyménée! doux hyménée! doux hyménée! Un moment! dit-elle, ma fille ne tirera pas comme moi, le diable par la queue, et la bonne femme te donna la clef des champs. Tu ne t'es pas enrichie, c'est vrai, mais c'est ta faute : tu ne voulus pas être danseuse non plus. Ai- je raison ?

— Je ne dis pas... mais Georgètte n'a du goût que pour la tragédie et le mélodrame. Quand je l'envoie chercher du lait, elle s'arrête à chaque marche de l'escalier pour réciter la déclaration d'amour d'Hippolyte ; quand elle me rapporte du bouillon, elle me revient tout en larmes. Je suis sûre qu'elle a repassé dans sa mémoire la grande tirade de la Femme à deux maris, tu sais?... Cruel Vamer, puisque ma vertu n'est plus un obstacle à tes cyniques désirs...

— Continue, Saint- Joseph, tu me ravis! — Non! tu mo ravis.

— Tu as beau rire, l'enfant a du zinc (du mordant) dans la voix. Voyons, d'abord, ce que nous pourrons faire île ce zinc y et, si le zinc ne réussit pas... eh bien! alors, die sera danseuse.

Nouveau sourire ironique de la Briseville.

— Tu crois que ta fille a du zinc?

— Certainement, elle a du zinc.

— Elle n'en a pas pour deux liards.

— Elle tire de moi, elle a du zinc; je te dis qu'elle a du zinc !

— Toi... je ne dis pas.

— Tu en doutes?

— Je n'en ai peut-être pas, moi non plus?

— Un peu... quand tu es montée... quand tu t'enflammes...

— Beaucoup, madame de Saint-Joseph J'ai même mieux que du zinc, j'ai du chien.

— Je le veux bien, madame de Briseville. Je vous passe aussi le chien.

— Ah! de l'ironie. Eh bien! garde-le ton zinc; ça parle du zinc/...

— Mais... oui...

— Fais des jupes à ta fille avec ton zinc.

— Ma fille ne demande des jupes à personne.

— Je crois bien, elle n'en porte pas.

Que la Saint-Joseph fut belle, en s'ecriant :

— Sortez, madame!

— Tu as bien dit ça : Sortez, madame! Veux-tu un feu? on s'en va!... on s'en va!... on s'en va! mais je me souviendrai que tu m'as chassée. — Oh ! je m'en souviendrai, la Saint-Joseph !

— Souviens-t'en, la Briseville!

La Briseville, d'une voix douce et traînante :

— Tu sais que j'ai étranglé un Cosaque, rue Folie- Mérîcourt?

— Après l'avoir volé.

La Briseville, d'une voix de tonnerre :

— Misérable ! « -

— Tu as bien dit ca, toi aussi : — Misérable! — Veuxtu une gratification?...

Les deux grandes artistes allaient se saisir aux cheveux ; heureusement, Georgette entra, et aussitôt elles prirent ce ton hypocrite et doux que les femmes de théâtre ont si facilement à leur service dans les grandes occasions. La Briseville tira sa plus longue révérence et partit.

— Ma fille, dit presque immédiatement la Saint-Joseph à Georgette; ma fille, vous marchez sur vos quatorze ans; le moment est venu de penser à votre avenir.

— Oui, maman, quand il vous plaira.

— Les circonstances m'ont empêchée de vous donner l'éducation brillante que j'avais rêvée pour, vous; mais ce qui est fait est fait ; n'y pensons plus. Pensons aux moyens de vous créer une position qui me dispense de vous avoir désormais entièrement à ma charge. Votre entretien est ruineux.

Au moment où la Saint-Joseph' parlait à sa fille de cet entretien ruineux, Georgette était chaussée avec de vieilles pantoufles ridées de sa mère, dans lesquelles ses petits pieds nageaient et d'où ils sortaient à chaque pas. Ses bas, qu'on ne lui avait pas appris à raccommoder, et qui avaient pareillement appartenu à sa mère, étaient déchirés au talon et en bien d'autres endroits. Sa chemise débordait sa jupe, et sa robe, taillée dans une ancienne robe en velours ponceau de sa marraine, madame de Briseville, mais taillée trop courte, s'arrêtait beaucoup au-dessus de la cheville, ce qui lui donnait l'air d'une petite salt'im»

banque. En revanche, le corsage était si ample, que la poitrine de l'enfant flottait dans un grand luxe de creux et de plis, et que ses mignonnes épaules s'échappaient au moindre mouvement du corps. Son fichu était une espèce de corde de soie grise qui l'étranglait, et au sommet de ses cheveux en désordre était planté un peigne de fer peint en écaille, d'où germaient quelques grains d'un corail pâle et mal arrondi. Cependant, sous ces riches haillons, la blonde enfant n'était pas moins charmante et pleine de sourires. Elle n'avait pas l'air seulement de se douter qu'elle portait des guenilles.

La Saint-Joseph répéta :

— Oui, votre entretien est très-ruineux. Désormais, il faut que vous contribuiez avec moi à faire face aux dépenses qu'il entraîne. J'ai pensé pour vous à une profession.

— Couturière? interrompit Georgette avec une espèce de joie.

— Pourquoi pas culottière? interrompit à son tour avec une vivacité pleine d'irritation madame de Saint-Joseph. Couturière! couturière! Il ne manquait plus que cet affront à ma vie d'artiste pour qu'elle fût complète. J'aurai donc eu le projet de vous faire apprendre l'anglais, l'espagnol, la musique, la chimie et la belle écriture, pour vous entendre former un pareil vœu : couturière ! Vous êtes une Saint-Joseph, mademoiselle, sachez-le bien! Votre grand-père était... votre père était...

Madame de Saint-Joseph, ne trouvant pas sur-le-champ ce qu'étaient ces deux nobles ascendants de Georgette, se tut brusquement sur leur généalogie pour reprendre ainsi :

— Non, mademoiselle, non! Vous ne serez pas couturière, mais actrice.

— Actrice! dit l'enfant en croisant ses mains et en soupirant.

Et c'était la plus grande douleur qu'elle eût encore éprouvée de sa vie.

— Pourquoi pas? D'où vient cet étonnement qui me blesse?

— Mais, maman, je ne pourrai jamais me présenter, parler en public. Je sens que...

— Cette timidité sied bien au jeune âge. Si vous n'avez que cela à objecter...

— Mais, maman, ce n'est pas de la timidité, c'est de la peur, c'est...

— Peur ou timidité, vous vaincrez, avec le temps, cette défiance. D'ailleurs, on vous fera jouer des rôles proportionnés à vos forces, à vos moyens, à votre âge.

— Jamais, maman.

— Mademoiselle ! cette résistance irréfléchie à mes volontés...

— Tenez, maman, j'ai quelquefois regardé par le trou des coulisses pour voir si, comme vous, je pourrais m'habituer au public; eh bien! j'ai toujours été obligée de me retirer au bout de quelques minutes; le cœur me battait, me battait dans la poitrine, mes yeux se mouillaient de larmes, j'y voyais bleu, rouge, vert, puis je n'y voyais plus du tout, mes jambes tremblaient, et je sentais que je devenais pâle, oh! mais très-pâle...

— Mademoiselle Mars et la célèbre Mimi Ddpuis éprouvaient les mômes effets que vous à leur début, et elles sont devenues ce qu'elles ont été. Loin de m'effrayer de ce que vous dites, j'en augure bien. Au reste, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, la cloche est fondue ; vous serez actrice, et cela tout de suite.

— Mais, maman, j'aimerais tant être fleuriste!

— Encore! Vous ne connaîtrez les fleurs, ma fille, que par celles qu'on vous jettera dans vos créations.

— Qu'est-ce qu'une création, maman?

— Voilà ce que c'est, répondit madame de Saint-Joseph en tendant un petit rouleau de papier à sa fille.

— Un rôle, déjà ?

— Le votre, dans Azrael, ou Y Ange noir des abîmes rie la Palestine. C'est vous qui jouerez Y Ange noir.

— Moi, jouer!...

— Dans vingt jours.

— Oh! maman!

— Le rôle de Y Ange noir n'a que cinquante (cinquante lignes), mais il est bien placé. Tantôt, vous paraîtrez au sommet aride des rochers, avec des ailes noires; tantôt, au bord périlleux de l'abîme; tantôt, dans les nuages, au milieu des vents et des éclairs.

— Et je serai noire, dites-vous, maman; noire?

— Noire comme la nuit.

— Je ne veux pas, maman, je ne veux pas! mais c'est affreux!

— Vous ne voulez pas! Mais songez que vous avez quinze sous par répétition, cent sous chaque fois que vous jouerez, et que le costume vous restera : un maillot noir et deux magnifiques ailes noires.

Georgette tomba à genoux pour supplier encore une fois sa mère de ne pas la faire actrice, de lie pas lui noircir le visage, de ne pas lui attacher des ailes noires et de ne pas la faire planer sur l'abîme périlleux.

— Dans cette attitude, vous êtes tout à fait bien, pourvu que vous sachiez vous relever avec grâce; vous aurez plusieurs fois occasion de vous mettFe à genoux dans Tange Azraël; c'est presque une première répétition.

Georgette pleura.

— De la sensibilité! Allons! notre fortune est faite, Georgette; mais c'est un trésor au théâtre que la sensihi-

LE LtLAS DE PEllSE. 25

lité... quand on ne la prodigue pas. Levez-vous, Azraël! une voix d'en haut vous appelle.

— Non, maman, je resterai jusqu'à ee que vous m'ayez entendue...

— Je n'entends plus rien, et je n'ai plus que ceci à vous dire : Chaque année que vous prenez m'en donne une aussi ; mais, chez vous, c'est un progrès vers la jeunesse, tandis que, chez moi, ce n'est pas tout à fait ça... Et une vieille actrice. . . je ne veux l'être que le plus tard possihle. . . Ne m'appelez donc plus maman, comme vous le faites toujours avec une prodigalité... ne m'appelez plus désormais que ma tante.

— Pourquoi?

— Je viens de vous lo dire. Si vous m'appelez maman, on vous saura ma fille; si j'ai une fille de votre âge, je passerai pour vieille... Appelez-moi donc ma tante.

— Oui, maman.

— Dites donc : Oui ma tante... en tendez- vous?

— Oui, maman.

— Encore !

— Oui... ma...

Geprgette fondit de nouveau en larmes. Cette interdit'* tion cruelle, cette défense lui coûtait beaucoup... Ne plu» appeler sa mère maman ! '

La Saint-Joseph elle-même se sentit fortement émue. Prenant Georgette dans ses bras, et l'asseyant sur ses genoux, elle lui dit :

— Que veux-tu ? ma pauvre enfant, car tu seras toujours mon enfant, nous vivons dans un fichu monde, dan» un inonde qui est faux comme notre teint, comme nos perles, comme nos diamants, comme tout ce que nous disons depuis six heures à minuit. Si nous mettions quelque chose de vrai là-dessus, vois-tu, ça serait affreux;

ai LE LILAS DE PERSE.

Teut s'ensuit : reine de chrysocale et mère de carton. Si je veux être une mère réelle, dans six mois, les bonnes langues du théâtre ne m'appelleront plus que la mère Saint- Joseph; et je suis coulée. Quel brigand de directeur voudra jamais rengager la mère Saint-Joseph pour jouer les jeunes premières? Tu ne veux pas me tuerî... Et puis, au fond, qu'est-ce que cela te fait, pourvu que je t'aime bien?... et là, dis si je t'ai jamais laissée manquer de rien depuis que tu es au monde. A peine fripées, je te repasse toutes mes toilettes de théâtre; tu as été bercée dans le velours de soie, ça on peut le dire... Voyons* ne pleure plus, Georgette; c'est un joli rôle que celui d'Azraël. Tu seras noire, c'est vrai, mais raisonne... tu ne peux pas faire Fange noir avec des cheveux blonds et un teint de lis et de rose; non, n'est-ce pas? Et comme tu seras applaudie par un parterre idolâtre ! Quinze sous par répétition et cinq francs chaque fois que tu joueras!... Et comme je soignerai tes débuts! Je te conduirai chez tous les journalistes.. . ce sont d'affreux gredins, tous, tant qu'ils sont; mais nous serons bien polies, bien gentilles avec eux... ils te feront des articles qui commenceront tous ainsi : « Encore une merveille! » La merveille, c'est toi... ce n'est pas eux, affreux gredins!.. mais ils sont sensibles, vois-tu, aux visites... Je te dis ça pour ton avenir.. . Qu'est-ce que je te disais?. .. Ah ! voici.. . que tu auras cent sous par soirée... Et maintenant, viens encore me parler de tes couturières, de tes fleuristes, de tes culottières, de tes chiffonnières... Relevez la tête, mademoiselle Georgette, et lisez, en traits de feu, sur tous les murs de Paris : « Pour les débuts de la jeune mademoiselle Georgette (nièce de madame de Saint-Joseph), Azrael, ou Y Ange noir des abîme* de la Palestine.

« Mademoiselle Georgette jouera Azrael. »

— Va repasser ton rôle.

LE L1LAS DE PEU . 2o

— Oui, maman.

— Ma tante! matante! ma tante! entends-tu? s écria la Saint-Joseph en jetant un coussin à la tête de Georgette, qui en fut renversée et resta anéantie dessous.

On voit que les dispositions dramatiques de la petite Georgette n'étaient pas aussi franches que l'avait imaginé madame de Saint-Joseph d'après quelques monologues débités en plein vent par l'enfant en revenant de faire les commissions. Le goût du théâtre ne dominait pas en elle; ce qui la charmait dans les vers qui coulaient de sa mémoire et de ses lèvres et surpris par sa mère, c'était tout simplement la musique du rhythme. Elle chantait de la poésie comme les petites filles de son âge chantent les affreuses chansons dont les joueurs d'orgues fatiguent leurs oreilles. Elle se consolait des tristesses et des fadeurs de son existence servile par les grands et doux rêves de l'imagination. Elle étendait sur ses haillons les fils d'or arrachés au manteau de la poésie et se faisait une joie de cette parure quand elle croyait qu'on ne pouvait la voir. Mais de ce plaisir chaste à la débauche du théâtre, il y avait toute la distance qui sépare l'innocence du vice. Son théâtre, c'était un coin du ciel vu par la lucarne de l'escalier, c'était une étoile aperçue du fond de son alcôve, un arbre du canal qui lui jetait, un soir d'automne ou une matinée du printemps, sa dernière ou sa première feuille; et non ces étoiles en gros papier huilé, non ces arbres découpés dans l'épaisseur du carton et soutenus par des" voliges. La matérielle madame de Saint-Joseph s'était donc trompée et grossièrement trompée sur la vocation de Georgette.

Elle ne poursuivit pas moins son projet de la destiner au théâtre. Pendant un mois, elle conduisit sa fille à la .Gaîté, où le metteur en scène, le régisseur, le directeur et les trois auteurs iïAzraël lui firent lever, celui-ci les bras,

celui-ci les pieds, celui-ci les yeux, pour qu'elle reproduisît convenablement lesmouvements de Y Ange noir. Dieu sait les tortures à travers lesquelles elle passa avant de parvenir à satisfaire ses professeurs, et sa mère, et la Briseville, qui, à l'occasion de cet important début, s'était, en bonnne marraine, rapprochée de la Saint-Joseph. «Lève donc la tète!)) lui criait sa marraine; « baisse donc la voix! » lui criait d'un autre côté sa mère ; « mais vous restez toujours en place, mademoiselle, » lui criaient en même temps les trois auteurs. Georgette en maigrissait; et, comme ces accablantes répétitions avaient lieu l'hiver, la pauvre enfant grelottait dans les coulisses sans jamais oser aller se chauffer au foyer des acteurs, ces tyrans de la cheminée. Ses petites lèvres étaient bleues, ses petits doigts violets, ses paroles tremblantes. Et les auteurs se disaient entre eux : « Décidément, cette enfant est impossible; d'abord, elle n'est pas jolie; ensuite, on ne l'entend pas; elle ne sait pas marcher; elle nous flanquera par terre l'acte des nuages; et cet acte est toute la pièce. Demandons qu'elle soit remplacée, et dès aujourd'hui ; demandons qu'elle ne paraisse pas à la répétition de ce soir. »

Et le soir même, le régisseur, à la seconde répétition, disait confidentiellement à la Saint-Joseph :

— Ma bonne amie, il ne faut pas te fâcher de ce que je Vais te dire, mais il faut que je te le dise. .

La voix du régisseur n'était pas trop ferme*

— Quoi donc?

Avec toutes sortes de ménagements dans la parole, le tégisseur poursuivit :

— Ta fille est bien gentille, bien douce» bien intelligente...

— Mais elle est bête comme une oie, n'est-ce pas? Le régisseur pâlit.

— Je ne dis pas cela... si tu t'emportes tout de suite...

— Voyons, voyons, mais voyons!...

— les auteurs de Y Ange noir...

<— Les auteurs sont des imbéciles.

— Possible! mais ils sont les maîtres.

— Eh bien! qu'est-ce qu'ils chantent?.. .

— Ils disent... comme cela... moi je ne suis pas de leur avis...

— Que diseiït-ils? oh ! les ânes!

— Qu'elle est bien inexpérimentée encore...

— Pardienne! c'est la première fois qu'elle joue; ensuite?...

— Ils ont peur, vois-tu, que le rôle de l'Ange noir ne soit un peu trop fort pour elle.

— 11 est fameux leur rôle 1 Une panne du premier ordre ; une véritable panne. Enfin?...

— Enfin, ma bonne amie, ils m'ont chargé de te dire... de lui dire... de vous dire..

— De vous dire... de te dire... de lui dire... je vais le le dire, moi ! Ils lui retirent le rôle, n'est-ce pas?

Le régisseur en reculant :

— Oui...

— Brigands ! Et ils croient que cela se passera comme ça? Ah ! mais non! mais non! On n'insulte pas ainsi un talent, un nom, car elle a mon nom!...

— Pourtant, ma chère amie...

— Toi, tu es un vieux libertin! un vieux scélérat! un vieux drôle! tu penses comme eux.. . je ne suis pas ta chère amie. Retirer le rôle à Georgette ' . . . plutôt retirer mon honneur...

— On peut s'arranger...

— .la mais...

— Cependant...

— Quels sont ces arrangements?

— On donnera la moitié des feux à ta fille, absolument comme si elle eût joué le rôle de Y Ange noir.

— C'est-à-dire cinquante sous par soirée. Cin...quan... te... sous! Allons donc! je veux quinze cents francs do dommages-intérêts.

— Quinze cents francs! mais, ma bonne amie...

— Pas un sou de moins, mon bel ami.

— Tu réfléchiras, Saint-Joseph, tu réfléchiras.

— C'est tout réfléchi : quinze cents francs ! Le régisseur en cherchant sa sortie :

— Bonsoir! chère amie, vois... décide... moi je ne suis qu'un employé... qu'un écho;...

— Que le diable t'emporte! et dis à ces canailles d'auteurs que, s'ils persistent à retirer le rôle à ma fille, je les ferai siffler par tous mes amis, et la Saint-Joseph a des amis! A-t-on jamais vu? des mirmidons d'écrivains qui ne sont pas seulement connus au delà du Château-d'Eau... des auteurs qui se mettent à trois pour faire un mélodrame dégoûtant... des auteurs... de quatre sous. ..de six liards... de rien du tout.

Un des auteurs se trouve à l'instant même face à face avec la Saint-Joseph... Il se nommait Mascraval.

— Que je t'embrasse, ma chère Saint-Joseph ! s'écria Mascraval, ta fille est adorable!

La Saint-Joseph, toute déconcertée, entre la colère et rétonnement :

— Comment cela?

— Ce matin, Georgette n'allait pas du tout... tu sais, tout cloche aux dernières répétitions... Eh bien! ce soir elle nous a tous étonnés...

— Que me disait donc le régisseur?.,.

— Oui, nous lui avions bien recommandé de te le dire... mais c'est fini... ta fille nous va admirablement!

— C'est que le rôle aussi est bien beau, reprit d'un ton doux comme sucre la Saint-Joseph ; le rôle est charmant, naïf, adorable... enfin comme toi seul sais les faire, Hascraval.

— Vraiment, lu es trop bonne, Saint-Joseph... trop bonne...

— Toi seul sais faire parler les enfants. Pour en yenir à la mienne, tu en es donc content?

— Ravi! Je n'y comprends rien. Ce matin, je te le répète, nous étions très-inquiets pour le rôle, et ce soir...

La Saint-Joseph, clignant de l'œil :

— C'est que je le lui ai fait répéter dans la journée...

— Tu m'en diras tant !

— Et quand je m'en mêle...

— Aussi je me disais. . .

— Je vous ai soignés.

— Maintenant, il me reste ceci à te dire.

— Parle, mon cher Hascraval ; parle. Je suis toute à toi.

— Ta fille Georgette joue si bien Y Ange noir, que mes deux collaborateurs et moi avons pensé qu'il fallait corser son rôle et le corser à mort.

— J'entends, va toujours, mon petit Mascraval ; vous voulez corser le rôle.

— De Y Ange noir nous faisons un archange.

— Comme qui dirait : d'un capitaine vous faites un colonel.

— Mieux que cela ! d'un général nous faisons un maréchal de France.

— Bravo!

— Car un archange, tu le sais, c'est absolument comme si l'on disait un archi-ange, cela vient du grec.

— Bigre! c'est chouettos! c'est grec ça aussi chouettos! Poursuivez, Mascràval !

— Ta fille Georgette jouera donc un archange : Y Archange noir \

— Je ne m'y oppose pas. Mais où est le lièvre?

— Voici le lièvre.

— Un ange n'a qu'une paire d'ailes, et les archanges en ont deux paires, c'est-à-dire quatre ailes.

— Mais ce sont des moulins que ces anges-là?... Mascràval poursuivit :

— Or l'administration prétend ne fournir qu'une paire d'ailes; elle dit que ce serait doubler les frais que de se jeter dans la prodigalité insensée de deux autres ailes supplémentaires.

— Je te reconnais bien là, ô administration de la Gaîté ! ô forêt de Bondy, de Sénart !

— Et comment jouer un archange avec deux ailes seulement? tu comprends notre embarras, Saint-Joseph.

— Cela ne s'est jamais vu, répliqua la Saint- Joseph.

— Voici ce que nous avons pensé : tu es au mieux avec le donneur d'accessoires...

— Au mieux!... au mieux!... tu ne veux pas induire delà?...

— Je n'induis rien.

— Continue, Mascràval.

— Toi seule peux obtenir.de lui qu'il nous donne deux paires d'ailes au lieu d'une seule paire que l'administrateur nous fournit.

— Oui, mais le directeur?...

— Il faut que le directeur n'en sache rien.

— Le donneur d'accessoires voudra-t-il?

— Tu le feras vouloir, sirène !...

La Saint-Joseph après avoir réfléchi :

— • Après tout, je suis mère...

— Nous comptons donc sur ton influence? -, La Saint-Joseph délibérément :

— Comptez-y. Vous aurez vos quatre ailes et votre pièce volera aux nues. Mais, de votre côté, vous devriez bien faire donner à l'enfant dix francs de feu par représentation, au lieu de cent sous : puisque vous doublez ses ailes, doublez aussi ses feux.

— J'en parlerai au directeur.

— Tu me le promets, Mascraval?

— Je te le promets.... mignonne.

L'auteur avait pris l'actrice par la taille.

— Finis donc, Mascraval !»

— Je t'ai aimée, il y a dix ans... sais-tu?

— Silence sur les dates ! . . . mais veux-tu finir ! . . . adieu, trop séduisant Mascraval... adieu! adieu!

— Songe à mes ailes, Saint-Joseph !

— Songe à mes feux , Mascraval !

Et Mascraval et la Saint-Joseph se quittèrent en chantant sur un air improvisé : « Songe à mes ailes ! songe à mes feux ! songe à mes feux ! songe à mes ailes ! »

Le grand jour de la représentation était arrivé, ce jour où Georgette devait paraître avec les quatre ailes noires convenues ; et certainement elle les aurait eues sans une de ces trahisons si fréquentes dans ce monde du théâtre plein de pièges et de chausse-trapes. Le donneur d'accessoires, gagné par les séductions de la belle Saint-Joseph, les avait fabriquées, confectionnées avec le plus grand soin ; elles étaient démesurément longues et surabondamment fournies de plumes noires; l'enfant les avait essayées; elles lui allaient à ravir quoiqu'elles la tirassent un peu en arrière à cause de leur poids.

L'ange noir des abîmes &e se montrait que vers le milieu

du premier acte pour en assurer glorieusement la On, ainsi que cela se pratique toujours dans les pièces à grand spectacle. L'acte commence et marche sans embarras jusqu'à l'apparition de l'ange noir; il paraît!...

Nous avons parlé d'une trahison. Le donneur d'accessoires avait, on ne saurait trop dire pourquoi, un ennemi déclaré dans le régisseur: dans celui qu'on vient de voir traité si légèrement de vieux drôle* de vieux libertin, par la Saint- Joseph. Peut-être faut-il attribuera l'affront brûlant de ces épithètes sa conduite dans l'événement que nous allons dire et qui faillit grandement compromettre le succès du premier acte de VAnge noir des abîmes de la Palestine.

Au moment d'attacher les quatre ailes noires à Georgette, l'habilleuse s'aperçoit qu'il n'y en a que trois sur le fauteuil où sont déposés les costumes. Elle cherche, elle s'inquiète, elle appelle, elle s'informe; impossible de découvrir cette quatrième aile, si indispensable à la toilette séraphique d'Azraël. Madame de Saint-Joseph et la Briseville remuent en vain tout le magasin. Cette aile ne se trouve pas. Pourtant, la représentation marche toujours; l'avertisseur, le sous-régisseur, le régisseur lui-même, pressent Georgetie de descendre au théâtre. Mais comment y descendre avec trois ailes seulement? La dernière minute de répit va sonner... le régisseur accourt de nouveau en s'écriant : « Il faut paraître! il le faut! le public est sévère en diable aux premières représentations. En scène ! en scène ! » Il ajoute : « Tenez ! tenez ! dépêchez-vous, voilà une aile que j'ai prise au magasin; elle fera plus ou moins l'affaire... Vite! vite!... habilleuse! Nous sommes trop heureux de l'avoir rencontrée... Mais vite! au nom du ciel ! Qu'on la fixe aux épaules de l'enfant, et en scène ! en scène! en scène! » *

Cette bienheureuse quatrième aile est rapidement fixée aux épaules de Georgette; tout émue, elle descend aussitôt au théâtre, gravit en tremblant le plancher qui doit la conduire au sommet périlleux qui domine l'abîme... la voilà au sommet! Un long rire éclate à l'instant dans toute la salle. . . un rire à faire envoler le plafond . Qu'est-ce donc? Ce que c'est! ! ! Azraël, l'ange noir des abîmes, a trois ailes noires et une aile blanche! une quatrième aile blanche ! le sévère Azraël est costumé en arlequin !

Tel est le tour que venait de jouer le régisseur au donneur d'accessoires, aux dépens de l'innocente Georgette ! 11 avait mêlé une aile blanche à trois ailes noires !

N'écoutant que sa fureur maternelle, la Saint-Joseph a un mouvement sublime : franchissant le plancher à l'extrémité duquel Georgette est perchée, elle se précipite sur elle, et, sans être vue, elle lui arrache de l'épaule cette aile blanche, qui cause l'inextinguible hilarité de la salle entière. Épouvantée de cette secousse, qui n'est pas dans son rôle, Georgette pousse un cri d'effroi, et d'un accent si vrai, que le public y est trompé. Il croit qu'elle rend un effet de son rôle, et sa gaieté devient tout à coup de la surprise, de l'admiration; il est content, il applaudit, il applaudit encore. Georgette est redemandée à la fin du premier acte, honneur jusqu'alors sans précédent, sur les théâtres des boulevards.

La pièce réussit complètement; le lendemain, Georgette reçut des compliments et des bouquets, des vers et des dragées. Les journaux firent aussi leur devoir; chaque article commença invariablement, ainsi que la Saint-Joseph l'avait prévu, par ces mots sacramentels : « Encore une merveille! » etc.

Panai ces nombreux flatteurs, deux attirèrent particulièrement l'attention de la charmante Georgette, qui n'é-

tait pas plus fièFe de son succès que sa mère , la Saint- Joseph, que sa tante, voulons-nous dire. « Ma nièce, criait-elle partout, ma nièce est une Contât, ma nièce est une Duchesnois ; ma nièce est une Georges ; ma nièce est une Mimi Dupuis; sa fortune est faite, la mienne aussi. On m'offre pour elle des engagements à Lyon, à Paris, à Berlin, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Batavia. » C'est une manie générale parmi les actrices de se croire demandées par tous les ^directeurs des cinq parties du monde. Cette prétention ne se fonde le plus souvent sur rien, mais sur Hen. N'importe! elles passent leur vie à se bercer mollement sur la croupe de cette chimère. Nous en avons connu nne, mais c'est la seule qui, tournant elle-même en dérision cette illusion de ses camarades, nous disait vers la fin d'une maladie de poitrine qui la consumait et qui Ta tuée : « 3e suis engagée pour l'année prochaine au Père-La- <îhaise. »

L'un de ces deux flatteurs de Georgette était le tapissier de plusieurs théâtres de Paris, homme fort riche, important comme tous les tapissiers, un feu bel homme, mais encore bien, cependant, malgré sa haute maturité. Nonseulement il était tapissier, mais encore bailleur de fonds : c'est-àïdire empereur et roi, comme Charlemagne, Charles- Quint et. Napoléon. Il ne se bornait pas à fournir les tentures, les étoffes, les fauteuils et les canapés dont les théâtres avaient besoin; il prêtait aussi de l'argent à diverses directions. Cette double position donnait alors, comme elle donne encore aujourd'hui, une influence formidable. Le bailleur de fonds a ses entrées partout; dans la salle, dans les coulisses, dans le cabinet du directeur, dans les loges des actrices. Il n'a qu'à dire : Cent moi! de sa voix de bailleur de fonds, et aussitôt l'actrice se voile de ses cheveux et répond : « Ah! c'est vous, entrez! »

Le tapissier bailleur de fonds dont il est question ici, quoique marié, avait une grande réputation de séducteur chez ces dames, et, comme d'usage, plus il vieillissait, plus il allait prendre ses amours illicites parmi les plus jeunes : des femmes de trente ans, dernière limite de l'âge au théâtre, de l'âge qui justifie la folie des hommes, il était passé à celles de vingt, puisa celles de dix-huit. Celles de quinze ans commençaient à le préoccuper, malgré la menace du Code pénal et le glaive du procureur du roi, lorsque Georgette fit ses débuts sur la scène de la Gaîté. Ce redoutable tapissier, pour triompher dans ses entreprises, ne comptait pas uniquement sur son ascendant d'ex-bel homme et d'homme de fortune; les jeunes filles, en général, ne prêtent qu'une oreille distraite au bruit des écus. Il s'était créé des auxiliaires équivoques, mais sûrs r daûs certaines actrices blafardes qu'il avait courtisées autrefois, dans les coiffeuses, dans toutes ces femmes besogneuses, faciles, tolérantes dont l'intérieur des théâtres abonde. Elles n'avaient aucun genre de service à refuser à M. Poirier, qui, de son côté,, n'avait rien à leur refuser. Il leur accordait d'abord, et surtout, les largesses de sa familiarité : elles l'appelaient volontiers le père Poirier. Celle-ci avait reçu du père Poirier six jolis couteaux à dessert en vermeil ; celle-là une broche en émail avec un petit chien au milieu ; toutes prisaient dans sa tabatière en or fin. Il allait même jusqu'à se laisser embrasser dans certains jours d'expansioil.

La Briseville marchait fièrement en tête de ces amies il a licites du père Poirier, et le père Poirier la distinguait de ses rivales. Il ne la prodiguait pas dans les petites affaires de cœur ; mais, dans les grandes, elle devenait soti carré de cavalerie. Quand la Briseville donnait, il était rare qUe l'ennemi tînt longtemps. Elle emportait la place ; oti Ignote si elle avait jamais éprouvé de défaite, foiriôr h' était pas

Sti LE L1LAS DE PËKSE.

ingrat pour tant de dévouement, quoique la Briseville se fût plainte quelquefois avec amertume de sa lente générosité. Il lui avait fait cadeau d'un mobilier en damas jaune, capitonné par d'Arrac, l'ancien, le grand d'Arrac; d'une pendule du bon temps, écaille et or, surmontée de deux petits coquins d'amour grassouillets à faire pâmer d'envie Monbro et Greffeuille, ces deux illustres marchands de mjeubles et Auvergnats, dignes de l'être s'ils ont le malheur de ne pas être Auvergnats ; de deux Boucher un peu trèslibres mais signés; d'une commode en ébène qui provenait de la vente du mobilier du vieux château de Villcroy et d'un tapis de Beauvais représentant Vénus sortant de l'onde, brodé d'après un des plus jolis dessins de Lancret. Gardpns-nous maintenant de mettre à la colonne correspondante tout ce que la Briseville avait donné en retour au tapissier Poirier. C'est un compte en partie double qu'elle règle en ce moment avec le grand tapissier de l'enfer. Brûlent toi! ton meuble jgune, tes tapis et tes pendules! — Mais non, ne brûlons que la Briseville. C'est bien assez !

Il est une habitude, parfaitement innocente, que les mères des jeunes actrices tiennent à pratiquer, et cela, bien plus pour l'honneur des principes mêmes que dans un but d'utilité qui, jusqu'ici, malgré nos efforts d'observateur, ne nous a pas été démontrée. Cette habitude, la voici. Ces mères dévouées s'imposent, outre les charges de leur ménage, l'obligation d'accompagner pas à pas leurs jeunes filles d'abord aux cours du Conservatoire, où elles sont censées prendre leurs premières leçons dans l'art dramatique, ensuite, et plus tard, au théâtre; les bonnes mœurs leur dictent ce précieux devoir de tradition. Malheureusement, au Conservatoire, au lieu d'apprendre à bien dire la prose de Molière ou les vers de Racine, ces demoiselles ap-

prennent tout vulgairement à faire l'amour. II est rare, il est même, croyons-nous, sans exemple, que ces jeunes héritières des Georges, des Damoreau et des Mars, ne contractent pas au Conservatoire quelques-unes de ces tendres liaisons dont elles ont soin de ne pas confesser plus tard les conséquences à leurs maris. Le Conservatoire, pour le peindre en une seule image, est un vaste ossuaire de toutes les virginités du cœur. Chaque élève a dans un élève du sexe opposé un Paul ou une Virginie, et nous n'exceptons pas le naufrage. Le mariage, hâtons-nous de l'avouer, vient souvent épurer ces alliances formées d'abord sur l'autel de la nature; que trop souvent! pourrions-nous dire; car ces unions prématurées ne sont que l'association funeste du. besoin et de la misère. Tous ces fils de portiers et toutes ces filles de couturières, sans talent et sans avenir, s'enchaînent pour trente ans, quarante ans; aux pieds et aux mains, dans l'espoir, qui ne se réalise jamais, de s'aimer toujours et de s'entr'aider sans cesse. Àu*bout de trois ans, ils courent les théâtres poudreux de province, espèces dTiospiees déguisés, répétant, jouant, criant le vaudeville et la faim. Vieux à trente ans, ils ne se sauvent enfin, le inari, que par le suicide, la femme, que par l'adultère ou par la prostitution.

La tendre mère, qui n'a pas cessé de protéger de son ombre inutile et tutélaire son tendre arbrisseau de tille, l'accompagne encore au théâtre quand elle a le bonheur d'aborder le port si étroit d'un théâtre. Ici autre bail avec un autre esclavage. Si la fille s'habille, la mère est avec la fille; si la fille va au foyer, la mère descend au foyer: et, quand la fille descend au théâtre,, la mère se tient en sentinelle dans les coulisses. Ceci est très-bien : mais, comme la mère ne peut être à la fois et dans les coulisses et à l'orchestre ou bien à l'angle de la première galerie, elle ne

5§ L'È LîLAS DE PERSE.

voit pas le billet qu'on montre du coin de la première galerie ou du bord de l'orchestre et que sa fille recevra des mains corrompues du concierge au mpment où elle lui rendra la clef de sa loge. Elle ne verra pas l'acteur même qui dira en scène à sa fille, dans un aparté qui n'est pas dans la pièce : « Ma chère amie, demain à dix heures, quand vous irez au bain. » Bref, il arrive, au bout de deux ou trois ans de cette surveillance de garde-chiourme, exercée sans relâche par la mère sur la fille, que la fille, un beau soir, disparaît de la ville pendant quelques années ou du théâtre pendant quelques mois. Mais quelle conclusion tirez-vous enfin, demandera-t-on, de toutes ces observations cruelles? — Celle-ci : Que les mœurs et le théâtre sont aussi impossibles que . . . que tout ce que vous voudrez d'impossible.

A l'éloge du bon sens ou de l'expérience de madame Saint-Joseph, nous devons dire qu'elle n'exerçait pas sur . Georgette cette iûquisition aussi vaine que ridicule, quoiqu'elle ne lui laissât pas cependant une liberté absolue. Elle la surveillait, mais plutôt comme un sac d'argent que comme un bouquet de roses. Georgette lui rapportait déjà comme deux ou trois cents francs par mois ; il était prudent de ne pas exposer sa voix si fraîche et si lucrative à la brutalité des courants d'air. En la suivant au foyer et quelquefois dans les coulisses, elle n'avait d'autre but que de lui garantir les épaules avec un châle ou une mantille. Si ces attentions hygiéniques ne découlaient pas absolu* ment d'une prévoyance morale, elles suffisaient néanmoins pour éloigner de sa fille des paroles mauvaises à entendre, même chez une enfant. Au théâtre, il n'y a ni enfance, ni vieillesse-, il n'y a que des mâles et des femelles. On y grandit si vite, on y vieillit si peu î

A la centième représentation tfAzraël ou de Y Ange noir

des abîmes de ta Palestine, date mémorable dans la vie de Georgette, il se passa dans les coulisses un fait qui devait décider de sa vie entière. La pièce était finie, le rideau descendait, le public gagnait déjà les couloirs, les artistes leurs loges, et Georgette qui, en sa qualité d ange exterminateur, de personnage final, restait jusqu'au dernier mot de la pièce, franchissait le plancher à l'extrémité duquel elle venait de lancer les foudres du dénoûment. Par niégarde, un machiniste avait posé ce soir-là un banc de gazon sur ce plancher : l'obstacle à franchir gênait les petits pieds de Georgette... Elle allait appeler... Deux mains lui sont tendues pour l'aider à gravir le banc de gazon. Le premier des deux personnages officieux était M. Poirier, le riche tapissier ; l'autre, un tout jeune homme qu'elle n'avait jamais vu. Le hasard, si le hasard est pour quelque chose dans cette vie, lui fit accepter l'aide du jeune homme, et ce fut sa main qui la conduisit de marche en marche jusqu'à la dernière, où elle s'arrêta pour le remercier. Poirier avait disparu ; presque tout le monde avait disparu ; la rampe même était éteinte ; il ne restait pour produire quelque rare clarté sur les derniers plans du théâtre que les deux lanternes fumeuses placées à l'entrée des coulisses.

— Maintenant, voulez-vous me permettre, dit timidement à Georgette le jeune homme qui l'avait aidée à descendre, de vous offrir ceci?

— Mais qu'est-ce donc? demanda Georgette, interdite et souriante.

Et le jeune homme, plus interdit encore, de répondre :

— Vous verrez cela chez vous, mademoiselle. C'est... La main de Georgette n'avançait qu'à demi :

— Une lettre?... Oh! maman... ma tante m'a bien défendu...

la porte du foyer des acteurs et la croisée chassieuse qui , donne sur la rue Basse, Poirier disait tout bas à la Brise-

r ville :

— Quel est ce petit monsieur qui s'en va ?

La Briseville., dardant dans l'ombre son regard de lionne:

— Ça?...

— Oui, ca.

— Rien du tout. Un apprenti journaliste... Pourquoi me demandes-tu?...

— Quel journal rédige-t-il?

— Est-ce 1 que je 'le sais, moi ! Le LUaê de Romainville, . je crois.

— Il parlait à la petite Saint-Joseph dans les coulisses.

— Qu'est-ce que cela te fait, gros Poirier?

— Rien... mais... il lui parlait...

— Est-ce que de ton côté?...

La Briseville ouvrit des yeux étonnés...

— Non, répondit Poirier.

— Alors?...

Poirier reprit d'un ton plus net :

— Ce gamin voudrait peut-être...

La Briseville commençait à comprendre :

— Tu es fou!... Que voudrait-il?

— Dame! être le premier...

— Crois-tu?...

— Il faudrait peut-être prévenir sa mère...

— La mère de qui?... La mère Michel ?...

— La Saint-Joseph, donc ! Comme tu fais l'innocente, ee soir.

— Mazette! comme tu deviens vertueux, toi!

— Non . . . Cependant. . . vois-tu ?

• — Quoi?

— La prudence...

— Ah çàî Poirier... serais-tu son père?

— Cette enfant ne doit pas se perdre... entends-tu? Je ne le veux pas !

— Oui, mon Poirier.

— Tomber dans les mains de...

— Oui, mon Poirier. ,

— Tandis qu'un homme riche. . .

— Oui, mon Poirier...

— Tu m'ennuies, avec ton Poirier... oui, mon Poirier...

— Si je t'ennuie, bonsoir !

La Briseville fit le mouvement de s'éloigner. •

— Non ! j'ai à te parler; reste !

— Je n'ai pas le temps.

— Deux mots, Briseville.

— Quoi?

— Il manque un ornement à ton salon jaune.

— Il n'y manque rien... à moins que ce ne soit. toi, Poirier, quand tu n'y es pas.

— Coquine!... Sais-tu ce que je veux y placer pour le compléter?

— Non.

— Une statuette d'argent d'une ciselure!

— Qu'est-ce que ça vaut?

— Quinze cents francs, friponne.

— Eh bien! veux-tu m'obliger, Poirier?

— Dis!

— Garde la ciselure et envoie-moi les quinze cents francs.

— C'est dit?

— C'est dit. ' •

— Nous causerons de Georgette ?

— Pardienne !

— Crois-tu que?...

— Je ne réponds de rien !

— Mais?...

— Je t'attendrai..."

— Demain ?

— Demain à midi. t

— Adieu, la Brise!

— Adieu, Cerisier!

Ces deux serpents se dénouèrent, et chacun d'eux, en rampant, se traîna dans l'ombre pour gagner son trou.

— Elle lit en ce moment le Lilas de Perte, murmura ce soir-là* le jeune rédacteur dans sa petite chambre de poëte

Le jeune rédacteur se trompait : Georgette le relisait.

Le jeune rédacteur du Lilas de Perse se nommait Félicien, de son petit nom ; quant à l'autre, au grand nom, personne ne Ta jamais connu, soit qu'il le trouvât luimême trop peu poétique pour l'avouer, soit qu'il ait attendu le moment de le lancer au milieu des éclairs de la célébrité pour le produire, moment qui ne s'est malheureusement jamais présenté. Ses amis ne rappelaient entre eux que Félicien. C'était une nature irritable et rêveuse, fine et ironique, mécontente sans être pourtant envieuse, quoiqu'elle eût ses caprices de partialité, mais, au fond, loyale, généreuse et d'une sensibilité excessive. Comme bien des jeunes gens de son âge, il devait à une éducation incomplète une fatale indécision dans le choix de la profession à laquelle il était destiné à demander son existence et son rang dans le monde. Aussi se jeta-t-il avec plus d'àmertumeque de sincérité dans celle des lettres. Il vit ou il crut voir que, si pour être peintre il «fallait travailler longtemps dans l'atelier d'un maître ; architecte, faire des étu-

s régulières et progressives sous un chef, pour être écri^ vain, il ne fallait qu'une plume, de l'encre et du papier. La gloire littéraire est si grande, qu'elle lui parut, par une aberration inouïe, mais commune à tous les jeunes gens, extrêmement facile.

<( Je serai écrivain, » se dit-il donc, et, comme toujours, il voulut débuter par se faire journaliste, deux conditions pourtant bien différentes, si elles ne sont pas opposées. La distinction nous entraînerait trop loin. Il chercha donc avec assurance un journal qui l'admît au nombre de ses rédacteurs. Ici commença pour lui tout un poëme de déceptions en vingt-quatre chants. Après n'avoir pas obtenu de franchir seulement la première marche des grands journaux, il descendit, la rage au cœur, aux journaux pauvres, mais honnêtes, de la région moyenne; même hauteur, même résistance. 11 alla enfin, triste et humflié, de refus en refus, jusqu'aux journaux des chemins de fer. Là, le jeune Félicien faillit presque subir, non-seulement des outrages, mais presque des voies de fait, pour avoir proposé au rédacteur en chef un sonnet et une ballade. 1! ne se découragea pas. Les croyants grandissent sous les coups redoublés de la persécution. S'étant lié avec quelques exilés comme lui, lui et eux, pour venger Jeur commun malheur, pour relever le goût opprimé, pour faire enfin une révolution dans les lettres, vendirent tout ce qu'ils pouvaient vendre. Ils réunirent trois cents francs. C'est avec ces trois cents francs qu'ils résolurent de créer un organe où ils auraient enfin le droit et la liberté de dire tout ce qu'ils pensaient des hommes et des choses. Dans cet organe indépendant, on échignerait tout le monde et quelques autres encore : écrivains dramatiques, historiens, romanciers, poètes, acteurs, actrices, sauf celles qu'on égratignerait seulement, afin de les amener, tou-

jours par esprit d'indépendance, à une douce composition. Ceci bien convenu, ces chers anges se réfugièrent sous l'aile d'un éditeur demi-crétin, entièrement méridional, qui s'engagea à fournir le papier. Le papier! ce premier lait de tout journal qui cherche à naître... à la condition que de leur côté ils lui fourniraient annonces, articles, réclames, éloges pour ses rossignol*; les rossignols, si nos lecteurs f ignorent, sont de vieux fonds de librairie.

Une immense question s'agita.

« Gomment nommerons-nous notre journal? » se demandèrent les jeunes rédacteurs dans un de ces déjeuners où l'on trompe la faim en irritant la soif. L'un s'écriait : Appelons-le le Génie ! l'autre : V Esprit 1 l'autre : le Fer rouge! l'autre :1e Pibri! Du reste, voici un échantillon des titres qu'ils remuèrent à brassées, et les observations c[\xê chacun de ces titres souleva :

— Polichinelle ?

— Non, ça ne dit pas tout à fait notre but.

— Le Bourreau masqué ?

— Non plus.

— La Poésie?

— C'est fade!

— Le Fouet?

— C'est connu !

— La Cravache?

— Journal des haras !

— V Eperon ?

— Môme danger!

— Le Poignard ?

— Trop noir. .

— Le Pistolet?

— De poche ou d'arçon?

-À un autre!

- Le Télescope?

- 11 y a eu le Kaléidoscope !

- Le Dïvqn?

- Trop oriental !

-Le Canapé?

-Vieux!

- V Espion?

- Pas mal!...

- Dangereux ! • Ça sent la police !

- La Vengeance?

Stupide!

■ Merci !

Il n'y a pas de quoi.

La Foudre?

Classique à crever!

La Tempête?

Non!

Non!

L 1 Aigle?

Et la censure?

Le Renard?

Fable pat M. de la fontaine:

Le Tigre?

Journal des chasseurs!

Le Tribunal secret?

Trop mélodramatique!

ht Conseil des Dix?

Râpé! tapé! archiràpé!

Le Déjeuner?

À la fourchette ?

— L'Habit noirï

— Oh ! que c'est bête ! que c'est bète! que c'est bote!

— Le Soleil?

— Et madame la lune !

— La Comète ?

— Assez ! assez de planète !

— Aristophane?

— Bravo ! bravo !

— Pourtant, c'est furieusement grec!

— Et sec !

— Rabelais?

— C'est mieux!

— Oui ! le Rabelais! le Rabelais!

— C'est pas assez vivant .j'aimerais mieux...

— Dieu ? Voilà un titre !

— Ça manque d'actualité.

— Lord Btjronl

— Non ! Fantasio !

— Non ! le Cauchemar !

" — Nous approchons ! . . .

— Le Lilas de Perse?

— Ravissant !

— Adopté ! adopté !

— Vive le Lilas de Perse! c'est frais, c'est jeune, c'est piintanier, c'est parfumé, c'est avril et mai, c'est amer et doux ; nous allons à la poésie et aux femmes avec un pareil titre. Salut au Lilas de Perse!

On se décida donc pour le Lilas de Perse, journal de la littérature et des arts, des théâtres et des modes. On arrêta aussi, d'accord avec l'éditeur, que les articles d'art ne seraient pas payés, que les articles livres ne seraient pas payés non plus, mais que les compte rendus des pièces de théâtre ne seraient jamais payés.

Telle est à peu près l'histoire de tous les journaux (Fart et de littérature qui se sont fondés en France depuis cinquante ans, et particulièrement celle de la gestation, de la conception et de la naissance du Lilas de Perse, où le jeune Félicien avait inséré l'éloge de la charmante Georgette dans Y Ange noir des abîmes de la Palestine, rôle d'Azrael.

Le tapissier fut exact. A midi. Poirier sonnait chez la Briseville, de son côté toute prête à recevoir dans son appartement jaune son illustre visiteur. Après avoir recommandé à l'espèce de furie vengeresse qu'elle appelait sa bonne de dire à tout le monde que madame était sortie, elle ferma à double tour la porte du salon, tira avec soin Jes rideaux, et approcha son fauteuil de celui où Poirier était mystérieusement assis, les jambes croisées, un paquet assez volumineux dans ses deux mains posées sur ses jambes.

— Voilà la statue d'argent, dit-il en dépouillant du mouchoir, qui l'enveloppait un gros sac d'écus qu'il plaça avec bruit sur un guéridon. Les écus sonnèrent à ce choc contre le marbre.

— Fais donc attention! lui dit avec effroi la Briseville; tout le monde dans la maison va savoir que j'ai de l'argent, et tout le monde m'en demandera. Je suis sûre que le boucher et le boulanger sont déjà dans l'escalier. Tu es vraiment d'une imprudence!... Le créancier, c'est un lion... Il ne faut pas qu'il voie le sang... et les écus, c'est le sang.

— Je te demande pardon.

— Tu dis donc, Poirier, qu'il y a là-dedans quinze cents balles. J'ai confiance en toi, je ne compterai pas. Passons maintenant à notre grosse affaire. Cette enfant t'a donné dans l'œil droit.

m LE LÏLAS DE PERSE.

Poirier prit un air sentimental qui lui alla comme un bluet à la boutonnière d'un sapeur.

— Oui, je l'aime beaucoup.

— Tu l'aimes beaucoup!... tu l'aimes beaucoup!...

— Je te jure que cette fois c'est de l'amour.

— Tu as bien dit ça. De l'amour!... toujours!... vieux pandour!...

— C'est le dernier.

— Bon! chaque fois tu me dis cela.

— J'irai plus loin.

— Voyons; va plus loin.

— Je suis disposé à l'épouser.

— Et ta femme, malheureux? ta femme!...

— Elle mourra un de ces jours; elle a plusieurs maladies très-graves...

— Je ne m'y oppose pas. Et que donnes- tu à Georgette en l'épousant?

— Ah ! voilà !. .. dis toi-même.. *

— Dame ! ca vaut cher... très-cher.. .

— Je ne voudrais pas me ruiner. . les affaires cette année n'ont pas déjà été assëZ brillantes... sans doute qu'elle est hors de prix... pourtant il faudrait en déterminer un... je suis rond en affaires. . . ajoute que j'ai perdu trois chevaux. . . une fois qu'on est d'accord... les bons comptes font les bons amis... les soieries ont prodigieusement augmenté... je sais qu'elle a des. yeux magnifiques, des dents... un teint!.;, mais les ouvriers exigent que les journées de travail soient plus payées... que veux-tu? on est bien oblige de compter;..

La Brisgville s'était croisé les bïaS;

— Quand tu auras fini:..

— J'ai fini.

— r Tu ne m'as pas encore dit ce que tu lui donnerais..;

— Mille écus; je lui donne mille écus, répondit Poirier délibérément.

— - Mille écus!

Le fauteuil de la Briseville recula de terreur.

— N'est-ce pas assez?... balbutia Poirier.

— Mille écus! — Décidément tu es moisi; va chez un bijoutier avec mille écus, et tu verras ce que tu rapporteras du marché.

— Eh bien ! quatre mille francs, murmura Poirier.

— Moisi! rance! fini!... Tu n'es qu'un Richelieu à la petite semaine...

— Voyons, ne te fâche pas... je. lui donnerai cinq mille francs...

— Et cinquante-cinq centimes. Tu lui donneras dix mille francs, clairs comme l'œil.

— Jamais !

— Soit! personne ne t'y force.

Poirier se leva pour sortir.

— Tu t'en vas?...

— Dix rfiille francs! dix mille francs! Mais ou a une maison pour dix mille francs !

— À Pantin. .

— Dix mille francs!

— Voyons, n'en parlons plus, reprit avec humeur la Briseville, et cherche quelqu'un autre qui se charge de la négociation, car pour moi...

. — Je ne chercherai personne : je renonce à mon idée.

— C'est le plus sage, oui, c'est le plus sage, continua r interlocutrice du tapissier; laisse cette enfant filer le parfait amour avec quelque beau jeune homme de son âge... quelque petit comédien comme elle...

— Ah! mon Dieu oui, répondit d'un ton de résignation

qui en manquait complètement le tapissier amoureux... tu as raison...

Et, en se dirigeant vers la porte, il prit le sac d'écus qui était sur le guéridon.

F^a Briseville éprouva un soubresaut.

— Qu'est-ce que tu fais donc là ?

D'un ton naïf, Poirier répliqua :

— Tu le vois, je reprends mon argent.

— Tu reprends ton argent? dit d'un accent visiblement contrarié madame Briseville... pourquoi cela?

— Parce que nous ne pouvons pas conclure le marché ; donnant, donnant. — Que donnes-tu? — rien; j'emporte la somme.

— Emporte 4 , dit l'actrice, qui avait toute la logique du vice contre le vice et qui sentit que la résistance ne produirait que de la résistance. Nous n'en serons pas moins bons amis... n'est-ce pas, Poirier?

— Oh! pour cela!...

Poirier touchait déjà le bouton de la porte.

— Tu ne dis pas cela d'un ton franc! Poirier!

— Mais si... mais si!

— Alors, accepte, avant de partir, un verre de madère.

— Si cela peut te faire plaisir...

La Briseville avait déjà posé sur le guéridon plusieurs bouteilles de vins de liqueurs et deux verres. Elle versa.

— Que dis-tu de ce vieux portugais?

— Mais... il se laisse boire.

Le Poirier aimait beaucoup les vins fins, et la Briseville connaissait son faible.

— Redoublons, mon bon abricotier.

— C'est chaud ! diable!

— C'est le lait des vieillards; tu n'es pas un vieillard, — mais ce lait te va,..

— J'aime assez me remonter avec les vins du Midi dans les temps humides comme celui d'aujourd'hui.

— Alors, attaquons ce porto, autre portugais encore plus vieux .

— J'ai peur...

— Peur de quoi, quand je te tiens tôtc? Allons donc, châtaignier!

— A te parler franchement, ma petite Brise, je regrette que nous n'ayons pas lié cette affaire...

— Quelle affaire?

— Celle de la Georgette.

. — Tu y penses encore? Bois donc! bois toujours!

— Mais dix mille francs!... Eh bien ! va pour dix mille francs! C'est une sottise, mais c'est la dernière. Je veux bien !

— Oui, mais moi je ne veux plus, répondit froidement la Briseville.

— Allons, bon, maintenant!

— J'ai réfléchi... écoute.

— Réfléchi... réfléchi... A quoi as-tu réfléchi?

— Georgette n'aura seize ans que dans dix-huit mois...

— Après? dit Poirier, qui reçut le coup en plein visage, et qui voulut le recevoir en Romain.

— Après... après... tu as beau me parler d'amour pur... de mariage... flûte! La cour d'assises me fait venir la chair de poule... Toi, tu es riche, Poirier, tu filerais à l'étranger... moi, je serais arquepincée... Melun... les chapeaux de paille, les souliers de lisière... pas de ça!...

Poirier regarda la Briseville en dessous ; toutes ces raisons tard venues...

— Voyons, dit-il, n'y aurait-il pas quelque moyen?

