‹ La comedie et les comediens (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

C'est par l'amour qu'on commence à aimer une des femmes éparses sur le globe , c'est par la jalousie qu'on commence à aimer une actrice. Avant qu'elle ne vous connaisse, vous avez pour rivaux mille ou douze cents spectateurs par soirée, qui viennent/ à prix d'argent, jouir de la vue ou de ses bras, ou de sa taille, ou de ses épaules, sans vous accorder le droit de le trouver mauvais. A vos côtés vous enten* dez circuler les critiques les plus violentes de son talent ou des éloges plus blessants encore que ces critiques. On n'a pas de destinée meilleure à espérer du jour où Ton a voué de l'attachement à une beauté de théâtre. Jetez donc le gant à l'univers! Appelez en duel les populations !

Avant de savoir si Fidéline l'aimait, de Ponteuil avait éprouvé ce sentiment dont l'analyse ne nous a pas coûté grands frais d'observation. Trop heureux si cette jalousie particulière, banale variété de l'espèce, ' n'avait été couverte et dominée par une autre jalousie, la grande et légitime jalousie de tous les temps, dans le cœur de l'amoureux marquis. Depuis la conversation de madame Pomelin avec sa flile, il redoutait que Fidélinc, mal couseillcc^ n'écoutât des pro-

positions agréables à son orgueil. Un amour exclusif est seul capable d'empêcher une jeune femme de céder aux séductions infinies de la richesse. Fidéline a-t-eile cet amour, se demandait de Ponteuil en passant en revue dans sa mémoire les actions et les paroles de la merveille de la Comédie-Italienne. Quel chapitre confus que celui-là 1 L'encouragement d'hier s'efface sous le mot froid de ce matin, qu'un geste bienveillant, — et cela suHit, car tout est amour dans Famour, — fa^it oublier pour jamais. Jamais signifie quelques heures, car, si le geste bienveillant se ré* pète en faveur d'un autre, vous vous en voulez d'avoir paru heureux. C'est à recommencer, à reprendre sans cesse.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la visite du marquis de Ponteuil à Fidéline, qui avait fini par lui expliquer tout naturellement le véritable sens de la réponse qu'elle avait faite à la demande de «a main. Dans son ignorance naïve, elle s'imaginait que son engagement dramatique s'opposait à tout autre contrat plus sérieux et beaucoup plus long. Heureux donc de se voir accepté, le jeune marquis, le premier assez hardi parmi ceux de son rang pour épouser une comédienne, comprenait combien Tobjection était peu grave. Tranquille sur ce point, il s'abreuvait d'espérance et d'amour en allant écouter chaque soir Fidéline et en lui apportant chaque matin des jonchées d'éloges. Il se disposait, comme de coutume, à lui

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hvre sa lisHe, lorsque ses deux amis, d'Arqoes et de

Villerieux, entrèrent dans son appartement et le forcèrent de différer de quelques minutes le moment de son bonheur.

— Nous venons tous deux, dit le marquis d'Arqués, dans le même but; il importe que tu nous entendes. Assieds-toi.

De l*onteuil dompta son impatience ; il s'assit.

— Nous n'avons pas eu l'occasion de nous rencontrer, reprit Villerieux» depuis le fameux début de Fidéline à la Comédie-Italienne.

— Messieurs, interrompit de Ponleuil, ce m'est un vil regret de m'en faire souvenir.

D'Arqués continua :

— Allons au fait tout de suite. Marquis, ta couduite nous a indisposés contre toi.

Messieurs, ma conduite aura le déplaisir de se passer de YOtre agrément.

— Nous n'en douions pas, répliqua d'Arqués ; mais elle n'a pas que nous pour censeurs. JËpouse qui bon te semble, c'est ton droit. Ce qui est moins ton droit, c'est de nous enlever, par une fantaisie sans exemple dans nos mœurs galantes, la plus divine actrice des Italiens. C'est un fait brutal, sans esprit, au-dessous même du despotisme d'un financier.

De Ponteuil, sans se déranger, lendit le bras et sonna ; une figure de valet parut entre les deux bal^ tants de la porte à demi ouverte.

BT LIS COHÉBIBHS. âS9

— Que désire monsieur le marquis?

— Préparez-moi deux épées de combat : allez! Cobt tînne, dit de Ponteuil à d'Arqués^ qui reprit avec le même sang-froid poli :

— Où en serions-nous, marquis, si lu allais faire naître la mode d'enlever les actrices par le gaet-apens du mariage? 11 n'y aurait bientôt pins de théâtre à Paris. Nous ne souffrirons pas qu'un tel usage s établisse.

— Cependant, messieurs, chacun est libre, sous le

règne de Louis XY le Bien-Aimé, de se marier avec la femme qui lui plait.

—C'est précisément ce qui est en question, marquis.

De Ponteuil sonna de, nouveau; le même valet montra son visage soumis.

— Vous descendrez les épées dans la voiture jaune, que vous tiendrez à ma disposition.

-^Oui» monsieur le marquis.

— Tous voulez donc, messieurs, demanda de Ponteuil il Yillcrioux et à d'Arqués, m empêcher de donner mon nom à Fidéline?

Ce fut de Yillerieux qui répondit :

— Pas exactement cela. Fais-en une marquise si cela t'arrange, quand tu Tauras.

— 'Comment 1 quand je l'aurai? Me la dispiiteriezvous? Où sont vos pouvoirs?

—Si tu es tué, répondit d Ârques avec un beau

le

calme» nous aurons prouvé, iaenconviong» que nous avions le pouvoir d'empêcher ce mariageY

—J'en convicus.

— Si tu lues Yiiierieux ou moi, tu auras conquis Fidéline» que nous t'aurons dn moins disputée aux

yeux (le toute la jeune noblesse, froissée comme nous de ton action.

—Et si je blesse l'un de vous seulement?

—Celui-là, comme toute défaite entratne un saeri--

flce, signera à Ion contrat de nuiriai^e, où toute la noblesse, tu le présumes, n'a pas l'intention de courir se faire inscrire.

— Soit! dit de Ponleuil en souriant avec une politesse imper lincuLe au propos impertinept de ses deux

— Mais, si c'est toi qui es blessé, ajouta de Yiiierieux, tu uo te marieras avec F idéiiue que dans trois mois.

—iSoit encore I s'écria de Ponteuil, qui aurait pu

repousser du haut de ses épaules ces diflerenles propositions, s'il n'avait songé qu'il était en face d'un premier duel, qui est toujours un marché onéreux. Refuser les conditions, c'était refuser la rencontre. Le traité fut acce[)té.

— Quel est celui de vous qui me fera l'henneur mon adversaire?

— Moi, répondit le marquis d'Arqués : j'ai vingt ans et de»x mois ; je suis par conséquent de quatre

grands mois Taîné de notre ami Viiterieux, qui sert mon second.

— Les deux choix me conviennent parlai Icment, dit le marquis de Ponteuil, qui ajouta :

— En passant par le Roule, je prierai Duménil de m'assister. Je le sais à cette heure chez lui. Vous agrée- t-il?

— Parfaitement aussi.

— An parc de Monceaux 1 dît de Ponimiil à son ecv-

cher quand ses deux amis d'Arqués et Yilleneux furent montés en voiture.

