CE QUI N'EST PAS UNE FABLE
Il y a cinq ans environ, un jeune fils de famille du teint le plus blanc, du blond le moins pur, car il tirait un peu sur le rouge, de l'élégance la plus aristocratique, s'embarqua sur les côtes d'Angleterre et descendit sur les côtes de France avec la riante pensée de passer quelques mois de joyeuse vie à Paris.
En huit heures, il fut au centre de ses espérances, c'està-dire logé dans le faubourg Saint-Honoré, au premier étage d'un hôtel presque exclusivement occupé par ses riches compatriotes. Après avoir échangé son passe-port pour un permis de séjour, rendu ses devoirs de politesse à son ambassadeur et touché dix mille francs chez son banquier, il s'inquiéta aussitôt des moyens de se produire dans le monde qu'il désirait plus particulièrement connaître.
Peut-être ignore-t-on comment un Anglais qui n'a ja-
mais perdu de vue la grosse tour de Londres parvient, en quelques jours seulement de résidence à Paris, à s'affilier à ces mille sociétés de folie et de dissipation que les Parisiens eux-mêmes ne connaissent pas, ne sauraient pas découvrir, quoiqu'ils en parlent sans cesse.
Paris, qui possède tout, renferme une population dislincte d'Anglais établis en France depuis vingt ou trente ans. C'est une race de vieux professeurs, d'anciens repris de justice, de rentiers trop peu riches pour vivre à Londres, assez cependant pour être millionnaires chez nous; d'antiques poitrinaires auxquels les médecins ont conseillé l'air de la France. Ces colonies, dont le bon côté l'emporte de beaucoup sur les ridicules , entretiennent entre les deux grandes capitales des relations qui tournent au profit des nouveaux débarqués dans la nôtre. Ce sont autant de petits consulats où ils trouvent dés interprètes et des compagnons de plaisir, qui ont été riches aussi et qui sont trop heureux de se retremper de temps en temps dans les eaux, pour eux si rares, de la dépense. Voilà les premiers instituteurs de nos jeunes fils de famille qui accourent tous les jours se perfectionner à Paris.
Le jeune Coolman vola bientôt de ses propres ailes ; la première branche où il se posa eu frémissant, ce fut le bâton doré de l'Opéra. C'est la première station de l'Anglais qui ne sait pas encore un mot de notre belle langue et qui n'a pas encore perdu une plume de ses blanches ailes.
Placé dans une loge d'avant-scène, Coolman écoutait la seule conversation française qu'il pût encore comprendre : un ballet, dont les paroles éloquentes étaient de H. Coraly . 11 dévorait des yeux une jeune danseuse dont les pointes et les pirouettes faisaient déjà sur son imagination l'effet du vin de Champagne pris à forte dose. Il avança hardiment la tête; elle avança hardiment le cou; il cligna un
œil, elle lui lança un sourire; il jeta un bouquet, elle le porta à ses lèvres. Le public, cette tendre mère, n'y vit rien du tout. L'Anglais, avant la fin du spectacle, prit sur l'affiche le nom de l'actrice.
Dès qu'il fut levé, le lendemain, il chercha ce doux nom de Mariquita dans YAtmanach des adresses. Il trouva Maricot, ferblantier; Mariquier, fumiste, mais jamais Mariquita. Heureusement le concierge de l'Opéra lui fournit les indications sommaires dont il avait besoin. Une heure après, Goolman se présentait chez la belle danseuse. Il la salue, elle le salue; la maman, madame Limoison, se met h lui parler italien : l'Anglais se met à rire de ce rire silencieux du sauvage; elle lui parle allemand, l'Anglais lui tourne le dos, ce qui est encore plus sauvage. «t Jamais, au grand jamais, ces enfants ne se comprendront! » se dit la maman Limoison, qui sortit en réfléchissant beaucoup.
Depuis dix minutes, Mariquita regardait Goolman et celui-ci regardait la danseuse lorsque la porte s'ouvrit. Un homme, portant une boîte en palissandre cerclée de lames de cuivre, entra.
Cet homme était un bijoutier.
— Vous m'avez fait demander? dit-il à la danseuse
— Moi!...
Elle se ravise tout à coup.
— Ah! oui... oui...
— Je vous apporte ces bracelets en diamants, vous savez?
— Monsieur est Anglais, dit Mariquita au bijoutier.
— Ah ! monsieur est Anglais !
Et, comme le bijoutier savait l'anglais, il dit dans cette langue riche :
>m L'AGNEAU, LA VACHE
— Milord veut-il permet tro que je montre à madame les bracelets de perles qu'elle m'a commandés?
— Mais, comment! s'écria l'Anglais; montrez, montrez, et dites à madame le regret que j'ai de ne pas m'exprimer dans sa langue pour lui dire combien son talent m'a enchanté, émerveillé, ravi.
— Cela lui sera dit.
Le bijoutier essaya les bracelets; la danseuse fut ravie, mais l'Anglais la vit tout à coup rougir, pâlir, s'emporter.
— Qu'est-ce donc?
— Rien, lui dit le bijoutier, rien ; madame prétend que j'ai promis de lui vendre ces bracelets six mille francs, et moi , je prétends que c'est huit mille ; en sorte que le marché est rompu*
— Pourquoi serait-il rompu?
— Je" vous dis pourquoi, milord.
— Et moi, je vous dis que non. Voilà mon adresse ; venez chercher les huit mille francs dans deux heures, et laissez-moi ces bracelets.
— Milord, voilà ces bracelets.
. Le bijoutier se retira.
Trois mois s'écoulèrent.
Le jeune Goolman était le plus heureux des hommes blonds tirant sur le rouge : il avait déjà mangé quarante mille francs avec la belle Mariquita, lorsqu'un jour il reçut ce petit billet doux :
« Monsieur, vous êtes un agneau.
« On vous trompe tous les jours à midi avec un Anglais comme vous; avec un Russe tous les mardis après le spectacle, et avec un secrétaire de l'ambassade espagnole tous les jours où l'on ne danse pas. Voulez- vous des preuves? Venez les chercher rue Mogador, n°... »
« Je suis un agneau ! que veut dire?... marmottait l'An-
glais. Allons rue Hogador chercher les preuves qu'on me tond. »
L'Anglais eut les preuves. Il ne retourna plus chez la danseuse, mais il resta chez l'actrice des Variétés, logée rue Mogador, qui les lui avait fournies.
Autre particularité dés mœurs parisiennes à noter ici, c'est que les actrices s'enlèvent les amants à la faveur des lettres anonymes qu'elles adressent à ceux-ci quand elles jugent utile de se les approprier.
L'actrice des Variétés n'avait pas le goût des diamants ; ses fantaisies étaient beaucoup plus simples : elle n'aimait que le papier blanc. Au premier abord, le fait paraît impossible; mais quand on saura l'usage auquel elle l'employait, l'étonnement sera moins grand.
Premièrement, elle voulait que ce papier fût oblong et empreint sur l'un des cotés de la figure d'un coq ; ensuite, elle était passionnée pour la prose qu'elle faisait encadrer par ses amants dans ces banderoles transparentes. Bref, Mariquita adorait les lettres de change. Peu de femmes savaient avec autant de grâce mettre une plume dans une main chérie, et l'obliger à écrire : <c Par cette première, il vous plaira payer, etc.. » Coolman riait comme un fou en cédant à la faiblesse de son adorée, qui avait pour nom Espingole.
La charmante Espingole fit rire si souvent ce brave Coolman, qu'il épuisa son premier crédit chez le banquier chargé de lui fournir des fonds.
Il était à sa vingtième lettre de change de cinq mille francs, quand une revendeuse à la toilette lui glissa un jour, entre un cent de cigares de contrebande et douze savons de Windsor fabriqués à Vaugirard , le petit avis suivant :
« Milord, vous êtes une vache à lait.
« La délicatesse m'entraîne à vous dire qu'Espingole est une méchante chenille qui vous fait des traits avec tous les riens-du-tout du bout-bout où elle était avant d'entrer aux Variétés. D'ailleurs, elle est mariée à un marchand de contremarques qui ne jouit d'aucune considération sur le houlevard du Temple. Un dernier trait vous la peindra : elle a vendu pour quatre cents francs le cachemire que vous lui avez donné le jour où elle vous donna son cœur, et qui vous a coûté quatre mille francs chez Delille, avec des palmes vertes. Si vous ne me croyez pas, venez prendre des informations chez moi, rue d'Angoulème, n°... Il y a une patte de lièvre. La portière fait des chaussons.
« Nini Vendange, « Artiste dramatique. »
« C'est trop fort, s écria Coolman : j'étais un agneau, me voilà une vache ! Mais, avant de nqus emporter, vérifions si je mérite cette nouvelle appellation rustique. Faisons s'expliquer cette mademoiselle Nini Vendange, artiste dramatique. »
A la forme peu grammaticale du billet, on croirait que mademoiselle Nini Vendange avait une figure, une tournure, des mœurs, un logement, aussi incorrects que son langage. Autre surprise contre laquelle nous devons prémunir les étrangers dans cette histoire, où Ja civilisation parisienne reflète une de ses plus curieuses faces.
Nini Vendange était une fort belle personne, aux épaules de duchesse napolitaine, aux mains peintes par Véronèse, s' exprimant bien, trop bien peutrêtre pour une actrice peu engagée. Elle étudiait Corneille au moment où Coolman entrait chez elle pour obtenir une explication
sur sa métamorphose en vache à lait. Coin menue qui pourra ce phénomène de femmes dont l'intelligence, aidée, poussée par la violence de la volonté, devine tout : la noblesse, la distinction, la grandeur théâtrale, tout, excepté la syntaxe.
Je ne sais si l'Anglais fut convaincu après avoir entendu Nini Vendange, mais il tomba d'admiration devant le sourire de l'actrice, devant ses yeux bleus noyés dans les larmes qu'avait provoquées en elle la lecture du grand poète. Au surplus, Espingote n'avait plus pour lui le charme de la première nouveauté, et Nini Vendange avait tous les charmes et toutes les nouveautés. Du moins le croyait-il.
