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A. GERMOND DE LA VIGNE

PRÉFACE

Il serait exagéré de dire que Lope de Rueda ait été le premier qui écrivit en Espagne pour le théâtre. Il fut le premier dont les œuvres eurent ce genre tout particulier, populaire et familier, qui caractérisa et rendit célèbre le théâtre espagnol.

Avant Lope, et aussi loin que remonte l'intéressant Catalogue historique de Moratin1, les lettrés espagnols s'inspiraient de la lecture des Latins, copiaient Plaute et Térence. Le marquis de Villena faisait représenter, en 14 14, pour le roi Fernando d'Aragon, une Comedia alegórica où étaient personnifiées, à la mode antique, la Justice, la Vérité, la Paix et la Miséricorde. Rodrigo de Cota écrivait le premier acte de la Célestine; Fernando de Rojas y ajoutait, en 1492, les vingt actes, œuvre d'érudition inopportune et un peu pédantesque, qui obtint néanmoins une grande célébrité dans le monde éclairé. Villalobos, en i5i5, traduisait V Amphitryon. Torrès Naharro écrivait en même temps, en vers, dans une forme insipide, dans un genre diffus et affecté, des pièces sans action, sans esprit, dont le sujet était toujours emprunté aux pays étrangers ou à la Mythologie : la Serafina, la

1. Orígenes del teatro español, seguidos de una colección escogida de piezas dramáticas anteriores à Lope de Vega. Edition Baudry, i838, in-S°.

Trofea, la Soldadesca, la Tinelaria, la Jacinta, VAquilana. Une seule pièce plus simple, plus correcte, inspirée par de meilleurs modèles, a survécu jusqu'à notre temps, c'est la Himenea. Pérez de Oliva refit l'Amphitryon, donna, en beau style, du reste, des versions défigurées de V Electre de Sophocle, de YHécube triste d'Euripide. D'autres enfin transformèrent l'Ancien et le Nouveau Testament en Colloques et en Églogues, ou bien en mauvaises farces qtre l'Inquisition fit inscrire dans son Index.

Ce n'était pas là du théâtre. C'étaient des tentatives d'imitations banales, des pastiches sans caractère. Ce fut Lope de Rueda, le premier, qui créa le genre véritablement national.

L'idée fut bien à lui, il n'en emprunta le modèle à personne, de prendre sur le fait quelques traits de mœurs populaires, franchement comiques, d'y parler le langage familier, en prose vulgaire, au lieu de déclamer en vers souvent incorrects, en style ampoulé et prétentieux. Il enrôla à sa suite trois ou quatre camarades, qui se firent une profession de figurer ces scènes avec lui, devant un public espagnol convoqué à ce plaisir nouveau.

Il s'appelait Lope ou Lupus; il était originaire d'une petite aldea des bords du Guadalquivir, nommée Rueda. Homme du peuple, ouvrier batteur d'or, il habitait Sévi-Ile. Il n'a pas eu de biographes, et l'on ne dit pas à quelle époque de sa vie, lorsque sans maître et sans études, ne sachant ce qu'étaient Plaute, ni Térence, ni Sophocle, ni Euripide, n'obéissant qu'à sa fantaisie, il composa, en 1544, le premier Paso qu'il représenta.

C'est ainsi que naquit ingénieusement la véritable comédie espagnole, et que vinrent, à la suite du bon Lope, dans cette période d'enfance, Timoneda, auteur, comédien et directeur comme lui; Luis de Miranda, Juan de

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Malara, qu'on surnomma le Ménandre de la Bétique; Alonso de la Vega, auteur de la Tragedia Serafina; Alonso Cisneros, qui avait fait partie de la troupe de Lope; Gerónimo Bermudez, qui fit la Nise lastimosa et la Nise laureada, sur l'histoire lamentable d'Inès de Castro; Juan de la Cueva, qui donna la tragédie du Roi don Sanche, assassiné par Bellido Dolfos, et la tragédie des Sept Infants de Lara; puis Cervantès qui fit la Numance et les Captifs d'Alger; puis encore Lupercio Argensola, auteur de la Isabela, et Vaz de Velazco, qui écrivit, à la fin du xvie siècle, la comédie d'une autre Célestine, impure et sorcière, nommée la Lena.

« Alors, ainsi que le dit Cervantès, vint ce monstre de la nature l, qui s'empara de la monarchie comique, eut tous les comédiens pour vassaux, remplit le monde de ses comédies heureusement conçues, celui qui seul en a écrit deux fois plus que tous les autres réunis, le grand Lope de Vega. »

Ici commence une autre ère, l'ère glorieuse du théâtre espagnol, dans son essor absolu.

« En ce temps-là, dit encore Cervantès 2, au temps de Lope de Rueda et de ses émules, tout l'appareil d'un auteur de comédies pouvait tenir dans un sac. Il consistait en quatre tuniques blanches, garnies de bandes de cuir doré, quatre fausses barbes, quatre fausses chevelures et quatre houlettes plus ou moins. Le théâtre se composait de quatre bancs formant Un carré et de quatre ou six planches posées dessus, élevées à quatre palmes au-dessus du sol. La décoration du théâtre était formée par une vieille mante tendue par deux cordes à droite et à gauche,

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