‹ La comédie espagnoleChapitre 30 sur 34 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

POLO

Oh! Dieu soit béni; j'ai pu me débarrasser un instant de cet importun Valiano, mon maître, qui semble n'avoir à penser à rien autre, toute la journée, qu'à des choses qui sont hors de propos. Me voici tout accablé de voir comment Leonardo, qui aux yeux de tous est un garçon si sage et si honnête, a voulu tromper son maître au point de lui faire croire que sa sœur est digne de tous points d'être sa femme. Il va le manger avec son pain, tous s'acharnent à lui faire payer par la gorge le tort commis par sa langue. Dieu me garde de me faire entremetteur; je veux ici me laisser conduire par ma planète, et si mon Eulalia s'en vient avec moi, comme elle me l'a promis, je serai l'un des hommes les plus heureux de toute ma race. Me voici à sa porte, je sais qu'elle couche ici, dans cette chambre sur la rue. Quel signal vais-je lui faire pour qu'elle vienne? Oh! cela va bien ; c'est elle qui chante.

EULALIA. (Elle chante).

Gila Gonzalès De la rue appelle; Je nè sais, ma mère, Si lui ouvrirai.

Gila Gonzalès

De la tour appelle :

« Ouvre-moi, dit-il,

Fille Leonor,

Mon cheval se mouille

Aussi mon faucon. »

Je ne sais, ma mère,

Si lui ouvrirai.

POLO

Ah ! Madame Eulalia. Ah! Madame. Comme elle est absorbée dans sa musique !

EULALIA.

Jésus! Je m'offre à Dieu, le Seigneur tout-puissant, le créateur du ciel et de la terre.

POLO

Ah! Madame Eulalia, ne t'effraie pas, celui qui t'appelle ne désire que se mettre tout à ton service.

EULALIA.

Croyez-vous que ce sont là bons exemples, faire ces galanteries à pareille heure, à la fenêtre d'une dame honorable, recueillie comme je le suis?.

POLO

Elle ne m'aura pas reconnu. Ah! Madame Eulalia.

EULALIA.

Soyez le malvenu. Vous semble-t-il bien que la fille d'un homme honoré fasse la conversation avec un étranger?

POLO

Pécheur que je suis! Approche de cette fenêtre, Madame Eulalia, tu me verras, tu verras bien qui je suis.

EULALIA.

Qui est là? Jésus! Ou la voix me trompe, ou celuilà qui appelle est mon seigneur Polo.

POLO

Bienheureux celui qui se fait entendre de toi !

EULALIA.

Ah! cher Seigneur, à pareille heure?

POLO

Madame, pour une personne comme Votre Grâce, il n'est jamais trop tôt pour la servir.

EULALIA.

En vérité, la pauvre personne est en mauvaise passe.

POLO

Que Dieu la protège; et pourquoi?

LOPE DE RUEDA

EULALIA.

Seigneur, la Señora dona Aldonza, ma cousine, m'a donné une bouteille d'une lotion pour me teindre les cheveux, et comme je suis si délicate, je me suis frotté la tète avec une éponge, et je crois que j'ai pris mal.

POLO

Dieu m'aide! N'y a-t-il pas un remède pour cela?

EULALIA.

Si, Dieu me guérira; il m'a envoyé visiter madame l'abbesse des religieuses de Santa Pabla, et elle m'a dit qu'elle m'enverrait une médecine qui m'ôtera le mal comme avec la main.

POLO

Alors tu te mets maintenant à te faire rousse ?

EULALIA.

Oui, pourquoi pas? n'ai-je pas des cheveux comme une autre?

POLO

Oui, des cheveux, et même, à mes yeux, il n'y a pas de brocart qui leur soit comparable.

EULALIA.

C'est que, de bonne foi, voilà cinq nuits que je fais des prières au Seigneur Nicolas de Tramentino.

POLO

Tu veux dire saint Nicolas de Tolentino; et pourquoi fais-tu cette prière, Madame?

EULALIA.

Mon maître veut me marier, et je veux demander à Dieu un mari qui me satisfasse.

POLO

Allons donc; et pourquoi agis-tu ainsi maintenant? Ne m'as-tu pas promis de sortir avec moi?

EULALIA.

Et comment, Seigneur, ne penses-tu qu'à cela? Croyez-vous que je donnerais bon exemple, et que je rendrais bon compte de mon origine? Que diraient toutes les dames que j'ai pour amies sur cette terre?

POLO

Et la parole que tu m'as donnée, Madame?

EULALIA.

Seigneur, le droit se perd contre la force; l'honneur et ne rien faire ne vont dans le même sac.

POLO

Et quel honneur perds-tu, Madame, en te mariant avec moi?