Coolman se fit ouvrir un nouveau crédit chez son banquier, et il se laissa aller sans résistance au courant rapide et pur de l'amour printanier inspiré par sa chère Vendange, dont le nom était bien et légitimement porté.
Fille de la campagne et baptisée par les champs, elle adorait les prés, les coteaux, les chaumières et les petits oiseaux. Sa joie était de se promener, avec un chapeau de paille, au bras de Coolman, qui avait aussi un chapeau de paille, d'Asnières à Saint-Gloud, de Saint-Cloud à Meudon, deJfeudon à Saint-Germain.
Elle sut si bien faire partager ses goûts bucoliques à son amant, que celui-ci lui acheta quelques mois après un chalet de cent quatre-vingt mille francs, près de Chatou, à deux pas du bois du Vesinet. Il venait à peine de signer l'acte qui concédait cette propriété à sa belle maîtresse, qu'il reçut ces deux mots par le facteur rural.
« Déplorable Anglais, parole d'honneur! tu es un pigeon. En voici la preuve. Ta Nini Vendange, que tu prends pour la déesse des champs, des moissons et des raisins — un tas de bêtises *— est tout simplement descendue de la
table tournante des tableaux vivants. C'est uue femme à Keller. Nous tenons à ta disposition, ô pigeon, le tricot rose qu'elle avait en jouant Diane au bain ou Vénus à sa toilette. »
Coolman baissa la tète. « Agneau, vache, pigeon, et ruiné! » put-il ajouter quelques mois après, quand il lui fallut payer toutes les dettes qu'il avait contractées à l'occasion du perfectionnement de son éducation parisienne.
Un beau matin, il s'éveilla à Clichy.
Et c'est de Clichy qu'il écrivit à toutes les charmantes connaissances qu'il avait cultivées pendant deux ans, des lettres pleines d'éloquence, afin d'obtenir quelque secours d'argent pour dégager du mont-de-piété des objets qui allaient être vendus et dont la valeur pouvait, disait-il, le tirer d'affaire.
Il ne reçut aucune réponse.
Quelque compatriote généreux vint-il l'arracher aux sombres méditations de la captivité? Mais en 1848 il n'était plus sous les verrous. Peut-être sut-il profiter du moment opportun où les prisons pour dettes, entr' ouvertes par l'ouragan de Février, laissèrent passer leurs détenus?
Deux ans amènent bien des changements dans le ménage européen. Que deviennent les fractions quand les unités se heurtent, s'écroulent et disparaissent? On parle toujours des changements terrestres, des révolutions du globe. Et franchement aucun de nous, pas même Cuvier, n'a vu une seule de ces révolutions. « La mer, dit-il, a couvert deux ou trois fois la terre ; la terre a jeté du feu ici, vomi de l'eau chaude là ; englouti des continents. » C'est possible, mais les seules révolutions que nous ayons vues depuis des siècles, et elles ne manquent pas, n'ont guère eu lieu qu'à la surface du globe et beaucoup moins parmi les poissons que parmi les hommes. Quoi qu'il en soit, depuis
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quelques années, tant de révolutions ont éclaté, soit en France, soit en Italie, soit en Hongrie, soit en Allemagne, qu'on] a été un peu excusable de ne pas savoir ce qu'était devenu notre jeune Coolman après sa sortie de Clichy.
11 serait pour nous aujourd'hui au rang des ombres sans le grand et phénoménal événement de la Californie, venu si à propos pour rajeunir le vieux fonds des conversations européennes.
11 y a un an, on lut dans les journaux français, qui l'avaient emprunté au journal anglais le Times, le fait suivant : i Parmi les hardis aventuriers qui, les premiers, ont fouillé le sol aurifère de la Californie, on cite un jeune Anglais nommé Coolman, venu de Paris après la Révolution de février. Devinant tout le parti qu'on pouvait tirer d'une volonté forte unie à un courage à toute épreuve, il a pénétré audacieusement dans les vallées arrosées par le Sacramento, et là il a si heureusement creusé la terre nouvelle, qu'il a extrait des monceaux d'or. On assure qu'il en a détaché des blocs qui pesaient jusqu'à quatrevingts livres. On estime que le jeune et intrépide Coolman a déjà ramassé, en moins de trois mois, plus de vingt millions du précieux métal. »
Cet événement, ce nom de Coolman, n'arrivèrent pas tout de suite à la connaissance de ceux qui avaient vu notre personnage pendant son pèlerinage dans les coulisses de Paris. La grande ville ne se laisse pas instruire si aisément. Mais bientôt le même fait transvasé de feuille en feuille, des grands journaux dans les petits, laminé par les revues, pulvérisé par les menus propos qui courent de rue en rue pour remonter encore dans les journaux , frappa enfin à l'oreille de Mariquita, d'Espingole et de Nini Vendange. « Ah 1 diable 1 s'écrièrent-elles, c'est notre Coolman, le véritable Coolman que nous avons plumé, le
Coolman que nous avons mangé à la marengo, à l'espagnole et à la paysanne. Vingt millions ! »
Elles en étaient à ce point éblouissant de leurs réflexions et de leurs remords, quand on lut encore dans les journaux, toujours d'après le Titnes: « Décidément le fameux Coolman. est maintenant l'homme le plus riche des cinq parties du monde. Croirait-on qu'il a trouvé des blocs d'or qui allaient jusqu'à quatre cents livres ; quatre cents livres! L'imagination recule épouvantée. Il est à peu près hors de doute maintenant que Coolman possède (s'il sait ce qu'il possède) plus d'un milliard. Fatigué de tant de richesses, il abandonne la partie. 11 revient en Europe pour dépenser — façon de parler, car il ne dépensera pas la millième partie de ses revenus — ce qu'il a conquis au prix de sa témérité. On ajoute tout bas, et ici le roman se mêle peut-être à l'histoire, qu'il se rend à Paris dans le but d'épouser une femme de la légèreté de laquelle il a eu bien à souffrir autrefois. On croit qu'il n'éprouvera plus ni refus, ni froideur, ni coquetterie. Heureux Coolman! »
Lorsque Mariquita, Espingole et Nini Vendange apprirent cette nouvelle, elles éprouvèrent toutes les trois le même frisson de regret et d'espoir : regret d'avoir été un peu légères à l'endroit du Coolman, espoir de ramener le ramier blessé. Infâmes! vous l'appeliez pigeon, et aujourd'hui vous l'appelez ramier! Vous mériteriez bien...
Il faut renoncer à peindre les efforts qu'elles tentèrent, les moyens qu'elles mirent en œuvre pour être prévenues au moment même de l'arrivée du milliardaire Coolman «
Ira-t-il se loger à l'hôtel Meurice?
L'attendra-t-on sur son passage? Mais où passera-t-il ? Peut-être sa voiture aura-t-elle douze chevaux de front? alors il sera facile... Et, autre question non moins impor-
taule, quelle est cette femme de la légèreté de laquelle il a à se plaindre?
— C'est moi ! disait Espingole.
Et elle ajoutait encore : *
— On aime tant ceux dont on a à se plaindre!
— C'est moi! disait Mariquita.
— C'est moi ! disait Nini Vendange.
Enfin, elles ne dormaient plus; le californien les enveloppait de ses rayons d'or, comme un soleil toujours immobile sur leur tête. Leurs lèvres ne murmuraient que ce nom métallique et sonore : « Coolman ! Coolman ! Coolman!»
Il était encore donné aux journaux, ces saints Jean- Baptiste de toutes choses qui arrivent, de leur apprendre ce qu'elles désiraient tant savoir. La publicité leur révéla un beau matin ce glorieux fait :
« Lord Coolman, le célèbre californien, est arrivé ce matin à Paris, mais dans un appareil si modeste, qu'fl en riait lui-même avec ceux qui s'attendaient à le voir arriver traîné par des chevaux d'or massif, ayant des yeux de diamants. Cet archimillionnaire , qui vient d'acheter la moitié d'une province mexicaine, vit avec une simplicité admirable. Il est vrai, comme on l'a dit, qu'il n'est venu à Paris que pour faire un mariage de cœur. Il aura quitté la France dans huit jours. »
11 aura quitté la France dans huit jours 1
Ce bruit d'airain après ce bruit d'or épouvanta les trois âmes cupides de nos trois délicieuses harpies. « Il n'est que temps, se dirent-elles, de se produire. » Mais que faire?... Chacune d'elles se regarda dans la glace et se répéta : <r Je suis si jolie et il m'a tant aimée! C'est décidément moi qu'il vient épouser... j'ai bien quelques torts, effaçons-les... et la victoire est à nous ! »
Coolman fumait son cigare à la croisée de son hôtel, lorsqu'un domestique lui remit une lettre et un fort paquet. La lettre disait ceci :
«Cher Coolman,
« Comme je t'ai aimé, comme je t'ai aimé!... Hais comme tu t'es joué de moi!... M'abandonner pour une Espingole!... Passons l'éponge sur le passé: tu reviens, que tout soit oublié... mais à une condition, c'est que tu ne considéreras plus ta petite Mariquita comme une de ces femmes qu'on peut obtenir à la faveur de l'or... Ah! non. Et la preuve, c'est que tu ne rentreras chez moi qu'après avoir repris ce tas de vilains diamants que tu m'as donnés et que je te renvoie. Je ne compte pas en te les renvoyant; on dit qu'il y en a pour soixante mille francs : je ne veux pas le savoir. Reprends ton bien, rends-moi le seul que j'affectionne : ton amour, ton amour!
<( Mariquita Valdez y Lopez de Ben ares. »
— On répondra, dit Coolman au domestique, qui s'en alla; on répondra.