Deux heures aj)rès ce duel, consommé dans toutes les formes de politesse établies entre de vrais gentilshommes, de Pontenil, d*nn pas lent, peu naturel à ses habitudes vives, montait les marches de rhotel de Fidéliue. On voyait sur sou visage pâle et riant l'effort d'une souffirance contenue. Son mal luttait en lui avec une joie fière. Pendant le peu de minutes qu'il fut laisse seul dans le salon d attente par le valet chargé de Tannoncer, il retira son bras droit, caché à demi entre Fouverture de son gilet, il regarda sa main, tout alourdie par la douleur et la douille enveloppe d'un mouchoir brodé, et ce mouvement, quoi-

2TS Ll GOMÉDII

que exécuté avec délicatesse, lui arracha un cri aigu. Pour en étouffer le retenlissement il se mit à marcher avec bruit, et» afin d'éviter le même accident et ses suites, il replaça plus soigneusement son bras sous son gilet après s'être assis au fond d'une encoignure dans un grand fiiuteuil. Là il se plut, comme on réprouverait dans un rêve, à se peindre rétonnement glorieux et mélancolique qu il causerait k Fidéline en lui racontant les dangers courus pour ellCi la blessure reçue pour elle, témoignages rigoureusement vrais de son amour pour elle. Il serait modeste dans son récit, juste envers son adversaire; il dirait avec une égale résignation les dures conditions imposées à sa défaite. Fidéline apprendrait de sa bouche qu'une loi bizarre, mais sacrée, de cette rencontre, voulait qu'il ne s'unit pas à elle avant trois mois. Le délai était pénible, affreux; mais il n'emploierait que mieux cet intervalle h. lui prouver combien sa résolution de l'é- . pouser était profonde dans sa volonté, combien, d'un autre côté, Tafiection qu'il lui portait, affection méritée, gagnée, attendue, était à l'épreuve du temps. 11 y a de Tivresse dans raffùblissement qui tésulte du sang répandu par une blesstire; cette ivresse ressemble à la défaillance du jeûne : elle a son délire progressif, son exaltation, sa fièvre. Plus l'homme diminue, plus il devient léger en perdant son lest impur, et plus il s'élève et perce vers les régions subtiles de la pensée.

Digiti^cû by Lj<)>^i^

ET LKS COHÉDIBNS. ^3

— Mademoiselle peut recevoir monsieur le marquis de Ponteuil, vint dire le valet.

Se faisant fort sur sa matn gauche, de Pontenil se leva et se dirigea vers la salle à manger, ou Fidéline attendait à table qu'on lui servit à déjeuner.

—Tous permettez, monsieur le marquis? lui dit Fidéline en lui désignant un siège en face d^elle, k l'un des bouts de la petite table qui se couvrait de mets délicats. Comme il est près d'une heure, je ne vous ferai pas rimpertinencc de vous inviter à déjeuner avec moi. Que je suis paresseuse ce matin ! Le spectacle a fini si tard hier 1 J'avais demandé de la glace, il me semble ! ajouta-t-elle en se tournant vers son domestique.

— £lle ne me demande pas pourquoi je me présente si tard chez elle aujourd'hui, pensa de Ponteuil. — Tous avez raison de prendre un long repos, réponditil à Fidéline; votre santé en a besoin. Joner et veiller épuisent horriblement, La gloire, il est vrai, calme bien des fatigues.

» Vous me rappelez, dit Fidéline en pay^t d!un sourire charmant le mot flatteur du marquis, que j'at< tends, avec le numéro de la Gazette de France, où il est, di^on, question de mes débuts, la GazetU de la Cùur et le Jlhreure galant^ qui veulent bien aussi s'en occuper, à ce qu'on m'assure. Allez voir, dit-elle au domestique, s'ils ne seraient pas dans la boîte. Je ne suis pasi au fond, très-curieuse de les lire.

274 LÀ comèdil:

Fidéline oubliait sans doute, si elle ne mentait pas,

que c'était la sixième fois qu'elle envoyait chercher les gazettes par son domestique.

— Elle ne s'aperçoit donc pas de ma pâleur I pensa encore de Ponteuil, qui répondit pourtant à la comédienne : Si j'avais prévu un relard dans l'envoi de vos gazettes, je me serais fait un plaisir de les acheter en passant sous les galeries des Français.

— Vous êtes trop bon; ce n'est pas si ])ressc, eu vérité. Versez-moi de ce thé, je vous prie, marquis.

— Quoil elle n'a pas remarqué que je l'ai servie de la main gauche et en tremblant? Oii donc a-t-elle la tele?

Le domestique posa sur la nappe, près du bras de Fidéline, les deux gazettes et le recu^ qu'elle attendait.

— Très-bien 1 Nous lirons cela après le déjeuner m dans la journée.

— Pourquoi ne pas les lire à présent? s informa de Ponteuil.

—Ce serait me priter, monsieur le marquis, du

plaisir Je causer avec vous. '

^Non, je suis aussi intéressé que vous, Fidéline, à connaître ce que pensent de votre talent messieurs les beaux esprits.

— Auriez-vous vraiment cette curiosité? dit Fidéline , qui mourait d'enyie de dévorer ces gazettes. Puisque vous le désiw«i*

ET LBS COMÉDIENS. S75

De Pouteuil sentait que la lièvre le gagnait. Fidéline poursuivit :

—Eh bien! lises^le^moi doue. Taurai plaisir k

vous écouter.

Dans rimposslbilité de faire usage de ses deux mains, de Pouteuil ouvrit, en Tappuyant sur la table, la Gazette de la Cour, et, après Tavoir étendue avec uue pénible gaucherie dont Fidéline, dans Tattente de cette impatiente lecture, ne s'aperçut pas, il commença ainsi :

« Sa Majesté a honoré pour la cinquième lois de sa présence les débuts de mademoiselle Fidéline, cette actrice de si grandes espérances. Vers le milieu du spectacle, Sa Majesté, touchée du jeune talent de celte comédienne, a daigné lencourager de quelques gra* cieux applaudissements, heureux signal des manifestations bruyantes qui ont immédiatement éclaté dans toute la salle. Une demi-heure avaut la chute du rideau Sa Majesté a quitté sa loge pour rentrer aux Tuileries, oii il y avait bal. »

— C'est très-poli, mais très-froid, dit Fidéline; il est bien plus souvent question dans cet article de Sa Majesté que de moi. Âu surplus, on m'a conseillé de rester parfaitement indifférente aux éloges comme aux critiques des gazettes.

— £ntrer en partage de publicité avec la royauté, c'est déjà, un assez, beau lot, ht remarquer de Ponteuil,

dont les douloureuses grimaces pendant la lecture de

276 LA COKÂDIB

ces lii^'ues n'avaient pas une seule fois atlii é l'attention de Jb'idélinc.

—Peut-être, reprit^il, la GaxttU de France aura-

t-clle consacré plus d'espace à rappréciation de votre talent.

Et il d^agea la seconde gazette de son enveloppe

avec plus d'embarras que la première.

— Alil dit-il, votre nom est en toutes lettres en tête de l'article; c'est important. Lisons :

c II n'y a pas d'exemple d'aussi beaux débuts au Thcàtre-Italien. Jeunesse, beauté, grâce, talent, mademoiselle Fidéline les réunit en elle. Aussi quel succès se comparerait au sien? Aux suffrages des vieux amateurs elle a su joindre à son avanlaj2;c les suffrages de la jeune noblesse» et, pour tout dire enfin, ceux de la cour. L'enthousiasme est si grand, peodant les mémorables soirées où elle joue , qu'on oublie presque la présence du roi et des dignitaires qui l'accompagnent. Oii ira un tel talent, qui part de si haut et qui a tant de chemin à parcourir? »

• — Que je suis heureuse, mon Dieu! de ces beaux éloges! s'écrlk involontairement Fidéline, dont l'âme s'ouvrait à toutes les vanités de la joie.

