LA C09IBD1B
— Tu as raison, Saint- Joseph ; la nature! Revenons à ta fille ; une lois, deux fois, tu veux la baptiser ?^
— Oui.
— Quel sera mon compère?
Le machiniste en chef, qu'en dis-tu?
-^Eh! tu n'es pas dégoûtéel mazettel
— Quel nom donneras-tu à l'enfant?
— Georgette.
— Folle I : . . Ta n'implôseras donc jamais silence à
ton cœur?
La Saint-Joseph reprit :
— Tu feras bien les choses, entends-tu? il y aura
déjeuner aux Vendanges de Bourgogne, après le baptême : prends cent francs dans mon secrétaire. lu inviteras tous les chefs d'emploi. Rapporte-moi une meringue : tu sais que je raffole des meringues. Si reniant crie, remue-le; s'il crie pluslort, ne le remue plus.
C*e6t munie de ces maternelles recommandations
que la Brisevillc , escortée des principaux acteurs de la Galté, présenta la petite Georgette à la paroisse de Sainte-£lisabetb pour y recevoir le sacrement du baptême. Elle avait choisi un jour oii les répétitions du grand mélodrame, le Temple de Salomm, étaient suspendues ; son temps était à elle; le déjeuner suivrait le baptême. Tout irait à merveille.
Malheureusement, tout n'alla pas à merveille. La
BT LES GOM£jDl£NS. 7
Briseville rentra tout efEarée dans la chamlnre à eou-
cher de la Saint-Joseph en lui disant :
— La représentation, machère, a manqué, la pièce a bit four, le public a demandé le rideau ; noos som* mes tous hleiis.
(Quand un acteur n'a pas réussi, on dit au Uiéàtre qu'il est bleu. )
— Comment ! vous êtes tous bleus !
— Ce qu'il y a de plus bleu. Le curé n'a pas voulu baptiser ta fille... la fiUe d'une actrice ayant pour marraine une actrice... * «
— Voilà une histoire i ... Il fallait aller à une autre paroisse.
— C'est ce que nous avons fait.
Ëhbien^...
— Le curé a encore refusé. U demande des contessimis, de» communions, des attestations...
— Briseville! voilà l'œuvre des Bourbons !... tous jésuites I... il faut pourtant que ma liUe... Àh 1 ils ne veulent pas qu'elle soit catholique.*. Briseville, elle sera protestante... conduis-la chez les protestants...
— Nous en revenons.
.— Ta parole?...
— Ma parole de Briseville.
— Ët ma tille est protestante ?
— Pas encore. Le ministré véut avoir ton consen tcment... 11 a dit comme ca...
— (îu'est-ce qu'il a dit ?
~ Que c'est peut-être le dépit qui flous dit agir. Il veut être sûr que la foi... Est-ce que je sais, moi, tout ce qa'iLnoosa rabftché dans son église, une église sans bon Pieuv sans rideaux, où il fait un froid de
loup ! '
La Saint-Joseph repoussa vivement du pied la couverture du lit.
— Brisevillo, passe-moi mes pantoufles,
— Gomment l tu vas te lever i
^ Passe-moi mes pantoufles, le dis-je. Aht ils ne
veulent la taire ni catholique ni prolestante ! Nous allons voir I '
— Que prétends-tu?
M'habillcr, sortir, conduire ma (ille à Tambassade de la Porte-Ottomane. Connais-tu la Porte-Ottomane?
— Je lté connais que la Porte-Saint-Martin. Mais enlin?...
Ma fille, sera turque.
— Turque I bon Dieu I — : Pourquoi pas? Mahomet était bien Turc.
— Tu es folle.
— ^ Comment ! je suis folle ; est-ce qu'il n'y a pas des Turcs et des Turques? Pour qu'il yen ait, il ïmi bien, de temps en temps , qu'on en fasse. C'est décidé, je fais ma'filie turque ; et allez donc î
— Ma foi ! tu as peut-être raison, Saint-Joseph.
— A-t-on jamais vu?... Oui, elle sera turque; ça
ST Lift COVÂDIBNS. i
lui portera bonheur. Vois, le$ Irais SuUams de madame Favart...
Et puis, le cosliiine va si bien t Le liurbaii... le cachemire... les pastilles du sérail...
Georgette ne fat pas turque ; elle ne fut pas chré^ tienne non plus ; Georgette ne fut rien du tout , ee que sont à peu près aujourd'hui presque tous les enfants d'acteurs. On remet leur baptême à leur première ciommanion, on renvoie leur première communion & l'époque de leur mariage, et, comme leur mariage est souvent remis, beaucoup ont le sort de Georgette.
La voilà petite fille : blonde autant que sa mère était brune ; trois nattes d'or divisent ses épaules et se terminent par trois nœuds roses qui , lorsqu'elle marcbe, réssemblent à trois papillons qui la suivent. Elle a déjà la taille dégagée comme ces délicieuses enfants qu'on voit porter, au bruit des cymbales, des coupes et des grappes de raisin, dans les bas-reliefs antiques où sont représentées les fêtes de Bacchus.
c Cette enfant, avait dit la Saint- Joseph avec beaucoup de gravité» aura une éducation des plus brillahteâ : j'en veux faire une Sévigné. Ellè saura le piano^ la belle écriture, la guitare, assez pour s'accenfpagner; led^in, pour qu'elle tire mon portrait; Titalien , la danse k ravir ; l'anglais, et nne foule d'arts d'agrément. >
A fin de compte, elle ne donna aacan maître à Geor- . gette. Sans sa bonne volonté et sa pénétration, la pai^
40 LA COMÉDIB
vre enfant n'aurait su , à vingt ans, ni lire ni écrire.
Sa vie se bornait à marcher dans les pas boiteux de sa mère» qui ne paraissail fsâ toujours très-salisfaite de Tavoir à ses c6tés. Nonnseulement la Saîntp- Joseph ne voulait pas vieillir» mais elle ne voulait pas renoncer à jouer les jeunes premiws r6Ies et les jmmês amaureuBês, El une enbnt qui vous va à Tépaule trouble singulièrement le calcul de pareilles prétentions ; c'est une espèce d'échelle chronologique qui marque les degrés de Tâge comme un theonomè^ tre marque les degrés de pesanteur de l'air.
Le spectacle, ce grand plaisir pour ks entBtnts» était une dure servitude pour Georgette» obligée d'a&compagner sa mère aux répétitions et tous les soirs au théâtre, lorsqu'elle jouait. Aussi Georgettedonuaitelle dans tous les coîub , sur chaque banquette du foyer, derrière les coulisses. Cent fois les machinistes avaient failli Fécraser ; mais le plus grand danger pour elle n'était pas là. Quand elle ne dormait pas, elle entendait des propos auxquels elle n'avait rien compris d'abord, mais dont elle allait bientôt se souvenir malgré elle : autant de souillures pour sa mémoire. •
Ces propos sont invariablement ceux-ci. 11 n'y a que les noms de changés, et ^core les noms changent si peu au théâtre : *
— Tu sais, la Saint-Ernest n'est plus avec son mi» lord anglais. . '
— Ahl elle n'est plas arec son mUntà nngUtis..* Que s*esuil donc passé dans le ménage?
— Il s'est aperçu hier qu'il avait un collaborateur.
— HierseoIenient?U y amis le tempsl
-—Et , comme il ne vent pas partager ses droits d'auteur, il a donné congé k la Saint-Ernest* Il a payé la quinzaine.
— Et dit-on comment il a décoavert la mèche , ce digne milord?
— On dit qu'il a trouvé , en se détirant, une pipa sous son oreilter, et milord ne fume pas... La Saini- Ernesl a eu beau dire qu'elle fumait quelquefois pour dissiper ses maux de dents, pour tuer les iujsectes, pour chasser le mauvais air... milord ne s'est pas laissé persuader. Voilà donc la Saint-Kmesl à pied... et k pied de toutes les manières ; elle a déjà été obligée de vendra sa voiture.
— Ce n'est pas dommage. Faisait-elle de Vesbrouff avec sa voiture à un ckcvavk? en faisait-elle! en faisait-elle 1
— Et vous ne savez pas qui a acheté* sa voiture à un ehevau?
— Non.
— Ninettel
— La vieille Ninette ! 1 éternelle Ninette?
. — Peut-on , à soixante ans , s'appeler encore Ninettel
Permettez! Pour le moment, il ne s'agit pas de
43 LA GOMÉJOIS
l'Age de Ninette ; je m'étonne seulement qu'elle ait
acheté une voitare àun cheval, elle qui poi>âè(le déjà deux voitures et quatre cbevaux.
— Mon cher camarade , ton étonnement cessera
quand tu sauras qu'elle a donné ce cheval et cette voiture au bel Arthur.
— A Artbur, qui était avant miloid avec la Saintr- Ernest?
— Oui.
Pas possible 1
— Au même Arthur, le dis-je, au paie et l'ade Arthur, si gracieux, si tendre; au dernier des Arthurs.
— liais la SaintrBmest en crèvera de rage I
— Ce coquin d'Arthur est bien heureux !
— Pas si lieureuxl La Ninette Toblige à lui dire : Je iaiimt à chaque instant; d'ajoutcar invariable* ment : Je faime! à chaque question ou à chaque réponse qu'il fait. Exemple : Ninette et Arthur sont à table : < Mon cher Arthur, de quel vin veox*4n boire? — Ma Ninette, du vin de Bordeaux : je faime! — Mou Arthur, te servirai-je de la perdrix aux choux?
Oui, ma Ninette, mais sans choox : je famé I — Mon bel Arthur, mangeras-tu du roquefort ou du gruyère? — Du gruyère, ma Ninette :je faime ! » Ëh bien I trouve&'VOi» cette position sociale déjà si Mcessivement heureuse?
