ACTE I
souriant que tu es installé à Trécueil et qu'il faut voisiner beaucoup... Papa ne demande pas mieux et nous allons déjeuner chez toi... En quittant ta maison je triomphais... Mon cher compagnon de jeunesse m'était rendu !... Papa était moins enthousiaste. La petite bonne, à la tenue irréprochable, au regard éveillé, le tracassait... Je le laissais dire, trop ignorante des choses de la vie pour admettre la possibilité d'une intrigue entre un homme tel que toi et sa domestique. J'ai gardé ma sécurité jusqu'à la matinée d'aujourd'hui. Par exemple, lorsque le rideau s'est levé, quel coup !... Grâce au ciel j'ai conservé assez de présence d'esprit pour suivre le jeu des acteurs... Jusqu'à présent, mon père ne m'avait pas permis de lire tes œuvres, je viens de faire connaissance avec ton talent. Il m'a, du même coup, transportée et déçue...
FÉLIX
Comment cela?...
ALICE
Tu dis que tu m'aimes... Je veux en conclure que tu songes à m'épouser... (L'arrêtant du geste.) Nou... Ne réponds pas... Ce n'est pas une question que je pose... Tout à l'heure, au théâtre, j'ai entendu le héros de ta pièce, un autre toi-même, analyser les tristes inconséquences dans lesquelles le précipite l'amour... Son amabilité, son esprit, attirent sans cesse de belles personnes auxquelles il s'attache véritablement et qui lui font goûter les délices de la passion partagée... Mais, en même temps, les droits
que prend sur nous l'être dont nous acceptons la tendresse, lui sont odieux. Il ne se résigne ni à se sentir esclave de l'amour qu'il inspire, ni à rester libre sans amour. Il remarque, en passant, que, chez les animaux, les grands mâles vivent solitaires et ne rejoignent le troupeau, pour y régner en maîtres, que pendant une courte saison d'ivresse. Comme on sent qu'il en\ ie cette sagesse des bêtes, alors que condamné au régime des humains il souffre et fait souffrir I... Il n'en fait pas moins subir aux femmes cju'il distingue l'épreuve de leur offrir sa vie... Acceptent-elles, il déploie une douloureuse ingéniosité à inventer des défaites... Le repoussent-elles, il va bravement porter ailleurs son cœur brisé. Ton chef-d'œuvre, ô mon cher ami d'enfance, m'a rendu le service de m'éclairer !... Il y aurait de l'héroïsme à te prendre pour époux après avoir écouté ta pièce, et de la sottise à s'éterniser dans les regrets.
FÉLIX
Tu étais moins cruelle lorsque tu plaisantais.
Cette journée est dure pour d'autres que pour toi. Je suis pourtant heureuse de notre rencontre... Tu as eu, pour effacer les traces de ton imprudence,
un beau geste... (Des voix d'enfants qui approchent rapidement se mettent à crier.)