— Que je soufl'rel Je sens que mon sang s'en va par ma blessure, murmura de Ponteuii.

Pidéline sonna.

— la Provence, prenez celte pendule, et porlez-lk sur-le-champ au rédacteur de la Gazette de France;

ET LBS COMÉDIBNS. 277

déposez-Ià chez son portier. Pas un mot sur eellé qui

l'envoie; pas de nom. Rien. Faites-vous aider. Allez vite. — Et que dit le superbe Mercure? demanda Fidéline au marquis.

On l'avait mise en goût déloges. Les éloges! On ferait venir du fond de TOcéan à la surface de l'eau

avec un éloge une actrice noyée depuis trois ans*

— Seriez- vous assez complaisante pour couper les feuilles du Mercure avec votre couteau? dit de Ponteuil àFidéline en lui tendant» toujours de sa main gauche embarrassée, l'exemplaire da recueil.

Sans s'informer de la raison de cette prière étrange de la part d un gentilhomme aux manières toujours exquises, Fidéline, avec une précipitation brusque, passa rapidement la lame de son couteau à fruits entre les feuilles du Mercure.

— Voilà l'article qui me concerne : Camédie^ltor lienne.

— Tenez l'exemplaire ouvert, Fidélinc; je lirai à côté de vous. — Ëst-ce que j'aurais jamais pu tenir ce livre? pensa de Ponteuil en se levant pour se placer presque derrière la jeune actrice.

Debout et faible sur ses jambes, il tâcha de lire.

c Chaque année la Comédie-Italienne s'impose le devoir, dont nous nous passerions fort bien, de faire débuter, dans l'intérêt assez mal entendu de nos plaisirs, quelque actrice longtemps louée d'avance. Quant à nous, nous avouons ne pas comprendre la nécessité

â78 LA COMÉDIE

d'interrompre le conrs régulier des rep^ésentaUens

ordinaires pour ouvrir un passage à des preleniions excessivement exagérées. »

— Quel ton impertinent ! dit tout haut Fidéline.

De Ponteuil n'avait plus îa conscience de ce qu'il lisait. Cependant il poursuivit :

c Assez bien défigure» quoique trop maniérée, mademoiselle Fidéline aurait dii s'exercer longtemps sur les théâtres secondaires avant de se montrer sur les planches du Thé&tre-ltalien. £lle n'a presque pas de voix; le peu qu'elle en a s'échappe par éclats déchirants.. Sa nu'thode est mauvaise, ses gestes sont sans noblesse. Nous ne pouvons voir dans ses débuts que le fait d'une vocation menteuse et décevante autant pour elle que pour nous. »

— Misérable roiliculairei qui donc le châtiera? dit, dans on accès de colère, la comédicMne blessée.

De Ponteuil acheva presque sans haleine cette dernière phrase :

c Cependant mademoiselle Fidéliûe est encore assez jolie pour trouver à la Comédte-Itali^ne des succès qui n'auront pas absolument besoin du concours de sa voix, s

^Ceci est un outrage I s'écria^t-elle, et je serai

vengée î...

Comme elle se retournait pour voir si le marquis partageait son indignation , de Pontmiil tombait à terre, évanoui, perdant abondamment du sang par

BT LIS COMiDIBNS.

l'endroit de sa blessure. Alors seulement Fidel ine apprit que le jeuue marquis de Ponteuil était blessé* Do reste, c'était une femme accomplie.

L'époque à laquelle se rattache cette histoire de coulisses était l'àge d or des femmes de théâtre dans le sens réel et figuré du mot. Quel gentilhomme se respectant on peu ne sacrifiait une partie de ses revenus à satisfaire les goûts et les penchants d'utie actrice? Waltcau no'us a légué des témoip^nages authentiques de la molle dissipation de ces jolies créatores, qui ont posé sous ses yeux poor la gloire de ses travaux cl pour notre édification privée. Son pinceau de colibri nous les a représentées dans presque tous les actes de leur vie însoocieuse : — stir le gazon et tenant dans leurs petites mains de longs verres de vin d'Aï, premier baptême du vin de Champagne ; —promenées dans Tair sur une balançoire et livrant aux zéphirs leurs robes insuffisantes; — h demi couchées sur leur sopha, et perdant dans un sommeil ingénieux leurs moles et leurs gants; — pinçant de la mandoline et ne s opposant pas à ce qu'on prenne sur leurs épaules bien des choses qui ne sont pas sur la partition. — Enfin Watteau nous a transmis leur

biographie et leurs portraits, sans se préoccuper de la

moralité de sa tâche.

11 n'a oublié que les mères d'actrices, et c'est à déplorer sa négligence; car elles s'en vont tous les jours avec les dieux, c'est*à-dire avec ceux qui faisaient des déesses de ces lilles d'actrices. Madame Pomelin les contenait toutes. Sa iiiie avait été sa plus belle espérance depuis l'âge le plus tendre. A chaque charme nouveau qu'elle découvrait en elle, elle se disait : a Ceci est pour le Thcàlre-Ilalien; voilà un pied qui vaut bien trois mille livr^ de revenu; voilk des cheveux qui représentent le double. > Et, le jour où elle reconnut que Fidéliuc possédait une voix juste et agréable, elle's'écria : « Ma fortune est laite i Mettons-nous dans nos meubles. »

Il est juste d'avouer que madame Pomelin n'avait rien négligé pour l'éducation de sa iille; chaque disposition intelligente de Fidéline avait été développée, cultivée et perrectionnéo par un maître particulier de musique ou de danse, de langues ou de dessin, de déclamation ou de grâce. On s'explique ainsi la vigilance qu'elle exerçait autour de sa fille et Texcès d'ambition où elle fut jetée par le succès de ses debuts à la Comédie-Italienne. Dès le lendemain de cette épreuve décisive, elle loua pour sa fille un bel appartement dans un petit hôtel élégant; elle prit à gages une femme de chambre et un valet de pied; ell^. loua pour trois mois un carrosse, deux chevaux

et un cocher qui s'appelait Flamand, quoiqu'il fût né à Fontainebleau. Ce luxe était logique : il tiallait poursuivre jusqu'au bout l'cBuvre commencée ; mais ccmmie il ne pouvait durer, quelque élevés que fussent les appointements de Fidéline, il importait à madame Pomelin de réussir tout de suite, sous peine de voir périr dans un même naufrage ses espérances, ses peines et ses soins.

Si l'on se rappelle l'entretien de madame Pomelin avec sa fille, on sera parfaitement instruit de Fextravagance de son ambition maternelle. Le roi avait applaudi sa iille, le roi avait adressé son portrait à Fidéline, le rm voulait du bien à toutes les jeunes * femmes, cela n'était que trop notoire : le roi convenait donc à sa (ille. Elle planta son pavillon sur cette idée. Sa tille était donc dévolue au roi, comme les fruits des serres royales, comme les poi^ns de la première marée qui arrive à Paris. Elle eût volontiers peint sur les épaules de sa ûlle ces mots qu'on grave sur les canons anglais : King's ùwn (bibn du roi).