— Je n'en vois guère, répondit l'actrice en levant les yeux au ciel.

— Elle n'a pas seize ans?. ..

— Oh! elle ne les a pas... nous avons beau retourner la chose.

— Briseville?

— Quoi donc?

-r- Sur les dix mille francs, si je t en donnais cinq mille pour ne lui en donner que cinq mille'à elle?

Le cœur de la Briseville grossit comme une éponge : elle contint sa joie pourtant.

— Ça ne lui donnerait pas un mois de plus, répliquat-elle.

— Alors... adieu... dit Poirier en apparence très-résolu à mettre un terme h une négociation impossible; adieu.

Poirier ouvrit la porte.

« Il est temps ! pensa la Briseville. Si à l'instant je n'étrangle pas l'anguille, elle va m'échapper. Serrons. »

— Sans doute, reprit-elle en refermant la porte, elle n'a pas seize ans... mais rien ne le prouve absolument...

— Gomment, rien ne le prouve? dit Poirier, rentré d'un bond dans le salon.

— Non, rien ne le prouve.

— Et son extrait de baptême? folle!

— Elle n'a jamais été baptisée î

— Mais l'état civil où elle a été inscrite?

— Elle n'y a jamais été présentée !

Poirier courut au milieu du salon en décriant :

— Mais, alors, elle a l'âge qu'on voudra !

— Pas tout à fait... car, si l'on ne peut pas prouver qu'elle a moins de seize ans, on ne peut pas, d'un autre côté, prouver qu'elle a plus de seize ans.

— - Si une pièce quelconque... dit Poirier, une lettre de quelqu'un... venait au besoin constater... -prouver, par

quelque fait correspondant à la naissance de Georgette, qu'elle a dix-sept ans?...

« Il y vient ! pensa la Briseville, il y vient! »

Elle répliqua :

— Oh ! alors, je n'irais ni à Helun, ni à Clairvauxî...

— Oui, mais cette pièce? continua à murmurer Poirier.

— Oui, cette pièce? répéta comme un écho la Briseville.

— Je l'aurai ! s*écria Poirier.

.— Tu lauras?...

— Je l'aurai, te dis-je, ma belle Briseïs !

Briseville et Poirier se regardèrent ; ils eurent peur l'un et l'autre de leur espérance ; et, comme pour augmenter cette terreur, ils entendirent frapper à la porte.

— Qui est là?

— Madame? Madame?...

— Eh bien?...

— Quelqu'un... demande...

— Je t'ai dit que je n'y étais pour personne! souffla la Briseville par le trou de la serrure.

— C'est votre amie...

— Je n'ai pas d'amie!...

— C'est madame Saint- Joseph.

— Madame Saint-Joseph !

Ce nom, qui tomba comme un coup de hache sur deux reptiles, fit pâlir jusqu'aux cheveux le visage de ces deux monstres. Quoique la Saint-Joseph ne fût pas non plus un personnage bien respectable, le titre de mère qui la décorait les terrifia... Ils s'affaissèreftt l'un et l'autre dans leur fauteuil... Poirier en cachant vite et furtivement sous le guéridon le sac d'écus qu'il avait apporté. . . la Briseville en posant les deux mains à plat sur le marbre, comme pour se ranimer par l'impression d'un froid subit.

m LE L1LAS DE PERSE.

Leur lâcheté était admirable à voir, et ils la comprenaient; ils se souriaient, ils se faisaient peur.

— Madame, répéta la domestique, que faut-il répondre à madame Saint-Joseph?...

Ceux qui connaissent dans toutes ses profondeurs et dans tous ses replis la vie parisienne, la plus unie et la plus simple en apparence, la plus agitée et la plus complexe en réalité, savent qu'il y a des personnes pour lesquelles il n existe ni consigne ni défense. Vous croyez avoir prévu tous les cas d'exclusion, exprimé de votre plus grosse voix Tordre formel de ne laisser entrer chez vous âme qui vive, un visage imprévu se présente, et la barrière tombe, le domestique passe à l'ennemi, votre porte s'ouvre, l'assiégeant est dans la place. Aussi, M. de Talleyrand disait-il toujours à son valet de chambre : « Je n'y suis pour personne, excepté pour tout le monde. » Non-sens plein de profondeur.

La Briseville vit ainsi transgresser ses ordres quand madame Saint-Joseph se présenta chez elle. Il fallut lui ouvrir et lui ouvrir sur-le-champ, sans avoir le temps de se remettre de rémotion désagréable de la surprise.

La Saint-Joseph pénétra dans le salon jaune.

Quoique la rencontre de N. Poirier chez la BrisevHle ne fût pas un événement fort extraordinaire pour madame Saint-Joseph, celle-ci n'éprouva pas moins le contre-coup de leur embarras. Leur contrainte avait pour ainsi dire chargé l'atmosphère d'une électricité particulière de gêne qui se respirait à pleine bouche dans l'appartement. Puis, cette porte fermée à double tour, ces rideaux tirés, ce conciliabule autour du guéridon, la figure anormale de Poirier, et, par -dessus tout, le décousu des premiers propos de la Briseville, causèrent d'abord quelque inquiétude à la mère de Georgeite, Il lui sembla, sans trop

s'expliquer comment, qu'il venait d'être question d'elle. — : Est-ce que je vous dérange? demânda-t-elle en ne s'asseyant qu'à demi sur le bord du canapé. Mais comme il fait sombre ici!...

— C'est que, vois-tu, balbutia madame Briseville, il fait sombre, ma chère, parce que les rideaux sont tirés... parce que...

— Le soleil vous aurait incommodés?

— Oui, ma petite... le soleil... tu as raison...

— Le soleil... répéta cet imbécile de Poirier, oui, le soleil... nous aurait incommodés...

— Ah ! il est joli le soleil, dit la Saint-Joseph eu haussant ironiquement les épaules. Voici trois heures qu'il pleut à fondre les cailloux. Tenez ! je ne veux pas savoir ce que vous faisiez. Au fait, cela ne me regarde pas.

— Tues folle, ma parole d'honneur! s'écria la Briseville. On ne peut donc pas s'enfermer une heure avec un ami, sans... Eh bien! apprends donc de quoi il s'agit, car je ne veux pas que la vertu de Poirier ait un seul pli danfc sa feuille de rose.

-r- Mais non, je vous le répète, je ne veux rien savoir, répliqua la Saint- Joseph, qui, en apercevant tout à coup les bouteilles de liqueurs placées sur le guéridon, termina sa phrase par une roulade moqueuse dont la dernière note ramenait le motif principal.

Il régnait un malaise général, on le voit, parmi ce groupe malsain. .

— Puisque Poirier ne défend pas mon honneur, reprit la Briseville, qui se dégageait avec peine de toutes ces insignifiances, qui sentait qu'elle n'en tirerait pas grand profit avec la Saint-Joseph, femme au moins aussi fine qu'elle; puisque Poirier ne défend pas mon honneur, redil-elle, c'est moi qui vais l'accuser.,, oui, l'accuser!

Prenant au sérieux la sortie de madame Briseville, Poirier, déjà pâle et décontenancé, devint blême; il s'imagina qu'elle allait tout dire à madame Saint-Joseph; il eut Pair tout à coup de ces empoisonneurs vulgaires que les montreurs de curiosités des Champs-Elysées peignent en habit noir, en cravate blanche, cheveux hérissés, front bas, sur des toiles de vingt-quatre pieds de long et douze de hauteur. 11 passa à Pétat bouffon et tragique de tapissier-Castaing , de tapissier-Kostollo, de, tapissier- Papavoine. *

— Je poursuis, continua la Briseville d'un accent mélordramatique des plus foncés.

— Voyons, tu lui fais peur, interrompit la Saint-Joseph.

— Alors, je vais lui faire plaisir, reprit en riant la Briseville; mais son rire avait un peu la couleur de son meuble. Tu sais, mignonne, que Poirier, que voilà, est un des plus forts actionnaires de la Gaîté. C'est pour lui, pour ce gros monstre, que nous travaillons depuis sept heures jusqu'à minuit... Passons sur ce détail... Poirier vient, pour sa part, de gagner trente mille francs avec les deux cent vingt-trois représentations de VAnge nair des abîmes de la Palestine.

— Pourquoi pas cent mille francs? dit de mauvaise humeur le bailleur de fonds.

— Tu as gagné trente mille francs. Poirier.

— Mais, non...

— Je le veux! Donc Poirier, qui est généreux et grand comme tous les bailleurs de fonds en général et les tapissiers en particulier, tient à cœur de prouver à la troupe de la Gaîté qu'il n'est pas un ingrat.

— Où veut-elle en venir? pensa Poirier; quel conte invente- t-elle là?

La Saint-Joseph commençait à croire qu'elle s'était trom-

LE LILAS DE PERSE. Sï>

pée en prêtant à l'entrevue de la Briseville cl de Poirier un mystère.

— Or, reprit la Briseville, pour nous prouver à tous sn reconnaissance ? Poirier donne dimanche prochain, après le spectacle, un souper à triple carillon aux Vendanges île Bourgogne.

— Moil s'écria Poirier presque indigné.

— Toi-même. Voyons, mets ta modestie sous ton mouchoir...

— Mais, je n'ai pas dit... C'est trop fort !

— Tu n'es peut-être pas venu me consulter sur le nombre des artistes qu'il faut inviter? l'interpella la Briseville.

— Permets... un dîner ou un souper de cinquante ou soixante couverts. . . à dix francs par tête . . . Non . . . écoute . . * calcule.*, multiplie... additionne...

— Ma chère, dit la Briseville en se tournant vers la Saint-Joseph, je ne le comprends plus... c'est toi qui l'inti* mides, c'est sûr*.. Je te jure qu'il est venu chez moi pour avoir mon avis sur le nombre de services qu'aura le souper, sur le choix des vins»., pour arrêter, entre nous, si l'on boira constamment du Champagne, s'il sera frappé ou non... Si ce n'est pas cela, ajouta-t-elle en faisant cette fois une conversion du côté de Poirier abasourdi, dis toi-même le motif de ta présence dans cette maison res* pectable : serais-tu venu me consulter sur quelque enlèvement de mineure?

Poirier tressaillit. La plaisanterie avait touché le cœur du tapissier. Il comprit que la Briseville le serrait dans ses griffes*

— Eh bien ! je l'avoue, dit-il etl prenant la main de la Briseville, qu'il serra à faire jeter un cri, niais la briséville rie cria pas. Oui, je suis ici poui* arranger cette petite surprise, que je n'aurais pas voulu ébruiter sitôt ..

Cela, à mon avis, donnait trop d'importance... le plaisir est dans l'imprévu... Mais enfin, puisque cette grosse bavarde de Briscville n'a pas pu garder le secret... Oui, je vous donne à souper à tous, dimanche, aux Vendanges, en l'honneur de notre dernier grand succès.

— Voilà qui est bien! s'écria la Saint-Joseph en quittant le canapé jaune où elle était assise pour se rapprocher du guéridon. Voilà qui est digne d'un tapissier honnête et millionnaire. C'est bien gentil à toi...

— Embrasse-le donc! s'écria à son tour la Briscville. Mais, se reprenant aussitôt : Non, ne l'embrasse pas encore, attends que" je t'aie donné une esquisse de ce souper à quatre roues pour l'embrasser au front, siège de la grandeur. Écoute, ma Josépha; d'après mon avis, Poirier fera servir une crème, — j'adore les crèmes! — à la suite de chaque plat. Hein! qu'en dis-tu? Après le potage, crème au chocolat; après le bœuf, crème à la vanille; après les côtelettes aux petits pois, crème au café. Je compte sur une trentaine de crèmes. Que veux-tu, mon estomac est toujours resté enfant. Maintenant, ma petite Saint-Joseph, dit la Briscville, qui avait fini, dans son enthousiasme, par oublier complètement que ce diner n'avait été d'abord qu'un prétexte, créé dans le trouble, pour donner le change à la Saint-Joseph, — maintenant, ma petite, tu peux l'embrasser.

En se levant pour donner l'accolade à Poirier, madame Saint-Joseph accrocha avec le pied le sac d'argent caché sous le guéridon au moment où elle était entrée.

Les écus sonnèrent.

La terreur de Poirier revint aussitôt.

La Briseville se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Tiens! de l'argent ici! s'écria la Saint-Joseph... de J'argent par terre...

LE LiLÀS DE PERSE. M

— Oui, de l'argent, balbutia la Briscville avec ce rire au vinaigre et au piment qu'on est bien forcé quelquefois d'avoir dans la vie.

— Oui, murmura Poirier... c'est moi qui l'ai apporté... 11 y a quinze cents francs...

— Canaille! pensa Briseville... comme si c'était bien nécessaire à dire...

— Ah ! c'est vous? monsieur Poirier...

— Oui, c'est ce bon Poirier, dit Briseville... c'est lui.., il porte toujours un sac de quinze cents francs sur lui... c'est sa tabatière. Plaisanterie à part, il allait faire un payement dans le quartier... la pluie l'a surpris... il est monté chez moi...

— Ah çà! que se passc-t-il ici? pensa la Saint-Joseph... cette obscurité quand j'arrive... ces bouteilles de liqueur?... ces gens qui, devant moi, ne savent que dire? ce dîner auquel je ne crois pas beaucoup?... cet énorme sac d'argent blotti sous la table?...

La Briseville, qui avait vu l'abime se rouvrir, dit aussitôt, mais il y avait bien des soubresauts nerveux dans sa voix :

— Cet argent, vois-tu, Saint-Joseph., cet argent...

— Oui, cet argent, répéta Poirier qui se baissait déjà pour le retirer de la mêlée, cet argent...

— Cet argent, poursuivit la Briscville en lançant un coup de pied bien sec et bien sournois sur le bras de Poirier, qui lâcha bien vite le sac, cet argent est tout simplement pour payer le souper des Vendanges. Démens-moi encore, s'écria-t-elle, allant au galop et bride abattue au devant du démenti probable de Poirier.. Ne voulant pas se charger, continua-t-elle, de l'ennui fastidieux d'une cane à payer... il m'a apporté tantôt ce sac d'argent... qu'il a jeté là-dessous... pouf s'en débarrasser... Conviens, avoue

que c'est faire les choses en grand seigneur... un souper de quinze cents francs'... ça ne s'est jamais vu...

Poirier riait jaune, il riait bote, il riait blanc, il riait de toutes les manières les plus fausses et les plus douloureuses du monde,* mais enfin il riait. Quinze cents francs!

— Maintenant, ma chère amie, reprit Briseville d'un ton facile et naturel, puisque te voilà tout à fait du secret, il faut aussi que tu nous aides de tes bons conseils. Voyons, tu connais tout le personnel du théâtre, inviterons-nous tout le monde? Faire un choix, c'est faire des jaloux... A propos, et sans aller plus loin, tu sais que ta fille doit être de ce dîner...

— Je venais précisément pour te parler d'elle, interrompit madame Saint* Joseph.

— De Georgette?

— Oui. Elle me préoccupe eii ce moment

— Que lui serait- il arrivé? seïait-elle malade, demanda Poirier.

— Noto, grâce au ciel ! mais j'ai d'autres sujets d'inquiétude.

— Qu'est-ce donc?

— Si je suis de trop, dit Poirier en se baissant encore pour ramasser instinctivement le sac d'argent, je m'en irai •

Nouveau coup de pied à la sourdine de la Briseville.

— Non, reste, répliqua madame Saint-Joseph. Vous savez, reprit-elle, ce petit journaliste qui rôde tous les soirs dans les coulisses de la Gaîté?

La Briseville et Poirier ctoisèrent un regahl.

— Je ne m'en souviens pas, dit Briseville... de qui veuX-tu parler?... Ah! j'y suis..; oui, oui;;, eh bien?..,

— Eh bien! hier au soir, à la* fin du spectacle, au mo-

ment où Ton éteignait le gaz, il a remis un journal à Georgette.

— Un journal! dit Poirier... ah! c'est infâme!

— Je ne vois pas cela si infâme, dit à son tour la Rriseville.

— Ni moi non plus, reprit madame Saint-Joseph. Le mal n'est pas là.

— Les jeunes filles ne doivent jamais accepter des journaux de la main des jeunes gens, interrompit une seconde fois Poirier.

— Que chantait-il dans ce journal? dans son chose de Perse?

— L'éloge de Georgette en prose et en vers.

— En vers! s'écria Poirier.

— Que tu es bête! mon pauvre Poirier. Quelle différence vois-tu donc entre la prose et les vers dans cette occasion?

— C'est de la familiarité, répondit Poirier à Briseville. On n'écrit en vers qu'aux femmes de mauvaise vie.

— Voyons, tais-toi. Parle, ma petite mère.

La Saint-Joseph reprit :

— Georgette était endormie quand je suis entrée ce matin dans sa chambre ; le journal n'avait pas quitté ses mains; elle semblait le lire encore en dormant. J'allais le lui prendre... j'ai aperçu au pied du lit une lettre...

Nouvelle exclamation de Poirier.

— Une lettre !

— Mais, Poirier, reste donc tranquille ; si c'est le vin de Portugal qui t'agite ainsi, va faire un tour sur le boulevard jusqu'au poste de la Galiote.

— Que disait cette lettre? demanda Poirier indigné.

— Vous allez voir. Elle était probablement cachée dans un pli du journal, et Georgette, en ouvrant le journal.

aura, du haut du lit, laissé tomber la lettre sans s'en apercevoir. Je l'ai ramassée et je l'ai lue : la voici :

L'attention de Poirier n'avait pas besoin d'être excitée.

La Briseville se versa un dixième verre de porto, et fit silence.

La Saint-Joseph lut :

« Mademoiselle,

« Lejjilas de Perse vous dira ce que je pense de l'artiste ; cette lettre vous exprimera à peine ce que je ressens pour la jeune fille, pour vous, mademoiselle Ceorgette. En publiant mon estime, mon admiration, comme écrivain, comme journaliste, ma plume fidèle n'a fait que traduire froidement les opinions de tout le monde ; mais j'ai gardé mes plus douces impressions, les plus sincères et les plus tendres, pour les renfermer dans ces lignes que vous seule lirez. Que de fois on a déjà dû vous dire tout haut que vous êtes belle, charmante, adorable! Ah ! que ne suis-je le premier à vous dire tout bas que vous êtes aimée, mais aimée comme vous méritez de l'être, à en pleurer de joie et de tristesse! Pour moi, il n'y a plus que vous au monde ; je n'ai plus que votre nom sur les lèvres. J'appelle tout de votre nom. Un beau jour tout bleu et tout rose, c'est Georgette; une fleur des champs que je cueille, i^est Georgette; une musique qui me fait battre le coeur, c'est Georgette ; et, si je veux prier, je ne puis que répéter les mains jointes et les yeux au ciel : Georgette! Georgette! Oh! ne me haïssez pas pour ces paroles folles et hardies!... je n'ai pas vingt ans... Si cela vous déplaît .trop... je ne vous écrirai plus... je ne vous verrai même plus si vous l'exigez... N'aurai-je pas toujours votre image devant les yeux? > T 'aurai-je pas toujours votre souvenir

pour charmer ma douleur?... Vous aimerez un jour, Georgeite... Si vous êtes dédaignée, si vous souffrez, venez vers moi... je vous attendrai dans la solitude... et, si vous voulez mourir, nous mourrons ensemble*.. Oh ! mourir ensemble! Je sais un endroit charmant, près de Montmorency, où Ton s'endormirait sous les branches, au bord de l'eau, du sommeil éternel. Ah! oubliez-moi, oubliez moi plutôt... N'écoutez pas mon délire... restez toujours simple, douce et naïve... l'amour est un poison... laissez ma confidence sans réponsp... Le concierge du théâtre est un brave homme; si on lui confiait une lettre, il la remettrait fidèlement... il me connaît... je crois que cet homme a souffert... les passions ont dû tourmenter sa *vie. Il est pâle et silencieux. Afin de vous voir entrer chez lui et mettre la clef de votre loge au clou, je berce quelquefois son enfant et je tire le cordon.

« Adieu, Georgette, tu seras belle ^t illustre un jour, tu seras entourée de flatteurs, mais aucun, sois-en sûre, ange au regard si doux, ne t'aimera comme t'a aimée le pauvre poëte, l'obscur rédacteur du Litas de Perse. Où sera-t-il alors?... Viens quelquefois, à l'heure triste, là-haut, làhaut, au sommet de la grande ville, dans la cité de l'éternel sommeil... soulève l'herbe... une pierre blanche... lis un nom... verse une larme... et si jeune !... Georgette ! Georgette! c'est trop souffrir, c'est trop aimer! Mais je suis bien heureux, je souffre et j'aime.

« Je suis, Mademoiselle, avec un profond respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Félicien.

*« « P. S. Mon adresse au bureau du journal le Lilas dé

m LE L1LAS DE PEJISE.

Perse, .rue Pagevin, n° 20 bis y près do la place des Victoires, »

Poirier, en levant lourdement les bras au, plafond, .s'écria :

— Je n'ai jamais de ma vie entendu rien qui ressemblât à ce tas de sottises... de niaiseries... de charabias...

— Eh bien! non, dit la Briseville, non, je ne suis pas de ton avis, Poirier. Ça m'a rappelé mes quinze ans... ça m'a fait quelque chose... vrai ! ça m'a fait quelque chose.

— Et la police permet qu'on écrive de cçs choses-là contre le papier !... continua Poirier.

— Mais encore une fois, non, Poirier !... il y a du vrai cœur dans ce barbouillage-là... il veut mourir... il tire le cordon... c'est drôle... j'en conviens... il tutoie à pleine bouche. .. mais tout cela ne me déplaît pas...

— Mais c'est indécent de tutoyer! dit Poirier.

— Je ne dis pas... mais, enfin, il aime sincèrement Georgette... c'est du pur amour moka, comme on n'en fait plus.

— Ah ! voilà la chose et arrêtons-nous là, interrompit la Saint-Joseph en plaquant tout ouverte, sur le marbre .du guéridon, la lettre de Félicien. Il ne peut pas me convenir, vous comprenez, que cette enfant commence de si bonne heure à entretenir des relations avec un jeunrê homme. Si elle avait deux ou trois ans de plus, passe!... je pourrais fermer les yeux... il y a un moment, on le sait, où il faut céder... Mais elle n'a pas quinze ans... D'un autre côté, jouer le rôle d'une madame Sévère, impératrice romaine, cela me fait blanchir les cheveux et tomber les dents rien que d'y penser !... Toute responsabilité m'écrase, celle-là me paraît impossible... Est-ce que je suis faite, moi, pour dire,: Baissez les yeux, mademoiselle, devant ce jeune homme; ne regardez pas ce jeune

homme, mademoiselle; mademoiselle, n'écoutez pas ce jeune homme; suivez-moi, mademoiselle. Non !*et pourtant je ne voudrais pas non plus que Georgette fût perdue de si bonne heure... Pauvre chérie!... Mais comment faire?.:. Et puis .. et puis... (ici la voix de la Saint-Joseph devint touchante) le cœur me saigne de la voir déjà en butte aux douleurs et aux infamies des passions... car nous n'avons pas toujours ri, nous ne rions pas toujours, nous autres, avec les passions. N'est-ce pas, Briseville? La Saint-Joseph avait pris la main de son amie.

— Oh ! fichtre ! non, ma chère !... et s'il fallait recommencer... je sais qui ne recommencerait pas.

Quel plus bel éloge de l'honnêteté et de la vertu que le serrement de main de ces deux femmes?. ..

— Donc, répéta madame Saint-Joseph, il ne peut pas me convenir que Georgette commence de si bonne heure à entretenir des relations avec un jeune homme.

— Non, celiji ne saurait te convenir, appuya énergiquement Poirier... Car la vertu... c'est une île... il n'y a pas de bateau à vapeur qui puisse vous y débarquer... Boileau Ta dit... une fois qu'on en est dehors... bonsoir! et puis la vertu a cela de beau... qu'elle est sa propre récom pense,., elle se couronne sans le secours de personne. La vertu se porte partout avec soi.. C'est l'apanage de la jeunesse... et plus tard d'une belle conduite... Il n'est jamais trop tard... pour... enfin... voilà!

La Briseville se serrait le cou pour ne pas dégorger le rire qui lui montait aux lèvres en écoutant ce stupide sermon de Poirier, qui reprit bravement:

— Il y a des prix de quatre cents francs, de six cents, et même de quinze cents francs,— il jeta un regard d'attendrissement sur son sac, — pour faire face aux vertus Acquises aux jeunes filles... La vertu, vois-tu, Saint-Jo-

sepb... c'est comme qui dirait... mais toujours est-il que tu agis en bonne mère en empêchant ta fille... car il faut l'empêcher...

— Mais comment l'empêcher ?

— Mets ce jeune homme à la porte de- chez toi.

— Il ne vient jamais chez moi... il n'y est jamais venu.

— Empêche, à tout prix, ta fille de recevoir des billets,, des lettres...

— Empêche... empêche... c'est facile à dire. Mais j'ai été jeune fille, moi aussi, et je sais qu'on n'empêche pas grand'ehose. Si c'est là le conseil que tu me donnes...

La Briseville pensait.

— Bats-la jusqu'au sang, ajouta Poirier.

— Battre!... Tu crois donc qu'on fait taire l'amour comme les grenouilles, en battant l'eau.

— Alors jette ta fille dans les bras de ce va-nu-pieds...

— Poirier, dit la Briseville, qui avait fini de penser, tu le perds décidément par trop de vertu. Ma chère Saint-Joseph, continua-l-elle, ce vieux colimaçon de Poirier n'entend rien à ces choses-là... Je ne te dirai pas: je vais sauver ta fille... demain elle n'aimera plus ce jeune homme, si toutefois elle l'aime, ce que nous ne savons pas encore... non !... je ne te dirai pas cela... mais je te dirai : Donnemoi trois jours de réflexion seulement...

— Prends-en six, dit la Saint-Joseph.

— Vrai?

— Vrai ! Repose-toi sur moi.

— Quel est ton remède, demanda Poirier?

— Je ne te le dirai pas, curieux, répondit la Briseville.

— Bien... très-bien!...

— Ma chère Saint-Joseph, encore une fois, ne te désole pas ainsi. Rentre chez tor... surtout n'aie pas l'air d'avoir remarqué quoi que ce soit. Ne parle à Georgette que du

couper auquel elle assistera dimanche avec toute la troupe. Monie-liû bien la tête, entends-tu ? occupe-lui l'esprit avec la toilette qu'elle aura. 11 faut, de son côté, songer à cette toilette. L'enfant est blonde, elle a les yeux Meus, un teint superbe... Achète-lui un châle rouge... ça n'est pas cher. A propos! prends tout de suite cent francs dans ce sac...

— Tu prends cent francs dans ce sac ? demanda Poirier avec inquiétude.

— Où veux-tu donc que je les prenne? Puisque cet argent est destiné au dîner, je ne vois pas le grand mal d Vcheniller cent francs pour que Georgette soit belle.

La Briseville insista sur ces derniers mots.

Poirier soupira et ne dit plus rien.

Quand la Briseville eut remis la pile de cent francs dans la main de madame Saint-Joseph, elle lui dit à demi-voix :

— Te souviens-tu de ce que je te dis quand Georgette n'avait encore que dix ans?

— Que m'as-tu dit? car tu m'as dit tant de choses...

— Je t'ai drt : Ne fourre pas ta fille dans la prose, faisla danseuse...

— Qu'aurait-elle gagné à être danseuse plutôt que...

— Ce qu'elle aurait gagné ! mais tu le sais bien !... Et puis ce n'est pas dans les 'coulisses de l'Opéra qu'on laisserait entrer ces va-nu-pieds de lettres... qui perdent ailleurs tous nos jeunes actrices... Dans les coulisses de l'Opéra, il n'y a que des banquiers, de vieux généraux, des hommes politiques, des préfets en congé, des étrangers cousus d'or ; ils ont tous des gants jaunes et du linge plissé... Enfin, le mal est fait... tâchons qu'il n'empire pas... Faisons tous nos efforts pour que cette enfant ne soit pas perdue gratis!...

La Briseville et la Saint-Joseph s'embrassèrent en se séparant.

Quand la mère de Georgette fut partie, Poirier commença par dire :

— Ah cà...

Et il se croisa les bras.

La Briseviilene permit pas à Poirier d'achever sa phrase.

— Je te devine, ô Poirier !

Poirier reprit :

— Ce jeune homme... quand je disais...

— Ce jeune homme a barre sur toi... j'en conviens.

— C'était bien la peine de me faire venir, de nous creuser l'esprit pour donner dix-sept ans à Georgette... de remuer ciel et terre... ce gamin touche au but...

— Pas encore ! pas encore ! . . .

— Nous sommes seuls, poursuivit Poirier, dis-moi du moins maintenant quel est ton moyen pour que Georgette ne soit pas à lui.

— C'est qu'elle soit à toi, voilà.

— Mais enfin le moyen pour qu'elle soit à moi...

— Est excellent.

— Dis-le-moi... je le veux...

— Il est tout dit.

— Comment! il est tout dit, murmurait Poirier en se promenant à grands pas dans" l'appartement de madame Briseville.

— Georgette sera à ce dîner, n'est-ce pas? J'ai fait consentir sa mère.

— Oui.

— Tu y seras aussi ? continua la cynique actrice.

— Il ne manquerait plus que je n'y fusse pas !

— Ce jeune homme y sera aussi?

— Qui ? quel jeune homme? que veux-tu dire?

— LeLilasdePerse.

— Le Lilas!... le Lilas... vsera !

— Comprends-tu, Poirier?

— Mais non, je ne comprends pas. Je serais fou si je comprenais...

— Eh bien! tant mieux ! de cette manière-là tu ne trahiras pas mon secret.

— Ton secret, s'écria Poirier à bout de patience, est une mystification. Crois-tu à la fin que je vais me laisser jouer... par une femme comme toi... par une...

— Monsieur Poirier, ménagez un peu vos expressions.

— Allons donc ! mettre en présence Georgettc et ce jeune homme dans un dîner que je paye, et prétendre servir mes intérêts!... me prends- tu pour un Cassandre?

Poirier se jeta comme un loup sur le sac d'argent.

— Emportez, monsieur Poirier, emportez! quant aux cent francs qui manquent, emportez aussi pour garantie, car je prétends vous les rendre, ce divan et ces six fauteuils.

Briseville courut ouvrir la porte.

Tant de résolution effraya Poirier. Poirier, comme les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, se laissait encore prendre à ces coups de théâtre, dernier boulet que lancent les femmes avant de couler bas. 11 est vrai que ce boulet les sauve presque toujours.

Du reste, en ce moment la Briseville avait raison contre Poirier : elle était loin de vouloir le tromper.

Poirier tomba à genoux, son sac d'écus à la main. . — Mais au moins, dis-moi, Brise d'amour...

**- Rien! Emporte ton argent... que je ne vous voie plus ni l'un, ni l'autre.

— Et moi, je ne veux pas l'emporter, s'écria d'un ton larmoyant le tapissier.

— Laisse-le...

Poirier, d'un ton suppliant :

tt LE LILAS DE MillSE.

— Fais-en ce que tu voudras... je me mets ainsi que lui entre tes mains.

La Briseville, entre l'indulgence et la colère :

— Je devrais!... mais je te pardonne... pour cette fois... Ne recommence plus... gros déliant !

Poirier se leva et serra dans ses bras la Briseville ; en la pressant contre lui, il fit glisser, en manière de larmes, une vingtaine de pièces d'or dans sa poitrine.

Et la Briseville en riant :

— Va toujours, Poirier, quoique ça me fasse froid...

— Ainsi, c'est dit, ma bonne petite Bibrise..'. cette enfant sera à moi...

— Ton affaire est au sac! répondit la Briseville en frappant sur le sac de quinze cents francs apporté par Poirier, et que Poirier ne devait plus remporter. Ton affaire est au sac!

Il était bien démontré aux yeux de madame Saint-Joseph, de madame Briseville, et de Poirier, que Georgette n'avait pas reçu la lettre de Félicien ; pourtant, le lendemain même de leur entrevue, le jeune rédacteur du Lilas de Perse relisait pour la vingtième fois au moins, dans un coin du bureau de la rédaction, rue Pagevin, une lettre que nous transcrivons ici avec toutes ses erreurs de style, de syntaxe et de grammaire. C'était la réponse de Georgette.

« Monssieur le Lilas de Perse,

« En mêlant la plume à la main, je comance par vous rcmersier des choses tout plein flateuses que vous me dittes dans le récit de votre article de journal. Mais maman ne serait pas contante si elle savait que j'ai pris la plume pour vous répondre. Je vous en prie, ne m'écrive plus :

allé! j'ai bien tremblée de tous mes mambres quant le eonsierje m'a remis le petit paquet en lui remetant ma clef de ma loge de ce que maman aurait pu me voir, vu quelle était dérriér moi quand la chose a eu lieu. Je crois que ce n'est pas bien ce que vous me dittes au sujet de votre amour en me tutéyant. Si vous m'aimé autant que vous le dittes, pourquoi voulez-vous nous tuer ? vaudrait mieux me demander en marriage, se serait plus bonnette et sa fait moins souffrire. Mais quant au marriage, pour en parler, je suis bien jeune encore, monssieur, et il me semble que vous êtes bien jeune aussi de votre cotte. Comme je suis bonnette, je ne veux pas vous tromper relattivement à ce que* je posède. Je n'ai rien du tout : nous n'avons que note travail maman et moi. C'est moi qui fait le ménage avant d'allé à la répétition. Ça me fatigue beaucoup. J'ai la poitrine délicate. . . Maman me gronde aussi. . . IJlle a raison, parce que je repasse plus souvent mes rôles que je travaille pour la maison. Si je ne répons pas à tout ce qu'il y a dans votre lette, qui est bien gentille pour moi, c'est que je n'ai pas tout compris, — vous m'excuseré, — excepté que vous m'aimé bien... J'ai serré votre journal et je vous demande la permission de le gardé encore quelques jour... ayant bien soin de ne pas le salir, si vous y téné. Comme je ne crois pas que votre intension soit de me faire de la peine, ne m'écrive plus dans le cas où vous ne verries pas jour pour m'épquser... vous me paraisses pourtant un bien bon cœur... votre lette m'a fait jpleuré... et si ça peut vous faire plaisir... j'ai prié le bon Dieu pour la première fois de ma vie... Je n'ai pas mangé ce matin... quel est votre état?... Je n'aime pas les comédiens... ils ne sont pas méchants, mais ils disent toujours de vilaines choses... ne vous faites pas comédien. Quel est cet endroit dont vous me parlés où il y aura une

pierre blanche... où vous dormirez... et où il y a de l'herbe... par hasart serait-ce le père Lachaise? vous êtes donc souffrant? oh! j'en serais bien fâchée... vous avés été si boil pour moi... Àhî si vous me faisiés un petit rôle, comme je le dirais bien... il me semble que vous seriez content de moi... vous me fériés répété... Ces grands vieux auteurs sont si méchans... ils vous grondent... ils vous embrassent... vous vous ne m'embrasseriez pas... et je vous aimerais bien plus qu'eux. Oh ! oui, que je vous aimerais. N'ayant plus rien à vous dire, je quite la plumme pour faire bien vitte la chaussur de maman, car il a beaucoup plu hière.

« J'ai l'honneur de vous salué, monssieur le lilas de

Perse.

« Georgette. »

Rien n'est plus simple à expliquer comment madame Saint-Joseph ayant ramassé toute cachetée la lettre de Félicien à Georgette, celle-ci avait pu néanmoins y répondre. C'est que Félicien, ainsi que tous les jeunes gens à leur premier amour, avait copié sa lettre à plusieurs exemplaires et en avait remis un au concierge de la Gaîté, lequel, à son tour, l'avait glissé dans la main de Georgette. Ainsi, tandis que madame de Briseville, madame de Saint-Joseph et Poirier devisaient à perte de vue sur les moyens d'empêcher les deux jeunes gens de se faire part de leurs sentiments, Georgette avait parfaitement lu la lettre de Félicien et y répondait de la manière qu'on vient de voir. Toujours la précaution inutile ! et cela jus* qu'à la consommation des siècles et des parents.

Brûlons de fastidieuses transitions ; n'imitons pas ce trop célèbre romancier qui consacra trente-trois pages à décrire un clou, et qui n'employa que trois lignes à pein*

Le lilas de perse. 7;>

dre les sensations diverses et poignantes de la jeune femme qui s'y pendit par désespoir d'amour. Les anatomistes et les tapissiers littéraires ont fait leur temps.

Arrivons tout de suite au fameux souper donné de si mauvaise grâce par Poirier aux artistes de la Gaîté, et à tous les employés de ce théâtre, car la Briseville n'excepta personne, ne voulant pas, comme elle l'avait dit, faire de jaloux.

Les chefs d'emploi vinrent tous pompeusement en fiacre ; quelques-unes parmi ces dames se firent conduire dans leurs propres voitures, mais c'était le très-petit nombre, la Gaîtè n'étant pas un théâtre à carrosses. Quant aux emplois secondaires, aux doublures, aux utilités, aux gens de l'administration, qui, de tout temps, sont logés dans le quartier, rue du Temple, faubourg du Temple, rue des Moulins, rue de Malte, rue des Marais, rue Folie- Méricourt, — la fameuse rue immortalisée par la .chute de ce Cosaque que lança la Briseville du haut d'une croisée, — ils vinrent à pied par le canal.

La table, ou plutôt toutes les tables des Vendanges de Bourgogne furent placées dans les salles basses, dont on fit une seule salle en enlevant les cloisons, ainsi que cela se pratique dans toutes les grandes solennités de restaurant, mariages, baptêmes, réunions maçonniques et autres corvées de la misérable existence de l'homme sur la terre.

Les hommes avaient tous la cravate blanche, l'habit noir, et cette tenue demi-réelle, demi-illusoire, qui fait que l'acteur est si rarement l'homme du monde. Il n'est jamais qu'en représentation, ou il n'est rien du tout.

Beaucoup parmi eux, ce jour-là, avaient fait tourner à la gloire de leur toilette les habits de ville dont ils s'étaient déjà servis au théâtre dans des rôles restés dans la mé-

moire des garçons du restaurant et de la dame du comptoir. En sorte que leurs habits, leurs gilets et leurs pantalons, étaient autant de rôles, autant de pièces, que les garçons nommaient en les voyant, t Voilà, se disaient-ils. tout bas, le gilet vert-pomme de Y Honnête criminel; tiens ! voilà le demi-collant de V Homme à trois visages; — regarde! celui-ci a l'habit du Joueur, au troisième acte; — celui-ci l'habit de Charles XII dans la Bataille de Pultawa; seulement il a enlevé les brandebourgs. » D'ailleurs tous les acteurs, illustres ou obscurs, étaient parfaitement connus des garçons des Vendanges de Bourgogne, qui tous semblaient heureux et fiers de les servir. Les garçons de restaurant se fondent en admiration devant le •i

premier cabotin venu. Les acteurs sont leur idole. Ils les serviraient à genoux s'ils l'osaient. Quant aux acteurs, ils oseraient se faire servir à genoux.

En général, les actrices s'habillent avec goût, avec élégance, mais aussi avec une prétention outrée qui fait dire tout de suite : « Voilà une actrice! » Dans la rue, elles ont toujours l'air de chercher la première galerie et de mendier le sourire des avant-scènes. Le chef de claque leur manque.

Parmi celles qui vinrent au grand souper donné par Poirier, il faut en mentionner deux qui faisaient un certain bruit dans le monde des coulisses de cette époque, déjà assez éloignée de nous. Elles étaient fort remarquablement belles toutes les deux, très-brunes toutes, les deux, et, ce qui achèvera la ressemblance, aussi privées de talent l'une que l'autre. Nous nous trompons, la res- . semblance n'est pas entièrement dite : elles portaient presque le même nom : l'une s'appelait Gorah, elle était juive; l'autre Coraly, elle était d origine méridionale, presque Espagnole. Le directeur, quoiqu'elles n'eussent aucune

valeur comme artistes, les avait engagées parce que... parce qu'elles... parce qu'elles le payaient.. Ouvrons ici une des plaies empoisonnées du théâtre... et enfonçons-y la main : criez, si vous voulez.

A l'époque déjà perdue dans la demi-teinte où nous avons placé cette trop véridique histoire, les théâtres étaient composés d'actrices payées par l'administration et d'actrices qui payaient l'administration. Le fait est là dans toute sa clarté : maintenant présentons l'explication de ce fait. Le directeur paye plus ou moins certaines actrices

— si nous parlons au présent, ce n'est que pour la forme

— dont la valeur constitue sa prospérité. 11 rémunère leur talent et leur talent l'enrichit. Quoi de plus honorable? Ceci ne sort pas de l'ordre naturel des transactions.

Parlons maintenant des autres actrices : Paris regorge en tous temps de femmes belles. et jeunes, dont la jeunesse et la beauté ne sont pas assez appréciées parce qu'elles ne sont pas assez connues. Ce sont des perles dans la mer; il faudrait plonger pour les admirer. On ne plonge plus. Le piédestal manque à ces statues. Simplifions le langage : le monde n'en veut plus, et elles ne veulent pas encore des bals publics. Afin de ne pas mourir entre ces deux positions, elles se sauvent sur l'isthme du théâtre. Là on peut, à la lueur du gaz, les voir sous tous les angles, de sept heures à minuit, examiner à la distance de la lorgnette leurs cheveux, leur taille, leurs extrémités, leurs dents; et, si la déesse plaît au tendre mortel, le tendre mortel lui écrit ce qu'il pense d'elle dans un style qui n'effarouche jamais. L'honnête directeur, qui n'ignore pas que/ son théâtre est le temple où l'adoration se produit, prélève pour lui les frais du culte. Ces frais sont de cent francs à trois cents francs par mois. Nous ne faisons pas entrer ici en ligne de compte les épingles ni les boutons

en diamants dont il accepte en rougissant l'offrande, mais enfin qu'il accepte.

Nous avons besoin de répéter, pour la délicatesse de notre époque, que ces ingénieuses infamies relèvent d'un autre temps, et qu'on aurait, par conséquent, le droit de les traiter de fantaisie si nous les présentions comme une réalité vivante aux yeux du lecteur abusé.

Corah la juive et Coraly n'étaient jamais engagées qu'à ces conditions hybrides. Il était rare, avait- on observé, qu'elles eussent appartenu jusqu'alors, comme actrices, à deux théâtres différents. On les appelait quelquefois les deux lionnes noires.

Quittons-les un instant pour les retrouver dans un instant.

Hais voici Poirier qui arrive triomphalement, donnant le bras à la Briseville et. à madame Saint-Joseph. Georgette les accompagne. Poirier a arboré un habit bleu de chasse, à boutons d'or, qui rehausse la jovialité lunaire de ses joues et prend sa taille, autrefois très-fine, aujourd'hui très-ronde, bien prise encore, mais sans élasticité, semblable à ces modèles d'habits tendus sur un mannequin à la porte des marchands d'habits à prix fixe. La forte madame Briseville craque à toutes les jointures d'une robe de soie à larges bandes vertes et roses qui colle avec grâce à ses épaules, à ses hanches, et s'échancre beaucoup au corsage, nudité traditionnelle des grandes coquettes. Madame Saint-Joseph, avec moins d'embonpoint que son amie, a jeté sur sa taille, qui s'en entoure, un crêpe de Chine blanc. Sa robe feuille-morte est parcourue d'un éclair bleu qui annonce déjà la révolution dramatique sur le point de s'accomplir. Adèle Hervey perce sous la Saint- Joseph. Georgette est blanche de mousseline de la tête aux pieds, sauf le châle rouge imposé par la Briseville, odieux orne-

ment qu'elle se hâte de quitter à son entrée au salon. Ainsi transparente, avec ces quelques teintes grises et violettes qu'affecte le blanc dans ses plis, Georgette, frissonnante et surprise, heureuse pourtant de tous ces étonnements au milieu desquels on la plonge, ressemble à un joli Greuze. C'est Y Accordée de village; c'est, moins la tristesse, la Cruche cassée. A son arrivée, on l'entoure, on la fête, on l'embrasse. Gorah lui met au poignet un bracelet en topaze. Coraly, comme si elle eût deviné la gracieuseté de Corah, lui donne aussitôt un autre bracelet formé d'un cercle d'or étoile de douze grenats* et de six perles, double cadeau qui fait sourire, rougir, pâlir et pleurer tout à la fois l'adorable enfant.

— Mais à table! s'écrie Moufflard, qui, depuis une demiheure, murmure et gronde à chaque seconde : à table! nous sommes en retard d'une demi-heure! — A table! qui attendons-nous encore? Ces garçons de restaurant disent toujours : On, vous sert! et ils ne vous servent jamais. — Faites du bruit ! beaucoup de bruit ! dit-il à l'un, ou nous ne nous mettrons jamais à table! — Descendez à la cuisine, dit-il à l'autre, ou nous ne souperons que demain matin! — Vous, souffle-t-il aux femmes, allez dire à Poirier que vous casserez toutes les carafes et toutes les bouteilles si Ton n'est pas servi sur-le-champ!

Qu'est-ce que Moufflard?... Ah! voilà!... Moufflard appartient à la génération dramatique cynique et cocasse de la Briseville. Il ne ressort en propre d'aucun théâtre, parce qu'aucun théâtre ne peut garder un pensionnaire aussi irrégulier. Paresseux, ivrogne, inexact, railleur, indiscipliné, Moufflard est pourtant un artiste plein de verve, plein de feu, plein de vie et de ressources. Il est brèchedent, presque aveugle, il est fatigué, éteint, il jonche de son oisiveté toutes les banquettes des cafés brèche-dent

comme lui ; mais qu'il touche les planches du théâtre, et la vapeur de ce trépied ranime, l'exalte, il ressuscite; la vue du public lui donne la voix, le regard, la jeunesse; son magnétisme ardent coule dans tous les pores des spectateurs; et, pendant une soirée entière, Moufflard est le maître divin des esprits et des âmes. Il aurait eu les richesses de Garrick s'il eût voulu. On ne lui connaît pas d'asile. Que de fois on l'a trouvé endormi au bord du canal!

Comparez-le à Tintorel, avec qui il cause en ce moment. Tintorel raisonne profondément, gravement, éternellement, sur l'art du comédien; il en remontrerait h Gailhava. Il sait le grec et le latin; personne ne connaît comme lui la science des costumes. Il eût appris à Roscius comment on se drape et à Fleury comment on porte avec grâce un habit de cour. 11 n'ignore aucune tradition de l'art; if va jusqu'à citer la loi des douze tables, et même Moïse, à propos d'une perruque ou d'une barbe. H dessine bien, sculpte bien, peint avec adresse; que ne sait-il pas? Tintorel sait tout, excepté être comédien. On peut le comparer à l'un de ces vases étrusques qu'entourent des signes emblématiques à l'infini, et des reliefs d'une grande valeur artistique : c'est fort beau ; seulement, l'objet ainsi décoré et superbement enrichi est une cruche. Tintorel aussi.

Valéry, ce jeune-premier chauve qui vient se réfugier près de Tintorel et de Moufflard, bousculé par les garçons, accourus enfin pour apporter le potage, est aussi un acteur d'une originalité particulière. Comme Moufflard et Tintorel, il est le type d'une classe trop nombreuse d'artistes répandus dans les théâtres. Hiver ou été, Valéry ne sort qu'enveloppé d'un châle qui lui cache le visage jusqu'au nez. C'est pour conserver sa voix, dit-il; fatuité colossale, car depuis longtemps le malheureux n'a plus de voix.

Mais, à l'aide de ce mouchoir pittoresque, il fait supposer aux directeurs trop crédules et aux infortunés auteurs, qu'il a quelquefois de la voix. Il apprend ses rôles, il les murmure pieusement aux répétitions; mais vienne le jour de la première représentation, et l'on voit Valéry se gargariser dans les coulisses avec un sirop de couleur verte. Silence! il entre en scène! et cette fameuse voix va éclater : autant s'attendre à voir éclater un bonnet de coton. Cette voix si soignée ne sort pas. L'auteur, exaspéré, se dit : « Demain, sans doute, Valéry sera en voix; ce n'est qu'un accident ; le repos de la nuit et le sirop vert auront opéré favorablement. » Le lendemain, l'auteur retourne au théâtre à la même heure, à la môme scène. Quel spectacle l'attend ! Il retrouve Valéry, la tête rejetée en arrière, les yeux aux ciel et la bouche ouverte, avalant un sirop bleu ; ô douleur! la voix n'est probablement pas revenue. Valéry entre encore en scène, il parle, et on l'entend, si c'est possible, encore moins que la veille. Cependant, le lamentable auteur se dit encore : « Le sirop bleu réuni au sirop vert dégagera cette fois la voix de Valéry. » Même déception le lendemain. Il voit successivement couler les sirops de toutes les couleurs dans le gosier de Valéry, et Valéry ne se fait pas entendre davantage. Au bout de dix jours de ce même manège, le public lassé fait comme la voix de Valéry, il ne revient plus. L'auteur est ruiné. Valéry a mille francs par mois pour faire ce métier de muet. Et, chose inouïe à dire, incroyable à supposer, il y a des Valéry au Théâtre-Français, à l'Opéra, à TOdéon, et ils sont toujours engagés. Et il ne s'élèvera aucune voix contre ces voix !

Enfin, Moufflard est bien heureux, le souper est servi ! et tout le monde est heureux comme Moufflard. La contrainte a déjà disparu. Gravier même cause gaiement

avec le souffleur : c'est tout dire, car Gravier, père noble de la Gaîté, est la terreur, la malédiction des souffleurs. Il n'a pas plus de mémoire qu'une porte cochère, avec la prétention de savoir ses rôles sur le bout des doigts, seul endroit de son corps qui les sache. De là ses guerres éternelles avec les infortunés souffleurs. S'il s'arrête tout court et que le souffleur vienne à l'aider, il frappe violemment «lu pied et s'écrie : <r Tais-toi, scélérat ! qui te demande quelque chose? » S'il ne souffle pas, il frappe encore plus fort en vociférant : « Mais que fais-tu donc là, misérable assassin ? pourquoi te paye-t-on ?» Il est connu que Gravier a causé la mort de trois souffleurs, pères de famille. Buffon ne l'a pas décrit dans l'histoire des Carnassiers.

— Voyons, dit madame Brossie^ la duègne du théâtre, à Moufflard, qui cause avec Saint-Pollard; vous avez tout l'air de vous disputer.

— Saint-Pollard, répond Moufflard, m'ennuie à me donner la jaunisse, depuis le rôti, avec ses absurdes théories sur l'art : je lui dis de s'adresser à Tintorel.

— Moufflard est une brute, réplique Saint-Pollard ; il est déjà ivre. Savez-vous ce qu'il dit?...

— Je soutiens ce que je dis, interrompt Moufflard.

— Et que dis-tu ? demanda la mère Brossier. .

— Je dis tout nettement que le véritable comédien doit (Mre un cabotin...

Tous et chacun de s'écrier :

— Moufflard ! quel blasphème !

— Quelle abomination ! *

— Quelle indignité !

— A la porte, Moufflard !

— Oui, je le répéterai et je le dirais à la faee de quatre soleils, s'il y en avait quatre ; je ne veux pas mourir avant

de l'avoir crié à tue-tête. Oui, c'est depuis que vous payez votre terme, que vous avez pignon sur rue, que vous avez des sociétés de bienfaisance, que vous gagnez des vingt et des trente mille francs par an, que vous êtes jurés, électeurs, gardes nationaux ; c'est depuis que vous vous mariez à la municipalité, que vous savez le latin et le grec comme cet âne savant de Tintorel ; c'est depuis que vous marchez dans le petit sentier de la vertu, que vous ne vous tutoyez plus ; c'est depuis lors que vous n'avez plus aucune spontanéité, aucune originalité, aucun génie; que vous n'êtes plus enfin des comédiens. Ce qui fait le comédien, c'est la liberté, le doute du lendemain, l'incertitude de toute la vie; c'est le besoin qui irrite, la faim qui éveille, l'insomnie qui fait chercher. Donnez-moi de l'indignation et de la misère, et je vous rendrai des poètes, je vous rendrai des comédiens, ces grands poètes qui n'écrivent pas. — À boire ! s'écria Moufflard s'interrompant.

Il but et il reprit :

— J'ai passé à côté de toutes Jes jouissances et je n'en ai connu aucune ; jeune, j'ai aimé une jeune femme, et elle m'a repoussé quand elle a su que j'étais comédien ; j'ai eu une fille de je ne sais qui ; on me l'a enlevée pour la faire danseuse des rues ; elle est maintenant au ciel ou au bout d'une perche, la tête en bas, les pieds en l'air ; je n'ai jamais possédé six chemises; j'ai joué la tragédie pendant douze ans dans une affreuse ville de vingtième ordre et en sentant toujours en moi une envie profonde de rire et de faire rire les autres ; douze ans de tragédie !... Je n'ai jamais eu ril une voie de bois ni un parapluie : à Lille, pendant dix-sept jours, je me suis nourri d'accessoires; et j'aurais désiré pourtant être tranquille, heureux, satisfait, comme tout le monde; comme tout le monde, j'aurais préféré l'ombre fraîche au soleil brûlant

de la grande route, le gazon à la boue, le bon vin à l'eau crue, la famille à l'isolement; mais c'est parce que je ne les ai pas eus, ces plaisirs, ces joies, ces contentements, acheva Moufflard, riant, buvant et pleurant en môme temps, que je suis devenu comédien, grand comédien, le premier comédien de mon siècle. Que celui qui ose me démentir se lève et dise non i

Il fut répondu à cet appel de Moufflard par une triple salve d'applaudissements, Moufflard qui venait de sortir tout à coup, les griffes ouvertes et la crinière au vent, de ses jongles et de ses broussailles, comme un tigre dont on a remué le lit de boue.

La Briseville se leva enthousiasmée et courut l'embrasser dix fois, vingt fois, sur les joues, sur le front et siir la bouche. Elle le mangeait.

— Oui, tu es un grand comédien, mon pauvre Moufflard ! s'écria-t-elle ensuite; et toi et moi, mon cher gueux, sommes les derniers représentants de ce bel art dramatique qui est fichu depuis qu'ils ont des conservatoires, des associations...

— Et des décorations, acheva Moufflard. Molière, sublime saltimbanque! tes petits-fils, tes indignes héritiers, sont chevaliers de la Légion d'honneur. Un présente les armes à Gautier-Garguille !

C'est pendant cette effusion universelle, produite par l'expansion immodérée de la Briseville, que Corah. qui était placée en face de Georgette, lui offrit affectueusement un verre d'alicante, dans lequel elle avait trempé un biscuit. Georgette tendait le bras pour l^rendre, Coraly arrêta ce geste en attirant brusquement de son côté l'attention de la jeune fille.

— Eh bien! comment le trouves-tu, ma bonne petite Georgette? lui demanda-t-elle.

Georgette, empressée de répondre, oublia Corah, qui resta le bras tendu, le verre à la main.

— Mais très-bien, madame; un peu étourdie par tout ce monde, ce bruit, ces lumières.

— Il fait très-chaud ici, n'est-ce pas? excessivement chaud?

— Oui, madame. Je n'osais le dire...

— Veux-tu venir respirer auprès de cette croisée? Corah offrait toujours son verre d'alicante à Georgette,

tout en regardant fixement Coraly.

Coraly, qui ne fit pas semblant d'apercevoir l'embarras de Corah, continua.

— Eh bien! quitte un instant ta place, viens avec moi, Georgette, la fraîcheur du jardin nous fera du bien.

Georgette était déjà à demi levée; Corah, dont l'impatience, de plus en plus accrue par l'irritation, tournait au dépit et allait passera la colère, dit à demi-voix, mais impérieusement :

— Georgette, vous n'avez donc pas vu ce que je vous offrais?

— Oh! pardon, madame...

— Voilà cinq minutes que j'attends, mou enfant.

— Encore une fois pardon, madame; madame me parlait...

— Prenez donc ceci.

— Oui, madame, avec plaisir.

Georgette prit le verre.

— Je ne vous engage pas du tout, poursuivit ensuite Corah, à vous exposer à l'air de la nuit. C'est très-malsain dans cette saison et en moiteur comme vous Têtes N'estce pas, Saint-Joseph ?

— Quoi donc? demanda la Saint-Joseph, dont l'attention était ailleurs.

— Ici tille voulait aller faire un tour au jardin... je lui disais que c'est très-dangereux...

