ACTI-: II
écrire?.,. — Naturellement, je permets. Seulement, tu l'embêteras. — Un quart d'heure après, j'expédiais un petit bleu. Le soir même j'avais la réponse. Heureux de- me revoir, Dagrenat m'attendrait chez lui le lendemain. J'avais à peine lu, que je ne me sentais plus la même!... A toute autre qu'à vous, je ne ferais jamais une confidence aussi humiliante. J'avais été modérément amoureuse de Dagrenat... Eh bien, à la minute où j'ai eu la certitude qu'il m'attendait, j'ai été prise dans un tourbillon de folie. J'étais à la merci de cet homme!...
Ne vous troublez pas, ma bonne Mathilde. Je sais par expérience avec quelle facilité une femme passe des combinaisons les plus ménagères aux résolutions les plus frivoles. (Avec une rosserie caressante.) VoUS
qui m'offriez des chaussons de pommes, servez-moi le récit de votre entrevue.
MATHILDE
A l'heure dite, j'arrive chez Dagrenat... Il est devant moi !... Je n'entends même pas ses premiers mots, tant il y a de tumulte dans ma cervelle, et je me donne une contenance en racontant pêlemêle tout ce qui me concerne. Puis me voilà partie sur ma joie de le revoir. Je proteste qu'autrefois je voyais en lui le plus attachant des hommes... « Ah! oui, vous étiez un charmeur!... Si on p()u\ait vous reprocher quelque chose, c'était de ne pas exiger assez de vos amis. Ktes-vous toujours aussi discret ?... Je serais tellement heureuse de vous
rendre un service, de vous procvirer un plaisir!...» Subitement, il devient très attentif : « Est-ce vrai?... Puis-je \ ous prendre au mot?... » Je balbutie : « Prenez ! » et je ferme les veux... Lui, alors, tourne les talons, se précipite hors" de la chambre et revient aussitôt portant un nouveau-né qu'il me met dans les bras... Au comble de l'égarement, je m'écrie : « Qu'est-ce que cet enfant qui vous ressemble tant?... » « Mon fils I répond Dagrenat. Sa mère est morte hier en le mettant au monde, et on me l'apporte ce matin. Que voulezvous que j'en fasse?... Puisque vous me reprochez de ne pas être assez exigeant avec mes amis, et que vous désirez me procurer un plaisir, faites-moi celui de recueillir chez vous ce petit être et de l'élever avec vos propres enfants... » J'étais prise !... Oh ! pas de la façon que j'avais entrevue, mais prise tout de même I... J'ai fondu en larmes, embrassé le petit en signe de consentement, et couru à l'hôtel pour obtenir celui de mon mari.
LA DUCHESSE
Si la Providence ne vous avait pas envOA'ée avec tant d'à-propos, je serais curieuse de savoir dans quel garde-meuble Dagrenat aurait remisé l'intrus.
MATHILDE
Lui, abandonner l'enfant ! Ah ! mais non ! 11 n'y a pas de plus excellent père que Dagrenat... En me confiant son fils, loin de vouloir s'en désintéresser, il s'ingéniait à lui procurer des soins maternels.
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LA DUCHESSE
Qui ont duré seize ans!...
MATHILDE
N'en concluez pas que pendant seize ans il ait négligé Bernard... Tantôt il venait le voir chez nous, tantôt je le lui amenais à Paris et il s'en occupait beaucoup plus que la moyenne des pères qui colloquent leur fils au collège.
LA DUCHESSE
C'est un Dagrenat bien inattendu que vous me révélez... Quel contraste entre ce papa modèle et l'écrivain aux conceptions grandioses que nous admirons. Est-ce que vraiment cet analyste impitoyable aurait bon cœur?...
MATHILDE
Non seulement il a le cœur tendre, mais il est préoccupé de l'avoir plus tendre que n'importe qui. Mille fois il m'a demandé si je le trouvais meilleur père que mon mari.
LA DUCHESSE
Est-ce uniquement comme père qu'il ambitionnait la palme de la tendresse ? Grâce à l'enfant, vous aviez occasion de', le voir souvent. N'a-t-il jamais tenté d'en abuser?...
MATHILDE
Non, pas un instant, et moi qui me rappelais un temps où il me comblait d'amabilités, je m'en suis sentie toute déroutée.
LA DUCHESSE, gentiment ironique.
Vraiment, ma bonne Mathilde ?... Vous comptiez donc sur un regain de galanterie?... Voilà qui explique votre résignation lorsqu'au lieu d'un amant, \ ous avez reçu dans vos bras un poupon.