Pour la défense de madame Pomelin, l'impartialité commande de dire qu'à l'époque où elle ilorissait il était sans exemple qu*une comédienlie se fût unie autrement que par le cœur avee Thomme de son choix. On n'avait pas même un seul miracle à citer. L'état des mœurs expliquait donc, sans la justifier, Texcellente madame Pomelin, obéissant à la fiûblesse si peu morale de chercher un roi pour suppléer le

S82 LA COMBDiE

BMuri qu'elle ne poQTait offirir à sa fille. Bu maltère

de pis-aller, le bon sens indique que c'est au plus brillant qu'il faut recourir; et madame Pomelin avait prodigiedBemetil de bon sens.

Elle n'avait pas vu sans une vive contrariété, pour toutes ces raisons fort bien déduites» les assiduités du marqnto de Ponteoil auprès de sa fille : c'était le loup dans la bergerie. Dans sa sagesse, elle décida de frapper un grand coup avant que le mal ne devint plus grave.

Madame Pomelin se présenta chez le marquis de Ponleuil. Complètement guéri de sa blessure, celui-ci songeait en ce moment aux détails de sa toilette pour la soirée qui se préparait. Fidéline jouait dans un opéra nouveau composé par Sedaine; tout Paris assisterait à cette représentation, destinée à conflntier les succès obtenus par Tactrice sur le point de s'emparer de la vogue, ou à donner raison a ceux qui l'avaient accusée de n'avoir réussi que par sa jeunesse et le charme incontestable de sa beauté. Cette soirée, et l'on n'en était séparé que par quelques heureS; absorbait toutes les pensées du jeune marquis, à qui rien maintenant de ce qui regardait Fidéline n'était indifférent : opinions sur son talent dans le monde, tracasseries de coulisses, rivalités de rôles, critiqua des gazettes.

 ce propos, il est utile de dire que le rédactetir du Mercure^ qui avait parié de Fidéline en termes si

dégagés, avftit reçu des coups de bftlOB êta leâ reins

en pleine place publique.

De Pooteail coarut reeetoir madAmé Pdmelin, qai ne fit pas longtemps langnir son impatience.

— Monsieur le marquis, vous ne m^attendiez pas?

— Je suis toujours prêt à reeevoir les personnes

aimables, madame Pomelin.

— Vous me rassurez. Vos visites» monsieur le marquis, nous honorât infiniment, ma fille et moi, mais elles nous font le plus grand tort du monde.

— Je n imagine pas le dommage qu elles peuvent vous causer; il me semble, d'ailleurs, qu'elles n*ont pas déplu jusrfu'ici à mademoiselle Fidéline.

— Ma lille est une élourdie; il est mal à elle de se prêter à vos insistances amoureuses.

— Je Faûme.

— ïaiU pis ! ' . ■

— Elle m'aime aussi.

— Tant pis I tant pis !

— J'estime son talent.

— Vous nous perdez.

— Je la respecte.

— Vous no\is ruinez pour toujours.

— Je n'ai que des vues honnêtes.

— Vous nous réduisez à l'hôpital, monsieur le mirquis.

— Mais en quoi, expliquez-vous, madame Pomelin,

984 LA COMiDIB

ma préseuce chez vous, eiitraîne^t-elle tant de mal« heurs?

— £n faisant croire que vous êtes Tamaut de ma mie.

— Où est le mal?

— Voyons, monsieur le marquis, puisque tous

voulez Ibrcer une mère à vous dire loule sa pensée, raisonnons. — Ma iille doit demeurer toujours honnête» ou céder à la séduction dont elle n*est que trop entourée. Il n'y a pas de milieu. Mon vœu le plus cher est qu elle se conserve pure et vertueuse. ' Madame Pomelin élernua.

— Je m'enrhume, je crois, dit-elle.

Elle poursuivit :

— Mais si la fatalité voulait qu'elle oubliât ses devoirs, je dois désirer, conyne mère, que son sort soit le plus heureux possible, malgré sa faute même.

— le crois vous comprendre» madame Pomelin. -

— Alors vous me plaignez.

— Je vous admire, au contraire, dit de Ponteuil, qui, rapprochant son fauteuil de celui de son interloculrice, alin de pouvoir parler plus bas, ajouta : — Madame Pomelin, si je vous envoyais dans une de

* mes terres en Normandie, oh vous passeriez inexistence la plus douce pendant toute l'année?...

— J'aime assez l'existence la plus douce, répondit madame Pomelin.

— Et votre mari, continua de Ponteuil, je le créerai garde de mes bois en Lorraine.

— Je n'ai aucune objection sérieuse à faire, répliqua madame Pomelini à la distance où vous nous pla* cerez Pun de Pautre.

— Votre fille aînée, la sœur deFidéline, sera convenablement dotée par moi, afin qu'elle se marie Uentèt.

— €e jeune homme, pensa madame Pomelin, nous

estime, je le vois, à noire valeur.

— Quant à votre fils...

— C'est tOQt mon portrait, intenompit madame

Pomeiin.

—Quant à votre fils, il ira gérer les plantations de mon oncle à Calcutta, il aura un traité de vingt ans, à six mille livres par an.

— Mais il me semble avoir ouï dire qu'on ne vivait pas plus de cinq ans dans ce pays malsain?

— Il y a des exemples qui confirment cette vérité, répondit de Ponteuil.

— Je vous rendrai réponse demain^ dit madame Pomeiin en se levant.

— Et demain je vous signerai tous les engagements avantageux que j'ai eu l'honneur de vous proposer, si vous les acceptez.

— A demain donc, monsieur le marquis.

— Mes très-humbles respects, madame Pomeiin.

La Pomdin sortit.

— Noble fille 1 s'écria le marquis ca baisant le portrait de Fidéline, je t'arracherai à ce bourbier*

La porte de rappartement se rouvrit.

— C'est encore moi» monsieur le marquis : vous n'auriez pas besoin de quelques douzaines de mou^ choirs de batiste? c'est ce qu'il y a de plus fin.

— J'achète d'avance, madame Pomclin, tout ce qu'il vous plaira de remettre à mon valet de chambre.

— Si cet hommeétait seulement maréchal de France, nuirmura madame Pomelin en descendant les marches de l'hôtel Ponteuil, il aurait, je crois, la préférence.

Cette belle réflexion de madame Pomelin nous laisse pressentir le motif pour lequel elle avait remis au lendemain la conclusion du traité proposé par le marquis de Ponteuil. Elle avait une dernière et magnifique chance à tenter dans la soirée. La soirée commençait.

