Acte V, se. X
pas du public un grand travail d'imagination. Dans Bertrand et Raton, il s'attaquait à Témeute, ce fléau des premières années qui suivirent 1830, aux instigateurs des troubles, aux constructeurs de barricades, aux entrepreneurs et aux dupes des révolutions. Dans V Ambitieux , il visait une autre manie du temps, fruit naturel du régime parlementaire, la chasse aux portefeuilles, que la France allait connaître avec les Thiers, les Guizot, les de Broglie, les Mole, et dont la République elle-même n'est pas exempte, l'art de renverser les ministères s'étant perfectionné et étant devenu le premier article de foi politique pour certaines gens.
Scribe avait emprunté le sujet de sa pièce à l'histoire d'Angleterre, en se reportant à une époque qui oll'rait plus d'une analogie avec le gouvernement de Juillet succédant aux Bourbons comme la maison d'Orange, puis de Hanovre, avait succédé aux Stuarts.
La soif ou le regret du pouvoir perdu est une maladie chronique dont n'arrivent pas aisément à se défaire les ministres mis en disponibilité. D'illustres exemples l'attestent en France, de même qu a l'étranger, si Ion en juge par les retours agressifs des gens qui ont reçu leur congé et ne peuvent se résigner à Taccepter. Sous ce rapport, la comédie de Scribe aurait encore aujourd'hui son à-propos et son mérite d actualité.
Néanmoins, le sens et l'exactitude historiques ne sont pas précisément chez lui des qualités dominantes* Bien qu'il ait fait de bonnes études à Sainte-Barbe, il ne se flatte pas d'être un grand clerc, ni très scrupuleux à cet égard. Il use de l'histoire comme d'un roman, sans chercher à l'approfondir, y mêlant même
parfois des anachronismes et des inadvertances dont il semble peu se soucier dans ses pièces, et même dans son discours de réception h l'Académie.
L'Ambitieux tel que la fait la société moderne, cet accapareur d'honneurs et de pouvoir, cet affamé de gloire et de popularité, était un type nouveau à mettre sur la scène, un sujet d'étude et d'observation dig-ne d'exercer le talent d'un peintre de mœurs, de caractères et de portraits. Mais, disons-le aussi, l'ambition, à moins d'être frivole et ridicule, associée au talent et parfois au ^énie, est une passion plus tragique encore que comique. Corneille, avec son verre grossissant, en la plaçant dans le cœur d'Auguste et de Gléopâtre, lui a donné des proportions grandioses et quelquefois sublimes ; il nous l'a montrée avec ses horreurs, ses remords, ses dégoûts et ses faiblesses, dans les admirables scènes de Rodogune et de Cinna, Scribe l'a vue d'un autre œil, par ses petits côtés. Le véritable Robert Walpole, l'habile et patient ministre qui, d'accord avec Fleury, sut maintenir durant près d'un quart de siècle la paix de l'Europe et imposer au roi comme à la nation frémissante le joug de sa modération, apparaît singulièrement amoindri et rapetissé dans la comédie. Cet ambitieux dégoûté du portefeuille et ne pouvant s'en séparer, ni surtout le voir passer aux mains d'un autre, a moins encore la passion de son œuvre qu'une étroite et mesquine jalousie contre ses successeurs, quels qu'ils soient.
; Ce rôle de Walpole n'est en somme ni plaisant ni touchant, et ne provoque ni le rire ni la sympathie. (Jue n'a-t-il au moins la maligne indifférence, le scepticisme moqueur et les pointes acérées d'un Bertrand de Rantzau ? A quoi bon avoir été toute sa vie un
fin politique pour venir étaler ainsi, devant des novices et des apprentis, les misères de son ambition ? Froidement accueillie par le public dont elle trompait l'attente, la pièce ne réussit pas mieux à la lecture quVi la représentation, et fournit aux envieux et aux ennemis de l'auteur l'occasion de lui contester encore une fois l'accès de la haute comédie. Scribe leur répondit bientôt par une nouvelle attaque plus vive et plus hardie à l'adresse du temps présent, en donnant la Camaraderie,
L'empire des coteries, joint au charlatanisme de la réclame, était devenu un des moyens d'action les plus redoutables et les plus accrédités alors. Le Cénacle^ce foyer de l'Ecole romantique où s'allumaient tant d'ambitions et de talents sous la chaude inspiration du maître, semblait à l'origine une société d'admiration mutuelle faite pour dominer et diriger l'opinion. La naïveté s'y mêlait aux ardeurs de la jeunesse et aux calculs de l'amour-propre. Théophile Gautier, qui fut un des coryphées de la sainte cabale et qui en devint plus tard le peintre et l'historien, nous a raconté, dans ses Jeune France^ les mystères de cette franc-maçonnerie artistique et httéraire, les admirations et les enthousiasmes pour des œuvres et des personnages maintenant oubliés * ; les conjurations farouches et les anathèmes lancés contre les Philistins ou bourgeois.