— Ma foi, non! Ça vaut bien un cheval et une voi-r tofe.
ET LBS COMÉDIENS. 13
— Ça vaat mieax, ça vaut davantage t
^ AiiAri Arthur, il faut tout dire, a davantage.
— Qu'a-t-il donc encore ^ — Il alecocher«
La Ninette hii a fait cadeau d*an cocher en lui donnant la voilure et le cheval?
— Oui, mon camarade.
^ À la bonne heure I
— Seulement, le cocher est un espion. Comme la Ninette est très-jalouse, vu son âge, elle a placé près de son Arthur un honune à elle, qui lui dit chaque matin et chaque soir ce que son cher Arthur a fait dans la journée ou dans la nuit. -
— Tiens, voilà la Briseville I
— En personne, et qui vient vous annoncer une bonne nouvelle.
*— Parle vitel
— Un fauteuil k la Briseville!
— Trois fauteuils à la Briseville 1
— Six fauteuils...
— Vous m'embêtez avec vos tas de politesses... Vous êtes beaucoup trop î)olis : vous ne saurez rienl
— Voyons, chère petite Briseville, nous te demandons bien pardon à genoux. Raconte-nous bien vite...
Tout le foyer se met à genoux.
— Vous saviez tous que notre dhrecteur est une canaiHe?...
— Connu 1 connu 1
1i LÀ C0M£D1S
— Une aroUHauaUlet...
— Archi-connu! arclii-connu I
^ Eh bien I ce n'est pas archi^coiiao bxki dire, mais arcfai-cornu I
— Ah bah 1 ah bah ! pas possible !
Tout le foyer se frotte les mains de jaîe.
— Est-ce qne sa petite femme, celle qni nous regarde du haut de sa verlu, qui nous appelle, liistriones, saltimbanques?.,.
Parfaitement I
— Je Favais toujours dit 1
— l'aurais ^uré !
— Vousraurîezdit... YOQsrauriezjHré...Maisvoii8 ne savez rien... et moi j'ai vo... je viens de voir...
— Qu'as-tu donc su, Briseville, au nom du ciel?...
— En attendant mon tour de paraître en scène, je sais allée me promener dans les amibles par ie petit escalier des pompiers.
— Qu est-ce que tu allais donc laire toi-même dans les combles?
Cela i)e vous regacde pas.
— Bon!
~ Elle allait voir si le printemps B*avaitcel
— Mais silence!... Continue, Brisevill^.
La Bfiseville reprend :
' .-^ Si, peur cette interruption» vou«i pensez me fiiire
' rougir, vous vous trompez : cela n'est pas #QS mon engagement.
uigm^Lû Ly GoOglc
ET LSS COMSi>lSMS. 15
— A l'amende I le premier qôi interrompt encore ;
à l'amende I Nous l'écoulons, Briscville. Tu disais donc que tu te promenais dans les combles...
— Tout à coup, continue la Briderille» je me tnmTe nez à nez avec Ribcrt, qui se précipitait dans l escalier pour descendre au théâtre et entrer en scène ; c'était son tour..*. •
— Jusque-là nous ne voyons rien qui... .
— Attendez l Continue, Brisevilie»
La Briseville continue :
— Je regarde Ribert; il avait perdu la moitié de son rouge : une de ses joues était fardéCi l'autre ne Tétait pas. . . mais pas du tout 1 .
— Il s'était frotté contre quelque chose.
— Vous allez voir contre quoi il s'était i'rotlé ! A peine Ribert avait-il disparu que j'aperçois la femme de notre directeur.
— Écoulons î oh ! écoutons î
— Grand Dieu 1 madame» Je m'écrie, grand Dieu 1 que TOUS est-il donc arrivé? votre nez est rouge comme une écrevisse : vous vous serez cognée? — Oui, Je me serai cognée, balbulie-t-elle. — Permettez, madame, que j 'efface cette maudite couleur. — ^Vous. . . vous êtes bien boime, balhulie-t-elle. — Kt moi de lui frotter de toutes mes forces le nez avec mon mouchoir. Peutr^re, ai-^je poursuivi, vous serez-vous rencontrée trop brusquement avec M. Ribert, qui vient de descendre? — Avec M. Ribert?... Je ne
46 LA COMiDlI
crois pas... je ne sais pas ce que vous voulez dire... je n'ai pas yu M. Ribert...
^Ahf l'excellente aTeniure ! Ribert et la femme de notre directeur! Nous mangeons de la crème 1
— De la crème à la vanille I
— Mais» malhenrenseBriseTille que tu est tu as en tort de lui enlever le rouge que Ribert lui avait plaqué sur le nez. A ta place... Tu es une maladroite» tiens 1
•—Qui vous dit que je le loi ai enlevé ¥
— Mais, toi-même!
— Histoire 1 Ce n'est pas au nez qu'était le rouge, mais an menton et an front, et je n'ai touché n! an
front, ni au menton : je lui ai frotté le nez, où il n'y avait rien du tout. Elle a coupé dans le pontl
— Brava! bravissimal Briseville, tn mérites des autels!
— Ainsi je me suis vengée, je vous ai tous vengés, en fitisant comprendre à la femme du directeur que je savais maintenant ses équipées dans les combles, tout en laissant sur son visage le témoignage de sa vertu...
— Qui est au comble!
—Fameux, le calembour 1
—Chot lia voici!
Et, en effet, le visage barbouillé de blanc et de
rouge, la prude directrice entra au foyer des acteurs, qui tons se délectèrent à leur aise d'un i^pectacle beaucoup plus amusant que celui qu'on voyait de la salle;
BT LIS COMÉDIENS. 47
ils pouiTèrent de rire : ils prirent un bain complet de malice.
Et ToOà les mœurs, voilà les exemples, voilà les
menus propos, voila les paroles qui passaient sans cesse devant les yeux et bourdonnaient aux oreilles de Georgette, dont les sens allaient enfin s'éveiller.
Si les théâtres ont un côté cynique et crapuleux, ils se parent d'un autre côté, il faut aussi le dire, des plus charmantes fantaisies de Tari. Les décors» les lumières, les costumes, le beau langage, concentrés dans les murs d'un palais, parlent haut à Timaginatien.
L*idéal qu'on rêve prend un corps, saisit fortement l àme si elle est jeune, et la distrait encore quand elle a perdu les ailes de Tillusion. La nuit, si triste et si longue dans les maisons, est douce et superbe dans l'intérieur des théâtres. Ou y vit ardemment : les passions y flamboient comme le gaz. On se boude» on s'aime, on s'applaudit, on se bait» on se craint, on se fuit, ou se cherche, on se déleste dans le foyer, le long de ces étroits corridors où l'ombre et la lumière se crois.ent, au bord de ces mystérieuses coulisses par où l'actrice entre iiiodo^ie cl tremblante, par où elle sort hère et dédaigneuse; et ces mille transports, ces milles haines, naissent, vivent, meurent chaque soip. pour renaître, revivre cl mourir encore le lendemain de six heures à minuit. Ajoutez la musique, les fleurs, les plaintes, les intrigues^ les cabales, les calomnies
48 LA GOMKDiS
spirituelles, un air embrasé, une «Aile qui Mnffle de
tous ses poumons les passions qu'elle éprouve, et Ydos comprendre! renivreméni des jeiinei tètes et des jeunes césars qu'on expose aux laeurs et aux flann-
mes de ce volcau qu ou appelle l intérieur d'un th^tre, ei qu'on pourrait plus exactement appeler Tintérieur de l'enfer.
Georgelte ue dormait plus autant pendant les longues soirées qu elle passait au théâtre; elle commençait k prendre on certain plaisir à entendre roucouler CCS tirades si véhcnientcs et^si diaboli([uenicnt passionnées que débitent devant la glace du loyer les acteurs et les actrices avant d'entrer en scène, et, à force de les entendre, elle les retenait malgré elle ; elle en répétait des trou(^ous en dormant. Ce fut précisément ce travail mécanique de la mémoire, ce ré-* sulial forcé de l'habitude, qui fît croire à madame de Saint- Joseph que sa fille était née, comme elle, pour briller devant le soleil de la rampe. Elle mordit à cette idéé avec Tavidité d'un mineur qui a soupçonné un hlon d'or dans la masse de pierj^ qu il exploite. La Saint-Joseph cherchait beaucoup les filons d'or ; elle dépensait avec bonheur, elle dépensait avec cette poétique niaiserie des actrices qui, si elles ont cinq cents francs^ achètent des ilambeaux Louis XY, et ne gardmit pas cinq s<his pour acheter une livre de cIumidelles. Ainsi de tout. Elles ont des pantoulles de saliu pailletées, et pas de bas de laine; des assiettes de
ET LIS GOHÉBIBNS.
Chine, et pas d'assiéltes à soupe; elles ont des cristaux de Jioàénic, et pas dé verres à Jjoire ; des cassolettes, et pas de casseroles; elles ont im ptaao, et pas de porte-huilier; des écrans du Japon, et pas de soufflet; elles ont des édredous superbes, et des draps de lit eu calicot
Sais-tu, dit un jour la Saint-Joseph à la Briseville, que j'ai découvert une vocalioa dans ma iilie?
La Briseviile, eu relevant la tête comme si elle eût dH : Seigneur t ' . ,
— Et quelle est la vocation de ta iille?
-«-L'art dramatique.
—Vrai?
— Je la voue au théâtre ; cest résolu, Briseville. — C est une idée 1 — Mirobolante I
— Mirobolantississime!
— Mais elle est bien jeune... je le sais...
—Et à quel genre la destines-tu? Ferart-elle> comme
nous, les délices du mélodrame?