Coolman, après avoir enfermé les soixante mille francs de diamants dans la malle, reprit son cigare ; mais il ne l'avait pas achevé qu'une femme de chambre, qu'il, crut reconnaître, lui remit un billet dans des dimensions à peu près semblables à l'autre ; seulement le parfum était différent. Un portefeuille accompagnait le billet. Quant au style, le voici :
« Mi lord anglais,
« Votre Espingole a appris avec une grande satisfaction votre arrivée dans là capitale; elle a la faiblesse de croire, milord anglais, qu'elle n'est pas étrangère à votre pré-
sence. Je sais qu'on vous a tenu des propos sur mon compte ; je les méprise ; mettez-les sous vos pieds, milord anglais; ils passent au-dessus de ma tête. Moi, vous aimer autrefois pour votre argent! fi donc! Non, pas plus autrefois qu'aujourd'hui. Faut-il mille témoignages? en voici un: ouvrez ce paquet; c'est un tas de chiffons de billets de banque que je vous dois en partie, il est vrai, mais qui ne valent pas, oh! non, une de ces charmantes plaisanteries que voua faisiez quand vous ne saviez pas encore un mot de français. Je vous attends à souper ce soir.
« Adieu, votre
(( ESPIMGOLB. »
— On répondra, dit avec le même ton de concision le riche Goolman à la femme de chambre.
« J'étais l'agneau de l'autre, ajouta-t-il mentalement, et la vache à lait de celle-ci, c'est bien! »
Il compta les billets de banque : « Quarante, murmurat-il; ce n'est pas tout, mais c'est un bel à-compte; quarante mille francs à ajouter aux soixante mille francs de diamants de Mariquita : cent mille francs. — Fumons. »
Il ralluma son cigare.
Quand une troisième fois la porte se rouvrit; ce ne fut point pour laisser passer un domestique, mais la belle Nini Vendange elle-même, toute vêtue de deuil ; elle était superbe sous ce noir, qui faisait ressortir l'ardente blancheur de son teint. Elle se jeta aux pieds de Coolman, qui, la relevant aussitôt avec beaucoup de bonté, lui demanda la cause de ce mouvement d'humilité.
— J'ai péché, répondit d'une voix touchante la belle éplorée, j.'ai grandement péché, et j'attendais votre retour comme on attend son salut pour vous demander pardon de tant de fautes.
— C'est à Dieu, à Dieu seul, que ces paroles doivent s'adresser, et non à moi, madame.
— Gomme c'est avec vous que j'ai failli... j'ai jugé convenable de vous rendre témoin de mon retour à des sentiments meilleurs, pieux...
— Je vous en félicite, madame, et je profiterai, dans la mesure de ma piété, d'un si bel exemple.
— Ce n'est pas tout, monsieur.
— Quoi encore, madame ?
— Il m'est commandé par le ciel de restituer tous les dons coupables que j'ai reçus autrefois comme fruit de mes erreurs. Je viens donc vous prier de reprendre ce titre de propriété que je tiens de votre générosité...
— Madame !
« Toi, pensa Coolman, tu veux te marier avec moi. •
— Reprenez-le, monsieur, il est parfaitement en règle. Ce titre vous fait possesseur à ma place de la propriété que vous m'avez donnée il y a trois ou quatre ans, alors que...
— J'admire tant de repentir...
— Ne m'admirez pas... mais qu'un pardon...
Nini Vendange s'attendait à voir Coolman la prendre dans ses bras. 11 ne prit que le titre de propriété, qu'il enferma bien vite dans son secrétaire.
Effrayée de cette froideur, la jeune femme se leva pour sortir, espérant toujours que Coolman la retiendrait : il n'en fut rien. La comédie n'avait pas réussi. Hais nous venons de raconter celle dont tous les actes avaient parfaitement atteint leur but.
Quelques jours après, on lisait dans les grands, les moyens et les petits journaux: « L'Anglais Coolman, le fameux Coolman de la Californie, celui dont on a tant parlé, n'est jamais allé en Californie ; il n'a jamais été le moins
du monde millionnaire. Il n'a fait courir ce bruit que pour tromper la bonne foi de quelques imbéciles. 11 vient de repasser en Angleterre. »
Coolman n'avait trompé que ceux qui Pavaient indigne* ment trompé.
Le pigeon s'était servi d'un canard pour se venger.
Un jour Napoléon, sortant de visiter l'hospice de Bicêtre, prit une petite pièce de six liards, la posa sur son front, etdit au grand médecin Pinel, qui le regardait faire : « Tenez, docteur, entre le cerveau d'un homme de génie et celui d'un fou, il y a tout au plus l'épaisseur de cette pièce. » •
Il y a moins que cette épaisseur-là entre notre cerveau et celui de ces nombreux maniaques dont nous allons raconter les mille excentricités. Nous disons mille, mais la science, pas plus que l'imagination, ne peut en fixer le
[i) C'est à dessein que nous avons placé ici cette nouvelle, qui n'a aucun rapport, même éloigné, avec les moeurs de théâtre. Nous avons voulu cette dérogation et ce contraste. Ce dernier mot dit notre pensée et renferme noire justification. Tout contraste est un repos, et c'est pour reposer nos lecteurs que nous avons fait cette nouvelle. Loin de se ranger sous le litre de ce livre, elle s'en écarte autant que possible, autant que notre volonté l'a désiré dans l'inlérvt même du livre.
nombre. Peu sont dangereuses, toutes sont amusantes, quelques-unes sont respectables comme la consolation. Ces excentricités rangent sous leurs lois bizarres les capacités les plus ordinaires et les facultés les plus hautes. Seulement les unes meurent inconnues, les autres prennent place dans les biographies curieuses où la physiologie va quelquefois les chercher pour expliquer ou tenter d'expliquer une lign« de ce grand mystère qu'on appelle rhomine.
Voici, en attendant l'histoire de bien d'autres folies, l'histoire de la folie d'un homme qui a le droit' d'ouvrir la marche. Mais son histoire, comme toutes les histoires qui suivront (i), méritent, à juste titre, la qualification de Belles folies, parce qu'elles attestent moins un dérangement du cerveau qu'un dérèglement louable causé ou par l'amour de l'art ou par la passion de la régularité et de l'ordre, poussés, il est vrai, jusqu'à la folie.
Tout le monde a connu H. le chevalier Hector Loisel dé Dardennes et tout le monde l'a oublié, quoiqu'il n'y ait guère plus de soixante et dix ans qu'il ait quitté son enveloppe terrestre, c'est-à-dire sa robe de chambre moirée du Japon, pour les longues ailes des bienheureux. Sur cette robe de chambre il y avait des tulipes bleues qui se terminaient en queue de dragon rouge, et des têtes de dragons bleues qui finissaient en tulipes rouges. Quand il marchait sur sa terrasse et qu'il faisait de l'air, H ressemblait à un paravent sur le point de s'envoler. Il' mourut à quatrevingts ans dans cette robe de chambre.
Riche et issu d'une famille titrée, il pouvait continuer la profession de ses ancêtres, la plupart juges aux parle- Il) Nous publierons bientôt, sous ce titre, un ouvrage exclusivement consacrée l'étude de ces curieuses et charmantes aberrations de l'esprit.
ments d'Aix et de Toulouse ; mais il préféra vivre des venus de ses terres. D'autres raisons l'entraînaient à ne pas figurer trop ouvertement sur la scène du monde. Il bégayait, portait la tête de travers et avait une espèce de tremblement nerveux dont H s'était beaucoup affligé pendant sa jeunesse. Cependant M. Loisel de Dardennes aurait peut-être fini par céder aux vœux de sa famille, qui croyait que la justice se serait envolée de la terre si un de ses membres ne l'eût rendue sur les fleurs de lis ; il aurait endossé la simarre sans son penchant pour l'étude des antiquités. Un jour, en voyant un torse grec dans les jardins de son père, il s'écria : « Je ne serai jamais juge au parlement ! » — Et tout fut dit sur le chapitre des professions. Ce torse grec décida de sa vie.
Il hérita d'abord, à la mort de son père, d'une collection de peintures qui fut le noyau de son cabinet, destiné à devenir un des plus curieux de l'Europe, après plus de cinquante années de courses, de dépenses, de privations, de fatigues en tout genre. Bien décidé à ne pas être juge au parlement, il s'assura la haine de ses parents à tous les degrés. Ils cessèrent de le voir et ne le désignèrent plus que par le sobriquet injurieux de notre parent Bric-à-Brac. Il était en effet un peu moins connaisseur que coureur de bric-à-brac; son goût s'appliquait à trop d'objets à la fois pour être sûr et irréprochable.
Avant de le voir se lancer sur cette immense mer couverte de tant de débris laissés par le naufrage des malheureux antiquaires, il est utile de rappeler un trait du caractère de notre personnage.
Au moment de mourir, son père l'appela et lui dit :
— Dardennes !
— Mon père? répondit le fils Dardennes.
— Dardennes, je t'engage à respecter, à ne jamais ven-
dre deux propriétés parmi les biens assez considérables que je te lègue : mon château de Dardennes et ma bibliothèque. Le château de Dardennes est une vieille relique de famille ; la bibliothèque , la source où j'ai puisé la science qui m'a valu quelque célébrité au parlement. Promets-moi de ne jamais te défaire de la bibliothèque ni du château. C'est le vœu d'un père et d'un mourant.
Et le vieillard expira, rassuré par la parole de son fils unique.
À peine avait-il fermé les yeux, que son fils, le chevalier de Dardennes, jeta en l'air sa robe de chambre parsemée de dragons et de tulipes, et se dit, en se frottant les mains : « Puisque me voilà libre de mes actions et de ma fortune, il me faut compléter ma douzaine de petits tableaux flamands, et pour cela j'ai besoin de faire un petit voyage en Hollande. » Il n'y a pas comme l'absence et les petits tableaux flamands pour calmer une vive et profonde douleur.
Donc, pour compléter sa douzaine, n'ayant que huit tableaux de l'école flamande, la première alors dans ses affections, le chevalier de Dardennes, après avoir fait élever un superbe tombeau de marbre à son père, se disposa à partir pour Amsterdam, la capitale de la patrie des Baker, des Bamboche, des Berghem, des Goxcie, des Hooge, de tous ces impérissables génies aimés, compris de toutes les nations, plus heureux en cela que les pauvres poètes, non-seulement voués comme eux à la mort, mais livrés en outre aux traducteurs, ee qui est la mort dans la mort.