Scribe, Tauteur choyé et chéri de la bourgeoisie,
I Petrus Borel, Philothée 0' Neddy, et autres astres disparus*
trouvait peu de sympathie près de la nouvelle École qu'il agaçait et irritait par sa vogue obstinée, ses succès faciles et son accaparement de tous les théâtres à la fois. Si peu soucieux qu'il fût des atteintes de la critique, dont les bravos du public et la recette du soir le consolaient, il n'était pas fâché non plus de montrer qu'il avait bec et ongles pour se défendre et renvoyer aux autres les traits malins qu'on lui lançait. L'important était de mettre les rieurs de son côté : il y réussit au delà de son attente. La Camaraderie^ ou la Courte Echelle^ représentée le 19 janvier 183Ô, faillit renouveler dans le monde des Lettres les tempêtes de la Guerre des calicots.
Entre toutes les comédies de Scribe, celle-ci est une -T des plus vives, des plus gaies et des plus lestement
tournées, malgré les complications qui menacent de rompre à chaque instant les fils d'une intrigue bientôt renouée. L'auteur s'amuse à embrouiller l'écheveau dramatique pour le débrouiller de nouveau avec une prodigieuse dextérité. A chaque instant, tout semble perdu par la maladresse des hommes, et tout est sauvé -^ par une fine main de femme ou par la complicité du hasard, un allié sur lequel l'auteur a toujours beaucoup compté. Nulle part il n'a dépensé plus d'esprit : la pièce est un feu roulant d'épigrammes tombant comme une grele sur les choses du temps, sur le journalisme, sur la littérature, sur la Chambre des pairs et des députés, sur les ministres, sur les politiciens, sur les faiseurs, vivant d'intrigues ou de charlatanisme. Scribe s'en est donné à cœur joie, sans trop s'inquiéter des ennemis qu'il rencontrait sur son chemin.
La scène s'ouvre chez M. de Montlucar, un grand
seigneur du faubourg Saint-Germain, qui s'est fait Romme de lettres et penseur comme on devient franc-maçon, pour s'assurer des amis et des compères, se voir prôné dans les journaux et doté du brevet de génie, qu'on s'accorde mutuellement. Ses plus fervents admirateurs avouent bien qu'ils ne l'ont jamais lu ni compris. Mais M. de Montlucar a choisi une spécialité nouvelle alors, l'écofteffîtc-politique, où il est permis de divaguer, et qui doit le conduire h l'Académie des sciences morales. Ses amis assurent que Montesquieu lui-même, pour la sublimité et la profondeur, est auprès de lui un garçon de bureau. M. de Montlucar accepte l'éloge, tout en le trouvant un peu outré. Du reste, payant de la même monnaie les camarades, il ne parle d'eux qu'avec un point d'exclamation : de son ami Dutillet le libraire, le génie de la librairie ; de son ami Desrousseaux le peintre, le génie du paysage. Zoé, sa femme, une (\ne langue qui a son franc parler, s'étonne de voir que tous les amis de son mari sont des génies.
Oui, madame, repreud Montlucar : on n'a plus que de cela maintenant,... tous génies....
Zoé. — C'est fâcheux I car si on avait un peu d'esprit, cela ne ferait pas de mal.
M. DE Montlucar. — Eh l madame, est-ce qu'on a le temps? C'était bon autrefois,. ..dans un siècle de niaiseries et defutilités,... au temps de Voltaire ou de Marivaux : mais ce n'est pas dans un -siècle aussi grave et aussi occupé que le nôtre... qu'on irait s'amuser à faire de l'esprit.... C'est bon pour les sots.... Mais nous autres M...
Outre ses ambitions littéraires, M. de Montlucar nourrit encore des espérances politiques, et aspire