La Mseviile avait arrondi le geste et reniilé avec I» » »
— Ou!> répondit la Saint-Joseph.
— Eh bien! tu as tort. C'est là oii je t'attendais. D'abord, il n'est pas bien que la mère ait une rivale * dans sa fille. En trois ans Georgette te fera paraître vîdlie comme une ouvreuse : songes-y 1
— A cet égard j'ai pris mes précautions.
20 LA COMiBIB
— Quelles précautions? Lui feras-tu boire du vinaigre pour lempêcher de grandir? Une ironie de tradition avait dessiné les contours
(le la j)lirasc de la Briseville.
— Tu verras I
—Crois-moi, Saint-Joseph, ne fourre pas ta fille
dans la prose : il n'y a pas de leau à boire. Vois ! que serions-nous devenues, toi et moi, si nous n'avions eu que cette corde à notre are? Sans les arts d'agrément que nous y avons ajoutés, cette corde n eût servi qu'à nous pendre. Veux-tu me croire V fais ta fille danseuse.
La Saint-Joseph recula de trois pas.
— Danseuse 1 Et les mœurs?
—Les moeurs, qu'est-ce que c'est que ça? un fruit d*Am&ique?
— Eh bienl oui, les mœurs... la vertu...
—Les mœurs!... Ne dirait-on pas que nous en regorgeons?...
— Non, mais encore...
— Encore une fois, crois-moi, fais ta iiUe danseuse. Elle a la poitrine bombée, la jambe bien &ite, la che*
ville fine ; j'ajoute qu'elle aura énormément du ballon ; et le ballon, c'est tout : c'est la gloire, c'est la for- * tune; fais-la danseuse. La première année, elle ne gagnera rien; la seconde aunée, rien; la troisième année, rien; la quatrième année, cinq cents francs par mois.
— Cinq cents francs par mois I ^ du tliéàtre i —Du théâtre on d'ailleurs.
—Briseville, nous ne pouvons pas nous entendre; ta manière de voir...
— C'est la bonne. Suis la tienne, et ta me diras, dans quelques années, si ] avais raison. Est-ce que tu t'imagines, toi aussi, qu'on peut vivre au théâtre et avoir ce que tu appelles des mœurs? C'est de la fine farce à la frangipane que tout ça. Du moment où ce n'est pas possible, il faut tirer le meilleur parti possible de la chose. Épluchons tes aïeux : qu'était ta mère? une simple figurante ; elle gagnait quarante sous par soirée à l'Opéra pour chanter vingt fois par minute : Cilibronst eéUbrans! eéUhrans! ^ou bien : Doux hyménée ! doux hyménée! doux hyménéc! Un moment! ditrelle, ma fille ne tirera pas, comme moi, le diable par la queue ; et la bonne femme te donna la clef des champs. Tu ne t'es pas enrichie, c'est vrai, mais c'est ta faute : tu ne voulus pas être danseuse non plus. Âi-je raison?
—Je ne dis pas... mais Georgette n'a du goût que pour la tragédie et le mélodrame. Quand je l'envoie che^dier du lait, elle s'arrête à chaque marche de l'escalier pour réciter la déclaration d'amour d'Hippolyte; quand elle me rapporte du bouillon, elle me revient tout en larmes. Je suis sûre qu'elle a repassé dans sa mémoire la grande tirade de la Femme à deux maris, tu sais?... Crtiel Y amer ^ puisque ma
99 lA GOUÉDIB
vertu n'est plus un obstacle à tes cyniques désirs,,» — Continue, SaintnJoseph, ici me ravis I — Non to me ravis.
— Tu as beau rirc> l'cniïint a du zinc (du mordant) dans la voix. Voyons, d'abord, ce qoe nona pourrons faire de ce xincy et, si le zine ne réussit pas... di bien I alors, elle sera danseuse.
Nouveau sourire ironique de la Briseviile.
— Tu crois que ta fille a du xinc?
— Certainement, elle a du zinc.
— Elle n'en a pas pour deux liards.
—Elle tire de moi, elle a du xinc; je te dis qu'elle a du zine!
—Toi... je ne dis pas.
—Tu en doutes?
•^Je n'en ai peut-être pas, moi non plus?
— Un peu... quand tu es montée... quand tu t'en** . flammes...
— Beaucoup, madame de Sainl-Joseph. J ai même mieux que du zinc, j'ai du chien.
~ Je le veux bien, madame de Briseviile. Je vous passe aussi le chien.
— Âh! de rironie. £h bieni garde-ie ton zine; ça parle du jstnc/...
— Mais... oui...
— Fais des jupes à ta iille avec ton jsûic.
— Ma fille ne demande des jupes k personne.
Je crois bien, elle n'en porte pas.
BT LES COMÉDIENS. 93
Que la Saint-Joseph fut belle en s'écriaut :
—Sortez, madame!
-*-Ta as bien dit ça : Sortez, madame! Tenx-^tu
nn feu ? On s'en va !.. . on s'en va ! ... on s'en va ! mais je me souviendrai que tu m'as chassée. — Oh! je m'en souviendrai, la Saint-Joseph !
— Souviens-t'en, Ta Briseville!
La Briseville, d une voix douce et traliutnte : —Ta sais que j'ai étranglé nn Cosaque, rue Folie* Méricourt?
— Après 1 avoir volé.
La Briseville d'une voix de tonnerre :
—Misérable!
^ — Tu as bien dit ça, toi aussi : Misérable I —,Veuxtu une gratification?...
Les deux grandes artistes allaient se saisir aux cheveux ; heureusement Georgette entra, et aussitôt elles prirent ce ton hypocrite et doux que les femmes de théâtre ont si fiicilement à leur service dans les grandes occasions. La Briseville tira sa plus longue révérence et partit.
— Ma fille, dit presque immédiatement la Saint- Joseph à Georgette, ma fille, vous marchez sur vos quatorze ans ; le moment est venu de penser à votre avenir.
— Oui, maman, quand il vous plaira.
— Les circonstances m'ont empêché de vous donner l'éducation brillante que j avais rêvée pour vous ; mais
2k LA COMBUili
* ce qui est iait est fait ; n*y pensons plus. Pensons aux moyens de vous créer une position qui me dispense
de vous avoir désormais entièrement k ma charge. Votre entretien est ruineux.
An moment où la Saint-Joseph parlait à sa fille de cet entretien ruineux, Georgette était chaussée avec de vieilles pantoufl<es ridées de sa mère, dans lesquelles ses petits pieds nageaient et d'où ils sortaient à chaque pas. Ses bas, qu on ne lui avait pas appris à raccommoder, et qai avaient pareillement appartenu à sa mère, étaient déchirés au talon et en bien d'autres endroits. Sa chemise débordait sa jupe, et sa robe, taillée dans une ancienne robe en velours ponceau de sa marraine, madame de Briseville, mais taillée trop courte, s'arrêtait beaucoup au-dessus de la cheville, ce qui lui donnait Tair d'une petite saltimbanque. Eu revanche, le corsage était si ample que la poitrine de Tenfant flottait dans un grand luxe de creux et de plis, et que ses mignonnes épaules s'échappaient au moindre mouvement du corps. Son fichu était une espèce de corde de soie grise qui 1 étranglait, et au sommet de ses cheveux en désordre était planté un peigne de fer peint en écaille, d'où germaient quelques grains d'un corail pâle et mal arrondi. Cependanl, sous ces riches haillons, la blonde enfant n'était pas moins charmante et pleine de sourires. Elle n'avait pas l'air seulement de se douter qu'elle portait des guenilles.
d by Cv
La Saint-Joseph répéta :
— Oui, Totre entretien est très-ruineux. Désormais
il faut que vous contribuiez avec moi à faire face aux dépenses qu il entraîne. J ai pensé pour vous à une profession.
— Couturière? interrompit Georgette avec une espèce de joie.
— Pourquoi pas culottière? interrompit à son tour avec une vivacité pleine d'irritation madame de Saint- Joseph. Couturière 1 couturière 1 11 ne manquait plus que cet affront à ma vie d'artiste pour qu'elle fut complète. J'aurai donc eu le projet de vous faire apprendre l'anglais, respagnol, la musique, la chimie et la belle écriture, pour vous entendre former un pareil vœu : couturière I Vous êtes une Saint-Joseph, mademoiselle, sa* chez-lc bien ! Votre grand-père était. . .votre père était. . .
Madame de Saint-Joseph, ne trouvant pas sur-lechamp ce qu'étaient ces deux nobles ascendants de Georgette, se tut brusquement sur leur i^énéalogie pour reprendre ainsi :
—Non, mademoiselle, nonl Vous ne serez pas couturière, mais actrice.
— Actrice 1 dit leniant en croisant ses mains et en soupirant.
Et c'était la plus grande douleur qu'elle eilt encore éprouvée de sa vie.
— Pourquoi pas^ D'où vient cet étonnem^t qui me blesse?
—Mais» maman, je ne pourrai jamais me présenter»
parler en public. Je sens que...
—Cette timidité sied bien au jeune âge. Si vous n'avez que cela à objecter...
— Hais, mamaUi ce n'est pas de la timiditéi c'est delà peur, c'est...
— Peur ou timidité, vous vaincrez, avec le temps, cette défiance. D'aiOeurs on vous fera jouer des rAles proporliounés à vos forces, à. vos moyens, à voti"c âge.
— Jamais, maman.
^ Mademoiselle t cette résistance irréfléchie à mes
volontés...
— Tenez, maman, j'ai quelquefois regardé par le trou des coulisses pour voir si, comme vous, je pourrais m'habituer au public ; ch bien! j'ai toujours été obligée de me retirer au bout de quelques minutes; le cœur me battait, me battait dans la poitrine, mes yeux se mouillaient de larmes ; j'y voyais bleu, rouge, vert; puis je n'y voyais plus du tout; mes jambes tremblaient, et je sentais que je devenais pâle, oh I mais très-pâle...
