‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 120 sur 122 · I. Acte I, se. I · texte numérisé non relu

I. Acte I, se. I

g-er de celte grande coquette, Mme de Blainville, qu'elle ne peut soullrir, et de ce vilain Ghavigny qui s'est permis d'affliger sa femme si aimante et si dévouée. C'est elle qui se charge de la pénitence du mari. Elle le nargue à propos de cette bourse bleue, (puvre de Mme de l^lainville, qu'elle a vue traîner pendant des siècles, cinti ou six ans, changeant bien des fois de destinataire ; elle dit pis que pendre de cette couleur bleue, une couleur béte selon elle, et finit ])ar la jeter au feu. Toutes les taquineries spirituelles de la femme du monde pour mettre à l'épreuve la ])atience de Cliavigny, tous les mots incisifs et mordants dont elle s'amuse à le cribler sont autant de moyens de ramener le coupable à résipiscence. Elle l'agace, le provoque, s'exposant même aux périls d'une déclaration dont elle se moque, et fait rougir l'ingrat de son infidélité pour la seule femme qu'il aime réellement et dont il soit vraiment aimé.

Jamais la morale n'a été présentée sous une forme plus vive, plus aimable et plus piquante. A la fin, M. de Ghavigny s'avoue vaincu et reconnaît qu'un jeune curé fait souvent les meilleurs sermons.

Le Caprice^ si frêle qu'il soit dans sa structure, nous offre cependant encore l'ombre d'une action dramatique esquissée comme un pastel. Nous allons voir la pièce réduite à un simple bout de conversation dans // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Nulle j)art Musset n'a montré d'une façon plus éclatante cotte toute-jjuissance de l'esprit h faire de rien ([uel(|ue chose.

Un quart d'heure de désœuvrement entre deux personnages imaginaires, deux gens du monde qui s'ennuient, le comte et la marquise, dont il ne nous dit pas même les noms; un entretien à bâtons rom- ])us sur toute espèce de matières frivoles ou sérieuses; les imy)aliences et les boutades d'un amant qui n'ose avouer sa passion par la crainte du ridicule; la malice d'une femme qui feint d'ignorer ce qu'elle a entrevu et deviné depuis longtemps, mais qui se fait un jeu des hésitations et des timidités du soupirant trop lent à se déclarer ; la conversation coupée à certains moments par un bruit du dehors qui laisse ï>révoir une visite, puis reprise bientôt sur un nouveau sujet ; une porte entre-bAillée qui finit par n'être ni ouverte ni fermée, une déclaration tardive et un mariage, tels sont les éléments de cette bluette qui ne semblait pas avoir assez de consistance pour se tenir debout sur le théâtre, et qui n'en sortit pas moins victorieuse comme avait fait le Caprice,

Au fond, c'est un nouvel exemjjlaire du Legs de Marivaux, du dialogue entre le marquis et la comtesse, mais avec des coups d'ailes et des élans poéti- (|ues d'un autre ordre et d'une autre époque. Ce vieux chai)itre de l'amour si rebattu va se trouver rajeuni par les ironies mûmes dont la marquise se plaît à cribler son adorateur.

Le comte, tout homme du monde qu'il est, en dépit des co(ï nettes et d(îs sceptiques, n'en garde pas moins, avec l'auteur, sa foi dans l'amour, la dernière, la seule religion (lue Musset ait conservée jusqu'au bout.

Si rainour est une comédie, cette comédie vieille comme le monde, siTtléc ou non, est :iu bout du compte ce qu'on a trouvé

encore de moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur. — Et je me trompe en disant qu'elle est vieille : est-ce être vieux que d*ôtre immortel?

— Monsieur, voilà de la poésie.... Monsieur, voilà de 1 éloquence,

reprend ironiquement la marquise.

Elle a raison, et c'est là précisément qu'est l'originalité de Musset. 11 sait être éloquent et poète, sans tomber dans la déclamation et dans le pathos amphigourique. Sa théorie de l'amour, jetée en passant sous forme de digression, a tout l'air d'un dithyrambe :

Je veux dire ceci : que Tamour est essentiellement jeune, et que les façons de l'exprimer sont et demeurent éternellement vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du cœur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres; c'est le caquet de l'antichambre d'un roi ; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, vive l'amour I

Le comte devient lyrique, platonicien, sans y songer, au milieu de tous ces badinages. Et puisqu'il faut en venir à une conclusion, et qu'on n'a pas inventé, <le])uis six mille ans, une nouvelle manière d'aimer, il arrive, lui aussi, fatalement à cette déclaration vieille comme les rues et béte comme une oie : « Marquise, je vous aime. » Le mot est lâché, sans qu'il soit besoin pourtant de l'arracher de vive fonre, ainsi que dans la scène du Legs chez Marivaux. En femme habile et spirituelle, la marquise se garde bien de conjuguer le même verbe, et se contente de faire comprendre qu'elle accepte la main du comte, en parlant du chaton de sa bague dont il faudra

changer les fleurons. En même lemj>s, elle rapfKîlle le titre de la pièce par une dernière exclamation :

Mais fermez donc cette malheureuse porte ! cette chambre no sera plus habitable.

Nous avons ici le plus délicat échantillon de cet art merveilleux de Musset à embellir et à ciseler des riens. On peut dire de lui qu'il est le Benvenuto Gellini du Proverbe, faisant de la moindre saynette un bijou précieux. Sans exagérer la valeur de ces gracieuses fantaisies, sans méconnaître ce qui leur manque au point de vue de l'agencement et de la structure dramatique, il faut avouer qu'elles se détachent avec un singulier éclat sur le fond commun et souvent banal de notre théâtre contemporcdn. Aussi avons-nous cru devoii' terminer par ce brillant feu d'artifice ])oétique et littéraire l'histoire de la comédie dans la première moitié du xix® siècle. Malgré leur représentation tardive, nous les avons rattachées au grand mouvement romantique de 1830 d'où elles sont sorties : elles en ont la libre allure, le mépris des règles établies, de la vulgarité, du convenu, l'aspiration vers Tidéal, et même parfois vers le chimérique. Par un privilège spécial, ces œuvres, qui osaient h peine alfronter la scène au début, ont survécu, et restent plus solides et plus «lurables que la plupart des pièces de Tancien répertoire, les plus applaudies, oubliées aujourd'hui. A quoi tient cette supériorité? Au charme du style, h ce cachet divin dont le génie sait revêtir sos créations.

Un<^ autre période va s'ouvrir avec la seconde moitié du siècle : des nonjs et des talents nouveaux

ALFRED DE MUSSET. 35t

s'emparent de la faveur publique : Emile Augier, Labiche, Alexandre Dumas fils, Octave Feuillet, Sardou, et bien d'autres encore. Qu'importe! Musset n'aura rien à craindre de cette concurrence et continuera de marcher à la tète des jeunes, sûr de son immortalité.

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