SCÈNE III
EUFEMIA, CRISTINA, ANA.
ANA
La paix soit en cette maison; la paix soit en cette maison. Que Dieu te garde, honorable dame; que Dieu te garde. Une petite aumône, figure d'or, figure de belle fiancée. Que Dieu te fasse prospère et te donne ce que tu désires. Bonne figure; bonne figure.
CRISTINA
Ne pouvez-vous demander de dehors? Ah ! Madame, quelle race impertinente! Au lieu d'apitoyer sur •leur personne et leur pauvreté, leur importunité et leur ténacité les font prendre en haine.
ANA
Tais-toi, tais-toi; jolie fille, jolie fille. Donne-moi l'aumône pour Dieu, et je te dirai la bonne aventure qui t'arrivera à toi et à ta dame.
EUFEMIA.
EUFEMIA.
Moi! Ah pauvre que je suis! Quelle aventure prospère peut atteindre celle qui n'en a jamais eu depuis le ventre de sa mère !
ANA
Tais-toi, tais-toi, honorable dame; mets ici un petit argent, et tu sauras des merveilles.
Qu'importe à celle qui sans cesse a été autant privée de consolation qu'elle a été abreuvée d'ennuis, d'inquiétudes et de misères?
CRISTINA
Ah! Madame! Pour l'amour de votre vie, donnezlui quelque chose, et laissons-nous dire les sottises que la plupart de ces femmes ont coutume de nous débiter.
ANA
Écoute, écoute, bec de pie; lorsque nous le voulons, nous en savons plus que personne ne le pense.
EUFEMIA.
Finissons, prends ceci, donne-le lui, et qu'elle aille avec Dieu.
CRISTINA
Soit, mais avant qu'elle ne s'en aille, il faut qu'elle nous dise nos signes.
EUFEMIA.
Laisse-la; qu'elle aille avec Dieu, je ne me soucie pas de sa science.
ANA
Calme-toi, calme-toi, gentille dame; ne te tourmente pas avant qu'il n'en soit temps, tu es déjà assez éprouvée.
EUFEMIA.
Je te crois; tu viens de toucher juste.
CRISTINA
Ne t'attriste pas, Madame, tout ce qui sort de la bouche de ces femmes est sottise et mensonge.
ANA
Et la corbeille aux pommades que tu as cachée dans la petite armoire du cabinet, est-ce un men-
CRISTINA
Ah 1 Madame ! Elle parle par la bouche de celui qui m'aurait suivie. Puisse aussi bien aller en paradis
EUFEMIA.
la mère qui m'a mise au monde, elle dit la plus grande vérité qui puisse exister.
EUFEMIA.
Pareille chose ! Est-ce bien possible ?
CRISTINA
Aussi vrai que nous sommes ici. Dis encore, ma sœur.
ANA
Je ne voudrais pas te fâcher en parlant devant ta maîtresse.
CRISTINA
Je ne me fâcherai pas, je te le promets sur mon âme, que peux-tu dire qui porte préjudice à mon honneur?
ANA
Tu me permets de le dire ?
CRISTINA
Je te le permets; achevons.
Cette paire de tourterelles, que tu as fait croire à la dame que les chats les avaient mangées ; où ontelles été mangées ?
LOPE DE RUEDA
CRISTINA
Voyez comme elle se souvient! Cela s'est passé avant que mon maître Leonardo ne partît d'ici.
ANA
C'est la vérité. Toi et le garçon d'écurie vous les avez mangées sous l'escalier. Ah ! vous savez bien que je dis toujours la vérité.
CRISTINA
Malheureuse! je suis confondue, je suis confondue. Je le verrais de mes yeux, je ne dirais pas plus vrai.
ANA
Eh bien, Madame, tu as, loin d'ici, une personne qui t'aime beaucoup ; il est en ce moment dans les bonnes grâces de son seigneur; mais il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'il ne soit en danger de perdre la vie, par une trahison que l'on trame contre lui. Mais ne t'inquiète pas, bien que tout cela soit à cause de toi; Dieu qui est le véritable juge et qui ne permet pas qu'aucune chose fausse reste longtemps cachée, Dieu fera découvrir la vérité.
EUFEMIA.
Ah ! femme infortunée 1 Tu dis que c'est à cause
EUFEMIA.
de moi que cette personne sera en danger. Qui cela peut-il être si ce, n'est mon frère bien-aimé?
ANA
* Moi, Madame, je n'en sais pas davantage. Mais tu vois qu'il n'y a pas eu de mensonge dans ce que j'ai dit à ta servante. Je m'en vais; Dieu te tienne compagnie. Si j'apprends quelque chose de plus, je viendrai t'en aviser. Reste avec Dieu.
CRISTINA
Et tu ne me dis pas si je me marierai ou si je resterai fille ?
ANA
Toi, tu auras neuf maris, tous vivants. Que veuxtu savoir de plus? — Dieu te console, Madame.
Tu ne me dis rien de plus sur mon affaire, et tu me laisses inquiète sur mon salut?
ANA
Je ne sais rien autre chose, si ce n'est que ton épreuve ne sera pas d'une durée telle que tu ne puisses y opposer prudence et bonne fortune, au moment du danger le plus grand. Vous demeurerez
LOPE DE RUEDA
tous contents et heureux, autant que le voudra bien la miséricorde divine.