— Mais sans doute, dit madame Saint-Joseph. Quelle fantaisie! On est très-bien ici.

— Biais, maman , ce n'était pas pour aller dans le jardin.

— C'était tout simplement pour nous approcher de cette croisée, ajouta Coraly.

— C'est différent, dit Corah, qui n'avait pas cessé de croiser un regard hostile avec Coraly ; c'est différent. Je me suis trompée.

— Parfaitement trompée, répliqua sèchement Coraly. Les deux amies cessèrent de se regarder en face ; mais

de dessous leurs cils noirs partaient des milliers d'éclairs que la distance de la table n'éteignait pas.

L'incident se perdit au milieu du bruit général. Quand il fut apaisé, Moufflard, qui, par politesse, avait reconduit la Briseville jusqu'à sa place, se mit à dire :

— Messieurs et mesdames, ne tremblez pas !

— Bon! voilà Moufflard complètement...

— Moufflard est complètement raisonnable,— dit Moufflard lui-même, et il vous engage à ne pas trembler.

— Mais pourquoi tremblerions-nous?

— 11 règne ici un mystère formidable.

El les actrices de la Galle de se moquer de Moufflard en répétant chacune un titre des pièces de la Gaitc où se rencontre le mot mystère»

— L'enfant du mystère !

— La tour du mystère !

— Amour et mystère!

— Les deux mystères !

— L'homme du mvstère !

— Le château du mvstère !

— Voyons, Moufflard, quel est ce mystère? demaqda la, Briseville.

Et la réponse de Moufflard fut :

— Le mystère, c'est toi.

— Moi! Hâte-toi de t'expliquer, mon bon camarade. Moufflard s'expliqua.

— Tout le monde, dit-il, occupe sa place ici ; c'est-à-dire que chacun a la sienne. Toi, Briseville, tu en occupes une et tu en gardes une autre.

Tous les artistes se regardèrent et s'aperçurent, en effet, qu'auprès de madame Briseville se trouvait une place vide et un couvert inoccupé.

Moufflard reprit :

♦— Nous sommes tous au grand complet ici"?

— Oui, oui !

— Nous n'attendons plus personne?

— Non, non!

— Ce couvert est-il en plus?

— Non, monsieur, répondit un des garçons.

— Alors qui doit donc venir, et venir un peu tard?

— Je n'en sais rien, dit chaque convive.

— Briseville doit le savoir! poursuivit Moufflard. La Briseville fut embarrassée.

— Moi , je n'en sais rien... je vous jure... je comptais bien sur une personne que je m'étais permis d'inviter... avec l'agrément de Poirier...

— Moi? demanda brusquement Poirier.

La Briseville à Poirier, en lui enfonçant un cure-dent d'ivoire dans la cuisse et cet aparté dans l'oreille :

— Tais-toi, imbécile ; mange, bois, et ne dis rien! Poirier se tut.

La Briseville poursuivit :

— Mais cette personne n'étant pas venue... je ne sais pas pourquoi ee couvert est là...

— Je le sais, moi, dit Moufflard... je continue à dire : Tremblez ! c'est un mystère, un mystère que je vais vous dévoiler sur-le-champ. La Briseville, vous le savez tous, a étranglé autrefois, — que la patrie lui en soit reconnaissante ! — un Cosaque qui logeait en garni chez elle.

— En vérité, Moufflard, dit la Briseville avec modestie, pourquoi rappeler?... folie de jeunesse... erreur de jeune fille...

— Oui, ma bonne... oui... on te pardonne... mais il est avéré qu'après avoir étranglé ton petit Cosaque. . Quel était son grade? s'interrompit Moufflard pour adresser cette question à la Briseville.

— Capitaine dans le régiment de Novogorod.

— Son âge?

— Trente-cinq ans.

— Sa taille?

— Cinq pieds dix pouces.

— Sa figure?

— Pleine d'audace et de mélancolie.

— Ses mœurs?

— Atroces.

— Très-bien ! Or, reprit Moufflard, après avoir étranglé son Cosaque de cinq pieds dix pouces, notre camarade Brisetout le jeta par la croisée.

— Mais c'est connu, connu!...

— Très-connu, Moufflard !

— Ce qui n'est pas connu de vous, continua Moufflard, c'est la croisée par où la légèreté fut commise et la cause qui la fit commettre à notre bonne petite camarade. Quant à la croisée, la voici ! s'écria Moufflard en prenant un flambeau et allant, suivi de tous les invités, vers une des por-

tes-fenêlrçs qui ouvraient sur le jardin des Vendanges de Bourgogne et par où Ton pouvait facilement apercevoir les premières maisons de la rue Folie-Méricourt. Voilà, répéta Moufflard, cette croisée historique, historique comme celle du Louvre, celle d'où Charles IX tirait sur son peuple, à en croire la Henriade.

Pendant quelques minutes, les convives de Poirier examinèrent sérieusement la croisée de l'ancienne maison de madame Briseville.

— C'est l'ombre de ce Cosaque, ajouta Moufflard, que notre camarade Briseville attend à souper ici ce soir. Cette place vide est réservée pour lui. L'entendez-vous?... il vient !

— Fou que tu es! s'écria la Briseville, tu fais peur à toutes ces jeunes filles : qu'avais-tu besoin de rappeler?...

— Je n'ai pas fini. Maintenant, reprit Moufflard, il faut que Briseville nous raconte l'histoire de ses amours avec le capitaine du Novogorod, et par quel motif de jalousie, bien naturel et bien excusable, elle fut portée à le lancer par la croisée.

— Voilà ce que je ne dirai pas !

— Pourquoi ne le dirais-tu pas?...

— tarce que... parce que... les journaux, qui disent tout ce que nous faisons et môme tout ce que nous ne faisons pas, ne manqueraient pas de donner demain à leurs abonnés, et cela ne me convient pas, l'histoire curieuse, intéressante et dramatique des amours de madame Briseville, actrice de la Gaîtë, avec un capitaine de Cosaques.

— Noos te promettons, dit Gravier, que les journaux n'en diront pas un mot.

— Allez répondre des journaux !

— Nous t'en répondons tous, dirent les plus jeunes et les plus bouillants parmi les artistes réunis aux Vendanges

de Bourgogne. Les journaux!... les journaux]... on les fait taire quand on veut.

— Certainement ! reprit un jeune acteur nommé Saint- Brice qui se trouvait là , et dont le volnay et le chablis avaient, par leur mélange, exalté le cerveau.

— Aurais-tu à te plaindre, Saint-Brice?

— 11 y a un journaliste qui aura bientôt de mes nouvelles... Il ne laisse pas passer une occasion de me brosser dans son infâme petit journal appelé le Lilas de Perse.

L'attention de Georgette s'éveilla. Elle ne fut pas seule à écouter.

— Ah! oui... dit un troisième... mais qu'est-ce donc que ce petit vermisseau de journal rédigé par des fruits secs de collège? Où ça paraît-il? où ça s'imprime-t-il? qu'est-ce qui lit ça?

— Mais vous, monsieur, dit courageusement Georgette au dernier qui avait parlé... mais vous, puisque vous l'avez lu!...

— Moi... oui... moi... parce que je lis tout... le bon et le mauvais...

— Je me promets de châtier celui-là, reprit Saint- Brice...

— C'est sévère, dit un acteur plus pacifique...

— Oui, monsieur, châtier. On rosse un valet, on bat son chien, mais on châtie un journaliste. Voyez le Dictionnaire de l'Académie aux articles chien et journaliste.

— Après tout, c'est votre affaire.

— C'est mon affaire, dit le jeune acteur en frappant sur la table avec le fond (Tune bouteille de vin de CRampagne qu'il venait de tirer du seau d^ glacé.

11 faut constater, pour la vérité de la séance, qu'acteurs et actrices, sans qu'ils eussent tous pris part à la manifestation exprimée par le jeune Saint-Brice contre les jour-

naux et les journalistes, étaient tous heureux, contents on bien aises de l'avoir entendue.

Félicien entra.

Il se fit un silence universel.

La figure honnête et calme de ce jeune homme loyal qu'on venait d'insulter dans sa profession suffit pour refroidir instantanément toutes ces colères. Il s'éleva môme une eertyine rumeur de respect à son entrée.

Il alla s'asseoir près de madame Brise vil le.

— Voilà le mystère, dit celle-ci : j'attendais monsieur. Félicien salua.

Georgette était plus pâle que sa robe de mousseline.

— L'histoire du Cosaque! dit Moufflard.

" Et tous de répéter après lui :

— L'histoire du Cosaque 1

— L'histoire du Cosaque ï

— L'histoire du Cosaque !

— Eh bien ! puisque vous le voulez, dit madame Briseville, je vais vous raconter l'histoire de mes amours avec le capitaine des Cosaques du Novogorod, et comment je le jetai du haut de mes croisées, par un beau clair de lune, à trois heures du matin. Versez-moi du Champagne!

Après avoir avalé d'un trait son verre de vin de Champagne, la Briseville dit d'un ton profondément tendre :

— Nous appellerons, si vous le voulez bien, mon Cosaque Novogorod.

— Nous le voulons bien!

— Il avait bien essayé plusieurs fois de m'apprendre son nom, mais c'était trop dur à mâcher, c'était un nom en fer. Contentons-nous donc du nom de son village : Novogorod.

— Nous nous en contentons.

— Je vous remercie. Novogorod m'aimait beaucoup, mais il m'aimait un peu trop à la manière brutale de son pays. Pour un oui, pour un non, il me battait; et pas toujours avec la main. 11 n'y a pas d'amour qui tienne longtemps devant une pareille manière de s'exprimer. Remarquez qu'il était extrêmement fort. Pendant quelques mois j'endurai avec résignation tantôt son pied, tantôt sa main, tantôt sa cravache; et j'avoue que c'est humiliant, et plus humiliant encore que douloureux, surtout de la part d'un étranger. Mais voilà qu'un beau jour la fantaisie me prend de me défendre. A un soufflet je réponds par un soufflet, et la joue aussitôt enfle à mon Cosaque ; il veut me prendre par le milieu du corps pour me renverser, et c'est moi qui l'étends de tout son long sur le parquet; 11 veut griffer, je le mords; il cherche à me soulever avec ses genoux, et mon pied le cloue à sa place. Il étouffait. S'il avait su le français, je lui aurais fait demander pardon. La Russie était vaincue.

Quand je dis vaincue, reprit la Briseville, j'exagère un peu ; mais les forces se balançaient ; un jour il était vainqueur, l'autre jour, c'était moi : au bout du compte, je ne vois pas trop ce que j'avais gagné à cette belle résistance ; nous nous battions, plus souvent, voilà tout. Plus tard, il est vrai, cette vigueur que j'avais découverte en moi ne me fut pas inutile.

Lasse à la fin de cette existence, qui cependant ne se composait pas que de coups de pieds et de soufflets ; — elle avait aussi ses bons quarts d'heure ; — je résolus d'y mettre un terme. N'allez pas croire que j'eusse la pensée de me tuer ! Je signifiai tout uniment à mon Cosaque qu'il eût à vivre de son côté tandis que j'étais décidée à vivre du mien. 11 prit d'abord assez bien la chose : je le crus du moins. Il emporta silencieusement son manteau, ses bottes,

sa lance, toutes ses bardes et sortit. Je respirai. Fausse sécurité, fausse joie! Le soir venu, j'entends frapper à ma porte, j'ouvre, c'était lui ! 11 avait réfléchi; me dit-il, en posant sur la table ses bottes, sa lance et son manteau. « Vous êtes, ajouta-t-il, une partie de la France comme je suis une partie de la Russie, n'est-il pas vrai?» Je n'avais aucune objection sérieuse à faire à cette opinion. Il continua ainsi : « La Russie s'est emparée de la France, qui lui appartient jusqu'à nouvel ordre. Eh bien ! moi je me suis emparé de vous, qui m'appartenez. C'est la même chose, c'est la même raison. Donc je vous garderai tout le temps que l'armée russe. occupera Paris. » Mon aimable Cosaque avait mis un jour entier à confire ce beau raisonnement en vertu duquel il revenait s'installer chez moi. Vous me demanderez ce que je lui répondis. Ce jour-là j'avais par hasard du monde à dîner; ce monde c'était moi et un de mes cousins, sous-officier dans l'artillerie de marine. Naturellement, il se chargea de la réponse : il prit le Cosaque par un bras, tandis que je le saisissais par l'autre bras, et, en manière de cruche, nous voulûmes le verser du haut de l'escalier. L'opération ne réussit pas. Novogorod criait tant d'ailleurs, qu'il avait attiré les voisins aux croisées et les passants à notre porte. Le commissaire de police accourut. En ce temps-là, ne perdez-pas, cette circonstance de vue, l'autorité protégeait et défendait non pas les Parisiens contre les Russes, les Bachkirs et les Autrichiens, mais tous les Kalmouks possibles contre les Parisiens. Il est vrai qu'à la sourdine nous en faisions une consommation épouvantable. On en trouvait chaque piatin une douzaine au fond du canal ou au bord de la Seine. Mais revenons à mon Kalmouk.

Mon cousin, l'artilleur de marine, lui proposa un duel à la courte pointe, qu'if accepta comme s'il eût oc-

copte une bouteille d'eau-de-vie. Je lui rends cette justice qu'il était brave autant qu'il était grossier. Dix minutes après, ils dégainaient de l'autre côté du canal, en face de mes croisées. Ils avaient planté un clou dans le mur, à ce clou, attaché une lanterne, et, à la lueur de cette lanterne, qui éclairait autant que le clou, ils ferraillèrent à m'en donner le frisson. Je ne voyais rien, mais j'entendais très-distinctement les coups qu'ils se portaient. Ils devaient être terribles. Tantôt c'était mon cousin qui jetait un cri qui m'entrait dans les chairs, tantôt c'était Novogorod qui aboyait un juron affreux. Puis je n'entendis plus le cliquetis des épées ; quelque chose de lourd tomba dans le canal : comment cela avait-il fini?

Du Champagne ! dit la Briseville à cet endroit de son récit; rafraîchissez l'historien.

Je reprends, continua la Briseville; j'entends des pas sur le terrain qui borde le mur de la maison. Quelqu'un passait sous la croisée. Était-ce mon cousin? était-ce le Cosaque? On monte l'escalier, on ouvre la porte. Novogorod entre une lanterne à la main. « I/autre, lui dis-je, l'autre? » Il sourit et me répondit : « Je l'ai enterré. » Ma première pensée fut de saisir sa longue lance et de le clouer contre la porte qu'il venait de fermer sur lui, à la manière ,des enfants quand ils piquent un cloporte avec une épingl,e dans le bois d'un volet. Ma seconde pensée fut que la partie n'était pas égale. J'étouffai ma colère, remettant à des jours plus calmes le bonheur de ma vengeance. Mais ce jour ne venait pas ; en attendant, Novogorod prenait de plus en plus un empire insupportable chez moi. Que faire pour m'en débarrasser? La violence m'avait peu réussi... La douceur n'aurait pas eu meilleur sort. La pensée me vint de l'empoisonner ; je la repoussai aussitôt, mais je m'arrêtai à celle de le faire mourir en dé-

tail, de manière à n'avoir presque rien à me reprocher.

Je m'étais aperçue que Novogorod dévorait à lui seul autant de nourriture que trois hommes robustes; il mangeait près de six livres de bœuf par jour, qu'il arrosait d'autant de bouteilles de vin. Insensiblement, je parvins à lui faire comprendre que mes revenus ne me permettaient pas de lui offrir une table proportionnée à son heureux appétit. Son amour-propre ne fut nullement blessé de mon observation. Il se contenta de deux livres de bœuf et de deux bouteilles de vin. Un mois après, je réduisis à une livre et à une bouteille sa ration quotidienne. Mon espoir était de l'affaiblir au point qu'il n'aurait plus la force de faire son service et qu'il irait chercher meilleure fortune ailleurs. J'échouai complètement dans ce premier essai. Novogorod ne devint ni meilleur ni plus maigre. Il continua à m'aimer et à me battre comme aux jours des meilleurs repas. Indignée, je lui supprimai entièrement la viande pour ne le nourrir que de légumes. Je le soumis au régime des fèves et de la salade. Un lion aurait succombé, un bœuf serait devenu poitrinaire, Novogorod ne s'en porta que mieux, son teint s'éclaircit ; il sembla rajeunir. Je renonçai à cetje vengeance de prairie. Ce monstre aurait vécu d'échaudés.

Dans mon découragement, je me rappelai que la Bible parlait d'une certaine femme, nommée Dalila, qui, voulant aussi se défaire d'un Cosaque de l'époque, lui coupa les cheveux «u ras de la tète, et qu'ensuite Samson se trouva *si faible, qu'elle lui creva les yeux. Pourquoi, me dis-je, la force de Novogorod ne résiderait*elle pas dans ses che* veux, qu'il portait trôs*longs, très*touffus et très-crépus» Une nuit, qu'il dormait près de moi, je m'emparai d'une paire de ciseaux à tondre les moutons, et, en quelques coups bien portés, j'obtins le résultat sur lequel mon der-

nier espoir se fondait. 11 se réveilla enfin! mais, au lieu de me prouver sa faiblesse, quand il s'aperçut de l'opération que je lui avais fait subir pendant le sommeil, il se livra à de tels excès sur moi, qu'il me parut n'avoir jamais été plus fort. Il me laissa mourante sous ses coups. La Bible m'avait valu cette honnête récompense. Après m'avoir pris, tout ce qui me restait, un châle, une guitare, un parapluie tout neuf, il alla les vendre, les but et ne rentra qu'à trois heures après minuit, car il rentra, le misérable !

Nous étions en hiver, l'air était très-vif; ses cheveux étaient coupés, il avait gagné une énorme fluxion. 11 éternuait, il mouchait, il fondait en eau, et ses dents lui causaient des douleurs atroces. Le lendemain, il souffrait davantage. Le troisième jour, le médecin du régiment, qui déclara que sa fluxion était causée par l'imprudence dont il s'était rendu coupable en se privant, au milieu de l'hiver, de ses cheveux, lui ordonna, entre autres prescriptions, de prendre de l'opium à forte dose afin de pouvoir dormir. Ses douleurs ne firent qu'augmenter. Il arriva un soir plus furieux que de coutume, exaspéré par les tortures de sa fluxion. Dans sa rage, il voulut me forcer à boire tout l'opium oontenu dans le flacon. Je vous laisse à penser si je me défendis. Je le repoussai, il revint sur moi ; il m'étreignit, je lui serrai désespérément le cou ; et, profitant d'une lueur d'avantage que je sentis avoir sur lui, au moment où il ouvrait la bouche pour pousser un de ces cris d'ours qui lui étaient familiers, je vidai le (la- . con dans sa bouche. « Bravo! me dit-il en m'embrassant, c'est fort, ce que tu viens de faire là. C'est un coup de maître. Pour ce soir, je te pardonne, mon hetman! » Un Hetman, c'est ainsi, je crois, qu'ils appellent leur général. Ma victoire l'avait subjugué ; mais, une heure après, l'opium l'avait tellement assoupi qu'il était comme mort.

11 n'y avait aucun motif pour croire qu'il sortirait jamais de cette léthargie de plomb. En présence de ce scélérat, qui avait déshonoré ma patrie et mangé jusqu'à ma dernière guitare, je ne me sentis émue d'aucune compassion. Il était cinq heures du matin environ ; la lune éclairait doucement les eaux peu limpides du canal ; quelques jeunes gens, qui sortaient de ces mêmes Vendanges de Bourgogne, passaient sous mes croisées. « Messieurs, leur criai-je de ma voix la plus douce, j'ai un Cosaque dont je ne sais que faire dans mon appartement... — Si madame daignait nous le jeter, me fut-il répondu, nous nous ferions un véritable plaisir de l'en débarrasser... — Vive l'Empereur! » criai-je... Vous devinez le reste... ma vertu fut sauvée !

— Trois salves infernales pour la Briseville ! s'écria Moufflard quand la nouvelle Judith eut achevé l'histoire de son Holopherne.

On fit mieux, on la couronna de tous les bouquets qui s'élevaient sur les gâteaux de Savoie, pièces montées et autres chefs-d'œuvre de la pâtisserie moderne.

L'ivresse, on le voit, était montée à un ton assez scandaleux sans avoir atteint son apogée*. Les propos, que ne retenait plus le fil déjà si fragile de la raison, s'égrenaient au hasard et s'éparpillaient. Moufflard s'était jeté aux pieds de madame Brossier, la duègue de la troupe, et, se trompant sur son âge comme il se trompait sur le sien, il lui déclarait un amour éternel à la face des bougies. Il lui baisait chaudement la main ; il la suppliait d'écouter ses vœux, de partager sa destinée. Il avait fini par pleurer à chaudes larmes.

Egalement ivre, Tintorel raisonnait sur l'art du comédien à perte de vue ; et, hallucination amusante, il répondait $vec une chaleur d'avocat à des attaques que per-

sonne ne se permettait contre ses théories. « Permettez, s'écriait-t-il, que je vous réponde. — Vous ne me donnez pas le temps de répliquer. — Vous croyez que je n'ai pas d'objections à vous faire, j'en ai douze : la première...

— Si vous m'interrompez toujours ï — Messieurs, du silence... Quant aux grossièretés, je n'y répondrai pas...

— Vous citez toujours le paradoxe de J.-J. Rousseau...

— Voyons, mettez-vous d'accord. — D'ailleurs, tel est mon sentiment, je persiste ! *

Valéry, Facteur de tant de talent et de si peu de voix, confiait à Saint-Pollard qu'il était en pourparlers avec la Comédie-Française pour jouer le Misanthrope, dernier terme d'orgueil et de folie auquel arrivent les acteurs dans leur monomanie spéciale. Comme ce rôle passe, on ne sait trop pourquoi, peut-être parce que ce n'est pas un rôle, mais une complainte assommante, pour être le plus difficile du répertoire, tous veulent tenter l'honneur de le jouer ; tous espèrent le rendre avec succès, et tous y échouent ; mais c'est le signe certain du ramollissement du cerveau chez ces malheureux. Généralement, on les efface du livre des vivants dès qu'ils ont seulement exprimé le désir de jouer le Misanthrope, c'est leur testament d'agonie.

— Oui, disait Valéry, je jouerai le Misanthrope à la Comédie-Franeaise et je serai immédiatement engagé.

— Toi ? lui répondait Saint-Pollard.

— Si je réussis, bien entendu.

— C'est différent!

— Je réussirai. Je me ferai une tête, tu verras, Saint- Pollard, tu verras !

En argot de coulisse, se faire une tête veut dire se composer, à l'aide d'une perruque et du rouge, un visage rigoureusement en harmonie avec le rôle qu'on joue. Beaucoup d'acteurs n'ont que ce talent-là.

— Oui, répéta Valéry, je me ferai une fameuse tête, et Ton verra au premier vers que je réciterai que j'ai compris ie Misanthrope d'une façon toute nouvelle. J'ai deviné l'intention de Molière, je crois même avoir dépassé son intention.

— Tu en es bien capable, murmura, par un effort de politesse, Facteur Saint-Pollard. qui, dans le fond de son âme, se disait : « Si ce n'est pas une dérision de voir un Valéry, un acteur de fer-blanc se proposer de jouer le Jtfisanthrope. »

Un acteur de fer-blanc est celui qu'on fait jouer le dimanche ou qui triple les acteurs de premier ordre dans les pièces abandonnées par ceux-ci. La troupe de fer-blanc représente la classe des parias dans l'Inde et les crétins dans la vallée des Alpes.

— Le jour de mon début dans le Misanthrope, reprit Valéry, je t'enverrai, mon cher Saint-Pollard, une loge d'orchestre ; je compte sur toi.

— Tu peux y compter, mon cher Valéry , tu entendras retentir ces deux battoirs.

Les mains, dans le langage des coulisses, deviennent des battoirs quand il est question de les employer au succès d'un artiste ou d'une pièce. La métamorphose a rarement lieu. C'est une image sans application, une métaphore oisive.

— Mon Dieu! comment vous trouvez-vous ici? dit au milieu de cet orage Georgette à Félicien, l'un et l'autre penchés sur le fauteuil de la Briseville, qui, sur un signe de sa main, avait fait quitter la table à Poirier pour causer avec lui. Tous les deux s'en étaient éloignés depuis quelques minutes.

— Je suis ici, répondit tout bas, — et la précaution était tout h fait de luxe, car qui les aurait entendus dans ce va-

carme? — je suis ici, répondit Félicien, parce qu'on m'a invité et parce que j'étais à peu près sûr de vous rencontrer.

— Ah ! Ton vous a invité?

— Oui, mademoiselle.

— Et qui?

— Je ne sais, la lettre est collective : « Les artistes de la Gaîté prient M. Félicien de leur faire l'honneur, etc. » Vous paraissez bien surprise de ce que je vous apprends?

— Oui, je l'avoue. Ah ! Ton vous a invité!

— Qu'y a-t-il donc?

— Rien... seulement..

— Pardon, mademoiselle, votre rougeur, vos réticences... Je vous en prie, parlez. C'est une peine pour moi de supposer...

— Eh bien ! je trouve étonnant qu'on n'ait pas ici tous les égards convenables pour les personnes qu'on invite...

— Je ne vois pas, interrompit Félicien, qu'on en ait manqué pour moi...

— Depuis que vous êtes ici, non !

— Avant mon arrivée, se serait-on permis?...

— Oui, répondit Georgette, dont l'indiscrétion prouvait bien son ignorance des choses de cette vie malsaine, nonseulement de théâtre, mais de notre société tout entière.

Elle ne savait pas que cette confidence... Mais elle ne savait encore rien.

— Maintenant, mademoiselle, reprit avec une véhémence toute chaude d'émotion le jeune rédacteur du Lilas de Perse, vous me devez de me dire le nom de celui ou de ceux qui m'ont insulté, car c'est ce que vous voulez me faire comprendre... On m'a insulté.

Là seulement Georgette s'aperçut de la faute commise. La pâleur de Félicien, le tressaillement de ses lèvres, ses mouvements nerveux, lui en révélèrent toute la gravité.

— Laissons cela, dit-elle; c'est un propos, voilà tout.

— On noircit avec un propos, on empoisonne avec un propos, on tue avec un propos. Qui donc a tenu ce propos? dit d f une voix qui fut presque entendue Félicien à Georgette, qui pâlit à son tour.

Elle fut surtout entendue de Saint-Brice, le jeune acteur qui avait osé parler de châtier ou rosser les journalistes. Celui-ci parut prêt à recevoir l'agression qui le menaçait. Il boutonna son habit et tourna ses regards du côté de Félicien.

— Maintenant, dit Georgette, je ne saurais plus vous dire qui a tenu le propos qui m'a paru blessant pour vous... Peut-être aussi n'était-il pas aussi blessant que je l'ai cru.. . je me serai méprise. . .

— N'importe ! qu'a-t-on dit sur moi? je veux le savoir!

— Vous êtes méchant, dit tout bas Georgette en posant sa main sur celle de Félicien.

C'était la première fois qu'il éprouvait ce doux contact. La sensation amortit l'injure. Et puis Georgette avait prononcé avec un regard si suppliant et si bon, avec un voix si jeune, si émue et si pénétrante : « Vous êtes méchant... » que la colère de Félicien s'apaisa comme si ces. paroles eussent été de la magie.

— Je ne suis pas méchant, mademoiselle, mais ma dignité...

— Votre dignité veut-elle me donner un peu d'eau glacée? lui dit Georgette.

— Ainsi, je ne puis pas savoir...

— Je vous promets, répliqua Georgette, je vous promets que, si je parviens à me rappeler ce qu'on a dit sur vous, je vous le dirai...

Ce fut au tour de Félicien à poser sa main sur celle de

Georgette, sur laquelle il la posa plus que ne le comportait

la phrase qu'il ajouta.

— Vous me promettez sincèrement?

— Très-sincèrement.

— Je voudrais que mon honneur fût désormais le vôtre. Quant à ceci, Georgette n'y comprit rien du tout; mais

elle laissa sa main sous celle de Félicien tout ardente, toute fiévreuse d'amour, d'inquiétude, de timidité.

Félicien sembla ne plus se préoccuper de l'atteinte injurieuse dont il avait d'abord si douloureusement accusé la blessure. L'amour l'avait endormi, et, au fond, mieux valait sans doute ; mais cette première leçon, que Georgette avait pour sa part reçue si complètement, ne porterait pas d'aussi heureux fruits dans Félicien à qui elle venait d'être retirée par Georgette elle-même, par Georgette éclairée tout à coup par son effroi. 11 eût été désirable, pour l'avenir de Félicien, qui eût peut-être transmis son expérience à ses confrères en journalisme, qu'il sût, fût-ce au prix d'un affront, qu'il faut le moins possible répondre aux politesses des acteurs, les premiers prêteurs sur gages en matière de courtoisie compromettante. Le gage, c'est la liberté du journaliste, c'est sa franche opinion sur eux, c'est sa plume, son opinion, son jugement, sa conscience. C'est tout ce qu'on met en gage chez eux, dont on ne peut plus disposer une fois qu'on a rompu le pain h leur table et goûté à leur sel.

Autrefois le journaliste français était, comme dit le peuple, trop sur sa bouche: ce n'était pas seulement de l'acteur qu'il se faisait le convive facile, spirituel, mais du premier charlatan qui avait besoin de l'orchestre de la presse pour faire chanter ses louanges. Il ne savait pas refuser. 11 en était aux regrets le lendemain, mais le surlendemain il recommençait; sa vie se passait entre les truffes de la réclame et les remords de sa dignité. Son ventre l'accusait quand sa tête se repentait. Ces écrivains

d'un temps dont le notre a fait justice étaient tous goinfres à voler en plein midi dans la boutique d'un pâtissier. Ils dînaient avec amour. Les faisait dîner qui voulait. On n'appelait pas cela les acheter, les corrompre; mais tout simplement les confire.

Sauf de belles exceptions, même alors, la presse française se maintenait et se conservait par le procédé Appert.

C'est cette honorable leçon qui ne put pas profiter à Félicien, Georgette devinant à quel prix il allait la recevoir. C'était un duel inévitable. Elle eut l'instinct de savoir l'écarter à temps ; mais il était tout juste temps.

— Tu vas encore me dire, murmura Poirier à l'oreille enflammée de la Briseville, que je suis un affreux tapissier, un stupide richard, un ventre doré, un imbécile; mais je ne puis me rendre compte, ma chère amie, du motif que tu as eu pour inviter cet intrus de journaliste à notre souper.

Il est inutile de remarquer que cette première phrase de Poirier à la Briseville était dite par lui au commencement de l'entretien de Félicien avec Georgette, entretien que nous venons de surprendre.

— Il n'est pas encore temps de te l'apprendre.

— Cependant, regarde, continua Poirier, ils ne sont séparés que par ton fauteuil, qui est resté vide.

. — Pourquoi est-il resté vide?

— Bon ! voilà que tu m'interroges quand je te questionne. Ce n'est pas le moyen de nous entendre.

— C'est que ma question est une réponse. Si j'ai quitté mon fauteuil, s'il est resté vide, c'est pour qu'il leur fût permis de se roucouler des choses tendres.

— Je ne le vois que trop. C'est là ton but, dis-tu?

— C'est là mon but. Ne les dévisage donc pas tant, tu vas les troubler, et le coup sera manqué.

— Quel coup?

— Veux-tu bien me regarder, Poirier!

— Hais ils se rapprochent!...

— Tant mieux ! laisse-les se rapprocher.

— Mais elle rougit.

— C'est .dans mon programme. Quand la cerise rougit, elle va mûrir.

— Elle finira par tomber, ajouta Poirier avec un soupir.

— Tant mieux encore !

— Mais dans sa bouche 1

-r- Non... mélancolique tapissier.

— Voilà leurs mains qui se rencontrent encore!

— J'y comptais.

— C'est encore dans ton programme?

— Sans doute.

— Mais regarde comme ils se parlent de près!

— Ne les tourmente donc pas ainsi avec tes gros yeux de dogue.

— Briseville, si tu m'as joué !... si tu me joues !

— J'en ai bien envie.

— Tiens ! leurs joues vont se toucher ! Il faut en finir, Briseville !

La Briseville fit faire sur lui-même un tour rapide au tapissier exalté.

— Mais je veux voir, moi !

— Pas encore...

— Je veux tout voir, te dis-je! J'ai payé assez cher ma place.

— Viens, maintenant, Poirier, ton rôle va commencer...

— Est-ce qu'il l'a embrassée?

— Après tout!... mais suis-moi, et sans affectation, si c'est possible.

La Briseville se dirigea sinueusement vers le fauteuil qu'elle avait occupé tout le temps du dîner, et, en repre- • nant sa place, elle dit tout bas, et de son ton le plus mielleux, à Félicien :

— Vous seriez bien aimable, monsieur, comme je ne veux pas rentrer chez moi à pied cette nuit, d'aller jusqu'aux boulevards et de dire au cocher d'une bonne voiture à quatre places de venir se ranger et de m'attendre devant la porte du restaurant. J'ai mes raisons pour ne pas charger de cette commission un des garçons de service...

Félicien se leva avec empressement et courut s'acquitter de la mission un peu banale dont madame Briseville le chargeait. Mais la dame ne connaissait pas les manières de cour; d'ailleurs elle avait son but en éloignant le jeune amant de Georgette ; peu lui importait la forme.

A peine Félicien quittait la salle, que la Briseville donnait sa place à Poirier, afin qu'il se trouvât tout près de Georgette, tandis qu'elle s'asseyait à la place occupée par Félicien.

Voici la comédie infernale qui allait se jouer dans cet antre, où, comme pour augmenter l'ardeur de l'atmosphère, un immense bol de punch fut apporté. Salué d'un chaleureux accueil, il fut placé au milieu de l'incommensurable table, si toutefois cette table de Gargantua avait un milieu.

La Briseville avait caché sa montre dans le creux de sa main, dans le but de se rendre compte seconde par seconde du temps dont elle avait rigoureusement à disposer pendant l'absence de Félicien.

Le punch versé et à demi bu avait embrasé la salle ; on pouvait dire que les murs chancelaient et que le plafond

était gris. Ce fut dans ce moment de trouble et de brouillard que la Briseville chercha à lier conversation avec Georgette à travers l'obstacle opaque de Poirier placé, on vient de le voir, entre Georgette et elle.

— Ce petit jeune homme est charmant, n'est-ce pas, Georgette?

— Oui. madame, répondit Georgette; mais vous le connaissez mieux que moi...

— Un peu plus, c'est vrai, mais c'est tout.

— Puisque c'est vous, je crois, qui l'avez invité pour ce^ soir.

— Pas moi toute seule... c'est au nom de tous nos camarades; d'ailleurs, tout le monde doit se féliciter... il représente la petite presse. Il est à ménager. Vraiment, il est très-bien !

Ici la Briseville regarda sa montre dans le fond de sa main, et sa parole se fit à l'instant même si sourde et si voilée, que Georgette, à qui elle continuait à parler, lui dit:

— Pardon, madame, mais je ne vous entends pas.

— Je te disais. . . reprit la Briseville.

Et elle murmura de nouveau un certain nombre de paroles qui laissèrent Georgette dans la même incertitude, le cou tendu, l'oreille attentive.

— Je n'entends pas davantage, dit-elle.

— C'est singulier, mon enfant... je parle cependant comme je fais toujours. C'est probablement ce tapage qui règne ici qui t'empêche de m'entendre.

Georgette exprima par un sourire naïf qu'elle avait à peine saisi le sens de ces dernières paroles explicatives.

— Ma foi ! tu m'entendras, s'écria la Briseville eu quittant sa place et en s'asseyant sur les genoux de Poirier.

— Bon ! dit Pollard. voyant se produire ce mouvement

familier; nous passons de l'exposition a l'action. -Place au théâtre !

— Selon le précepte, d' Aristote, se hâta d'ajouter Tintorel; Aristote, qui compte douze sortes d'expositions: l'exposition simple, l'exposition mixte, l'exposition rapide, l'exposition gradue...

— Et l'exposition sur la place du Palais-de-Justiee pour ceux qui ne savent qu'ennuyer d'après les règles, dit Houfflard. Zut, pour Aristote !

— Le tapissier est devenu fauteuil, dit Valéry, l'acteur à la magnifique extinction de voix.

— Bravo, Valéry ! il dit peu, mais il dit bien!

— Fauteuil à bras, dit un troisième.

— Mais pas fauteuil à la Voltaire, dit madame Brossier.

— Ah! charmant! charmant! je le retiens. Brossier, je te l'achète, dit Moufflard. Hais je t'ai déjà donné ma vie. l'offre de vingt-cinq louis ne pourrait guère te flatter.

— Moufflard a parlé de vingt-cinq louis!

— Qu'il les montre ! s'écria un autre.

— Je les lui achète pour cinquante louis 1

— Ah ! messieurs, dit Moufflard, ne vous moquez pas de ma noble misère, c'est toute ma poésie ! Personne nr la comprend, cette poésie... pas môme mon restaurateur. . Oh ! ne pas être compris ! . . . Vous vous étonnez tous que je donne vingt-cinq louis que je n'ai pas... mais vingwiiiq louis qu'on n'a pas et qu'on voudrait donner, avec son âme pour appoint, sont plus agréables au cœur délicat de la femme adorée que cent louis qu'on met froidement sur le marbre de sa cheminée. Pourquoi les poètes sont-ils grands?... Répondez!... Ils sont grands, parce qu'ils distribuent, les malheureux ! des lauriers d'or, des sceptres d'or, des couronnes de diamants! Et les jeunes amants, que ne donnent-ils pas à leurs maîtresses ! le ciel, la lune*

la porte de la salle. Pour arriver jusqu'à eux, il froissa, coudoya, accrocha, renversa tout ce qui se trouva sur son passage. Le voilà derrière le fauteuil de Poirier, qu'il fait pirouetter d'un mouvement de rage. Georgette, foudroyée, a disparu comme un oiseau dans la tempête. Et, quand Félicien se trouve face à face avec Poirier, il lui marche sur les pieds ; il prend son verre, hésite pour savoir quel affront il pourra lui faire ; il lui jette le contenu du verre au visage, en lui disant dans les yeux, dans Ja bouche, que Poirier hébété tient ouverte de surprise, en lui disant : « Vous êtes un voleur î un misérable ! un coquin î un lâche! Je vous ai souffleté ce soir, je vous tuerai demain matin! Voulez-vous? »

On croit peut-être-que cette formidable explosion fit sortir de leur rêve liquoreux les quarante ou cinquante convives attablés aux Vendanges, Quelques-uns en furent un peu surpris, mais ils dédaignèrent de secouer leur douce léthargie pour chercher à connaître le motif indifférent pour eux d'une pareille provocation ; quant aux autres, ils mirent sur le compte de l'ivresse générale à laquelle ils contribuaient, l'ivresse particulière de Félicien. Elle était un peu plus méchante, voilà tout. Ils laissèrent passer cette trombe.

Félicien, tout blême et tout tremblant de la colère qu'il venait d'éprouver, était passé de l'autre côté de la table, attendant qu'il plût à Poirier de se lever et de venir enfin lui demander raison.

Poirier s'essuyait le visage avec beaucoup de soin.

À la place où il était, Félicien avait devant lui, assises l'une près de l'autre, Corah la juive et Coraly. Quoiqu'il fût profondément ému, il entendit courir ce bref dialogue entre les deux belles et sombres actrices de la Gaîié :

— J'ai tout vu, disait Corah.

— Moi aussi, disait Coraly.

— C'est un cas de galère, s'il va jusqu'au bout.

— Crois-tu?

— Elle est mineure.

— Ta parole ?

— J'en suis sûre ! Il ne l'aura pas, oh ! non ! car je le menacerai...

— Tu feras bien. Et n'attends pas!

— Dès demain, continua Corah en vidant d'un trait sec un verre de Champagne qui perla ses petites moustaches.

— Moi, dit Coraly, j'écrirai à la police.

— Dont tu es.

— C'est possible.

— Il ne faut pas que cet affreux tapissier..., poursuivit Corah, qui jôta un regard oblique et fauve sur Poirier.

— Non', il ne faut pas...

— Tirons-la d'abord de ses pattes d'épicier, puis...

— Puis nous verrons, acheva Coraly en ouvrant ses narines roses sous ses grands yeux tracés au charbon.

Ici les deux femmes se regardèrent de la même manière qu'au début du souper, quand Georgette avait été sur le point d'accepter le verre d'alicante offert par la sauvage Corah.

Félicien, qui avait cru deviner dans le dialogue des deux femmes un bon sentiment exprimé en faveur de Georgette, quoique Georgette ne fût plus rien pour lui qu'une fleur déjà souillée, ternie et flétrie, Félicien se pencha sur Corah et Coraly, et il leur dit d'un accent généreux où roulaient encore des larmes de bonté, de dou-

leur, de souffrance : « Oh! mesdames! mesdames! que vous êtes nobles et bonnes de prendre part ainsi à mon indignation et de partager la vengeance qui m'anime contre ce misérable, entrain d'enlever la boue que je lui ai lancée au visage. »

Les deux femmes se regardèrent avec un excès de fureur mêlée d'un excès de mépris dont rien ne peut donner une complète idée, et elles partirent en même temps d'un éclat de rire guttural qui tenait de la bête. Cela fit froid à entendre. Il sembla à Félicien, frappé au visage de ce rire, qu'il recevait à son tour le soufflet qu'il avait donné à Poirier.

«r Décidément, je suis fou, se dit dans son âme attristée jusqu'à la mort le pauvre Félicien : je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus ce que j'entends. Tout ce que je sais, c'est que Georgette est perdue, que Georgette m'a trompé, que Georgette ne m'aime pas... que Georgette...» •

En murmurant, mêlé à toutes sortes d'imprécations, ce nom de Georgette, Félicien sortit, sans la moindre conscience de ses mouvements, du restaurant des Vendanges de Bourgogne.

— Je suis là, lui cria du haut de son siège un cocher de fiacre ; je suis là, mon bourgeois.

— Qui vous? demanda Félicien.

— Le fiacre que vous avez pris pour cette dame...

— Très-bien ! Ah ! très-bien !

— Où la conduirai-je, mon bourgeois? .

— Au fin fond de l'enfer !

— Dans Paris ou hors barrière?

Félicien passa le pont jeté sur le canal, et gagna la partie du faubourg du Temple qui mène au boulevard. 11

était plus pâle et plus défait en ce moment que s'il fût descendu de la Courtille, après une nuit d'orgie, le mardi gras.

Félicien commençait à connaître ce qu'on appelle dans les romans le doux amour, le tendre amour, le premier amour ; il éprouvait cette délicieuse émotion qui, à la longue, ôte à l'esprit son éclat et sa vigueur, au cœur son calme, aux sens leur pureté, petite vérole contre laquelle on n'a pas encore à opposer un Jenner. Il souffrait comme celui qui se noie, il criait comme celui qu'on brûle, il pleurait le long des boulevards déserts comme celui qui a perdu son trésor ; un nom revenait sans cesse à ses lèvres, un feu courait continuellement dans ses veines ; il retournait machinalement vers les Vendanges de Bourgogne, et il se hâtait machinalement de regagner les boulevards; ses jambes fléchissaient sous lui ; il voukit mourir ; il se traînait d'arbre en arbre comme un homme blessé aux reins : c'était, je le répète, le doux amour, le premier amour, qu'il éprouvait! Et l'on chante l'amour ! on célèbre l'amour ! on couronne l'amour ! Mais Dieu a puni bien cruellement ceux des instruments qui Pont plus particulièrement exalté. Le hautbois et la guitare ont été brisés. La flûte aura son tour; espérons-le.

Comme tous les jeunes gens à^leur premier amour, Félicien considéra l'offense qu'il avait reçue comme une cause de rupture entre lui et Georgette, et il jura deux choses aussi sensées l'une que l'autre : la première, qu'il ne la reverrait plus; la seconde, qu'il n'aimerait plus de sa vie. C'est sous le poids de ces deux graves résolutions qu'il rentra chez lui, avec l'intention de ne plus tourner son esprit et de ne plus diriger ses forces que vers la littérature, les beaux-arts, la poésie, ces délices du sage, qui, selon le poëte latin, n'ont pas d'infidèles retours. Ici nous

pourrions donner un démenti au poëte latin : nous aimons mieux parler un peu du Lilas de Perse.

Il y a trois époques bieii caractéristiques dans la vie éphémère des petits journaux. La première époque est celle où les rédacteurs sont payés d'avance; la seconde époque, celle où ils sont payés après la remise de leurs articles; la troisième; celle où ils ne' sont plus payés du tout. Nous avons connu une quatrième phase, mais cellelà est bien rare ; c'est celle où le directeur, réduit aux abois, emprunte à ses rédacteurs. Elle n'a jamais eu des résultats bien longs ni bien fructueux.

Comme le Lilas de Perse n'avait jamais payé ses légers rédacteurs, il ne se mourait pas de l'excès de dépense qu'ils pouvaient lui avoir causé : mais l'éditeur ébréché qui l'avait fondé, n'écoulant pas les livres empilés dans les égouts de sa librairie, ne trouvait pas un dédommagement suffisant dans les réclames et annonces gratuites dont il emplâtrait les deux dernières pages et souvent les deux premières. Le Lilas pâtissait beaucQup. Il ne paraissait plus que quelquefois. L'influence, qu'il n'avait jamais eue diminuait à vue d'œil, et ce qui acheva de la compromettre singulièrement, ce fut la promesse qu'il fit à son abonné d'augmenter du double son format, de paraître tous les jours et d'âtre imprimé en caractères neufs, signes certains d'une mort prochaine. Enfin le Lilas de Perse était très-malade. Toujours à l'affût des plus légères circonstances qui peuvent les autoriser à retirer leurs entrées aux journalistes, les directeurs de théâtre avaient déjà donné l'ordre aux contrôleurs de soulever des difficultés aux rédacteurs du Lilas. Et les contrôleurs faisaient semblant de ne pas les reconnaître, ou bien ils demandaient pour quel journal ils avaient leurs entrées. Le journal ne leur était pas bien connu... ils cherchaient

au livre d'entrées... ils priaient le rédacteur de faire régulariser sa position... Puis, d'un ton indulgent, ils finissaient par dire : Passez ! pour celte fois, passez !

Dix jours s'étaient écoulés depuis le souper des Vendanges ; et depuis dix jours Félicien n'avait pas vu Georgette, malgré son serment de ne plus la voir. Mais quelle torture que cette existence de résister sans cesse et de céder toujours; de se dire : «Non! je l'ai juré, je ne la reverrai plus ! » et de courir vers sa demeure, le cœur battant dans la poitrine, le front en sueur, l'esprit égaré. Le corps s'use à cet affreux tiraillement; il ne demande pas moins que toutes les forces de la jeunesse pour ne pas succomber sous la rupture d'un anévrisme ou l'explosion d'une apoplexie. Les romances trouvent cela charmant.

Le onzième jour, Félicien avait épuisé toutes les distractions qu'on jette dans le vide du cœur pour le combler, pour oublier ce visage qui ne vous quitte pas, pour voiler ce nom qui reparaît sans cesse. Il avait épuisé les promenades à pied, les courses à travers champs, les plaisirs stupides, qui sont quelquefois les meilleurs : comme de regarder les joueurs de boules, les joueurs de paume ; les marionnettes, les pêcheurs aux poissons blancs ; rien n'avait tué en lui ce monstre qu'on nomme le souvenir ; rien pareillement ne parvenait à lui faire paraître plus court cet affreux supplice qu'on appelle d'un nom plus mathématique, le Temps. Phénomène inouï, mais qui avait déjà été remarqué par d'autres que par lui : plusieurs fois il était parti, par exemple, à neuf heures de la place de la Madeleine ; arrivé à la Bastille, il n'était encore que neuf heures cinq minutes : il avait fait plus d'une lieue en cinq minutes. La douleur seule avait marché ; le temps s'était endormi, Oh! le temps! le temps! il n'y a que les con-

damnés à mort et ceux qui aiment qui sachent combien il va vite et combien il va lentement ! Le temps doit être l'œuvre du diable ; œuvre infernale à laquelle Dieu n'a pas encore mis bon ordre. — Qu'il y pense !

Le onzième jour, Félicien lut sur l'affiche jaune de la Gaîté que mademoiselle Georgette jouerait dans la soirée un rôle d'homme dans une revue de fin d'année attribuée à un auteur en vogue. Le premier mouvement de Félicien fut de se dire : « Je n'irai pas la voir, je ne lui pardonnerai jamais!... » Le second fut de s'objecter ceci : « Je n'irai pas pour elle si je vais ce soir à la Gaîté : j'obéis à mon devoir de journaliste ; donc je puis y aller sans faiblesse. » Et il v alla.

Il y avait foule au contrôle : un jour de première représentation, qu'on juge! Et une revue !

— Votre billet! dit le contrôleur à Félicien.

— Je n'ai pas ma stalle, répondit le jeune écrivain : sans doute on aura oublié de l'adresser au journal.

— Nous sommes bien fâchés, dit le contrôleur en tournant la tète pour répondre à vingt autres personnes; mais il nous est défendu de laisser passer sans coupon.

— Mais j'ai mes entrées : je me placerai où je pourrai. Le contrôleur, feignant d'être fort affairé, resta cinq

miroites sans répondre.

— Monsieur, dit au bout de ces cinq minutes Félicien irnté au contrôleur, je vous ai prévenu que j'ai mes entrée»...

— Mais, monsieur, je n'ai pas le temps... je vous* ai aussi prévenu...

— Vous avez bien peut-être celui de me laisser passer?...

— Mais non. vous ne passerez pas : qui êtes-vous?

— Rédacteur de Lila$\de Pêne.

— Connais pas, monsieur ! C'est, je crois, un journal de médecine?

— Non, monsieur, de théâtre, d'art, démodes et de littérature.

— Connais pas.

— Cependant depuis six mois vous recevez le journal...

— C'est possible, monsieur : vous vous en expliquerez demain avec le secrétaire du directeur. Laissez , je vous prie, le passage libre, ajouta le contrôleur.

— Ainsi vous ne voulez pas me laisser entrer? demanda Félicien, blessé au cœur du ton et des manières de remployé.

— Impossible, monsieur. Mais, je vous en prie, ne me troublez pas dans mon service.

— Vous êtes un insolent! riposta Félicien : voilà cinq francs, laissez-moi passer.

— Monsieur, lui riposta à son tour le contrôleur avec ce calme qu'ont les gens au-dessus des émotions banales de la vie, je ne veux pas avoir entendu votre propos, votre injure. Je suis un ancien militaire : un duel ne me coûte rien , et il pourrait vous coûter beaucoup. Retirez-vous , allez prendre avec votre argent une stalle au bureau, et croyez, puisque vous ne voulez pas le deviner, que j'ai reçu des ordres.

Devant ce conseil, donné d'un ton poli, Félicien se retira, et, en marchant, il s'expliqua enfin pourquoi le contrôleur s'était opposé à son entrée. Il avait reçu des ordres.

« C'est M. Poirier, l'honorable M. Poirier, se dit-il, qui me fait retirer mes entrées au théâtre de la Gaité. » Félicien ne se trompait pas.

Il prit au bureau une stalle d'orchestre et entra clans la salle.

Comme toutes les revues, celle de l'auteur en vogue, pleine de cet esprit français qui raille sans cesse, jeta le ridicule à poignées sur tout ce qui s'était fait de bon 1 , d'utile, de grand, dans le cours de Tannée écoulée. Mais quoi ï c'est l'esprit français. Il élève avec soin une statue pendant trois cent soixante-quatre jours de Tannée, et, le trois cent soixante-cinquième, il lui crache au visage et il rit.

. Georgette, sous un costume de page, arrangé avec une fantaisie délicieuse, représentait la jeune année à venir. Elle était le printemps en satin des jours à naître. Pourquoi était-elle en costume de page plutôt qu'en tout autre costume? C'était un mystère. Ce qui ne Tétait pas, c'était la forme de son corsage et de ses jambes, serrées dans un maillot rose. A moins d'être complètement nue, Georgette ne pouvait l'être davantage. Ravissement général au parterre, à l'orchestre et aux premières galeries. On prenait un plaisir fort peu littéraire à ce spectacle, dont rougissait et frémissait Félicien entre les deux bras de fer de sa stalle. Quoiqu'il se fût promis de rompre dans son cœur tous les liens qui l'avaient tendrement uni à T existence de Georgette, il souffrait à en mourir sur place de la voir prostituer son corps pudique et charmant aux regards anthropophages de ces ogres à trois francs et à cinq francs par tête ; car, ainsi qu'on le dit proverbialement , ils la mangeaient des yeux.

— N'est-ce pas, monsieur, lui dit un de ses voisins, que la petite Georgette a la jambe de Diane?

— Si j'avais un poignard, je vous répondrais, dit Félicien à son voisin mythologique, qui, prenant cette réponse faite entre cuir et chair pour une politesse, lui dit à son tour :

- Je suis charmé, monsieur, de vous trouver démon avis.

Félicien ignorait encore ce qu'est une femme de théâtre entre toutes les femmes. Il est dans l'essence divine de l'amour, pris dans sa plus sainte acception , de faire de l'être aimé un autre soi-même, et pour cela, pour arriver à cette mystérieuse assimilation , de posséder exclusivement la femme dont les rayons magnétiques et ceux de l'homme se sont rencontrés à travers les âges, les mondes, les obstacles, les barrières et tous les contraires soulevés. Tous aspirent à cet hymen de deux âmes, quelques-uns y parviennent ; les amants d'actrices jamais, parce que les actrices sont des propriétés publiques comme les Tuileries, le Luxembourg et le bois de Boulogne. Vous pouvez vous faire la douce philosophie de croire que ces jardins sont à vous, mais il faut être un peu fou ou très-grand poëte pour arriver à une complète illusion. En réalité, il n'est pas une allée , un arbre, un grain de sable, qui ne soient autant au dernier des manants qu'à vous. Ainsi de l'actrice.- H n'est pas un de ses membres, pas un de ses cheveux, pas un de ses gestes , sur lesquels n'ait des droits égaux aux vôtres le goujat qui a donné six sous pour la déshabiller du regard, la fouiller de sa curiosité indécente, la ternir de ses appréciations immondes et en rêver sur son matelas infâme. Et, rigoureusement parlant, elles sont encore plus publiques que les jardins publics ; ceux-ci du moins ferment à neuf heures; les actrices ne ferment qu'à minuit.

Le mépris dont elles sont poursuivies à travers les siècles, et auquel la civilisation n'a rien ôté, vient de là; non de leurs mœurs, qui ne sont ni pires ni meilleures que celles des autres femmes, mais uniquement de cette prostitution vague, plus hideuse que la prostitution réelle : celle-ci ne vend que le corps et dan» l'ombre; celle-là vend le corps, l'intelligence, le cœur et l'âme en pleine lumière. On ne

Vn LE LILAS DE PERSE.

étouffait, les maisons le coudoyaient ; il gagna la campagne. Alors il respira.

Ses pas l'avaient conduit, car il ne conduisait guère ses pas, du côté de la barrière de Y Étoile. Il descendit vers Ncuilly, mille fois plus joyeux et plus léger que ces promeneurs valétudinaires qui allaient et venaient dans d'élégantes voitures doublées de soie et d'ennui. Quand il releva la tête pour voir le ciel, il se trouva, presque sans le savoir, au milieu du bois de Boulogne. La nuit il avait plu, les feuilles épanouies sous le soleil de la jeune matinée riaient et pleuraient à la fois. Oh ! suave et divine folie de la jeunesse ! il disait à ces arbres, amis silencieux rangés autour de lui : «r Est-ce que vous avez souffert comme moi la nuit dernière? Mais nous sommes bien heureux, vous et moi, ce matin, n'est-ce pas? » Et les arbres agités par le doux frisson de la brise lui jetaient pour réponse des gouttes glacées et des bouffées d'air bleu au visage.

L'inquiétude délicieuse qui courait dans ses veines le poussa d'arbre en arbre jusque sur la route de Saint-Germain, et il se laissa faire sans résistance, il se laissa emporter. Non, jamais la nature, cette bonne mère éternelle, les champs, les horizons lointains, les vignes dentelées, les plaines vertes, les coteaux dorés, les claires lignes d'eau, les hameaux effeuillés entre les plis du terrain, les clochers rustiques, les chaumières harcelées par les poules perchées sur les toits; jamais toutes ces bonnes choses, qui parleront jusqu'à la fin des siècles à l'imagination de l'homme parce qu'elles sont simples, parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles sont primitives, n'émurent profondément un cœur comme fut touché celui de Félicien. 11 s'appuya contre un tilleul de la route, ferma les yeux à demi et savoura son rêve.