Cependant, avant de le laisser partir, un de ses oncles le prit à part et lui dit :
— Voyons, chevalier, au moment de vous expatrier, ne feriçz-vous pas bien de vous marier avec mademoiselle de Sainte-Marthe de Briancey?... Vous pouvez mourir en
r>!2 LES BELLES FOLIES.
voyage... Que deviendraient vos grands biens?... Mademoiselle de Briancey est jeune, jolie... elle est notre parente...
— Qu'est-ce que cette demoiselle de Briancey ? interrompit le chevalier.
— Je vous le dis... c'est votre cousine.
— Ah! c'est ma cousine!...
'— Oui ..
— Elle est Flamande?
— Comment, Flamande!... elle est de Valence en Dauphihé...
— Si elle n'est pas Flamande... il m'est impossible...
— Elle a des qualités réelles... sage... rangée... économe...
— Dans quelle école la rangez-vous?
Jamais il ne fut possible à l'oncle du chevalier de Dardennes de faire comprendre à celui-ci qu'il s'agissait d'une femme et non d'un tableau. L'amateur était déjà incurable.
On était en 1720 lorsqu'il ferma la porte du château de ses pères, et quitta la Provence pour obéir au premier appel de sa vocation. Il avait vingt-deux ans environ. Le chevalier de Dardennes se dirigea vers Marseille, où il espérait trouver un vaisseau sous voiles pour Anvers.
Il passa par Aix.
Comme il sortait des portes de cette ville parlementaire, l'officier de service hors des murs lui dit :
— Monsieur, où allez-vous ?
— A Marseille apparemment, répondit le chevalier de Dardennes.
— Monsieur est donc médecin?
— Pourquoi cette question?
— Monsieur n'est pas médecin?
— Pourquoi la même question renversée?
— Monsieur est peut-être apothicaire? (On n'a dit pharmacien que quatre-vingts ans plus tard.)
— Je ne suis, monsieur, ni médecin ni apothicaire.
— Alors vous êtes...
— Je suis rentier, amateur de tableaux flamands, répliqua vivement le chevalier de Dardennes.
En fermant avec une extrême surprise la portière de la voiture du chevalier, l'officier lui dit :
— Allez, monsieur, puisque c'est votre goût.
« J'ai deux Keyser, dit mentalement le chevalier en reprenant la ligne poudreuse de sa foute, un Lairesse, un Schalken ; si je puis pincer deux Sneyders, j'aurai une fameuse chance. Il me faut un Sneyders; je veux des chiens et un garde-manger de ce grand peintre. Aurai-jo un garde-manger? »
A mi-chemin d'Aix à Marseille, sa voiture, fut de nouveau arrêtée, et un officier vint encore lui dire :
— Où va monsieur?
— A Marseille.
— A Marseille?
— Sans doute : ai-je donc l'air de me rendre à Stockholm?
— Monsieur est donc médecin?
— Non, monsieur, je ne suis pas le moins du monde médecin.
— Apothicaire?
— Encore moins. La plaisanterie...
— Herboriste?
— Rien de tout cela. Palsembleu! monsieur l'officier...
— Dans ce cas...
— Dans ce cas, obligez-moi de me laisser passer. Ma collection de petits flamands...
— Passez, dit en riant l'officier.
— Cocher, à Marseille !
« Je borne, reprit-il, se parlant toujours à lui-môme, mon ambition, qu'on ne trouvera pas exagérée, à douze flamands ; rien que douze, mais charmants, parfaits, ravissants; je les vois d'ici. Gomme il serait beau pourtant d'en avoir vingt, comme le cardinal Temporani à Avignon; et vingt-quatre ! quatre de plus que le cardinal Temporani; mais c'est beaucoup d'argent. »
Il allait passer sous les portes de Marseille ; un troisième officier accourut vers lui en lui criant :
— Où va donc monsieur?
— Est-ce que cela se demande ?
— Comment, si cela se demande! Où va monsieur?
— J'entre dans Marseille.
— Monsieur est donc médecin?
— Ah cà ! monsieur, s'est-on donné le mot?
— Monsieur est-il médecin?
— Non!
— Apothicaire?
— Non! non! non!
— Alors, monsieur est infailliblement fossoyeur?
— Monsieur l'officier, si je n'étais attendu en Hollande par l'école flamande, je vous donnerais quelques minutes d'explication, qui en provoqueraient quelques autres de votre part... Mais Sneyders, mais Bamboche, mais Coxcie, valent mieux qu'un coup d'épée.. . Laissez-moi entrer dans la ville.
— Il ne m'est pas permis d'empêcher les fous d'entrer dans Marseille.; entrez donc; mais, quand vous sortirez, faites-moi le plaisir de me saluer en passant.
Le chevalier de Dardennes roule vers le centre de la ville phocéenne.
— Quelle est donc cette immense foule? demande-t-il,
par la portière à un passant qui avait la figure cachée dans un mouchoir imprégné de vinaigre.
— C'est un enterrement.
— C'est assurément celui d'un homme fort regretté, dit le chevalier, car son convoi me paraît de quelque importance. Était-ce quelque riche amateur de tableaux? Savez-vous son nom?
— Il s'appelle quinze cents!
— Comment ! quinze cents?
— Vous ne voyez donc pas qu'on enterre quinze cents pestiférés dans ce moment-ci, trois cents de plus qu'hier?
— La peste est donc ici? demanda le chevalier.
— Elle y est si bien, qu'il est probable que vous l'avez déjà, répliqua le passant en appliquant un regard jaune sur le visage du chevalier de Dardennes.
— Je n'en savais rien, murmura-t-il, on ne m'en a rien dit; il est vrai que je n'étais pas sorti de mon château de Dardennes depuis un an, quand j'ai voulu réaliser mon projet de voyage en Hollande. C'est donc pour cela qu'à trois fois l'on m'a demandé sur ma route si j'étais médecin. Àh ! vous avez la peste!
— Oui, monsieur, depuis un mois.
— Il a dû mourir beaucoup de gens?
— Vingt mille personnes.
— Pourriez-vous me dire si parmi ces vingt mille personnes il en est décédé quelques-unes laissant une galerie de tableaux flamands? Je ne tiens ni à la dimension ni au prix, pourvu qu'ils soient flamands...
L'interlocuteur du chevalier tomba mort, frappé de la peste.
— Peuple inintelligent, ennemi des arts, dit le chevalier, qui continua son chemin.
A travers un abatis de morts et de mourants, il parvient
enfin au port, dans lequel flottaient, tristes et désemparés, quelques bâtiments sans équipage.
Il fut obligé de promettre une très-forte somme au capitaine d'une flûte hollandaise déjà mouillée en rade, pour que celui-ci consentît à le prendre à son bord. Ce n'était pas pour fuir la peste, qu'il payait si cher, mais pour arriver plus promptement en Hollande.
Le chevalier de Dardennes aurait mille fois mieux fait d'aller en Hollande par terre, même ne connaissant pas le danger dont il était menacé s'il traversait Marseille; mais il voulait voir la mer. 11 la vit bien, il la vit longtemps : la traversée fut de deux mois; un temps affreux. Enfin, après avoir failli périr dans le golfe de Valence, sous les coups de la tempête, et à Marseille par le contact des pestiférés, il descendit à Anvers.
Une heure après, il rendait grâces à... Rubens.
A la première femme qu'il rencontra en sortant de la célèbre cathédrale, après trois heures d'une admiration extatique devant la Descente de croix, notre chevalier demande :
— Madame, je voudrais acheter un Mieris.
— Vous ne pouviez mieux vous adresser.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que je suis une Mieris moi-même : j'en descends.
— Je n'en disconviens pas, mais c'est un tableau de Mieris que je veux, et non une de ses descendantes.. . quoiqu'elles en vaillent bien la peine, ajouta le chevalier de Dardennes.
— J'ai chez moi les plus beaux Mieris qui soient au monde. Veuillez me suivre.
Le chevalier de Dardennes offrit le bras à la descendante de Mieris.
Madame Koelman, née Mieris, conduisit le chevalier Loisel de Dardennes dans la vieille et superbe rue des Arbalétriers, toute formée de maisons à pignons, quelquesunes remontant au quatorzième siècle. A ces constructions pointues, triangulaires, s'honorant de leurs dates écrites en chiffres de fer rouillé sur leurs vénérables façades; à ces escaliers dont les doubles marches se développent en perron jusqu'au tiers de la rue; à ces croisillons faisant jouer au soleil leurs mosaïques de petits vitraux pourpres, bleus, orangés; à cette forte odeur de hareng grillé qui complétait l'harmonie locale, le fanatique amateur tomba dans une ivresse d'enthousiasme impossible à décrire, comme disent les écrivains officiels.
Du reste, l'illusion produite sur lui se conçoit sans peine et n'a pas besoin de s'expliquer uniquement par le fanatisme; Anvers était alors ce qu'il était au seizième et au quinzième siècle à l'intérieur de ses maisons, et ce qu'il est à peu près maintenant dans les vieux quartiers. On y trouvait comme on y trouve encore aujourd'hui les lourdes armoires de chêne, les bahuts sculptés en bois de noyer, ayant des apôtres aux angles et des anges joufflus au milieu de la partie qui forme le coffre, des anges flamands nourris de grosse viande et de bière forte.
Quoique tous les Flamands se croient peintres, parce que quelques-uns ont le nez de travers ou en tubercule, quoiqu'ils s'imaginent tous posséder des Teniers qu'ils prononcent Tenirs, parce qu'ils ont une pipe prise dans le gros pli de leur bonnet et un jambon accroché dans leur cheminée, il était vrai, toutefois, que l'Anversoise madame
Koelman, rencontrée par le chevalier de Dardennes, descendante ou non de Mieris, avait chez elle deux Mieris : Un enfant faisant à la croisée des bulles de savon, et un autre dont le biographe du chevalier ne saurait dire ici quel était le sujet. Peut-être était-il encore plus remarquable que le premier.
