‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 1 sur 122 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

SoQ caractère et son talent : le poète du juste milieu. — Ses débuts. — Les Comédiens. — L'École des Vieillards. — La Princesse Aure'lie.

En passant de Scribe à Casimir Delavigne, nous restons toujours dans la même famille et dans le même courant : nous y trouvons seulement un peu plus d'élévation littéraire et morale, avec moins de richesse et de fécondité dramatique. Les deux amis n'ont d'ailleurs jamais songé qu'on pût abaisser l'un ou l'autre en les comparant, ni établir entre eux, après leur mort, une rivalité qu'ils n'ont jamais connue pendant leur vie. Nous avons déjà parlé ailleurs de cette gloire honnête, pacifique et douce, que la faveur publique éleva, un moment, au niveau des renommées les plus retentissantes : et Dieu sait s'il y en eut dans ce II. i

xïx° siècle, Vàge du bruit ot de la réclame, depuis Chateaubriand jusqu'à Victor Hugo. Comme son ami Scribe, Casimir Delavigne ne fut et ne voulut être qu'homme de lettres jusqu'au bout. Il n'aspira ni aux honneurs de la députation, ni à ceux de la pairie, auxquels parvenaient des écrivains qui n'avaient ni son talent ni sa popularité.

La politique cependant eut aussi sa part dans cette réputation si pure. L'opposition libérale avait adopté Casimir Delavig-ne, devenu son poète de prédilection: Lamartine et Victor Hug"0 appartenaient alors à la légitimité. Les Messéniennes avaient fait tressaillir toutes les âmes au lendemain de Waterloo : les Vêpres Siciliennes enlevaient la jeunesse des écoles, accompagnant l'auteur de ses bravos depuis le théâtre de rOdéon jusqu'à sa demeure, rue d'Hauteville. Enfin, le succès éclatant de l'Ecole des Vieillards avec Talma et Mlle Mars lui ouvrait les portes de l'Académie française, et plaçait sur sa tête la triple couronne de la poésie lyrique, tragique et comique.

Depuis, l'opinion s'est singulièrement refroidie et même glacée, à son égard. On a fait le silence et la nuit autour de cette glpire bourgeoise, qui paraissait bien terne et bien timide avec ses qualités moyennes de finesse, d'élégance, de réserve et de discrétion, à côté des flamboiements, des hyperboles et du vacarme de la nouvelle école, surtout quand celle-ci aura pour elle le grand chœur de la démocratie. Le théâtre, ce champ de victoire pour Casimir Delavigne, ne se rouvrira pour lui qu'à de rares intervalles. L'indifl^érence et l'oubli semblent avoir remplacé les ivresses passées chez ceux-ln mêmes qui ont dû au poète tant de splendides et lucratives soirées. Nulle part, du

reste, les caprices du goût et de la mode ne sont plus sujets à varier. Nous avons vu ce qu'est devenu pour nous, sur la scène, ÏAîitony d'Alexandre Dumas, ce terrible drame qui mettait en feu le parterre et les loges. Qui sait ce que sera pour le public, dans uh demi-siècle, VHernani de Victor Hugo? Qu'importe, après tout! L'œuvre n'en gardera pas moins toujours sa valeur intrinsèque au point de vue littéraire : vivante expression de l'art, des idées et des goûts contemporains. C'est à l'historien, au critique, de reviser, à distance les arrêts de l'opinion publique et de la postérité ; à lui de faire la part des engouements, des ingratitudes, et de rendre, selon sa conscience et sa raison, à chacun la place et la part qui lui sont dues. Tel est l'esprit dans lequel nous aborderons l'étude du théâtre comique chez Casimir Delavigne. A-t-il, comme Picard, ce don précieux du vis comiea qui enfante le rire et la gaieté? comme son camarade Scribe, le talent des imbroglios cousus et démêlés avec une merveilleuse dextérité ? — Non, mais il a plus qu'eux leslyle et l'imagination poétiques. Joignez-y la finesse de l'observation, une douce malice assaisonnée d'élégance et de bon goût : les qualités d'un demi-Térence, ainsi que Térence lui-même était un demi-Ménandre. L'esprit est la faculté qui domine en lui, avec une pointe de sensibilité féminine et d'ironie moqueuse qui effleure en riant. Poète racinien par la délicatesse, la forme gracieuse et correcte, le tempérament tendre et impressionnable, Casimir Delavigne se rattache aussi à Delille, dont il a chanté et déploré la mort en vers pompeux, qui nous surprennent aujourd'hui :

