Acte I, se. I
secrètement à la députation. Ses opinions légitimistes lui interdisent certaines démarches ostensibles auprès des amis du ministère ; mais il consentirait à se laisser porter malgré lui, et demande qu'on lui fasse violence pour être obligé de céder. Ce double jeu qui vous permet d'être à la fois candidat de l'opposition et du gouvernement est un détail de mœurs politiques qui a son prix, et que Scribe a finement relevé.
Auprès du grand seigneur ambitieux, gardant toujours au fond ses préjugés et ses prétentions aristocratiques, tout en s'alliant à la bourgeoisie, nous A ' trouvons le docteur Bernardet, le génie de la médecine, dit Montlucar, qui se garde bien néanmoins de se faire soigner par lui, selon la maligne observation de Zoé. Mme de Miremont, i)lus confiante sans doute en la science du docteur, lui abandonne la santé de son mari. Il est vrai que Bernardet est un homme précieux, un agent dévoué, habile organisateur de cabales, prêt à prendre tous les masques et à parler tous les langages; un de ces tripoteurs industrieux tels que le cor[)s médical en a possédé quelquefois, songeant à ses propres alfaires en ayant l'air de travailler pour les amis, poursuivant deux lièvres à la fois : une chaire à la Faculté de médecine qu'il finira par attraper, et la main d'une riche héritière qui lui échap[)e.
C'est lui le factotum universel, l'ami de la maison Chevet, un établissement si utile d'où sortent toutes les bonnes maladies ; lui qui se charge d'ordonner le splendide déjeuner oll'ert par le poète Oscar Rigaut à la Société de la Courte Echelle, Comme le nomenclateur antique, il prend soin de nous présenter les
convives à leur arrivée. D abord Dutillet, le grand éditeur, le libraire républicain alliant la politique au commerce, et conduisant ses amis à Timmortalité, en leur montrant le chemin : « Inventeur des papiers satinés, des marges de 8 pouces et des affiches de 15 pieds carres. » Puis Desrousseaux, le grand peintre, Yinventeur du paysage romantique. « Génie créateur, il ne s'est point abaissé comme les autres à imiter la nature : il en a inventé une qui n'existait pas, et que vous ne retrouverez nulle part. » Puis Saint-Estéve, le grand poète ! le grand romancier! « qui s'est placé dans la littérature comme l'obélisque avec sa masse écrasante et ses hiéroglyphes ».
Un autre personnage considérable dont la présence eut ajouté un nouveau lustre au festin, M. le comte de ^Miremont, pair de France, empêché parles devoirs de sa charge qui l'appellent à la Chambre haute, et surtout par les conseils de sa femme qui tient à l'écarter, vient présenter ses excuses. Le vieux sénateur de 1804, devenu pair de France sous la Restauration aussi bien que sous la Monarchie de Juillet, est un de ces comparses politiques que les divers régimes se tiansmettent avec le mobilier des ministères, et que leur stabilité silencieuse préserve du choc des révolutions. Quand l'orage gronde à la Chambre contre les ministres, quand une discussion épineuse se prépare, une indisposition subite vient fort à propos le retenir au lit et lui éviter l'embarras d'un vote compromettant. Grâce à cette sage réserve, il a vu les honneurs et les places s'accumuler sur sa tète : il en compte huit pour le moment. Aussi la seule nouvelle de sa maladie éveille- t-elle les ambitions des compétiteurs affamés et vaut-elle au ministère une majorité de
trente-cinq voix. L'innocent et placide époux de Césarine, tenant le milieu entre le \ieil Argan et le Georg-e Dandin de Molière, est un insti-ument docile aux mains de sa femme, dont il suit toutes les volontés, en ci'oyant se décider lui-même. Il n'en sera pas moinssans le savoir, le véritable auteur du dénouement.
A défaut du comte de Miremont. M. de Montlucar apporte son précieux concours à cette phalange dont Bernardet vante la merveilleuse puissance :
Seul, pour sVlever on ne peut rien ; mais montés sur les épaules les uns des autres, le dernier, si petit qu*il soit, est un grand homme.
OscAK. — I! y a m^'-me avantage à être le dernier.... Cest celui qui arrive '.
Et celui-là sera précisément cet Oscar Rigraut, un bon garçon, pas fort, de l'aveu de tous, ancien cancre au lycée Charlemagne, qui, sans étude et sans talent, se trouve en passe de devenir un personnage, ayant pris rang à la tête de la jeune phalange. Fils d'un riche marchand de bois de Villeneuve-sur- Yonne, il dépense gaiement les rentes paternelles en festins, en parties de plaisir, pour se conquérir des amis et des titres à la ronsidération. Mauvais avocat, dégoûté du barreau, il s'est fait poète de circonstance, donnant dans le genre lugubre : il vient de publier un recueil intitulé ie Catafalque, qui contraste avec sa mine de gros ganjon réjoui. Membre de deux sociétés littéraires, officier de la garde nationale et maître des requêtes, désigné pour la croix de la Légion d'honneur, grâce à l'appui de sa cousine, la toute-puissante Césarine devenue comtesse de Miremont, il voit son éloge