« Mon Dieu ! se disait-il, que ma vie serait un enchante-

ment et que je bénirais celui qui me Ta donnée, si je pouvais vivre ici aux champs avec Georgette ! Avec douze ou quinze cents francs de rente, on doit pouvoir vivre à la campagne. Et puis nous travaillerions ; je serais fermier. Je partirais le matin pour revenir à midi ; elle m'attendrait sur la porte; elle aurait un chapeau de paille sur la tête: nous déjeunerions sous un petit berceau de chèvrefeuille ; après le déjeuner, j'irais chasser, et le soir, après le souper, quand le grillon chanterait dans les herbes humides, nous lirions, l'été près de la croisée ouverte sur la terrasse, l'hiver au coin du feu. »

Plus loin, d'autres paysages, d'autres tableaux, lui inspiraient d'autres scènes de la vie rurale, la seule source vive où les poètes aient puisé jusqu'ici les écrits qui ont charmé le plus grand nombre et résisté à l'action destructive de l'oubli et du temps. Qu'est-ce que le Vicaire de Wakefield? Paul et Virginie? Werthùrf A ta la? Jocelyn? le Lys dans la Vallée? l'exaltation de la vie solitaire au milieu des beautés naturelles, des joies calmes de la campagne et des bois. Il y a là-dessous une grande leçon donnée à ceux qui cherchent le mystérieux secret du succès littéraire.

La première partie du rêve de Félicien s'acheva à sept ou huit lieues de Paris, devant une porte eh bois peinte en gros vert, sur laquelle était cloué cet écriteau banal : Maison de campagne meublée à louer ou à vendre présen- tentent, S adresser au notaire de Maisons,

Félicien était à Maisons. Qu'on juge s'il avait fait du chemin depuis sa sortie par la barrière de l'Étoile! Ses regards s'attachaient machinalement à cet écriteau, et, quand il l'eut assez regardé, la curiosité l'entraîna à poser son œil contre le trou formé par l'ouverture massive de la serrure, afin de plonger à l'intérieur*.

iU LE LILAS DE PERSE.

Une double allée de jeunes platanes se terminait, mais à distance encore assez longue, par une maison à deux étages, bâtie en briques, peu vaste, mais visiblement construite dans des conditions de luxe et d'élégance. Sans trop d'emphase, le propriétaire pouvait l'appeler mon château. '

Il était nuit quand Félicien rentra dans Paris, où se terminèrent son rêve etson églogue. Le bruit, leslumières, la foule, le rappelèrent à la réalité, à laquelle il avait échappé pendant quelques bonnes heures. Quoiqu'il fût habitué aux agitations et aux cris de cet enfer qui ne se tait ni jour ni nuit, il se demandait sérieusement, et parfois avec une indignation comique, quel horrible plaisir, quelle stupide raison pouvaient avoir tous ces braves gens-là pour vendre ou acheter du pain, des fruits, des habits, des chapeaux. Il faillit se faire une fort mauvaise affaire avec un homme qui sortait de la boutique d'un pâtissier avec un pâté sous le bras. Il lui éclata au nez. Félicien trouvait souverainement ridicule qu'on pensât à autre chose qu'à aimer dans ce monde. « Quand je souffre, quand je languis, quand j'aime, murmurait-il, il existe donc des gens qui songent à la brutale satisfaction de manger? Y a-t-il une autre vie que celle de l'imagination et du cœur? » Encore un peu, il eût ajouté : « Y a-t-il autre chose dans l'univers que moi et Georgette?»

Quelques heures après, Félicien sentit qu'il y avait autre chose. Valéry, l'acteur à la voix éteinte payée douze mille francs par an, avec feux, avait, comme d'usage, à la seconde représentation de la féerie dans laquelle jouait Georgette, arrêté brusquement la pièce par un enrouement. Un grand succès fut coupé à la racine par cette indisposition prétendue passagère de l'adorable Valéry, qui, recommençant son éternelle bouffonnerie, allait disant partout :

« Je ne sais comment vêla se fait; moi, enroué ! c'est vraiment inouï ! Cela ne m 'arrive jamais ! moi, enroué ! Taurai mangé trop chaud, j'aurai bu trop froid; je me serai trop fatigué aux répétitions; du reste, avec un jour de repos, je serai tout à fait rétabli; j'ai fait composer un sirop vert qui m'ôtera cet enrouement comme avec la main. » Nous verrons dans quelques jours le résultat de ce fameux sirop vert qui, du reste, n'en avait jamais eu aucun sur les angines dramatiques de notre illustre enroué. En attendant, il s'entoura la bouche d'un châle bleu, et, chargé d'un carrick de cocher, il alla se promener lentement au soleil des boulevards. 11 ne faisait perdre que trois mille francs par jour à l'administration de la Gaîté.

Cet accident fut cause que Félicien alla se casser le nez le soir même de sa si heureuse journée à la porte du théâtre de la Gaîté. Le théâtre faisait relâche par indisposition de M. Valéry. Où voir Georgette pour la remercier de l'envoi si gracieux de sa couronne ? Où la voir pour lui dire combien on avait pensé à elle, pleuré pour elle; pour lui raconter tous les projets qu'on avait faits à travers les bois, la campagne? On avait cueilli pour elle une pâquerette sur la terrasse de Saint-Germain; un myosotis sur les bords delà Seine, à Maisons; un* ne m'oubliez pas à Marly. Quand on rapporte de pareilles richesses, on ne remet pas au lendemain pour les donner.

Félicien courut du théâtre de la Gaîté à la maison de madame de Saint-Joseph. Là il s'arrêta. Jamais il n'avait passé le seuil de la porte. Ce n'était guère le moment de le franchir. « Elle est là pourtant, se disait-il; si je pouvais monter ces quelques marches, parvenir à cet étage où je vois luire cette lumière, je serais chez elle; ce n'est rien.. .» C'est tout, pauyre Félicien ! La vie se brise devant cet obstacle qui n'est rien; les mystères les plus compliqués,

j'26 LE LILAS DE PERSE.

les parjures, les trahisons, se combinent et se réalisent dans le creux de cette pierre en apparence abordable par tous les points et qui s'annonce au dehors par les formes les plus honnêtes. Rideaux roses, trahisons noires. Si les maisons étaient de verre, ainsi que le souhaitait je ne sais plus quel ancien philosophe, on pourrait les comparer, sans exagération, à ces immenses bocaux des cabinets d'histoire naturelle; on verrait monter et descendre des monstres de toutes les espèces et de toutes les formes, des fœtus, des reptiles; serpents, scorpions et autres chefsd'œuvre de la création. Hais Félicien était jeune, trèsjeune; il avait bonne opinion de tout ce qu'il ne voyait pas : il croyait donc à l'innocence, à la loyauté, à la franchise, à la pureté des maisons, ces grandes prostituées de pierre.

Mais sa haute estime pour ces filles de Ninive ne faisait pas qu'il entrât ce soir-là dans la maison de Georgette. a Peut-être se mettra-t-elle à la croisée, se disait-il en se promenant au pas amoureux devant la porte; peut-être sa mère l'enverra-t-elle faire quelque commission, et je la verrai...»

Pendant la première demi-heure, Félicien arpenta le pavé, ainsi que nous venons de le dire, devant la maison de Georgette, pavé inégal, boueux, crevassé : pavé de tout premier amour; on le remarqua. Il alla sur le trottoir placé de l'autre côté de la rue, il fut encore suivi du regard insupportable de cette nuée de femmes curieuses et de jeunes filles indiscrètes qui s'étonnent toujours qu'un jeune homme cherche à apercevoir du bas de la rue la femme qu'il n'a pas la facilité de voir ià-haut chez elle; qui étudient impitoyablement les pas et les gestes d'un amant sans asile comme elles épieraient les mouvements d'un voleur nocturne, « 11 aime, » se disaient-elles; eh bien!

quoi! n'aimez-vous pas aussi, n'avez- vous pas aimé, n'aimerez- vous pas un jour? Laissez donc aimer tranquillement, ou bien écrivez sur le mur : « Défense d'aimer le long de ces maisons. » Fatigué de la poursuite que lui faisaient les regards du charcutier, du charron, du boulanger, de l'épicier, des petites blanchisseuses en magasin, Félicien, de désespoir, se réfugia dans l'allée d'une maison placée en face de celle de madame Saint-Joseph . A peine s'y était-il réfugié, que le portier de ce temple hospitalier lui jeta un seau d'eau à travers les jambes, ajoutant ces paroles prononcées d'un ton grave à l'insulte qu'il se permettait: «Notre maison, môsieur! n'est pas l'observatoire des amours. » Et il ferma ensuite violemment la porte sur le dos de Félicien, qui fut poussé de cette manière polie au milieu de la rue, au confluent de deux ruisseaux. Onze heures sonnaient quand il prit la résolution de se retirer. Il adressa un dernier regard à toutes les croisées de l'appartement de madame de Saint-Joseph et gagna ensuite mélancoliquement les boulevards. <c Je la verrai probablement demain, murmurait-il; l'affiche annonce pour demain la seconde représentation de la féerie...» Comment se fait-il que, lorsque minuit sonna à tous les clochers des environs, Félicien, au lieu d'être chez lui, se trouva encore les yeux en l'air, les pieds dans la boue, devant la porte de Georgette ? Rien n'est plus simple à expliquer; il avait dit: «Je la verrai demain; » il voulait la voir aujourd'hui. Déraisonnez si vous voulez avoir raison en amour et de l'amour. 4

Si Félicien ne vit pas Georgette ce soir-là, il eut le triste avantage de voir sortira minuit et quelques minutes de la porte de sa maison l'homme qui, depuis quelques jours, l'obsédait à le rendre fou ou meurtrier... il vit sortir M. Poirier.

Poirier sortait joyeusement de la maison Saint-Joseph en sifflant l'air de la Monaco *. Félicien se plut à le suivre, car la douleur a aussi ses fantaisies, et il le vit, choisissant avec délicatesse les pavés où il appuyait ses pieds, se diriger du côté deia Bastille par les boulevards des Fillesdu-Calvaire et Beaumarchais.

Félicien suivait donc Poirier ; mais comme par instinct, romme un jeune tigre suit vaguement sur le sable l'homme ou Tanimal qu'il n'a pas encore la force de déchirer. Il éprouvait un plaisir savoureux et sauvage à marcher au milieu de ce cortège qui accompagne la vengeance, et qui en est pour ainsi dire la mise en scène : — Le silence partout, la nuit mate, les rues désertes, les maisons éteintes, une voiture qui roule bien loin, étrange voiture qui, comme le voltigeur hollandais , n'a jamais été vue par personne , le brouillard fumeux , quelques passants effarés, un corbeau qui pousse un croassement en allant d'une cheminée à l'autre. Il doublait, il triplait quelquefois le pas comme s'il eût voulu se précipiter le poignard à la main sur son ennemi; il le ralentissait bientôt, posait une main haletante sur son front et soupirait fortement. « Où sont les temps, murmurait-il, où chaque homme portait à son côté une épée? Comme je l'attaquerais! Je fondrais sur lui; il faudrait bien qu'il se défendît! Je le tuerais du moins loyalement... mais l'assassiner!... pourtant est-ce qu'il ne m'assassine pas, lui ! »

Poirier, s'animant par l'excitation même de la marche, sifflait avgc encore plus d'enthousiasme qu'au début l'air de la Monaco. Il étincelait de roulades magnifiques ; il se livrait à cœur joie à toutes les fantaisies perlées de cet air populaire, que lui renvoyaient avec une exactitude dont il s'enivrait les mille échos des rues endormies à sa droite et à sa gauche. Un instant Félicien crut que Poirier, arrivé

au plus haut degré d'exaltation musicale, allait danser la Monaco. Il s'était arrêté devant une boutique d'épicier. Félicien, qui avait eu le temps de se rapprocher sensiblement de lui, se cacha à deux pas derrière un arbre. Le folâtre tapissier ne dansa pas. Il tira de sa poche un papier de forme carrée , et il chercha à le lire à la lueur de la lanterne allumée au-dessus de la boutique. Il ne fit que le parcourir ; il voulait s'assurer que l'adresse était exacte, car c'était évidemment une adresse. Poirier s'était dirigé vers une fioîte aux lettres percée dans la porte de l'épicier. Il fit encore un pas, avança la main... Un aimant de haine attirait si intimement Félicien vers Poirier, que le jeune amant de Georgette en était venu au point de ne plus supposer chez le tapissier mi geste, un mouvement, un acte, qui ne fût fait contre lui. 11 jeta brusquement son bras devant celui de Poirier, saisit ce que sa main tenait, et s'enfuit en l'emportant. Ce n'était pas seulement une lettre, mais deux lettres qu'il volait. Le tapissier cria de toutes ses forces : « Au voleur!» Félicien était déjà à deux cents pas; au second cri, il était chez lui.

« Après tout, dit Poirier, revenu de sa surprise, ces deux lettres ne renfermaient pas des billets de banque ; je les récrirai en rentrant. » Et il reprit :

A la Monaco, L'on chasse et l'on déchasse,

À. la Monaco, I/on chasse comme il faut.

La première des deux lettres qu'ouvrit Félicien contenait... Mais, avant de dire ce qu'elle contenait, n'oublions pas de dire aussi que Félicien, peu habitué à ce genre de vol, avait apporté chez lui une émotion terrible, suite naturelle de son incroyable action. Ses mains tremblantes

ne parvenaient pas à briser le cachet ; la lettre glissait, fuyait de ses mains : il recommença cinq fois rie suite. C'est que cette lettre renfermait infailliblement des faits particuliers à- Poirier et à Georgette, à Georgette et à lui Félicien, à lui Félicien et à Poirier. Qu'allait-il apprendre? — Oh! qu'allait-il apprendre? — Voici ce que lui révéla la première lettre dont il viola le secret; voici enfin ce que Poirier, l'infâme Poirier, osait écrire :

« Mon cher monsieur Trottebas,

« Veuillez passer chez moi le 15 courant, je vous prie, pour mettre mon vin en bouteilles. J'ai reçu trois feuillettes de màcon vieux et une pièce de bordeaux 1848. — Tout est collé. Apportez seulement trois cents bouchons, car j'en manque, et deux paquets de lattes. Voilà tout.

<( Mes amitiés à madame Trottebas.

« Isidore Poirier.

« A M. Trottebas, tonnelier, rue Poupée. »

Devant cette splendide mystification, Félicien baissa tristement la té*te. Poirier écrivait à son tonnelier ! Poirier voulait qu'on mît son vin en bouteilles! Le jeune homme furieux avait découvert cet immense secret, a I-a vie n'est donc, s'écria-t-il amèrement et d'une voix ironique qui faillit éteindre sa bougie, la vie n'est donc qu'un tas de violences, de déceptions, de lâchetés et de sottises? » Oui, aurait-il pu se répondre, s'il eût commencé ainsi sa phrase : La vie amoureuse...

Son découragement était si lourd, si accablant, qu'il sembla manquer de force pour rompre le cachet de la seconde lettre volée :il le rompit pourtant. Voici ce qu'il lut

dans cette autre lettre écrite par Poirier, et dont les lignes supérieures portaient ces mots qualificatifs :

« Monsieur Désormeaux, ancien professeur de déclamation au Conservatoire, sergent-major dans la 2 e légion, 2 e bataillon, 2 e compagnie. %

« Mon vieil et bon ami.

« J'ai découvert un trésor, et ce trésor des liespérides, je compte le faire passer de mes mains dans les tiennes, si tu en comprends comme moi la valeur. Mais comment n'en sentirais-tu pas tout le prix, toi, le maître dans Part de former des Glios et des Polymnies pour la Comédie- Française? J'en aï déjà trop dit pour avoir besoin d'ajouter, mon vieux Désormeaux, mon ancien sergent-major, 2 e légion, que le hasard a mis sur mon passage une jeune fille — imagine-la aussi jeune que tu voudras — belle, intelligente, à sa première aurore, pleine de mille belles dispositions pour l'art dramatique, l'«rt sacré des Racine et des Boileau. Ses débuts sur une scène secondaire ont laissé entrevoir ce qu'elle sera un jour. Je sais que tu ne fais pas grand cas de ces succès de boulevards, et c'est aussi pourquoi, mon digne et pur classique, mon excellent sergent-major, je veux la faire présenter .par toi à tes collègues du Conservatoire. Je compte avant tout, et je pourrais dire uniquement sur ta recommandation pour qu'elle soit accueillie par eux avec les égards dus à si bon droit aux espérances qu'elle donne. Mon vieux Désormeaux, tu ne me refuseras pas ce service. D'ailleurs, ne seras-tu pas glorieux de te dire un jour : «Cette élève de la nature, de Thalie et de Melpoméne, c'est moi qui l'ai introduite par la main dans le temple auguste de Molière ; » Molière qui a dit : Castigat ridendo mores. On sait encore son latin, mon

vieux Désormeaux ; et pas trop mal sa mythologie. Ainsi, demain, c est convenu, je te présenterai sur le coup de midi, entre la poire et le fromage, cette jeune prêtresse des muses : oui, je vetix qu'elle te doive les cyprès toujours verts destinés à ceindre son front. Compte, du reste, sur moi pour rafraîchir ton meuble en crin qui doit avoir bien souffert, s'il n'a subi aucune réparation depuis dix-sept ans. Ma protégée s'appelle Georgette. Tu la verras, tu en seras enchanté. Auprès d'elle, Euterpe et Uranie ne seraient que de simples figurantes à cinquante centimes. A demain donc, à midi. Si tu me demandais l'intérêt que je prends à cette enfant, interprète à venir des Crébillon et des Bajazet, je te répondrais tout uniment, mon vertueux Désormeaux, 2 e légion, 2 e compagnie, que c'est une orpheline dont je veux faire un jour mon héritière. Je la destine à être la première Antigone de France. Mes moyens me le permettent. Tu n'as rien à dire à cela, n'est-il pas vrai? Et je le dis, moi, parce que je sais que tu as toujours été si sévère, si rabotetfx, sur la chose de la vertu, que tu ne manquerais pas de me questionner demain en long et en large sur l'intéressante et frêle corybante dont je te ferai hommage. Adieu, grand prêtre de la belle littérature, ancien professeur du Conservatoire, ancien sergent-major, 2 e légion, 2 e bataillon, 2 e compagnie, et officier de la Légion d'honneur depuis la création.

x Ton ancien ami et confrère dans la garde nationale, 2 e légion, 2 e bataillon, 2 e compagnie. *

v? Isidore Poirier. »

A travers ce galimatias mythologique, Félicien distingua sans effort d'esprit la part que s'arrogeait Poirier dans l'avenir de Georgette , et il en conclut que le besoin et la

reconnaissance allaient enchaîner plus que jamais celle-ci à cet homme immoral. Elle devenait son obligée du moment où elle acceptait de sa main — et comment refuser? le bénéfice d'une éducation destinée à être un jour sa profession, son existence, et conséquemment la garantie de son bonheur, car, sauf quelques rares exceptions, le bonheur, au milieu de notre société exigeante, difficile, est le résultat de ce qu'on peut et de ce qu'on sait. La corruption de Poirier prenait donc un caractère méthodique. Le tapissier s'arrangeait pour mettre de Tordre dans ses affaires d'immoralité, absolument comme il en apportait dans ses affaires de commerce. Il tenait le vice en parties doubles. Du reste, il est très-ordinaire à Paris de voir des négociants, des banquiers, des commerçants en tous genres et même de fort petits commerçants, se conduire avec cette honteuse régularité dans leurs intrigues amoureuses. Ils s'imposent le devoir d'élever les jeunes filles qu'ils arrachent à la sainteté du foyer domestique pour en faire leurs maîtresses. Leur argent fournit à la dépense d'un professeur de chant, d'un professeur de français, d'une maîtresse de piano. Quelques-uns poussent la magnificence de leur vice jusqu'à leur donner un professeur d'anglais. Souvent, par une heureuse réaction, — elle est même assez fréquente, — ces tristes privilégiées d'une instruction mal inspirée recueillent de ce défrichement intellectuel des idées morales et des ressources qu'elles font tourner plus tard à l'avantage de leur conduite régénérée. Elles ont le bonheur de rentrer dans la société par le noble et beau chemin du travail. On les reçoit demoiselles de magasin , dames de comptoir, contrôleuses dans une foule d'administrations; beaucoup d'entre elles se placent même comme sous-maîtresses dans les pensionnats ou passent à l'étranger pour faire des éducations.

Oui, Poirier songeait, on le voit, à 1 établissement de Georgette dans le monde dramatique, dans un monde mal établi »lui-même si Ton veut , mais fort honoraire pour tous ceux qui s'y conduisent comme une foule d'artistes que nous serions peu embarrassés de nommer. Ce nouveau coin de douleur, coin de fer et triangulaire, pénétra dans le cœur de Félicien ; une lumière en jaillit aussitôt dans cet esprit ardent et clair; et cette lumière était une vérité, est une vérité, devrions-nous dire, car elle menace de devenir éternelle, si le mouvement qui emporte la société ne change pas de caractère ; cette vérité est que l'amour est devenu un luxe; et ce luxe, lés riches seuls ont le droit de se le procurer, puisqu'il s'achète, puisqu'ils l'enlèvent à prix d'argent à ceux qui voudraient l'obtenir pour rien : lutte impossible, victoire assurée d'avance à l'or. Et qu'on le croie bien, ce n'est pas le riche que nous condamnons : il a ceci comme il a cela : ce n'est pas sa faute, bien moins encore son crime. La faute en est à certains sentiments primitifs qui se permettent de survivre aventureusement à un ordre de choses écroulé. Un déluge a passé là -dessus comme sur l'ancien monde, sur le monde des plesiosaurus : le jeune archer, le blond sagittaire , l'amour d'Homère, d'Anacréon, d'Héloïse, même de Manon Lescaut, subsiste comme un être antédiluvien. Fondez-lui , un musée; il est temps; vite! Créez pour lui un conservateur. Oh ! oui , croyez-moi , le grand Pan est mort! 11 n'y a plus d'amour, il n'y a plus d'amour! Il y a d'un côté des caprices, des goûts, des nuances, des fantaisies, des besoins; de l'autre, de la jeunesse, de la beauté, des attractions infinies, mais aussi la misère, l'impuissance de toute ressource, la stérilité de toute industrie, le cri de toute privation. L'or dit impérieusement de sa voix jaune et bilieuse : « Viens 1 » Et la beauté

et la jeunesse répondent : «Non! » — Mais elles y vont.

Félicien prit convulsivement sous son oreiller les pâquerettes, les ne m'oubliez pas et les myosotis qu'il avait rapportés de Marly et de SainuGermain, les mit dans sa bouche, et, après les avoir mâchés avec rage, il les avala. « Folie absurde que tout cela 1 dit-il ensuite en tirant la couverture de son lit sur ses épaules. Les myosotis, les pâquerettes et toutes les fleurs symboliques ont été créées pour être mangées par les moutons, les moutons pour être mangés par nous, et nous par les Poirier... » Il s'endormit en serrant son drap entre les dents.

Le lendemain, sur le coup de midi, ainsi qu'il l'avait dit dans son style si élégant, Poirier sonna à la porte de son ami Désormeaux, ancien professeur au Conservatoire, ancien sergent-major dans la 2 e légion, dans le 2 e bataillon, dans la 2 e compagnie.

Si M. Désormeaux était appelé à figurer d'une façon quelque peu notable dans cette étude des mœurs du théâtre au dix-neuvième siècle , nous nous arrêterions ici pour peindre ses traits et son intérieur. Hais il ne nous apparaît qu'au troisième plan ; et, vu à cette distance, à moins que d'outrager les lois de la perspective littéraire, aussi respectable à nos yeux que la perspective linéaire , nous ne pouvons pas lui donner cette importance. Et pourtant l'ex-professeur mérite qu'on lui fasse une place, il mérite qu'on l'écoute, quoiqu'il parle lentement afin de ne pas éçorcher sa belle diction , il mérite surtout qu'on profite de son expérience.

Le coup de sonnette de Poirier le trouva versant son café à la chicorée dans le lac paisible de sa crème.

— Ali ! te voilà. Poirier... entre donc et prends un siège.

— Gomme Cinna à Auguste, répliqua Poirier.

— Non, comme Auguste à Cinna, dit Désormeaux.

— C'est la même chose...

— Non pas! non pas!

— Au fait, ça m'est égal.

— Dis plutôt cela.

— Puisque nous voilà sur le chapitre de la tragédie, reprit Poirier, parlons de l'affaire qui m'amène chez toi.

— Tout de suite?... tu veux en parler immédiatement?

L'ancien professeur eût préféré prendre d'abord sa tasse de café à la crème.

— Hais comme tu voudras, Désormeaux ; si tu aimes mieux...

— Soit... parlons-en, dit Désormeaux- résigné : quel âge a cette mademoiselle Henriette?

— Georgette, elle s'appelle Georgette... elle a quelque chose comme seize ans. Un peu plus, un peu moins...

— Oui. Et tu m'apprends dans ta lettre qu'elle est jolie...

Poirier, en se mouchant avec bruit dans un foulard amarante :

— Un $stre tombé des cieux.

— Les astres ne tombent pas.

— Je veux bien. Enfin, elle est très-jolie...

Après avoir avalé quelques lampées de café, Désormeaux, qui avait abaissé son bonnet et relevé ses lunettes, demanda :

— Et qui sera chargé, dis-moi, de l'accompagner au Conservatoire?

— Sa mère quelquefois.

— Tu m'as écrit qu'elle est orpheline.

Poirier venait d'avaler de travers.

— Tu sais... il y a des orphelines... qui... dont les mères...

— Il n'y a pas d'orpheline avec une mère, répliqua Désormeaux ; entendons-nous. Est-elle ou n'est-elle pas orpheline?

Le morceau- avait de la peine à couler.

— Elle l'est et elle ne l'est pas. La conduite de sa mère. .. autant dire... mieux vaudrait qu'elle n'en eût pas. Bref! elle est moralement orpheline. As-tu compris?

— Cependant il faut bien que quelqu'un la conduise aux cours du Conservatoire, dit encore Dësormeaux.

— Je chargerai de ce soin quelque gouvernante, quelque femme respectable.

— Oui, une femme respectable... infiniment respectable, murmura l'ex-professeur Dësormeaux en étalant du beurre sur sa longue tartine, une tartine en forme de pirogue : un enfant aurait pu s'y embarquer.

— Es^tu content de ma réponse, rigide Dësormeaux?

— Oh ! moi... cela m'est tout à fait indifférent au fond, répondit Dësormeaux en dévorant la proue de la pirogue.

— Nous disons donc une femme respectable, répéta Poirier.

— Cette femme respectable, je dois t'en prévenir, dit Dësormeaux, restera dans une pièce voisine pendant que ta jeune fille prendra sa leçon.

— Je le pense. Je ne vois pas... balbutia Poirier... ce que cela peut faire...

— Ah! tu ne vois pa&.. ah! tu ne vois pas, dit une seconde fois en chantonnant, en mangeant sa tartine, le vieux Dësormeaux.

— Que veux-tu dire?

Les lunettes de Dësormeaux se braquèrent sur les gros yeux ronds de Poirier...

— Je dis...

Le professeur s'arrêta pour remuer le sucre qu'il venait de précipiter dans le fond de son café à la crème, quoiqu'il fût déjà sucré.

— Eh bien ! que dis-tu, Désormeaux ? que prétends-tu dire?... tu pèses tes paroles; tu fais des points d'orgue...

— Je vais te réciter une fable, mon camarade.

« Désormeaux radote, pensa Poirier. Il me parle de fable maintenant! »

— Si tu me récitais ta fable une autre fois?... j'aime les fables, mais à leur place... et il me semble...

— Ah ! tu n'aimes pas... préfères-tu la vérité à la fable?

— Je préférerais parler du Conservatoire et de Georgette. si cela t'était égal.

— Soit.

— Connais-tu Timon, l'acteur ?

— Qui ne connaît pas cet acteur? c'est mon acteur. Est-il beau dans les Templiers, quand il dit...

— Il n'a jamais joué les Templiers.

— C'est égal, il est très-beau. Mais, à propos, Timon est professeur au Conservatoire... il est en position de nous servir... c'est un de tes collègues... tu pourras lui écrire... voilà notre affaire !

Désormeaux arrêta Poirier en frappant avec sa cuiller sur le bord de la soucoupe : c'était un appel à son attention.

— Dis-moi, avec qui vit Timon en ce moment? demanda-t-il au tapissier. #

— Avec sa femme, qui est la cousine de chose... tu sais bien... • »

— Ce n'est pas sa femme, répliqua Désormeaux, e'est une de ses élèves...

— Cette belle madame Timon n'est pas...

— Elle n'est pas madame Timon.

— Celle qui a de si beaux bras dans Zaïre?

— Tu veux dire dans Hermione.

— Zaïre ou Hermione, c'est la même chose.

— Non pas ! s'il te plaît : non pas !

— Ah! il vit avec une de ses élèves. J'ignorais... sapristi — un professeur! .

— Avec deux de ses élèves, ajouta froidement Désormeaux, en avalant la poupe de la pirogue au beurre.

— Deux !

— Deux.

- 1 - Du Conservatoire?

— Du Conservatoire.

— Quel gaillard !

— Il en a encore quelques-unes en ville.

— Que me dis-tu là, Désormeaux? C'est à y réfléchir. Livrer de jeunes filles... diable ! après tout... un loup ne fait pas la ménagerie. Nous nous arrangerons pour que Timon ne soit pas le professeur de Georgette. Nous lui en donnerons un moins jeune. Voilà tout.

— Le vieux Saint-Marin, par exemple.

— Voilà mon homme ! s'écria. Poirier; c'eM toi qui l'an nommé î comme dit Crébillon. .

— Non, Racine.

— Racine... Crébillon... ce sont deux rues qui se tou- chent. Ce n'est pas la peine... passons. Nous arrêtons donc que nous donnerons le vieux Saint-Marin, du Conservatoire, pour professeur à Georgette. Me voilà rassuré. Ah! quel acteur que ce Saint-Marin ! quelle finesse, quel jeu, quelle verve, quel goût, dans le nouveau répertoire !

— Il ne l'a jamais joué.

— Dans l'ancien. Là n'est pas la question.

— Tu connais, dis-tu, Saint-Marin, dont je suis loin,

d'ailleurs, de vouloir affaiblir les mérites. Tu le connais bien t.. .

— Si je le connais!... répondit Poirier; je l'admire !... C'est moi qui ai posé le mois dernier tous les rideaux de son appartement. Quel intérieur charmant ! J'ai vu sa femme... du moins à l'autorité qu'elle a dans la maison, j'ai pensé...

— Sa femme est en Russie, interrompit Désormeaux en faisant un pli à sa serviette pour essuyer ses lèvres.

— Depuis peu? demanda Poirier, car...

— Depuis vingt ans, riposta Désormeaux.

— Ah ! ... et pourquoi ?. . . mais tu m'étonnes. . .

— Il la rouait de coups.

— Pas possible... non, ce n'est pas possible!... Il n'y a qu'à voir les quatre délicieuses jeunes filles qui sont avec lui , ses quatre enfants. . .

— Saint-Marin n'a pas d'enfants.

— Il n'a pas d'enfants I... Mais ces quatre jeunes filles?... Je devine, ce sont ses nièces. En effet, elles lui ressemblent.

— Ce sont quatre de ses élèves du Conservatoire, qui ne sont ni ses filles, ni ses nièces, mais...

— Malédiction! s'écria Poirier; malédiction!

— Exclamation de mauvais goût. Poirier, vous fréquentez donc les théâtres des boulevards?

* — Mauvais goût ou non ! dit Poirier, ces quatre jeunes filles ne sauraient être ses maîtresses; car c'est ce que tu veux dire?

— C'est ce que je veux dire.

— Désormeaux! Désormeaux !

— Poirier ! Poirier ! s

— Allons donc ! allons donc !

— Mais tu ne sais donc pas ! toi qui t'étonnes de si peu ou pour si peu, — l'un et l'autre, selon Noël et Cbapsal,

peut se dire ou peuvent se dire, — tu ne sais donc pas que le vieux Saint-Marin prélève sur chaque jolie élève qui lui est confiée, à moins d'un miracle de surveillance, le droit du seigneur? Tu ne sais donc pas que cet homme, déjà au bord de la caducité, ne protège une élève, ne lui prête l'inutile appui de ses leçons, ne lui ménage un début au théâtre qu'autant... Mais tu ignores donc ce que tout le monde sait à Paris?... Où vis-tu donc? dansla banlieue? Où passes-tu ton temps? ,

— Beaucoup au théâtre de la Gaîté.

— On est donc bien honnête dans ce pays?

— Pas tant que cela, répondit Poirier, mais, enfin, achevons.

— J'ai achevé : voilà ce qu'est Saint-Marin, dit Désormeaux en se résumant, le grand acteur, l'illustre professeur du Conservatoire que tu veux donner à Georgette parce qu'il est vieux.

f — Eh! fichtre! donne-m'en un jeune, très-jeune alors, reprit Poirier, indigné qu'on eût de si mauvaises mœurs. — 11 n'y en a pas de jeune.

— Mais ils ne sont pas tous comme Timon et Saint- Marin?

— Non... .

— Tu dis bien faiblement ce non...

— C'est que je ne connais pas tous ceux qui ont remplacé les professeurs de mon temps; je n'oserais pas t'affirmer.. je doute...

— Ton doute n'est guère rassurant, sais-tu ?

— Tu n'as pas voulu de ma fable, je t'ai servi la vérité sur mon assiette. Décide-toi maintenant d'après tes propres lumières, mais, pour moi, je ne te dirai jamais...

— Mes propres lumières.., mes propres lumières.., Ré-

solûment Georgette n'ira pas aux cours du Conservatoire, dit Poirier excessivement agité. Non î non ! non !

— Et pourquoi ?

— Pourquoi, me demandes-tu? après* ce que tu viens de ro'apprendre... Pourquoi?... Voilà qui est naïf!

— Tu es donc bien vertueux, Poirier? dit le professeur Désormeaux, toi que j'ai connu ...

— Eh ! non, je ne suis pas vertueux, sacrebleu ! s'écria Poirier jeté hors des gonds par la colère et le désappointement; mais je ne suis pas si corrompu que tous ces professeurs du sérail du faubourg Poissonnière et d« la rue Bergère. On leur en conduira par la main, des odalisques ! — Non, je ne suis pas si corrompu... Adieu!... ils n'auront pas Georgette. . . non ! ils ne l'auront pas î ... Je te remercie, Désormeaux ! je ne les remercie pas, efix ! oh ! fichtre non ! murmurait-il encore en s'en allant... Je ne suis pas si corrompu ! soixante-cinq ans au moins... quatre maîtresses à domicile... et peut-être beaucoup en ville et à la campagne... mais je me ferai professeur sur mes vieux jours: — professeur au Conservatoire (1),

Valéry n'ayant pas recouvré la voix le lendemain du jour où il avait été pris de ce fameux enrouement, ni le surlendemain, ni huit jours plus tard, malgré l'absorption des sirops les plus diaprés, l'administration de la Gaîtê fut forcée de songer à le remplacer dans la féerie. Elle perdait déjà quarante mille francs à cause de lui, sans compter la perte plus grande de la vogue, la vogue, qu'on attrape si difficilement, qu'un autre théâtre est toujours si prompt à saisir au vol, sorte d'ivresse plus légère encore

(1) Le Conservatoire, tel qu'il est constitué aujourd'hui, se défend tout seul contre les critiques du professeur Désormeaux. D'ailleurs le vieux professeur, comme le sujet de mœurs que nous traitons ici, appartient à un autre temps. Celte explication doit suffire.

que celle du vin de Champagne au cerveau du public. Pourtant, il n'était pas impossible qu'elle revînt : la pièce était réellement bien faite, elle était vive, pimpante, gaie, spirituelle, semée de jolis airs. L'illustre enrouement fut donc remplacé, mais avec des précautions infinies. Ou chercha parmi la troupe le jeune -premier rôle le plus effacé. De cette manière Valéry n'éprouverait aucune contrariété jalouse. On voulait bien recoudre le succès déchiré, maison tenait à faire dire aussi : « Ah ! si Valéry avait continué à jouer le rôle ! ah ! pourquoi Valéry a-t-il été forcé d'y renoncer? Quel artiste que ce Valéry! » Le public, à la yérité, n'exprime pas ordinairement tant de regrets, mais on voulait que Valéry eût le droit de les prêter au public. Valéry n'eutquetrop ce droit. On va le voir.

Le rideau se leva sur la reprise de la féerie. Nous abrégeons les incidents. Le plus grave de tous fut que le public, irrité jusqu'à l'injustice de la médiocrité du remplaçant donné à Valéry, siffla comme une foret de serpents depuis le second tableau, nous ne dirons pas jusqu'au dernier, il aurait fallu que la pièce allât jusque-là, mais jusqu'au onzième ; et la féerie en avait trente-trois ! C'est au onzième que la brise, devenue orage, puis tempête, se changea en ouragan. Que Valéry devait être content! L'âme de ce grand artiste s'épanouissait sans doute à ce beau résultat de la soirée. Vainement le sous-régisseur essaya de calmer les flots; vainement le régisseur luimême, après des saluts que des montagnes lui auraient rendus .tant ils étaient profonds et respectueux, essaya-t-il à son tour d'apaiser ce cataclysme épouvantable, Ce bon public, notre juge éclairé, toujours juste, toujours impartial, ne voulut rien entendre. Le juge éclairé imita l'âne qui brait, le juge impartial lança à toute volée des banquettes sur la scène à la tête des acteurs»

Que faisaient les acteurs pendant ce temps-là? Ils faisaient ce qu'ils font toujours, ils perdaient la tête ; excepté pourtant ceux qui ne jouaient pas dans la féerie. Ceuxlà étaient bienheureux; ils nageaient dans des flots de crème odorante. Leur contentement faisait la planche. Bien n'égale la joie féroce, à peine contenue, qu'un acteur ressent malgré lui à la chute d'une pièce dans laquelle il ne joue pas, dans laquelle il aurait dû jouer; et quelle est la pièce dans laquelle son talent ne l'appelle pas à jouer? 11 n'en existe pas. Quant aux autres acteurs de la Gaîté, pâles, décontenancés, ils montaient à leurs loges, descendaient au foyer ; ils ne savaient que penser, ils ne savaient que dire; une pièce dont le succès, il y avait à peine un mois, avait été si grand ! Ils interrogeaient le directeur : devaient-ils se déshabiller? continuerait-on? ne continuerait-on pas? Mais le directeur était incapable de répondre. Il parlait tout bas au commissaire de police, le commissaire de police à ses agents, les agents aux claqueurs, les claqueurs parlaient de cabale. Quarante personnes par minute montaient et descendaient tumultueusement par ce redoutable escalier dont nous avons déjà parlé, qui conduit delà rue Basse au théâtre. Ce fut par cette échelle noircie par la fourmilière dramatique que Félicien, chassé, on s'en souvient, par Poirier du paradis des coulisses, se glissa jusqu'au foyer des acteurs et tomba en plein désordre. Il était immense ; personne ne reconnaissait plus personne. Cependant Félicien reconnut la Briseville qui, montée sur un tabouret, traitait en ce moment le public comme elle traitait autrefois son cher Cosaque, joignant des gestes expressifs à sa profonde vénération pour lui. Il aperçut aussi la Saint-Joseph, dont le costume, non moins hésitant que la soirée, appelait aussi l'attention du commissaire de police.

— Mais qu'y a-t-il? demanda de la porte du foyer une voix fraîche, une voix à laquelle personne ne pouvait faire attention dans ce trouble effroyable. J'étais dans ma loge... On est venu médire...

Félicien, au courant des événements, allait répondre :

— Il y a...

— Monsieur Félicien!... vous! interrompit Georgette.

— Mademoiselle Georgette !

— Que se passe-t-il?... Est-ce^ue le feu?... Apprenezmoi...

— Venez dans ce coin... je vous le dirai... ici nous ne pourrions pas nous entendre. . .

Le coin était déjà pris par un groupe agité comme Veau autour d'un récif.

Georgette donnait la main à Félicien, qui l'entraînait.

— Venez dans ce couloir... nous serons sans doute plus libres...

Il y avait foule compacte dans le couloir.

; — Allons encore plus loin, peut-être pourrons-nous...

Ils mirent involontairement le pied sur l'escalier, à force d'aller plus loin. Là, un flot les poussa, un autre flot les poussa plus bas encore ; ils descendirent tout l'escalier sans s'en douter ; sans s'en douter aussi ils se trouvèrent dans la rue ; il pleuvait, il pleuvait à torrents.

— Montez, mes artistes, montez ! il n'est que temps! leur cria un énorme cocher breton qui les saisit tous les deux par le milieu du corps et les poussa de vive force dans son fiacre, dont il ferma sur eux la portière.

Il les avait vus descendre; c'était évidemment pour s'en aller; on ne s'en allait pas à pied d'un temps pareil; — trop heureux de trouver un fiacre ! — il les avait emballés dans lé sien.

— Où faut-il vous conduire, mes artistes?

— Mais, cocher...

— Vite! je ne puis rester là, les sergents de ville nous le défendent.

— Mais, encore une fois, cocher...

— Je comprends, dit le cocher en grimpant sur son siège; droit devant moi et au pas : suffit! allez, la Grise ! allez, la Blonde! Roulez !

Le fiacre était déjà sur le boulevard, la proue tournée vers la Madeleine. #

Jamais amants furent-ils plus largement favorisés ? Passer tout à coup de l'impossibilité .absolue de se voir au tête-à-tête le plus intime qu'ait inventé la vie parisienne ! Et qu'ils en avaient à se dire '....Ils étaient arrivés au milieu des Champs-Elysées qu'ils ne s'étaient encore rien dit. Chacun d'eux semblait voyager de son côté. Le bonheur, la surprise, la rareté de la situation, Tétourdissement, leur avaient ôté la conscience de leur bonne fortune. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre ce que cela voulait dire. Ce ne fut que plus tard, lorsque le vaste silence de la promenade et la fraîcheur de Téloignement de toute habitation frappèrent Georgette, qu'elle comprit la bizarrerie et le danger de sa position.

— Où sommes*nous, dit-elle d'une voix émue... ou sommes-nous, monsieur Félicien?

— Je ne sais, mademoiselle..» moi-même...

— Nous ne sommes plus à Paris! C'est la campagne : je Vois des arbres*

— La campagne? s'écria Félicien. . k En effet... nous sommes, je crois...

— Mais demandez à cet homme qui nous conduit.», descendons... informez-vous!. ■..

— N'ayez pas peur...

— Je n'ai pas peur, sans doute... mais j'ai peur».»

— Comme vos mains sont tremblantes !

— Je vous en supplie... ramenez-moi : oh ! ramenezmoi...

— Cocher I cocher! dit Félicien, mais où sommes-nous donc?

— Rond-point de l'Étoile, mon artiste : bientôt route de Neuilly.

— Mais je ne vous ai pas dit... ,

— C'est parce que vous ne m'avez pas dit... que vous êtes ici...

— Mais je ne veux pas être ici!... Pour qui nous prenez-vous?... dit Félicien avec une juvénile indignation.

— Faut pas se fâcher, mon artiste. Il y a beaucoup de braves gens qui...

— Ramenez-nous! ramenez-nous! entendez-vous?

— Je veux bien... Oh ! là ! là! voilà.

Les chevaux tournèrent aussitôt la tête vers Paris.

— Nous rentrons dans Paris, dit Félicien à Georgette : rassurez-vous.

— Merci, mon ami.

— Rigre I comme c'est honnête, murmurait le cocher... c'est fièrement honnête tout de même... mais alors on ne monte pas dans un fiacre à huit heures du soir... par un temps de pluie... on dit où l'on va dans ce cas... Ron! voilà que maintenant... ah! c'est encore plus drôle!... ils ne m'ont pas ditoù ils veulent être ramenés... ah! bath ! puisqu'ils sont si honnêtes que ça, j'ai leur affaire.

Cinq minutes après le fiacre s'arrêtait devant l'église de la Madeleine.

— Voilà, mes mignons, dit le cocher, et, puisque vous êtes vertueux autant que ça, allez prier le bon Dieu là de-

dans. — C'est une heure à me payer : le pourboire, ce que vous voudrez.

Quoiqu'il fût déjà assez tard, l'église aristocratique était encore ouverte, ce qui s'explique tout naturellement par la célébration si poétique du mois de Marie, qui se compose, on le sait, de plusieurs soirées de chants pieux, d'instructions religieuses et de prières au milieu de la musique et des fleurs,. L'église en était pleine. Elle embaumait les roses et s'épanouissait aux blanches Jumières des bougies. Du haut du portail, l'orgue versait à pleines nappes ses chants les plus mélancoliques dans l'âme des assistants. La vapeur dorée de l'encens achevait l'enivrement religieux de la foule. Georgette et Félicien, qui avaient pour ainsi dire été jetés à leur insu dans les prestiges de cette sainte féerie, sentirent simultanément battre leur cœur avec force et leurs yeux se noyer de larmes. Leurs mains se rencontrèrent dans l'ombre et restèrent unies. Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure d'extase que Georgette, élevée loin des pompes de la religion, toute surprise de ses merveilles, s'écria :

— mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est beau ! oh ! comme je vous aime, mon Dieu! comme je vous aime!

— N'aimez-vous que Dieu? lui demanda tout bas Félicien.

— Oh ! je vous aime aussi ! murmura-t-elle pareillement tout bas.

— Et pour toujours?

— N'est-ce pas pour toujours quand on aime?

— Eh bien ! Georgette, voulez-vous que cet aveu, que cette promesse faite devant Dieu devienne un serment?

— Je veux tout ce que vous voulez. Que voulez-vous?

— Répétez alors avec moi : Je prends pour époux...

— Je prends pour époux, redit Georgette, le cœur gros d'émotion et défaillant contre le pilier.

— Pour compagnon de ma vie entière, ajouta Félicien.

— Pour compagnon de ma vie entière, ajouta aussi Georgette, doucement fanatisée par le regard posé sur son regard.

— Félicien.

— Félicien.

— Qui jure de son côté... -

— Qui jure de son côté...

— De me prendre pour femme, pour compagne de sa vie entière.

Georgette se laissa tomber sur ses genoux en redisant ces dernières paroles d'un engagement que sembla rendre encore plus solennel la bénédiction que le prêtre prononçait en ce moment sur les marches de l'autel et au-dessus des fronts humiliés dans la vapeur du sanctuaire.

— Venez, maintenant, dit ensuite Félicien à Georgette. venez! Dieu a reçu notre engagement: ni les événements, ni lesjiommes-ne peuvent plus rien contre nous.

Et ils sortirent de l'église avec la foule silencieuse, qui s'écoulait lentement par les portes de bronze et s'éparpillait sur les marches colossales du temple. L'orage avait cessé; les étoiles brillaient sous leurs paupières encore humides. La première soirée du printemps venait d T éclore. Dn parfum de lilas courait dans l'air raréfié.

Le bonheur qu'éprouvaient les deux jeunes gens ne se manifesta par aucune parole bruyante. Jamais la sainteté du mariage antique n'avait, depuis des siècles peut-être, été rappelée avec autant d'énergie et de vérité. Le frémissement de leurs bras, qui s'appuyaient l'un sur l'autre, disait seul le trouble grave et délicieux de leur âme.

Dix heures sonnaient quand Félicien se sépara de Georgette au bas de l'escalier de la maison de sa mère.

A peine Georgette était-elle rentrée, qu'elle rappela

doucement Félicien. C'était la voix de Juliette au balcon de Ferrare. Félicien revint sur ses pas.

— Eh bien?... lui dit-elle.

Elle lui tendit les deux mains et elle le regarda... Félicien poussa un cri de bonheur dont l'époux bien-aimé luimême ne connaît la suave douceur qu'une seule fois peutêtre dans la vie, écho affaibli des allégresses saintes dont le cœur des anges est inondé là-haut.

Georgette était sur son cœur et ses lèvres brûlaient son front.

Ce baiser donné, Georgette se retira par le sombre et tortueux escalier de la maison, et Félicien suivit tant qu'il put, du regard, les plis de la robe vierge et nuptiale qui allait se perdant dans la spirale de fer.

— Adieu, lui dit encore du haut de l'escalier la voix chérie de Georgette.

— Adieu ! lui dit mille fois en une seule fois l'heureux Félicien.

Passons à des tableaux moins chastes. Poirier reparaît derrière le feuillage vert comme le satyre dans les poésies touffues d'Ovide. En homme profond dans son art, il avait compris que tout n'était pas fini, parce qu'il était parvenu à compromettre Georgette aux yeux de Félicien au milieu d'un dîner. Il ne partageait pas à cet égard la confiance de la Briseville, qui avait vu, en femme délibérée, une espèce > de coup d'État dans ce coup de théâtre. La politique violente ne lui souriait pas. L'événement venait de lui donner raison. Il renonça donc à cette tactique mélodramatique pour recourir exclusivement à la sienne, et voici ce que fut la sienne.

La mère de Georgette lui parut le chemin le plus sûr pour arriver à son but, sachant bien qu'au théâtre les mères sont placées par le diable auprès de leurs filles moins

pour les préserver des obsessions des amants que pour faire croire à ceux-ci qu'elles n'ont pas encore d'amant. Ici il faut encore tenir compte des exceptions.

La mère d'actrice est en général une femme de trente-cinq ans à quarante-cinq ans, rarement plus jeune, rarement plus vieille, *qui tient au théâtre par quelque lien délicat. Ou elle a été dans les chœurs; ou elle a été costumière ; ou elle est peut-être ouvreuse ; elle a chanté dans les concerts ; son mari a été régisseur ou machiniste ; son père a dû être souffleur, donneur d'accessoires, peut-être copiste. Enfin, nous le répétons, elle a du rouge quelque part dans son existence. Sa mise est fausse, criarde, mal attachée ; son teint est fatigué ; l'envie cuivrée qui lui fait prendre en haine toutes les jeunes actrices rivales de sa fille la rend médisante, bilieuse, partiale, assez souvent abominablement méchante. Ces tristes défauts inhérents à sa position ne sont rien encore si on les compare .au défaut capital, au vice plutôt qui la brûle et qui l'emporte. Arrivée à l'âge décevant où elle ne peut plus compter sur son propre mérite pour asseoir son avenir, elle fonde ses dernières espérances, les plus tenaces et les plus vivaces, sur la tête de sa fille. Sa fille la dédommagera de tous les mauvais tours que lui ont joués la fortune et l'inexpérience : car sa fille ne fera pas comme elle la sottise d'aimer pour le plaisir d'aimer. Sa fille aimera pour avoir de l'or ; et elle aura, elle sa mère, un peu de cet or ; sa fille aimera pour avoir un hôtel ; et elle aura un appartement dans cet hôtel ; sa fille aimera pour avoir une voiture ; et elle aura une place dans cette voiture, fût-ce derrière avec le groom. Voilà en raccourci la physionomie, le caractère et les mœurs de la mère d'actrice à l'époque où nous vivons, comme telle elle était à l'époque où nous transportons cette histoire. Poirier alla hardiment dans cette voie. Il fit accepter

sans peine à la Saint-Joseph des cadeaux sous toutes les formes, ayant soin cependant de ne pas trop paraître se passer de l'intervention de la Briseville, femme à épargner, amie dangereuse, mais ennemie terrible.

Nous venons de dire qu'on était dans le mois de mai , le mois végétal où tout le monde part ou fait semblant de partir pour la campagne.

— I) me semble, dit Poirier à madame Saint-Joseph, que ta fille pâlit beaucoup depuis quelque temps.

— Que veux-tu? l'enfant grandit encore...

— Ensuite elle travaille beaucoup, dit la Briseville, présente à cette scène d'intérieur : elle joue, elle répète, elle étudie...

— Je crois que l'air de la campagne lui ferait du bien, continua le tapissier.

— A qui ne fait-il pas du bien, l'air de la campagne?.. C'est la Briseville qui avait fait la réflexion.

— Ce n'est pas l'air qui nous manque, ajouta-t-elle : n'est-ce pas, Saint-Joseph?

— Si ce n'est que la campagne...

— Ah ! charmant ! répète ton mot, Poirier... si ce n'est que la campagne!... Ce n'est que cela, en effet, qui nous manque...

— On pourrait en avoir une... poursuivit Poirier d'un petit air fat.

— Que dis-tu?

— Je dis, continua Poirier d'un ton encore plus fat, qu'on pourrait en avoir une.

— On pourrait! ah ! oui, on pourrait...

— J'ajoute qu'on en a une.

— Sur le papier.

— A Maisons-sur-Seine : exposition au levant... vue de la forêt... air pur, sain, salubre, terrain fertile...

— Poirier, si c'est un songe, ah ! ne m'éveille pas ! comme dit la romance.

— À Maisons-sur-Seine... Dix arpents... reprit Poirier...

— Est-ce qu'un arpent c'est plus grand que le foyer de TOpéra? s'informa la Briseville, folle de campagne comme* le sont en général toutes les actrices.

— C'est grand comme la moitié des Champs-Elysées, dix arpents, répondit Poirier.

— Et avec des arbres, des fruits, des oiseaux, des mouches, des vaches, des moutons?...

— Je ne sais pas s'il y a des moutons, mais il y a un parc...

— Un parc!... ah! Poirier!... si c'est un songe, ne ni* éveille pas!

— Et tu as loué cette campagne?

— J'ai acheté cette villa. J'ai voulu avoir ma villa.

— Comment dis-tu, divin Poirier? Répète.

— Villa, je dis villa.

— C'est donc autre chose qu'une campagne?

— C'est la même chose : seulement campagne se prononce villa quand on est riche. J'ai donc acheté cette villa pour l'occuper tout de suite. Voilà comme nous sommes, nous autres.

— Et tu nous y feras aller?

— C'est pour vous que je l'ai achetée, belles dames.

— Vive Poirier! — Poirier, si c'est un songe, ah! ne nous éveille pas !

Huit jours après cette heureuse communication faite à madame Saint-Joseph et à madame Briseville, Poirier les conduisait dans une américaine au joli village de Maisons, pleines toutes deux d'une joie qui ne s'étepdait pas

jusqu'à Georgette. La jeune fille, dont l'esprit mûrissait, non pas de jour en jour, mais d'heure en heure, n'avait pas appris avec une allégresse bien extrême tous ces beaux projets de résidence à la campagne. Assez d'obstacles s'élevaient déjà entre elle et Félicien sans y ajouter encore celui de l'absence. Puis, le tapissier commençait à la préoccuper sérieusement. Félicien lui avait (Communiqué une partie de sa répugnance pour cet homme, attaché à ses pas pour ainsi dire depuis sa naissance. Elle ne le haïssait pas autant que Félicien le haïssait ; elle n'avait encore aucune raison personnelle pour pousser jusque-là le sentiment qu'il lui faisait éprouver; mais elle en avait peur; il lui était antipathique ; elle redoutait de se trouver seule avec lui. Du reste, comme elle avait juré de confier à Félicien tout ce que Poirier oserait lui dire, elle se tenait constamment sur ses gardes. Elle se surveillait d'autant plus, que la parole la plus insignifiante dite par le tapissier et rapportée à Félicien, paraissait toujours à celui-ci une licence odieuse, un propos infâme. Et la pauvre Georgette aimait beaucoup mieux n'avoir aucune conversation suivie avec lui. .. Mais comment éviter de causer quelquefois avec Poirier ? Il résulta de ce tiraillement dans l'existence déjà si contrariée de la jeune fille un état fébrile qui affaiblit intérieurement sa santé déjà si mince, si délicate.

Cette visite que Poirier faisait à sa villa en compagnie de la Saint-Joseph, de la Briseville et de Georgette, n'était qu'une simple prise de possession. On ne pendrait la crémaillère que beaucoup plus tard, que lorsque la maison, quoique admirablement meublée, serait en état de recevoir la nombreuse et brillante compagnie qu'on comptait inviter pour honorer la fête.

La joie qu'éprouvèrent les deux actrices en voyant la Villa -Poirier, car Poirier voulait qu'elle fût ainsi nommée,

LE LiLAS DE'PERSE. 155

est indescriptible. Trois arbres leur paraissaient un forêt, le moindre moineau une perdrix.