— Mademoiselle Mars et la célèbre Mimi Dupuis éprouvaient les mêmes effets que vous à leur début, et elles sont devenues ce qu'elles ont été. Loin de m'eifrayer de ce que vous dites, j'en augure bien. Au reste, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, la cloche est fondue; vous serez actrice» et cela tout de suite.
«—Mais, maman, j'aimerais tant être fleuriale I — Eneoreî Vous ne connaîtrez les fleors, ma ille,
que par celles qu'on vous jettera dans vos créations. <--Qa'est-ce qu'une création, mamanV
— Voilà ce que c'est, répondit madame de Saint-Joseph en tendant un petit rouleau de papier à sa iiile.
—Un rôle, déjà?
* — Le YÔtre^ dans Azeabl, ou Và nge noir des abknes de la Palestine. C'est vous qui Jouereî^ ï Ange noir,
— Moi, jouer 1...
— Dans vingt jours.
— Oh! maman !
— Le r6le de VAnge noir n*a que cinquante (cinquante lignes), mais il est bien placé. Tantôt vous
paraîtrez au sommet aride des rochers, avec des ailes noires; tantôt au bord périlleu^L de l'abime ; tantôt dans les nuages, au milieu des vents et des éclairs.
— Et je serai noire, dites-vous, maman, noire?
— Noire comme la nuit.
—Je ne veux pas, maman, je ne veux pas I Mais
c'est aiïreux!
— Vous ne voulez, pas ! Mais songez que vous aurez quinze sous par répétition, cent sous cbaque fois que vous jouerez, et que le cosliimc vous restera : un maillot noir et deux magnifiques ailes noires.
Georgette tomba à genoux pour supplier encore une fois sa mère de ne pas la faire actrice, de ne pas lui noircir le visage, de ne pas lui attacher des ailes noires
et de ne pas la faire planer sur l'abîme périlleux. — Dans cette attitude, vous êtes tout à fait bien,
pourvu ([ue vous sachiez vous relever avec grâce; vous aurez plusieurs fois occasion de vous mettre à genoux dans Fange Azrael ; c'est presque une pre-
jiiicre répétition.
Georgelte pleura.
— Deiasensibilitél Allons! notre fortune est faite,
Georgette ; mais c'est un trésor au théâtre que la sensibilité... quand on ne la prodigue pas. Levesi-vous, Azraël ! une voix d'en haut vous appelle.
- — Non, maman, je resterai jusqu'à ce que vous m'ayez entendue...
— Je n'entends plus rien, et je n*ai plus cpie ceci à vous dire : chaque année que vous prenez m'en donne une aussi; mais, chez vous, c'est un progrès vers la jeunesse, tandis que, chez moi, ce n'est pas tout à fait ça. .. Et une vieille actrice.. . je ne veux l'être que le plus tard possible... Ne m appeloz donc plus maman, comme vous le faites toujours avec une prodigalité... ne m'appelez plus désormais que ma tante.
— Pourquoi?
— Je viens de vous le dire. Si vous m'appelez maman, on vous saura ma fille; si j'ai une fille de votre
âge, je passerai pour vieille... Appelez-moi donc ma tante. —Oui, maman.
— Dites donc : Oui, ma tante... entendez- vous?
BT LES COMiDIBNS. â9
— Oui> maman.
—Encore!
— Oui... Bia...
Gcorgctte fondit de nouveau en larmes. Celte injonction cruelle, cette défense lui coùtaitbeaucoup... Ne plus appeler sa mère maman I
La Saint-Joseph elle-même se sentit fortement émue. Prenant Georgette dans ses bras et l'asseyant sur ses genoux, elle lui dit :
— Que veux-tu? ma pauvre enfant, car tu seras toujours mon enfant, nous vivons dans un lichu monde, dans un monde qui est £euix comme notre teint» comme nos perles, comme nos diamants, comme tout ce que nous disons de six heures à minuit. Si nous mettions quelque chose de vrai là-dessus, vois-tu, ça serait affreux. Tout s'ensuit : reine de chrysocale et mère de cartoti. Si je veux être une mère réelle, dans six mois les bonnes langues du théâtre ne m'appelleront plus que la mère Saint-Joseph, et je suis coulée. Quel brigand de directeur voudra jamais engager la mère Saint-Joseph pour jouer les jeunes premières? lu ne veux pas me tuer?... £t puis, au fond, qu'estce que cela te fait, pourvu que je t'aime bien?... et là, dis si je t'ai jamais laissé manquer de rien depuis que tu es au monde. A peine fripées je te repasse toutes mes toilettes de théâtre; tu as été bercée dans le velours de soie, ça on peut le dire... Voyons, ne pleure plus, Georgette; c'est un joli rôle que celui
30 LA GOMiDIS
(l'AzraUl. Tu seras noire, c'est vrai, mais raisonne... tu ne peux pas faire lange noir avec des cheveux blonds et un teint de lis et de rose ; non, n'est-ce pas? Et comme tu seras applaudie par un parterre idolâtre ! Quinze sous par répétition et cinq irancs chaque fois qne ta joueras !... £t comme je soignerai tes débuts 1 Je te conduirai chez tous les joomatistes. . . ce sont d ailreux gredins, tous, tant qu'ils sont; mais nous serons biens polies, bien gentilles avec eux... ils te ferDnt des articles qui commenceront tous ainsi : f Encore une merveille! > La merveille, c'est toi... ce n'est pas eux, atùreux gredins ! . . . mais ils sont sensibles, vois-tu, aux visites... Je te dis ça pour ton avenir... Qu'est-ce que je te disais?... Ah! voici... que tu auras cent sous par soirée... Et maintenant viens encore me parler de tes couturières, de tes fleu- . ristes, de tes culoltières, de tes rhiffonnières. Relevez la tête, mademoiselle Georgelte, et lisez, en traits de feu, sur tous les murs de Paris : c Pour les débuts de la jeune mademoiselle (icorgelte (nièce de madame de Saint-Joseph), âzrael, o\x i Ange noir des abîmes de la PalesHne.
€ Mademoiselle Gcorp:cttc jouera Azracl. »
— Va repassQT ton rôle.
— Oui, maman.
— Ma tanle ! ma lanle ! ma tante ! enlends-lu? s'écria ^ la Saint-Joseph eu jetant un coussin à la tète deGeorgette, qui en fut renversée et resta anéantie dessous.
ET LES COMÉDïEî/S. 84
On Yoil qae les dispositions dramatiques de la pétite Georgelte n'étaient pas aussi franches que Tavait
imaginé madame de Saint-Joseph d'après quelques monologues débités en plein vent par Tenfant en revenant de faire les commissions. Le goût du théâtre ne dominait pas en elle; ce qui la charmait dans les vers qui coulaient de sa mémoire et de ses lèvres et surpris par sa mère, c'était tout simplentent la mu^ sique du rhylhme. Elle chaulait do hi poésie comme les petites iilies de son âge clianteut les aiïreuses chansons dont les joueurs d'orgues fatiguent leurs oreilles. Elle se consolait des tristesses et des fadeurs de son existence ser^ île par les grands et doux rôves de l'imagination. Elle étendait sur ses haillons te| fils d'or arrachés au manteau de la poésie et se faisait une joie de celle parure quand elle croyait qu'on ne pouvait la voir. Hais de ce plaisir charte à la débauche du théâtre il y avait toute la distance qui sépare rinnocence du vice. Son lliéàlrc, c'était un coin du ciel vu par la lucarne de l'escalier, c'était une étoile aperçue du fond de son alcAve, un arbre du canal qui lui jclait, un soir d'auloiiine ou une matinée du printemps, sa dernière ou sa première feuille, et non ces étoiles en gros papier huilé, non ces arbres découpés dans l'épaisseur du carton et soutenus par des voHges. La matérielle madame de Saint-Joseph s'était donc trompée, et grossièrement trompée, sur la vocation de Georgette.
Ëlle ne poursuivit pas moins son projet de la destiner an théâtre. Pendant un mois, elle condaisit sa fille à la Gaîté, oii le metteur en scène, le régisseur, le directeur et les trois auteurs à!Azraël lui firent lever, celui-ci les bras, celui-ci les pieds, celui-ci les yeux, pour qu'elle reproduisît convenablement les mouvements de 1 Ânge noir. Dieu sait les tortures à travers lesquelles elle passa avant de parvenir k sa^ iisfaire ses professeurs, et sa mère, et la Briseville,' qui, à l'occasion de cet important début, s'était, en bonne marraine, rapprochée de la Saint-Joseph, ff Lève donc la tête ! • lui criait sa marraine ; t baisse donc la voix! » lui criait d'un autre côté sa mère; « mais vous restez toujours en place, mademoiselle, » lui criaient en même temps les trois auteurs. Georgelte en maigrissait ; et, comme ces accablantes répétitions avaient lieu Thiver, la pauvre enfant grelottait dans les coulisses sans jamais oser aller se chauffer au foyer des acteurs, ces tyrans de la cheminée. Ses petites lèvres étaient bleues, ses petits doigts violets, ses paroles tremblantes. Et les auteurs se disaient entre eux : « Dccidcmcnl cotte enfant est impossible; d'abord, elle n'est pas jolie; ensuite, on ne l entend pas; elle ne sait pas marcher; elle nous flisuiquera ' par terre l'acte des nuages, et cet acte est toutè la pièce. Demandons qu'elle soit remplacée, et dès auj#rd'hui ; demandons qu'elle ne paraisse pas k la répétition de ce soir. >
Et le soir même le régisseur, à la seconde répétition, disait coDlidenUeliement à la Saint -Joseph :
—Ma bonne amie, il ne faut pas te fâcher de ce que je vais te dire, mais il iaut que je te le dise» La voix du régisseur n'était pas trop ferme.