L'astre éclatant du jour a fini sa carrière.

Au théâtre, la comédie nest pas sa véritable vocation. Le drame historique dans les tons moyens, alUant Racine à Shakespeare, poussant au delà de Ducis, et restant en deçà de Victor Hugro, par une sorte de compromis constitutionnel entre la raison et la fantaisie, tel est le grenre où excellera surtout Casimir Delavig^e. Les Enfants ff Edouard et Louis XI en seront la plus complète et la plus heureuse expression. Les Vêpres Siciliennes^ malgré leur immense succès, qui tint en partie aux circonstances, était moins une œuvre de libéralisme littéraire que politique. EUles n'ajoutaient rien au Pinio de Lemercier, ni aux Templiers de Raynouard. 11 fallut le coup hardi d'Alexandre Dumas dans Henri III et sa Cour^ ses enluminures et ses feux de Bengale jetés sur l'histoire avec toute la défroque traditionnelle de l'époque, pour éveiller ce goût de la couleur locale, du brio dramatique, qui va devenir un des traits principaux de notre théâtre contemporain. Même dans la voie des réformes, Casimir Delaxigne reste toujours un libéral modéré.

Pour l'invention et la conception dramatiques, qu'on lui a parfois contestées, il y arrive par la réflexion, la combinaison ingénieuse et le don d'assimilation : mais il est sur ce point fort au-dessous de Scribe et d'Alexandre Dumas. I) reprend l'avantage dans la mise en œuvre, par la finesse des détails, la délicatesse de l'expression. Tandis que ses deux confrères brûlent les planches, comme on dit, par la vivacité et la rapidité de l'action, il demeure écrivain de cabinet avant tout, limant, polissant son ouvrage, et prenant son temps. Scribe saisit l'occasion au vol. Delavigne la laisse passer, et arrive trop tai*d avec sa Prin-

cesse Aurélie, pièce de circonstance qui aurait réussi sans doute six mois plus tôt. Il fut plus heureux avec les Comédiens,

Les Comédiens^ sont le premier essai de Casimir Delavig-ne dans le genre comique. Cette pièce d'à-propos est moins encore une comédie qu'une satire, une vengeance anodine et spirituelle de Tauteur contre le comité du Théâtre - Français qui avait refusé ses Vêpres Siciliennes^ si bien accueillies par le directeur et le parterre de TOdéon.

Composer sur un pareil sujet une œuvre en cinq actes et en vers, là où Molière s'était contenté d'écrire une bluette en prose comme 1^ Critique de V Ecole des Femmes et V Impromptu de Versailles^ pouvait sembler une entreprise tant soit peu téméraire, que le succès justifia. A vrai dire, trois actes auraient amplement suffi. Mais l'auteur a voulu montrer du premier coup qu'il était capable de remplir le cadre complet d'une comédie, aussi bien qu'il l'avait fait déjà pour la tragédie, et de soutenir l'attention publique jusqu'au bout, sans avoir pour appui les passions politiques, ni la peinture d'un caractère prononcé, ni les portraits du grand monde, ni les travers de la société contemporaine, cet élément capital de la comédie, mais uniquement les mœurs et les ridicules d'une compagnie spéciale, connue seulement des journalistes et des auteurs. Qu'on ajoute à ces causes d'infériorité l'absence d'un plan bien arrêté, l'inconsistance d'une action faiblement nouée

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