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CE QUE C'EST QU'UN THÉÂTRE

Les très-jeunes gens de la province et même de Paris voient encore les théâtres et les actrices à travers une sphère de pur cristal, qui leur prête les couleurs du prisme. C'est là une illusion entre mille autres. Hais la première de toutes, la plus trompeuse, est celle qui leur montre le théâtre comme un paradis, dont les actrices sont les fées et les anges, les auteurs les chérubins. Voici le théâtre tel qu'il est. Par le palais, on connaîtra les locataires.

À vos heures de loisir et de délassement, vous vous êtes sans doute quelquefois amusé à voir monter par des échelles menaçantes des blocs de pierre et des solives démesurées; vous avez promené avec effroi vos regards à travers ce labyrinthe de poutres croisées, et vous avez gardé une estime profonde pour les habiles ouvriers qui se retrouvent au milieu de ce désordre et taillent tranquillement un pa-

lais dans ce chaos. Plus heureux, vous avez peut être assisté au spectacle d'un vaisseau en construction, et vous vous êtes demandé s'il ne s'est pas glissé un rayon de l'intelligence divine dans la tête de ces hommes, qui, en reliant deux ou trois mille arbres avec des clous et du goudron, composent un tout formidable et léger, une machine merveilleuse assez rapide pour aller au bout du monde en quelques mois, et assez puissante pour démolir en quelques heures les murs d'une ville fortifiée.

Cherchez encore dans voire mémoire les opérations les plus difficiles, et vous serez à cent mille lieues d'avoir une idée exacte des tortures qu'entraîne la réalisation d'un théâtre depuis le jour où Ton pose la première pierre jusqu'à celui où il s'ouvre à la clarté du gaz. Le véritable poëme épique est là ; à côté de ce poëme^ Y Iliade est un sonnet, et V Odyssée n'est rien du tout. -

Avant de construire un théâtre, M. de la Palice dirait : « Il faut s'assurer d'un emplacement. » Ne riez pas de M. de la Palice, car l'emplacement n'existe pas, ou n'existe que fort peu. Ce Paris, si grand, si vaste, qui a quatre coins à chaque rue pour les marchands de vins, n'a pas soixante pieds carrés à donner à la construction d'un théâtre. N'oubliez pas que nous sommes les Athéniens modernes. Dès qu'un propriétaire a vent de l'intention de l'acquéreur, il demande des millions pour son cimetière, plus un pot-devin pour son neveu, plus des épingles pour sa fille, plus une bague au doigt pour lui, plus une entrée à vie pour lui encore, plus une loge de face à chaque première représentation pour sa charmante famille. Et le théâtre n'est pas construit!-

Le terrain est acheté pourtant. La Ville se présente. Savez-vous ce que c'est que la Ville? C'est un monsieur qui a pour mission, parfaitement rétribuée, d'empêcher les

théâtres de brûler. Jugez comme il s'acquitte bien de son emploi. La Ville veut que le théâtre ait trois planchers ; la Ville veut que le théâtre ait un rideau en tôle. Est-ce assez? Pas encore. La Ville veut que vous ayez des couloirs trèslarges : très-bien! les voilà. La Ville veut que vous laissiez trois mètres entre le théâtre et les propriétés voisines; soit, l'espace est laissé; maintenant, pouvons-nous bâtir? La Ville fait attendre sa réponse trois mois. Enfin, à force de faire jouer la grande machine des amis et des protecteurs, Sa Majesté la Ville daigne répondre que vous avez le droit de bâtir votre théâtre; mais à la condition expresse de n'y jouer ni des pièces en vers, ni des opéras sans phrases parlées, ni des tragédies sans ariettes. Viennent alors les architectes, second ou troisième chant du grand poëmo indien. Tout architecte prend au rabais. Un architecte proposerait-il de bâtir lé Louvre pour six francs, un autre architecte se chargerait de le construire pour cinquante centimes; ces messieurs ne se trompent ordinairement que de cinq ou six cent mille francs.

Une autre manie des architectes, c'est de vouloir bâtir un théâtre moderne sur les modèles les plus ambitieux. Chaque matin, il est présenté aux malheureux directeurs des Vatican, des Parthénon, des Escurial sans nombre. Celui-ci lui apporte les arènes de Nîmes, au lavis; un autre le cirque de Néron, aux trois crayons; une année entière est souvent dévorée par ce ridicule choix qu'il faut faire parmi tant d'impossibilités.