L'affluence appelée à la Gomédie-Itsdienne pour

entendre Fidéline dans un rôle nouveau était encore plus grande qu'à la première soirée de ses heureuit débuts. Deux comtes, qui arriTèrent en même temps devant la grille du vendeur de billets d'entrée, se prirent de si chaude querelle, pour avoir une seule et UBi€[ue place 4& seconde galerie, (qu'ils allèrent an

BT LES COMBDIltNS. 287

instant à l'écart et tirèrent bravement leurs épées. Le plus jeune Sai blessé ; Tautre jouit de son entrée, achetée, on peut le dire, au prix du sang. Le désir d'emplir ses oreilles des sons suaves si délicieusement filés par la belle actrice n'était pas le motif absolu de cet empressement. Des esprits mécontents, des esprits faux, pour s'exprimer avec indulgence et pitié, des caractères malheureux, ayant,, par des propos de café, des écrits louches et railleurs, cherché à mettre en doute certaines parties de ses facultés musicales, le poivre répandu par leurs critiques sur tant de vives admirations avait exalté les plus raisonnables. La majorité voulait que son enthousiasme, en venant, fût soleuaeilement ratifié; la partie douteuse, ' la partie faible, mais importante cependant, à cause de son audace, accourait pour que Tévénement lui donnât luiulemenl raison contre le blâme accumulé sur elle. La crainte se mêlait ainsi au plaisir promis, X car nul ne pouvait assurer que la malveillance, cette déesse née de l'accouplement monstrueux d'un auteur dramatique sifflé et d'une actrice repoussée, ne se manifestât par des actes odieux.

On se ferait difficilement une idée de l'éclat donné à la salle par la richesse des toilettes, aujourd hui que nos habits sombres, d'une parfaite égalité et d'un parfait ennui marron, nous placent si loin de ces jours de splendeur aristocratique. Tout l'or, tous les

dianuHits, passés 4'l|6ritage en bmtage, sans altéra^

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lion, jusqu à ces lointains descendants, élincelaient et rayonnaient. La richesse faisait cuirasse à la naissance, le beau métal enveloppait le grand titre, la France était montée eu un diadème dont le roi était la grosse perle.

Quoique mourant, le roi, pour se distraire de ses souffrances, s'était rendu au spectacle; à son entrée, l'orchestre avait fait entendre l'ouverture; le rideau pliait se lever sur la pièce nouvelle et l'actrice tant souhaitée.

En ce moment, on ne pensait pas moins au marquis de Ponteuil qu'à Fidéline : on s'entretenait dans chaque loge de sa folie si bien soutenue, de son étrange projet de mariage, de ses querelles avec sa famille et tous ses parents jusqu'au dernier degré; de la froideur de ses amis, honteux d'une union inouïe; de son duel avec le marquis d'Arqués, généreux vengeur de l'afiront fait par un seul à tous. Excepté quelques esprits philosophiques élevés à l'école de J.-J. Rousseau et de Diderot, personne ne se sentait porté pour lui à l'indulgence, il était unanimement convenu que toutes les portes lui seraient fermées, et on a déjà vu que l'imprudent marcjuis avait subi, dès lo commencement de sa passion, les effets de ces menaces. Mais son parti était pris i riche, il se passerait de l'appui des autres; marquis, nulle puissance au monde ne Tempécherait de créer Fidéline marquise en se mariant avec elle. Quelle ravissante marquise ne seraitrelle

BT LES COMÉDIENS. 289

pas, elle si distingaée dans ses manières, si célèbre par son talent, si douce et si jolie! Pour la première

fois, le génie s'alliait au rang; une révolution s'opérait : le marquis de Pouteuil eu donnait le signal.

Fidéline n'entrait en scène^que vers la fin do premier acte, et cela avait été ainsi arrangé pour qu'elle n'épuisât pas ses moyens d'abord et qu'elle en gardât la meilleure partie pour le second et dernier acte de l'ouvrage de Sedaine.

Elle pa^-ut; la salie vacilla sous Tefiort subit des battements de mains; il fut impossible d'attendre que le roi eût pris une initiative consacrée. Le roi ne s'en fâcha pas; il n on applaudit pas moins. On remarqua qu'à son immense talent la jeune actrice avait ajouté Tappui si précieux de l'expérience. Même abondance, même expansion, même désespoir de moyens, si l'on peut s exprimer ainsi ; mais de l'adresse à mesurer ses forces, mais de l'adresse, plus grande encore, à les diriger avec une admirable variété sur tous les points et de manière à ne laisser aucune note dans l'ombre. A son début elle avait réussi; ici elle triomphait.

Le premier acte Unit comme une victoire.

A vrai dire, le second acte n'avait été écrit que pour Fidéline; il reposait sur elle tout entier. Elle chante son grand morceau, on l ecoute, on est ravi; maiSf profitant de ce calme extatique, une volée de coups de sifflets part tout à coup. Fidéline chancellei

pâlit et tondie. La moitié de la salie avut reçu le

coup. Tous les jennes gens portent la main à leur épée; les femmes s'indignent; le roi s'est levé à demi : on a osé siffler en sa préseneel

De Pontenil conrt à Fidéline, la soulève* dans ses bras aux yeux de deux mille spectateurs, et Temr porte au foyer des comédiens, où des soins loi sont donnés.

On répétait avec indignation dans la salle :

T- C'est une cabale! c'est une iniame cabale 1 On asifflédececAtél

— Non, c'est de celui-ci !

— Non, c'est d en haut 1

— On vient d'arrêter les misérables.

— Non, ils se sont échappés!

— Vous vous trompez, ou les tient.

Pendant cet orage de propos, la charmante Fidéline recouvrait ses sens, grAce aux médecins appelés autour d'elle par de Ponteuil; mais sa raison, en revenant, lui rendait plus poignante la honte éprouvée. Elle eAt préféré mourir sons le coup que de se sou^ venir de l'allVont qu'elle avait reçu, si le choix lui avait été permis. Que ne lui disait pas le marquis pour la consoler) U lui citait tous les noms des grands artistes dont les débuts avaient été marqués par les mêmes outrages; il lui rapportait rafQiclion de la salie entière^ et entin il ajoutait en lui baisant les maias ;

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ET L«8 COMÉDIENS. ÎM

«-«Dans trois jours expire l'engagement aaquel mon malheureux dael m'avait forcé do souscrire, et dans trois jours vous serez ma femme, marquise de Ponteuii. Pourquoi pleurer et vous désoler quand votre bonheur est à vos pieds?

Un page de Louis TV entra dans le foyer, et, en s'approchaut de Fidéline, il lui dit :

— Mademoiselle, le roi, mon maître, m'envoie savoir de vos nouvelles.

Ces paroles, que peu d'actrices avaient méritées d'une liouche royale, inspirèrent cette réponse à Fidéline :

— Monsieur le régisseur, qu on lève le rideau! Je jquerai ou je mourrai !

L'énergie de l'enthousiastne public fut triplée quand Fidéline, courageuse et pâle, vint chanter jusqu'aux liQids de la rampe. Elle fut touchante, elle lut sublime ; elle alla an coeur par tous les chemins qu'il lui plut de prendre. De Ponteuii était tm de bonheur et de crainte : si Fidéline allait succomber à laut d'émotions diverses 1

Le rideau descendit à regret sur une si belle ven* geance.

Enfin la salie se vida en quelques minutes; il ne resta plus personne.

Je me trompe : une seule personne n'était pas encore sortie. Cette personne se prit à rire comme une bienheureuse en promenant son tegard autour.

S93 LA COMÉDll

des galeries solitaires pour les reporter sur la scène.

Celai qui aurait la dans l'âme de. cette femme y aurait va ces mots :

« Si je n'avais pas fait sifller Fidéline, je n'aurais jamais ea Toccasion de la £aire rappeler. Le mal et le bien m*ont réussi, et tout est bien. Le roi a envové un page à Fidéline pendant qu'elle était évanouie au foyer; demain le même page sera chez elle. »

Cette honorable personne, cette femme, c'était madame Pomelin.

On lui doit l'usage de redemander les actrices.

C'est rinvention d'une mère, perfectionnée plus tard par les amants.

