VALI AN O, LEONARDO, VALLEJO
VALIANO.
Leonardo, la course pour laquelle je t'ai prié de sortir à cette heure avec moi, et de te munir de tes armes, ce n'est pas pour en venir à quelque affaire projetée, c'est seulement pour causer avec toi de ce dont tu as commencé à me parler hier. C'est pour cela que je t'ai amené hors de ces rues encombrées de monde. J'ai dit seulement à Vallejo,le laquais, de prendre son épée et sa cape, et je lui ai recommandé de se tenir à ce carrefour, d'y faire bonne garde, et de veiller à ce que nous ne puissions être écoutés ni espionnés par personne.
LOPE DE RUEDA
VALLE JO
Qui vient là? où allez-vous? Mort aux traîtres.
VALIAN O.
Doucement, doucement. Qui as-tu vu? que t'arrive-t-il?
VALLE JO
Pécheur que je suis ! Seigneur, à quoi bon mettre ainsi ta personne en danger? Va-t-en, Seigneur, va te coucher ainsi que le seigneur Leonardo, et laissemoi avec ces gens-là. Je les enverrai, avant que vienne le matin, chasser des éperviers dans les chênes de Mechualon.
VALI ANO
Le diable t'emporte! Ne peux-tu avoir le cœur plus ferme? Qui veux-tu qui vienne m'inquiéter sur mes terres, imbécile?
VALLEJO
Oh! que me font les outils avec lesquels on chasse les tourterelles en Calabre. Que me dis-tu, Seigneur? Ne vois-tu pas qu'il est nuit? Pécheur que je suis, la nuit, tout n'est-il pas trouble? Sur ma foi, si je n'avais pas reconnu la voix du seigneur Leonardo, il en eût peu fallu pour que ce pays restât sans héritier.
V ALIANO.
Tu parles de moi, traître?
EUFEMIA.
VALLEJ O.
Je crois que j'ai dormi, et je n'avais pas de chien pour m'avertir. Il est nécessaire, Seigneur, quand il fait nuit, que la personne soit prévenue, parce que moi, je me détermine très vite; mais celui qui a dessiné ce grand horizon avec les pôles arctiques et antarctiques, celui-là...
VALI an 0.
Cela me paraîtrait plus clair, si tu t'enivrais un peu moins.
v ALLEJO.
Tu es mon maître et je dois souffrir ce que tu me dis; mais si un autre me parlait ainsi, il n'attendrait pas beaucoup pour savoir ce que j'en pense.
VALIAN o.
Eh bien ! reste ici, veille à ce que personne ne nous espionne, attendu que ce que nous avons à nous dire sont choses secrètes.
v ALLEJO.
Tu parles à un homme, et lors même que viendrait par ici, avec toute sa séquelle, celui-là qui a dix pieds d'autruche, il ne parviendrait pas à me faire bouger mon pied droit de l'endroit où je l'aurais posé.
LOPE DE RUEDA
VALI AN O
C'est convenu. Revenons à notre sujet, Leonardo, et réponds-moi. Cette dame, ta sœur, si elle est aussi belle que tu dis, est-elle également honnête et bien élevée?
LEONARDO
Seigneur, il t'est plus facile de t'informer,qu'à moi de le dire; car enfin je suis partie principalement intéressée, et mes raisons ne peuvent pas être acceptées comme si elles venaient d'un autre. Mon tort en cela est qu'elle est ma sœur; mais, après tout, elle serait digne d'être la femme de quelque seigneur que ce fût.
V ALLEJO.
Seigneur Leonardo?
LEONARDO
Qu'y a-t-il, frère Vallejo?
VALI ANO
Vois, Leonardo, ce que te veut ce garçon?
VALLEJO
Seigneur, je crois que j'ai entendu qu'il était question de femmes. Si par hasard il en est ainsi, par les quatre éléments de cette terre profonde, il n'y a pas,
EUFEMIA.
à l'heure présente, un homme dans toute la circonférence de ce globe, qui soit mieux au courant que moi, ej: avec plus de raison.
VALIANO.
Gomment cela, Vallejo?
VALLEJO
Y a-t-il, Seigneur, quelqu'un que tu puisses charger mieux que moi d'une semblable affaire?
VALIANO.
De quelle manière?
Y a-t-il dans toute la vie amoureuse, ni dans toute la machine astrologale, quelqu'un à qui les femmes soient plus soumises qu'à Vallejo ton laquais?
VALIANO.
Tais-toi, vaurien.
