G RIM ALDO
Tu l'es aujourd'hui, si tu ne l'étais alors.
VALLEJO
Comment le sais-tu, jeune oisillon ?
Comment? Que t'arriva-t-il à Benavente, un pays tout autant rempli de toi que de mauvaise graine?
VAL LE JO
Ah ! Je sais ce que c'est. C'est à vous, Seigneur Polo, qui êtes un homme de grande expérience en affaires d'honneur, que je vais raconter celle-ci. A pareilles puces je n'ai pas coutume de donner satisfaction. J'étais allé à Benavente, Seigneur, pour une partie de petite importance : il ne s'agissait de rien de plus que de tuer cinq laquais du comte, et je tiens à ce qu'il sache pourquoi. C'était parce qu'ils avaient dénoncé une pauvre petite femme qui était à mon intention chez mon père, à Medina del Campo.
POLO
Je connais parfaitement tout ce pays.
vallejo.
Après qu'on les eût enterrés, comme, pendant que je me cachais, j'étais dans une certaine gène, j'eus envie du manteau d'un clerc, et de quelques serviettes que j'avais vues dans la boutique d'un traiteur où j'allais manger. La justice me prit, et comme de de juste... C'est là ce dont ce petit vaurien veut parler. Mais aujourd'hui, suis-je à court de manger chez mon maître, pour recourir à de semblables moyens?
GRIMALDO.
Allons, leste, je suis pressé.
VAL LE JO
Seigneur Polo, desserrez-moi un peu ces jarretières.
POLO
Attendez un peu, Seigneur Grimaldo.
VALLEJO
Maintenant, serrez-moi un peu cette aiguillette du côté de l'épée.
POLO
Est-ce bien ainsi?
VALLEJO
Arrangez-moi, à cette heure, une amulette que vous allez trouver du côté du cœur.
POLO
Je n'en trouve pas.
VALLEJO
Quoi 1 Je ne porte pas une amulette?
POLO
Assurément, non.
J'aurai oublié chez moi, sous mon oreiller, ce que j'ai de plus précieux. Je ne puis me battre sans elle. Attends-moi ici, petit rat.
LOPE DE RUEDA
GRIMALDO.
Reviens ici, lache !
VALLE JO
Allons donc, imprudent que vous êtes, ne voyezvous pas que c'est un peu de répit que je vous donne, pendant que je vais chercher cette chose bénite ? Laissez-moi, Seigneur Polo, adresser à ce petit homme les questions auxquelles m'oblige ma conscience.
POLO
Qu'avez-vous à lui demander ? Dites.
V ALLEJO.
Que Votre Grâce me laisse faire ce que je dois. Y a-t-il longtemps, petit tourtereau, que tu ne t'es confessé ?
GRIMALDO.
De quoi te mêles-tu, coupeur de bourses, pour me demander cela ?
v ALLEJO.
Seigneur Polo, Votre Grâce voudra voir si ce pauvre garçon désire que l'on dise quelque chose à son père, ou s'il faut demander quelque messe pour son âme.
EUFEMIA.
POLO
Frère Vallejo, je connais son père et sa mère, et s'il lui arrive quelque chose, je sais où ils demeurent.
VALLEJO
Et comment se nomme son père ?
POLO
Que vous importe de savoir son nom.
VALLEJO
Savoir à qui je devrai compte de sa mort.
POLO
Là ; finissez-en, c'est une honte. Ne savez-vous pas qu'il se nomme Luis de Grimaldo ?
VALLEJO
Luis de Grimaldo ?
POLO
Oui, Luis de Grimaldo.
VALLEJO
Que me conte Votre Grâce ?
Pas autre chose.
LOPE DE RUEDA
VALLE JO
Alors, Seigneur Polo, prenez cette épée, et ici, du côté gauche, appuyez le plus que vous pourrez. Et lorsque vous aurez exécuté sur moi cette sentence, je vous dirai pourquoi !
POLO
Seigneur, que Dieu me dispense de faire ce que vous demandez, ni d'ôter la vie à qui ne m'a jamais offensé.
VALLEJO
Alors, Seigneur, si vous me refusez parce que vous êtes mon ami, qu'on aille chercher un certain homme de Piedrahita, à qui j'ai tué de mes propres mains au moins le tiers de sa famille, et celui-là, qui est mon ennemi capital, saura venger sur moi ses colères.
POLO
Et pourquoi cela ?
VALLEJO
Vous me demandez pourquoi ? Ne dites-vous pas qu'il est le fils de Luis de Grimaldo, l'alguazil-mayor de Lorca ?
POLO
D'aucun autre.
VALLEJO
Infortuné que je suis ! Quel est celui qui m'a sauvé tant de fois de la potence, si ce n'est le père de ce cavalier? Seigneur Grimaldo, prenez votre dague; ouvrez vous-même cette poitrine ; prenez-moi le cœur; ouvrez-le par la moitié; vous y trouverez écrit le nom de votre père, Luis de Grimaldo.
GRIMALDO.
Comment ? Je ne comprends rien à cela.
VALLEJO
Par tous les saints de Dieu, je ne voudrais pas vous avoir tué, pour toute la solde que me donne mon maître. Partons d'ici ; je veux dépenser ce qui me reste à vivre au service de ce gentilhomme, afin de racheter les paroles que je lui ai adressées sans le connaître.
GRIMALDO.
Laissons cela. Je reste à votre service, frère Vallejo, pour tout ce qui vous sera agréable.
VALLEJO
Eh bien, partons, et pour fêter notre nouvelle connaissance, nous entrerons chez Malara le tavernier ; j'ai sur moi quatre réaux; si peu qu'il me reste, cela
LOPE DE RUEDA
sera dépensé au service de mon cher Seigneur Grimaldo.