Aucun page ne se présenta le lendemain chez Fidéline, ainsi que l'avait espéré madame Pomelin; Louis XV était mort, dans la nuit, de la variole. Mais, huit jours après, Fidéline était proclamée marquise de Ponteuil au pied de l'autel. La noblesse parisienne ^e couvrit de deuil ; une grande extravagance fut consommée. Madame Pomelin ne se permit qu'un mot, et il mérite d'être cité :

« Ce mariage est sans exemple, dit-elle; mais, tant pis, je me mets au»dessus des préjugés. >

BT LIS GOMÉDIKNS. 90S

L'oiseau était donc en cage; Fidéline s'appelait madame la marquise de Ponteuil .

Jiégla&t ses actions d'après sa position nouvelle, Fidéline ne se rendait plus aux répétitions qu'en chaise à porteurs, et, quand elle entrait, deux domestiques en grande livrée l'attendaient dans la coulisse pour lui jeter un ehftie sur les épaules ou lui offrir le verre d'e^u sucrée. Au lieu de perles fausses, dont elle se parait autrefois, elle ornait son cou» ses hras, ses oreilles, de diamants dont toutes ses compagnes se montrèrent jalouses. Elle apporta une si exacte réserve dans ses rapports avec ces dames, ses égides hier» que cilles-ei forent blessées des marques de ce profond respect et ne lui parlèrent plus. Peu à peu elle s'isolait du centre où jusqu'ici elle avait vécu. Go n'était pas de Ponteuil qui arrachait ainsi Fidéline aux habitudes du passé; loin de là, il ne mettait rien au-dessus du bonheur de l'entendre applaudir par deni mille spectateurs ravis de sa voix.

n lut d'abord heureux comme doit Têtre tout homme dont la volonté a péniblement triomphé des obstacles; ses parents l'évitèrent, mais il Pavait prévu; sâuf d'Arqués et Villerieux, tons ses amis négligèrent de le voir, mais il s'y attendait. L'enmii auquel il était le moins préparé vint du côté des parents de sa femme. Le eroiraitp-on? le jeune Pometin prétendait ne pas quitter la France pour aller mourir do la fièvre jaune dans l'Inde; M. Pomelin croyait au-dessous de

294 LÀ COMÂDIE

lai de derenir garde forestier, loi ex-alliimeiir de

Janlernes, et madame Poraelin redoutait les regrets de la solitude en se retirapt en Normandie dans une des terres de son gendre. Cependant on leor fit en-

tendre raison en les indemnisant comme ils le voulurent.

De Pèntenil se trouva bientôt seul à seul avec sa

divine femme, et on comprend qu'elle lui tint lieu de tout. Àvec elle, par elle, il se consolerait du dédain, dn mépris, de la colère de ceux de son rang. Ne possédait-il pas un trésor d'amour, de beauté et de gloire? Que lui importait le reste du monde!

^ Mon ami, lut dit Fidéline deux mois après leur mariage, il ne me convient pins de jouer, comme une actrice de province, trois genres différents : la comédie, Topéra et le ballet. Un talent sérieux ne doit pas ainsi s'éparpiller.

— N'oubliez pas, lui objecta de Ponteuil avec douceur, que TOUS avez acquis votre renommée en prouvant la possibilité de réussir dans ces trois genres. Ne cessera-t-on pas de vous considérer comme une organisation privilégiée si vous descendez — car c'est descendre —à vous circonscrire dans un cercle en^ core vaste, mais plus étroit cependant?

— Ma dignité personnelle m'oblige à me borner aniqnemcmt an chant. Je ne veux plus être que cantatrice. Ma part est encore belle ; ne le trouvez-vous pas?

ET LES COMÉfiifiNS. 295

— Sans doute, Fidéline. J'oserai vous demander, toutefois, s il y a moius de dignité à jouer la comédie qa'à cbanter l'opéra ?

— n y en a moins, vous répondrai-je, à lés jouer l'un et l'autre, même avec succès, qu'à réussir sépa-

. rément ou dans Fopéra, ou dans la comédie. Les grandes vocations sont exclusives. D'ailleurs, le personnel cfe la comédie est si misérable, celui du ballet si odieusement vil, qu'il m'est pénible de m'y voir confondue. Et puis , je le veux. Ne convenez- vous pas, Jiion ami, que c'est donner la meilleure des raisons?

— Ten conviens, Fidéline. Puisque vous te désirez, vous chanterez seulement, et vous ne parlerez ni ne danserez plus à la Comédie-Italienne. Le public, je vous préviens, en souffrira en silence.

— Nous Tapprivoiscrons peu à peu, ce tigre de public, répondit madame la marquise en disant à ^es gens d'avertir les porteurs de tenir prête sa chaise, qu'elle se rendait à la répétition.

De Ponteuil l'y accompagna , ce qui lui arrivait souvent depuis son mariage. La chose, d'ailleurs, n'était pas inusitée; beaucoup de jeunes seigneurs ne passaient pas leurs nialiuccs autrement.

Assis dans un fauteuil» il assistait ce jour-là aux études de sa femme, lorsqu'un jeune homme, enveloppé avec élégîince dans un manteau vert sorti des ateliers du fameux Silvandre, le premier tailleur de

296 LA COMBDIB

l'époque, descendit sur le théâtre, et alla frapper fauiilièrement Fidéline à Tcpaulc.

La liberté parut fort étrange à de Eonteuil.

— J'arivc de Bordeaux, dit le nouveau venu.

Fidéline, saus lui répoudre, le regarda des pieds a

la tète.

— De Bordeaux, oii j'ai apjiris tes succès avec plaw

fcir, sinon a\oc éloniirniont.

Le marquis de Ponleuil croyait rêver ; il cherchait des yeux une canne pour bâtonner Tinsolent.

— Narcisse, ffui l'a connue ici lorsqn'il était dans les chœurs, et Floriuioud m'oul chargé de le porter leurs compliments. *

Fidéline ayant tourné le dos avec éé^i au per* sonnage qui lui parlait ainsi, celui-ci courut à elle et l'arrêta en riant par la taille.

Il reçut un coup qui lui lit tomber le chapeau; il se relounui en colère.

— C'est moi, lui dit le marquis de Ponteuil. Maroufle! qui vous â permis de parler sur ce ton à madame la marquise, et la tutoyer? A moi, mes laquais I

— Tout le monde se tutoyant au théâtre, lui ré*

pondit rinsulté en rendant le coup qu'il avait reçu, j ai cru qu un jeune-premier comme moi avait le droit de tutoyer une première dianteuse comme elle..

— Quelle faute et quelle leçon I murmura le inar-^ ^uis de l^^onteuil. Oui, chacun ici, depuis le plus granci

ST LES COMiDIXMS. 387

comédien jusqu'à l'allomeor, est reçu à tutoyer ma femme. C'est lusage au théâtre.

— Je TOUS fois publiquement des excuses» monsieur, dit-il au comédien au manteau vert, et je suis prêt à vous donner pleine satisfaction de l'outrage.

Le comédien» qui était homme d^esprit, accepta les CTCuses, et il dit bas à l'oreille de Ponteuil :

— Quelquefois, monsieur le marquis, les comtesses, touchées de nos talents» nous gratifient de leurs pins douces attentions» mais pour cela nous n'exigeons pas qu elles nous épousent.

