ACTE II 8'J
trouve placée notre espèce : être dupe et sublime ou clairvoyante et basse... Eh bien, lorsqu'on a représenté cette pièce, j'ai reçu des lettres de deux jeunes gens... L'un m'annonçait qu'élevé dans l'athéisme, il se convertissait au catholicisme pour avoir entendu ma pièce... L'autre m'avouait qu'entré fervent chrétien au théâtre, il en revenait athée... Ce drame intellectuel avait produit sur deux natures également distinguées des efTets diamétralement opposés. Comment, après une aventure pareille, mettre son orgueil dans la profondeur de sa pensée?... J'aime les idées pour leur puissance incendiaire !... Elles sont, avec l'amour, les meilleures allumeuses de passions !...
BERNARD
Ainsi la pensée sur les personnages d'un drame c'est l'huile sur le feu !... Puis l'incendie de la scène gagne la salle, et il embrase l'àme de chaque spectateur par son point le plus combustible.
FÉLIX
Oui, mon petit, et tu vois que pour produire un chef-d'œuvre impérissable il faut que l'auteur y infuse son ardente vitalité. N'attends pas qu'un livré te révèle l'énigme de l'unixers, mais si tu devines sous les grâces du style l'angoisse de celui qui l'a écrit, si tu épies la douloureuse partie de cachecache qui s'est jouée entre l'inconnaissable et un puissant génie, alors tu porteras le volume à tes lèvres comme une relique sainte... Lis les Pensées de Pascal. Elles ne t'imposeront pas les vérités de la
foi, mais l'âme de Pascal, vivante et tourmentée, te visitera,
BERNARD
Papa, tes yeux viennent de lancer un de ces regards!... J*ai vu où il allait... Là, sur ces huit volumes si bien reliés... Parions que ce sont tes œuvres... (il va consulter le dos des volumes.) Parfaitement!... Tu parlais de Pascal et tu songeais que ton âme, vivante et tourmentée, guettera, elle aussi, pendant des siècles, l'enthousiasme du lecteur...
j* FÉLIX, montrant les murs tapissés de volumes.
Hélas, chacun de ces bouquins a eu un auteur qui se flattait d'envoyer à travers les siècles des pages immortelles... Pourtant la plupart d'entre eux ne supportent plus la lecture... Ils sont défunts comme les maîtres qui en ont noirci les pages... La belle bibliothèque n'est qu'un vaste cimetière...
BERNARD
cimetière oîi les esprits reviennent !...
FÉLIX
Ah! oui, certes!... Quelle sensation magnifique lorsqu'en ouvrant un ancien livre on reçoit en plein visage une chaude bouffée d'énergie humaine, souffle vivant du génie disparu... Peut-on rien rêver de plus sublime?... Les rois, les conquérants, ne laissent pas après eux cette présence éternelle !...
BERNARD
Sans compter qu'avec toi on en verra bien d'au-