Cependant, comme il est de raison que tout arrive, les maçons arrivent un beau jour. Si vous connaissez les maçons, vous savez compatir: Us recommencent Babel. Que de murs mitoyens! que d'escaliers! que de chambres! que de loges ! que de salles ! Dans un théâtre, il y a trois théâtres; celui où va le monde est le moindre. Qu'on juge de la

lenteur des maçons à construire un théâtre. Il est un théâtre à Paris qu'ils mirent tant d'années à bâtir, que les actionnaires, mais tous, étaient morts quand il fut achevé. La société d'exploitation se trouva représentée par les fils.

La cage est faite. Suivez de l'œil les oiseaux qu'on y introduit : menuisiers, serruriers, peintres, tapissiers , doreurs. Il y pleut du fer, du vernis, de la couleur et des feuilles d'or, hélas! le premier et le dernier or que voit souvent le directeur. Celui-ci évide une colonne, celui-là mange un hareng sur la tête d'un ange, celui-là exhale des jurons affreux en peignant sur la toile le génie tranquille des arts.

Pendant ce temps, que fait le directeur? Le directeur plaide, car un directeur plaide toujours; il plaide avec la Ville, le monsieur dont il vous a été déjà parlé, il plaide avec l'architecte, avec les actionnaires, avec tout ce qui l'approche. A ses heures de récréation, il reçoit les artistes qui désirent faire partie de sa troupe. Tous, cela va sans dire, ont eu des succès pyramidaux en province. Écoutez-les.. Ah! il faut les écouter... Pendant six mois, un infortuné directeur entend la tirade du Misanthrope , le duo de Fernand Cor lez, et la dernière scène d'i4ntontj. Pour ne pas résister, il n'en est pas moins assassiné. Les acteurs refusés le traitent de niais, d'escargot, d'infâme, et lui envoient le lendemain des cartels accompagnes de témoins.

Il est temps de songer à la pièce qu'on représentera. Entrez, messieurs les auteurs... Le meilleur auteur a toujours des ours; un ours est une pièce refusée à un théâtre, et destinée à être refusée à plusieurs autres.

Déguisé avec art sous un titre nouveau, l'ours est mis à l'étude. Une autre crise commence ; mais, à celle-là, l'auteur est appelé à figurer. Aucun des acteurs qu'il a choisis

ne trouve son rôle assez beau, assez digne de lui, et, de son côté, l'auteur ne trouve pas seulement passables les acteurs qu'on lui impose. Le jeune premier ne veut pas disparaître au quatrième acte ; le premier rôle prétend se montrer à chaque acte ; l'actrice ne veut être mère à aucun prix. Vous avez beau lui dire qu'elle'est mère, c'est vrai ; mais jeune, jolie, délicieuse mère, mère amoureuse, mère adultère; rien ne la persuade. Allons! il faut tuer l'enfant.

— Madame, vous ne serez pas mère, acceptez-vous le rôle?

— Oui, mais à condition que vous mettrez dans ma bouche la tirade de mademoiselle.

— Qu'exigez-vous? un contre-sens horrible!

— Je veux, j'exige cette tirade.

— Vous l'aurez.

Et il faut transposer la tirade demandée.

Hais autre embarras; l'actrice dépouillée exige une compensation. La compensation est tout simplement un supplément inutile plaqué à son rôle. Croit-on être quitte? erreur! le directeur prend l'auteur à part, et lui dit:

— Faites attention, mon ami, vous allongez dangereusement votre ouvrage; il durera jusqu'à deux heures après minuit : nous serons condamnés à l'amende.

Que faire? les acteurs veulent qu'on augmente, le directeur qu'on diminue. On commence à devenir fou, on n'est pas encore enragé.

Cependant le milieu est trouvé, tout semble marcher. 11 ne s'agit plus que de faire répéter les comparses, les acteurs effacés chargés dé porter une lettre, d'allumer une bougie ou d'entrer en criant : « Mort au tyran! » Ici est le comble de la difficulté. Ces pauvres artistes subalternes exercent des professions honnêtes pendant le jour; ils sont

cordonniers, barbouilleurs, porteurs d'eau. Dans la vie privée, leurs gestes manquent de dignité, et leurs paroles sont au niveau de leur humble condition. Rien ne peut donner une idée du mal qu'on a à les faire avancer d'un pas ou à leur faire ôter leurs chapeaux. Cent et cent fois on leur dit : <t Tenez-vous "droit, ne riez pas si bêtement, soyez moins sérieux. » Efforts inutiles! le naturel l'emporte, et, quand on croit les avoir éduqués, ils aboient au lieu de parler, ils gloussent au lieu de rire, et ressemblent à des guérites quand ils devraient représenter avec noblesse des seigneurs, des princes, des margraves et des doges. On admire le style dans un ouvrage; moi, j'ai fini par n'admirer que les doges, sachant ce qu'en vaut l'aune.