De compte fait, pour devenir le mari de F idéline» le marquis de Ponteuil s'était brouillé avec son oncle maternel, le baron de Troival ; avec son oncle paternel, le chevalier de Ponteuil ; avec ses cousins sans exception ; il avait été exclu de toutes les sociétés de Paris et maudit par son père et sa mère ; il avait reçu une * blessure à la suite d'un duel avec son meilleur ami ; il s'était donné en spectacle le soir où Fidéline s'évanouit; il s'était allié aux Pomelîn, dont nous avons esquissé les mœurs; il venait de faire des excuses à on comédien qui avait tutoyé sa femme.

Ces mille contrariétés et mille autres ne découra* geaient pas de Ponteuil : son bonheur de roi, sa volupté d'empereur romain était de se mettre dans un coin du théâtre quand Fidéline jouait, e^ de se dire : t Chacun l'admire, chacun l'aime ; ce jeune homme là-bas en rêvera toutes ses nuits ; tout ce monde me

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996 LÀ COMÉOIB

l'envie; mais c est moi seul qui Tai, elle m appartient : c*est ma femme I »

•CependâBt le marquis ne s'était pas tmnpé lorsqu'il avait menacé Fidéline du mécontenlement du public ai elle reHonçaiià runiversalité d'emplois qui a?ait établi sa célébrité. Dès qu'elle ne fut plus que caTitalrico on demanda à sa voix la compensation des plaisirs à jamais perdus qu'elle procurait connue danseuse et comme comédienne. La prétention, fondée on non, écrasait ses forces ; elle se plaignit de l'injustice de la foule/ qui attendait d'une lyre les sons nombreux, Tariés, inépuisables d'un orchestre entier. Elle opposa de la fierté obstinée à ces exigences; il V eut dès lors scission, bouderie, refroidissement entre elle et le public, qui admirait encore son talent^ mais qui n'aimait plus sa personne.

— Puisqu'il on est ainsi, dit un soir Fidéline en rentrant furieuse chez elle, puisquon me tient les applaudissanent's si fiaùt afin de me punir de ne plus être la bateleuse et la soubrette de la Comédie-Italienne, je ne chanterai pius ({u'une fois par semaine au lieu de quatre fois, et ils s'e\i c(mtenter<mt. le tiendrai ma promesse, ausâi yraî que je jette toutes ces parures au feu ; je leur apprendrai à ne pas m'applaudir quand je le mérite.

Ce ne fut pas de Tohr brûler les gants et le mantelel de sa femme qui affligea de Ponteuil, ce fut de so conlirmer dan» cette triste remarque que Fidéline

ET LBS COMÉDIENS.

devenait de jour en jour plus aigre , plus irritable , plus emportée, elles! douce il y avait un an. Ce changement dans son caract^ influait sur sa beauté; elle maigrissait ; le rouge, employé pour éteindre quelques pâleurs survenues, s'étendait en teintes moins sobres sur ses joues. Bientôt elle perdit Tappétit ; son sommeil fut troublé ; elle cessa mêiiie, tout à coup, d'avoir de Tindulgence pour ses camaTades. Elle prit en aversion ses rivales ; autrefois elle aurait désiré les surpasser, maintenant elle n*aspirait qu'à les abattre. Enlia elle était parvenue à !a seconde période de la vie d'une actrice : Fidéline abhorrait le public.

De son c^té le public murmura contre Fidéline lorsqu'il apprit avec déplaisir qu'elle comptait ne plus jouer qu une fois par semaine ; il fut plus froid pour elle; il revint même, ainsi que cela arrive souvent, sur beaucoup de ses admirations en apparence consacrées; il ne laissa échapper aucune occasion de prodiguer ses encouragements à la moindre actrice dont le talent pouvait porter ombrage à la flère mar-

quisc de Ponlcuil.

Cette manière d'agir en reine laissa presque tout son temps à Fidéline, qui put ainsi gouverner plus à Taise et fastueusement sa maison, dont Ponteuil, à force de soins dispendieux et de goût, avait fait un palais, mais un palais solitaire. On n'y recevait aucune aetrice, et peu de dames voûtaient se présenter dans les salons de l acirice; funeste réciprocité, fé-

300 Lk COMJBDU

conde en tontes sortes de manvaises conséquences. De

Ponteuil s'apercevait enfin qu'il n'avait aimé que Tactrice entourée de liruits glorieux dans f idéline, et qu'il ne loi restait de plus en pins qn*nne femme» qu'une femme jolie sans doute, mais qu'une femme, à mesure que Fidéline se détachait dédaigneusement de la scène, cadre favorable où se produisaient mieux en relief son prix, sa valeur, toute sa personnalité.

Au milieu de ces jours de découragement pour le jeune ménage il se présenta chez la marquise de Ponteuil une femme assez indiquée dans les pages de cette histoire.

— Bonjour, ma petite marquise ; que je t'embrasse sur les deux joues! Réponds-moi tout de suite : ton mari te rend-il bien heureuse? Te donnc-t-il tout ce que tu désires? C'est que je lui parlerais, je le chapitrerais» si je supposais qu*it te causât le moindre chagrin. Je te trouve un peu moins rose qu'à mon départ. Tu me caches quelque douleur. Ton mari te trahirait-il? Ah 1 monsieur mon gendre, parce qu'on vous a donné la préférence, vous vous croiriez pent-> être tout permis! Mais c'est un monstre que cet homme-là 1 c'est. ....

— Ma mère, il n'y a pas un mot de vrai dans vos suppositions. Qui a pu vous faire imaginer ce que vous dites là?

— Si je me suis trompée, je rétracte mon dire. C'est que, vois-tu, il y a si peu de danger à dire d'à*

ET LES COHÉDIBMS. 804

vanre du mal de ses gendres que je me suis lancée sur le compte du mien. Sais-tu pourquoi il m'a envoyée dans sa terre de Normandie ? Pour abréger plus tôt mes jours.

— Quel intérôl monsieur le marquis aurait-il à votre mort? A-t-il jamais espéré en votre héritage?

— Ta ne sais pas ce que c'est qa*on beau-fils. D'abord c'est un vrai pays de loups que sa terre; elle rapporte une quiuzaine de belles mille livres^ j'en conviens; mais pas une pauvre petite maison honnête où aller parler un peu du prochain. Sans M. le curé, je serais morte d'ennui. A propos, il m'a ramenée au giron. Je ferai mes pàques cette année. Cela t*étonne? Vo5s-tu, ma fille, il n'y a rien de beau Tomme la religion de nos pères. En as-lu beaucoup ? Ton mari va-t-il aux offices? Et, toi? Je gage que vous vivez comme des païens.

— Yous savez, ma mère, que le théâtre et l'Église...

— Il faut songer à ton salut et sacrifier le théfttre.

Faisons une bonne lin. Comptes-tu rester encore longtemps sous le coup de la damnation éternelle? Je te disais autrefois : c Sois honnête; » je te dis aujourd'hui : c Sois pieuse. » Ensuite tes intérêts sont là ; songes-y. Du jour où tu quitteras ta profession, tous ceux qui t'ont jeté la pierre te tendront la main.

Ce que disait madame Pomelin arrêtait singulière^ Hienl Tatt^tion de sa fille,

302 LA C0M£Û1JS

— Ta es marquise et bien marquise : le roi ne t'en-

lèverait pas cette qualité; mais les salous de la cour te sont fermés; les parents de ton mari n'ont poor toi aucune estime. Tu souffires, je le sais» de cette déconsidération, et tu ne connais aucun moyen de Tempècher; j'en connais un, moil Fidéline se rapprocha de sa mère.