— Quoi donc?
Avec toutes sortes de ménagements dans la parole le régisseur poursuivit :
— Ta fille est bien gentille, bien douce, bien intelligente...
—Hais elle est bête comme une oie, n'est-ce pas?
Le régisseur pâlit.
— Je ne dis pas cela... Si tu t'emportes tout de suite...
— Voyons, voyons, mais voyons!...
— Les auteurs de ÏAnge noir...
— Les auteurs sont des imbéciles.
— Possible I mais ils sont les maîtres.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'ils chantent?...
— Us disent.... comme cela.... moi je ne suis pas de leur avis...
— Que disent-ils? oh! les ânes!
— Qu'elle est bien inexpérimentée encore...
— Pardiennel c'est la première fois qu'elle joue; ensuite ?
— Us ont peur, vois-tu, que le rôle de TAnge noir ne soil un peu trop fort pour elle.
34 LA COMÉDII
— Il est fameux leur rôle 1 Une panne du premier ordre ; une véritable panne. Enfin ?...
— Eniin^ ma bonne amie, ils m'ont chargé de ie dire... de lui dire... de vous dire...
— De vous dire... de te dire... de lui dire... je vais te le dire, moi 1 Ils lui retirent le rôle, n'est-oe pas?
Le régisseur en reculant :
— Oui...
— Brigands I Et ils croient que cela se passera comme ça? Ah I mais non I mais non î On n'insulte
pas ainsi un talent, un nom, car elle a mou uom !
— Pourtant, ma chère amie...
— Toi, tu es un^vieux libertin I un yieux scélérat! un vieux drôle! Tu penses comme eux... je ne suis pas ta chère amie. Retirer le rôle à Georgettel... plutôt retirer mon honneur.
— On peut s'arranger.
— Jamais 1
— Cependant...
— Quels sont ces arrangements?
— On donnera la moitié des léux à ta lille, absolument comme si elle eût joué le rôle de YAnge noir,
— C'est-à-dire cinquante sous par soirée. Cin... quan...te sous! Allons doncl je veux quinze cents francs de dommages-intérêts.
— Quinze cents francs! mais, ma bonne amie... Pas un sou de moins, mon bel ami.
— Tu réfléchiras, Saint-Joseph; tu réfléohifti.
— C'est tout réfléchi : quinze cents francs!
le régisseur en cherchant sa sortie :
— BoBSoirl chère amie. Vois... décide... moi je ne suis qu'un employé .. qu'un écho;...
— Que le diable t'emporte ! et dis à ces canailles d*aateurs que, s'ils persistent à retirer le rèle à ma fille, je les ferai siffler par tous mes amis, et la Saint-* Joseph a des amis 1 A-t-ou jamais vu? des mirmidons d'écrivains qui ne sont pas seulement connus au delà du Chftteau-d*Eaa... des auteurs qui se mettent à trois pour faire uu mélodrame dégoûtant... des auteurs... de quatre sous... de six liards... de rien du tout.
Un des auteurs se trouva à l'instant même face à foce avec la Saint-Joseph... Il se nommait Mascraval.
— Que je l*embrasse, ma chère Sain^oseph I s'écria Mascraval, ta lille est adorable!
La Saint-Joseph, toute déconcertée entre la colère et rétonnemeni :
— Comment cela?
^Ce matin Georgelte n'allait pas du tout... tu sais, tout cloche aux dernières répétitions... Eh bieni
ce soir elle nous a tous étonnés...
— Que me disait donc le régisseur?...
Oui, nous lui avions bien recommandé de te le dire... mais c'est fini... ta fille nous va admirablement!
— Cest que le r61e aussi est bien beau, reprit d'un
ton doux comme sucre la Sainl-Josoph; le rôle i^st chanuant, naïf, adorable... enfin comme toi seul sais les faire, Mascraval.
— Yraimenti tu es trop bonne, Saint-Joseph... trop bonne...
— Toi seul sais faire parler les enfants. Pour en
venir à la mienne, tu en es donc content?
— Ravi 1 Je n'y comprends rien. £e matin, je te le répète, nous étions (rès-inquiets pour le r6le, et ce soir. . .
La ^aint-Joscph, clignant de l'œil :
— C'est que je le lui ai fait répéter dans la journée. . •
— Tu m'en diras tant !
— Et quand je m'en mcle...
— Aussi je me disais...
— Je vous ai soignés.
— Maintenant il me reste ceci à te dire.
— Parle, mon cher Mascraval ; parie. Je suis toute àtoi. '
— Ta fille Georgette joue si bien YÂngê noir que mes deux collaborateurs et moi avons pensé qu'il fallait corser son r^le, et le corser à mort.
J'entends, va toujours, mon petit Mascraval ; vous voulez corser le rôle.
— De ÏAnge noir nous faisons un archange.
— Comme qui dirait : d*un capitaine vous foites un colonel.
— Mieux que cela I 4'un général nous faisons un maréchal de France.
— Bravol
— Car un archangertu le sais, c'est absolument comme si Ton disait un archi-ange; cela vient du
— Bigre ! c'est chouettos ! C'est grec ça aussi choueU tûsl Poursuivez, Mascraval!
— Ta fiUe Georgette joaera donc un archange :
V Archange noir ! •
— Je ne m y oppose pas. Mais où est le lièvre?
— Voici le lièvre.
— Un ange n'a qu'une paire d*ailes, et les archanges en ont deux paires, c'est-à-dire quatre ailes.
— Mais ce sont des moulins que ces anges-là?.... Mascraval poursuivit :
— Or, l'administration prétend ne fournir qu'une paire d'ailes ; elle dit que ce serait doubler les frais que de se jeter dans la prodigalité insensée de deux autres ailes supplcinentaires.
— Je te reconnais bien là, 6 administration de la Galté ! 6 forêt de Bondy , de Sénari I
— Et comment jouer un archange avec deux ailes seulement? Tu comprends notre embarras, Saint- Joseph.
— Cela ne s'est jamais vu, répliqua la Saint-Joseph.
— Voici ce que nous avons pensé : tu es au mieux avec le donneur d'accessoires...
— Au mieux I... au mieux!... Tu ne veux pas induire de là?...
39 hk COMJkDlB
— Je n'induis rien.
— Continue, Mascraval.
— • Toi seule {leux obtenir de lui f|o1l nous don&e
deux paires d'ailes au lieu d'unq seule paire que Tadminislratîon nous fournit. '
— Otti, mais le directeur f . . .
li faut que le directeur n'en sache rien.
— Le donneur d'accessoires voudra-t-il?
^ Tu le ferais vouloir, sirène 1...
La Saint-Joseph, après avoir réflédii : .
— Après tout, je suis mère...
— Nous comptons donc sur ton influedce?
La Saint-Joseph délibérément :
— Comptez-y. Vous aurez vos quatre ailes et votre pièce volera aux nues. Mais» de votre eblé, vous devriez bien bire donner à Tenfant dix francs de feux par représeulalioii, au lieu de cent sous; puisque vous doublez ses ajles, doublez aussi ses feux.
— J'en parlerai au directeur.
— Tu me le promets, Mascraval?
' — Je te le promets... mignonne.
L'auteur avait pris Tactrice par la taille.
— Finis donc, Mascraval !
^ Je t'ai aimée il y a dix ans... sais-tu?
— Silence sur les dates!.. mais veuï-tu finir !... Adieu, trop séduisant Mascraval... adieiil... adieu I...
— Songe à mes ailes, Saint Joseph f
— Songe à mes feux, Mascraval 1
ET LBS GOMKi>lXNS. 39
Et Maseraval et lu Saint-Josefih m quittèrent en
chantant sur un air improvisé : « Songe à mes ailes I songe à mm feuxl songe à mes feuxl songe à mes ailes I »
Le grand jour de la représentation était arrivé, ce joar où Georgette devait paraître avec les quatre ailes noires eonvenues ; et certi^ement elle les aurait eues
sans une do ces trahisons si fréquentes dans ce monde du théâtre plein de pièges et de chausse-trapes. Le donneur d'accessoires, gagné par les séductions de la belle Saint-Joseph, les avait fabriquées, confectionnées avec«le plus grand soin; elles étaient démesurément longues et surabondamment CDumies de plumes noires; Tenfant les avait essayées ; elles lui allaient à ravir, quoiqu'elles la tirassent un peu en arrière k cause de leur poids.
L'ange noir des abîmes ne se montrait que vers le milieu du premier acte pour en assurer glorieusement la fin, mnsi que cela se pratique toujours dans les pièces à grand spectacle. L'acte commence el mardie sans embarras jusqu'à l'appantion de l'ange noir; il parait!...
Nous avons parlé d'une trahison. Le donneur d'accessoires avait, on ne saurait trop dire pourquoi, un ennemi déclaré dans le régisseur, dans celui qu'on vient de voir traiter si légèrement de tneua? drdltt de*
vieux libertin, par la Saint-Joseph. Peut-être faut-il attribuer à Tairont brûlant de ces épithètes sa con^
40 LJL GO MÉDIS
dnite dans Févénement que nous allons dire et qoi
faillit grandement compromettre le succès du premier acte de ÏAnge noir des abîmes de la Jt^alestine.
