‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 7 sur 122 · Liv. II, chap. xiii · texte numérisé non relu

Liv. II, chap. xiii

trompé, au moins en passe de Têtre, dont on ne rit plus : chose nouvelle au théâtre î On fait mieux : on se range de son côté contre le séducteur, on l'estime, on rcdme, on partage ses indignations, ses colères et ses douleurs d'honnête homme blessé dans ses plus chères afTections; on applaudit à la sanglante apostrophe, au superbe défi dont il écrase le noble larron de son honneur et de son bonheur, en l'appelant sur le terrain. On se passionne pour ce vieillard qui a gardé toute la chaleur d'âme, toute la verdeur de la jeunesse, avec des neiges sur la tête et le feu au cœur, sorte de volcan intérieur éclatant tout à coup. On comprend que Talma ait été superbe dans ce rôle qui touche parfois au sublime de la comédie.

Gomment s'est opérée chez lui cette métamorphose du vieillard amoureux et du m6u*i trompé en héros sympathique et intéressant? De la façon la plus naturelle et la plus simple. Il s'est bien gardé de faire de son Banville un barbon galantin, cherchant à singer la jeunesse comme le Lormeuil de V Ecole des Pères dans Etienne : il lui a laissé l'esprit de son âge, rappelant un peu les oncles indulgents de Térence, mêlant à la bonhomie un fond de tendresse, de tolérance généreuse, qui associe dans l'affection conjugale le père et l'amant, sans que l'un fasse trop tort à l'autre. Banville en use avec Hortense ainsi qu'Ariste avec Léonordans V École des Maris, Il pardonne volontiers à sa femme ses caprices, ses distractions, ses fantaisies coûteuses en toilettes, en ameublements, en réceptions, et ne commence h s'inquiéter et à se fâcher que le jour où il croit son amour et son honneur en péril.

On a reproché à Casimir Belavigne d'avoir assombri,

dramatisé, cet aimable personnage d'Ariste en le l'éduisant au rôle de Sganarelle. Cette critique est-elle justifiée? Non. Banville n'est pas un de ces vieillards défiantsqui soupçonnent volontiers le mal parce qu'ils ont été souvent trompés, si l'on en croit Arislole. Au contraire, il s'efforce plutôt de tout voir en rose. Les réflexions sceptiques de son ami JSonnard sur les i)ivtendues félicités du mariage ; les doléances chagrines de son vieux serviteur Valenlin, un ancien matelot du Havre transformé en valet de pied, et usant ses jambes au service de Madame, qui le fait coui*ird'un bout de Paris à l'autre pour sa vaste correspondance; les dépenses folles d'Horlense, 50001) fi'ancs engloutis en deux mois pour l'achat d'un cari'osse, d'un mobilier, et pour les dîners donnés en l'absence du mari, n'ont pu détruire l'optimisme d'un homme décidé à se croire heureux.

Cependant le doute finit par entrer chez lui : certains indices lui ont donné h penser. Ce nom du jeune duc d'Elmar, l'opulent propriétaire de riiôtel, sans cesse invoqué et cité comme un modèle de bon goût, comme un ami et un protecteur tout-puissant, sur lequel on compte auprès du ministre son oncle pour obtenir une recette générale, l'inquiète et l'agace. Au milieu des angoisses qui déchirent son cœur, Danville garde, sinon le sang-froid, au moins le sentiment de sa position, la conscience de son infériorité en face d'un rival qui a pour lui le prestige de la jeunesse, de l'élégance et d'un nom éclatant. L'Arnolphe de Molière, en se voyant aux prises avec un blondin tel qu'Horace, peint sous les couleurs les plus noires et raille ces muguets, ces damoiseaux aux grands cheveux et aux belles dents, pour en dégoûter Agnès :

il lui montre en même temps les grifTes de Satan et les chaudières bouillantes destinées aux femmes infidèles. Banville emploie de tout autres moyens pour regagner et fléchir Hortense. C'est par la franchise, la sincérité attendrissante de ses aveux, le spectacle de ses souflrances, qu'il essaye de ressaisir cette âme de jeune femme, portant en elle toute la joie ou le désespoir de sa vie. Nous ne connaissons guère de scène plus touchante et plus vraie. Loin de chercher à rabaisser son rival, Banville lui laisse tous ses avantages. Quand Hortense lui demande pourquoi, si indulgent pour son ami Bonnard, il se montre si sévère pour le duc :

DAN VILLE

Ah ! c'est bien différent. L'un a mon âge, et l'autre....

HOUTKNSE.

Eh bien, donc, achevez!

DANVILLE

Eh bien, il a le vôtre !

Jeune, on sent qu'on doit plaire, on est sûr du succès ; Mais vieux, mais amoureux au déclin de la vie, Possesseur d'un trésor que chacun nous envie, On en devient avare, on le garde des yeux.

Je me maudis, j'ai tort ; c'est faiblesse ou délire, C/est ce qu'il vous plaira; je souffre et je désire, Non pas que votre amour, mais que votre amitié. Qui connaît mon supplice, en ait quelque pitié *.

Cette scène si belle, si difficile et si bien conduite, a été reprise par Victor Hugo dans Hernani^ avec cette

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