LOPE DE RUEDA

EULALIA.

Je vous vois, Seigneur. Vous voulez plutôt ra'emmener et ensuite me laisser perdue dans ce pays. Je te connais!

POLO

Ma reine, c'est ainsi que tu me parles ? Je quitterais la vie plutôt que te quitter.

EULALIA.

Ah! traître. Une colique qui dompte tous les hommes. Il faut un autre os à ce chien ; celle-là je la connais.

POLO

En vérité, Madame, tu te trompes. Dis-moi, mon amie, avec qui veut-on te marier?

EULALIA.

Je veux un ébéniste, mon maître dit non, et qu'il vaut mieux prendre un apothicaire. Je dis non, et mon maître dit : Tais-toi ma fille, qui a office a maléfice.

POLO

Mais moi, je ne suis pas officier.

EULALIA.

Quel est ton métier, Seigneur Polo?

EUFEMIA.

POLO

Raccommoder les toques, ôter les taches, faire des quenouilles et des fuseaux, ajuster des étuis et des courroies aux calebasses, et mille autres choses. Et, bien qu'aujourd'hui tu me voies servir comme laquais, je saurai te soutenir à toute heure. Ne néglige pas d'emporter ce qu'il faut pour sortir le premier jour, et ensuite je te ferai la maîtresse d'une belle estrade, d'un lit de campagne avec du cuir doré. Que veux-tu de plus, Madame?

EULALIA.

Maintenant je suis contente ; mais sais-tu ce que je veux, Seigneur Polo ?

POLO

Non, jusqu'à ce que tu me le dises.

EULALIA.

Que tu m'achètes un singe et un perroquet.

POLO

Pouquoi faire, Madame ?

EULALIA.

Le perroquet ? pour que je lui apprenne à parler dans sa cage, et le singe pour que je le tienne à ma porte comme une duègne d'estrapade.

Tu veux dire d'estrade ?

EULALIA.

Oui, oui, c'est cela que je dis. Sais-tu encore qu'il faut que je demande à Madame doña Beatrix de me prêter un éventail pour sortir.

POLO

Pourquoi cet éventail, Madame?

EUFEMIA.

Pour me le mettre devant la figure, afin que si je suis regardée par quelqu'une que je connaisse, elle ne me reconnaisse pas.

POLO

Je le ferai, Madame. Mais je m'en vais; tout le pays est en mouvement pour aller voir ce pauvre Leonardo, que l'on veut faire passer par justice aujourd'hui.

EULALIA.

Ahile malheureux ! Pour sûr cela m'afflige comme s'il était mon fils. Mais lorsque tu cherches les loups, il faut hurler avec eux.

POLO

Adieu, Madame, voici le jour qui grandit, et le

EUFEMIA.

monde s'est levé plus' tôt aujourd'hui que les autres jours pour trouver place, parce que le pauvre garçon e'tait aimé de tous, quoique étranger, et tous veulent l'aider de leurs prières.

EULALIA.

Hélas ! quelle amertume pour la mère qui l'a mis au monde !

POLO

Mon maître Valiano, lui-même, est extrêmement affligé de sa mort ; mais c'est ce Pablo, son ennemi, celui qui a apporté les renseignements sur sa sœur, qui l'accuse énergiquement, et qui l'a conduit à l'extrémité où il se trouve aujourd'hui. Adieu.

EULALIA.

Que l'Esprit-Saint te garde mon âme et te protège également.

POLO

Le diable soit de la dinde ! Je la vendrai dans le premier village, en disant qu'elle est mon esclave, et elle veut faire l'importante avec moi ! Je suis tout étonné qu'elle ne m'ait pas demandé un dais et tout ce qu'il faut pour s'appuyer les épaules. Je n'ai pas un réal, où pense-t-elle que je trouverai de quoi lui donner un singe et un perroquet ?

LOPE DE RUEDA

EULALIA.

Seigneur Polo, Seigneur Polo.

Qu'y a-t-il, ma vie ?

EULALIA.

Apporte-moi pour demain un peu de moutarde, un peu de résine de trémentine...

POLO

Tu veux dire térébenthine, et pourquoi veux-tu tout cela, Madame ?

EULALIA.

Pour faire une pâte pour les mains.

POLO

Quoi ? Je suis très content de cette couleur, Madame, tu n'as pas besoin de te rien mettre.

EULALIA.

C'est la vérité, car si j'ai la figure un peu noire, j'ai le corps comme un velours double.

POLO

Tu serais plus blanche, que tu n'y gagnerais rien. Adieu, je t'aime ainsi pour en faire des réaux.

EUFEMIA.

EULALIA.

Que la Gélestine te conduise; elle guidait tous les amoureux.

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