An moment d'attacher les quatre ailes noires à Georgctlc, rhabillcuse s'aperçoit qu'il n'y en a que trois sur le fauteuil où sont déposés les costumes. £iie cherche, elle s'inquiète, elle appelle, elle s'informe; impossible de découvrir cette quatrième aile, si indispensable à la toilette séraphique d'ÂzraBl. Madame de Saint-Joseph et la BriseYille remuent en vain tout le magasin; cette aile ne se trouve pas. Pourtant la représentation marche toujours ; l'avertisseur, le sousrégisseur, le régisseur lui-même, pressent Georgette de descendre au théâtre. Hais comment y descendre avec trois ailes seulement? La dernière minute de répit ya sonner... Le régisseur accourt de nouveau eu s'écriant : « Il faut paraître I il le fouti Le public est sévère en diable aux premières représentations. En scène I en scène! > 11 ajoute ; « Tenez! tenez! dépêchez-vous; voilà une aile que j'ai prise au magasin ; elle fera plus ou moins laflaire... Vile! vile!... hahilleusel Nous sommes trop heureux de Tavoir rencontrée... Mais vite 1 au nom du ciel I Qu'on la fixe aux épaules de Tenfant, et en scène ! en scène ! en scène! »
Cette bienheureuse quatrième aile est rapidement
fixée aux épaules de Georgette ; tout émue, elle descend aussitôt au théâtre, gravit en tremblant le plan*
ET LBS CUIiÉûl£NS. 44
cher qui doit la cmidnire an sommet périlleux qui domine l'abîme... La voilà au sommeil Un long rire éclate à l'instant dans toute la «alle..« lui rire à faire envoler le plafond. Qu'est-ce donc? Ce que c'est I... Azraël, l'ange noir des abîmes, a trois ailes noires et une aile blanche I une quatrième aile blanche 1 Le sévère kmJA est costumé en arlequin I
Tel est le tour que venait de jouer le régisseur au donneur d'accessoires» aux dépens de Tinnocente Georgette : il avait mêlé une aile blanche à trois ailes noires!
N'écoutant que sa iureur maternelle, la Saint-Jo-^ 8i&fh a un moavement sublime : franchissant le plan-^ cher à Teitrémîté duquel Georgette est perchée, clic se précipite sur elle, et , sans éli e vue, elle lui arraclie de Tépaule cette aile blanche, qui cause l'inextinguible hilarité de la salle entière. Épouvantée de ceiie sccousse> qui n'est pas dans son rôle, Georgette pousse un cri d'effroi, et d un accent si vrai, que le public y est trompé. Il croit qu'elle rend un effet de son rôle, et .sa gaieté devient lout à coup de la surprise, de 1 admiration ; il est coiUeut, il applaudit, il applaudit encore. Georgette est redemandée à la ûu du premier acte, honneur jusqu'alors sans précédent sur les théâtres de^ boulevards.
La pièce réussit complètement; le lendemain Georgette reçut des compliments et des bouquets, des vers et des dragées. Les journaux breut aussi leur
IS Là comsdie
devoir; chaque article commença invariablement,
ainsi que la Saint-Joseph 1 avait prévu, par ces mots sacramentels : « Encore une merveille! » etc.
Parmi ces nombreax flatteurs, deux attirèrent particulièrement rallention de la charmanle Georgette, qui n'était pas plus iière de son succès que sa mère, la Saint-Joseph, que sa tante, voulons-nous dire, f Ma nièce, criait-elle partout, ma nièce est une Contât, ma nièce est une Duchesnois, ma nièce est une Georges, ma nièce est une Mimi Dupuis ; sa fortune est faite, la mienne aussi. On m'ollre pour elle des engagements à Lyon, à Paris, à Berlin, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Batavia. > C'est une manie générale parmi tes actrices de se croire demandées par tous les directeurs des cinq parties du monde. Cette prétention ne se fonde le plus souvent sur rien, mais sur rien. N'importe! elles passent leur vie h se bercer mollement sur la croupe de cette chimère. Nous en avons connu une, mais c'est la seule, qui, tournant elle-même en dérision cette illusion de ses . camarades, nous disait, vers la lia d'une maladie de poi^ine qui la consumiût et qui Ta tuée : c Je suis engagée pour l'année prochaine au Père-Lachaise. >
L'un de ces deux flatteurs de Georgelte était le tapissier de plusieurs théâtres de Paris, homme fort riche, important comme tous led tapissiers, un feu bel homme, mais encore bien, cependant, malgré sa
haute maturité. Non--seulement il était tapissier, mais
encore bailleur de l'oiids, c'est-à-dire empereur et roi, comme Charlemagney Charles-Quint et Napoléon. Il ne se bornait pas à fournir les tentures, les étoffes, les fauteuils et les canapés dont les théâtres avaient besoin; il prêtait aussi de l'argent à diverses directions. Cette double position donnait alors, comme elle donne encore aujourd'hui, une induence formidable. Le bailleur de fonds a ses entrées partout, dans la salle, dans les coulisses, dans le cabinet du directeur, dans les loges des actrices. Il n'a qu'à dire : Cest moil de sa voix dû bailleur de fonds, et aussitôt l'actrice se voile de ses cheveux et répond : c Âh! c'est vous, entrez ! t
Le tapissier bailleur de fonds dont il est question ici, quoique niarié, avait une grande réputation de séducteur chez ces dames , et , comme d'usage, plus il vieillissait, plus il allait prendre ses amours illicites parmi les plus jeunes; des femmes* de trente ans, dernières limites de Fftge au théâtre, de Fâge qui justitie lafolie des hommes, il était passé à cellesde vingt, puis à celles de dix-huit. Celles de quinze ans commençaient à le préoccuper, malgré la menace du Code pénal et le glaive du procureur du roi, lorsque Gcorgette fit ses débuts sur la scène de la Gaîté. Ce redoutable tapissier, pour triompher dans ses entreprises, ne comptait pas uniquement sur son ascendant d'ex-bel homme et d'homme de fortune ; les jeunes filles» en général , ne prêtent qu'une oreille distraite
4i LA COMÉDIK
au bruit des éeas. 11 s'était créé des auiiliaires écfoi-
voques, mais sûrs , dans certaines actrices blafardes qu'il avait courtisées autrefois, dans les coiffeuses, dans toutes ces femmes besogneuses, faciles, tolérantes, dont rinléricur des théâtres abonde. KUes n'avaient aucun ^^nre de service à refuser à M. Poirier, qui, de sou côté, n'a\'ait rien à leur refuser* il leur accordait d al)ord, et surloiit , les largesses de sa famiiiarilé : elles l'appelaient volontiers le pcrc Poirier. Celle-ci avait reçu du père Poirier sa jolis couteaux h dessert en vermeil ; celle-là une broche en ctnail avec un petit chien au milieu; toutes prisaient dans sa tabatière en or fin. 11 allait même jusqu'à se laisser embrasser dans certains jours d expansion.
La Brisevillc marchait fièrement en tete de ces aiQÎcs illicites du père Poirier, et le père Poirier la distinguait de ses riTales. Il ne la prodiguait pas dans les jjctilcs aflairos de cœur ; mais, dans les grandes, elle devenait son carré de cavalerie. Quand la Briseville donnait, il était rare que Tennemi tint longtemps. Elle emportait la place; on ignore si elle avait jamais éprouvé de défaite. Poirier, n était pas ingrat pour tant de dévouement , quoique la Briseville se lut j)lainte (|iiel({uefois avec amertume de sa lente générosité. Ji lui avait lait cadeau d'un mobilier eu damas jaune , capitonné par d'Àrrac , l'ancien , le grand d'Arrac; d'une pendule du bon temps , écaille et or, surmontée de deui petits coquins d'amours
grassouiUets à faire pâmer d'eavie Uembro et Greffeoille , ces deux illustres marchands de meubles et
Auvergnats, dignes de l'être s'ils ont le malheur de ne pas être Auvergnats ; de deux Boucher un peu trèslibreSj mais signés ; d'une commode en ébène qui provenait de la vente du mobilier du vieux château de Villeroy , et d'un tapis de Beauvais représentant Vénus sortant de l'onde, brodé d'après un des plus jolis des^ sins de Lancret. Gardons-nous maintenant de mettre à la colonne correspondante tout ce que la Brisevilie avait donné en retour au tapissier Poirier. C'est un compte en partie double qu'elle règle en ce moment avec le grand tapissier de l'enfer. Brûlent toi ! ton meuUe jaune, tes tapis et tes pendules! — Mais non, ne bràlons que la Brisevilie. C'est bien assez !