— Ce sont de vrais arbres! ma chère, disait, en agitant l'air de ses bras, la Briseville à la Saint-Joseph; de vrais arbres, éclairés.par le soleil et non par le gaz. — Quel est cet arbre? un pommier... Ah ! un pommier! Et celui-ci? un cerisier... Celui-ci, un poirier! J'embrasse celui-ci parce qu'il porte ton nom, Poirier, et aussi parce qu'il porte des poires... Ah! qu'est-ce donc que cela?

— C'est un fraisier...

— Je n'osais pas le dire : un fraisier ! ma chère... nous mangerons des fraises de notre vilk.

La Saint-Joseph, aussi stupéfaite que la Briseville, s'écria tout à coup :

— La mer!... je vois la mer!

— Insensée! lui dit Poirier, heureux au fond de toutes les surprises que causait sa villa, c'est la Seine. Elle passe au pied de ma propriété.

— Tu l'as achetée aussi !

— J'ai acheté la Seine ; et je l'ai achetée pour vous : vous en jouirez comme si elle vous appartenait. Tout ici d'ailleurs vous appartient, mesdames et mademoiselle, ajouta-t-il en enlaçant avec son bras la taille de Georgette.

Georgette éprouva un frémissement*., elle se dégagea rapidement de cette étreinte... Mais Poirier recommença son geste; seulement, pour y habituer la farouche GeoN gette, il entoura de l'autre bras sa mère, la respectable madame de Saint-Joseph.

Georgette n'avait eu qu'une préoccupation depuis qu'elle avait mis le pied dans la Villa-Poirier, c'était de se rendre un compte exact des endroits par où elle pourrait voir Félicien en secret. Les échancrures des murs, les mitoyennetés, les sentiers couverts, les chemins sinueux qui con-

(luisaient à la rivière... Elle avait déjà signalé huit ou dix moyens de le voir, s'il arrivait qu'ils fussent condamnés à vivre éloignés l'un de l'autre pendant quelques jours.

Mais cette pression du bras de Poirier contre son corps la froissa tellement , qu'elle ne fut plus dès ce moment qu'à la douleur de sa pudeur blessée, qu'à la douleur non moins réelle de dire à Félicien la conduite familière de Poirier avec elle. La campagne ne lui parut plus qu'un cimetière. Elle devint triste à la mort... elle profita de la première occasion qu'elle put saisir pour se séparer de sa mère, de Poirier et de la Briseville. Elle descendit vers la Seine, qui passait en effet au bas delà propriété.

— Maintenant que nous avons vu toutes les beautés de ma Villa-Poirier, il faut songer, vous et moi, mes belles amies, à l'inaugurer d'une manière neuve et originale.

— J'y ai pensé, dit la Briseville à Poirier.

— Bravo! voyons, qu'as-tu trouvé?

— D'abord, l'inauguration, l'installation, la prise de possession et autres collations n'auront lieu que dans un bon mois, un mois chaud, fertile en fruits, en grains et en moissons, comme dit Mathieu Lsensberg.

— Mettons cela au mois d'août. Nous sommes en mai, par conséquent dans trois mois.

— Voilà. Nous pendrons la crémaillère dans trois mois.

— Continue, Brise d'amour.

— Ce jour-là, il y aura dîner.

— Parbleu ! Continue, Brise du soir.

— On dînera tout le jour.

— Mais comment soupera-t-on alors?

— On changera de place.

* Fameux! Va toujours, Brise parfumée.

— Il y aura concert.

— Bien entendu, Brise enchantée.

— 11 y aura illumination avec ton chiffre sur des transparents.

— Très-bien !

— Feu d'artifice à minuit sur la pelouse.

— Accordé, Brise des Brises.

— Et après le feu d artifice... bal décent.

— Et après le bal décent, on ira se reposer, dit Poirier, chargé de prononcer le dernier mot de la comédie qui se jouait entre lui et la Briseville.

— Pas tout de suite, majesté. Avant de te retirer dans tes appartements, tu feras donation solennelle de cette villa à Georgette.

La Briseville, en achevant sa phrase, regarda Poirier, qui, à son tour, regarda madame Saint-Joseph.

Tous deux croyaient que la Saint-Joseph allait bondir d'étonnement.

La Saint-Joseph baissa instinctivement la tète... Quand elle la releva, ce fut pour appeler d'une voix qui n'était pas sans quelque émotion sa fille Georgette.

— Georgette ! Georgette ! cria-t-elle.

Du bord de la rivière, la voix argentine de Georgette

répondit :

— Me voici, maman, me voici !

— Viens donc, nous partons, mon enfant!

La Briseville se tourna vers Poirier, et elle lui dit tout bas : « Il ne faut pas que cela t'effraye. » Elle acheva sa phrase par cette autre* phrase banale qui prenait dans cette occasion une couleur atroce... C'est V émotion inséparable d'un début.

On monta ensuite dans l'américaine et l'on regagna

Paris.

Georgette, qui était si triste en allant, se montra d'une gaieté folle au retour; en agitant une longue branche de pommier toute chargée de fleurs, elle chantait de sa charmante voix mille petits airs de romance le long de la forêt de Saint-Germain.

— Mais qu'as-lu donc, Georgette, pour être si gaie? lui demanda sa mère.

— J'ai, qu'étant descendue, tantôt, comme vous savez, . au bord de la Seine, j'y ai vu de jeunes filles agenouillées sur des pierres grises, et qui lavaient sous des saules du linge dans la belle eau courante de la rivière.

— Eh bien ! ... je ne vois pas en quoi ...

— Ces jeunes filles, maman, causaient, travaillaient, riaient, gazouillaient, chantaient avec un cœur!... eWpuis, l'eau est si claire. . . avec un cœur ! « Vous êtes bien heureuses? leur ai-je dit. — Oh ! oui, mademoiselle, m'ont-elles répondu. — Et vous gagnez beaucoup à laver ainsi à la rivière? — Nous gagnons notre vie et nous avons pour nous le dimanche. » — Elles gagnent leur vie et elles ont pour elles le dimanche... comprenez-vous?... J'étais dans une surprise! dans le ravissement le plus profond... je les enviais... « Voulez-vous me recevoir blanchisseuse? voulez-vous que je sois des vôtres? » leur ai-je demandé presque malgré moi» D'abord elles ont cru que je voulais rire et me pioquer d'elles. C'est que j'étais sérieuse, oui, maman, trèssérieuse, et j'ai insisté. Alors, voyant cela, elles m'ont dit : a Mais sans doute, que nous le voulons» — Et je serai heureuse comme vous? — Vous le serez comme nous. — Eh bien ! comptez sur moi, je serai blanchisseuse. » Et j'ai ajouté tout bas : « Et je ne serai plus actrice! »

— C'est une bonne plaisanterie, dit la Brisevillc quand Georgette eut fini*

— C'est une vérité, ma marraine...

LE LlLAS DE PERSE. 159

— Tu te ferais blanchisseuse, toi! s'écria la Briseville, et tu l'entends et tu ne dis rien, Saint-Joseph?

Madame Saint-Joseph, en effet, ne disait rien; discrétion étrange! elle qui, dans tout autre moment, se fût portée aux dernières extrémités envers sa fille si elle se fût avisée de parler de couturière, de blanchisseuse...

Poirier toussa.

— Je serai blanchisseuse, si toutefois maman le veut, ajouta Georgette.

— Nous verrons cela, dit madame Saint-Joseph. Laisse déraisonner cette enfant, Briseville...

La réponse déplut à la Briseville.

Georgette continua à chanter joyeusement jusqu'à la barrière, en secouant sa branche de pommier.

Elle ne se doutait pas que la Briseville venait de la vendre à Poirier, pour lui être livrée au mois d'août, sauf la ratification de sa mère, madame Saint- Joseph, qui reculait encore devant l'horreur du marché.

On sait que dès que le mois de juin commence à poindre sur l'horizon cotonneux de Paris, les spirituels habitants de la grande ville, nous venons de le dire, quittent en niasse et par troupes leurs tristes nids de pierre, et prennent leur vol vers la campagne. Juin, par la même raison, est le mois où les théâtres commencent à se dépeupler. Les pièces à argent ont été jouées; les acteurs en renom gagnent la province. Les temps de famine biblique s'avancent pour les spectacles. Les vaches grasses sont mangées, les vaches maigres montrent, leurs cornes. Ce fut à partir de cette époque caractéristique dans le calendrier théâtral que Poirier conduisit régulièrement deux fois par semaine à Maisons la champêtre madame Briseville, madame Saint- Joseph et Georgette. Ce fut aussi de ce moment-là que Félicien commença à pratiquer ce genre de vie nomade

autrement fatigant et stérile que celui auquel il s'était livré jusqu'alors, quoiqu'il parût difficile de perdre mieux son temps qu'il l'avait fait depuis le début de ses amours avec Georgette. Jl allait connaître et professer ce que nous appellerions volontiers Y existence sur un pied.

Ses journées Se passèrent sur les chemins grands, moyens et petits qui vont de Paris à Saint-Germain et de Saint-Germain à Maisons. Par le soleil, par la pluie ou par le vent, il courait après Georgette, ne rentrant chez lui que pour manger un morceau à la hâte ou pour se coucher pour ne pas dormir. Mais quelques détails sont aussi nécessaires avant de toucher à cette vie haletante, tourmentée, pleine de poussière, de boue et de félicités, accablante et heureuse, de galérien et de poëte, qui fait maigrir le corps et exalte la passion jusqu'au délire.

Le Lilas de Perse était arrivé de marasme en marasme au dernier degré de la phthisie littéraire : plus d'espoir pour lui d'en revenir. Les caractères neufs ne l'avaient pas sauvé. Il allait donc mourir. Ces braves conscrits de la presse, qui avaient juré de tout démolir, rendaient le dernier soupir avant même d'entrer sérieusement en campagne. Et, particularité remarquable, un de ceu* qui l'avaient fondé lui donnait ou lui laissait donner le coup de grâce. Et voici comment : Félicien, par la mort d'une vieille tante retirée depuis dix-huit ou vingt ans à la maison de santé de Sainte-Périne, avait hérité d'une somme de six mille francs. Quand ses copropriétaires du Lilas surent qu'il était devenu millionnaire à ce point, ils l'engagèrent à verser cette somme dans la caisse du journal, que ce cordial inespéré ressusciterait infailliblement. Six mille francs! quel avenir! on aurait des caractères encore plus neufs; on s'enrichirait d'une vignette sur bois, on promettrait même des portraits d'hommes célèbres en

prime aux abonnés. Le Lilas de Perse donnant des primes! c'était beau comme l'antique. Félicien n'avait pas le droit de refuser ces six mille francs. Félicien se crut ce droit. La pensée que sa vie pouvait, d'un moment à l'autre, se doubler de celle de Georgette, pensée qu'il caressait avec cette imprudence commune à tous les jeunes gens, lui fit repousser tout nettement la proposition de ses copropriétaires. Alors ceux-ci le traitèrent d'avare, d'ingrat; ils allèrent même jusqu'à l'appeler éditeur! ! Les six mille francs ne furent pas attendris. Il ne se détacha pas un sou de la poche de Félicien, auquel l'outrage ne fut jamais pardonné. Cet acte de rigueur, de la part d'un de ses pères, tua radicalement le tendre Lilas; huit jours après on l'enterrait, et voici la note qu'on adressa aux abonnés gratis en manière d'épitaphe : « De hautes raisons administratives forcent les propriétaires du Lilas à suspendre indéfiniment ï envoi de ce journal. Ses nombreux abonnés recevront en échange, et a leur choix, jusqu'à la fin du trimestre : ou f Éventail, journal d'été, ou /'Écran, recueil cChiver, ou le Magnolia, feuille d'automne. » Et tout fût dit.

Au lieu d'acheter des livres d'étude, d'achever son droit, d'acquérir avec ses six mille francs les connaissances spéciales d'une profession, Félicien les appliqua à des dépenses perpétuelles de courses en voiture, ou en chemin de fer de Paris à Maisons, de Maisons à Paris; il les éparpilla en dîners pris dans les restaurants de la banlieue; mais il aimait, et quand on aime pense- t-on à l'argent? Croit-on que six mille francs ne finiront jamais? Eu passant devant la maison de Georgette, s'il voyait les volets fermés : « Elle est à Maisons,» supposait-il; et il se rendait à l'embarcadère de la rue Saint-Lazare. Deux heures après, il longeait les bords de la Seine, le cœur plein d'espérance,

les regards tournés vers la maison de campagne de Georgette, cette maison qu'un instinct prophétique lui avait désignée le jour de sa longue course enthousiaste dans les champs. Souvent Georgette n'avait pas quitté Paris. Journée perdue : qu'il en perdait ainsi 1

Ce n'était pas inutilement que Georgette avait dressé le plan des sentiers et des accidents de terrain qui lui faciliteraient les moyens de voir Félicien. Le temps était venu de profiter des bienfaits de cette topographie. Ils en profitaient tous les deux; à des signaux convenus, ils se rencontraient ou dans le parc de Maisons, ou au bord de la Seine, qu'ils suivaient pas à pas, au bruit de l'eau frémissante sur le sable, et presque toujours le soir, quand la Seine est belle à cet endroit comme le Gange i

Ce fut aussi un soir, un soir de lune h demi voilée, après tous les propos d'amour que deux amants échangent en pareil cas, que Félicien, toujours de plus en plus irrité de la présence maudite de Poirier dans la maison, sollicita Georgette de renoncer à sa profession d'actrice, dernier mot que cette intrigue attendait pour devenir un drame.

— Que deviendrai-je? objecta Georgette bien doucement à Félicien.

— Vous prendrez un autre état. Il n'y a pas que celui-là.

— Mais lequel? En connaissez-vous?

— Il en est mille.

— Citez-m'en un qui fasse vivre une femme... Un instant j'ai eu la pensée de me faire blanchisseuse...

Félicien l'interrompit brusquement et presque brutalement.

— Blanchisseuse... vous!

— Vous voyez. Dites-moi vous-même une autre profession qui vous convienne davantage, je la prendrai.

— Mais actrice! actrice !.., C'est la dernière de toutes.

— Vous n'épouseriez donc pas une actrice ?

— Je ne dis pas cela... mais, si je l'épousais, je voudrais la prendre jeune... avant que... mon Dieu! j'ai peur de vous offenser... je voudrais l'épouser tout de suite.

— Ce soir, n'est-ce pas? demanda Georgette.

— Ah I si c'était possible !... mais oui, ce soir...

— Puisque ce n'est pas possible, laissez-moi ma profession, qui nous fait vivre ma mère et moi.

— Jamais celle-là ! s'écria Félicien, jamais! La glace était rompue.

— Emmenez-moi alors avec vous, lui dit en riant Georgette, qui venait de mettre un pied dans l'abime.

— Voulez-vous? Je suis prêt. Je parle sérieusement... Georgette s'arrêta, effrayée de tant de résolution.

— Et où irons-nous ?

— En Angleterre, répliqua résolument Félicien. On y est en quelques heures.

— Mais quitter ma mère !

— Vous seriez avec moi.

— Et si vous me quittiez un jour?

— Oh ! Georgette, comment cette pensée peut-elle vous venir?... Moi vous quitter! Regardez-moi .. et répétez votre doute.

Georgette poursuivit alors :

— Nous partirions et nous nous arrangerions, n'est-ce pas, pour qu'on nous crût morts? De cette manière, on ne nous rechercherait pas, on ne s'occuperait plus de nous. Ah! voilà!... nous laisserions vous un habit et moi une robe sur le bord de la Seine... et l'on dirait : « Ils se sont noyés! »

— Sans doute!... votre projet est bon, excellent, Georgette.

— Oui, mais. . . reprit tristement Georgette.

— Mais quoi? Renonceriez-vous déjà?...

— Gomment vivrions-nous en Angleterre? car, enfin, il faui un peu vivre, si je ne me trompe...

— Je donnerais des leçons de français, de littérature...

— Et Ton gagne de l'argent à faire cela?

— Oh! beaucoup! beaucoup!

— Mais vous n'aurez pas des élèves tout de suite en arrivant.

— Oh! mais j'ai de l'argent pour vivre jusque-là. Georgette soupira. Elle n'était pas convaincue.

— Oh! venez! venez! partons, ma Georgette chérie ; fuyez cette maison exécrable où vous n'entendez du matin au soir que de mauvaises paroles et des propos corrupteurs.

— Quel rêve! dit Georgette en soupirant une seconde fois.

— Oh! non, que ce ne soit pas un rêve ! reprit Félicien en couvrant de baisers les mains abandonnées de Georgette ; que ce ne soit pas un rêve!

— Oh ! que je le voudrais, et de toute mon âme !

— Eh bien ! acceptez-vous de me suivre ? acceptezvous ?

— Mon ami...

— Vous ne répondez pas ? Répondez ! L'exécution suivra immédiatement le consentement.

— C'est impossible... ma mère !..

— Ah ! vous ne m'aimez pas ! s'écria Félicien.

— Félicien ! Félicien !

— Vous ne m'aimez pas, vous dis-je...

— Je ne vous aime pas !

— Un autre obtient tout de vous : il exige que vous

soyez actrice, et vous Têtes; il exige que vous veniez ici, et vous êtes ici...

— Ah! vous êtes méchant ce soir, monsieur Félicien. C'est vous qui ne m'aimez pas! non! vous ne m'aimez pas

— Cet autre sera votre perte I

— Que dites-vous?

— 11 sera votre déshonneur! oui, votre déshonneur ! Félicien pleurait.

--Vous me désolez... Eh bien! partons! emmenezmoi ! ... Oh ! ne pleurez plus ! ne pleurez plus! je ne veux pas vous voir pleurer! Faites de moi tout ce que vous voudrez...

La cloche de la Villa-Poirier sonna tout à coup le souper.

— On me cherche ! dit Georgette éveillée par l'appel de la cloche. Demain revenez à la même heure. Peut-être pourrai-je vous voir. .. Adieu !.. .

— Non, restez !

La cloche sonna plus fort.

Georgette se détacha des bras de Félicien.

La cloche faisait un carillon affreux ; c'est que Poirier avait faim.

Louis XIV ne voulait pas attendre : Poirier non plus.

La saison avait marché, les jours de printemps étaient devenus des jours d'été ; les théâtres, suivant une progression contraire, au lieu d'aller du joli au beau, comme la saison, allaient du laid à l'effroyable ; ce qui faisait de longs mais de terribles loisirs aux malheureux artistes. C'est le moment où ils quittent la flanelle pour prendre des moustaches; c'est le moment aussi où ils sont peu payés et le plus souvent celui où ils ne sont pas payés du tout. La Gaîlé était alors dans une position critique : elle ne payait plus. Sans Poirier, la Briseville et la Saint-Joseph n'auraient pas acquitté intégralement les notes du hou-

cher et du boulanger. Ces dames auraient été dans la nécessité, à la vérité si souvent reproduite, d'enrichir de leurs couverts et de leurs montres le musée de la rue des Blancs-Manteaux.

Mais Poirier était là , donnant des robes à la maison et du plaisir à tout le monde. Le mois d'août approchait, c'est-à-dire l'avènement de la crémaillère. Nous avons dit le programme de cette illustre journée. Elle s'avance, elle va paraître, elle vient : la voici !

11 est impossible de se figurer, à moins d'être Poirier lui-même, tout ce que Poirier dépensa de faste et de mauvais goût dans cette fête d'inauguration. D'abord il y invita trop de monde; beaucoup trop. Mêlant sans discrétion et sans mesure le sacré et le profane, il réunit les artistes et les gens du monde parmi lesquels il avait sa clientèle comme tapissier : ses amis et ses pratiques. 11 n'y eut pas alliance , mais tohu-bohu ; la fusion était chimérique. Ne se formant pas une idée très-exacte de ce qu'on doit de procédés aux artistes de théâtre, les banquiers et les agents de change invités par Poirier tombèrent dans des licences de fort mauvais goût. Ils tutoyèrent trop vite. Des froissements sourds s'ensuivirent, et la fête n'eut son véritable caractère de plaisir, de gaieté et de liberté que lorsque les gens du monde furent partis et que le peu qui en resta fut convaincu qu'on ne le dispensait pas d'être un peu plus réservé. Malheureusement cet avantage se perdit bien vite, mais cette fois par la force des choses et, ainsi qu'on va le voir, par, la faute de Poirier.

On soupa vers sept heures ; à neuf heures, les illuminations étincelèrent autour des arbres de la villa et dessinèrent les lignes si peu grecques du château. C'est à ce moment que Poirier, jusqu'alors assez convenable, donna l'exemple du débordement. Il disparut pour reparaître

quelques minutes après habillé en Turc! en véritable Turc ! Un homme qui reçoit et qui s'habille en Turc est un misérable. Cependant ridée de Poirier, on va le voir, était assez fine, assez spirituelle au fond. Fatigué, depuis qu'il était au monde, d'entendre toujours dire : Beau comme un Turc ; gracieux comme un Turc ; oh ! le beau Turc ! Poirier soutint publiquement qu'il n'était pas d'homme, si laid (fu'il fût, dont on ne pût faire un beau Turc à l'aide d'une culotte large, d'un turban et de babouches jaunes. Poirier, plein de cette conviclion, s'était donc fait confectionner trente coslumes turcs par le costumier du théâtre, et il les avait fait apporter secrètement à sa villa, pour y être distribués à ses invités. Aussi la surprise devint de la stupéfaction générale quand on vit derrière lui venir à la file trente autres Turcs, trente invités qui avaient accepté ce déguisement avec la bonne volonté de gens capables de tout à la campagne. Tous ces Turcs se rangèrent symétriquement sur la terrasse, et ensuite Poirier les apostropha ainsi devant ces dames, qui se tordaient de rire : « Monsieur, que je vous désigne, est incontestablement vieux et laid en bourgeois; voyez-le en Turc, c'est un fort bel uléma, un magnifique uléma ; passons. Monsieur, Turc numéro deux, n'est que grave ; il a même l'air assez bete dans son costume habituel de ville ; regardez-le en Turc, n'a-t-il pas la dignité d'un muphty ? Monsieur qui suit est d'une figure dure et même assez repoussante sous le chapeau rond et en redingote, il est admirable, il est terrible sous le turban : c'est un capitan^pacha!... Monsieur, au contraire, est un joli homme, mais d'une beauté fade dans ce cadre de favoris blonds quand il a la cravate blanche, le gilet de casimir et l'habit bleu : contemplez-le en Turc, n'est-ce pas un bel icoglan?... Enfin, il n'est pas un de nous, mesdames, et vous voyez que je ne m'excepte pas,

qui, très-ordinaire et môme laid à la ville, ne soit un beau Turc habillé en Turc. J'ai voulu déshonorer les Turcs, acheva Poirier, aussi comiquement qu'il avait commencé : cette fête n'a pas d'autre but. Maintenant, reprit-il, pour rentrer dans notre programme, que chaque Turc choisisse une odalisque et rendons-nous tous, bras dessus, bras dessous, sur la pelouse, pour assister au spectacle du feu d'artifice qui va être tiré. » '

L'idée de Poirier, charmante au début, devint triviale et même dangereuse à cet endroit : Turcs et odalisques, ça sentait furieusement le sérail, et, après un galant souper, au mois d'août... les parfums du soir... un bal en perspective... l'orientalisme de Poirier, je le répète, était fort dangereux.

Du reste, qu'on se figure laBriseville et la Saint-Joseph au milieu de tous ces Turcs, et l'on ira aussi loin que nous «n peintures hardies.

Que faisait Georgette pendant ce temps?

Georgette n'avait ni le cœur, ni l'esprit à la fête. Elle avait promis la veille à Félicien, inquiet de toutes ces joies, de faire ses efforts pour le voir le lendemain, mais, malgré mille tentatives, mille ruses, mille prétextes, et Ton sait si une jeune fille qui aime en manque, il lui avait été impossible de s'esquiver sans être aperçue. Impossibilité que Félicien, placé en vedette de l'autre côté de la Seine pour suivre d'un regard consterné tous les incidents de la fête, n'admettait pas dans la jalousie et la colère qui lui brûlaient le sang. Toujours en défiance, et il avait ses raisons pour craindre, il lui semblait plus particulièrement ce jour-là que Georgette courait un danger. Cette fête odieuse, — odieuse pour lui, — s'enflammait d'heure en heure : il en jugeait aux mouvements intérieurs de la villa. D'ailleurs, il lui arrivait des récits de

toutes parts : pêcheurs, paysans, femmes des environs, di~ jaient ce qu'ils avaient vu en passant auprès du château. |t ce qu ils avaient vu ne rassurait guère Félicien. Sans être jamais entré au château, Félicien en savait fr cœur toutes les dépendances ; il connaissait, d'après iorgette, complaisante à l'instruire, la destination de laque pièce ; ce qui lui permettait, pour ainsi dire, d'asfter à la grande bacchanale. Il n'admettait pas, avons- >us dit, que Georgette ne vînt pas, se dérobant un inmt, lui dire : « Je suis ici et vous êtes là, vous pensez à >i comme je pense à vous ; la fête, c'est vous, vous seul, licien. » Aussi Félicien se dévora-t-il le cœur sans avoir >oin du vautour de Prométhée, en distinguant, en anasant, en nommant même, à mesure qu'il les voyait se Produire et se succéder, les épisodes dé la fête.

Ils dînent, — ils ont dîné, — ils se promènent maintenant, — la promenade est finie. — C'est le concert, — le concert a eu lieu. — Voici le souper, — le souper est achevé. — Les illuminations commencent. — Voici le feu d'artifice ! — on s'y rend, — il est éteint. — Je pense que Georgette va bientôt quitter cet abominable repaire et rentrer à Paris. — Minuit et demi I

Et, en effet, entre minuit et demi et une heure, le bruit des voitures annonça le départ, et, mieux encore que le bruit des voitures, les chants alcooliques des invités traversant la forêt. Afin de mieux voir et de mieux entendre, Félicien s'était depuis longtemps placé sur le pont de Maisons, qui va d'une rive à l'autre de la Seine. De là, le cœur brûlé de jalousie, torturé par les soupçons, plein de rage, il vit s'éteindre peu à peu les torches, les flammes du Bengale, les illuminations de toutes couleurs, et le château s'éclairer, ce qui l'étonna prodigieusement, lux appartements supérieurs... « Que veut dire?... se

demanda-t-il avec terreur, que signifie?... Est-ce que madame Saint-Joseph passerait — oh! non, c'est impossible! — la nuit au château*? Georgette m'a juré de ne jamais y passer une seule nuit. Elle me Ta juré dans la même église où une fiction divine... un soir, — souvenir éternel ! — nous avait réunis. »

11 poussa tout à coup un cri et monta comme un fou sur le parapet du pont. « J'ai mal vu, se dit^il. Oh ! non, je n'ai pas mal vu! se reprit-il aussitôt... De la lumière dans la chambre de Poirier !... Si Georgette, tandis que je suis ici... Mon Dieu! tuez-moi, ou ôtez-moi cette horrible pensée ! Mais pourquoi me vient-elle?... »

Sa vue, perçante comme deux rayons d'acier, sembla rapprocher le château pour lui laisser voir ses derniers mystères. Des rideaux s'agitent... la lumière vacille dans cette chambre : on dirait qu'un événement extraordinaire se passe...

Tout à coup, la croisée s'ouvre comme avec violence, et dans le cadre lumineux Félicien aperçoit Georgette et un homme...

Félicien tomba dans la Seine.

En tombant, entendit-il ce cri de désespoir parti du château ; « F'élicion ! à moi ! sauvezMiioi ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! »

Le lendemain de cette journée néfaste, à peine le jour venu, la porte de la chambre de Félicien s'ouvrait sous une main émue, et une jeune fille, non pas pâle, c'e8 trop peu dire, mais blanche, meurtrie, blême, les cheveux mal entortillés, rejetés en corde au-dessus des oreille», entrait précipitamment et tombait avec la lourdeur du

plomb au pied du lit du jeune homme, en lui disant ces mots brisés, convulsifs:

— Partons ï Je viens à vous, je suis à vous; partons !

Félicien se leva à demi, le corps voûté, le visage sillonné par une ligne de sang, et il lui dit, % penché sur elle :

— Vous croyiez voir ici un cadavre... la mort n'a pas voulu de moi !

— Que dites-vous ?

— Àh! oui, vous ne savez rien... cette nuit... je suis tombé...

-— Je ne sais qu'une chose : partons ! dit une seconde fois Georgette.

Le désespoir de Georgette était navrant;' sa détermination formidable.

— Partons', répéta-t-elle encore. Levez-vous!...

— N'est-il pas trop tard? lui demanda Félicien d'un accent qui voulait dire... qui voulait tout dire.

Georgette se précipita dans ses bras et lui dit en pleurant des larmes de feu sur sa poitrine :

— Je vous eh supplie, levez-vous et partons.

Félicien la releva alors doucement, et, en l'appuyant

brisée sur son corps brisé, il lui répéta, mais avec une tendresse plus pressante que la colère la plus terrible, la plus exigeante :

— N'est-il pas trop tard?

— Ah ! je vois que vous voulez ma mort! dit Georgette en s'éloignant sèchement des bras de Félicien, qui restèrent ouverts : vous ne voulez pas de moi... mais où irai-je, mon Dieu! où irai-je maintenant?... puisque... je n'ai pas de parents... Je ne veux plus retourner chez ma mère... je n'ai plus de mère... je n'ai plus rien.... Oh ! mais plus de théâtre surtout... oh ! non... c'est l'enfer !...

mon ami... vous qui écrivez, dites... écrivez que... je vous dirai tout bas des choses... Non! je ne dirai rien... cela fait peur!... cela fait peur. Adieu, adieu! puisque vous ne voulez plus de moi!

Félicien, .qui ne s'était pas déshabillé, se leva et courut à Georgette égarée, folle d'esprit, de corps, de démarche... folle enfin !

— Où allez-vous ?

— Vous le savez bien, lui répond iï-elle d'une voix aride et nette.

— Vous tuer?

— Oui... mais oui...

— Mais alors ? . . . mais alors. . .

— Adieu!... Pensez à moi, Félicien... Vous savez, l'église, la grande église des boulevards... chaque année, le 3 mai... Allez prier... le mois de Marie... le mois des fleurs... Oh! priez bien pour moi... vous savez, l'encens... les fleurs... la musique... pauvre Georgette !

— Georgette, un seul mot...

— Mon ami...

— Cet homme?...

Georgette poussa un cri si aigu, si déchirant, que Félicien crut qu'elle avait expiré. Il la prit mourante dans ses bras :

— Pauvre et bonne créature de Dieu ! murmura le jeune homme plus pâle et aussi défaillant que son gracieux fardeau; elle va mourir!... Douleurs de la terre, vous êtes impitoyables! La misère dans l'enfance... la corruption attachée à sa triste jeunesse... et la mort, le suicide à seize ans!... Mais c'est pour moi, s'interrompit-il, la bouche pleine de larmes; c'est pour moi qu'elle va se tuer... si elle ne m'aimait pas... elle avancerait d'un pas hardi dans cette route criminelle qu'elle veut fuir.,, elle se parerait

de ses vices précoces comme de la couronne d'aubépine de Tinfamie... Mon Dieu! je serai meilleur que vous... Ohl non, pas de blasphème!... je serai bon, mon Dieu! pour attendre le retour de votre justice sainte... elle viendra... je l'attendrai... Georgette! Georgette ! vous ne mourrez pas : je rie le veux pas! Je prends votre vie comme elle me vient; je la ferai heureuse si je puis, loyale et pure, j'en réponds par ma mère... Vivez, oh ! vivez ! Georgette avait peu à peu rouvert les yeux.

— Nous allons partir, voulez-vous? voulez- vous, Georgette?

Elle passa ses deux bras autour de Félicien. Ce fut sa réponse.

— Nous allons en Angleterre... en Angleterre, où je vous ferai passer pour ma femme-, car il faut...

Georgette lui tendit la main avec fierté en lui disant :

— Vous le pouvez !

Félicien tomba aux genoux de Georgette.

— Vous le voyez, mon Dieu! s'écria-t-il avec transport en se relevant, vous m'avez déjà récompensé : votre justice éclate.

Quatre jours après cette scène déchirante , qui décida de la destinée des deux jeunes gens , ils étaient à Londres.

Comme Félicien possédait encore la plus forte partie de la somme laissée par sa tante, il n'envisagea pas avec trop de gravité la situation où il se mettait en se chargeant en pays étranger de l'avenir, de toute l'existence d'une femme. Et quel pays sous le ciel est plus étranger que Londres à cause du brouillard et de la langue, ces deux brouillards qui se succèdent sans cesse devant les yeux ou dans le cerveau de tout être qui n'est pas né Anglais?

Et le Français y est plus étranger encore, si c'est possible, que l'Espagnol et l'Italien : le premier, très-sobre, acceptant fièrement la mauvaise destinée; le second, très-communicatif, très-insinuant, musicien, quand il n'est pas dessinateur, professeur amusant, toujours réfugié politique. Le Français est professeur aussi , mais professeur ennuyeux. Et puis, comme Félicien, il croit savoir trèsbien l'anglais, et par conséquent être très-capable d'enseigner le français. Quel anglais sait-on? L'anglais des livres, l'anglais de Basset as 7 l'anglais du Vicaire de Wakefield, l'anglais de Paris ; c'est l'anglais des cuisiniers, des cochers et des chevaux qu'il faut connaître et qu'on ne connaît pas. Sans cet anglais, autant vaudrait savoir à Londres le chinois ou le télinga.

Avec son anglais de bibliothèque, Félicien parvint trèsclairement à ne pas se faire comprendre des gens dont il avait besoin, mais il se consola aisément de cette infortune en parlant du matin au soir avec Georgette, Georgette écornant avec lui la lune de miel. Logés dans un quartier modeste, ils vécurent, non pas avec économie : il n'y a pas d'économie possible à Londres pour un étranger, mais avec assez de prudence et de régularité. Pourtant, quand ils eurent assez marché dans Londres et aux environs , quand ils se furent suffisamment félicités de leur bonheur mutuel, ils, furent forcés de s'occuper un peu de l'avenir. L'été s'était écoulé, l'automne touchait à son milieu : on allait se trouver en présence de l'hiver. L'hiver à Londres! L'encre se gèle en écrivant cette phrase polaire. L'hiver à Londres ! 11 n'est pas plus effrayant au fond de la Russie blanche qu'à Londres avec la misère. Ce fut un soir d'automne, soirée aussi triste et aussi froidement brumeuse à Londres qu'une soirée d'hiver à Paris, que Georgette dit à Félicien :

— Je ne sais pas, mon ami, mais ce brouillard qui pénètre dans les appartements me donne un frisson... Nous ne sommes pourtant qu'au mois d'octobre.

— Qu'au mois d'octobre à Londres, naïve Georgette ! Félicien regarda la cheminée...

— Faire déjà du feu, dit-il.

Pour distraire Georgette, il lui parla de la France, qu'ils reverraient un jour, bientôt peut-être... dès qu'ils auraient acquis quelque petite fortune à Londres.

— Mais comment acquérir cette petite fortune ? demanda Georgette en prenant dans ses mains les mains de Félicien.

— En travaillant, ma chère amie, en travaillant.

— Tu y penses sérieusement, n'est-ce pas?... Nous n'avons plus que six cents francs, ajouta Georgette tout bas.

— Je travaillerai... je vais travailler... reprit vivement Félicien , et en homme qui pose le pied sur un terrain qu'il voudrait fuir.

— Je n'en doute pas, mon amij mais quand et à quoi?...

— Mais je donnerai des leçons de français, de littérature, de...

— Il est temps, je crois, mon ami... Si nous allions manquer d'argent... nous ne trouverions pas de crédit,

— Je commencerai demain.

: — As-tu quelque élève en vue?

— Pas précisément... mais je parlerai à un peintre français qui est à Londres depuis cinq ans... il m'indiquera... il me renseignera... J'irai le voir demain.

— Oui, n'est-ce pas, mon ami? C'est singulier comme j'ai froid... Je suis sûre pourtant qu'on se promène en-

eore sur les boulevards et aux Champs-Elysées, à Paris, comme en plein été. Y a-t-il à Paris de belles soirées d'automne!

— N'est-ce pas, Georgette?... Le jardin du Luxembourg...

— Meudon, Val-Fleuri, ajouta Georgette; Saint-Cloiul. Saint-Germain...

— Et Maisons, dit Félicien avec une amertume qu'il ne put pas arrêter sur ses lèvres ironiques.

Georgette se fit tout à coup silencieuse.

Félicien, malgré lui, rouvrait la blessure qu'il portait dans le cœur; la plaie dont il ne guérirait jamais... dût la fortune lui donner toutes ses jouissances, dût l'ambition le pousser aussi haut que possible; plaie incurable, parce qu'elle est la suite fatale de la faute commise par tous ceux qui vont demander autre chose qu'un plaisir passager, qui vont follement demander la paix conjugale à la femme créée pour le théâtre. C'est demander l'immobilité au vent, le calme à la tempête.

— Je ne vous ai- pas encore dit, poursuivit Félicien, attaché à la chaîne éternelle de ce malheureux sujet de conversation , comment je ne mourus pas en tombant dans la Seine.

— Dites, murmura tristement Georgette, dites.

— Un bateau qui allait à Paris ou qui en revenait, je n'en sais trop rien, était amarré aux anneaux de fer de la pile du milieu. C'est une précaution de nuit sur les fleuves. Ce bateau était chargé de foin à une hauteur de vingt ou trente pieds; en sorte qu'en tombant je fus arrêté par cet obstacle, et que le seul mal éprouvé par moi fut une éraflure à la joue, que me fit une des cordes des amarres. C'est ainsi que je ne me noyai pas.

— En êtes-vous fâché aujourd'hui ?

— Quand je remontai sur la berge, poursuivit Félicien, il n'y avait plus aucune lumière au château...

Georgette ne parlait pas.

— Vous étiez sans cloute... partie pour Paris. Même silence de Georgette.

Félicien éclata à la fin :

t — Georgette ! je veux savoir... je veux que vous me disiez.. . vous ne m'avez jamais dit. . .

Toujours même silence.

— J'ai le droit, s'écria l'inflexible Félicien, de savoir... Oh ! la vie n'est pas possible, je le sens, l'amour n'est pas possible, rien n'est possible sans la connaissance absolue du passé d'une femme. Sans cette connaissance, l'amour n'est qu'une prostitution. Cette connaissance est à la vérité de l'amour ce que la révélation est à la vérité d'une religion. Georgette, répondez-moi... entendez-vous?... Répondez-moi !

— Mon ami, je souffre ce soir... j'ai une douleur là... très-vive...

Georgette toussa, et la sécheresse de cette toux surprit péniblement Félicien, qui, sans plus rien dire, embrassa Georgette au front et alla se reposer. 11 était brisé.

Cette soirée ne fut pas bonne pour nos jeunes gens : Félicien ne ferma pas les yeux de toute la nuit; Georgette toussa beaucoup.

Londres s'éveilla le lendemain dans un brouillard du plus beau gris de souris : il ne devait durer que huit mois sous cette nuance.

Il était deux heures, c'est-à-dire déjà presque nuit, lorsque Félicien rentra chez lui, d'où il était sorti pour aller voir ce peintre de ses amis qui devait lui procurer de nombreux élèves.

— Kh bien?... lui demanda Georgette,

— J'ai vu mon ami, le peintre... eh bien t il m'a dit que j'avais eu tort, en venant à Londres, de ne pas me munir de lettres de recommandation... Sans lettres de recommandation, a-t-il ajouté, toutes les portes vous sont hermétiquement fermées... on n'est plus qu'étranger, on n'existe pas. 11 s'étonne que nous ayons pu trouver à dîner sans lettre de recommandation.

— Et qu'allons-nous devenir? s'écria Georgette.

— Je vais écrire sur-le-champ à Paris pour qu'on m'envoie dix à douze bonnes lettres de recommandation... et alors les élèves...

— Oui, hâte-toi, mon ami. J'ai le pressentiment... quand tu es là, je résiste au découragement; mais, quand tn n'y es plus... je suis prise d'une tristesse... mais d'une tristesse !

— Je calcule qu'en 'six ou huit jours je puis avoir ces lettres : tu vois, chérie, que le mal n'est pas aussi grand que... Mais tii es bien pâle, ma Georgette... souffres- tu davantage?

— Je souffre extrêmement dans le haut des bras, dans la poitrine et là dans le côté. Ma respiration est un peu gênée aussi...

— Je ferai venir un médecin...

— Non, mon ami... les médecins sont si chers à Londres! et puis ce ne sera rien.

— S'il le faut, pourtant...

— Attendons encore quelques jours... mais viens, metstoi là près de moi et parlons de la France; cela me fora du bien. La France!

Au bout de quinze jours d'attente, les lettres de recommandation demandées par Félicien n'étaient pas encore arrivées... et la maladie de Georgette ne diminuait pas... Le médecin, appelé le vingtième jour, déclara que c'était

une double inflammation des poumons causée par la température de Londres, trop froide, trop inerte, trop humide, pour les organes de Georgette. Il indiqua quelques remèdes anglais, bons peut-être pour les tempéraments anglais, et il se retira.

Les souffrances de Georgette, jointes à ses propres souffrances morales, commencèrent aussi à altérer gravement la constitution de Félicien. L'insomnie le gagna; l'appétit disparut; la mélancolie l'envahit.

Enfin, au bout d'un mois arrivèrent, presque en même temps, ces lettres de recommandation si désirées, si atteudues : quelle recommandation ! Ecrites par des gens qu avaient quitté Londres depuis Georges III, ces lettres étaient adressées à des personnes qui n'étaient plus en Angleterre, et même qui n'étaient plus au monde. Il devait s'en trouver une à coup sûr pour l'amiral Nelson.

— Courage ! dit Félicien à Georgette, courage ! nous aviserons dans quelques jours, quand tu seras mieux, quand je pourrai sortir.

Mais ce mieux ne venait pas vite. A sa seconde visite, le médecin conseilla tout haut le retour en France. Il n'était môme que temps. Georgette, en entendant cette proposition désespérée, se jeta au cou de Félicien et se lamenta : elle ne voulait pas partir dans cet état de détresse... rentrer à Paris en mendiant!.. ,

— Je ne vous y force pas... dit le docteur; mais croyezmoi, ne passez pas le reste de l'hiver à Londres...

Et il se retira» Avant de franchir l'escalier, il prit Félicien par le bras,, le conduisit dans l'ombre, et lui dit à voix basse :

— Avez-vous de la fermeté?

— Docteur \ . . . parlez . . . Georgette est très-malade , n'est-ce pas?.,.

— Sans doute... mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous dire...

— Ach evez , monsieur . . .

— Vous êtes plus malade qu'elle; et plus qu'à elle encore l'air de la France vous est nécessaire, indispensable. Voilà ce que j'ai à vous dire, acheva le docteur.

— Je suis comme elle malade de la poitrine ? demanda Félicien.

— Oui.

— Mortellement? demanda encore Félicien.

Le docteur colla son oreille sur la cavité pectorale de Félicien, et dit :

— Répétez ce mot mortellement.

— Mortellement.

— Mortellement, répéta aussi le docteur en serrant la main à Félicien.

Il s'en alla.

Arrivés à Paris, il ne leur restait que deux cents francs, niais ils étaient en France, chez eux, dans leur pays... ils se croyaient sauvés. Ils louèrent une petite chambre rue Saint-Piêrre-Montmarlre , au centre du Paris actif, du Paris du travail et des plaisirs.

La fatigue du voyage n'avait pas contribué à rendre à Georgette une santé bien difficile, peut-être impossible à rappeler. Après quelques faibles lueurs d'un rétablissement douteux, elle sentit l'accablement la gagner, et sa toux revint avec une implacable opiniâtreté. Elle n'alla plus qu'avec effort du fauteuil au lit et du lit au fauteuil, quelquefois, mais bien rarement, jusqu'à la croisée, pour arroser, avec ses pauvres mains diaphanes, les fleurs placées sur le bord de la croisée.

Félicien brûlait du désir de travailler, de gagner quelque argent pour procurer à Georgette les douceurs si né-

ressaires à une pauvre malade. Il alla trouver les quelques jeunes amis qu'il avait dans la littérature; mais il les trouva à peu près dans la position où il les avait laissés en partant, c'est-à-dire exerçant une profession impossible, presque sans gloire, constamment sans profit, à coup sûr sans issue, n'étant pas encore parvenus seulement à gravir la première marche des théâtres ou des journaux sérieux. Félicien comprit alors, avec la clairvoyance d'une expérience chèrement acquise, combien le moindre, le plus obscur des états, le plus effacé, mais appris, mais pratiqué avec constance, était un lot mille fois préférable à celui de compter sur son imagination pour vivre, pour vivre de la vie de tout le monde, et surtout pour faire vivre les autres. Il enviait sincèrement le sort de l'ouvrier, qui fatigue ses bras, mais qui est sûr de son pain; du commissionnaire, qui use ses jambes, mais qui a un lit où se reposer jusqu'à la fin de ses jours. Oh ! la poésie ! la poésie ! il la maudit. Elle n'est rien ! blasphéma-t-il. La douleur l'égarait. La poésie, n'est pas tout, aurait-il dû dire. Et il aurait eu raison.

Il découvrit une autre vérité dans cette voie désolée où il s'enfonçait de plus en plus. C'est que le bonheur gît dans l'ordre, n'est que dans Tordre, et qu'il en était sorti. Appelez cet ordre considération, honneur, vertu, peu importe ; appelez-le comme il vous plaira ; la société est une machine organisée depuis des siècles ; sa marche, c'est l'ordre ; bravez-la, bravez-le, mettez-vous devant elle ou sous elle, vous êtes écrasés.

11 rentrait chaque soir dans sa mansarde accablé do marches stériles : toujours des promesses ! toujours des promesses! Sa lassitude était quelquefois si grande, qu'il tombait dans un fauteuil et il y restait, tandis que Georgette n'avait plus la force non plus de se lever pour aller

jusqu'à lui et l'embrasser. Elle lui faisait signe de la main. Pauvres enfants !

Au bout de quelques mois de cette vie qui s'en allait en lambeaux, parce que le cœur même ne la soutenait plus, Félicien surmonta sa répugnance et se présenta chez madame de Saint-Joseph. Héroïque effort!

— Madame a du monde à déjeuner, lui dit-on.

— C'est égal, je veux la voir.

On avait reconnu sa voix.

— Qu'il entre, puisqu'il en est ainsi.

Félicien entra.

Madame Saint- Joseph, la Briseville et Poirier, étaient à table.

Poirier, en ce moment, enfonçait un couteau dans un pâté de foie gras.

Personne ne se dérangea en voyant entrer Félicien.

— Madame, dit-il à madame Saint-Joseph, je désirerais vous parler en particulier. . .

— Ces personnes sont de ma famille, et je n'ai pas de secrets pour elles, répondit la Saint-Joseph.

Quelle famille !

— Eh bien! madame, je viens pour vous dire que votre fille est à Paris depuis plus de six mois.

— La mère et l'enfant se portent sans doute très-bien? dit madame Saint-Joseph.

— Votre fille est dangereusement malade, madame ; je venais vous en prévenir, pour que vous décidassiez, dans votre sagesse de mère, si vous voulez...

— La recevoir chez moi?

— Non, madame, mais venir la voir chez moi.

— Chez vous! chez vous !

— Épousez-la, et puis nous verrons à lui pardonner, dit la Briseville, non moins révoltée.

— Je l'épouserais, madame, si j'étais en position de le faire.

— Vous avez bien été en position de l'enlever.

— Je ne l'ai pas enlevée, madame, je l'ai sauvée.

— Ah! le mot est heureux! s'écria la Briseville... je le retiens, il est panaché, le motl sauvée!... sauvée de quoi? Dis donc, Poirier, monsieur sauve les mineures. Verse-lui un verre de la comète.

Poirier allait verser.

— Je l'ai sauvée précisément des obsessions infâmes de...

— Achevez, dit Poirier.

— De vos obsessions infâmes.

Poirier sortit aussitôt un fragment de vieux journal plié dans son portefeuille , et il lut ces lignes : « Aujourd'hui , les assises ont condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité le nommé Félicien, jeune homme sans profession, pour avoir enlevé une fille mineure avec laquelle il est passé à l'étranger. »

Félicien se laissa tomber sur une chaise.

— Monsieur, vous avez rompu votre ban, termina Poirier en se coupant une seconde tranche de pâté!... Prenez garde !

Félicien se leva et sortit, comprenant qu'il ne pouvait pas demeurer plus longtemps dans la société de gens aussi vertueux.

Quand il rentra chez lui, Georgette avait le délire.

— Tu n'as plus que moi, ma pauvre chérie, lui dit-il sans qu'elle pût l'entendre ; plus que moi sur la terre. Oh ! mais je ne t'abandonnerai pas !

Ces mots, qui, dans toute autre circonstance, n'eussent été que le complément banal d'une phrase, furent dits avec un accent, une précision qui auraient fait frémir...

Oh! non, répéta-t-il plusieurs fois, je ne C abandonnerai pas.

Une sueur de fièvre faisait fumer les draps de la pauvre Georgette ; il se coucha près d'elle, écarta ses doux cheveux comme trempés par la pluie et l'appuya contre son cœur. Des larmes calcinées, des larmes sans eau, filtraient le long de ses joues ardentes et profondément amaigries.

A minuit, Georgette, dont le délire augmentait, se mit à chanter des morceaux de son rôle dans la féerie. C'était déchirant de grâce et de suavité. Puis elle se leva pour vouloir danser le pas qu'elle dansait aussi dans la féerie : elle avait toujours les yeux fermés. Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Félicien en la retenant dans ses bras, ôtez-lui ce délire ; je souffre trop! je souffre trop ! c'est trop !

— Félicien ! Félicien ! appela-t-elle ensuite. Félicien !

— Chérie !

— Cette couronne est pour toi, vois-tu...

— Oui, chérie!

— Sais-tu ce que tu en feras?... Écoute-moi bien.

— Parle, chérie !

— Quand je serai morte... tu sais?

— Georgette ! au nom du ciel !

— Qui m'appelle?... C'est toi!... Ce n'est pas cet homme affreux... n'est-ce pas? Laissez-moi ! laissez-moi! laisaez-moi!... cet homme est un misérable... Viens, Félicien! approche; je vais te dire tout bas... bien bas...

Félicien écouta, et, quand il eût écoulé d'une oreille avide, il laissa tomber sa mourante et s'évanouit.

Il était jour quand il s'éveilla : les oiseaux chantaient sur la croisée de la mansarde au milieu des petites fleurs arrosées par Georgette... Mais Georgette était morte.

Félicien se leva en silence, ouvrit la porte en silence

et descendit comme s'il n'eût pas voulu éveiller la malade.

La portière lui dit, en le voyant passer : — Comment va madame ?

— Toujours tout de même, répondit-il.

Et il sortit, marchant devant lui.

Paris était en fête : c'était un dimanche : toute la joyeuse population était dehors. Il alla se promener jusqu'à Vincennes où il vit des gens qui jouaient aux boules. Il ne revint que fort tard. 'Il mit un bouquet de violettes des bois sur le sein de Georgette et s'assit dans l'obscurité.

Toute la nuit un chien aboya dans la rue.

Il recommença le lendemain : il descendit encore sans bruit et à la portière qui lui adressa la même question que la veille : «Comment va madame? & il répondit encore : « Tout de même. — Mais vous ne paraissez pas très-bien, ajouta cette fois la portière. — Oh I moi ! » fit-il en souriant.

Et il sortit.

Il rentra ce soirJà de très-bonne heure ; il était si las, mais si las, qu'il pria la portière de le laisser s'asseoir un instant dans sa loge : il lui demanda un verre d'eau.

Une fois dans sa chambre, il se traîna de place en place jusqu'au lit de Georgette, colla sa bouche sur ses lèvres... quand il rouvrit les yeux... mais il ne les rouvrit plus.

N'avait-il pas dit à Georgette : « Moi, je ne t'abandonnerai pas! »

Deux jours après, le commissaire du quartier. enfonçait la porte de la chambre.

Le commissaire écrivit sur son procès-verbal : « Outre deux cadavres, avoir trouvé un bouquet de violettes et une couronne. »

Depuis longtemps il n'était. question dans les salons de Paris que des débuts d'une jeune actrice sur la scène, trèscélèbre alors, de la Comédie-Italienne. (Métaiten 1774 environ. On racontait des merveilles des facultés de la débutante : elle devait parler, chanter et danser dans la môme pièce ; et la pièce avait été composée exprès pour elle par le spirituel Favart en compagnie d'un musicien et d'un chorégraphe aimés du public. Quinze jours avant cette attrayante représentation, tous les billets avaient été vendus à des prix exagérés , et plus d'une place revendue à des conditions encore plus folles. Le roi et toute la cour avaient promis, il est vrai, d'honorer le spectacle de leur présence, faveur remarquable, déférence rare, même en ces temps de mœurs faciles où la royauté se prodiguait assez volontiers dens les fêtes publiques. Par un calcul fort adroit dont quelques futurs directeurs ne devaient pas

perdre la formule, celui de la Comédie-Italienne avait eu l'ingénieuse prudence de ne laisser voir son trésor qu'à quelques personnes sûres, indispensables témoins des répétitions d'usage. Aucune femme du théâtre n'avait été admise à partager le secret; aussi disaient-elles, sans penser à mal, que la merveille ne pouvait manquer, tout en étant fort belle, d'avoir quelque défaut dans la taille, quelque imperfection notable qui finirait un jour par se dévoiler. Les poètes de l'époque remuaient déjà dans leurs têtes des monceaux de comparaisons pour la mettre au moins au-dessus des étoiles ; et les jeunes marquis se demandaient sans plus de façon quel serait celui d'entre eux qui, le premier, ferait cette superbe conquête. Il n'en fallait pas davantage pour occuper tout Paris en 1774; Paris, encore plus alors que maintenant, était la France, et la France sans le fardeau embarrassant du peuple. Il s'agissait tout simplement de ne pas en être crotté sur son passage quand on se rendait au spectacle par les tor tueuses et vilaines rues qui entouraient la Comédie-Italienne dans le quartier Mauconseil. Depuis les Frères de la Passion jusque bien après l'Empire , les théâtres de Paris ont toujours eu une grande propension, on le supposerait, à se placer dans des endroits impossibles et a s'élever, par reconnaissance sans doute pour le tombereau de Thespis, là où Thespis a vidé son tombereau, qui ne contenait pas seulement le berceau de la tragédie.

Un soir que Paris était beau, comme cela lui arrive parfois en automne, quand les rayons obliques du soleil ne sont à son coucher radieux ni trop chauds, ni trop froids, ni trop faibles, ni trop blessants; quand tous les monuments vous sourient comme s'ils avaient un visage, tant vous leur prêtez votre joie en passant ; par une de ces soirées privilégiées, les chaises à porteur du faubourg Saint-Germain,

celles du quartier du Louvre, celles du Marais, se dirigeaient en se heurtant dans la main gantée des valets et en remplissant les rues de la Ferronnerie , Saint-Eustache, Saint-Denis, vers la rue Hauconseil, où était la Comédie-Italienne. Nos équipages modernes sont des machines brutales, des inventions meurtrières, comparés à ces jolis palanquins doublés à l'intérieur de satin blanc à croissants d'or, de damas cerise glacé, d'étoffe de Perse, de tissus de l'Inde tout mouchetés , répandant par leurs quatre croisées à cintre ou à ogives de bois doré des nuages de douces odeurs, parfums de toilettes exquises. Boudoirs au dedans, ces charmantes maisons mouvantes étaient faites à l'extérieur de bois fin des îles délicieusement ouvré. Aux quatre coins s'arrondissaient des couronnes de comtesses avec une folle aigrette de plumes blanches courbées sur la couronne ; aux panneaux s'en- . cadraient des peintures dues aux pinceaux des meilleurs maîtres du temps : allégories mythologiques, scènes de paysage, épisodes de bataille, tableaux de volupté, empruntés aux romans en vogue ; et, entre toutes ces fragiles, mais riches frivolités, se balançait, souriait, avec une mouche à la tempe, s'inclinait, pour voir ou pour éviter de voir, quelque jeune duchesse, qui ondulait aux ondulations de son éventail de dentelle , au frémissement de ses rubans et au flux et reflux de sa blanche poitrine, peu soutenue dans son corset, qui la faisait tenir droite comme un portrait de famille. Et c'était à la fois un ensemble grave et vivant, beau et respectueux, une réalité charmante et un portrait, que cette alliance de la jeunesse et du plaisir avec le rang et l'étiquette. Puis, rien n'avait un caractère franc et arrêté comme cette domination visible d une classe sur toutes les autres classes : le duc avait hautement le pas sur le marquis; le marquis sur le

simple chevalier; et marquis, chevaliers et ducs, pesaient sur les bras du peuple, qui les portait à pied. La royauté était le monument, la noblesse les statues et les légères cariatides, le peuple le dur pavé, soutenant le monument de la base au. faite.