— Mettez vos lunettes, lui dit madame Koelman, née
Mieris.
— Je n'en ai pas, madame.
— Comment ! vous êtes amateur et vous n'avez pas de lunettes !
— Non, madame, mais j'ai de bons yeux.
— Les yeux ne suffisent pas pour admirer les tableaux flamands.
— A l'avenir...
— Armez-vous de cette loupe en attendant que vous vous procuriez des lunettes; regardez et tombez à genoux.
Le chevalier commença son acte d'admiration.
— Ah! c'est beau! dit le chevalier en tâchant de redresser son cou ; oui, c'est du grand beau, du (in beau, du premier beau!
— C'est un chef-d'œuvre, monsieur.
— Oui, madame.
— Une perle, un diamant... un Mieris enfin,
— Combien, madame?
— Je l'ai refusé à un prince.
— Parce qu'il le trouvait trop cher?
— Non, monsieur, parce qu'il ne l'admirait pas assez.
— Mais moi?...
— Ah ! vous, c'est différent.
— Vous en voulez donc...?
— 11 m'est cruel de m'en séparer... Il me semble que je vais vendre mon grand aïeul...
— Mais enfin, madame, combien estimez-vous votre aïeul?
— Dix mille livres de France.
— Je le prends! dit le chevalier. C'est un marché fait.
— Vous m'arrachez l'âme.
— Je vous paye en or, madame.
— Emportez vite! abrégeons la douleur.
— Je l'emporte à mon hôtel. Voilà dix mille livres en or fin.
Le chevalier compta la somme ; on pesa chaque pièce; madame Koelman les vérifia toutes : autre tableau flamand.
— Je suis né sous une bonne étoile, dit le chevalier en rentrant chez lui pour dîner. A peine suis-je descendu à Anvers, que j'achète un des plus beaux Mieris! Mais le chevalier ne dîna pas, tant il avait le cœur enflé de bonheur.
Vainement lui servit-on de belles huîtres d'Ostende, les plus délicieux poissons de l'Escaut, les meilleurs morceaux de bœuf rôti à la hollandaise; ses yeux, son esprit, son âme ne quittaient pas son Mieris, VEnfant faisant à la croisée des bulles de savon; car des deux Mieris, c'était celui qu'il avait choisi.
Après son dîner, il se rendit, la joie dans l'âme, au car* cle de l'Arbalète, fréquenté par les seigneurs de la ville d'Anvers, tous gourmets connaisseurs en tableaux, portant tous un plumet rouge au chapeau de feutre, la moustache cirée, les hauts talons ; des Terburg en chair et en os. Leurs pères avaient posé à coup sûr devant Emmeling et Van Eyck.
Gomme le chevalier était gentilhomme, et qu'ils étaient gentilshommes, ils s'estimèrent réciproquenent à la première vue.
En un instant la conversation roula sur un sujet cher à chacun : la peinture flamande.
**" — Bénie soit votre noble cité! s'écria le chevalier de Dardennès, je lui dois déjà un Mieris, un fameux Mieris!
Immédiatement on fit cercle autour du chevalier.
— Vous avez un Mieris, vous?
— Que dit-il?
— Il dit qu'il a un Mieris...
— Monsieur prétend...
— Avoir un Mieris.
— Est-ce que cela m'est défendu, messieurs? dit le chevalier, un peu étonné de tous ces étonnements.
— Non, monsieur le chevalier, mais...
— Je l'ai acheté, messieurs, dix mille livres, argent de France!
— C'est que, répondit un membre de l'Arbalète au chevalier de Dardennès, il n'y a qu'un homme à Anvers, le bourgmestre Nèef, qui ait tous les Mieris, et il ne vous en céderait pas un à moins de quinze mille livres.
— Cependant, messieurs, qu'ai-je donc acheté, je vous prie? Que m'a-t-on vendu?
— Un Wenitz pour Mieris.
— Messieurs, on connaît son école flamande ; on ne me vend pas un Wenitz pour un Mieris, quoique je fasse grand cas de votre Otto Venius.
Tous les. membres du cercle de l'Arbalète se regardèrent avec l'air de se dire : « Pourtant ce n'est pas un ignorant. »
Le chevalier reprit ou plutôt répéta :
— Qu'aurais-je donc acheté? que m'aurait-on vendu?
— Nous n'en savons rien; mais vous n'avez pas un Mieris.
— Je n'ai pas un Mierist ... Attendez.
Sur ces mots de défi, le chevalier de Dardennès courut
à son hôtel, rue Kipdorp, au Petit ftlanen-Kempis, d'où il revint bientôt avec le Mieris contesté.
-- Le voilà, dit-il, messieurs, qu'en dites-vous? est-ce un Mieris? un vrai Mieris? un incontestable Mieris? Cela vaut-il dix mille livres? •
Le noble connaisseur qui avait disputé au chevalier le droit d'avoir un Mieris, répondit :
— Oui, c'est bien peint...
— Parbleu !
— C'est magistralement dessiné.
— 11 serait difficile d'en douter.
— Bref! c'est un Mieris.
— Ah ! vous en convenez.
— Je ne suis pas le seul ici à en convenir.
Tous les membres du cercle de l'Arbalète affirmèrent par un murmure approbateur.
— Alors, reprit triomphalement le chevalier, j'avais raison, et par conséquent'vous aviez tort : c'est un Mieris, j'ai un Mieris ; vive Mieris !
— Oui, monsieur, reprit le membre qui avait le plus souvent la parole dans cette discussion; oui, c'est un Mieris ; mais il ne vaut pas dix mille livres, il s'en faut des deux tiers, parce que, si c'est un Mieris, ce n'est pas un Mieris le Maigre. Yan Mieris le Maigre !
— Qu'est-ce à dire, monsieur?... Van Mieris le Maigre?... Le chevalier paraissait déjà tout déconcerté.
— Vous n'avez, monsieur le chevalier, qu'un Van Mieru le Bossu.
— Van Mieris le Bossu... Qu'importe qu'il fût bossu ou maigre... c'est toujours un Mieris... La distinction... la différence...
— Cette différence est tout, monsieur le chevalier. Les Yan Mieris le Bossu ne sont pas très-rares, s'ils ne sont
pas très-communs; tandis que les Van Mieris le Maigre... ahl monsieur le chevalier, les Van Mieris le Maigre!... Au surplus, ce n'est que chez le bourgmestre Van Neef que vous trouverez des Mieris le Maigre.
Une heure après cette effrayante révélation , le chevalier de Dard ennes n'était plus au cercle de l'Arbalète ; il faisait des rêves affreux dans son lit. 11 voyait des milliers de Van Mieris le Maigre et des milliers de Van Mieris le Bossu qui le tourmentaient comme un possédé. Un Mieris très-maigre lui tirait la langue, un Mieris bossu lui faisait des nasardes; et, à ses oreilles fascinées par le cauchemar, il n'entendait que ces mots : Maigre, bossu; bossu, maigre.
Lé lendemain, le chevalier de Dardennes se promenait dans les salons du bourgmestre Van Neef, le seul possesseur des Mieris le Maigre.
— On ne vous a point trompé, monsieur, lui dit gravement le bourgmestre ; seul, j'ai dans ma galerie des véritables Mieris. En voilà un.
— Mais c'est encore, s'écria le chevalier, un Jeune enfant faisant à la croisée des bulles de savon : absolument mon tableau.
— Ohï absolument!... monsieur le chevalier...
— Môme couleur, monsieur le bourgmestre, même finesse de touche, même transparence dans les chairs.
— Ah! monsieur le chevalier, la différence est énorme! . . ,
— Mais en quoi, monsieur le bourgmestre? En quoi?...
— En quoi ? demandez-vous. Votre tableau est peint par Mieris le Bossu, et le mien par Mieris le Maigre.
— Qu'importe ! s'ils sont admirablement bien peints tous les deux.
— C'est tout! monsieur.
Le chevalier de Dardennes baissa la tête avec résignation. Il dit à M. Van Neef :
— Vous me vendriez ce tableau?
— Je ne le vends pas.
— Cependant vous ne descendez pas de Mieris, fc vous aussi! tout le monde à Anvers ne saurait en descendre.
— Je ne le vends paâ, mais je le céderais à regret pour seize mille livres de France.
c On ne marchande pas avec un bourgmestre, pensa le chevalier de Dardennes : d'ailleurs un Mieris le Maigre ! »
— J'accepte, dit le chevalier. Voilà.
Il écrivit une obligation pour cette somme.
— Faites-la présenter demain matin chez moi.
Aussitôt M. Van Neef décrocha le tableau et le remit au
chevalier.
Arrivé à son hôtel de la rue Kipdorp, le chevalier mit Van Mieris le Maigre à côté de Van Mieris le Bossu, et il trouva que la différence de mérite n'était pas en proportion de la différence de prix. Dans ça conscience, si elle eût pu se dégager entièrement du poids du préjugé universel qu'on venait de poser sur son jugement, il eût trouvé Van Mieris le Bossu plus beau que Van Mieris le Maigre : mais il n'osa pas être de son propre avis. Il venait de donner six mille livres de plus pour l'un que pour l'autre tableau. Gela suffisait.
Voilà donc le chevalier de Dardennes heureux comme un roi, un roi, bien entendu, qui possède une galerie de tableaux flamands.
A midi, comme il prenait son chocolat, entra un homme infiniment moins bien mis que ceux dont il avait fait la connaissance la veille au cercle de l'Arbalète. Il avait singulièrement besoin d'être rentoilé et vernis. C'était un peintre. Les peintres ne s'appelaient pas encore artistes ; mais ils faisaient de bons tableaux.
— Monsieur, lui dit-il, je suis un peintre.
— Moderne?
— Je présume, monsieur.