Il est une habitude, parl'aitement innocente, que les mères des jeunes actrices tiennent à pratiquer, et cela bien plus pour l'honneur des principes mêmes que dans un but d'utilité qui, jusqu'ici , malgré nos efforts d'observateur, ne nous a pas été démontrée. Cette habitude, la voici. Ces mères dévouées s'imposent, outre les charges de leur ménage , l'obligation d'accompagner pas à pas leurs jeunes iilies, d abord aux cours du Conservatoire , où elles sont censées prendre leurs premières leçons dans l'art dramatique, ensuite, et plus tard, au théâtre; les bonnes ' moeurs leur dictent ce précieux devoir de tradition. Malheureusement , au Conservatoire , au lieu d'ap-
46 LA COMiiDIE
prendre à bien dire la prose de Molière ou verA
de Racine, ces demoiselles apprennent tout vulgaire* mentà^laireramour. Il est rare» il est même, croyons- DOUB, sans exemple, que ces jeunes héritières des Georges, des Damoreau et des Mars, ne contractent pas au Conservatoire quelques-unes de ces tendres liaison^ dont elles ont soin de ne pas confesser plus tard les conséquences à leurs maris. Le Consenratoire, pour le peindre en une seule image , est un vaste ossuaire de toutes les virginités du cœur. Char< que élève a dans un élève du sexe opposé un Paul ou une Virginie , et nous n exceptons pas le naulragc. Xe mariage, hâtons-nous de Tavouer, vient souvent épurer ces alliances formées d'abord sur l'autel de la nature; que trop souvent! ])Ourrions-nous dire, car ce& unions ))rématurées ne sont que l'association funeste du besoin et de la misère. Tous ces fils de portiers et toutes CCS filles de couturières, sans talent et sans avenir, s'enchainent pour trente ans, quarante ans, aux pieds et aux mains, dans Tespoir, qui ne so réalise jamais, de s'aimer toujours et de s'entr'aidcr sans cesse. Au bout de trois ans ils courent les théà- V très poudreux de province, espèces d'hospices dégui* sés, répétant, jouant, criant le vaudeville et la faim. Vieux à trente ans, ils ne se sauvent, eniin, le mari que par le suicide, la iemme que par Tadultère ou parla prostitution.' La tendre mcre, qui u a pas cesse 4e protéger de son
BT LB8 COMifilSNS. 47
ombre inutile cl tutélaire son tendre arbrisseau de fille, rac€Ooipi|gae encore au théâtre quand elle a le bonheur d'ahôrder le port si étroit d'un théfttre. Ici antre
bail avec un autre esclavage. Si la lille s'habille , la mère est avec la iille ; si la fille va au foyer, la mère descend au foyer ; et, quand la fille descend an théâtre, la mère se tient en sentinelle dans les coulisses. Ceci est très^bieu ; mais, comme la mère ne peut être à la fois et dans les coulisses et à l'orchestre, ou bien h l'anode de la ])remière galerie, elle ne voit pas le billet qu on montre du coin de la pren^ière galerie ou du bord de l'orchestre et que sa fille recevra des mains corrompues du concierge au moment où elle lui rendra la clef de sa loge. Elle ne verra pas Tacteur même qui dira en scène à sa fille, dans un aparté qui n*est patfdans la pièce : « Ma chère amie, demain à dix heures , quand vous irez au bain, i Brel, il arrive, au bout de deux ou trois ans de cette surveillance de garde-chiourme , exercée sans relâche par la mère sur la lille, que la (ille, un beau soir, disparaît de la ville pour quelques années ou du théâtre pour quelques mois. Mais quelle conclusion tirez-vous enfin, demandera-t-on, de toutes ces observations cruelles? — Celle-ci : que les mœurs et le théâtre âont aussi impossibles que... que toui ce ({ue vous voudrez d'impossible.
A réloge du bon sens ou de rexpériencc de madame de Saintnioseph, nous devons dire qu'elle n'exer*
çait pas sar Georgette cette inquisition anssi vaine
que ridicule, quoicju'elle ne lui laissât pas cependant une liberté absolue. £lle la surveillait, mais plutôt comme un sac d'argent que comme un bouquet de roses. Georgette lui rapportait déjà comme deux ou trois cents francs par mois; il était prudent de ne pas exposer sa voix si fratcbe et si lucrative à la brutalité des courants d*air. En la suivant au foyer et quelquefois dans les coulisses, elle n'avait d'autre but que de lui garantir les épaules avec un chàle ou une mantille. Si ses attentions hygiéniques ne découlaient pas absolument d*une prévoyance morale, elles suffisaient néanmoins pour éloigner de sa lille des paroles mauvaises à entendre, même chez une enfant. Au thé&tre, il n'y a ni enfance, ni vieillesse; il n y a que des mâles et des femelles. On y grandit si vite, on y vieil* lit si peu I
A la centième représentation Azrael on d^TAnge noir des abîmes de la Palestine, date mémorable dans la vie de Georgette, il se passa dans les coulisses un fait qui devait décider de sa vie entière. La pièce était finie, le rideau descendait , le public gagnait déjà les couloirs , les artistes leurs loges , et Georgette qui , en sa qualité d'ange exterminateur , de personnage final, restait jusqu'au dernier mot de la pièce, franchissait le plancher à l'extrémité duquel elle venait de lancer les foudres du dénoûment. Par mégjtrde un machiniste avait posé ce soir-là un banc
Die
de gazon sur ce plancher : l'obstade à franchir gênait les petits pieds de Georgette... Elle allait appeler. . . Deux maîna lui sont tendues pour Taider à gravir le banc de gazon. Le premier des deux personnages -officieux était M. Poirier, le riche tapissier; l'autre, un tout jeune homme quelle n'avait jamais vu. Le hasard , si le hasard est pour quelque chose dans cette vie, lui fit accepter laide du jeune homme, et ce lut sa main qui la conduisit de marche en marche jusqu'à' la dernière, où elle s'arrêta pour le remercier. Poirier avait disparu ; presque tout le monde avait disparu ; la rampe même était éteinte ; il ne restait, pour produire quelque rare clarté sur le^ derniers plans du théâtre, que les deux lanternes fumeu- (^s placées b. l'entrée des coulisses.
— Maintenant , voulez-vous me permettre / dit timidement à Georgette le jeune homme qui Pavait aidée à descendre, de vous offrir ceci?
— rHais qu'est-ce donc? demanda Georgette^ interdite et souriante.
Et le jeune homme, plus interdit encore, de répondre : —Vous verrez celachezvous, mademoiselle. Cest... La main de Georgette n'avançait qu'à demi :
— Une lettre ?... Oh! maman... ma tante m'a bien défendu...
— Ce n'est pas une lettre. ..
Georgette avançant un peu plus la main : ,
— Âh 1... Âh 1 ce n'est pas une lettre.
— C'est uu journal... Oui... c'est uu journal.
— Pour moi?...
— Oui» mademoiselle... un journal pour vous...
— Mais je ne suis pas assez riche pour m'abonner, monsieur.
— Oh I mademoiselle 1 ce n'est pas pour un abonnement... C'est un article...
— Un article?... Qu'est-ce que cela, monsieur, un article?
— Votre éloge.!, que je me suis permis de faire dans ce journal, le Lilas de Perse,
— Pourquoi avez-vous fait mon éloge?
— Parce que je vous trouve belle , excellente, admirable dans Azraël.
— Vous êtes trop bon... beaucoup trop bon..»
monsieur.
— Et pour que vous le lisiez... voulez-vous ra'honorer... me rendre le service... me faire le plaisir de le lire?...
— Mais, sans doute... et je vous rendrai ensuite ce journal.'
— Vous pouvez le garder... mademoiselle... je
vous prie même... je vous engage... Ah ! croyez-moi... tout le plaisir...
— Le Lilas de Pern I Mais c'est un bien joli tftre.
J'aime tant les lilas I
— Bien simple... mademoiselle.
— C'est plus joli que le ComtiMianmL
BT LKS COMÉDISNS. 54
Le jeune rédacteur du Lila9, qui ne voulait pas encore rompre 1 entrelien, et qui ne savait comment...
— Je sois heureux, mademoiselle, que ItLUas de Perse...
— Et c'est vous qui le vendez, ce journal?
— Non... j*y écris... Je &is deux théfttresw.. Je suis chargé des Folies et de la Gatté... On me promet la Porte-Saint-Martin... et j'ai été bien heureux... bien flatté... que le LUae de Pene,.. l'occasion se présentant. . . de parler. . . • .
Une voix cria du haut de l'escalier des loges :
— Georgettel Georgettel... viens te déshabiller ! Oh es-tu donc?
Georgeltc, au jeune homme :
— Pardon... c'est maman... c'est ma tante... qui m'appelle. Vousp^ettez... parce que maman...
parce que ma tante...
— Vous me promettez de lire, mademoiselle?... n'esl-ce pas? J'ai dit ce que je pensais... ce que j'éprouvais... J'aurais désiré...
— Je lirai ÏQLilas de Perse... très-certainement... oh ! très-certainement, monsieur.
— Georgettel Georgettel... mais Georgetle... cria une seconde fois la voix d en haut : Georgette I
lê lampiste : — Mademoiselle Georgette , votre tante vous appelle...
— Merci! j'y cours... Monsieur!...
£Ue salua le jeune rédacteur da Idlae de Pêne.
5i LA COMÉDII
— Ohl bonsoir, mademoiselle, bonsoiri Georgette disparut avec ses quatre ailes noirea dans Q&e des mille mités sombres du théâtre.
Le rédacteur du LilasdePme gagna l'échelle perpendiculaire que les artistes de la Gaité appellent
Dans Tombre da couloir qui mène à cette échelle, entrç la porte du foyer des acteurs et la croisée chassîense qui donne sur la rue Basse» Poirier disait tout bas à la Briseville :
. — Quel est ce petit monsieur ([ui s'en va?
La Briseville, dardant dans l'ombre son regard de lionne :
— Ca?...
— Oui> ça.
-^Rien du tout. Un apprenti journaliste... Pour*
quoi me demandes-tu?...
— Quel journal rédige-t^-il t
EstH^e que je le sais, moi ! Le Lilas 4» Rmnain-
villes je crois.
— 11 pariait à la petite Saint-Joseph dans les coulisses.
— Qu'est-ce que cela te lait, gros Poirier^
— Rien... mais... il lui parlait...
— Est-ce que de ton e6té?...
La Brisoville ouvrit des yeux étounés...
— Non, répondit Poirier.
-^AJors?..«
Poirier reprit d'un ton plus net :
— Ce gamin voudrait peut être...
La Briseville commençait à comprendre :
— Tu es fou !.. . Que voudrait-il ?
— Dame I être le premier...
— Crois-tu?... '
— Il faudrait peut-être prévenir sa mère...
— La mère de qui?... la mère Michel?..*
— La Saint-Joseph, donc! Comme lu fais Tinaocente, cç soir.
— Hazettel comme tu deviens vertueux^ toil
— Non... Cependant. . vois-iu ?
— Quoi?
— La prudence. . .
— Ah çàl Poirier... serais-tu son père?
