La comedie et les comediens
Qui n*a connu madame de Saint-Joseph? mais tout le monde i a connue. Elle a promené ses épaules dramatiques, ses hoquets larmoyants et ses tirades, de la Gain à VOdéon, de Paris à Marseille, de Mar^ seîlle aux Ëtals-Unis, et cela îsaiis jamais pouvoir vivre un jour, une heure en paix avec les directeurs ({ue le sort lai a livrés. Elle était grande, superbe, blanche, haute en couleur, riche en tournure : des cheveux noirs à les tordre, des dents à casser un million, une ppilrine à le digérer. A quelle époque étaitelle née? autant vaudrait demander à quel â^e Vénus fit sa première communion. ï avait-il jamais eu on H. de Saini4oseph? autre mystère. Quand elle commença à se faire connaître, elle liabilail uu uppartjiîmeut ruQ de Malte» tout près du canal.
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Cet appartement disait la femme comme une médaille bien frappée dit un règne. La Saint-Joseph aimant, comme couleur, le rouge sang de bœuf; les fauteuils du salon étaient rouge sang de bœuf; le canapé, rouge sang de bœuf ; les rideaux et la descente de lit, rouge sang de bœuf; le tapis, rouge sang de bœuf usé. On avait les joues brûlantes rien qu à contempler ce mobilier pourpre.
Sur la cheminée se dressait une de ces horribles pendules d albàlre qui annoncent nettement que le propriétaire n'a pas de montre. Dans les derniers temps, la Saint-Jose|)h avait enrichi ^e salon d'un oinemenl encore plus lugubre et plui> indécent que sa pendule d'albâtre : c'était un cadran octogone représentant un ch&let suisse, vert comme m plat d'è-' pinards, et couronné par unclocher qui sonnait l lieure en musique, et toujours sur le même air. Cet air était lePami du jour, mais il manf)aait beaucoup de notes au Point du jour. Ca ne taisait rien. La Saint-Joseph s'extasiait^en écoulant vingt-quatre fois par jour le Pwnt dujmr. Elle disait avec un certain attendrissement, l'œil lixé sur son cadran musical : t Quand je ^uis seule, il me sert de compagike.
Elle ne poutati garder aucune domestique; à Feu croire, celle-ci cassait ses porcelaines; celle-là lui volait son rouge; cette autre avait un pompier pour amant; cette autre lui avait répondu insoleknment. La vérité est qu'elle ne les payait pas» qu'elle les
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nmirrissâit peu et qu'elle les battait beaucoup. Notez que les malheureuses créatures attachées au ser- Tîce d*0Be aetrice sont à la fois valets de cbambrei cuisinières, dshnes de compagnie, accompagnent inardame au spectacle, habillent madame, ramènent madame du spectaclç» et en rentrant, à une heure après minuit, elles préparent te souper de madame. Dés-^ héritées des joies de ce monde , elles sont , en outre, damnées dans l'autre en punition des complaisances qu'elles sont forcées d'avoir pour leurs maltresses. Ce sont elles qui portent les billets d'amour, qui reçoivent les bouquets et les cadeaux, qui mentent du matin au soir aux créanciers en leur disant ton* jours : « Madame n'y est pas; » (jui mentent du soir au n^atin ^ 1 avant-dernier amant en lui protestant que madame est malade tandis que madame est avec l'heureux successeur; qui mentent... Non! il n'est pas de condition pareille à la leur. Ce sont des négresses blanches.
Dans cet appartement rouge sang de bœuf, la Saint- Joseph mit au monde une (il le irèle et délicate qu'elle appela Qeorgette, £lle lui donni^ ce nom parce qu'elle aimait beaucoup alors un jeune premier qu'on nommait Georges. Quoique laid, efllanqué, pâle et éreinté comme tous les beaux jeunes premiers, Georges n'a«vaitpasété ionclié des attentions de madame de Saint-* Joseph. N'importe, elle avait tenu a lui donner cette haute preuve, d estime., à i^ommer sa jlilla Qeor-*
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gette. * 11 verra que je pense à lui, » avait-elle dit.
C'est uu problème d'anatomie de voir des remmes poissantes, architecturales comme la Saint-Joseph, donner naissance , et presque toujours , à de charmantes petites iiiles toutes mignonnes, fragiles et roses. La montagne enfante une souris, mais dans le sens réel : une souris blanche, aux cils blonds, aux petites dents, aux petites mains d'ange. Est-ce que la loi des ccmtnistes vent cela , pour que la fiiiblesse soit protégée, pouf que la force s apaise et s'attendrisse? Quoi qu'il en soit, la Saint-Joseph fut bien henreose d'avoir une petite fille, c Ce sera une trèsgrande artiste! t s'écria-t-^Ue un peu prématurément aux premiers cris que poussa reniant. < Comme elle pleure juste I on dirait qu'elle a appris à vagir au Conservatoire f »
« Je veux , ajouta-t-elle ensuite, que cette enfant ait des mœurs ; elle sera baptisée, et baptisée par ce . qu'il y a de mieux ; le machiniste en chef sera soft parrain, la Briseville sera sa marraine. »
La Briseville était aussi une actrice de la Gaîté, itiais d'nne génération antérieure à celle de la Saint- Joseph. C'était pareillement un type , un type h peu près perdu aujourd bui ; elle est morte à l'hôpital Saint-Louis, il y a trois ans. £lle avait été la ma!-* tresse de Murât et deKléber. En 4845 elle étrangla un Cosaque qu'elle jeta ensuite par la croisée d'un troisième étage, rue Folienlléricoart, en criant : c Vive
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PEmperenr! » Elle ayait dâmté ém Us ingénoités
pendant la Terreur.
Ce petit dialogue courut du lit de Taccouchée au fauteuil de la Briseville» huit jours après la naissance
de Georgclte
— Dis doue, Briseviiie, veux-tu èlre devant i'Élcrnel la seconde mère de cette innocente créature?
LaBriseville, après avoir éteriiué:
— Voyons, Saint-Joseph : tu veux. sérieusement que je sois la marraine de ta fille?
— Oui...
— Ce n'est pas pour te reluser, ni pour te parler du prix des dragées et des gants blancs ; mais tu sais que je répète à mort dans la reprise du Temph de Salomon.
— > Qu'esta que cela fait?
Cela fait que de dix heures à cinq heures je suis prise par la patte au théâtre. Si 1 on peut baptiser la lilie de midi à une heure , pendant qu'on répétera le troisième acte, je veux bien I . . . c'est le seul acte dont je ne sois pas... à moins de demander une permission au directeur...
L'accouchée leva les bras en Tair :
— Je ne veux rien devoir au directeur... Oli ! les directeurs! CroixajiS-tu que ce nion&tre veut me ràilei: mes appointements du mois parce qu'il prétend que
• je n'ai pas le droit d'être mère, n étant pas mariée légitimement 1 Et. la nature?