Tout ce monde doré, on le devine, se rendait à la Comédie-Italienne, où Ton allait d'habitude à la première heure de la nuit. La salle s'emplissait avec de grands mouvements, plus agités que bruyants : c'était une tempête de bon goût, une confusion décente. Ainsi que la lueur froide du phosphore, les galons des habits de prince et de commandeur, les colliers en diamants des grandes dames, couraient au bord des galeries encore sombres de la salle, et permettaient de distinguer en traits de feu les endroits pleins de ceux qui ne Tétaient pas encore, mais qui allaient l'être. On reconnaissait aussi que l'intérieur se comblait de minute en minute écoulée, au bruit des tabourets qui roulaient à tous les étages, au déploiement des éventails, ailes d'oiseaux épanouies dans cette vaste volière, à tout ce qu'il y a de confus dans la respiration de personnes qui arrivent et qui sont satisfaites d'arriver. A mesure que les bougies s'allumaient autour des colonnes et dans leur longueur, on remarquait, au haut des lointains horizons et dans le parcours des courbes concentriques, que ces objets, jusqu'alors vaporeux, s'assuraient des formes précises ; des saluts révérencieux accusaient à toutes les distances ces apparitions graduelles. Les grandes familles s'envoyaient des hommages, et les fils de toutes ces maisons réunies dans le commun besoin de se montrer autant que de venir voir un spectacle nouveau rôdaient dans les couloirs et dégageaient avec force excuses leurs petites épées prises toujours quelque part dans ce grand buisson de robes traînantes le long des escaliers.

Enfin il fit grand jour dans la salle, et cela doit s'entendre dans la proportion des ressources dont disposait, il y a cent ans, une salle de spectacle privée du gaz, privée même de l'effet des grands lustres alimentés par l'huile, que Fart du lampiste n'avait pas encore su amasser dans un seul réservoir pour lui faire parcourir, selon les loi» de la pesanteur, tous les méandres d'un vaste luminaire, gloire réservée aux célèbres frères Quinquet. Mais, si la clarté n'avait pas la vivacité égale et continue des lumières répandues depuis dans nos théâtres modernes, elle plaisait par une certaine surprise solennelle qui faisait de la fête, revôtue de cet aspect, autant une cérémonie qu'une réjouissance. Le plaisir, là comme ailleurs, comme partout, avait un caractère élevé, et le théâtre n'était qu'un vaste salon où la France nobiliaire s'amusait en famille en présence du roi. Cette régularité absolue, introduite plus tard dans la coupe des théâtres afin que le peuple, relégué aux galeries basses et supérieures, ne fût pas empêché par l'orgueilleuse saillie des places intermédiaires réservées à la richesse , cette uniformité n'existait pas. Chaque loge offrait un avancement somptueux , un entablement soutenu par des colonnes d'une architecture de fantaisie, portail massif et doré, au fond duquel on découvrait des figures empreintes de la dignité de la naissance.

Enfin le roi, suivi de toute la cour, entra dans la salle, et le rideau s'enroula lentement sur lui-même. Le spectacle commença.

Prévoyant la juste impatience du public , Favart avait commencé le rôle de la débutante avec la pièce. Dès la première scène , elle se montra. Fidéline fut trouvée , à cette soudaine entrée, encore plus jolie, plus jeune, plus gracieuse, qu'on ne l'avait espéré. Trois saluts d'applaudissements, dont le roi eut l'initiative, marquèrent sa pré-

sence devant les feux de la rampe. Intimidée, elle ne put dire tout de suite les premiers mots de son rôle; elle s'arrêta. Pendant sa charmante immobilité, la foule la contempla et la détailla avec une rare et unanime satisfaction. Les jeunes marquis convinrent que la Comédie-Italienne, cependant si riche en jolies femmes, n'en avait aucune à comparer à Fidéline, qui, plus rassurée, commença à jouer. Au premier acte, elle devait parler, et c'était le moins important de ses trois essais dramatiques dans l'esprit du temps ; au second acte, chanter, épreuve plus difficile, et au troisième et dernier acte, danser un pas espagnol créé pour elle. Comédienne, Fidéline se fit applaudir par les esprits les plus difficiles, par les plus attachés à la belle diction et à l'intelligence du geste. Sa place fut marquée au premier rang.

Assis sur les banquettes en velours qui entouraient la «cène, comme il était encore d'usage à cette époque, trois jeunes marquis admiraient Fidéline avec un sentiment d'enthousiasme d'une égale exaltation. Ils étaient tous les trois jeunes, beaux, illustres par leur naissance et fort riches. Une préférence pour l'un d'eux ne se fût expliquée dans une femme que par la bizarrerie de l'amour et par la difficulté d'être aimée de tous les trois à la fois. Si un compliment partait des lèvres du marquis d'Arqués, une galanterie non moins directe s'échappait aussitôt de la bouche du marquis de Villerieux, ou décelait à Fidéline l'estime passionnée du marquis de Ponteuil. On devine que ces éloges, quoique, exprimés assez haut, ne franchis* saient jamais la rampe s'ils parvenaient sans obstacle aux oreilles d^la divine débutante. Vers la fin du premier acte, le marquis d'Arqués, entraîné par l'ivresse toujours croissante de son admiration, s'écria :

— Si Fidéline veut m'écouter et souffrir mon amour,

car je l'adore, je lui offre, pour l'aider dans sa carrière, deux mille livres par mois.

Fidéline fil semblant de n'avoir rien entendu, ou elle n'entendit réellement rien, car une actrice applaudie ne tient plus à ce monde par aucun lien. Son père sortirait du tombeau, qu'elle ne répondrait pas. Au moment suprême et effectif du succès, elle n'a de père, de mère, d'ami, d'amant, que le public. Le marquis redit sa phrase, mais cette fois ses deux amis le prirent chacun par un bras et lui dirent :

— Tu es fou, tu extravagues. Deux mille livres par mois, c'est vingt-quatre mille livres par an ; c'est beaucoup plus de la moitié de ce que te donne ton père pour tes dépenses de l'année.

— Ce que j'ai dit est dit : deux mille livres par mois à Fidéline. Il n'appartient qu'à l'intendant de ma maison de me faire l'observation que je vous dois ; et, s'il me la faisait, je le chasserais sur-le-champ.

Une amitié trop sincère unissait les trois jeunes gens pour que ces paroles d'une aigreur délibérée jetassent de la froideur entre eux. Ils se turent , et le premier acte s'acheva comme il avait commencé, c'est-à-dire à l'éclatante gloire de Fidéline.

Cependant son triomphe ne laissait pas sans anxiété ceux mêmes dont les encouragements l'avaient le mieux soutenue. Elle avait trop réussi peut-être. Comment la cantatrice s'élèverait-elle à la prodigieuse hauteur de la comédienne? Moins surprenante d'abord, elle eût appelé moins d'exigence de la part d'un public toujours disposé à grossir ses prétentions de toutes les générosités dont on l'a accablé. L'intelligence est si souvent inutile à la perfection du chant ! Et combien la timidité n'est-elle pas plus à redouter pour la voix qui chante que pour la voix qui parle !

Au sou d'une musique écoutée en silence, le rideau monta de nouveau, et Fidéline parut en costume oriental ou presque oriental, car, à cette époque peu docile à la Hdélité des costumes, le turban n'excluait pas l'anachronisme de la poudre, et le croissant de Mahomet partageait son éclat avec les mouches placées au coin de la bouche. La révolution introduite par Lekain luttait pied .à pied avec les reflux opiniâtres de la réaction. Dés les premiers morceaux de chant, la jeune actrice enleva toutes craintes à ses admirateurs. Après l'effroi, était venu le recueillement; après le recueillement, le plaisir; après le plaisir, l'exaltation; et ce fut l'exaltation qui se prolongea de démonstration en démonstration jusqu'aux dernières notes de l'acte lyrique.

Fidéline chantait sa dernière scène, la plus énergique, la plus touchante, quand le jeune marquis de Villerieux ne put s'empêcher de dire, et même plus haut que ne l'avait fait le marquis d'Arqués :

— Si Fidéline consent à me distinguer des autres hommes, je désire qu'elle accepte une pension de trente mille livres sa vie durant.

Au moment où le marquis adressait cette proposition, la charmante Fidéline se baissait pour recueillir de ses deux mains émues les couronnes lancées de tous les points des galeries sur le théâtre. Pour qui aurait-elle eu des oreilles dans un pareil moment?

— 11 est plaisant, répliqua le marquis d'Arqués en parlant à Villerieux, que tu me traites de fou pour avoir offert deux mille livres de pension à Fidéline la comédienne, quand tu viens de proposer à Fidéline la cantatrice, à titre de rente perpétuelle, une somme beaucoup plus forte ! Est-ce donc si sensé Ce que tu fais là 1 Le fou d'une année l'emporterait-il en extravagance sur

le fou qui se condamne à l'être toute' sa vie? Marquis de Villerieux, je reste ton débiteur.

Le ton du marquis d'Arqués était beaucoup plus ironique et railleur que le fond de sa remarque.

Aussi le marquis de Villerieux eut un mouvement de dépit qui se fût aisément changé en colère, malgré sa tolérance en amitié, sans l'intervention du marquis de Ponteuil. Celui-ci avait bien le droit, lui le plus raisonnable de tous jusqu'ici, de se placer entre les deux amis pour leur faire entendre combien ils élaieût aussi insensés l'un que l'autre de ne pas user de la même indulgence réciproquement.

— Si c'est de la rivalité amoureuse, attendez que Fidéline vous connaisse tous deux et fasse un choix. Si ce choix ne doit pas être dicté par le cœur, ce qui n'étonnerait bien fort aucun de nous, mais par l'avantage qu'elle trouvera dans une préférence fondée sur un autre motif, eh bien, dans ce dernier cas, l'un de vous doit se résigner à faire de plus grands sacrifices pour la posséder ou cesser de disputer inutilement la victoire.

On ne sait les propos qu'auraient échangés d'Arqués et Villerieux si, pour la troisième fois, le rideau ne se fût levé sur le ballet où l'on allait voir figurer Fidéline, la fortunée comédienne, à qui le roi, le roi lui-même ! pendant l'entr'acte> avait envoyé son portrait entouré de dia* mants.

Rien ne porte bonheur comme le bonheur, surtout au théâtre, où les coups se décident sur l'heure, à la minuté et avec la vivacité d'un fluide. Tout ou rien : on est au ciel ou plus bas que terre, où a tout de suite vingt mille livres de rentes ou l'on est presque chassé par la porte de derrière ; par la fenêtre, ce serait trop long. Sans doute à la Tin du dix-huitième siècle on lie payait pas les actrices, il

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serait singulièrement inexact de l'avancer, avec la prodigalité assez peu réfléchie d'aujourd'hui; mais, comme compensation à la médiocrité de leurs appointements , elles contractaient hors du théâtre d'autres engagements très-profitables, sinon à leurs mœurs, du moins à leur position dans le monde. 11 y avait peu d'exceptions à l'usage. L'inviolabilité de la coutume expliquait pourquoi deux jeunes gens de haute naissance marchandaient en ce moment la débutante de la Comédie-Italienne, et aussi pourquoi ils négligeaient tous trois de faire précéder de la qualification modeste de demoiselle le nom de Fidéline.

Après les deux triomphes de la jeune actrice, il semblait impossible que la salle eût encore des applaudissements en réserve pour l'accueillir dans le dernier genre de spectacle où elle se produisait. Ce doute ne tarda pas à s'évanouir. Jusqu'ici l'intelligence et le goût avaient été seuls flattés par le talent de Fidéline ; les sens n'avaient pas été éveillés : ils allaient l'être maintenant par des attitudes étudiées d'après les plus voluptueuses fresques d'Herculanum ; par des sourires venus de statue en statue, depuis Phidias jusqu'à Coustou et Girardon ; par des danses si fines et si suaves, qu'il faudrait les pieds de celles qui les exécutent pour les décrire. Tous les spectateurs élançaient le corps hors de la rampe de leurs loges, et ceux qui étaient derrière se projetaient périlleusement en avant pour mieux participer à la joie de voir, sans perdre un seul mouvement, toutes les ondulations, tous les gestes harmonieux, tous les mouvements de Fidéline. Personne n'était plus assis : le roi lui-même était debout, plus attentif que tout le monde à suivre du fond de sa loge en velours cette créature merveilleuse qui était maintenant papillon après'avoir été rossignol il n'y avait pas encore une heure.

Parmi les spectateurs privilégiés assis sur les banquettes circulaires de la scène, les trois jeunes marquis d'Arqués, de Villerieux et de Ponteuil se faisaient remarquer par le délire de leurs cris et de leurs battements de mains : c'était une frénésie. Leur poudre odorante s'envolait ; leurs jabots, leurs dentelles, clapotaient comme sous une bouffée de vent; ils perdaient leurs cravates; leurs gants et leurs chapeaux étaient sous leurs pieds. C'étaient trois maniaques. Ponteuil lui-même avait tellement cédé au torrent, qu'il s'écria encore plus fort que d'Arqués et Villerieux :

— Oui, j'adore Fidéline, et, si elle ne repousse pas l'aveu de ma flamme, je mets à ses pieds mon titre de marquis de Ponteuil, tous mes biens présents et à venir ; je lui demande enfin d'accepter ma main.

— Ah cà ! mais, répliquèrent avec un égal étonnement Villerieux et d'Arqués, tu veux donc en faire ta femme, Ponteuil? Toi qui nous aurais fait conduire tantôt à Bicêtre pour lui avoir promis quelque cent mille livres si elle voulait bien devenir la maîtresse de l'un de nous deux ! Ta femme ! Fidéline ! marquise de Ponteuil ! Quel est donc le plus extravagant de nous trois?

— Je ne l'avais pas encore vue danser, se borna à répondre le marquis de Ponteuil.

Dans la soirée même, on sut que le marquis de Ponteuil aimait déjà tellement Fidéline, qu'il lui avait fait proposer le mariage dans une lettre écrite sous la hrûlante impression de la représentation qui avait eu lieu devant la cour et toute la grande société de Paris.

On était alors en pleine époque philosophique; on n'avait jamais été plus tolérant en France, plus facile à toutes les opinions politiques et littéraires; oh! mon Dieu! on aurait soupe avec le Grand-Turc et le pape! On savait YÉpître à Uranie par cœur et bien d'autres poésies du même genre; on marchait à l'égalité à grands pas; et voilà pourquoi le marquis de Ponteuil ouvrit, quelques jours après que la nouvelle de sa proposition de mariage se fût répandue dans les salons, plusieurs lettres d'avertissement ainsi conçues. La première disait :

a Monsieur mon neveu,

tf Si vous tenez encore à mon estime, faites taire les mauvais propos qu'on débite sur votre compte : vous vous seriez amouraché, dit-on, de la jeune saltimbanque qui a débuté l'autre jour à la Comédie-Italienne, et vous

pousseriez, ajoute-t-on, l'égarement jusqu'à vouloir

Je n'achève pas. 11 est des choses qu'on ne doit pas écrire, même pour les flétrir comme il convient.

« En attendant une prompte rétractation de votre part, je suis encore votre dévoué oncle,

tf Baron de Troival. »

Dans la seconde lettre que décacheta le marquis de Ponteuil, on s'exprimait de cette manière :

« Monsieur mon neveu,

« Par la mort Dieu! qu'on aime une sauteuse et qu'on

s'en fasse bien venir, j'ai trop longtemps été jeune pour le blâmer ; mais d'une Golombine faire sa femme, ce serait agir comme un Pierrot et non comme un marquis de Ponteuil. Le frère de votre père espère que vous ne vous enfarinerez pas de cette belle façon-là.

« Adieu, monsieur mon neveu, et ne prêtez pas à rire.

« Votre oncle, chevalier de Ponteuil. »

Autre exemple de tolérance contemporaine :

« Mon cher cousin,

« Vous êtes original dans votre première intrigue. Donner votre nom à une bohémienne ! mais c'est tout à fait de l'imprévu pour vos parents et vos amis. Je suis de vos parents, s'il vous en souvient, et Ponteuil comme vous. Si vous vous obstinez à réaliser votre ingénieux projet d'épouser la divinité du Théâtre-Italien, je vous serai bien obligé de vouloir auparavant vous couper la gorge avec moi.

« Toujours votre bon cousin,

« Louis de Ponteuil. »

Sous un autre cachet armorié, le marquis lut encore : <( Monsieur le marquis,

« Ne comptant pas cet hiver réunir mes amis dans mes salons, j'ai l'honneur de vous prévenir de cette détermination si pénible pour moi. Vous vous dédommagerez aisément, monsieur le marquis, d'une privation qui m'atteint seule dans mes plaisirs les plus chers.

« Agréez l'expression de mes respects profonds,

« Comtesse de Rille. »

Ceci voulait dire que la comtesse de Rilie chassait de ses salons le marquis de Ponteuil.

Parmi ces agréables protestations, le marquis lut encore les suivantes, remarquables par leur laconisme :

« Monsieur mon fils.

« Je vous maudis.

i Votre père. de Pontedil. j>

« Monsieur mon fils.

<r .le vais vous maudire.

« Votre mère, de Ponteuil, « Née de Troival. »

« Monsieur mon frère.

(( Je vous maudirais, si...

« Votre frère, de Ponteuil. »

Enfin, il n'y eut pas un Ponteuil, grand ou petit, proche ou éloigné, qui ne voulût se donner le plaisir de maudire, sous forme d'épître, le marquis de Ponteuil, leur fils, frère, neveu et cousin, comme on dit clans les lettres funèbres, de mariage et de mort.

Après avoir tout lu, le marquis se permit cette réflexion: « Il est midi, je puis donc me présenter chez Fidéline. >>

Il est bon de remarquer en passant que Ponteuil n'avait pas encore parlé à la délicieuse actrice de la Comédie-Italienne lorsqu'il recevait ces lettres marquées au coin d'une si touchante tolérance. 11 allait la voir chez elle pour la première fois. On attela et il partit.

Quand Paris adopte une actrice, il n'est pas de folie qu'il ne fasse pour elle. C'est une fièvre £e Saint-Guy. 11 surgit tout à coup des vieillards galants et musqués qui frustrent leurs héritiers pour lui envoyer des conseils pleins de sagesse dans des manchons de Russie, des tapis des Gobelins, des pendules en porcelaine, les œuvres superbement reliées de nos classiques et des regrets de n'avoir à mettre h ses genoux que d'aussi stériles hommages. On voit des dames haut titrées lui envoyer des bracelets, des diadèmes, des colliers, avec prière de s'en parer le jour où elle paraîtra dans tel rôle qui leur a causé le plus de plaisir. Viennent en même temps les lettres d'invitation pour les soirées. On n'ose pas compter sur le bonheur de posséder, ne fût-ce qu'une simple demi-heure, la grande comédienne que tout Paris envie ; cependant, si quelque considération peut la décider, on doit lui dire qu'elle sera attendue par le célèbre général V..., par l'illustre musicien D..., par le fameux poëte R..., qui lui donnera la réplique. Sa vie est une fête, une représentation glorieuse.

Cette existence était déjà celle de Fidéline : de Ponteuil s'en convainquit en mettant le pied sur le seuil des marches de l'escalier, voûte parfumée d'arbustes rares, de fleurs encaissées dans des jardinières en palissandre. C'étaient des cadeaux sans importance, qui arrivent sans qu'on sache qui les fait. La première récompense que méritent ceux qui les adressent, c'est d'obtenir le silence sur la part qui leur revient dans ces envois différents. Dans l'antichambre de Fidéline, de Ponteuil s'embarrassa au milieu des meubles de fantaisie que l'actrice en vogue

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était suppliée d'accepter. Arbustes et meubles étaient des objets d'un très-grand prix, et c'est pour cela qu'il était tout à fait permis d'une part de les donner et de l'autre de les recevoir. Offrir une montre d'argent de trente francs serait mériter un affront impossible à laver; mais une montre de cinq cents francs s'accepte et s'oublie.

Ce ne fut pas sans peine que de Ponteuil parvint jusqu'au boudoir où Fidéline achevait ou recommençait sa toilette. Le valet de pied et la femme de chambre opposaient quelques difficultés; ils avaient déjà l'air de mentir.

Le premier orgueil que satisfait en elle une actrice qui vient de réussir, c'est de prendre à son service un domestique en livrée et une femme de chambre, bien qu'elle ne sache pas encore s'en faire servir. Elle supplie sa femme de chambre de lui acheter des épingles noires ; elle parle à son valet de pied comme elle parlerait à son père. Elle l'appelle : « Monsieur. »

Quand le jeune marquis fut introduit dans le boudoir, Fidéline recevait les adorations de trois ou quatre de ces vieillards gris-perle qui envoient des manchons et d'une nuée de très-jeunes gens, petites mouches excessivement gourmandes du premier miel que répand une actrice, une musicienne, une artiste de quelque renommée; chérubins pleins de lait, dont les ailes n'ont pas encore* mué. Ces beaux innocents sont tout à la fois poètes, journalistes, grooms, commissionnaires, amants, cabaleurs : que ne sont-ils pas encore!

De Ponteuil, sans faire attention à eux, alla complimenter Fidéline en termes peut-être préparés, mais élégants et précis ; il rougit cependant quand il eut fini de parler. Cet embarras naissait chez lui de la vive impression qu'il venait d'éprouver en voyant de près la belle actrice de la Comédie-Italienne et en découvrant, au grand danger de

m L'OISEAU EN GAGE.

son cœur, combien elle était encore plus éclatante et plus fraîche au grand jour, pourtant si funeste aux beautés du théâtre, qu'à la lumière. Sa Figure avait le caractère de son talent: il en était pour ainsi dire le précieux étui; son front offrait la largeur voûtée des grand talçnts lyriques, et son regard s'arrêtait souvent avec réflexion ; tout enfin en elle eût paru tourner au grave et au studieux sans la gentille témérité de son nez, tout à fait parisien ; puis elle était trop blanche déteint pour être complètement acceptée comme une personne sérieuse.

Un excellent moyen connu de faire comprendre aux gens qu'ils nous gênent, c'est de n'entrer par aucun coin dans leur conversation, pariassent-ils de la chose la plus curieuse de l'univers : fussent-ils gais, bavards, pleins de verve, vous les glacez ; vous produisez en vous taisant autour d'eux, en vous appliquant étroitement contre eux. l'effet du sel sur le vin de Champagne. Bientôt leur mousse s'abat, ils diminuent, ce sont des hommes frappés de glace.

Ainsi arriva-t-il dans le boudoir de Fidéline; tout le monde en sortit, excepté de Ponteuil.

Les compliments dus à l'actrice étant épuisés, de Ponteuil demanda à Fidéline si elle avait eu la complaisance de lire le petit billet qu'il lui avait envoyé par un domestique, le soir même de son début aux Italiens.

— Je suis le marquis de Ponteuil, ajouta-t-il avec un grand air de modestie.

Au fond de son cœur, de Ponteuil avait extraordinairement compté sur l'effet qu'il produirait en déclinant son titre; en cela il s'était presque abusé. Fidéline avait encore trop l'esprit de son âge pour ne pas préférer le visage d'un beau jeune homme à la qualification la plus haute du royaume. D'ailleurs elle n'avait guère reçu jusqu'ici que

des barons, des comtes et des ducs. Ce qui la toucha, sans Témouvoir profondément toutefois, ce fut l'accent sincère que de Ponteuil donna à ses paroles en peignant ce qu'il éprouvait pour elle. 11 n'y avait rien de bien neuf dans l'histoire de ses maux : depuis Daphnis et Ghloé, et môme beaucoup avant l'existence de ces deux types charmants, les doux tourments d'amour se ressemblent : langueur, ennui de la vie, dégoût de toutes choses, insomnie, désespoir, envie de mourir. La passion seule rajeunit ce vieux vocabulaire et l'emploie toujours avec avantage. De Ponteuil affirma que rien ne le retiendrait, qu'il partirait immédiatement pour les Grandes-Indes, ainsi qu'on désignait autrefois l'Amérique, si Fidéline ne consentait pas à devenir sa femme. Il était épris de sa jeunesse, de sa beauté, de son esprit, de. son inimitable talent, de sa grâce naïve ; et, plein de respect pour l'objet de son adoration, il ne voulait posséder tant de perfections qu'en échange d'un titre sacré. Sa fuite, si Fidéline le réduisait à cette douloureuse détermination, serait le malheur de sa famille pour en être bientôt le désespoir, car il mourrait dans l'ennui de cet exil, il le souhaitait du moins. Ensuite le jeune marquis de Ponteuil tomba à genoux, prit et couvrit de larmes la main de Fidéline, émue, malgré elle, de ces manifestations rapides et brûlantes. De nouveau, il protesta, .dans l'attitude suppliante où il était, de son irrévocable intention de légitimer par le mariage l'excès d'un attachement supérieur à tous les préjugés humains» Le front baissé, le visage pâle, les lèvres tremblantes, il attendit, le regard levé au ciel, la réponse de Fidéline.

' En véritable enfant, Fidéline avait pris plaisir à écou-* ter une confidence qui commençait à caresser son orgueil, si elle n'éveillait encore en elle aucun écho de sensibilité» Elle était debout, et sa main gauche joufeit avec les gros

plis de la portière en lainpas parfilé d argent qui tombait devant la porte de son boudoir. Surprise au milieu de sa toilette par l'arrivée du jeune marquis, son gracieux corps était encore enveloppé d'un peignoir orné de dentelles. L'eau fraîche, ses dix-sept ans, la blancheur de sa toilette négligée, les vagues parfums de son boudoir, son étonnement d'entendre ainsi parler un beau jeune homme à ses pieds, lui prêtaient une séduction dont l'homme le plus froid aurait subi l'influence. Ses grands yeux bleus s'ouvraient tant qu'ils pouvaient, afin de mieux comprendre, car sa naïveté lui semblait une honte dans un moment où on lui parlait, comme à une grande personne, d'alliance, d'attachement légitime. 11 ne manquait à tant d'heureuses dispositions qu'un peu d'amour : l'amour manquait; il n'était pas impossible qu'il vînt, mais il .n'était pas encore venu.

De Ponteuil attendait toujours la réponse de Fidéline. Entre les mille raisons qu'une femme un peu habile aurait su employer pour se débarrasser d'un amant importun ou pour donner de l'espoir, sans trop l'encourager cependant, à un amant aimé, Fidéline ne rencontra que ces paroles :

— J'ai un engagement pour trois ans avec le directeur de la Comédie-Italienne. Relevez-vous, monsieur, je vous en prie.

On ne sait pas la réponse qu'aurait fait de Ponteuil à cette phrase en apparence recherchée, et à coup sûr fort naturelle au fond, si Fidéline n'avait été brusquement appelée par une personne dont la voix impérieuse semhlait venir de la pièce voisine.

Fidéline souleva le rideau de la portière et laissa de Ponteuil tout seul dans le boudoir.

Celui-ci, ne sachant s'il lui convenait de sortir ou de

rester, prit le parti que prennent toujours les amants en pareil cas : il resta, il s'assit sur la bergère, où il se mit à creuser la réponse de Fidéline : « J'ai un engagement de trois ans avec la Comédie-Italienne. »

— Qu'est-ce que cela veut dire?

Il répétait pour la dixième fois cette phrase, quand il distingua fort bien les mots de la conversation qui avait lieu dans l'autre pièce, ce qui lui fournit au même instant r occasion de remarquer que Fidéline, en se retirant, avait négligé d'éloigner un tabouret placé sur son passage. En sorte que le rideau de la portière n'était pas tombé exactement; le tabouret s'était interposé; de sa place, par l'écart qui s'était fait, il apercevait vis-à-vis dans la glace, et sans être vu, la personne avec laquelle Fidéline causait.

Il voyait un peu et il entendait tout.

— Eh bien! disait cette femme à Fidéline, il paraît, mon petit loup, que nous prenons goût à la chose: tu vas de triomphe en triomphe, comme les empereurs romains. Hier soir on t'a jeté un déluge de couronnes.

— Oui, maman ; le public a tant de bonté pour moi.

— Tu appelles cela de la bonté, merci! c'est de la belle et bonne justice, mon petit agneau. Il n'y a qu'une voix là-dessus. Je n'entre pas dans une maison, vrai comme je suis ta mère et marchande à la toilette, sans qu'on me dise : « Madame Pomelin, servez-nous bien; nous allons ce soir aux Italiens, voir la débutante. » Tu es à la mode, mon petit mouton, comme les mantelets à la maréchale. Profite, moissonne quand il y a du blé. Parlons de ton avenir.

Tu es engagée pour trois ans?

— Et j'aurai deux congés.

— C'est beau ! Te voilà riche, sois toujours honnête. Ton père est toujours où tu sais. Oui! sois toujours honnête, imite ta mère. J'espère que. lorsque tu auras besoin

de malines ou de guipures, ou de quoi que ce soit, tu t'adresseras à madame Pomelin, ta mère.

— Vous me disiez que mou père était toujours en prison; le malheureux!

— Entre nous, l'auteur de tes jours et de mes malheurs est un tonneau. Oublier d'allumer tout un quartier le soir où le roi allait aux Italiens! Mais à toi la puissance : tu parleras pour lui au ministre, mon petit pigeon, afin qu'on le laisse le plus longtemps possible où il est. De quoi parlions-nous ?

— De mon père.

— A ce propos, je te dirai que ton frère est un monstre : il veut s'engager dans la marine; il me demande trois cents livres pour aller à Brest, et crois-tu qu'il a ajouté : a Si vous ne me les donnez pas, je ferai siffler ma soeur Fidéline; je la sifflerai moi-même. »

— Tenez ! voilà trois cents livres, dit Fidéline en allant à son secrétaire; qu'il parte.

— Il me semble, réfléchit de Ponteuil, que Fidéline n'est pas heureusement partagée en famille.

— Quant à ta sœur, reprit madame Pomelin, tu ne t'itnaginerais jamais ce que la bestiole s'est mise en tète avec sa taille des tours Notre-Dame et son nez fait comme saint Christophe t elle veut débuter à la Comédie-Française, et son espoir est de réussir comme toi, mieux que toi, parce qu'elle s'appelle comme toi. Elle te couvrirait par là de ridicule. Fais-la mettre dans un couvent : tu as de belles connaissances maintenant, tu ad des protecteur* et tu protégeras bientôt; je connais cela. Avec ta figtife, avec tes talents, et tu en as jusqu'au bout des ongles, on a ce qu'on veut. Tu plais, tu charmes, tu ravis; reste hotitiête, et nous serons bien heureuses toutes les deux.

— Mon plus grand bonheur, maman, sera toujours de

m'oecuper de mon art, que je préfère à tout depuis que j'y ai réussi.

— Tu parles comme un oracle. Vois-tu, c'est qu'il existe des gens malintentionnés pour les jolies débutantes au temps où nous vivons. Us te diront mille et mille compliments bien habillés, comme ils savent les faire; ils iront même jusqu'à t'accabler de promesses.

— C'est par là qu'ils commencent, je crois, ma mère.

— Oui, mon oiseau. Évite, évite ces dangereux enjôleurs. Mon Dieu ! pas plus tard qu'hier, aux Italiens, je m'amusais de mon coin à considérer les beaux marquis qui te mangeaient de la prunelle. C'était un assaut, une bataille de Fontenoy. Il est vrai que tu étais olympique! Ne porte pas ton buste si haut ; tu perds trop par là les grâces de la taille. Tu es jolie; sois belle! Il vaut mieux faire envie que pitié, et envie surtout par son honnêteté. Rappelle-toi cette vérité si simple et si pure : sois honnête !

— Oui, maman. Mais quelqu'un m'attend ; si vous permettiez...

— Elle pense à moi, dit de Ponteuil.

— Votre mère vous importunerait-elle, que vous ne pouvez seulement demeurer une demi-heure avec elle, mademoiselle? On devient fière, il me semble; on me fait comprendre que je suis indiscrète. Je crois, Dieu me pardonne, que votre femme de chambre m'a toisée!

— Ah ! ma mère, vous vous êtes trpmpée; je suis bien contente quand je vous vois. Tout le monde vous respecte comme moi-même ici .

— Bien sûr ? Alors donne-moi un petit verre de liqueur des îles pour me remettre de mon trouble. Je reprends mon récit. Parmi ces gentilhommes qui, hier, pas plus tard qu'hier, te perçaient de leurs yeux, il y en avait un surtout que le hasard m'a fait remarquer.

— J'ai vendu pour trois cents livres, répondit madame Pomelin, comme je suis votre servante.

— En ce cas, madame, puisque vous jn'avez fait gagner deux mille quatre cents livres, vous aurez la générosité d'accepter de ma main les trois cents livres que vous aurait comptées mademoiselle Fidéline. Vous la tiendrez quitte. Je compte que vous lui tairez la liberté de ce pari tenu par deux gentilshommes qui ont son talent en grande estime. Leurs respects vous sont acquis.

De Ponteuil salua profondément* madame Pomelin et se retira.

— Toi 1 dit madame Pomelin en sa propre personne, tu étais dans le boudoir de ma fille, d'où tu as tout entendu; mais vous ne nous convenez pas, mon beau petit marquis. Ton denier à Dieu n'en sera pas moins vaporisé.

C'est par l'amour qu'on commence à aimer une des femmes éparses sur le globe, c'est par la jalousie qu'on commence à aimer une actrice. Avant qu'elle ne vous connaisse, vous avez pour rivaux mille ou douze cents spectateurs par soirée, qui viennent à prix d'argent jouir de la vue ou de ses bras, ou de sa taille, ou de ses épaules, sans vous accorder le droit de le trouver mauvais. A vos côtés vous entendez circuler les critiques les plus violentes de son talent ou des éloges plus blessants encore que ces critiques. On n'a pas de destinée meilleure à espérer du jour où l'on a voué de rattachement à une beauté de théâtre. Jetez donc le gant à l'univers ! Appelez en duel les populations!

Avant de savoir si Fidéline l'aimait, de Ponteuil avait éprouvé ce sentiment dont l'analyse ne nous a pas coûté grands frais d'observation. Trop heureux si cette jalousie particulière, banale variété de l'espèce, n'avait été couverte et dominée par une autre jalousie, la grande et légitime jalousie de tous les temps, dans le coeur de l'amoureux marquis. Depuis la conversation de madame Pomelin avec sa fille, il redoutait que Fidéline, mal conseillée, n'écoutât des propositions agréables à son orgueil. Un amour exclusif est seul capable d'empêcher une jeune femme de céder aux séductions infinies de la richesse. Fidéline a-t-elle cet amour? se demandait de Ponteuil en passant en revue dans sa mémoire les actions et les paroles de la merveille de la Comédie-Italienne. Quel chapitre confus que celui-là ! L'encouragement d'hier s'efface sous le mot froid de ce matin, qu'un geste bienveillant, — et cela suffit, car tout est amour dans l'amour, — fait oublier pour jamais. Jamais signifie quelques heures, car. si le geste bienveillant se répète en faveur d'un autre, vous vous en voulez d'avoir paru heureux. C'est à recommencer, à reprendre sans cesse.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la visite du marquis de Ponteuil à Fidéline, qui avait fini par lui expliquer tout naturellement le véritable sens de la réponse qu'elle avait faite à la demande de sa main. Dans son ignorance naïve, elle s'imaginait que son engagement dramatique s'opposait à tout autre contrat plus sérieux et beaucoup plus long. Heureux donc de se voir accepté, le jeune marquis, le premier assez hardi parmi ceux de son rang pour épouser une comédienne, comprenait combien l'objection était peu grave. Tranquille sur ce point, il s'abreuvait d'espérance et d'amour en allant écouter chaque soir Fidéline et en lui apportant chaque matin des jon-

chées d'éloges. Il se disposait, comme de coutume, à lui faire sa visite, lorsque ses deux amis d'Arqués et de Villerieux entrèrent dans "son appartement et le forcèrent à différer de quelques minutes le moment de son bonheur.

— Nous venons tous deux, dit le marquis d'Arqués, dans le même but ; il importe que tu nous entendes. Assiedstoi.

DePonteuil dompta son impatience; il s'assit.

— Nous n'avons pas eu l'occasion de nous rencontrer, reprit Villerieux, depuis le fameux début de Fidéline à la Comédie-Italienne.

— Messieurs, interrompit dePonteuil, cfe m'est un vif regret de m'en faire souvenir.

D'Arqués continua :

— Allons au fait tout de suite. Marquis, ta conduite nous a indisposés contre toi.

— Messieurs, ma conduite aura le déplaisir de se passer de votre agrément.

— Nous n'en doutons pas, répliqua d'Arqués ; mais elle n'a pas que nous pour censeurs. Épouse qui bon te semble, c'est ton droit. Ce qui est moins ton droit, c'est de nous enlever, par une fantaisie sans exemple dans nos mœurs galantes, la plus divine actrice des Italiens. C'est un fait brutal, sans esprit, au-dessous même du despotisme d'un financier.

De Ponteuil, sans se déranger, tendit le bras et sonna ; une figure de valet parut entre les deux battants dé la porte à demi ouverte.

— Que désire monsieur le marquis?

— Préparez-moi deux épées de combat : allez ! Continue, dit de Ponteuil à d'Arqués, qui reprit avec le même sang-froid poli :

— Où en serions-nous, marquis, si tu allais faire naître la mode d'enlever les actrices par le guet-apens du mariage? Il n'y aurait bientôt plus de théâtre à Paris. Nous ne souffrirons pas qu'un tel usage s'établisse.

— Cependant, messieurs, chacun est libre, sous le règne de Louis XV le Bien-Aimé, de se marier avec la femme qui lui plaît.

— C'est précisément ce qui est en question, marquis.

De Ponteuil sonna de nouveau ; le môme valet montra son visage soumis.

— Vous descendrez les épées dans la voiture jaune, que vous tiendrez à ma disposition.

— Oui, monsieur le marquis.

— Vous voulez donc, messieurs, demanda de Ponteuil à Villerieux et à d'Arqués, m'empôcher de donner mon nom à Fidéline?

Ce fut de Villerieux qui répondit :

— Pas exactement cela. Fais-en une marquise si cela t'arrange, quand tu l'auras.

— Comment! quand je l'aurai 1 me la disputeriez-vous? où sont vos pouvoirs?

— Si tu es tué, répondit d'Arqués avec un beau calme, nous aurons prouvé, tu en conviens, que nous avions le pouvoir d'empôcher ce mariage.

— J'en conviens.

— Si tu tues Villerieux ou moi, tu auras conquis Fidéline, que nous t'aurons du moins disputée aux yeux de toute* la jeune noblesse, froissée comme nous de ton action.

— Et si je blesse l'un de vous seulement?

— Celui-là, comme toute défaite entraîne un sacrifice, signera à ton contrat de mariage, où toute la no»

blesse, tu le présumes, n'a pas l'intention de courir se faire inscrire.

— Soit! dit de Ponteuil en souriant avec une politesse impertinente au propos impertinent de ses deux amis.

— Mais, si c'est toi qui es blessé, ajouta de Villerieux, tu ne te marieras avec Fidéline que dans trois mois.

— Soit encore ! s'écria de Ponteuil, qui aurait pu repousser du haut de ses épaules ces différentes propositions s il n'avait songé qu'il était en face d'un premier duel, qui est toujours un marché onéreux. Refuser les conditions, c'était refuser la rencontre. Le traité fut accepté.

— Quel est celui de vous qui me fera l'honneur d'être mon adversaire?

— Moi, répondit le marquis d'Arqués : j'ai vingt ans et deux mois ; je suis par conséquent de quatre grands mois l'aîné de notre ami Villerieux, qui sera mon second.

— Les deux choix me conviennent parfaitement, dit le marquis de Ponteuil, qui ajouta :

— En passant par le Roule, je prierai Duménil de m'assister. Je le sais à cette heure chez lui. Vous agrée-t-il?

— Parfaitement aussi.

— Au parc de Monceaux! dit de Ponteuil à son cocher quand ses deux amis d'Arqués et Villerieux furent montés en voiture.

Deux heures après ce d«el, consommé dans toutes les formes de politesse établies entre de vrais gentilshommes,

de Ponteuil, d'un pas lent, peu naturel à ses habitudes vives, montait les marches de l'hôtel de Fidéline. On voyait sur son visage pâle et riant l'effort d'une souffrance contenue. Son mal luttait en lui avec une joie fière. Pendant le peu de minutes qu'il fut laissé seul dans le salon d'attente par le valet chargé de l'annoncer, il retira son bras droit, caché â demi entre l'ouverture de son gilet, il regarda sa main, tout alourdie par la douleur et la double enveloppe d'un mouchoir brodé, et ce mouvement, quoique exécuté avec délicatesse, lui arracha un cri aigu. Pour en étouffer le retentissement, il se mit à marcher avec bruit; et, afin d'éviter le même accident et ses suites, il replaça plus soigneusement son bras sous son gilet après s'être assis au fond d'une encoignure dans un grand fauteuil. Là il se plut, comme on l'éprouverait dans un rêve, à se peindre l'étonnement glorieux et mélancolique qu'il causerait à Fidéline en lui racontant les dangers courus pour elle, la blessure reçue pour elle, témoignages rigoureusement vrais de son amour pour elle. Il serait modeste dans son récit, juste envers son adversaire; il dirait avec une égale résignation les dures conditions imposées à sa défaite» Fidéline apprendrait de sa bouche qu'une loi bizarre, mais sacrée, de cette rencontre, voulait qu'il ne s'unit pas à elle avant trois mois. Le délai était pénible, affreux ; mais il n'emploierait que mieux cet intervalle à lui prouver combien sa résolution de l'épouser était profonde dans sa volonté, combien, d'un autre côté, l'affection qu'il lui portait, affection méritée, gagnée, attendue, était à l'épreuve du temps. Il y a de l'ivresse dans l'affaiblissement qui résulte du sang répandu par une blessure; cette ivresse ressemble à la défaillance du jeûne : elle a son délire progressif, son exaltation, sa fièvre. Plus l'homme diminue, plus il devient léger en perdant son lest impur,

et plus il s'élève et perce vers les régions subtiles de la pensée

— Mademoiselle peut recevoir M. le marquis de Ponteuil, vint dire le valet.

Se faisant fort sur sa main gauche, de Ponteuil se leva et se dirigea vers la salle à manger, où Fidéline attendait à table qu'on lui servît à déjeuner.

— Vous permettez, monsieur le marquis? lui dit Fidéline en lui désignant un siège en face d'elle, à l'un des bouts de la petite table qui se couvrait de mets délicats. Comme il est près d'une heure, je ne vous ferai pas l'impertinence de vous inviter à déjeuner avec moi. Que je suis paresseuse ce matin! Le spectacle a fini si tard hier! J'avais demandé de la glace, il me semble ! ajouta-t-elle en se tournant vers son domestique.

— Elle ne me demande pas pourquoi je me présente si tard chez elle aujourd'hui, pensa de Ponteuil. — Vous avez raison de prendre un long repos, répondit-il à Fidéline; votre santé en a besoin. Jouer et veiller épuisent horriblement. La gloire, il est vrai, calme bien des fatigues.

— Vous me rappelez, dit Fidéline en payant d'un sourire charmant le mot flatteur du marquis, que j'attends avec le numéro de la Gazette de France, où il est, dit-on. question de mes débuts, la Gazelle de la Cour et le Mercure galant, qui veulent bien aussi s'en occuper, à ce qu'on m'assure. Allez voir, dit-elle au domestique, s'ils ne seraient pas dans la boîte. Je ne suis pas, au fond, trèscurieuse de les lire.

Fidéline oubliait sans doute, si elle ne mentait pas, que c'était la sixième fois qu'elle envoyait chercher les gazettes par son domestique.

— Elle ne s'aperçoit donc pas de ma pâleur ! pensa en-

core de Ponteuil, qui répondit pourtant à la comédienne : Si j'avais prévu un retard dans l'envoi de vos gazettes, je me serais fait un plaisir de les acheter en passant sous les galeries des Français.

— Vous êtes trop bon; ce n'est pas si pressé, en vérité. Versez-moi de ce thé, je vous prie, marquis.

— Quoi! elle n'a pas remarqué que je l'ai servie de la main gauche et en tremblant. Où donc a-t-elle la tête?

Le domestique posa sur la nappe, près du bras de Fidéline, les deux gazettes et le recueil qu'elle attendait.

— Très-bien! Nous lirons cela après le déjeuner ou dans la journée.

— Pourquoi ne pas les lire à présent? s'informa de Ponteuil.

— Ce serait me priver, monsieur le marquis, du plaisir de causer avec vous.

— Non, je suis aussi intéressé que vous, Fidéline, à connaître ce que pensent de votre talent messieurs les beaux esprits.

— Àuriez-vous vraiment cette curiosité? dit Fidéline, qui mourait d'envie de dévorer ces gazettes ; puisque vous le désirez...

De Ponteuil sentait que la fièvre le gagnait. Fidéline poursuivit :

— Eh bien ! lisez-les-moi donc. J'aurai plaisir à vous écouter.

Dans l'impossibilité de faire usage de ses deux mains, de Ponteuil ouvrit, en l'appuyant sur la table, la Gazette de ta Cour, et, après l'avoir étendue avec une pénible gaucherie dont Fidéline, dans l'attente de cette impatiente lecture, ne s'aperçut pas, il commença ainsi :

« Sa Majesté a honoré pour la cinquième fois de sa présence les débuts de mademoiselle Fidéline, cette actrice de si grandes espérances. Vers le milieu du spectacle, Sa Majesté, touchée du jeune talent de cette comédienne, a daigné l'encourager de quelques gracieux applaudissements, heureux signal des manifestations bruyantes qui ont immédiatement éclaté dans toute la salle. Une demiheure avant la chute du rideau, Sa Majesté a quitté sa loge pour rentrer aux Tuileries, où il y avait bal. »

— C'est très-poli, mais très-froid, dit Fidéline ; il est bien plus souvent question dans cet article de Sa Majesté que de moi. Au surplus, on m'a conseillé de rester parfaitement indifférente aux éloges comme aux critiques des gazettes.

— Entrer en partage de publicité avec la royauté, c'est déjà un assez beau lot, fit remarquer de Ponteuil, dont les douloureuses grimaces pendant la lecture de ces lignes n'avaient pas une seule fois attiré l'attention de Fidéline.

— Peut-être, reprit-il, la Gazette de France aurat-elle consacré plus d'espace à l'appréciation de votre talent.

Et il dégagea la seconde gazette de son enveloppe avec plus d'embarras que la première.

— Ah! dit-il, votre nom est en toutes lettres en tête de l'article; c'est important. Lisons.

« Il n'y a pas d'exemple d'aussi beaux débuts au Théâtre-Italien. Jeunesse, beauté, grâce, talent, mademoiselle Fidéline les réunit en elle. Aussi quel succès se comparerait au sien? Aux suffrages des vieux amateurs, elle a su joindre à son avantage les suffrages de la jeune noblesse, et, pour tout dire enfin, ceux de la cour. L'enthousiasme est si grand pendant les mémorables soirées où elle joue, qu'on oublie presque la présence du roi et des dignitaires

qui raccompagnent. Où ira un tel talent, qui part Ae si haut et qui a tant de chemin à parcourir? »

— Que je suis heureuse , mon Dieu ! de ces beaux éloges î s'écria involontairement Fidéline , dont l'âme s'ouvrait à toutes les vanités de la joie.

— Que je souffre ! Je sens que mon sang s'en va par ma blessure, murmura de Ponteuil.

Fidéline sonna.

— La Provence, prenez cette pendule, et portez-la surle-champ au rédacteur de la Gazette de France; déposez-la chez son portier. Pas un mot sur celle qui l'envoie ; pas de nom. Rien. Faites-vous aider. Allez vite. - Et que dit le superbe Mercure ? demanda Fidéline au marquis.

On l'avait mise en goût d'éloges. Les éloges ! On ferait venir du fond de l'Océan à la surface de l'eau avec un éloge une actrice noyée depuis trois ans.

— Seriez -vous assez complaisante pour couper les feuilles du Mercure avec votre couteau? dit de Ponteuil à Fidéline en lui tendant toujours de sa main gauche embarrassée l'exemplaire dû recueil.

Sans s'informer de la raison de cette prière étrange de la part d'un gentilhomme aux manières toujours exquises, Fidéline, avec une précipitation brusque, passa rapidement la lame de son couteau à fruits entre les feuilles du Mercure.

— Voilà l'article qui me concerne : Comédie-Italienne.

— Tenez l'exemplaire ouvert, Fidéline ; je lirai à côté de vous. — Est-ce que j'aurais jamais pu tenir ce livre? pensa de Ponteuil en se levant pour se placer presque derrière la jeune actrice.

Debout et faible sur ses jambes, il tacha de lire :

« Chaque année la Comédie-Italienne s'impose le de-

voir„dont nous nous passerions fort bien, de faire débuter, dans l'intérêt assez mal entendu de nos plaisirs, quelque actrice longtemps louée d'avance. Quanta nous, nous avouons ne pas comprendre la nécessité d'interrompre le cours régulier des représentations ordinaires pour ouvrir un passage à des prétentions excessivement exagérées. »

— Quel ton impertinent! dit tout haut Fidéline.

De Ponteuil n'avait plus la conscience de ce qu'il lisait. Cependant il poursuivit :

« Assez bien de figure, quoique trop maniérée, mademoiselle Fidéline aurait dû s'exercer longtemps sur les théâtres secondaires avant de se montrer sur les planches du Théâtre-Italien. Elle n'a presque pas de voix : le peu qu'elle en a s'échappe par éclats déchirants. Sa méthode est mauvaise, ses gestes sont sans noblesse. Nous ne pouvons voir dans ses débuts que le fait d'une vocation menteuse et décevante autant pour elle que pour nous. »

— Misérable folliculaire! qui donc le châtiera? dit,

dans un accès de colère, la comédienne blessée.

De Ponteuil acheva presque sans haleine cette dernière phrase :

« Cependant mademoiselle Fidéline est encore assez

jolie pour trouver à la Comédie-Italienne des succès qui

n'auront pas absolument besoin du concours de sa voix. »

— Ceci est un outrage! s'écria-t-elle, et je serai vengée!...

Comme elle se retournait pour voir si le marquis partageait son indignation, de Ponteuil tombait à terre, évanoui, perdant abondamment du sang par l'endroit de sa blessure.

Alors seulement Fidéline apprit que le jeune marquis de Ponteuil était blessé.

Du reste, c'était une femme accomplie.

L'époque à laquelle se rattache cette histoire de coulisses était Fâge d'or des femmes de théâtre dans le sens réel et figuré du mot. Quel gentilhomme se respectant un peu ne sacrifiait une partie de ses revenus à satisfaire les goûts et les penchants d'une actrice? Watteau nous a légué des témoignages authentiques de la molle dissipation de ces jolies créatures qui ont posé sous ses yeux pour la gloire de ses travaux et pour notre édification privée. Son pinceau de colibri nous les a représentées dans presque tous les actes de leur vie insoucieuse, — sur le gazon et tenant dans leurs petites mains de longs verres de vin d'Aï, premier baptême du vin de Champagne; — promenées dans l'air sur une balançoire et livrant aux zéphyrs leurs robes insuffisantes; — à demi couchées sur leur sofa, et perdant dans un sommeil ingénieux leurs mules et leurs gants; — pinçant de la mandoline et ne s'opposant pas à ce qu'on prenne sur leurs épaules bien des choses qui ne sont pas sur la partition ; — enfin Watteau nous a transmis leur biographie et leurs portraits sans se préoccuper de la moralité de sa tâche.

Il n'a oublié que les mères d'actrices, et c'est à déplorer sa négligence; car elles s'en vont tous les jours avec les dieux , c'est-à-dire avec ceux qui faisaient des déesses de ces filles d'actrices. Madame Pomelin les contenait toutes. Sa fille avait été sa plus belle espérance depuis l'âge le plus tendre. A chaque charme nouveau qu'elle découvrait en elle, elle se disait : « Ceci est pour le Théâtre- Italien ; voilà un pied qui vaut bien trois mille livres de

avait reçu des coups de bâton sur les reins en pleine place publique.

De Ponteuil courut recevoir madame Pomelin, qui ne fit pas longtemps languir son impatience.

— Monsieur le marquis, vous ne m'attendiez pas.

— Je suis toujours prêt à recevoir les personnes aimables, madame Pomelin.

— Vous me rassurez. Vos visites, monsieur le marquis, nous honorent infiniment, ma fille et moi; mais elles nous font le plus grand tort du monde.

— Je n'imagine pas le dommage qu'elles peuvent vous causer; il me semble, d'ailleurs, qu'elles n'ont pas déplu jusqu'ici à mademoiselle Fidéline.

— Ma fille est une étourdie; il est mal à elle de se prêter à vos insistances amoureuses.

— Je l'aime.

— Tant pis !

— Elle m'aime aussi.

— Tant pis! tant pis!

— J'estime son talent.

— Vous nous perdez.

— : Je la respecte.

— Vous nous ruinez pour toujours.

— Je n'ai que des vues honnêtes.

— Vous nous réduisez à l'hôpital, monsieur le marquis.

— Mais en quoi, expliquez-vous, madame Pomelin, ma présence chez vous entraîne-t-elle tant dé malheurs?

— En faisant croire que vous êtes l'amant de ma fille.

— Où est le mal?

— Voyons, monsieur le marquis, puisque vous voulez forcer une mère à vous dire toute sa pensée, raisonnons : — Ma fille doit demeurer toujours honnête, ou céder à la séduction dont elle n'est que trop entourée. Il n'y a pas de

milieu. Mon vœu le plus cher est qu'elle se conserve pure et vertueuse.

Madame Pomelin éternua.

— Je m'enrhume, je crois, dit-elle.

Elle poursuivit :

— Mais si la fatalité voulait qu'elle oubliât ses devoirs, je dois désirer, comme mère, que son sort soit le plus heureux possible, malgré sa faute même.

— Je crois vous comprendre, madame Pomelin.

— Alors, vous me plaignez.

. — je vous admire, au contraire, dit de Ponteuil, qui, rapprochant son fauteuil de celui de son interlocutrice, afin de pouvoir parler plus bas, ajouta : — Madame Pomelin, si je vous envoyais dans une de mes terres en Normandie, où vous passeriez l'existence la plus douce pendant toute l'année?...

— J'aime assez l'existence la plus douce, répondit madame Pomelin.

— Et votre mari, continua de Ponteuil, je le créerai garde de mes bois en Lorraine.

-^ Je n'ai aucune objection sérieuse à faire, répliqua madame Pomelin, à la distance où vous nous placerez l'un de l'autre.

— Votre fille aînée, la sœur de Fidéline, sera convenablement dotée par moi, afin qu'elle se marie bientôt.

— Ce jeune homme, pensa madame Pomelin, nous es* time, je le vois, à notre valeur.

— Quant à votre fils...

— C'est tout mon portrait, interrompit madame Pomelin.

— Quant à votre fils, il ira gérer les plantations de mon oncle à Calcutta. Il aura un traité de vingt ans, à six mille livres par an.

ne L'OISEAU EN CAUE.

— Mais il me semble avoir ouï dire qu'on ne vivait pas plus de cinq ans dans ce pays malsain.

— Il y a des exemples qui confirment cette vérité, répondit de Ponteuil.

— Je vous rendrai réponse demain, dit madame Pomelin en se levant.

— Et demain je vous signerai tous les engagements avantageux que j'ai eu l'honneur de vous proposer, si vous les acceptez.

— A demain donc, monsieur le marquis.

— Mes très-humbles respects, madame Pomelin.

La Pomelin sortit.

— Noble fille! s'écria le marquis en baisant le portrait de Fidéline, je t'arracherai à ce bourbier.

La porte de l'appartement se rouvrit.

— C'est encore moi, monsieur le marquis : vous n'auriez pas besoin de quelques douzaines de mouchoirs de batiste? c'est ce qu'il y a de plus fin.