— Cette enfant ne doit pas se perdre... ent^dstu? Je ne le veux pas I
— Oui, mon Poirier.
— Tomber dans les mains de.,.
— Oui y mon Poirier.
• Tandis qu'un homme riche...
— Oui, mon Poirier...
— Ta m'ennuies avec ton Poirier... oui, mon Poirier...
— Si je t'ennuie, bonsoir !
La Briseville lit le mouvement de s'éloigna.
— Non ! j'ai à te parler ; reste !
Je n'ai pas le temps.
54 LA COMSDIE
— Deux mots, Briseville.
— Quoi?
— IL manque un ornement k ton salon jaune*
^ Il n'y manque rien ... à moins que ce ne soit toi ,
Poirier, quand lu n'y es pas.
— Coquine!... Sais-lu ce que je veux y placer pour Je compléter?
— Non.
— Une statuette d'argent d une ciselure i...
— Qu'estp-ce que ça vaut?
— Quinze cents francs, Iriponne.
— Kli bieul veux-tu m'obligcr, Poirier ?
-^Disl
— Garde la ciselure et envoie>moî les quîme cents francs.
— Cest dit?
— . C'est dit.
— Nous causerons de Georgelle?
— Pardiennel
— Crois-tu que?...
— Je ne réponds de rien 1
— Mais?...
— Je t'attendrai...
— Demain?
— Demain à midi.
— Âdieu, la Brise I
— Adieu, Cerisier!
Ces deux serpents j»edénouèreai, et chacund'eux» eu
rtttipftnt» se iraina dans Tombre pour gagner cm»i trou.
— Elle Ht en ce moment le LiUts de Pêne , murmura ce soir-là ic jeune rédacteur dans sa petite chambre de poëte.
Le jeune rédacteur se trompait : Georgettelerelisait.
Le jeune rédacteur du LUas de Perse se nommait Félicien, de soft petit nom ; quant à l'autre» an grand nom, personne ne Ta jamais connu, soit qu'il le trouvât lui-même trop ])eii poétique pour l'avouer, soit qu'il ait attendu le moment de le lancer au milieu des^airs de la célébrité pour le produire, moment qui ne s'est malheureusement jamais présenté. Ses amis ne l'appelaient entre eux que Félicien. C'était nie nature irritable et rêveuse, fine et ironique, mécontente sans être pourtant envieuse, quoiqu'elle eût ses caprices de partialité, mais, au fond, loyale, généreuse et d'une sensibilité excessive. Comme bien des jeunes gens de son âge, il devait à une éducation incomplète une fatale indécision dans le choix de ia profession k laqudle il était destiné à demander son existence et son rang dans le monde; aussi se jetat-il avec plus d'amertume que de sincérité dans celle des lettres. Il vit ou il crut voir que , si pour être peintre il fallait travailler longtemps dans l'atelier d'un maître ; architecte, faire des études régulières et progressives sous un chef, pour être écrivain il ne fallait qu'une plume, de l'ancre et du papier. La gloire littéraire est si grande qu'elle lui parut, par une
aberraiioli inouïe, mais commune à tous les jeunes gens, extrêmement facile.
t Je serai écrivain, » se dit-il donc, et, comme toujours, il voulut débuter par se faire journaliste., deux conditions pourtant bien différentes, si elles ne sont pas opposées. La distinction nous entraînerait trop loin. Il chercha donc avec assurance un journal qni l'admit au nombre de ses rédacteurs. Ici cmbmença pour lui tout un poëme dedéceptions en vingtquatre chants. Après n'avoir pas obtenu de franchir seulement la première marche des grands journaux, il descendit, la rage au cœur, aux journaux pauvres, mais honnêtes, de la région moyenne ; même hauteur, même résistance. 11 alla enfin , triste et humilié, de refus en refus, jusqu'aux journaux des chemins de 1er. Là le jeune Félicien faillit presque subir nonseulement des outrages, mais presque des voies de fait, pour avoir proposé au rédacteur en chef un soènet et une ballade. 11 ne se découragea pas. Les croyants grandissent sous les coups redoublés de la persécution. S'étant lié avec quelques exilés comme lui, lui et eux , pour venger leur commun malheur, pour relever le goût opprimé , pour faire enfin une révolution dans les lettres , vendirent tout ce qu'ils pouvaient vendre. Ils réunirent trois cents francs. C'est avec ces trois cents francs qu'ils résolurent de créer un organe où ils auraient enfin le droit et la liberté de dire tout ce qu'ils pensaiaoït des bom*
mes et des choses. Dans cet orgaae indépendant on édugnerait tout le inonde et quelques antres encore :
écrivains dramatiques, historiens, romanciers, poètes, acteurs, actrices» sauf celles qu'on égratignerait seulement, afin de les amener, toujours |>ar esprit d'indépendance, à une douce composition. Ceci bien convenu, ces chers anges se réfugièrent sous l aile d'un éditeur demi-<^în, entièrement méridional, qui s'engagea k fournir le papier. Le papier! ce premier lait de tout journal qui cherche à naître... à la condition que de leur côté ils lui fourniraient annonces , articles, réclames, éloges pour ses rossignols; les rossignols, si nos lecteurs l'ignorent, sont de vieux fonds . de librairie.
Une immense question s'agita, c Comment nommerons-nous notre Journal ? i» se demandèrent les jeunes rédacteurs dans un de ces déjeuners où Ton trompe la faim en irritant la soif. L*un s'écriait : Appelons-le le Génie ! l'autre : V Esprit l l'autre : le Fer rouget l'autre : le PUori! Du reste, voici un échantillon des titres qu'ils remuèrent à brassées, et les observations que chacun de ces titres souleva :
— PoliehmeUe?
— Non, ça ne dit pas tout à fait notre but.
— Là Bourreau tnasqui?
— Non plus.
— hi^ Poésie?
C'esliadel Le Fouet?
C'est connu !
La Cravache?
Journal des haras I
L'Éperon?
Même danger !
Le Poignard?
Tro[) noir.
ht Pistolcl?
De poché ou d'afçon ?
A un autre !
Le Télescope?
li y a eu le Kaléidoscope !
Le Divan?
Trop oriental I
Le Campé?
Vieux I
L'Espion?
Pas mail...
Dangereux I
Ça sent la police!
La Vengeance?
Stupide !
Merci !
Il n'y a pas de quoi.
La Foudre?
Classique à crever !
La Tempêie?
No&I
Non!
V Aigle?
Et la censure ?
Le Renard?
Fable par M. de la l'onlaiue.
Le Tigre ?
Journal des chasseurs !
Le Tribunal secret ?
Trop mélodramatique !
Le Conseil des Dix ?
Râpé! râpé! archiràpé!
Déjeuner?
A la fourchette?
VHahit noir?
ObJ que cest bè),Ql que cest bétel que cest
Le Soleil?
Et madame la luue!
La Comète?
Assez I assez de planète !
Aristophane?
Bravo ! brayo !
Pourtant, c'est fnrieiument grep!
Et sec ? * MaUlais?
C'est mieiix!
— Oui! le Rabelais ! le Rabelais l
— C'est pas assez vivant : j'aimerais mieax...
— Dieu? Voilà un litre !
— Ça manque d'actualité.
— LordBffron?
— Non! FantoHO I
— NonI le Cauchemar !
— Nous approchons !. . .
— Le Lilasde Perse?
— Ravissant!
— Adopté I adopté!
— Vive le LUas de Perse I C'est frais, c'est jeune, c'est printanicr, c'est parfumé, c'est avril et mai, c'est amer et doux; nous allons à la poésie et aux femmes avec un pareil titre. Salut an LUas de
Perse !
On se décida donc pour le Lilas de Perse^ journal delà littérature et des arts, des théâtres etdes modes.
On arrêta aussi, d'accord avec rédilcur, que les articles d'art ne seraient pas payés, que les articles livres ne seraient pas payés non plus, mais que les comptes rendus des pièces de théâtre ne seraient jamais payés.
Telle est à peu près l'histoire de tous les journaux d'art et de littérature qui se sont fondés en France depuis cinquante ans, et particulièrement celle de la gestation, de la conception et de la naissance du Lilas de Perse, où le jeune Félicien avait inséré Téloge
JiT LES CpMÉDIKNS. 61
(le la charmante Georgettc, dans VAnge noir des abimes de la Palestine^ rôle à'Azraël.
Le tapissier fut exact. A midi Poirier sonnait chez la Briseville, de son côté toute prête à recevoir dans son appartement jaune son illustre visiteur. Apres avoir recommandé à l'espèce de furie vengeresse qu'elle appelait sa bonne de dire à tout le monde que madame était sortie, elle ferma à double tour la porte du salon» tira avec soin les rideaux, et approcha son fauteuil de celui où Poirier était mystérieusement assis, les jambes croisées, un paquet assez volumineux dans ses deux mains posées sur ses jambes.
— Voilà la statue d'argent, dît-il en dépouillant du mouchoir qui Tenveioppait un gros sac d'écus qu'il plaça avec bruit sur un guéridon, t^es écus sonnèrent à ce choc contre le marbre.
— Fais donc attention! lui dit avec effroi la Briseville; tout le monde dans la maison va savoir que j*ai de l'argent, et tout le monde m'en demandera. Je suis sûre que le boucher et le boulanger sont déjà dans l'escalier. ïu es vraiment d une imprudence!... Le créancier, c'est un lion... il ne faut pas qu'il voie le sang... et les écus, c'est le sang.
— Je te demande pardon.
— Ta dis donc, Poirier, qu'il y a Ikrdedans quinze cents balles. J'ai confiance en toi, je ne compterai pas. Passons maintenant à notre grosse affaire. Cette enfant t'a donné dans Tœil droit?