ACTE II fiô
FÉLIX
Ajoute que plantés dans le brouillard, apparaissaient les pics voisins, dorés par le soleil... N'y a-t-il pas là une image de ce qu'est, pour nous, le passé ? Retournons-nous vers lui... Que voyons-nous?... Un brouillard que percent de rares points lumineux qui sont nos grands souvenirs.
BERNARD
Je suis sûr, papa, que les points les plus lumineux de ton passé, marquent la naissance de chacune de tes pièces.
FÉLIX, riant.
Je suis sûr du contraire. Pendant des années on porte une œuvre dans son esprit sans se douter qu'elle y est, puis viennent des mois de travail au bout desquels on livre au copiste un amas de feuillets sur le contenu desquels on n'a pas d'opinion... C'est peu à peu, en lisant ma pièce à des amis, aux interprètes, et enfin en voyant comment elle se pose devant le public, qu'elle prend à mes yeux un sens définitif, souvent bien inattendu... Il en a été absolument de même lorsque mon petit Bernard est venu au monde... Je l'ai accueilli avec indifférence. C'est plus tard, en jouant avec lui, en l'écoutant jacasser (Montrant son portrait d'enfant.) Cil rctrOUVailt
ce gosse dans mon gosse, Vjue j'ai tout doucement découvert ma paternité...
RERNARD
On devient philosophe en causant avec toi!...
8c. L\ <:n\ii:hi I-: du geme
FÉLIX
Tant mieux, puisque tu \as précisément sui\re le cours de philosophie...
BERNARD
Un cours dans lequel tu as dû joliment briller...
Oui, mais il a d'abord fallu m'y acclimater... Je l'avais entrepris avec une sereine confiance... Cette fois, me disais-je, on va te prou\er, comme deux et deux font quatre, que Dieu existe et que l'àme est immortelle... Et voilà que le professeur pour m'initier aux conceptions des jçrands penseurs, m'apportait chaque matin une affirmation qui contredisait celle de la a eille : « Dieu est ceci, Dieu est cela. Dieu n'est rienl... Le monde n'a de réalité que dans notre pensée... L'àme c'est ^uni^ ers... L'âme n'existe pas !... » Stupeur et désolation î... Au sortir de ces doctes entretiens, j'étais moralement dans l'état où se trouve matériellement un alpiniste qui arrive en dégringolant au bas d'un chaos de rochers... Or, sais-tu, mon garçon, ce qu'il fait, l'alpiniste, en se ramassant au fond du précipice?
BERXARU
Il se tàte bras et jambes...
Admirablement répondu î... Eh bien, se tàter bras et jambes au moral, c'est, comme nous venons de le faire à propos de nos souvenirs, jeter un clair
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regard sur sa mentalité, et en dresser rapidement l'inventaire. La fameuse méthode de Descartes n'est que cela... Descartes, lui aussi, se sentait l'intelligence moulue par toutes les théories au travers desquelles on l'avait cahotée et il se rassurait en s'adressant à lui-même la parole célèbre : « Je pense, donc je suis. »
BERNARD
Il se tâtait bras et jambes ?
Tout bonnement, et il nous apprenait, par la même occasion, à nous regarder vivre... C'était nous ou\rir le seul magasin de renseignements que la Proxidence ait mis à notre portée...
BERNARD, riant.
Tu me donnes une furieuse envie de sauter à pieds joints pai'-dessus la philosophie, pour me faire viveur.
FÉLIX
Tu te priverais d'un grand plaisir pour peu que tu aies les goûts de ton père. La philosophie est une excellente gymnastique de l'esprit. E^lle n'apprend pas grand'chose, mais donne du muscle à l'entendement.
BERNARD, riant.
Vrai, si mon futur professeur de philosophie écoutait ce panégyrique de sa chère science, il en ferait une tête !...
J'ajouterais, pour le consoler, que mon jugement n'est que celui d'un auteur dramatique. Les personnages que je mets en scène se meuvent au milieu d'une extrême complication de sentiments, et pour m'y reconnaître, pendant que je compose, j'établis de temps en temps le bilan de leur mentalité, exactement comme je te montrais tout à l'heure à le faire pour la tienne, sous l'autorité de Descartes.
HERNARD
La complication de tes personnages n'est-elle pas plutôt dans leurs idées que dans leurs sentiments ?... Tes pièces soulè\ent tant de questions épineuses !...
C'est afin que mes personnages se passionnent pour elles...
BERNARD
Comment, les idées en elles-mêmes ne t'intéressent pas ?
FÉLIX
Beaucoup moins que les orages qu'elles soulèvent dans les âmes. Tu vas comprendre pourquoi. Une de mes pièces, la Revanche des Dieux, peint l'humanité, d'abord très religieuse, puis, à mesure que sa raison se fortifie, ou\'rant les yeux sur la naïveté de ses croyances, et finissant par déserter les temples... La revanche des Dieux, c'est que, chassés du sein de l'humanité, ils s'en vont emportant l'idéal... Le drame est dans l'alternative où se