— J'achète d'avance, madame Pomelin, tout ce qu'il vous plaira de remettre à mon valet de chambre.

— Si cet homme était seulement maréchal de France, murmura madame Pomelin en descendant les marches de l'hôtel Ponteuil, il aurait, je crois, la préférence.

Cette belle réflexion de madame Pomelin nous laisse pressentir le motif pour lequel elle avait remis au lendemain la conclusion du traité proposé par le marquis de Ponteuil. Elle avait une dernière et magnifique chance à tenter dans la soirée. La soirée commençait.

. L'affluence appelée à la Comédic-ltàlicnne pour entendre Fidéline dans un rôle nouveau était encore plus grande qu'à la première soirée de ses heureux débuts. Deux comtes, qui arrivèrent en même temps devant la grille du vendeur de billets d'entrée, se prirent de si chaude querelle pour avoir une seule et unique place de seconde galerie, qu'ils allèrent un instant à l'écart et tirèrent bravement leurs épées. Le plus jeune fut blessé; l'autre jouit de son entrée, achetée, on peut le dire, au prix du sang. Le désir d'emplir ses oreilles des sons suaves si délicieusement filés par la belle actrice n'était pas le motif absolu de cet empressement. Des esprits mécontents, des esprits faux, pour s'exprimer avec indulgence et pitié, des caractères malheureux, ayant, par des propos de café, des écrits louches et railleurs, cherché à mettre en doute certaines parties de ses facultés musicales, le poivre répandu parleurs critiques sur tant de vives admirations avait exalté les plus raisonnables. La majorité voulait que son enthousiasme, en ve* nant, fût solennellement ratifié ; la partie douteuse, la partie faible, mais importante cependant, à cause de son audace, accourait pour que l'événement lui donnât hautement raison contre le blâme accumulé sur elle. La crainte se mêlait ainsi au plaisir promis, car nul ne pouvait assurer que la malveillance, cette déesse née de l'accouplement monstrueux d'un auteur dramatique sifflé et d'une actrice repoussée, ne se manifestât par des actes odieux *

On se ferait difficilement une idée de l'éclat donûé à là salle par la richesse des toilettes, aujourd'hui que nos habits sombres, d'une parfaite égalité et d'un parfait ennui

marron, nous placent si loin de ces jours de splendeur aristocratique. Tout For, tous les diamants, passés d'héritage en héritage, sans altération, jusqu'à ces lointains descendants, étincelaient et rayonnaient. La richesse faisait cuirasse à la naissance, le beau métal enveloppait le grand titre, la France était montée en un diadème dont le roi était la grosse perle.

Quoique mourant, le roi, pour se distraire de ses souffrances, s'était rendu au spectacle ; à son entrée, l'orchestre avait fait entendre l'ouverture; le rideau allait se lever sur la pièce nouvelle et l'actrice tant souhaitée.

En ce moment, on ne pensait pas moins au marquis de Ponteuil qu'à Fidéline : on s'entretenait dans chaque loge de sa folie si bien soutenue, de son étrange projet de mariage, de ses querelles avec sa famille et tous ses parents jusqu'au dernier degré; de la froideur de ses amis, honteux d'une union inouïe; de son duel avec le marquis d'Arqués, généreux vengeur de l'affront fait par un seul à tous. Excepté quelques esprits philosophiques élevés à l'école de J.-J. Rousseau et de Diderot, personne ne se sentait porté pour lui à l'indulgence. 11 était unanimement convenu que toutes lès portes lui seraient fermées^ et on a déjà vu que l'imprudent marquis avait subi, dès le commencement de sa passion, les effets de ces menaces. Hais son parti était pris : riche, il se passerait de l'appui des autres; marquis, nulle puissance au monde ne l'empêcherait de créer Fidéline marquise en se mariant avec elle. Quelle ravissante marquise ne serait-elle pas, elle, si distinguée dans ses manières, si célèbre par son talent, si douce et si jolie! Pour la première fois, le génie s'alliait au rang ; une révolution s'opérait : le marquis de Ponteuil en donnait le signal.

Fidéline n'entrait en scène que vers la fin du premier

acte, et cela avait été ainsi arrangé pour qu'elle n'épuisât pas ses moyens d'abord et qu'elle en gardât la meilleure partie pour le second et dernier acte de l'ouvrage de Sedaine.

Elle parut ; la salle vacilla sous l'effort subit des battements de mains; il fut impossible d'attendre que le roi eût pris une initiative consacrée. Le roi ne s'en fâcha pas ; il n'en applaudit pas moins. On remarqua qu'à son immense talent la jeune actrice avait ajouté l'appui si précieux de l'expérience. Même abondance, même expansion, même désespoir de moyens, si l'on peut s'exprimer ainsi ; mais de l'adresse à mesurer ses forces, mais de l'adresse, plus grande encore, à les diriger avec une admirable variété sur tous les points et de manière à ne laisser aucune note dans l'ombre. A son début, elle avait réussi : ici elle triomphait.

Le premier acte finit comme une victoire.

A vrai dire, le second acte n'avait été écrit que pour Fidéline; il reposait sur elle tout entier. Elle chante son grand morceau, on l'écoute, on est ravi ; mais, profitant •de ce calme extatique, une volée de coups de sifflets part tout à coup. Fidéline chancelle, pâlit et tombe. La moitié de la salle avait reçu le coup. Tous les jeunes gens portent la main à leur épée; les femmes s'indignent; le roi s'est levé à demi : on a osé siffler en sa présence.

De Ponteuil court à Fidéline, la soulève dans ses bras aux yeux de deux mille spectateurs, et l'emporte au foyer des comédiens, où des soins lui «ont donnés.

On répétait avec indignation dans la salle :

— C'est une cabale! c'est une infâme cabale! on a sifflé de ce côté!

— Non, c'est de celui-ci!

— Non, c'est d'en haut!

— On vient d'arrêter les misérables.

— Non, ils se sont échappés !

— Vous vous trompez, on les tient.

Pendant cet orage de propos, la charmante Fidéline recouvrait ses sens, grâce aux médecins appelés autour d'elle par de Ponteuil ; mais sa raison, en revenant, lui rendait plus poignante la honte éprouvée. Elle eût préféré mourir sous le coup que de se souvenir de l'affront qu'elle avait reçu, si le choix lui avait été permis. Que ne lui disait pas le marquis pour la consoler! 11 lui citait tous les noms des grands artistes dont les débuts avaient été marqués par les mêmes outrages ; il lui rapportait l'affliction de la salle entière, et enfin il ajoutait en lui baisant les mains :

^- Dans trois jours expire l'engagement auquel mon malheureux duel m'avait forcé de souscrire, et dans trois jours vous serez ma femme, marquise de Ponteuil. Pourquoi pleurer et vous désoler, quand votre bonheur est à

vos pieds?

Un page de Louis XV entra dans le foyer, et, en Rapprochant de Fidéline, il lui dit i

— Mademoiselle, le roi, mon maître, m'envoie savoir de vos nouvelles.

Ces paroles, que peu d'actrices avaient méritées d'une bouche royale, inspirèrent cette réponse à Fidéline :

— Monsieur le régisseur, qu'on lève le rideau ! je joue* rai ou je mourrai? #

L'énergie de l'enthousiasme public fut triplé quand Pi* déline, courageuse et pâte, vint chanter jusqu'aux bords de la rampe* Elle fut touchante, elle fut sublimé ; elle alla au cœur par tous les chemins qu'il lui plut de prendre. De Ponteuil était fou de bonheur et de crainte : si fidéline allait succomber à tant d' émotions diverses!

Le rideau descendit à regret sur une si belle vengeance.

Enfin la salle se vida en quelques minutes ; il ne resta plus personne.

Je me trompe : une seule personne n'était pas encore sortie. Cette personne se prit à rire comme une bienheureuse en promenant son regard autour des galeries solitaires pour les reporter sur la scène.

Celui qui aurait lu dans l'ânie de cette femme y aurait vu ces mots :

« Si je n'avais pas fait siffler Fidéline, je n'aurais jamais eu l'occasion de la faire appeler. Le mal et le bien m'ont réussi, et tout est bien. Le roi a envoyé un page à Fidéline pendant qu'elle était évanouie au foyer ; demain le même page sera chez elle. »

Cette honorable personne, cette femme, c'était madame Pomelin.

On lui doit l'usage de redemander les actrices.

C'est ^invention d'une mère, perfectionnée plus tard par les amants.

Aucun page ne se présenta le lendemain chez Fidéline, ainsi que l'avait espéré madame Pomelin ; Louis XV était mort, dans la nuit, de la variole. Mais, huit jours après, Fidéline était proclamée marquise de Ponteuil au pied de l'autel. La noblesse parisienne se couvrit de deuil; une grande extravagance fut consommée. Madame Pomelin ne se permit qu'un mot, et il mérite d'être cité :

« Ce mariage est sans exemple, dit-elle; mais, tant pis, je me mets au-dessus des préjugés. »

L'oiseau était donc en cage; Fidéline s'appelait madame la marquise de Ponteuil.

Réglant ses actions d'après sa position nouvelle, Fidéline ne se rendait plus aux répétitions qu'en chaise à porteurs,* et, quand elle entrait, deux domestiques en grande livrée l'attendaient dans la coulisse pour lui jeter un châle sur les épaules ou lui offrir le verre d'eau sucrée. Au lieu de perles fausses, dont elle se parait autrefois, elle ornait son cou, ses bras, ses oreilles, de diamants dont toutes ses compagnes se montrèrent jalouses, bille apporta une si exacte réserve dans ses rapports avec ces dames, ses égales hier, que celles-ci furent blessées des marques de ce profond respect et ne lui parlèrent plus. Peu à peu elle s'isolait du centre où jusqu'ici elle avait vécu. Ce n'était pas de Ponteuil qui arrachait ainsi Fidéline aux habitudes du passé; loin de là, il ne mettait rien au-dessus du bonheur de l'entendre applaudir par deux mille spectateurs ravis de sa voix.

Il fut d'abord heureux comme doit l'être tout homme dont la volonté a péniblement triomphé des obstacles; ses parents l'évitèrent, mais il l'avait prévu ; sauf d'Arqués et Yillerieux, tous ses amis négligèrent de le voir, mais il s'y attendait. L'ennui auquel il était le moins préparé vint du côté des parents de sa femme. Le croiroit-on! Le jeune Pomelin prétendait ne pas quitter la France pour aller mourir de la fièvre jaune dans l'Inde; M. Pomelin croyait au-dessous de lui de devenir garde forestier, lui ex-allumeur de lanternes, et madame Pomelin redoutait les regrets de la solitude en se retirant en Normandie dans une des terres de son gendre. Cependant on leur fit entendre raison en les indemnisant comme ils le voulurent.

De Ponteuil se trouva bientôt seul à seul avec sa divine femme, et on comprend qu'elle lui tint lieu de tout. Avec elle, par elle, il se consolerait du dédain, du mépris, de la colère de ceux de son rang. Ne possédait-il pas un trésor

d'amour, de beauté et de gloire? Que lui importait le reste du monde!

' — Mon ami, lui dit Fidéline deux mois après leur mariage, il ne me convient plus de jouer, comme une actrice de province, trois genres différents : la comédie, Topera et le ballet. Un talent sérieux ne doit pas ainsi s'éparpiller.

— doubliez pas, lui objecta de Ponteuil avecdouceur, que vous avez acquis votre renommée en prouvant la possibilité de réussir dans ces trois genres ; ne cessera-t-on pas de vous considérer comme une organisation privilégiée si vous descendez, — car c'est descendre — à vous circonscrire dans un cercle encore vaste, mais plus étroit cependant?

— Ma dignité personnelle m'oblige à me borner uniquement au cbant. Je ne veux plus être que cantatrice; ma part est encore belle : ne le trouvez-vous pas?

— Sans doute, Fidéline. J'oserai vous demander, toutefois, s'il y a moins de dignité à jouer la comédie qu'à chanter l'opéra?

— Il y en a moins, vous répondrai-je, à les jouer l'un et l'autre, même avec succès, qu'à réussir séparément ou dans l'opéra, ou dans la comédie. Les grandes vocations sont exclusives. D'ailleurs, le personnel de la comédie est si misérable, celui du ballet si odieusement vil, qu'il m'est pénible de m'y voir confondue. Et puis, je le veux. Ne convenezvous pas, mon ami, que c'est donner la meilleure des raisons?

— J'en conviens, Fidéline. Puisque vous le désirez, vous chanterez seulement, et vous ne parlerez ni ne danserez plus à la Comédie-Italienne. Le public, je vous préviens, en souffrira en silence.

— Nous l'apprivoiserons peu à peu, ce tigre de public, répondit madame la marquise en disant à ses gens d'avertir les porteurs de tenir prête sa chaise', qu'elle se rendait à la répétition.

m L'OISEAU EN CAGE.

De Ponteuil l'y accompagna, ce qui lui arrivait souvent depuis son mariage. La chose, d'ailleurs, n'était pas inusitée ; beaucoup de jeunes seigneurs ne passaient pas leurs matinées autrement.

Assis dans un fauteuil, il assistait ce jour-là aux études de sa femme, lorsqu'un jeune homme, enveloppé avec élégance dans un manteau vert sorti des ateliers du fameux Silvandre, le premier tailleur de l'époque, descendit sur le théâtre, et alla frapper familièrement Fidéline à l'épaule.

La liberté parut fort étrange à de Ponteuil.

— J'arrive de Bordeaux, dit le nouveau venu.

Fidéline, sans lui répondre, le regarda des pieds à la

tête.

— De Bordeaux, où j'ai appris tes succès avec plaisir, sinon avec étonnement.

Le marquis de Ponteuil croyait rêver ; il cherchait des yeux une canne pour bétonner l'insolent.

— Narcisse, qui t'a connue ici lorsqu'il était dans les chœurs, et Florimond, m'ont chargé de te porter leurs compliments.

Fidéline ayant tourné le dos avec dégoût au personnage qui lui parlait ainsi, celui-ci courut à elle et l'arrêta en . riant par la taille.

Il reçut un coup qui lui fit tomber le chapeau ; il se retourna en colère.

— C'est moi, lui dit le marquis de Ponteuil ; maroufle! qui vous a permis de parler sur ce ton à madame la marquise, de la tutoyer? A moi, mes laquais!

— Tout le monde se tutoyant au théâtre, lui répondit l'insulté en rendant le coup qu'il avait reçu, j'ai cru qu'un jeune-premier comme moi avait le droit de tutoyer une première chanteuse comme elle.

— Quelle faute et quelle leçon! murmura le marquis de Ponteuil. Oui, chacun ici, depuis le plus grand comédien jusqu'à l'allumeur, est reçu à tutoyer ma femme. C'est l'usage au théâtre.

— Je vous fais publiquement des excuses, monsieur, dit-il au comédien au manteau vert, et je suis prêt à vous donner pleine satisfaction de l'outrage.

Le comédien, qui -était homme d'esprit, accepta les excuses, et il dit tout bas à l'oreille de Ponteuil :

— Quelquefois, monsieur le marquis, les comtesses, touchées de nos talents, nous gratifient de leurs plus douces attentions, mais pour cela nous n'exigeons pas qu'elles nous épousent.

De compte fait, pour devenir le mari de Fidéline, le marquis de Ponteuil s'était brouillé avec son oncle maternel, le baron de Troival; avec son oncle paternel, le chevalier de Ponteuil; avec ses cousins sans exception; il avait été exclu de toutes les sociétés de Paris et maudit par son père et sa mère; il avait reçu une blessure à la suite d'un duel avec son meilleur ami ; il s'était donné en spectacle le soir où Fidéline s'évanouit; il s'était allié aux Pomelin, dont nous avons esquissé les mœurs; il venait de faire des excuses à un comédien qui avait tutoyé sa femme.

Ces mille contrariétés et mille autres ne décourageaient pas de Ponteuil : son bonheur de roi, sa volupté d'empereur romain était de se mettre dans un coin du théâtre quand Fidéline jouait, et de se dire : « Chacun l'admire, chacun l'aime; ce jeune homme là -bas en rêvera toutes ses nuits; tout ce monde vous l'envie, mais c'est moi seul qui l'ai, elle m'appartient, c'est ma femme! »

Cependant le marquis ne s'était pas trompé lorsqu'il avait menacé Fidéline du mécontentement du public si

elle renonçait à l'universalité d'emplois qui avait établi sa célébrité. Dès qu'elle ne fut plus que cantatrice, on demanda à sa voix la compensation des plaisirs à jamais perdus qu'elle procurait comme danseuse et comme comédienne. La prétention, fondée ou non, écrasait ses forces; elle se plaignit de l'injustice de la foule, qui attendait d'une lyre les sons nombreux, variés, inépuisables d'un orchestre entier. Elle opposa de la fierté obstinée à ces exigences; il y eut dès lors scission, bouderie, refroidissement entre elle et le public, qui admirait encore son talent, mais qui n'aimait plus sa personne.

— Puisqu'il en est ainsi, dit un soir Fidéline en rentrant furieuse chez elle, puisqu'on me tient lés applaudissements si haut afin de me punir de ne plus être la bateleuse et la soubrette de la Comédie-Italienne, je ne chanterai plus qu'une fois par semaine au lieu de quatre fois, et ils s'en contenteront. Je tiendrai ma promesse, aussi vrai que je jette toutes ces parures au feu ; je leur apprendrai à ne pas m'applaudir quand je le mérite.

Ce né fut pas de voir brûler les gants et le mantelet de sa femme qui affligea de Ponteuil, ce fut de se confirmer dans cette triste remarque que Fidéline devenait de jour en jour plus aigre, plus irritable, plus emportée, elle si douce il y avait un an. Ce changement dans son caractère influait sur sa beauté ; elle maigrissait; le rouge, employé pour éteindre quelques pâleurs survenues, s'étendait en teintes moins sobres sur ses joues. Bientôt elle perdit l'appétit ; son sommeil fut troublé ; elle cessa même tout à coup d'avoir de l'indulgence pour ses camarades. Elle prit en aversion ses rivales ; autrefois elle aurait désiré les surpasser, maintenant elle* n'aspirait qu'à les abattre. Enfin, elle était parvenue à la seconde période de la vie d'une actrice. Fidéline abhorrait le public.

De son coté, le public murmura contre Fidéline lorsqu'il apprit avec déplaisir qu'elle comptait ne plus jouer qu'une fois par semaine ; il fut plus froid pour elle ; il revint même, ainsi que cela arrive souvent, sur beaucoup de ses admirations en apparence consacrées ; il ne laissa échapper aucune occasion de prodiguer ses encouragements à la moindre actrice dont le talent pouvait porter ombrage à la fière marquise de Ponteuil.

Cette manière d'agir en reine laissa presque tout son temps à Fidéline, qui put ainsi gouverner plus à Taise et fastueusement sa maison, dont Ponteuil, à force de soins dispendieux et de goût, avait fait un palais, mais un palais solitaire. On n'y recevait aucune actrice, et peu de dames voulaient se présenter dans les salons de l'actrice, funeste réciprocité, féconde en toutes sortes de mauvaises conséquences. De Ponteuil s'apercevait enfin qu'il n'avait aimé que l'actrice entourée de bruits glorieux dans Fidéline, et qu'il ne lui restait de plus en plus qu'une femme, qu'une femme jolie sans doute, mais qu'une femme, à mesure que Fidéline se détachait dédaigneusement de la scène, cadre favorable où se produisaient mieux en relief son prix, sa valeur, toute sa personnalité.

Au milieu de ces jours de découragement pour le jeune ménage, il se présenta chez la marquise "de Ponteuil une femme assez indiquée dans les pages de cette histoire.

— Bonjour, ma petite marquise ; que je t'embrasse sur les deux joues! Réponds-moi tout de suite : ton mari te rend-il bien heureuse? Te donne- t-il tout ce que tu désires? C'est que je lui parlerais, je le chapitrerais, si je supposais qu'il te causât le moindre chagrin. Je te trouve un peu moins rose qu'à mon départ. Tu me caches quelque douleur : ton mari te trahirait-il? Ah! monsieur mon gen-

dre, parce qu'on vous a donné la préférence, vous vous croiriez peut-être tout permis! Mais c'est un monstre que cet homme-là I c'est...

— Ma mère, il n'y a pas un mot de vrai dans vos suppositions : qui a pu vous faire imaginer ce que vous dites là?

— Si je me suis trompée, je rétracte mon dire. C'est que, vois-tu, il y a si peu de danger à dire d'avance du mal de ses gendres, que je me suis lancée sur le compte du mien. Sais-tu pourquoi il m'a envoyée dans sa terre de Normandie? Pour abréger plus tôt mes jours.

— Quel intérêt monsieur le marquis aurait-il à votre mort?A-t-il jamais espéré en votre héritage?

— Tu ne sais pas ce que c'est qu'un beau-fils. D'abord, c'est un vrai pays de loups que sa terre; elle rapporte une quinzaine de belles mille livres, j'en conviens; mais pas une pauvre petite maison honnête où aller parler un peu du prochain. Sans M. le curé, je serais morte d'ennui. A propos, il m'a ramenée au giron. Je ferai mes pâques cette année. Cela t' étonne. Vois-tu, ma fille, il n'y a rien de beau comme la religion de nos pères. En as-tu beaucoup? ton mari va-t-il aux offices? Et toi? Je gage que vous vivez comme des païens.

— Vous savez, ma mère, que le théâtre et l'Église..,

— Il faut songer à ton salut et sacrifier le théâtre. Faisons une bonne fin. Comptes-tu rester encore longtemps sous le coup deJa damnation éternelle? Je te disais autrefois : « Sois honnête ; » je te dis aujourd'hui : « Sois pieuse. » Ensuite tes intérêts sont là ; songes-y. Du jour où tu quitteras ta profession, tous ceux qui t'ont jeté la pierre te tendront la main.

Ce que disait madame Pomelin arrêtait singulièrement l'attention de sa fille.

— Tu es marquise et bien marquise : le roi ne t'enlèverait pas cette qualité ; mais les salons de la cour te sont fermés ; les parents de ton mari n'ont pour toi aucune estime ; tu souffres, je le sais, de cette déconsidération, et tu ne connais aucun moyen de l'empêcher ; j'en connais un, moi!

Fidéline se rapprocha de sa mère.

— Nous touchons au saint temps du carême. Profite de la circonstance, montre-toi à Saint-Germain-l'Auxerrois en robe violette, en bonnet de béguine, la tête basse, et prie le bon Dieu tant que tu pourras devant le monde. Cela fera du scandale.

— Je vous écoute bien, ma mère.

— On dira bientôt dans Paris : « Vous ne savez pas? Fidéline s'est convertie, Fidéline est toujours à l'église ; il n'y a dé religion que pour elle ; monsieur le curé est dans l'admiration de sa conduite, l'archevêque de Paris lui a envoyé ses pieuses félicitations. » Et tu verras revenir peu à peu vers toi ta belle-mère, tes beaux-frères, tous les parents, tous les amis de ton mari, qui se disputeront le bonheur de t' accueillir chez eux.

— Quel bon conseil vous me donnez là, ma mèreï et combien vous avez pénétré dans les plus secrets de mes désirs! Enfin je m'entendrai annoncer dans les salons en ma qualité de marquise. J'irai aux grandes réceptions de la cour.

— Pour cela, je te l'ai dit, aime le bon Dieu, allonge tes robes, enlève tes mouches, fréquente Saint-Germain* l'Àuxerrois, fais maigre, ne te laisse pas dominer par ton mari, sois dame de charité si l'occasion s'en présente, ac* compagne le viatique quand tu le rencontreras sur ton passage, et .ton affaire est au sac.

— Je suivrai en tout vos avis.

— A propos, jYi des nouvelles de ton père à te donner. Le cher homme est mort d'une indigestion de faisan dans l'exercice de ses fonctions.de garde forestier. C'est distingué. Je n'aurais pas cru qu il finit si bien.

Fidéline baissa la tête pour répandre quelques larmes.

— Vous venez fort à propos, s'écria madame Pomelin en voyant entrer son gendre le marquis de Ponteuil ; votre femme se d'ésolait avec moi d'un petit chagrin dont elle m'a fait la confidence.

— Un chagrin! qu'est-ce donc? apprenez-moi cela tout de suite ; ma Fidéline a du chagrin!

— Nous avons un héritier en perspective, mon gendre. On me menace d'être grand'mère dans sept mois.

— Serait-il vrai? Fidéline me rendrait enfin père ! Et vous craignez dem'annoncer cette bonne nouvelle!

— Pas celle-là, mon gendre, mais une autre. Déjà très-souffrante, votre femme a promis à son médecin, qui l'a menacée des plus dangereux accidents si elle ne suivait pas son avis, de ne pas chanter pendant tout le temps de sa grossesse. Il faut qu'elle quitte la scène.

De Ponteuil ne s'attendait guère à cette foudroyante conclusion, pourtant si peu forcée; il resta ébahi; pas une parole ne sortit de sa bouche : le coup avait porté en plein. 11 était à peindre.

L'actrice perdait les ailes; superbe compensation pour de Ponteuil, il lui restait une mère de famille.

Madame Pomelin vit se réaliser à la lettre ce qu'elle avait prophétisé à sa fille dans le dernier entretien. Tout Paris courut pendant les jours du carême à Saint-Ger-

main-1'Auxerrois, où Fidéline faisait ses dévotions ; on devançait l'heure de l'ouverture des portes pour la voir entrer; on se pressait contre la grille de la chapelle qu'elle avait choisie pour s'abandonner à son recueillement ; on voulait entendre sa magnifique voix célébrer le Seigneur, cette voix qui avait tant chanté l'amour ! On sortait avant elle de l'église ; on courait sur son passage afin de lire sur sa figure, que ne souillait plus la teinte mondaine du rouge, les signes de sa contrition et de son repentir. A peine croyait-on au miracle après en avoir été témoin. « Est-ce bien elle ? se disait-on. Quelle est cette pieuse amie qui l'accompagne? Comme cette vertueuse personne a la piété peinte sur tous les traits! quelle chaste simplicité dans son costume ! C'est sans doute quelque grande dame affiliée à une des congrégations de Paris; elle est saintement jalouse d'exposer aux regards sa belle conquête. » La vertueuse personne, la pieuse amie, c'était, comme chacun le prévoit, madame Pomelin, qui, du reste, se moquait des propos assez malicieux que tenaient d'autres gens moins édifiés, malgré le parfum de componction universelle répandu autour d'elle et de sa fille. Jusqu'ici la Comédie-Italienne ne passait pas pour avoir la langue collée au palais en fait de médisance ; elle se surpassa à l'occasion de ceae conversion soudaine. Les Pierrots, les Arlequins, les Colombines, gazouillèrent les plus jolis morceaux de calomnie. Fidéline avait séduit un duc millionnairement janséniste ; deux cent mille livres de rente l'avaient acquise corps et âme. Autre version : un jeune vicaire dont la rare beauté était bien connue des femmes de la paroisse, et même de celles des autres quartiers, avait si directement touché le cœur de Fidéline, qu'elle avait couru se dévouer au Créateur par amour pour la créature et pour la voir de plus près.

Le marquis de Ponteuil ne savait rien, parce qu'en général les maris savent peu, les maris d'actrices surtout ; et d'ailleurs, depuis la rupture de sa femme avec la Comédie-Italienne, il avait résolu, pour se distraire d'une foule d'ennuis, d'aller visiter ses propriétés. Son absence fut de deux mois. A son retour seulement, il apprit d'abord par des sourires aussitôt contenus qu'échappés, par des propos vagues, ensuite par des réticences maladroites comme le sont toutes les réticences, une grande partie de la vérité. Il n'est pas accessoire d'indiquer ici qu'au temps où se place cette anecdote, pleine de moralité, il n'existait pas des journaux qui vous apportaient le matin, au lit* le déshonneur de vos meilleurs amis ou votre propre déshonneur. Ce progrés manquait.

Si de Ponteuil avait suivi sa femme, il eût facilement appris ce que nul n'avait intérêt à lui dire ; au surplus, Fidéline n'était pas criminelle ; et il faut admettre, pour peu qu'on connaisse le cœur humain, que sa conduite n'était pas assez coupable pour qu'on eût plaisir à en avertir le mari. On se contentait de montrer de Ponteuil au doigt et de le berner au foyer de la Comédie-Italienne.

Cependant un dessin publié sans nom d'auteur et répandu dans les cafés et les cercles de Paris alimenta le scandale à un point vraiment dangereux pour la réputation du marquis de Ponteuil. Très-spirituelle, cette caricature, où la ressemblance des personnages n'avait pas été négligée, laissait croire que de Ponteuil était complice de cette comédie jouée en famille. Ruiné par des dépenses folles, il aurait permis à un personnage très-riche et en apparence très-pieux de relever sa fortune par un tnoyen aussi odieux que connu. La version du duc revenait sur l'eau. Les allusions de la caricature disaient cela et bien d'autres choses.

D'Arqués et Villerieux, après s'être consultés, jugèrent qu'il était temps d'avertir leur ami.

« C'est ton tour, » lui dirent-ils en mettant sous ses yeux la caricature dont tout Paris s'amusait.

Sa prompte colère le fit sortir tout entier du fourreau; mais il rentra bientôt en lui-même, et il put entendre alors de la bouche de ses amis le récit des actions de sa femme et de la mère de sa femme pendant son absence-

En causant fort tristement de ce sujet, de Ponteuil conduisit chez lui d'Arqués et Villerieux. « Vous allez me conseiller, leur disait-il, le moyen le plus décisif de me venger des misérables qui ont ainsi porté atteinte à la pureté de mon honneur. » En hommes préoccupés de la même idée, ils s'arrêtaient tous trois dans chaque pièce qu'il leur fallait traverser pour se rendre au cabinet du marquis; ensuite ils reprenaient leur marche distraite. Arrivés à la porte du grand salon de réception, de Ponteuil en tourne le bouton ; tous trois entrent en même temps.

Madame Pomelin, Fidéline et deux vieux moines causaient près du feu.

— Nous vous dérangeons, dit le marquis de Ponteuil avec un sourire amer. Ces dames se confessaient sans doute ?

Au ton particulier de cette demande, les deux moines comprirent Timportunité de leur présence ; ils se levèrent, saluèrent et partirent.

— Vous ne m'aviez pas fait part de ces plans de dévotion dans vos lettres, madame la marquise, dit de Ponteuil en s'adressant à sa femme. Je ne hais pas la religion, il s'en faut, mais je m'étonne toujours quand je vois les gens en montrer à tel jour, à telle heure.

— Il faut pourtant bien commencer, reprit madame Pomeliu, toute vêtue de noir comme une abbesse.

— Je me prive en ce moment-ci, riposta le marquis, du plaisir de parler à madame Pomelin.

— Puisque c'est moi que vos reproches atteignent , monsieur le marquis, ditFidéline, je me bornerai à vous répondre que la pensée de faire dans ma vie une large part à la religion date de ma plus tendre enfance.

— Oui, de sa plus tendre enfance, ajouta madame Pomelin, appuyant les paroles de sa fille.

— Et c'est sans doute à cause de cette vocation pressentie par vous, madame Pomelin, que vous avez fait débuter votre fille à la Comédie-Italienne. Je vous blâme seulement de ne m'avoir pas prévenu, madame la marquise, que votre intention était d'être deux ans comédienne avant de vous adonner aux pratiques religieuses.

— Vous voulez me faire de la peine, je le vois, monsieur, à l'aigreur de vos paroles, aux regards ironiques que vous me lancez, à la honte, à la confusion dont vous vous préparez à me couvrir devant ces messieurs. Je veux vous épargner une injustice, monsieur le marquis, je me retire.

Des larmes coulaient sur les joues pâles de Fidéline.

— C'est que je vous ai aimée, madame, je l'avoue, autant pour votre supériorité divine dans l'art du théâtre que pour votre beauté. Je serai même d'une plus grande, d'une entière franchise : je ne vous ai épousée que pour votre talent. Vous êtes belle, nul ne le conteste; mais à Paris, en France, il est des femmes qui ont l'agrément de votre âge réuni à votre fraîcheur, à vos grâces ; ce qu'aucune d'elles n'a et n'aura jamais, c'est votre voix, c'est l'âme dont cette voix est le, souffle. Pour ce grand charme, d'Arqués vous a aimée, Villerieux vous a aimée; qui ne

vous a pas aimée? Je vous ai disputée à l'un des deux au prix de mon sang ; à tout le monde au prix de toutes mes liaisons, de toute ma parenté soulevée contre moi. Mon père, ma mère, m'ont maudit : j'ai été ridiculisé, blâmé, haï, pour vous. Je le proteste, tous ces maux à la fois ne me causaient pas tant de douleur que me causait de joie la satisfaction d'être le mari de la femme la plus intelligente de notre siècle, la plus applaudie, la plus connue après la reine de France. Appelez -moi ambitieux : je vous ai épousée, oui, par ambition ; ne m'avez-vous pas donné votre main parce que j'étais riche, parce que j/étais marquis de Ponteuil, dites? Qui sort aujourd'hui des termes de ce traité, si ce n'est vous? de ce traité où, d'un côté, se trouvaient la beauté, la grâce, mille dons naturels ; de l'autre, le titre, le rartg, une affection réelle, une soumission à toutes vos volontés, une profonde résignation, permettez-moi de le dire aussi, à subir la fausse position où e me suis mis pour vous.

Fidéline, qui s'était d'abord levée pour partir, laissa tomber sa main dans celle de de Ponteuil.

Madame Pomelin voyait son bataillon carré près d'être enfoncé.

— Rendez-moi le bonheur en renonçant à ces morneries qu'il sera toujours assez temps de reprendre avec l'âge, et reparaissez au théâtre, où un retour de la faveur publique vous attend. On vous a calomniée dans le monde en apprenant l'excès de piété où vous êtes tout à coup tombée. J'ai eu ma part dans ces libelles; couvrez, éclipsez tous ces mauvais bruits par l'éclat de votre gloire. Que Fidéline fasse oublier les erreurs de madame de Ponteuil !

Madame Pomelin, quoique assise, perdait l'équilibre. Comme les chances tournaient à mal !

— N'est-ce pas, Fidéline, vous rentrerez encore dans cette carrière de gloire ?

Fidéline souriait, mais sans être encore bien convaincue.

— Notre religion n'aurait pas fait ses frais ! pensait dans sa rage madame Pomelin.

— Oui, Fidéline, le bonheur est là pour vous, croyez^ moi, quand tous les rangs vous sont fermés.

Fidéline regarda sa mère : de Ponteuil avait touché une vilaine corde.

— Vous. voulez donc forcer ma fille, s'écria tout à coup madame Pomelin, à se damner ! C'est que je suis sa mère! On ne me regarde pas ainsi non plus, dit-elle en promenant son éventail sous le nez du marquis de Villerieux. Mon gendre, ne souffrez pas qu'on m'insulte chez moi !

— Je n'ai rien dit à madame, répliqua. Villerieux, qui n'avait rien dit, il est vrai, mais qui avait souri à l'étrange figure de madame Pomelin, au moment où de Ponteuil et sa femme avaient été sur le point de s'entendre.

— Non ! ma fille ne montera jamais sur un théâtre d'histrions !

— Vous n'avez plus aucun droit, si je ne me trompe, riposta de Ponteuil, sur les actions de ma femme.

— Ah ! vous insultez maintenant une pauvre mère , vous l'avilissez, vous la mettez à la porte, vous la chassez! On me chasse! eh bien! je sors: viens, ma fille! viens ! nous trouverons un refuge contre la tyrannie de cet homme. Dieu et les honnêtes gens nous restent.

Villerieux et d'Arqués retinrent le marquis de Ponteuil prêt à empêcher Fidéline de se laisser entraîner par sa mère. C'eût été de sa part-de la violence ou de la faiblesse ; ni l'une ni l'autre ne convenaient dans un pareil moment.

La position du marquis de Ponteuîl, pour son honneur et pour son repos domestique, ne pouvait plus être régularisée que par l'entremise sérieuse des tiers ou par celle «de la loi peut-être.

Il n'y avait pas une heure que cette touchante scène, suscitée par une belle-mère, avait eu lieu, lorsque le marquis de Ponteuil reçut la lettre suivante de son oncle, le baron de Troival, celui-là même qui avait appelé Fidéline une jeune saltimbanque à l'époque où son neveu l'épousa.

« Monsieur mon neveu,

« Je vous blâmai, il y a bientôt deux ans, lorsque vous donnâtes votre nom à mademoiselle Pomelin; je ne pré-* voyais pas l'excellente conduite que devait tenir cette charmante personne. Notre édification est maintenant complète. Rentrée dans notre famille par la porte de la religion, elle y restera; et je vous écris pour vous dire, monsieur mon neveu, combien l'action de la renvoyer de chez vous est indigne d'un galant homme. Sa piété ne devait pas lui être un crime. A ma dernière lettre, il y a bientôt deux ans, je vous méprisai ; revenu sur le compte de votre femme, cette fois je vous déshérite.

« Votre oncle, baron de Troival. »

— Ceci est trop fort ! s'écria le marquis de Ponteuil ; madame Pomelin a singulièrement présenté les faits à

mon oncle. Elle emmène Fidéline, et elle va dire ensuite que je les chasse!

Une autre lettre fut remise deux heures après à de Ponteuil. C'était le tour de l'oncle paternel, dont la dernière lettre au marquis contenait cette phrase : « D'une Colombine faire sa femme, ce serait agir comme un Pierrot, et non comme un marquis de Ponteuil. »

<r Monsieur mon neveu,

« Je n'ai que deux mots à vous dire, mais vous les retiendrez. 11 y a une lâcheté insigne, sachez-le, à mettre hors de chez soi une femme qu'on a faite marquise à la face de Dieu. J'apprends d'une digne mère pourquoi vous l'avez chassée. Parla mort-Dieu! n'ayez point de religion, soyez un Saint-Évremont, un Arouet, je le permets, je le souffre du moins; mais punir, déshonorer, frapper, chasser ceux qui sont ramenés à la religion par la grâce, c'est le fait d'un scélérat. C'est moi qui me charge de l'avenir de madame la marquise votre femme. Elle n'a plus à s'occuper que de son dédain pour vous.

« Votre oncle, le chevalier de Porteuil. »

— Ah ! madame Pomelin ! c'est ainsi que vous me dépeignez à ma famille! La belle-mère m'a joué, horriblement joué, disait de Ponteuil en froissant la lettre de son oncle.

11 n'était pas au bout; avant la fin du jour son père lui écrivait :

« Monsieur mon fils,

« Du fond même de nos peines, Dieu tire, quand il lui plaît, nos plus chères consolations. Une fille m'est rendue

dans votre femme, madame la marquise de Ponteuil! Hélas! monsieur mon fils, vous serez donc toujours un athée, un impie, un libertin? Expulser votre femme parce que la religion l'appelle à elle; la répudier parce qu'elle ne veut pas reparaître dans l'asile du démon et jouer la comédie! Si je ne vous eusse pas déjà maudit, je le ferais aujourd'hui. Persistez dans votre impiété; je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est que votre femme est devenue pour moi, je le répète, une fille chérie. Sa respectable mère m'a raconté vos iniquités.

« Votre père, de Ponteuil. »

Le marquis de Ponteuil comprit encore mieux combien madame Pomelin, sa belle-mère, était arrivée à ses fins, lorsqu'il lut dans la Gazette les lignes suivantes :

« Madame la marquise de Ponteuil a été hier, premier jour des fêtes de Pâques, présentée à Sa Majesté dans l'ordre des réceptions. M. le baron de Troival et M. le comte de Ponteuil, malgré son grand âge, accompagnaient madame la marquise, dont l'air noble et distingué a plu à toute la cour. L'inconduite de son mari était dans toutes les bouches. »

L'œuvre de madame Pomelin était accomplie.

Le marquis de Ponteuil, accablé d'ennui, exaspéré, se retira à la Trappe. C'est ainsi qu'autrefois on se brûlait la cervelle.

Le spectacle venait de finir à Lyon ; il était minuit passé; depuis quelques minutes la salle s'était désemplie ; et l'obscurité si prompte qui succède, après la chute du rideau, à la clarté du lustre, laissait à peine entrevoir quelques rares spectateurs attardés, cherchant à tâtons leurs cannes ou leurs parapluies dans les recoins de leurs loges. Parmi ces spectateurs, il était difficile de distinguer les traits de celui qui s'était levé le dernier, du bout de la galerie d'avant-scène, pour gagner le couloir de sortie. Quand l'air de la salle eût été encore moins chargé de fumée et de poussière, on ne l'aurait pas reconnu davantage sous le vaste chapeau gris à longs poils arrondi sur ses épaules, et derrière l'espèce de gros mur de fortification formé par le collet de sa redingote autour de son menton. Après avoir adressé un bonsoir amical à l'ouvreuse, il se dirigea, non pas, comme tout le monde, vers

l'escalier extérieur, mais à gauche, du côté où brûlait encore, au-dessus d'une petite porte, la flamme mourante d'une lanterne ; il frappa deux coups à cette petite porte, qui ne tarda pas à s'ouvrir; et, par un escalier obscur, tortueux, bâti dans l'épaisseur du mur, il descendit avec la rapidité d'un régisseur sur le théâtre même, plus sombre dans ce moment que la salle. De coulisse en coulisse, de banc de gazon en banc de gazon, poétiques obstacles où les novices se meurtrissent les genoux, il arriva sans tache d'huile ni contusion au foyer des acteurs. Sa présence fut saluée comme un joyeux événement; entouré par des reines encore parées de leur manteau d'hermine, par des licteurs, par des vestales, enfin pressé de toutes parts, il eut des mots flatteurs et des paroles d'amitié pour chacun.

— En vérité, dit-il quand il put dominer le bruit produit par sa présence, votre représentation a satisfait tout le monde ; votre passage à Lyon fera époque : toi, Saint* Phar, tu t'es surpassé, tu as attaqué ton grand morceau avec une magnifique témérité ; j'aurais voulu que Martin t'entendît. Ton voyage d'Italie t'a profité.

— Dis-tu vrai? c'est que ton suffrage va me rendre fier.

— Je voudrais qu'il te rendît riche. Et vous, monsieur Saint-Léon, vous filez parfaitement la roulade ; vous descendez aux notes basses sans rien perdre de la délicatesse de votre voix. Vous m'avez tous ravi ce soir. Et vous, madame, par qui j'aurais commencé mes éloges si je yous eusse aperçue plus tôt, recevez aussi mes sincères félicitations; vous avez créé votre rôle d'une manière tout à fait neuve : chez vous l'actrice ne fait jamais oublier la cantatrice; vous excellez dans le chant comme dans l'action; deux ans à Paris, et vous voilà parfaite.

— Vous êtes toujours galant. ..

— Je n'ai guère la tournure d'un galant, en tout cas j'ai l'air d'un ours du Canada, n'est-ce pas, Surval? C'est qu'il neige dans nos champs depuis trois semaines avec tant de force, que pour aller à mes vignes je suis obligé de me couvrir ainsi.

— Qui donc a dit qu'il était galant? Lui galant! Voilà dix minutes que je tourne autour de sa redingote, sans

. qu'il ait daigné me dire un mot par la croisée, un seul mot; et pourtant nous nous connaissons bien.

— Madame, pardonnez-moi, mais...

— Ah! oui, madame! cela n'est pas dans le rôle; tu ne me remets pas ?

— Madame, je vous jure... Excusez-moi...

— Je suis donc bien enlaidie, tyran, que tu ne veux pas me reconnaître. ..

Malheur extrême !

Ne suis-je plus celle qu'il aime?

Ah ! ce sont là de tes feintes! eh bien, moi, je ne te donnerai pas la réplique ; je te reconnais, quoique ton teint ne soit plus si frais ni si rose, quoique tes dents ne soient plus si blanches, quoique tes cheveux soient coupés comme avec une serpette de vigneron, quoique tu ne sois plus le bel Adolphe, quoique tu aies grossi comme un financier, quoique... Veux-tu que Diamantine en dise davantage?

— Diamantine! viens ici, enfant! viens, ma perle I Toi, est-ce bien vrai? tu es Diamantine! la poupée charmante qui amusait tout Paris! toi qui entrais chaque soir dans une corbeille il y a vingt ans, et tu en avais huit alorsl Grand Dieu! comme les corbeilles rapetissent en vingt ans! Qui t'a faite si sérieuse et si belle?

— Ah ! voici les éloges, à la fin ! 11 est en voix ce soir.

— Comment t'aurais-je reconnue avec cette jolie taille, ces grands yeux noirs, ces épaules de duchesse, ce sourire décent que Mars t'envierait, si Mars pouvait envier quelque chose, et cette voix surtout? Mais sais-tu, savez, vous, madame, que Paris doit vous accueillir avec l'enthousiasme qu'il a pour madame Branchu? Vous allez être une rivale. Je suis content, je vous ai applaudie ce soir, mais d'un cœur 1 ... comment vous dirai-je?.. .

— Parbleu I comme on t'applaudissait quand tu daignais être des nôtres.

— Voyons! pas de reproches, Savigny, laisse-moi être heureux à ma manière.

— Messieurs, cria un domestique, le théâtre va fermer.

— C'est juste, reprit l'étranger à la troupe ; respect au règlement. Mais comme il n'est pas défendu de continuer à domicile la conversation commencée au foyer du théâtre, ces dames et ces messieurs voudraient-ils honorer de leur appétit le souper qui les attend à ma petite maison de campagne? C'est sans façon : bon feu, un petit vin de Coulange, quelques pièces froides et un bon cœur : qui accepte?

— Tous!

— Diamantine, vous monterez dans ma voiture; vous excuserez : elle n'est pas très-belle.

— Que n'est-elle aussi élégante seulement que votre calèche bleu tendre, aux panneaux moirés! vous rappelezvous? Toute petite vous m'y faisiez monter.

— Diamantine, vous n'êtes plus une enfant : eh bien! il y a un temps pour les corbeilles et pour les voitures bleues. Ma voiture n'est pas bleu tendre, mais elle est solide, ce qui lui vaut mieux que d'être élégante ; elle est

traînée p&r deux vigoureux limousins. Vous verrez, nous irons d'un bon petit trot.

— Qu'Actéon, votre cheval arabe, était léger! qu'il était souple!

— Il n'y a plus d'Actéon, Diamantine.

— Tant pis!

— Tant mieux ! au contraire, madame.

— Savez-vous que Paris a été dans un étonnement dont il n'est pas encore revenu lorsqu'il a appris...?

— Diamantine, voulez-vous me donner la main et m'accompagner à ma voiture? Pataud, prends donc le manteau à madame.

— Pataud ! quel nom 1 Pataud ! Pourquoi n'avez-vous pas gardé votre noir Àzéma et votre Izaurin, si joli et si blond, qui vous portait ces billets qui sentaient si bon?

— Pataud, tu prendras la route de traverse, à la troisième borne ; c'est un peu plus long que par la grande route, mais il v a moins d'ornières. Maintenant, messieurs, quand vous voudrez.

Sur l'invitation de leur hôte, les artistes montèrent dans les voitures de louage qui stationnaient sur la place des Terreaux, et s'élancèrent dans la campagne, couverte de plusieurs pouces de neige.

— Mes bons amis, dit l'hôte à ses camarades quand où fut arrivé à son château, ceux d'entre vous qui, après la collation, se sentiront fatigués, pourront aller se reposer. Des lits sont préparés pour toute la compagnie. Maintenant à table.

Les convives s'assirent clans une salle bien chaude, bien éclairée et animée de ce bon luxe bourgeois qui atteste l'amour de la vie sagement compris. Chaque meuble y était empreint du caractère de la durée, précieuse qualité si souvent absente des habitudes domestiques en France.

Après le silence des premiers morceaux, le maître de la maison versa un coup de madère au bonheur de l'hospitalité, et demanda avec intérêt des nouvelles de ses anciens amis de Paris. Il les avait laissés, les uns en lutte avec les directeurs pour des rôles ingrats ou pour des appointements encore plus ingrats que leurs rôles ; les autres en proie à la funeste léthargie du découragement, cette chenille qui s'attache aux plus hauts comme aux plus médiocres talents, et qui dévore la pêche et l'ortie.

— Et Desgarniers, qu'est-il devenu? s'informa-t-il. Quelles belles espérances il donnait dans le vaudeville!

— Desgarniers! mais tu ne lis donc pas les journaux?...

— Pas un, si ce n'est lé Journal des Villes et des Campagnes.

— (le pauvre Desgarniers s'est noyé, il y a dix-huit mois. — 11 y a bien cela, n'est-ce pas, Saint-Phar?

— Dix-huit mois ou deux ans, à peu près.

— N'importe, reprit l'ami des artistes en passant la main sur ses yeux, c'est une douloureuse perte ; pauvre Desgarniers!

— Tu sais comme il aimait son art ! 11 l'étudiait sur le vif comme un anatomiste étudie la chirurgie sur la chair. A force de voir, d'observer et de se souvenir, il avait atteint le degré de perfection dans l'adresse à imiter les manières populaires. Desgarniers savait quelle différence il existe entre le rire du boucher et le rire du tanneur ;

entre le geste qu'imprime à son bras le cocher qui vide un verre de vin et celui du marinier, son camarade de bouteille. Il était, c'était là son vrai talent, l'homme des nuances.

— Art difficile ! interrompit l'hôte attentif à l'histoire deDesgarniers.

— Très-difficile; et puisque nous parlons librement ici, ajouta celui qui racontait, je mets cet art fort au-dessus de celui de représenter en scène un roi romain ou un empereur grec, parce que le manteau rouge et le diadème d'or font, dans ce genre de talent, les trois quarts du succès. Qui peut dire : Ce n'est pas ainsi que parlaient les Grecs et que gesticulaient les Romains? Allez-y voir.

— Destival, tu outres une pensée spécieuse, tu exagères; les rois et les empereurs ont aussi des passions; la tragédie les exprime, et le comédien les dit.

— Je le veux bien ; mais alors qu'on range du moins sur la même ligne d'estime l'acteur habile à rendre la jalousie d'un pâtissier, car un pâtissier est un homme, et l'acteur applaudi parce qu'il rend les fureurs d'Oreste. — tour revenir à Desgarniers, il débuta avec un immense succès dans les divers rôles écrits pour lui. Pendant un an, ce fut une rage d'aller le voir, comme autrefois pour t'entendre dans le rôle de...

— Ne parlons pas de moi, Destival ; explique-moi plutôt comment, avec un si grand succès, Desgarniers s'est suicidé. Quoi donc Ta poussé là?

— Son succès même. Il y avait alors à Paris deux journaux fameux, crus comme deux oracles, les trompettes de la renommée ; deux journaux, dis-je.

— C'étaient deux de trop.

— Diamantine! Diamantine! ils n'ont jamais dit que du bien de vous jusqu'ici.

— Cher Destival, c'est de la justice par hasard.

— A la bonne heure ! répondirent les convives à cette réponse naïve de Diamantine.

— Ces deux journaux, reprit Destival, écrivirent des feuilletons malveillants contre Desgarniers, qui d'abord les méprisa, comme nous faisons tous depuis Roscius; qui voulut ensuite en demander raison comme nous faisons tous, et qui finit par en être écrasé, ce qui nous arrive à tous. Ce malheureux lisait constamment les critiques dont on l'accablait, et ce furent moins ces critiques en ellesmêmes qui le désespérèrent que l'impuissance radicale où il se trouva d'en écouter les avis. C'est à ne pas y croire: l'un de ces deux journaux écrivit un jour : <r Desgarniers prend du ventre, » accusation foudroyante pour un artiste. Quoique Desgarniers n'eût pas plus de ventre qu'auparavant, il se serra de manière à faire disparaître sa difformité chimérique.

Il joue de nouveau, et l'autre journal écrit le lendemain : « Si l'acteur Desgarniers continue ainsi à maigrir, il devra s'interdire la scène. C'est un triste spectacle que la nullité de ses formes. »

Entre ces deux opinions qui se contredisaient formellement afin de ne pas se ressembler, car un feuilleton ne doit jamais, sous peine de mort, faire prévaloir ce que soutient le feuilleton voisin, Desgarniers fut assez embarrassé : comment avoir du ventre et ne pas en avoir? Quoique le public n'eût pas diminué d'enthousiasme pour lui, il fut rongé nuit et jour par cette pensée, qu'il avait tantôt trop de ventre et tantôt pas assez. Après la critique du ventre vint celle des bras.

« Desgarniers, dit encore le premier des deux journaux fameux, remue sans cesse les' bras comme un télégraphe; cela prouve au plus haut degré un vice dans l'éducation

de l'artiste. Il se fait une fausse idée du grand monde, où il n'a jamais pénétré, on le voit. »

Trois jours après il lisait dans l'autre journal : « Desgarniers ne sait que faire de ses bras, il les tient toujours collés au corps comme une momie. N'est-ce pas là l'homme qui se guide sur les mauvais modèles des salons où l'absence de toute passion justifie cette roideur? »

« Mais qui croire? se répétait Desgarniers. L'un assure que j'ai trop de ventre et que je fais trop de gestes, l'autre que je suis trop plat et trop immobile ; ils me rendront fou. » 11 aurait désiré de toute son âme ne pas lire les journaux; mais aux répétitions, il entendait un camarade, un intime, dire tout bas pour être entendu : « C'est infâme ! mais c'est odieux ! Desgarniers est lâchement attaqué par deux journaux à la fois. Je les ai lus; les avez-vous lus? Allez donc les lire ! » Et Desgarniers alors allait les lire aussi.

Il trouvait toujours la même contradiction entre les deux journaux. Enfin, désolé, perdu, un jour, de lire dans le premier : « Desgarniers joue trop de face, » et dans l'autre : « Desgarniers joue trop avec son dos, » il dressa en pleurant un tableau comparatif des critiques dont il était si cruellement l'objet. Il voulut tenir son malheur en partie double.

D'un côté, il écrivit : Le De l'autre côté, il écrivit : premier journal trouve que L'autre journal trouve que J'ai du ventre, Je n'ai pas de ventre,

Je gesticule trop, Je ne gesticule pas assez,

Je joue avec mon nez, Je joue avec mon menton, Je suis de vif-argent, Je suis de plomb,

Je me moque du public, J'ai peur de mon public, Je joue trop de face, ' Je joue trop du dos.

Quand Desgarniers eut pendant quelque temps réglé

ainsi ses comptes avec la critique, il envoya une copie de son tableau synoptique à chacun des deux journalistes, qui lui répondirent le lendemain.

Le premier lui disait :

« Monsieur,

« N'ayant jamais eu l'honneur de vous voir jouer, il n'est pas impossible que j'aie avancé quelques opinions hasardées sur votre talent. Tout peut se réparer avec le temps et l'occasion.

« Croyez-moi,

. « Votre, etc. »

Le second critique répondit à Desgarniers :

« Monsieur,

« Par une erreur assez singulière, j'ai appelé Desgarniers un autre acteur que vous attaché au théâtre de la Gaîté. J'ai attaqué en vous des défauts qui ne sont qu'en lui, de même que j'ai loué en lui vos propres qualités. Croyez à mon regret d'avoir commis cette interversion, et à mon espoir de réparer au plus tôt le mal que j'ai pu

vous faire.

« Votre dévoué, etc. »

Ces deux lettres ne parvinrent pas à Desgarniers, qui s'était jeté la veille dans la Seine du haut du pont au Change.

— Sans les journaux, Desgarniers vivrait encore, s'écria une seconde fois Diamantine ; j'avais donc raison de dire que sur deux journaux il y en a toujours au moins deux de trop.

— Cependant, Diamantine, répondit l'hôte en découpant deux canards dont la fumée montait au plafond comme celle d'un sacrifice aux dieux Lares, cependant comme on est agréablement éveillé le matin quand on lit : « Une actrice de la plus jolie figure, dans toute la fraîcheur de l'âge, d'une taille à la fois voluptueuse et décente, a débuté, hier à l'Opéra-Comique, sous le nom de Diamantine. Nos expressions ne rendraient jamais l'effet produit sur le public par sa voix franche et pleine de sensibilité. Nous nous bornerons à dire qu'elle s'est placée à son début au premier rang de nos plus célèbres cantatrices ! »

— Et comme cela fait crever de dépit les rivales!...

— Certainement, Diamantine.

— Et comme on parle alors de haut en bas à un directeur!

— Mais oui, Diamantine.

— Comme on traite de puissance à puissance avec les plus fiers compositeurs! Je veux tel opéra, tel morceau, tel rôle, entendez-vous?