— Que voulez- vous de moi?
— J'ai appris par la ville que vous achetiez des tableaux , et je viens vous offrir les miens. Si vous vouliez prendre la peine de passer dans mon atelier...
— Ce n'est pas la peine, monsieur.
Le chevalier continua de prendre son chocolat.
— Cependant, puisque vous êtes amateur, et que je suis peintre...
— Peintre moderne !
— Vous ne me croyez donc pas capable?...
— Je ne dis pas cela : mais je ne m'occupe guère que de tableaux anciens.
Le peintre sourit.
— Mais, monsieur, répondit-il modestement, je serai ancien un jour; il ne s'agit que d'attendre. Cela ne vient que trop tôt. Seulement, au lieu de me payer mes tableaux vingt mille francs, comme on les payera dans cent ans, vous ne les payerez aujourd'hui que deux cents livres, parce qu'aujourd'hui j'ai besoin de vivre, et que, lorsque je serai mort, je n'aurai besoin de rien.
— C'est possible, mais c'est un bon marché dont je suis forcé, bien à regret, de me priver, dit le chevalier en saluant faiblement de la main le pauvre- peintre, blessé au fond du cœur de cet accueil peu digne et peu amical.
— Eh bien! dit encore l'artiste, je ne me crois pas moins obligé de vous remercier...
— Et de quoi, monsieur?
— De m' avoir fourni l'occasion de voir chez vous deux Mieris, qui sont presque aussi estimés que le Mieris dont la cour fait le plus de cas.
Le chevalier de Dardennes renversa sa tasse en frappant sur la table.
— Que dites-vous? presque aussi eslimés ! Y aurait-il un troisième Hieris?
— Il y en a six, d'abord.
— Six Hieris, dites-vous !
— Vous n'avez, reprit l'artiste, savourant sa vengeance, que deux Mieris : Mieris le Maigre et Hieris le Bossu ; il faut ajouter Hieris le Petit, Mieris van Mieris, Hieris le Sobre, Hieris l'Ivrogne.
— Grand Dieu! Et quel est le meilleur?
Le peintre en se levant :
— C'est Hieris l'Ivrogne, dans ce moment-ci; celui qu'on préfère à la cour, et vous ne l'avez pas.
— Est-ce que quelqu'un en possède? s'informa en tremblant le chevalier.
— Le prince d'Orange seul, en Hollande, possède un vrai Hieris l'Ivrogne, et vous pensez, monsieur, qu'à aucun prix il ne sortira de sa galerie.
Ici le chevalier de Dardennes poussa un soupir d'amateur désappointé, le plus expressif des soupirs, et il leva les yeux au ciel :
— Ainsi les deux Mieris qui m'ont coûté vingt-six mille francs sont faux?
— Non, monsieur, mais ils sont en baisse; et, pour ceux qui font trafic des arts, il y a perte à les avoir achetés, quoique, au fond, ils soient meilleurs que tous les autres Hieris.
Le chevalier était rouge de douleur, comme un Rubcns première manière.
Le peintre, en saluant, ajouta :
— Adieu, monsieur; je suis heureux, quoique moderne,
de vous laisser en partant une indication dont vous pourrez tirer profit.
Le pauvre peintre outragé s'était vengé d'une manière éclatante ; mais s'était-il vengé bien habilement? Non. En effet, qu'arriva-t-il? C'est que, plus tard, le chevalier de» Dardennes put acheter des Hieris le Bossu et des Mieris le Maigre ; mais tous ceux qu'il revendit ou qu'il échangea furent des Mieris l'ivrogne.
On voit déjà percer l'amateur de bric-à-brac et le brocanteur sous la peau du chevalier de Dardennes, jusqu'ici simple amateur de tableaux. Il tombait insensiblement sous la loi commune ; car, règle générale, tout amateur de tableaux, fût-il millionnaire, général d'armée, mi* nistre, héritier présomptif, finit toujours par rouler par une pente douce dans la mer enchantée du brocanta ge.
Les grands mots d'art, de galerie, de passion pour les œuvres de génie, ne sont vrais qu'à demi. Grattez un amateur, vous verrez poindre l'Auvergnat. Ceci n'est pas une parole de blâme ou un cri de dédain, mais une pure défi* nition. La preuve, c'est que, selon nous, le brocanteur est roi : seulement il faut savoir régner.
Pendant les deux années que le chevalier passa dans les Flandres et en pleine Hollande, tantôt à la Haye et tantôt à Amsterdam, tantôt à Louvain et à Bruges, et tantôt à Gand et à Malines, il ne s'occupa pas seulement d'acquérir des Mieris, ces fabuleux Mieris qui fuyaient, se transformaient, se multipliaient, se dédoublaient à mesure qu'il y
portait la main ; il acheta, mais Dieu sait à quel prix excessif, des Franck-le-Vieux , plusieurs Quinten-Metsys,
— que. nous prononçons Metzu, afin de mal prononcer,
— dix Pierre Breughel d'un fini ravissant, à abjurer la religion de ses pères pour en posséder un seul , trois Hans • Jordaens, dont deux devaient orner plus tard le musée de Dresde ; un Michel Coxcie, admirable peintre, destiné à demeurer toujours inconnu en France, peut-être parce qu'il y a un # au milieu de son nom. Ne riez pas ! l'immortalité en bric-à-brac tient à ces platitudes. Il acquit aussi une petite Adoration des mages, par Jean Breughel, dit Breughel de Velours, qu'il ne faut pas confondre avec vingt autres Breughel ? car il y en a comme des Mieris; une Guirlande de fleurs, de Daniel Segers, qu'il eut pour treize mille francs ; sept portraits, de Vanopstal ; plusieurs natures mortes, de Van Kessel, d'un goût adorable, et un assez joli nombre de Van Rhyn, de Van Es, de Van den Bosch; trois Wouwfcrmans, cinq Rubens de chevalet, et un petit Rembrandt, de vingt-huit mille francs.
Il fallut presque un vaisseau entier au chevalier de Dardennes pour contenir, sans péril pour eux, les tableaux, porcelaines, boiseries sculptées, vitraux, ivoires ciselés, dont il s'était enrichi pendant son séjour de deux années dans les Provinces-Unies. Enrichi n'est pas pris ici dans un sens trop absolu. 11 s'enrichit au point de vue de l'art, mais pas autrement. 11 avait échangé de l'or contre des toiles; des toiles, il est vrai, couvertes de chefs-d'œuvre, chefs-d'œuvre cependant que la mode, le caprice, une' guerre, pouvaient frapper de non-valeur, sans parler d'un autre fléau dont ne sont que trop souvent atteints les possesseurs de ces ruineuses merveilles. Mais ne parlons que du chevalier. Tout l'argent comptant trouvé dans les coffres de son père avait été converti en objets de curiosités,
particulièrement en tableaux, ainsi que nous venons de le dire : quatre cent mille francs environ. — Quatre cent mille francs! — ce qui, aujourd'hui, en représenterait bien près de huit cent mille. Mais quelle jouissance ne goûterait-il pas lorsque, retiré chez lui, dans son château, il se verrait entouré des plus précieux trésors de la peinture flamande, et emprisonné, comme la Chine, d'une muraille de porcelaine ! Heureux Dardennes ! il n'ambitionnait d'abord que vingt-quatre tableaux flamands, et il pourrait en montrer près de deux cents à ses rivaux. Qu'était, en comparaison de la sienne, la galerie du cardinal Teraporani, autrefois son maître et son modèle?
Enfin le chevalier revit sa patrie. Tous ses amis accoururent pour le complimenter sur son heureux retour dans ses foyers, à défaut de ses parents, qui .persistèrent plus que jamais à le fuir et à le nommer le cousin Bric-à- Brac.
Comme au commencement du dix-huitième siècle ces sortes de déplacements artistiques n'étaient pas très-fréquents, c'était à qui lui adresserait le plus de questions sur les pays qu'il venait de parcourir.
— Est-il vrai, lui demandait-on, qu'en Hollande la cime des clochers soit au niveau de la mer?
Et le chevalier de répondre :
— Je n'ai pu me procurer que trois Hans Jordaens ; mais l'un est la Belle Boulangère de Gand, et l'autre est la Petite Marchande de marée. Je ne suis déjà pas si à plaindre. Dites au cardinal Temporani de vous en montrer de pareils.
Et si un autre curieux lui demandait :
— Àvez-vous eu lieu de remarquer, monsieur le chevalier, s'il est vrai que les Hollandais sont si propres, qu'ils balayent mrroe leurs rivières et qu'ils brossent leurs fleuves?
Le chevalier de répondre aussitôt :
— Si je n'ai pu avoir qu'un Breughel de Velours, vous devez voir, si toutefois vous vous y connaissez un peu, que le mien n'a pas son pareil dans l'univers. Cherchezen un comme celui-là dans la galerie du cardinal Temporani.
— Mais est-il vrai, chevalier?...
— U est vrai que ma Guirlande de fleurs, de Segers, m'a coûté treize mille francs ; mais jugez vous-même si elle les vaut. Je ne la céderais pas pour quarante mille francs. Non! je ne la céderais pas!
Ainsi, d'après ses réponses, il est aisé de voir que ce que le chevalier avait le moins vu, le moins connu en Hollande, c'était la Hollande.
Quatre salles suffirent à peine au développement somptueux de ses tableaux flamands.
Quand ils furent en place, on vint de bien loin, on vint de l'Angleterre et même de la Russie pour les voir.
— Comme j'ai bien fait de ne pas être juge au parlement ! s'écriait, dans son naïf orgueil, le chevalier de Dardennes. Le meilleur jugement ne vaut pas un tableau de Voss, et pourtant, je n'aime pas beaucoup Yoss : il est emphatique, théâtral et gris comme notre Vanloo.
U n'aurait plus eu qu'à laisser couler doucement sa vie entre ces deux rangées de merveilles qui formaient sa galerie, merveilles aussi belles que celles des cieux, si cet esprit difficile.. . Mais n'escomptons pas les plus beaux profits de cette histoire.