Et le décorateur, qui ne veut pas faire un jardin, parce que c'est trop cher, et vous propose une vieille forêt de rebut; et le tailleur, qui refuse du velours à ces dames; et ces dames se jetant sur l'auteur en lui disant :

— Nous voulons des velours de soie et non des velours de coton!

Malgré ces tribulations, la pièce marche cependant. Il ne reste plus à l'auteur qu'à refaire le second acte, à mettre le troisième à la place du quatrième, et à changer le dénoûment. Ceci n'empêche pas les journaux de dire : c C'est toujours samedi que doit avoir lieu l'ouverture si attendue du théâtre de... on compte sur un immense succès. »

Déjà l'on répète trois actes. Hais répéter, savez-vous ce que c'est pour un acteur, surtout s'il est célèbre? c'est tout simplement murmurer des mots inintelligibles, et s'interrompre au milieu de l'endroit le plus caressé par l'auteur, pour chanter:

Amis, la matinée est belle!...

ou danser la polka. S'emporter? mais l'acteur vous rendra le rôle a l'instant, l'actrice divine ne reparaîtra pas le lendemain. Du courage!

Il en faut, car voici les musiciens qui réclament votre attention. Des musiciens pour un drame! Ne faut-il pas une ouverture, des entrées, des sorties cadencées, des cris de désespoir soutenus par la basse, des chants d'allégresse accompagnés des éclats du cornet à pistons? — Discussions, disputes avec le musicien :

— Vous jouez trop fort... vous ne jouez pas du tout.

— Je joue comme il me plaît, répond-il. D'ailleurs, je donne assez de musique pour l'argent que je reçois.

Quelles paroles a prononcées le chef d'orchestre? c'est toute une révélation. Vous allez bientôt apprendre que les acteurs engagés depuis le premier du mois dernier n'ont pas touché un sou. Des murmures ils passent aux railleries, des railleries aux voies de fait, qui se traduisent par des absences indéfiniment prolongées, ou par des refus nets de continuera répéter. Et cependant l'ouverture du théâtre est annoncée pour le surlendemain ! Ce qui se passe pendant ces deux jours est indicible : les actrices s'apaisent, les acteurs reviennent au nid, les doges se tiennent un peu moins mal ; l'auteur est résigné à mourir, le directeur trouve de l'argent! ! Néanmoins, la dernière répétition ramène tout un passé de douleurs. Hier, tout marchait ; aujourd'hui, veille de la représentation, rien ne va plus. Le musicien fausse, le rideau ne descend pas, l'actrice principale est enrhumée, et les doges ! grand Dieu !

Quel jour que celui de la première représentation! H

sort des amis de dessous terre ; et des actionnaires, il en

. pleut. Tout actionnaire a sa famille à conduire. Le moins,

c'est une loge à donner à chacun. Puis les acteurs désirent

des places, les ouvreuses en sollicitent, les claqueurs les

veulent toutes. Disposez d'une seule place, le chcfde claque ne répond plus de rien. Il réclame tout au moins le parterre, les premières galeries, l'orchestre et les quatrièmes. Sans cela, il vous abandonne à votre propre mérite : quelle chance! A cinq heures, tout le monde est content, c'est mécontent que je veux dire. Toutes les places sont prisés, et personne n'est placé.

Enfin, au bout d'un an de démarches, de peines, d'ennuis, de misères de toutes les couleurs, de souffrances à faire regretter à l'auteur de n'être pas employé aux boues de Paris, le rideau se lève sur la pièce, et la pièce... tombe.

Si par hasard elle réussit, les journaux disent : « A quoi bon un nouveau théâtre? n'en avions-nous pas assez? Pourquoi l'auteur n'a-t-il pas suivi les grands modèles? Son drame est un tissu d'horreurs dont il eût mieux fait de nous épargner le spectacle. Revenons vite à la bonne comédie, à notre cher Molière : — Molière! » Et moi, j'ajoute, mais je ne veux rien ajouter.

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