— Et tout cela, Diamantine, parce qu'un journal nous a consacré dix lignes. Ne l'oublie pas, petite folle.

Prise au piège, Diamantine dissimula sa défaite en buvant lentement le verre de Bordeaux que lui versa l'hôte charmant qui l'avait jouée.

— Non, continua-t-il, les journaux ne sont pas si pernicieux à l'art que vous le dites, mes amis. Beaucoup de grands talents n'ont brillé qu'au feu de leur encouragement. C'est que nous vivons de vanité dans notre art, et cette vanité, où nous puisons notre force, contient aussi le germe de notre mort. La condition est égale pour tous; pour le dernier figurant de la province aussi bien que pour Talma, souvent plus pâle d'un feuilleton de Geoffroy

PLUS GRAND QUE CHARLES-QUINT. 2<tt

que de l'ombre de Ninus. Aspirer d'ailleurs à l'éloge et prétendre exclure la critique, c'est vouloir le jour sans la nuit et le relief sans l'ombre. Je sais que le mal de la critique fait plus de mal que ne fait de bien le bien de l'éloge. Vous ne me l'apprendrez pas. Ainsi, j'avais un ami très-goûté du public, aimé comme vous, jeune comme vous, un artiste.

Les acteurs se regardèrent avec discrétion.

— Par une faveur du hasard, les journaux furent d'une unanimité constante de bienveillance pendant les premières années de son engagement avec un des principaux théâtres lyriques de Paris. Ils l'avaient si bien habitué à la louange, qu'il ne les ouvrait qu'avec la certitude d'y trouver la confirmation des éloges imprimés la veille. Au milieu de ce doux sommeil, il lut le lendemain d'un jour où les applaudissements du public semblaient avoir redoublé d'ardeur, miracle presque impossible à croire, tant le public avait dépassé pour lui toutes les limites du suffrage, il lut... Mais vous ne mangez pas pour m'écouter. Je vais me taire si vous me prêtez tant d'attention.

— Voyons, nous mangerons en t' écoutant : tu lus...

— Je lus : « L'acteur chargé du principal rôle a été, comme de coutume, applaudi à chacun des morceaux qu'il a chantés avec sa voix si passionnée; les femmes surtout, dont l'opinion part du cœur, ont versé des larmes à la fin de l'ariette du second acte, et elles ont mêlé leurs voix à celle du public, dans l'entraînement général, pour demander le grand, le beau chanteur, à la chute du rideau. Loin de nous la pensée d'altérer l'éclat d'un si juste triomphe , nous ne serons que l'esclave à la suite de son char, et c'est du fond.de la poussière que nous lui crierons : « Vous n'avez pas atteint avec votre bonheur accoutumé le fa du fameux morceau qui précède le récitatif. Aviez-vous trop

2ti2 UN HOMME '

bien soupe avant le spectacle? Y avait-il du Champagne à votre souper? »

Ce petit nuage suffit pour obscurcir la gloire de mon ami. Il resta indifférent aux expressions de la louange, pour s'arrêter douloureusement au reproche de ce fa, et cela au point de ne plus dormir, de ne plus manger, de ne penser à rien, si ce n'est à ce fa.

— Et, sans doute, reprirent avec vivacité les convives, rien n'était plus faux?

— Rien n'était plus vrai. Cette note avait été mal rendue, parce que mon ami avait mangé plus que d'habitude avant l'heure du spectacle. Il avait été la victime d'un pari. Ses amis avaient gagé entre eux de lui faire perdre son fa pendant une soirée; le Champagne fut le moyen perfide auquel ils recoururent pour arriver à leur but. Mon ami perdit en effet cette précieuse note en irritant le velouté de son gosier, et le journaliste en signala l'absence, comme vous l'avez vu, avec la plus exacte précision.

— Mais, enfin, le fa -revint? demandèrent les convives.

— Huit jours après; mais mon ami renonça, depuis, à boire du vin pour tout le temps qu'il voulut consacrer au théâtre.

— Quoi! il se priva de boire tous les vins, même du vin de Champagne?

— Il commença par celui-là.

— Je ne conçois pas qu'un artiste, remarqua Savigny, s'impose la sobriété d'un cénobite par crainte de plaire un peu moins au public.

— Pourquoi, reprit la majestueuse et belle Mazureck, n'interdirait-on pas l'amour aux actrices, de même que l'ami de notre camarade se défendit le plaisir de boire du vin de Champagne? A quoi bon être artiste alors? Quel est le bonheur d'être artiste?

— C'est celui d'être artiste, répondit l'hôte à ses invités. Je pense comme un de mes amis sur ce point; cependant que madame Mazureck se rassure, je ne bannis point la tendresse du cœur des actrices. Mais il faut qu'un comédien vive dans la modération du sage. Lepoëte peut goûter les plaisirs de la vie; apprendre par chacun de ses sens le rôle qu'ils remplissent dans le monde. S'il a aimé, il peindra avec plus de vérité les combats de la passion; s'il a voyagé, ses couleurs seront mieux arrêtées ; s'il a vécu parmi les hommes remarquables de son siècle, il tempérera par le bon sens l'impétuosité de ses opinions : le" poëte est l'écho du monde, le comédien n'est que l'écho du poëte. 11 faut qu'il voie par ses yeux, marche dans les pas du poëte, reçoive son souffle. Malheur au comédien qui se met à la place de l'auteur; malheur pour l'art si son individualité prévaut. Il ne sera plus un reflet, mais une traduction ; traduction inexacte, bizarre, inégale, presque toujours fausse. Que serait un instrument qui jouerait un air en dessous, tandis que la main du musicien en exécuterait un sur le clavier? L'acteur est un instrument. Sa nature est d'être passible. S'il a trop de sons, s'il les double, le désordre s'ensuit. Il est donc nécessaire que l'artiste ait toute la pureté d'un bel écho. Je lui permets le désir, l'élan, la curiosité, tous les besoins de l'âme et de l'intelligence, sans lui permettre tien au delà. Pendant sa carrière, s'il la veut complète, il doit vivre dans la candeur de l'adolescence, état d'inquiétude, de rêves, de recherches, d'explosions soudaines; redoutez les exceptions. Ne croyez qu'avec peur et beaucoup de réserves à ceux dont la vie fut le démenti de leurs talents. Niez, au risque de vous trompe?, l'acteur qui fait verser des larmes de pitié en sortant de la maison de jeu où il a laissé, avec son or, l'arôme de sa sensibilité. Dans l'antiquité, les grands

artistes vivaient comme des vestales, se baignaient dans le fleuve avant de monter sur la scène, après avoir écouté pendant leurs loisirs les philosophes discourant sous les figuiers. Ce n'est pas dans les eaux troubles que se réfléchissent les cieux et les paysages. Cette chasteté, si nécessaire au talent de Facteur, lui est encore imposée comme un second devoir envers le public, devant lequel il faut qu'il soit toujours un objet heureux à voir. L'abus de la vie altère les formes, ride les traits ou les grossit. Si ce que dit l'acteur doit offrir une leçon, ce qu'il montre doit être une image : oracle quand il parle, statue après avoir parlé.

* — La tirade est parfaite! s'écria Diamantine; un peu longue, mais bien soutenue. Venons aux actrices, ceci nous intéresse, madame.

— Je n'ai presque rien à leur conseiller, sinon qu'à leur dire comme les médecins aux malades dont ils n'espèrent aucune guérison : « Suivez toujours le même régime. »

— Voyons! s'écria Saint -Phar, dis-nous ce que tu penses des actrices, et n'écoute pas ces dames. Elles n'en seront pas plus converties après ton sermon.

— J'avais, poursuivit l'hôte, un autre ami qui s'était lié d'un tendre attachement avec une jeune femme dont je vous tairai le nom, cela va sans dire.

— Et il va sans dire aussi que nous ne saurons pas le nom de l'ami.

— Pas davantage ; je vous confierai seulement que mon ami et cette jeune fetfime, quoique artistes tous deux, n'étaient pas attachés au même théâtre. L'ami était chanteur, la jeune femme jouait les jeunes premières dans la comédie. Quoique en tournée depuis quelques années en Allemagne, elle n'a rien perdu, m'a-t-on assuré depuis, de sa réputation, loyalement justifiée par la grâce, la finesse,

surtout par la sensibilité de son jeu et de son expression. Elle a des larmes dans la voix, dans le regard, dans sa respiration. Jamais elle n'a manqué un effet en scène.

Ses débuts n'avaient pas été éclatants : on l'avait trouvée jolie, fort gracieuse, souple, mais sèche, minaudière, étudiée. On l'appelait la jolie poupée de Paris. Tout à coup elle se passionne pour mon ami, et elle devient sérieuse; son visage perd de sa rondeur de pêche; il s'allonge; ses yeux se cavent un peu, elle pâlit. Elle est déjà mieux. Mon ami n'éprouvant pour elle aucune affection réelle, elle s'irrite, se rend jalouse sans être plus aimée ; elle languit, s'exalte, veille et maigrit; elle cherche dans l'étude une distraction à son malheur, et de jour en jour, et de peine en peine, elle devient meilleure actrice, obtient un rôle à son goût, le joue. Une révolution s'était faite en elle : j'assistais à cette représentation; j'en suis encore ému en vous en parlant. Pendant dix minutes le spectacle fut suspendu: l'actrice et le public semblaient pleurer ensemble une commune douleur. Elle fut portée en triomphe.

— Et ce misérable, votre ami, n'alla pas à elle?

— Ceci n'est pas nécessaire à dire pour la moralité de l'histoire, Diamantine; mais cet événement fut à mes yeux la preuve, mille fois renouvelée depuis, que les actrices qui n'ont pas aimé n'atteindront jamais les limites de leur art. J'interdis la passion à l'acteur, parce qu'il va trop loin dès qu'il en est possédé ; je l'exige des actrices, parce qu'elles n'en auraient aucune idée, n'allant pas dans le monde, ne suppléant pas comme les acteurs à l'absence de l'expérience par l'étude, ne pouvant d'ailleurs en aucune manière s'user dans les excès à cause de leur éternelle surveillance autour de leur beauté.

— Vivat! s'écria Diamantine; si le Champagne est confisqué, les amants nous restent.

— Chut ! dit l'hôte; il est quatre heures, et c'est le moment où mon garde-chasse a, depuis quinze jours, l'habitude de venir m'éveiller. Nous allons ensemble essayer de surprendre ceux qui me volent mes lapins engourdis par le froid. Il est très-dévot. Je ne voudrais pas qu'il fût scandalisé par un propos un peu libre.

En effet, le garde-chasse entra et présenta un fusil à l'hôte, qui, pour cette fois, demanda d'être dispensé d'aller à la poursuite des braconniers. Cependant, ne voulant pas laisser dans l'esprit d'un serviteur l'idée fâcheuse qu'il se délivrait d'un devoir pour satisfaire un plaisir, il se leva et dit à ses convives :

— Messieurs, il est l'heure de se reposer; à demain.

— Le déjeuner vous attendra dans cette pièce. Georget, tu apporteras à l'office huit faisans et trois lapereaux.

— Mais, monsieur, dit le garde-chasse en revenant, c'est demain jour maigre.

— Tu as raison : alors quatre truites des étangs et une magnifique friture.

Aucun ordre de répétition n'étant venu troubler leurs rêves, nos artistes s'éveillèrent tard ; il était onze heures quand ils descendirent dans la salle à manger, où l'hôte les attendait en causant avec ses ouvriers et ses paysans.

— Bonjour, Destival; bonjour, Saint-Pharï et comment avez-vous dormi?

— Parfaitement.

^- Tant mieux. Mais pardon, je suis tout à vous, mes amis, dans un moment; Maître llousselin, reprenons :

je vous disais donc que vous me voliez, et j'en ai la

preuve.

— Foi d'honnête homme, j'ai planté autant de pieux que vous me l'aviez dit; il est facile de les compter; à six sous, ça fait bien le compte. Tant de pieux, tant de six sous; tant de six sous, tant de pieux.

— Rousselin, vous m'avez volé, quoiqu'il y ait le compte des pieux.

— Mais alors, bonne Dame de Fourvière! comment cela peut-il être?

— Parce que vous avez planté les pieux sans d'abord en brûler la pointe qui entre dans la terre. De cette manière, maître Rousselin, au lieu de durer de six à huit ans, les pieux pourrissent au bout de deux ans. Voilà pourquoi vous m'avez volé.

— Eh bien! monsieur, nous arracherons les pieux et nous les brûlerons par la pointe; c'est un oubli de mon fils.

— Soit ; mais à l'avenir prenez-y garde, sans quoi vous perdrez ma pratique. Buvez un coup à la cuisine, chauffez-vous les doigts et allez au travail, maître Rousselin.

— Madame Mazureck, soyez la bienvenue; quel beau rêve avez-vous eu dans nos mauvais lits de campagne ? %

— Un rêve dès plus heureux et qu'il ne tient qu'à vous de réaliser, mon ami : vous quittiez ces gros souliers ferrés, cette peau de castor et ces gants de gardé champêtre, pour nous suivre, ou plutôt pour vous mettre à notre tête. Paris entier applaudissait à votre retour : c'était la fête des arts pour la France.

— Votre rêve est, comme tous les rêves, un mensonge. Mais vous êtes encore plus belle au jour, si c'est possible, madame, qu'à la lumière. Vous n'avez pas vingt-cinq ans, je gage.

— Flatteur! j'en ai bien trente; demander à Saint- Phar, avec qui j'ai débuté.

— Elle ment; elle se vieillit, la rusée! s'écria Savigny.

— Voilà une singulière ruse! répondit Saint-Phar, qui accepta la défense de madame Mazureck. La coquetterie est neuve, se vieillir de plusieurs années.

— Neuve ou non, le fait est faux, elle n'a pas trente ans. Nous devons à notre hôte quelque histoire piquante : je lui dirai pourquoi madame Mazureck tient tant à se vieillir.

— Je ne veux rien savoir du tout, pour peu que cela blesse quelqu'un. Voilà madame Mazureck qui boude déjà. Savigny, va lui demander pardon et garde ton histoire. Je suis encore obligé de solliciter votre indulgence. C'est mon jour de réception. Voyons, Sylvestre, quelle histoire as-tu à me conter, mon vieux? tu viens de bien loin par la neige qui tombe.

Sylvestre était bien vieux en effet. 11 ressemblait à Saturne, et, comme Saturne, il avait une faux rouillée sur l'épaule. Dans chaque pli de sa blouse, dans chaque creux de son chapeau, dans chaque cavité de ses souliers, s'étaient amassés de petits tas de neige; la neige étoilait ses pajupières blanches et diamantait le tour de ses oreilles bleuies parle froid. On frissonnait rien qu'à le voir.

— On viendrait de bien plus loin encore pour parler à un si brave homme que vous.

— Que t'est-il arrivé?

— Il a horriblement gelé cette nuit, monsieur. On s'en souviendra.

— Tiens! je ne l'aurais pas dit, interrompit Diamantine; j'ai eu chaud comme en été.

— Si vous eussiez comme moi, ma belle dame, perdu trois vaches et dix moutons, morts de froid, vous ne dou-

teriez pas qu'il eût gelé la nuit dernière. Oui, monsieur, ce malheur m'est arrivé comme je vous le dis; à telles enseignes que le chien de garde aussi en est mort. Je n'ai plus rien. Ce n'est pas ma femme qui m'en gagnera: la pauvre vieille n'était bonne qu'à traire les vaches ; les vaches sont mortes. Dieu nous prenne en pitié, mais l'hiver n'agit pas en bon chrétien.

— Et que valaient vos moutons et vos vaches? s'informa Diamantine, qui n'en avait jamais vu qu'en peinture sur les toiles de l'Opéra-Comique.

— Mille francs! comme vous êtes belle.

— Mille francs! Eh bien ! je sais quelqu'un, mon brave homme, qui, s'il consentait seulement à montrer le bout de son pied sur le théâtre de Lyon, s'il y chantait la moindre chanson : Martboroug s* en và-i-en guerre l par exemple, aurait dans une heure les mille francs dont tu as besoin. Prie-le de chanter Marlboroug demain soir, et après-demain tes vaches et tes moutons seront dans ton écurie.

— Où est-il cet homme, madame, qui ne voudriez pas vous moquer d'un pauvre malheureux?

— Le voilà, cet homme, répondit Diamantine en passant le bras autour du cou de l'hôte, fort ému et beaucoup contrarié. Mes amis, jetez-vous tous à ses pieds; mon vieux, prends-lui les mains, moi je ne le lâche pas, et demandons-lui tous de chanter. Allons, notre bon camarade! notre ami ! chante, et les moutons vont bêler, et les vaches donneront du lait à cet homme.

— Chantez, monsieur! chantez pour moi! murmurait le pauvre berger, qui faisait ce qu'il voyait faire et répétait ce qu'il entendait dire.

— Vous demandez, non pas une chose difficile, répondit l'hôte en se débarrassant des entraves de cette scène

burlesque et touchante à la fois, mais une chose impossible. N'insistez pas, je serai de fer. Vous n'obtiendrez pas ce que des parents, des amis comme vous, mont demandé sans l'obtenir dans des circonstances encore plus impérieuses que celle-ci pour un bon cœur. Non ! non! ni infortunes, ni maladies, ni ruines de familles, dussentelles, ce que je ne crois pas, se relever à ma voix, je ne tirerais pas un seul son de mon gosier pour sécher une larme.

11 se leva, s'essuya les yeux et s'obstina à ne voir ni la douleur du berger qui cherchait à comprendre comment un homme, si bon d'ordinaire, ne voulait pas fredonner Marlboroug pour le sauver de la misère, ni la figure consternée de ses camarades, surpris de cette dureté dans l'âme d'un artiste. Tandis qu'ils causaient à voix basse en regardant le berger et la place vide de celui qui n'avait pas écouté leurs prières, l'hôte, tout préoccupé, sortit de la salle, et on l'entendit gagner l'étage supérieur.

Quand il reparut, madame Mazureck alla vers lui, et lui dit :

— Notre ami, vous ne serez pas fâché, n'est-ce pas, d'apprendre qu'une bonne action s'est concertée chez vous? Saint-Phar, Saint-Léon, Surval, Savigny, Destival, Diamantine et moi, chanterons après-demain sur le théâtre de Châlons, au bénéfice de ce pauvre berger.

— Vous voulez donc me blesser? répondit l'hôte en baisant la main de madame Mazureck ; vous avez donc comploté de me laisser un chagrin, une douleur en partant? Saint-Phar, c'est mal! Savigny, c'est mal! Diamantine, oh! c'est très-mal !

— Sylvestre! je ne veux pas qu'on vienne mendier chez moil entendez- vous? il fallait me prendre à part, je t'aurais écouté ; tu sais si j'ai mauvais cœur.

Et Sylvestre de dire alors en sanglotant : « Que personne ne chante pour moi, au nom du ciel ! Monsieur, ne vous fâchez pas : personne ne chantera. Je m'en vais, ne vous fâchez pas, monsieur. »

Tout en reculant vers la porte, Sylvestre répétait : « Ne vous fâchez pas, monsieur, personne ne chantera. » Une fois arrivé à la porte, le vieux berger, sentant que le bon maître lui glissait un papier dans la main, l'ouvrit, le regarda, et il voulut crier.

— Tu ne chanteras pas toi non plus, lui dit-il ; c'est Dien le moins. Adieu. Tu reviendras me donner des nou-

. velles de ton troupeau dans huit jours.

— Messieurs, s'écria madame Mazureck, qui avait deviné, ainsi que toute la compagnie, comment s'était dénouée l'insensibilité de leur camarade; messieurs, en reconnaissance d'une si belle action, je permets à Savigny de dire pourquoi je veux paraître plus âgée que je ne suis.

Savigny ne se fit pas prier pour commencer.

— Nous étions, il y a deux ans, en représentation à Dresde, madame Mazureck et moi. Je ne vous parlerai pas du succès que nous eûmes tous deux dans les divers opéras où nous jouâmes. On eut pour moi de l'indulgence, et de la justice pour madame, qui non-seulement ravit les Saxons par le charme de sa belle voix, mais qui les tint trois mois dans l'admiration par l'éclat de ses traits, de sa grâce et de sa fraîcheur. Des vers lui furent adressés où la passion parlait avec toutes ses flammes ; des fleurs étaient chaque nuit suspendues à sa croisée; c'était une folie universelle, si l'on peut appeler folie l'hommage le plus sincère et le plus légitime rendu au mérite de madame.

— Très-bien, Savigny.

— Des vers on était passé aux fleurs, des fleurs on passa aux concerts, des concerts à des expressions plus directes.

— Tu racontes mal, Savigny, tu ne nous dis pas qui avait suivi cette progression.

— Mais... tout le monde; faut-il vous désigner un banquier qui oublia d'acheter un jour de baisse? un poète qui se brûla la cervelle? un petit prince allemand qui offrit à madame Mazureck de lui donner, comme cadeau de noces, en l'épousant de la main gauche, une population de trois cents âmes, une armée de treize homftes et une cour. composée d'un cuisinier et d'un maître de chapelle? Je ne veux vous parler que d'un vieux conseiller...

— Usé, usé les vieux conseillers!

— Usé, soit; mais il n'y a rien de plus usé que de manger les asperges en les prenant par le gros bout. Je ne puis pas tuer les conseillers. Ce fut donc un conseiller qui l'emporta sur les poètes, les banquiers et les colonels. Est-ce impossible encore ?

— Non, non!

— Madame Mazureck seule sait de quelles éloquentes paroles se servit le conseiller; ce que l'Allemagne sait aussi bien qu'elle, c'est qu'elle sera l'héritière de la moitié des biens de ce vieux Rodrigue quand elle aura quarante ans révolus, M. le conseiller mettant son bonheur à voir vieillir celle dont il aura d'autant moins à craindre qu'elle s'éloignera plus de l'âge dangereux de la jeunesse. Quand il s'engagea par cette promesse, il demanda avec effroi à madame Mazureck l'âge qu'elle avait, et madame Mazureck lui répondit : «Trente-trois ans. — Je suis le plus heureux des hommes, reprit-il; dans mon esprit, je ne vous en donnais que vingt-trois ; comme je vous ca-

lomniaisl » C'était effectivement l'âge de madame. Ainsi, pour jouir de cent ou dejleux cent mille francs de revenus dix ans plus tôt) elle s'est faite plus vieille de dix ans. A trente ans, elle en aura quarante pour M. le conseiller.

— Eh bien! moi, sur 'mon âme, j'aurais renoncé au marché, interrompit Diamantine. Je lui aurais dit : « Majesté, c'est trop cher, se vieillir de dix ans! »

— Oui, mais tu ne nous dis pas, Savigny, comment il se fait que M. le conseiller n'a pas demandé à voir d'abord l'acte de naissance de madame?

— Mon cher Saint-Phar, Diamantine t'a répondu pour moi : il y a peu de jolies femmes, surtout au théâtre, qui, à quelque prix que ce fût, consentissent à ajouter dix années à leur âge ; et il y en a des nuées, au contraire, même parmi celles dont l'âge n'est que trop réellement constaté en mille endroits, qui payent pour tenir en respect les plumes de certains journaux peu discrètes en matières chronologiques.

Quand on regardait madame Mazureck, on concevait difficilement, en effet, qu'elle eût osé mentir si ouvertement au monde et à elle-même. Elle était grande et lyrique comme ses rôles, mais elle était pleine de cette majesté dont la jeunesse ne s'effraye pas, parce qu'elle révèle moins la sévérité que la dignité des formes ; majesté des belles statues, graves et nues.

— Je n'aurais pas le courage de madame Mazureck, reprit Diamantine ; j'abhorre, je l'avoue, tout ce qui sent l'économie. Vive la prodigalité ! La vie d'une actrice est une fête et non une affaire. N'est-ce pas pitié de voir des femmes de plaisir comme nous accumuler sou à sou pour se faire des rentes sur l'État ou porter son argent chez un banquier qui vous en sert l'intérêt! Les mœurs du théâtre m'épouvantent; le foyer se range. Flore fait bâtir; Geor-

gina prend des actions dans les canaux ; Alexandrine a un teneur de livres. Pauvres femmes qui ont toutes les vertus, excepté celle de bien jouer, qui est la première de toutes ! car il est à remarquer que nos camarades 'n'améliorent leurs mœurs, comme on dit, qu'en négligeant leurs talents. Est-ce que la Clairon, la Ghampmeslé et la Gaussin songeaient à s'enrichir? Leurs noms cependant sont la gloire de la France. Mais c'est une rage aujourd'hui d'aspirer aux vertus bourgeoises; je suis sûr que Surval pense aussi à capitaliser.

— Moi ! mais je suis déjà riche : mon avenir est assuré. J'ai gagné quinze mille livres de rente.

— Moi, vingt mille, ajouta Savigny.

— Moi, j'ai un château en Auvergne, dit Destival.

— Eh! tant mieux! s'écria leur hôte en invitant ses camarades à prendre place autour du déjeuner ; bénissons les arts, qui enrichissent ainsi les vrais talents. Qu'y a-t-il de plus heureux que vous au monde?

— Personne! répondit Diamantine. Mon existence est un rêve de fée. A mon lever, j'ai une cour d'auteurs, empressés de saluer mon réveil comme si j'étais reine. Je parle, ils s'émerveillent; je fais un vœu, il est accompli ; je veux sortir, je suis accompagnée de vingt cavaliers plus élégants et plus aimables les uns que les autres; banquiers, militaires, célèbres écrivains. A la promenade, mon équipage fait mille envieuses, que j'écrase le jour de mon luxe, et qui me pardonnent le soir en m'écoutant chanter. Quand, au retour de la promenade, je rentre à mon hôtel pour dîner, j'aperçois des fleurs sur mes tables, des livres nouveaux sur mes fauteuils, des lettres parfumées sur mon secrétaire. Et le soir, quelle vie! quelles heures de délices ! La foule m'attend avec impatience ; on me désire, on m'appelle; je parais, et la salle tremble au

bruit des applaudissements. On me redemande, on me couronne; et, en me retirant, je trouve chez moi des lettres de tous les directeurs des théâtres de l'Europe qui m'offrent, les uns deux cent mille, les autres trois cent mille francs, si je veux les honorer d'un engagement de six mois. Mon .histoire n'est-elle pas celle de madame Maztireck, de vous tous, messieurs, de vous autres, SaintrPhar, Savigny, Saint-Léon, Destival ? Vive notre art ! L'hôte poussa un profond soupir au milieu de cette exaltation universelle dont Diamantine était l'interprète.

— Ce soupir signifie, s'écria Diamantine en jetant sa serviette en Pair, que le trappiste nous revient. Allons ! renais à la vie; réponds aux arts qui t'appellent! reprends ton sceptre et ta couronne! sois encore le premier! N'es-tu pas encore jeune? n'es-tu pas le plus beau? n'estu pas, ne seras-tu pas toujours le plus grand artiste de la France et du monde? Il est à nous! il est aux arts! aujourd'hui ses malles, et demain le départ, et dans six jours, Paris !

— Monsieur, cria une voix du fond de l'appartement, monsieur, voudriez-vous venir voir si notre nouvel engrais est meilleur que celui de l'année dernière? dame ! c'est important, et vous vous y connaisses en engtaift. Les charrettes sont à la porte.

— Le diable emporte ses engrais ! reprirent les convives, qui voulurent retenir leur ami.

— Je reviens dans dix minutes, si vous le permettez ; nous reprendrons la conversation.

Quand il fut sorti de la salle, Surval dit à Saint-Léon, le plus jeune d'entre eux :

— Vous ne savez peut-être pas,vous qui n'êtes au théâtre que depuis deux ans, combien la réputation de notre hôte était prodigieuse.

— On m'a raconté là-dessus des merveilles, répondit Saint-Léon.

— On vous a à peine dit la vérité : vous n'avez pas besoin de notre témoignage pour vous convaincre de sa perfection physique; dans aucun temps, nul artiste ne s'est produit sur la scène avec tant d'avantages; il a été sculpté en Grèce au temps de Phidias, disaient les dames du Directoire, qui étaient fort classiques et fort galantes. Aucune d'elles n'avait un pied si petit et si gracieux ; elles enviaient sa main, pour ne pas avouer qu'elles étaient folles de son visage. Vous voyez sa taille : dégagez-la de cette hideuse redingote, serrez-la dans un frac léger, et ensuite, sur ses épaules libres, posez sa tête si fraîche et si spirituelle à la fois, moitié femme et moitié génie, et vous concevrez peut-être l'amour, la passion de tout Paris pour cet homme.

Il est vrai qu'il parut au théâtre dans un moment où la France était altérée de plaisirs ; on venait de brûler les échafauds, après y avoir conduit en masse la Révolution qui les avait dressés ; on voulait se distraire à tout prix ; on voulait rattraper les heures perdues dans les prisons et dans l'exil; on était libre, on allait être heureux; n'étaitce pas l'être déjà? Les hommes commençaient à s'habituer à l'idée qu'on pouvait quelquefois sortir de chez soi, sans courir le risque d'être pendu au coin de la rue ; les femmes, ces exagératrices en toutes choses, étaient si fières de cette indépendance qu'elles se montraient presques ûues sur les promenades publiques. C'était la liberté du plaisir après la liberté du meurtre : on restait Grec par la licence.

Notre camarade fut un Alcibiade aux yeux de cette nation débordée tout à coup. Pris pour modèle par les jeunes gens de l'époque, il devint un objet d'adoration

. plus ou moins désintéressée pour les femmes. Ceux-ci s'habillaient, parlaient comme lui; celles-là portaient son portrait à leurs chaînes et à leurs bracelets. Elles trouvaient une excuse à ce culte extravagant dans l'admiration qu'excitait son talent de chanteur; elles mettaient sur le compte de l'artiste leur faiblesse pour l'homme.

Son talent, il est vrai, permettait ce mensonge. Il créa son genre comme les grands écrivains créent leur style. Sa voix était naturellement belle ; plus tendre qu'énergique, elle convenait parfaitement à ses rôles d'amant, tantôt heureux, tantôt désespéré, et à la musique de cette époque peu instrumentée, laissant tout à faire à la voix, lui permettant de descendre souvent à une déclamation parlée avec passion. L'acteur ne se sauvait pas alors par le mérite du chanteur. Notre camarade fut aussi un excellent acteur; il était applaudi de tous les comédiens de goût pour son débit léger et senti en môme temps. Enfin, il ne fut incomplet sous aucun côté.

Qui égalera jamais la gloire et le bonheur de sa carrière, la plus fabuleuse qui se soit vue au théâtre, sans excepter celle de Talma, belle mais sérieuse, superbe mais d'une grandeur un peu factice, si l'on songe que cet homme rare, ce Romain, ce ministre d'Auguste, admis dans la familiarité de l'empereur Napoléon, n'a jamais pu s'élever à la croix d'honneur, cette marque de mérite, qui, quoi qu'on en ait dit, ne fut jamais si prostituée que sous l'Empire, et surtout vers les dernières années qui viennent de s'écouler !

Dans une position moins solennelle, notre ami eut un règne plus éclatant : les femmes l'adoptèrent, et elles virent en lui tout ce qu'elles désirent, en amour, d'idéal et de possible, de romanesque et de réel ; et elles virent tout cela rehaussé, illuminé, couronné de l'étoile du succès,

cette flamme qui fait qu'on* est un dieu, et sans laquelle . on n'est qu'un bel homme. Les femmes du Directoire raffolaient des dieux et ne méprisaient pas les beaux hommes.

Il y aurait des volumes d'histoires scandaleuses à écrire sur les folies que firent de grandes dames pour s'attirer l'attention du célèbre acteur. Les maris ont passé d'horribles nuits sous le Directoire.

Attentives aux moindres caprices de leur acteur favori; des femmes lui envoyaient, sans révéler leurs noms, tout ce qui pouvait caresser ses goûts, qu'on supposait des plus difficiles à satisfaire. Un jour c'était un piano d'ébène incrusté d'or qui était porté dans son antichambre ; un autre jour quatre chevaux magnifiques entraient dans son écurie conduits par deux n'êgres mystérieux comme leur teint ; trois ou quatre fois par an ses équipages se renouvelaient sans qu'il sût quelle main officieuse lui ménageait ces jouissances de luxe, si enviées à Paris. Malgré lui, car il était fort délicat et d'uqe probité exemplaire, il vivait au milieu d'un superflu dont les sources lui étaient inconnues. Et que de lettres pliées dans du satin il recevait chaque soir en rentrant chez lui après le spectacle ! S'il les avait gardées et qu'il voulût nous les lire, vous auriez une idée du style amoureux du temps ; mais il les a brûlées, chacun le sait; il a bien fait, car les femmes coupables de ces aveux le sont moins que ceux qui en éternisent le souvenir et font regretter d'en avoir obtenu ■ la confidence. Il est superflu de vous dire qu'il fut le héros d'une foule d'aventures fort extraordinaires, même pour lé temps, assez libre, vous le savez comme moi. à l'endroit de la morale. En choisir quelques-unes, c'est satisfaire les exigences de l'histoire, et demeurer dans le Vrai, qui est quelquefois nécessaire à l'histoire.

Un jour il reçoit une invitation pour se rendre à quelque distance de Paris, dans un château que lui désigne une personne fort belle et surveillée de près par son mari, célèbre fournisseur aux armées. Le prétexte était une soirée où il lui était offert trois mille francs s'il consentait à chanter une fameuse romance du temps, aujourd'hui oubliée, comme tout ce qui a été fameux. 11 sera reçu, s'il daigne se rendre à ce château, disait-on dans cette invitation,, par une demoiselle de compagnie qui l'attendra à la dernière borne après le village. 11 la suivra sans lui parler, passera avec elle sous la voûte d'un chemin couvert, et il attendra cinq minutes, dans l'obscurité de l'appartement où il aura été introduit.

Il parut étrange à notre ami d'être invité de cette manière à une soirée ; malgré cela ou à cause de cela, il s'y rendit. Tout eut lieu selon les indications de la lettre.

— Nous ne voulons pas savoir.le reste, s'écria Diamantine avec un ton de pureté qui fit trembler et pouffer de rire.

— Il y. avait une heure, continua Surval, qu'il causait avec la châtelaine, quand celle-ci dit avec effroi et en cherchant un endroit pour se cacher: «J'entends venir, je suis perdue, c'est mon mari ; c'est son pas. 11 rit, il va me tuer!»

La porte s'ouvre, et que voit-elle ? une des plus célèbres tragédiennes du temps, en peignoir, portant deux glaces sur un plateau et venant les offrir à madame et à monsieur de la part du mari. Le mari se vengeait de sa femme en tête à tête avec un chanteur, en admettant chez lui, au même titre, une actrice qui se prêtait beaucoup à ces sortes de vengeances.

— Pas mal, dit Diamantine ; qu'en pensez-vous, madame Hazureck?

— Le chanteur eut-il les trois mille francs? répondit madame Mazureck.

— J'ai pris au hasard, continua Surval, j'ai dit tout ce que le monde sait; combien d'autres récits mourront dans le silence et qui ne sont pas les moins curieux! Celui que je vais encore vous faire a eu également une publicité dont Paris s'est beaucoup amusé dans le temps. Une vieille baronne avait cédé, comme de plus jeunes, à l'entraînement général, du moins c'était ce qu'elle disait; car il était difficile de supposer une affection irrésistible à son cœur de cinquante-huit ans. Elle affichait un violent attachement pour l'artiste, qu'elle admirait extravagamment de sa loge, d'où elle lui envoyait des œillades et des couronnes à profusion. Elle était l'amusement du parterre et des loges.

Elle ne se rebuta point. Elle fit si peu de cas du ridicule que lui lançaient des rivales qu'elle écrivit un jour à peu près en ces termes à notre camarade :

« Je ne vous demande, monsieur, ni amour ni sacrifice.

Si je n'ai plus l'âge où l'on est dispensé de demander, j'ai

celui où il est toujours beau de laisser croire qu'on vaut

encore l'attention d'un homme aussi recherché que vous.

Vous seriez bien grand à mes yeux si vous vouliez vous

montrer pendant dix minutes ce soir dans ma loge, après

que vous aurez joué. Vous êtes un acteur adoré, soyez un

homme héroïque.

« Baronne de... »

Notre ami fut extraordinairement surpris de cette demande; mais, cédant à l'impulsion de ses camarades, pour le compte desquels, plus souvent que pour le sien, il se prêtait aux aventures, il se montra après la pièce dans la loge de la baronne.

Ce fut un cri d'étonnement dans toute la salle. « Elle l'a

ensorcelé, criaient les femmes ; c'est une sorcière ! » On l'aurait brûlée si elle ne se fût retirée en jetant un éclat de rire moqueur au front des loges de toutes ces dames indignées.

Et dans Paris on disait le lendemain : « Enfin, la baronne de... Ta emporté sur ses concurrentes. i>

Vous pensez qu'il n'en était tien. Notre ami avait simplement consenti à une plaisanterie imaginée par la baronne pour humilier de jeunes femmes, ce qui est toujours agréable aux vieilles. Elle n'avait voulu qu'être vue en compagnie d'un homme si couru.

Encore une fois , poursuivit Surval , c'étaient là les mœurs du Directoire.

La renommée exagéra, comme de coutume, le succès de notre camarade auprès des dames: on lui prêta des duels, des scènes terribles avec des maris offensés, des intrigues même avec des femmes qui étaient presque reines, non pas seulement par la beauté, mais par le titre. Vous voyez que rien ne manquait à sa réputation. Si j'avais été roi, j'aurais été jaloux du bruit qu'il faisait.

11 passa ainsi dix ou douze années sans exemple dans les fastes du bonheur humain. Santé, jeunesse, richesse, gloire, plaisirs, triomphes, il avait tout.

Quel jour d'attente, de joie et de plaisir en espérance ce fut pour Paris, celui où les affiches annoncèrent de monument en monument que notre ami jouerait dans un opéra ardemment attendu ! Le plus illustre compositeur en avait écrit la musique sur des paroles, disait-on, merveilleuses. On était en automne, saison délicieuse à Paris. Les équipages suivaient à la file le long des rues conduisant au théâtre. Dans ces équipages, on voyait, parée à la grecque, les bras nus, les épaules nues, en robe transparente, toute cette aristocratie de la beauté et de l'esprit

que la Révolution n'avait pas tuée. Des corbeilles de couronnes étaient posées sur les genoux de chacune de ces dames, et vous devinez de reste pour qui étaient ces couronnes. Le soir se faisait, et Paris tout entier, confondu dans une vapeur lumineuse, semblait courir à quelque temple mystérieux pour célébrer quelque fête imitée de l'antiquité. On respirait le plaisir, la passion, la joie; on était jeune; le théâtre était le berceau de cette renaissance universelle.

Vous imaginez-vous la joie de celui pour qui tout ce monde accourt? Le voyez-vous chez lui, pensant à cette population sur laquelle il règne, et qu'il va enchanter à la première étoile qui luira au ciel? Il est déjà presque habillé comme l'exige son rôle; il est plus beau, plus séduisant que jamais; la santé court en veines d'azur sur son front; il se mire encore une fois dans sa glace ; son linge, ses diamants l'enchâssent comme une perle d'une eau magnifique. L'heure va sonner; ses chevaux s'impatientent, les domestiques attendent; le public languit. En ce moment une pensée traverse sa tête comme un coup d'épée, une pensée semblable à celle qu'eut Charles- Quint le jour qu'il laissa tomber la boule du monde à terre pour entrer dans un cloître; et il se dit froidement : (( Je ne jouerai plus de ma vie! »

Il tint parole.

Nul n'a jamais su pourquoi.

Comme Surval achevait son récit, l'hôte rentra et dit en riant :

— Mes amis, je viens d'être nommé président du conseil municipal du canton : voici la lettre qui me l'annonce.

Le soir tous les artistes quittaient te château de leur camarade.

Près de vingt-cinq ans s'étaient écoulés depuis cette réunion, lorsqu'un soir, celui qui en avait fait les honneurs avec tant de simplicité se trouvait assis au théâtre de Lyon, à la même place d'où nous l'avons vu se lever au commencement de cette histoire. Il avait encore le même costume, le même chapeau , et il pressait de ses gants fourrés la balustrade de la galerie. Quoique la saison fût plus rigoureuse qu'il y avait vingt-cinq ans, le public ne devait pas être moins empressé d'accourir pour entendre les artistes extraordinaires que le hasard avait réunis une seconde fois dans la même ville. Ces artistes étaient ceux dont Lyon avait fait ses délices il y avait vingt-cinq ans, date bien longue, qui renfermait dans son cycle d'un quart de siècle une partie de l'Empire, la Restauration, la chute de la Restauration et la Révolution de juillet. Rien n'avait été négligé pour attirer, avec le miel des annonces, toutes les abeilles de la grande ruche lyonnaise. Trois semaines à l'avance, les journaux de toutes les opinions avaient promis l'arrivée et les représentations à Lyon des célèbres artistes du genre lyrique : le fameux Saint-Léon, attaché au théâtre San-Carlo ; l'illustre Destival, premier maître de chapelle de l'empereur d'Autriche; le divin Surval, professeur au Conservatoire de Bologne; le sublime Savigny, appelé le rossignol français; l'incomparable Saint- Phar; la majestueuse madame Mazureck, et la reine, la déesse du chant, la perle de la voix, mademoiselle Diaraantine.

Figurez-vous quelles affiches avaient couvert, dès la

matin, les murs de la cité de Lyon, ou transportez-vous plutôt, mais bien avant la nuit, à la porte du théâtre, afin de conquérir une place.

Y a-t-il encore un passage, si étroit qu'il puisse être, dans les rues avoisinant le théâtre ? Peut-on se faire jour sur la place des Terreaux? Combien faudra-t-il risquer de côtes pour gravir les marches extérieures du théâtre et pénétrer dans la salle?

Hélas! il n'y a que trop d'espace dedans et dehors. Dehors le vide, dedans le vide. Race dé canuts I population de Vandales! Pas un fabricant n'a quitté son métier ou son comptoir pour écouter les cygnes! La salle est déserte ; et comme elle est froide! Le lustre éclaire des montagnes de solitude, comme le soleil sur les hauteurs de la Suisse. Chose affreuse ! au parterre, personne ; aux premières galeries, personne ! Chose encore plus affreuse : aux secondes galeries, douze spectateurs; aux troisièmes, six; au paradis, un homme malade en bonnet de coton.

Nous nous trompons : aux premières galeries il y avait un homme ; nous l'avons déjà désigné ou plutôt rappelé. Enfin l'orchestre exécute l'ouverture, et notre spectateur pose son grand chapeau sur l'esplanade des banquettes voisines ; le rideau se lève. 11 est inutile de recommander le silence, les absents sont toujours parfaitement tranquilles.

Saint-Phar entre le premier. Il est habillé en roi ; son manteau de pourpre est brillant comme il y a vingt-cinq ans ; l'or et le brocart en ont été renouvelés ; son diadème resplendit sur sa tête. Il commence à chanter : stupéfaction ! l'incomparable Saint-Phar se fait à peine entendre du souffleur, lui dont la voix serait montée autrefois comme un jet d'eau puissant du creux d'une roche jusqu'aux nues ; sa voix sourde a l'éclat d'une noix

qui tombe dans un bonnet de coton ; il s'épuise en roulades caverneuses ; le malheureux ne peut pas même chanter faux, il ne chante pas du tout. Quand il a fini son grand ' morceau, arrive Saint-Léon, lebeçui Saint-Léon, qui jouait le rôle de rival préféré. Quand le spectateur de la première galerie le vit entrer en scène, il sortit ses lunettes, les éclaircit, de même qu'il avait débouché une de ses oreilles pour mieux entendre Saint-Phar.

Le beau Saint-Léon avait maigri au delà de toute expression ; ses jambes étaient deux rotins, ses bras deux joncs, et on soupçonnait ses côtes derrière son tricot, de même qu'on distingue les cercles d'un panier d'osier derrière une toile d'emballage trop tendue. Bref, Saint-Léon avait l'air d'un singe qu'on a condamné au jeûne pendant une longue traversée; ses -gestes roides et maigres complétaient la ressemblance. Lui avait une voix, mais quelle voix ! C'était à envier Saint-Phar, qui n'en avait plus depuis longues années. Sa voix était une psalmodie interminable qui lui servait à exprimer toutes les passions de son rôle : la colère, c'était ôôôôô ; l'amour, ôôôôô ; l'indignation, ôôôôô ; le désespoir, ôôôôôô, un ô de plus. Son duo avec Saint-Phar fit l'effet de deux convois qui se rencontrent : le convoi du riche , celui où l'on chante, et le convoi du pauvre, celui où l'on ne chante pas.

Un des douze spectateurs de la seconde galerie se levait pour partir, lorsque Surval entra en scène. Surval faisait un rôle de page : un page de cinquante-huit ans ! Oui, le gentil Surval, le divin Surval, le professeur au Conservatoire de Bologne !

Surval était devenu si immensément riche qu'il avait acheté en Italie la propriété du prince Fioramondo, si renommée pour ses eaux, ses promenades, sa galerie de ta-

28fr UN HOMME

bleaux et ses statues. Surval quittait tout cela, ses douces retraites et ses vassaux qui l'aimaient, pour venir jouer à Lyon un rôle de page dans un vieil opéra, lui vieux, nous ne dirons pas sans voix, comme Saint-Phar , ou; avec une * mauvaise voix, comme Saint-Léon, mais, l'mfQftufté 1 avec deux voix. Surval chantait avec deux voix, avec son nez et avec sa bouche ; et si bien que souvent, lorsque la voix de la bouche ne retentissait plus , celle du nç% se prolongeait encore et exécutait une partition inédite.

C'est entre ces trois artistes que le premier acte de l'opéra fut joué, et Ton imagine comment. Dans l'entr'acte, le froid fut encore plus sensible, s'il est permis de le dire, qu'avant le lever du rideau. Il y avait de quoi s'étonner que les violons ne se fendissent pas dans leur bois. Cependant, comme dirait un écrivain épique, cependant le rideau se perdit lentement dans les frises, et le second acte commença. .

A la première scène, Destival devait chanter son grand morceau, un morceau auquel il était d'habitude de rapporter l'origine de son immense réputation. Ce grand morceau avait valu à Destival des médailles à Paris, des couronnes de lierre en Allemagne et des guinées à Londres. Il avait fait le tour du monde: malheureusement il en était revenu, et nous allons savoir comment.

On sait que lorsqu'un acteur rend avec quelque supériorité une manière de crier une note ou de passer sa main dans ses cheveux, les auteurs écrivent pendant dix ans des pièces pour lui faciliter les moyens de jeter sa note ou d'ébouriffer sa perruque. C'est de Fart intime. Destival excellait à jouer les fous par amour. Exprès pour, lui on avait fait vingt-trois opéras, tant grands que comiques, où il avait l'occasion de s'exalter, de se tordre et d'écumer avec infiniment de naturel et de bon ton. Véritablement

il avait réussi dans ce genre il y avait vingt-cinq ans. Il s'avança vers la rampe, espèce de digue qui séparait la glace de la salle de l'eau froide de la scène, et il entama son superbe morceau de folie. Le spectateur de la première galerie, le Mécène de nos artistes, fit un mouvement de curiosité en voyant Destival prêt à chanter ; en son honneur, il retira le second flocon de coton dont son oreille droite était garnie.

Destival commença. Rien de plus étrangement contradictoire avec son rôle que sa manière de le rendre. Sa folie était si calme qu'on ne s'en apercevait pas le moins du monde. Il était parfaitement guéri. Il eut beau lever les bras, ouvrir la bouche, batifoler, il parut parfaitement sain ; et nul n'aurait su qu'il remplissait un rôle de fou dans la pièce si l'affiche ne l'eût dit. Il joua en vieillard honnête qui n'a ni amour ni folie, entièrement revenu des extravagances de la jeunesse.

Que de réflexions sensées circulèrent alors dans la tête de notre spectateur, qui ne fut pas plus divinement émerveillé du talent de Savigny, autre fantôme qui, par une espèce de privilège funeste, était resté jeune, pour ainsi dire, au milieu de toutes ces décrépitudes hurlantes ! Mais la jeunesse de Savigny était plus désastreuse encore que la vieillesse de ses camarades. A force de momification, il était redevenu gentil, comme ces rois d'Egypte embau* mes qui finissent par se raccourcir au point de tenir dans un sarcophage d'enfant. II était léger parce qu'il n'avait plus dechair, et ses cheveux n'étaient pas blancs parcequ'il n'avait plus de cheveux. Ses joues étaient lisses comme celles d'un squelette. C'était un centenaire adolescent.

« Place à madame Mazureckî» entendit-on crier dans les coulisses par six domestiques aux armes de cette actrice et portant sa longue queue de reine. Place! place! Ma-

dame Mazureck avait des armes ; elle avait donné son cœur et sa main à un prince valaque, à condition qu'il ne l'empêcherait jamais de se livrer au culte de Melpomène. Le prince valaque l'avait permis. 11 eût tout aussi bien fait de donner une constitution à ses sujets. Bref, madame Mazureck était encore, il faut le dire, une superbe femme, blanche comme de la cire vierge, potelée comme un poupon et ronde comme un faisan. Mais, par fierté sans doute, madame Mazureck ne chantait plus; elle causait ses rôles avec beaucoup de dignité ; elle causait bien. Madame la princesse préoccupa beaucoup celui à qui elle avait permis qu'on racontât, il y avait vingt-cinq ans, l'histoire du conseiller de Dresde. Il va sans dire qu'elle en avait hérité depuis longtemps. Maintenant, madame la princesse Mazureck ne se vieillissait plus, il est probable : la ruse eût été un pléonasme.

Enfin, au troisième acte, au plus désiré de tous par les douze personnes de la seconde galerie, les six de la troisième galerie, le malade du paradis, et aussi par notre observateur de balcon, à ce bienheureux troisième acte se montra le joyau de la scène, le bijou du théâtre, la perle de tous les temps lyriques, le diamant du monde, la belle Diamantine.

Notre observateur se penche sur la galerie pour mieux voir et pour mieux entendre. Diamantine, cette perle inappréciable, avait soixante ans. Elle jouait un rôle de jeune bergère. La jeune bergère avait du rouge sur le nez comme les moutons du Berri, sur le menton, aux tempes et sur les bras; sur ses épaules s'étendaient trois couches de plâtre comme sur un baudrier. Ses cheveux étaient faux, ses dents fausses, sa taille fausse ; des épis de blé et des coquelicots se jouaient dans les tresses de sa coiffure et sur son cimetière de visage.

PLUS GRAND QUE CUARLES-yUlïNT. 289

— Est-ce bien là ma Diamantine? se demanda le spectateur de la galerie en essayant sur sa lorgnette tous les points d'optique imaginables. Est-ce bien elle que j'ai vus entrer dans une corbeille avec la souplesse d'un écureuil? Est-ce bien elle qui a eu dix-huit ans, et dont le regard seul suspendait le parterre fasciné? Est-ce bien elle dont la voix pure et sonore allait trouver le cœur ou le peu de cœur de tous ces heureux du monde, pressés dans les loges lorsqu'elle daignait jouer ; qui leur donnait môme un cœur qu'ils n'avaient pas, les rendant sensibles par sa sensibilité, comme les corps qui ont trop d'électricité font bondir même les objets morts?

Hélas! c'est bien elle : ses yeux de diamant sont devenus deux strass; l'arc de ses épaules n'est plus qu'une courbe tourmentée, s affaissant ici, se soulevant plus loin. Mais n'as-tu donc plus ton palais de marbre entouré de serres pleines d'orangers? N'as-tu pas tes salles égyptiennes pavées de mosaïques suant la fraîcheur par tous les pores? N'as-tu plus douze chevaux dans tes écuries pour te conduire sur un signe de ta main de Paris à Dieppe, de Dieppe à Bade et de Bade en tous lieux où il y a du plaisir, de l'élégance et de l'esprit à dépenser?

Elle a encore tout cela, se répondait l'homme de la galerie; elle n'a même jamais été aussi riche ; et pourtant elle vient ici, au mépris de sa santé délicate, jouer à l'odeur de l'huile et au milieu d'une atmosphère froide qui la menace à chaque acte d'une pleurésie mortelle.

La vanité ! la vanité ! présent funeste qui fait d'abord les artistes grands, et qui les rend ensuite imbéciles, voilà ce qui anime ces caducités ridicules : Saint-Phar, Saint-Léon, Surval, Savigny, Destival, Mazureck et Diamantine !

Par vanité, Diamantine veut paraître jeune ! bien plus

que jeune 1 elle veut paraître adolescente. Elle est heureuse si on lui dit : « Vous avez douze ans aujourd'hui. » Le journaliste qui la convaincra qu'elle n'a que quatre ans recevra le lendemain un service de Saxe de quinze cents francs (1).

Et les journalistes qu'elle abhorre sont les maîtres chez elle. Parce qu'elle a peur des journalistes, elle leur sourit, les accueille avec distinction comme s'ils étaient des princes, les fait asseoir à sa table entre des ministres et des ambassadeurs, de même qu'on met une plaque de vert-de-gris entre deux feuilles de thé pour qu'on puisse boire le thé; qui est si fade sans cela, et le vert-de-gris, qui empoisonnerait sans le thé.

Voilà sa vie, vie d'ennui, de contrainte, de mensonge et de terreur, et qu'elle Supporte avec résignation pourvu qu'un journal, le dernier des journaux, dise quelque part : « Diamantine a joué hier avec son talent accoutumé ; c'est prodigieux ! elle rajeunit à vue d'oeil. Au premier acte, elle avait vingt ans; au second, quinze : heureusement elle a daigné s'arrêter. Inutile de dire que la salle était comble. »

Gomme Diamantine avait de l'esprit malgré sa vanité, elle remarqua le vide de la salle; l'observation la paralysa jusqu'aux dernières fibres. On l'aurait vue pâlir derrière le brouillard de vermillon étendu sur son visage. Elle fut complètement démoralisée quand elle aperçut et qu'elle reconnut son ancien camarade de succès, son hôte, son ami, le spectateur de la galerie. Son cœur se serra à penser qu'il était témoin de sa décadence, lui qui avait été

(1) Pas plus ici qu'ailleurs, dans le cours de ce volume, il ne peut être question, quand nous parlons des journalistes, des journaliste d'aujourd'hui, hommes loyaux, distingués autant qu'instruits, honora" blés à tous les titres. •

témoin de sa gloire autrefois. Elle pleura en dedans : elle se fit pitié.

La lorgnette de la galerie du balcon ne la quittait pas; Diamantine s'y peignait dans toute la contrition de sa douleur. Quand elle regardait le parterre, un écho glacé renvoyait sa voix ; quand elle s'adressait aux loges, le désert lui tombait sur la tête. Que n'aurait-elle pas donné pour peupler ces banquettes et ces loges, que n'aurait-elle pas donné I Elle aurait donné de l'or pour s'entendre siffler! oui, siffler, car le sifflet s'interprète le lendemain comme on veut. C'est un amant dédaigné qui s'est vengé; c'est une cabale montée par une rivale; c'est une opinion politique irritée. Hais le silence du vide , c'est la mort sans appel ; la mort prononcée à l'unanimité des absents.

Diamantine était couverte d'une sueur de glace; elle tenta de sourire, elle grimaça ; elle voulut pleurer, elle fit rire; elle essaya de courir, elle eut l'air d'une vieille poule plumée vivante. Alors, tout en jouant machinalement, elle regarda son ami du balcon, comme pour s'appuyer sur lui jusqu'à la fin de ce mauvais pas.

Et lui souriait doucement à Diamantine.

Diamantine semblait lui dire : <r Que n'ai-je fait comme vous ! que n'ai-je renoncé aux calèches bleues, aux domestiques .habillés en pages, il y a vingt ans ! »

Sommeil profond de toutes les galeries ; affreuse anxiété toujours croissante pour Diamantine : elle entend bâiller dans la salle.

«|Que n'ai-je, exprime son regard éteint, suivi votre exemple! J'aurais pu vivre dans mes terres, et faire dire ; Quelle inimitable actrice nous avons perdue! pourquoi s'est-elle retirée si jeune? » Ah ! c'est dans ce regret qu'il doit laisser qu'est toute la vie d'un artiste.

Diamantine s'évanouit.

Enfin le spectacle finit; et alors l'homme au bonnet de coton juché dans les combles s'écria :

— Acteurs! acteurs! suivez l'exemple d'Elleviou!

Cet homme était la trompette du jugement dernier pour les artistes.

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