Un jour, — jour redouté et pourtant attendu, — le cardinal Temporani se présenta chez le chevalier de Dardennes, désormais son rival, et, d'un pas réfléchi, il se mit à parcourir sa galerie, si vantée déjà dans tous les pays.
Le plus curieux de tous les tableaux n'était pas au mur de cette galerie*; celui dont nous voulons parler respirait, marchait» regardait, il regardait beaucoup même. Il était formé du personnage du cardinal Temporani, dont le menton et le nez fortement aquilin s'appuyaient dans sa main crispée en forme de serre, et du chevalier de Dardennes, tantôt marchant dans les pas du cardinal, tantôt, comme il était beaucoup moins grand que lui, se baissant pour examiner sur ses traits l'impression produite par la galerie flamande. Quoiqu'il excitât Sa Grandeur, quoiqu'il la provoquât, par de fins sourires et des à parte flatteurs, à s'épancher en éloges, le chevalier attendit plus d'une heure que la bouche de Sa Grandeur s'ouvrît.
Le chevalier fut presque forcé d'employer la violence.
— Eh bien! monseigneur, sommes-nous content?
— Mais oui...
— Là, franchement?
— Mais oui, monsieur le chevalier... mais oui.. .
— Ce mais, monseigneur, m'inquiète... quoique j'aie la conviction de posséder la plus belle, la plus variée, la moins contestable collection de tableaux flamands, ta-
* bleaux presque tous signés des maîtres qui les ont peints, tableaux dont je puis, sans interruption, constater les migrations, les vicissitudes, à partir de leur sortie de l'atelier du peintre jusqu'à leur installation chez moi, dans ce cabinet honoré de votre présence. .
— A Dieu ne plaise ! s'écria le cardinal Temporani, que je mette un seul instant en doute l'authenticité et le mérite du moindre de vos tableaux !
— Pourtant, monseigneur, vous paraissez hésiter dans votre approbation.
— Non, c'est très-bien.
— Mais ce pourrait être mieux, n'est-ce pas, monseigneur?
— C'est selon, chevalier, c'est selon...
— Vous revenez, monseigneur, à ces fluctuations, à ces demi-mots élogieux qui font autant de mal au moins qu'une bonne et rude critique. Voyons, monseigneur, et excusez la liberté avec laquelle je vous parle ici ; il n'y a plus qu'un amateur en présence d'un amateur. Vous avez des tableaux flamands ; n'en ai-je pas en plus grand nombre que vous?
— Très-certainement, monsieur le chevalier.
— Les miens ne valent-ils pas les vôtres?
— Ils les valent, chevalier, ils les valent!
— Alors, monseigneur, qui pourrait?...
— J'ai voyagé en Italie, reprit gravement le cardinal, pendant que vous parcouriez les Trovinces-Unies.
— Ah! vous avez voyagé en Italie... Pour la religion, sans doute?
— Non, pour la peinture. Eh bien 1 monsieur le chevalier, depuis ce vo/age, ma passion pour les flamands a singulièrement diminué.
— Vous qui les aimiez tant!
— Trop sans doute. Dieu m'a puni : il ne faut pas trop aimer.
— On ne saurait trop aimer les flamands, monseigneur !
Le cardinal, en levant les bras, s'écria :
— Ahl l'Italie! l'Italie! terre de la grande peinture!
— Hais les flamands?
— Terre de la grande couleur !
— Hais les flamands?
— Terre du grand dessin !
— Hais les flamands, les flamands, monseigneur?
— J'en avais vingt, chevalier.
— Je le sais, monseigneur.
— C'était beaucoup, c'était trop. Depuis que j'ai vu les Guide, les Véronèse, Jes Léonard de Vinci, les Corrége, les Albane...
— Mais les flamands, Ha Grandeur?
— Les flamands! vos flamands!... J'ai fini, reprit vivement le cardinal, par répéter le mot de Louis XIV, homme de goût, en voyant des Teniers : <r Otez-moi donc ces magots-là de devant les yeux ! »
— Magots! Louis XIV a dit cela en parlant des flamands?
— Et du plus grand des flamands, de Teniers... Tenez, mon cher chevalier, Louis XIV avait raison. Les flamands m'ennuient, m'assomment. Qui en a vu un en a vu millo,
— Monseigneur! s'écria le chevalier de Dardennes indigné, sans que son indignation empêchât le cardinal Temporani de poursuivre ainsi :
— Quel amateur un peu distingué oserait monter un cabinet avec des flamands, et sans recourir à l'école italienne, la première du monde? Ce serait remplir une cave de bière et en proscrire le bordeaux , le Champagne, le tokai. Magots! magots! magots! que vos flamands !
Le chevalier était sorti tout à fait de son cadre :
— Monseigneur, vous oubliez que vous êtes en Flandre quand vous êtes chez moi, et que parler ainsi...
« Magots! magots! » murmurait encore le cardinal dans sa voiture. De la portière il cria au chevalier :
— Monsieur de Dardennes, un jour vous serez de mon avis. — Magots!
« Et moi , pensa le chevalier quand le cardinal fut
parti, et moi qui ai bravé la peste, la mer, la cuisine au beurre, les descendantes de Mieris, les harengs grillés et les roueries des Hollandais pour me procurer deux cents tableaux flamands! Voilà comme un cardinal les traite! i
Rien ne se laisse plus vite influencer qu'un amateur do curiosités. C'est un poëte : applaudissez-le, il croit son œuvre parfaite; soyez froid, il va se noyer.
Il faut un peu se dire aussi que l'opinion d'un cardinal Temporani faisait presque loi sur un esprit aussi délicat que celui du chevalier, qui, le lendemain, de son côté, pouvait jouer le même tour à quelque amateur comme lui en démolissant pareillement ses croyances. Hais le chevalier était encore trop candide pour cela. Quel intérêt, se demandera-t-on peut-être, avait le cardinal pour inspirer de la défiance et du dégoût au chevalier de Dardennes à l'endroit de sa galerie? Quel intérêt? Ah! il faut n'avoir jamais mis un pied dans la curiosité, ignorer le premier mot du bricà-brac, n'avoir jamais coudoyé un amateur de tableaux pour ne pas savoir qu'un amateur, un curieux, un brieabracquiste est moins soucieux du bien qu'il se fait que du mal qu'il cause à son confrère. Temporani avait deux buts malveillants en décourageant comme il venait de le faire le pauvre chevalier de Dardennes : le premier, de le faire se dépouiller de ses admirables flamands, qu'il n'avait pas, lui, cardinal Temporani ; le second, de lui mettre en tête le désir de les remplacer par des tableaux de l'école italienne, autre difficulté de bronze qu'il lui donnait à ronger.
Un mois après son entrevue avec le redoutable cardinal Temporani , le chevalier de Dardennes mettait en vente ses tableaux flamands, sur lesquels il perdait la moitié.
Il ne rêvait plus qu'Italie, Michel-Ange, Rnphaol, Carlo
Dolci, Véronôse et Corrége. Hais qu'était-ce que deux cent mille francs, moitié de ce que lui avait coûté sa galerie, pour se mesurer avec l'école italienne? « II me faut le double, » pensa-t-il. Pour avoir ces deux cent mille francs supplémentaires, il ne vendit pas tout de suite le château de ses ancêtres, celui qu'en mourant son père lui avait tant recommandé de ne pas vendre ; mais il emprunta deux cent mille francs sur cet immeuble sacré. Quelques mois après, il quittait de nouveau la France, mais triste, défiant, aigri cette fois ; il la quittait plutôt en joueur qu'en amant. Enfin il partit. Il alla s'embarquer à Marseille, d'où il fil voile pour Livourne.
Le chevalier se mit donc une seconde fois en route pour aller à la recherche des tableaux de la grande école italienne. Hais ce n'était déjà plus le jeune homme, il s'en faut de beaucoup, qui partait de Marseille pour Anvers, le cœur plein d'élan et presque de poésie. Toute illusion s'évanouit en lui, surtout lorsqu'il apprit que le cardinal Temporani avait fait acheter sous main les deux cents fia* mands qu'il l'avait forcé, pour ainsi dire, à vendre à vil prix. Pour un cardinal, c'était manquer de délicatesse ; mais l'amateur absolvait le cardinal. Lui-même, le chevalier de Dardennes, resterait-il toujours pur de ruses et de roueries? Désirons-le, mais ne l'espérons pas.
Gênes, Naples, Florence, Venise, captivèrent l'esprit et arrêtèrent successivement les pas du brave chevalier; il convint sans peine que le cardinal n'avait pas tout à fait tort d'exalter la peinture italienne, mais, en secret, il lui arrivait souvent de murmurer : « Ah ! mes bons petits flamands, où êtes-vous? »
S'il ne rencontra pas sur son chemin, comme à son débarquement à Anvers, des descendants en droite ligne du Giotto, du Pérugin et de Michel-Ange, dans quel guêpier
ne tomba-t-il pas lorsqu'il tenta, but unique, essentiel de son voyage, de se faire une collection de tableaux des trois grandes écoles !
Le chevalier se trouva placé alors entre l'opinion des artistes, les plus grands ânes du monde quand il faut mettre le nom d'un peintre sous un tableau célèbre, et l'opinion des marchands de tableaux, les premiers escrocs de la chrétienté.
S'il demandait :
— De qui est ce tableau?
On lui répondait :
— De Raphaël, première manière.
— Et celui-ci ?
— De Raphaël, seconde manière.
— Et celte Vierge au fuseau ?
— De Raphaël, ayant de connaître Michel-Ange.
— Et ce Bambino ?
— De Raphaël, après avoir connu Michel-Ange.
Ceci confondait le chevalier de Dardennes, qui ne pouvait s'empêcher de s'écrier :
— Quel affreux pays, celui où tout tableau est de Raphaël, mort avant quarante ans!
