Acte III, se. IV
Nous avons signalé déjà avec quelle finesse, quelle dextérité de main Alfred de Musset excelle à lisser la trame lég-ére et délicate d'une action ou d'un dialogue soutenu par le seul pouvoir de la grâce et de Tesprit. Cet art ingénieux lui a inspiré deux bluettes charmantes qui ont pour titre : 1^ Un caprice; 2® Il faut quune po7'te soit ouverte ou fermée.
Un caprice I Qu'y a-t-il au monde de plus éphémèie, de plus volatil, de plus exposé à s'échapper en vapeur ou en fumée? C'est précisément à cette chose irïsaisissable qur Musset va donner un corps aérien, diaphane, tenant à la fois de la fantaisie et de la réalité. Composée en 18^37 et représentée dix ans plus tard, cette jolie pièce ouvrit à ses sœurs la j>orte du Théîitre-Franrais. Elle arrivait de Saint-Pétersbourg, où elle avait été fêtée, afiplaudie, et, comme le Champagne (iliquot, semblait avoir gagné à ce voyage de Russie. Le public français finit par s'apercevoir qu'il avait là une source de jouissance dont il s'était privé jusqu'alors.
Qu'est-ce donc qu'i/n caprice'l un rien, un nuage qui passe sur l'azur du ciel conjugal pour s'évanouir bi(întot. Qu*exprime-t-il ? L'état psychologique d'un jeune ménage où la lune de miel commence à pâlir et à décliner. (Jn n'en est pas encore aux orages, mais la froideur et lerniui viennent d'entrer dans la maison. La jeune femme, tendre et dévouée de tout cœur à son mari qu'elle adore, soull're intvi'ieurement de se voir négligée depuis qu(.'l(|ue temps, devient rêveuse, mélancolique, et sent |iercei' en elle les premières
pointes de la jalousie et du dépit. Le mari, de son côté, tout en aimant encore sa femme, las du tète-à-tète perpétuel, s'en va chercher ailleurs, par désœuvrement, des distractions et des conquêtes. M. de Ghavig'ny est un de ces brillants officiers peints volontiers par Musset, bien ditférents de ceux de Scribe : demi-dandys, plus mondains que militaires, plus voisins du Jockey-Club ([ue de la caserne, ayant de bonne heure quitté le régiment pour se faire des loisirs, dont ils sont souvent embarrassés et dont le diable j)rend sa part. C'est ainsi que le mari volage s'est é])ris d'une certaine Mme de Blainville, une (*0(| nette à la mode sans grande valeur, et oublie le trésor qu'il laisse à la maison.
Tout cela est bien simple, bien banal, nous dirions l)resque bien bourgeois ])ar le fond, sans doute : mais le charme est dans la forme exquise et spirituelle dont Fauteur a su revêtir ce mince cavenas. Mathilde, pour occuper ses heures de solitude, a tissé une bourse de soie rouge destinée à Tingrat : aimable surprise et doux reproche de ses longues absences. Cette petite bourse devient la confidente de ses secrets. Elle l'apostrophe comme Monime s'adressant à son bandeau, sur un ton bien différent, il est vrai :
Et toi, fatal tissu, malheureux, diadème Instrument et témoin de toutes mes douleurs, Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs !
Avec une joie enfantine, elle songe à l'effet que j)roduira son cadeau :
Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire une dernière toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là? Pas mal. —Comment serez-vous reçue, maintenant? Direz-vous
tout le plaisir qu'on a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne? On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que dans tous vos atours. Aurez-vous un bonsoir pour votre peine? Pauvre petite I tu ne vaux pas grand'chose : on ne te vendrait pas deux louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi * ?
Le y)ire érucil à craindre ici était de retomber dans les l'adeui's de Florian et de Berquin, dans les attendrissements niais des Contes moraux, Musset, à force d esprit et d'habileté, s'est préservé de ce défaut. Par une sorte de fatalité, au moment mémo où Mathilde, avec une innocente gauchorie, annonce à son mari qu'elle lui réserve une surprise et lui demande s'il aimerait une bourse de soie rouge à filets noirs, Ghavigny vient de recevoir une bourse en soie bleue. De ([ui ? Il refuse de le dire. Cette bourse mystérieuse va devenir la pierre d'achoppement entre les époux. Pour la ])remière fois, Mathilde pleure, se fâche, supplie qu'on lui dise la vérité. Chavigny résiste et revendique ses droits à l'indépendahce. Ces deux grands enfants vont ainsi gaspiller et compi'oniettre leur bonheur pour une bagatelle, quand survient une bonne fée, leur voisine et leur amie, Mme de Lérv.
('e r(Me de Mme de Léry est un des plus sympathi(|ues et dos plus charmants que nous connaissions au théâtre. Tùti; folle, éva[)orée en apparence, rieuse, mo(]ueuse, au fond très ferme de sens et de cœur, elle emploie tout ce qu'elle a de malice et d'adresse à l'éparer les fautes ou les sottises de ses amis. Api'és avoir plaisanté Mathilde sur ses désespoirs, elle la console, la réconforte, et se promet de la ven-