VALLEJO
Ne t'y trompe pas, Seigneur, si tu savais ce que je sais ici-bas, sois-tu ce que tu es, tu pourrais te dire sûrement un homme fortuné, si tu étais heureux en amour autant que je le suis.
VALIANO.
Toi, que peux-tu savoir?
LOPE DE RUEDA
VALLEJO
Au diable la Catalinilla, la Biscayenne, celle que j'ai laissée à Cadix entre les mains de Barrientos, le second maître de la galère du Griffon; il n'y avait pas dans toute la flotte une fille de plus belle venue qu'elle.
LEONARDO
Frère Vallejo, tais-toi un peu.
VALLEJO
Je dis cela parce que nous parlons de besaces.
VALIANO.
Ne te tairas-tu pas, dis?
Ah! Dieu te pardonne, Leonor de Valderas! Cellelà, je le 'dis à Votre Grâce, était femme à donner à manger à toute une armée.
VALIANO.
Qu'était cette Leonor?
VALLEJO
Une femme que j'amenai de Corse. Je l'installai par force dans une maison d'Almeria, et elle resta là, disant quelle était à moi, jusqu'au jour où, à cause
EUFEMIA.
d'elle, je donnai un coup de jarret à Mingalarios, corrégidor d'.Estepa.
VALI ANO
Le diable t'en tienne compte.
VALLEJO
Je coupai ensuite le bras à Vicente Arenoso, en me battant pour de bon avec lui, sur la plage de Malaga, ayant tous les deux de l'eau jusqu'à la poitrine.
VALI ANO
Continue, Leonardo, et si les choses sont comme tu le dis, il serait possible qu'il t'en arrivât mieux que tu ne le penses.
Seigneur, ta main m'a comblé et me comble de faveurs sans compter ; mais en ce qui concerne ma sœur, tu sauras qu'elle vaut bien plus que je ne puis te le dire.
VALLEJO
A mon aide, Notre Dame del Pilar de Saragosse! Ah! voleurs, voleurs! Leonardo, accours, accours.
LEONARDO
Qu'est-ce que tu as vu?
LOPE DE RUEDA
VALI ANO
Qui sont-ils?
VALLEJO
Ne bouge pas, Seigneur, ne mets pas ton épe'e à la main; tous ont pris la fuite. Ah! bandits, vous voyez que je suis en compagnie; remerciez...
VALI ANO
Qui?
VALLEJO
Je sais ce que je veux dire. Seigneur Leonardo, après que nous aurons laissé notre maître chez lui, je veux que nous allions, toi et moi, faire tapage à la taverne de Bulbeja.
Pourquoi?
VALLEJO
Pour m'y trouver avec ces étrangers qui ont passé par ici, arrivant, m'a-t-on dit, de Marbella, il n'y a pas une demi-heure; ils ont avec eux une fillette jolie comme un séraphin.
VALI an o.
Que dit ce garçon, Leonardo?
LEONARDO
Je ne le comprends pas, Seigneur.
EUFEMIA.
, VALLEJO
Tu dis que tu ne comprends pas? Je sais que je ne parle pas hébreu. Voulons-nous voir combien il y a de temps qu'ils ont eu l'audace de mettre la vache dans le pâturage, sans quelle soit enregistrée par le maître de la ferme?
VALI ANO
Je veux maintenant, si cela te paraît faisable, Leonardo, informer de ce dont nous avons parlé quelques-unes des personnes principales de ma maison; afin qu'elles ne puissent pas dire que, dans une affaire de cette nature, j'ai pris une résolution sans leur demander leur avis.
LEONARDO
Seigneur, que tout cela soit fait selon ta volonté.
Allons, Seigneur; j'ai à régler ici quelques affaires avant que le jour vienne.
VALI ANO
Quelles affaires as-tu, lourdaud?
VALLEJO
Seigneur, un règlement de comptes d'honneur arriérés.
LOPE DE RUEDA
VALI ANO
Voyons ces comptes.
VALLE JO
Je Tai déjà dit au seigneur Leonardo, recouvrer quelque monnaie de certains vauriens qui sont venus ici pour se jouer de nous. Nous voulons savoir de qui ils ont reçu permission, sans se munir avant tout de notre agrément.
VALI ANO
Suffit. Sus, et passe devant.
VALLEJO
Dieu ne le veuille pas. Tes épaules sont mieux gardées sous ma garantie et à mon ombre, que si tu étais enfermé dans le château de la Mota de Medina, ayant levé derrière toi le solide pont-levis qui assure la protection de la nuit.