Acte V, se. XI
diens^ le reçut avec transport; TAcadémie française, malg-ré Topposition de la droite dynastique, ouvrit ses portes au poète libéral. Lamartine lui adressait de Saint-Point une harmonieuse épître, où il le proclamait l'héritier de Térence :
Grâce aux vers enchanteurs que tout Paris répète, Ton nom a retenti jusque dans ma retraite; Et le soir, pour charmer les ennuis des hivers, Autour de mon foyer nous relisons ces vers Où brille en se jouant ta muse familière.
Qu'eût enviés Térence et qu'eût signés Molière.
Alexandre Dumas, dans ses Mémoires^ célèbre cette représentation comme un événement mémorable : « Semblable à Richelieu dans sa litière, Casimir Delavigne rentrait au Théâtre-Français, non plus par la porte, mais par la brèche. »
Pour comble de bonheur, les deux étoiles de notre première scène dramatique, Talma et Mlle Mars, briguèrent l'honneur de figurer dans cette pièce et d'y faire admirer leur talent. Après l'accueil enthousiaste du comité, Talma, saisissant l'auteur à la sortie, lui avait dit : « Monsieur Delavigne, c'est moi qui jouerai Danville ; car Danville c'est moi. » Talma, en effet, courtisait alors une fort belle femme beaucoup plus jeune que lui, dont il était follement épris ef jaloux. Orosmane allait endosser l'habit bourgeois, sans croire qu'il dérogeât dans la circonstance. Nouvel attrait pour le public. La paix de la Comédie- Française seule en souffrit un peu. Le caprice de Talma provoqua une de ces crises dont la petite répubhque n'est pas exempte encore aujourd'hui, dans ce monde où l'on se dispute parfois les rôles comme ailleurs les portefeuilles. Damas, qui avait le privilège
CASIMIR DELAYIGNE. Il
des premiers rôles amoureux, donna sa démission. Mais ce ne fut là qu'un nuage dans un ciel serein.
Le jeu de Talma fut, dit-on, une surprise et un ravissement nouveau pour ses nombreux admirateurs. L'auteur put, lui aussi, savourer largement sa gloire et ressentir des ivresses qu'on lui a fait payer chèroment plus tard. C'est l'heure du Cid pour Corneille, à' Andromaque pour Racine : une de ces heures qu'un écrivain a connues une fois dans sa vie, et qu'il ne retrouve plus, même avec d'autres succès.
Cette pièce de VÉcole des Vieillards continue et complète la série d'études psychologiques et morales dont le théâtre nous fournit l'exemple sous les titres variés de VEcole des Maris^ de r Ecole des Femmes dans Molière, de r École des Mères dans La Chaussée, de r Ecole des Pères dans Etienne. Aristote nous a tracé dans sa Rhétorique un portrait de la vieillesse peu séduisant et peu flatteur*. Horace l'a reproduit dans son Art poétique^ en rappelant le triste cortège des infirmités et des misères qui raccompagnent. Régnier et Boileau n'ont fait que le répéter sans l'embellir. Heureusement Cicéron, pour nous console^, a écrit le De senectute^ et Victor Hugo l'Art d'être grand-père. Mais enfin les vieillards de comédie étaient voués à une risée traditionnelle, surtout les vieillards amoureux comme Harpagon, Arnolphe et Bartholo. Le mari ou le tuteur trompé se voit sacrifié d'avance à la gaieté du parterre. Or, grâce à Casimir Del a vigne, la tradition va se trouver ici complètement changée. C'est ce qui fait l'originalité du rôle de Banville.
Un vieillard amoureux et jaloux, un mari sinon