Telle était l'opinion des marchands. S'il consultait les artistes sur la valeur des mêmes tableaux, afin d'asseoir un jugement définitif, voici ce que les artistes lui disaient :
— Ce Raphaël vaut six francs; celui-ci trente-trois sotië; celui-ci vaut tout juste la toile sur laquelle il est peint ; celui-là tae la vaut pas.
Pendaht dix ans, dix ans! il entendit ces abominables contradictions, qui le rendaient fou d'incertitude. Nous disons à deux fois pendant dix ans, pour qu'on soit bien convaincu que la passion de la curiosité et du bric-à-
brac demande sans partage l'existence d'un homme. 11 ne doit plus rester dans son cœur de place pour l'ambition, pour F amitié ni pour l'amour. Il passe ses nuits à lire des catalogues de ventes, et ses journées à courir les encans.
Enfin la fortune vient à qui sait l'attendre.
Un marquis de Hatteo mourut à Venise sans parents. Son légataire unique fut un jeune seigneur bergamasque qui se connaissait en beaux-arts autant que le Bucentaure. Et quel riche cabinet ne laissait pas le marquis de Matteo ! De vrais Pérugin, de vrais Albane, de vrais Raphaël, de vrais Carrache, de vrais Caravage, de vrais Dominiquin, car il •y en a de vrais, malgré les amateurs. Pour la bagatelle de douze cent mille francs, le chevalier eut la galerie de peintures du marquis. Quand on lui en remit les clefs, il dit avec joie : « J'ai perdu dix ans, mais je possède la plus rare et la plus incontestable collection de l'Italie. Peut-on dire que je les ai perdus? » Il ajouta : «r Cardinal Temporani, vous qui m'êtes bien connu maintenant, vous allez mourir d'envie quand vous verrez les tableaux que je rapporterai de Venise. »
Rien de plus pressé pour le chevalier de Dardennes, on le suppose, que de se rendre dans sa galerie, et d'en prendre possession dès qu'il eut versé la somme qui l'en faisait propriétaire unique et absolu. Un amant ne court pas avec plus d'empressement au premier rendez-vous pour lequel il a tant soupiré; un dignitaire n'est pas plus impatient de se parer du nouveau grade qu'il a obtenu.
Quatre officiers de la sérénissime République, tous quatre vêtus de rouge, l'attendaient à la porte de la galerie achetée par lui, à beaux sequins comptants. Ils dirent au chevalier :
— Au nom de la République, vous n'entrerez pas.
— Je n'entrerai pas! vous voulez rire?
— Apprenez que la sérénissime République de Venise ne reconnaît pas ces marchés-là, parce qu'elle considère comme une propriété nationale toutes les galeries de peinture formées à Venise. Vous n'avez pas plus le droit de l'emporter que celui d'enlever le lion de Saint-Marc.
Force fut au chevalier de Dardennes de se retirer. H réclama : la réclamation fut épineuse ; d'abord parce que la loi était précise, et cette loi existe encore; ensuite, parce que le seigneur légataire, prévoyant la difficulté, avait gagné le continent pendant la nuit qui suivit le marché.
Voici la mesure qui fut prise pour concilier le respect dû à la loi et les droits d'un citoyen français : on concéderait au chevalier la galerie Matteo, mais à la condition, par lui acceptée, de faire faire secrètement et à ses frais une copie de chaque tableau enlevé et porté successivement en France.
Cette œuvre de substitution frauduleuse, qui se pratique, du reste, depuis des siècles à Venise, ne prit pas moins de six années. Enfin la galerie Matteo fut entièrement renouvelée ; chaque copie occupa la place d'un chefd'œuvre. Ce qui n'empêche pas Venise d'écrire encore aujourd'hui sur le Guide des étrangers : a Voir de midi à deux heures, tous les jours, les dimanches et fêtes exceptés, l'incomparable galerie de feu le marquis de Matteo. »
Enfin le chevalier de Dardennes put faire transporter en France, sans trop de mésaventures, de naufrages et de retouches, sa belle galerie de tableaux.
On le croyait mort et depuis longtemps embaumé, lorsqu'il reparut au château de ses aïeux. Le château fut bouleversé : on ouvrit de nouvelles salles. Les tableaux italiens sont de grands seigneurs : il leur faut des temples, des palais ; on ne tes loge pas comme de pauvres flamands.
Que d'argent, que d'emprunts, pour héberger tous ces rois! Le château de Dardennes fut de nouveau hypothéqué, la bibliothèque vendue, cette bibliothèque, qui aurait dû être sacrée au chevalier" s'il eût eu le moindre souvenir reconnaissant pour son père, le moindre respect pour sa parole. Après toutes ces dépenses, s'il resta quinze mille livres de rente au chevalier, c'est tout ce qui lui resta.
A la vérité, le résultat répondit à la peine.
On accourut de bien loin pour s'enivrer du spectacle inouï de cette superbe galerie. Pendant quinze ans, le chevalier put se reposer sur son ambition satisfaite, si toutefois un amateur se repose jamais.
Un jour, cette sérénité fut tout à coup troublée par deux lignes d'écriture, deux lignes si fines qu'elles n'en formaient presque qu'une seule ; les voici :
« Cher chevalier,
« Je compte aller faire les vendanges à votre château de Dardennes : je veux goûter à votre vin doux,
« Votre vieil ami,
« Cardinal Timoteo Temporani. »
bardennes pâlit, frissonna, eut un éblouissement; la terre frémit sous ses pieds mal assurés. Temporani reparaissait ! Temporani, dont il craignait de prononcer le nom, tant ce nom lui rappelait d'Inquiétudes, de mauvaises nuits passées. Cependant, comme au fond il était un peu philosophe, il parvint à se raisonner; il alla même jusqu'à convenir avec lui-même que, sans la jalousie du cardinal, il. n'aurait jamais eu la pensée d'aller en Italie, et d'en rapporter la belle galerie qui faisait son orgueil, si elle avait fait sa tuitie. a Après tout, finit-il par dire, que
peut-il condamner dans ma galerie? Qu'il vienne donc, je l'attends ! — Viens donc, ajouta Dardennes plus familièrement, goûter à mon vin doux. Je t'en réserve, et du meilleur de ma cuve. »
Le jour annoncé se leva : on faisait les vendanges au château de Dardennes.
Il est inutile de dire que le cardinal fut bien accueilli ; il n'y a pas comme les grands seigneurs ruinés pour bien recevoir. Ils n'ont jamais tant de domestiques, tant de vaisselles plates. Ce sont leurs funérailles ; ils montrent à leur convoi tout ce qui leui* reste. Et quels dîners! Gibier fin! poissons délicieux! fruits exquis!
H fallut bien pourtant, à la fin, parler de la galerie.
On pénétra le troisième jour dans le sanctuaire.
— Beau! très-beau! s'écria à chaque pas le cardinal.
— Yous ne trouvez donc rien à critiquer, monseigneur?
— Rien. J'adore tout. Eh bien ! avais-je raison lorsque je vous conseillais, pour vous enrichir de ces joyaux de l'école italienne, de vous défaire de tous vos flamands?
— Ne parlons pas des flamands, interrompit le chevalier, qui avait tout un passé de récriminations sur le cœur.
Après s'être tu un instant, le cardinal reprit :
— Une salle de statues antiques, cher chevalier, et votre château lutte géant à géant avec la villa Orsini, la villa Borghèse et les villas les plus célèbres.
Ce coup de poignard perça de part en part le cœur gonflé du chevalier.
— Voici, chevalier, la liste de mes statues,
— Il a des statues !
— J'ai une Hébé, trois autres nymphes, deux petits Bacchus recueillis dans les dernières fouilles du Péloponèse.
— Il a trois petits Bacchus! murmura Dardennes. s
Le cardinal continua.
— Une Diane sans bras, une Vénus sans tête, un Jupiter sans nez.
— Il a un Jupiter sans nez !
— Sans statues, poursuivit le cardinal Temporani, qui élargissait à plaisir la blessure, peut-on se vanter d'avoir un cabinet t Non I
— Non! murmura machinalement le pauvre chevalier de Dardennes.
— Et les statues, poursuivit encore le cruel cardinal, appellent les camées. Avez-vous des camées?
— Pas un seul.
— J'en ai quinze cents, moi, dit le cardinal, qui ajouta : Vous n'avez pas non plus de médailles?
— Je l'avoue.
— Alors vous n'avez rien, chevalier.
Le cardinal partit en laissant son hôte sous cette impression qu'il n'avait rien, puisqu'il ne possédait ni statues, ni camées, ni médailles. Il ne songea plus qu'à remuer de fond en comble la Grèce pour en rapporter des marbres célèbres, des Hébé et des petits Bacchus.
Mais ici commence l'histoire des plus grands sacrifices. II vendit, autre profanation, le château de Dardennes, qu'il n'occupa plus qu'à titre de locataire ; il emprunta dix mille francs sur sa galerie; il vendit jusqu'au granit du tombeau de son père pour acheter des statues.
Six mois après il était en Grèce.
A quatre-vingts ans il y était encore, achetant des Adonis sans bras, des Vénus sans doigts, des Hercule sans rien du tout, à des descendants d'Agamemnon qui lui vendaient d'infâmes blocs taillés par des maçons» italiens.
Mille francs à mille francs, il gaspilla les derniers débris de sa fortune, et. quand il revint en France, il n'a-
vait plus que des copies dans sa galerie vendue. Il s'était appliqué le procédé des nobles seigneurs vénitiens. Sa magnifique galerie valait quinze cents francs, et encore grâce aux cadres.
Enfin le pauvre homme dupé, et ayant aussi un peu dupé lui-même, se coucha un jour accablé par la vieillesse et par la maladie, échangeant encore, quand il avait la force de se mouvoir, des statues sans nez pour des armures sans fourreaux, des armures sans fourreaux pour des casse-têtes indiens, des casse-têtes indiens pour des œufs d'autruche ; enfin, misérable, mourant, abandonné, au moment d'expirer, il ne lui restait, de tous ces milliers d'échanges, qu'un perroquet, et il était vivant! Affreuse dérision!