— Nous touchons au saint temps du caréine. Profite de la circonstance; montre-toi à Saint-Germain- TAuxerrois en robe violette, en bonnet de béguine, la tête basse, et prie le bon Dieu tant que lu pourras devant le monde. Cela fera du scandale.

— Je TOUS écoute bien, ma mère.

* On dira bientôt dans Paris : « Vous ne savez pas? Fidéline s'est convertie. Fidéline est toujours à" l'église; il n'y a de religion que pour elle; monsieur le curé est dans l'admiration de sa conduite, Tarchevêque de Paris lui a envoyé ses pieuses félicitations. » £t tu verras revenir peu à peu vers toi ta belle-mère, tes beaux-frères, tous les parents, tous les amis de ton mari, qui se disputeront le bonheur de t*accueillir chez eux.

— Quel bon conseil vous me donnez là^ ma mèrel et combien vous avez pénétré dans les plus sècrets

de mes désirs ! Enfin je m'entendrai annoncer dans les salons en ma qualité de marquise. J'irai aux grandes réceptions de la cour.

— Pour cela, je te l'ai dit, aime le bon Dieu, al-

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SI L£S GOMÀDIRMS. 303

longe tes rabes, enlève tes moaches, fréquente Saint-

Germain-l'Auxerrois, fais maigre* ne te laisse pas dominer par ton mari, sois dame de charité si Foccasion s'en présente, accompagne le viatique quand ta le rencontreras sur ton passage, et ton affaire est au sac.

— Je suivrai en tout vos avis.

— À propos, j'ai des nouvelles de ton père à te donner. Le cher homme est mort d'une indigestion (le l'aisan dans rexercice de ses fonctions de garde forestier. C'est distingué. Je n'aurais pas cru qu'il finit si bien.

Fidéiine baissa la tête pour répandre quelques larmes.

— Tous venez fort à propos, s'écria madame Po-

melin en voyant entrer son gendre, le marquis de Ponteuil ; votre femme se désolait avec moi d'un petit chagrin dont elle m'a &it la confidence.

— Un chagrin! qu'est-ce donc ? apprenez-moi cela tout de suite ; ma Fidéiine a du chagrin !

— Nous avons un héritier en perspective^ mon gendre. On me menace d'être grand'mère dans sept mois.

— Serait-il vrai? Fidéiine me rendrait enfin père I Et vous craignez de m'annoncer cette bonne nouvelle 1

— Pas celle-là, mon gendre, mais une autre. Déjà très-soufirante, votre femme a promis à son médecin, qui l'a menacée des plus dangmux acddents si elle ne suivait pas sou avis de ne pas chanter pendant

804 Là COMiUlB

tout le temps de la grossesse. Il fàut qu'elle quiUe

la scène.

De PoBteuil ne s'attendait guère à cette foudroyante conclusion, pourtant si peu forcée; il resta ébabi;

pas une parole ne sortit de sa bouche : le coup avait porté en plein. Ll était à peindre.

L'actrice perdait les ailes; superbe compensation pour de Ponteuil, il lui restait une mère de famille.

Madame Pomelin vit se réaliser à la lettre ee qu'elle

avait prophétisé à sa Hlle dans le dernier entretien. Tout Paris courut pendant les jours de carême à Saiut- Germain-rAuxerrois, oii Fidéline faisait ses dévotions ; on devançait Theure de Touverture des portes pour la voir entrer; ou se pressait contre la grille de la chapelle qu'elle avait choisie ponr s'abandonner à son recueillement; on voulait entendre sa magnifique voix célébrer le Seigneur, cette voix qui avait tant chanté l'amour I On sortait avant elle de l'église; on courait sur son passage afin de lire sur sa figure; que ne souillail plus la teinte mondaine du rouge, les signes de sa contrition et de son repentir. A peine croyait-on au miracle après en avoir été témoin, c Est-ce bien elle? se disaii^on. Quelle est cette pieuse

amie qui raccompagne? Comme cette vertueuse personne a la piété peinte sur tous les traits 1 quelle chaste simplicité dans son costamef C'est sans doute quelque grande dame affiliée à une des congrégations de Paris; elle est saintement jalouse d'exposer aux regards sa belle conquête. » La vertueuse personne, la pieuse amie, c'était, comme chacun le prévoit, madame Pomelin, qui, du reste, se moquait des propos assez malicieux que tenaient d'autres gens moins édifiés, malgré le parfum de componction universelle répandu autour d'elle et de sa fille. Jusqu'ici la Comédie-Italienne ne passait pas pour avoir la langue collée au palais en fait de médisance; elle se surpassa à roccasion de celte conversion soudaine. Les Pierrots, les Arlequins, les Colombines, gazouillèrent les plus jolis morceaux de calomnie. Fidéline avait séduit un duc millionnairement janséniste; deux cent mille livres de rente l'avaient acquise corps et âme. Autre version : Un jeune vicaire, dont la rare beauté était bien connue des femmes de la paroisse, et même de celles des autres quartiers, avait si directement touché le coeur de Fidéline, qu'elle avait couru se dévouer au Créateur par amour pour la créature et pour la voir de plus près.

Le marquis de Ponteuil ne savait rien» parce qu'en général les maris savent peu, les maris d'actrices surtout; et, d'ailleurs, depuis la rupture de sa femme avec la Comédie-ltalienney il avait résolu, pour se

306 LA COMiDIB

distraire d'une foule d'ennuis, d'aller visiter ses propriétés. Son absence lut de deux mois. A son retour seulement il apprit, d'abord par des sourires aussitôt contenus qu'échappés, par des propos vagues, ensuite par des réticences maladroites comme le sont toutes les réticences, une grande partie de la vérité, il n'est pas accessoire d'indiquer ici qu'au temps où se place cette anecdote, pleine de moralité, il n'existait pas des journaux qui vous apportaient le matin, au lit, le déslîonneur de vos meilleurs amis ou votre propre déshonneur. Ce profères manquait.

Si de Ponteuil avait suivi sa femme, il eût facilement appris ce que nul n'avait intérêt à lui diré; au surplus, Fidéline n'était pas criminelle; et il faut admettre, pour peu qu'on connaisse le cœur humain, que sa conduite n'était pas assez coupable pour qu'on eût plaisir à en avertir le mari. On se contentait de montrer de Ponteuil au doigt et de le berner au foyer de la Comédie-Italienne.

Cependant un dessin, publié sans nom d'auteur et répandu dans les cafés et les cercles de Paris, alimenta le scandale k un point vraiment dangereux pour la réputation du marquis de Ponteuil. Très-spirituelle, celte caricature, où la ressemblance des personnages n'avait pas été négligée, laissait croire que de Ponteuil était complice de cette comédie jouée en famille. Ruiné par des dépenses folles, il aurait permis à un perbonuage trèi-riche et en apparence très-

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pieux de relever sa fortune par un moyen aussi odieux que connu.

La version du duc revenait sur l'eau. Les allusions de la caricature disaient cela et bien d'autres choses.

D'Ârques et Yillerieux, après s'être consultés, jugèrent qu'il était temps d'avertir leur ami.

c C'est ton tour, > lui dirent-ils en mettant sous ses yeux la caricature dont tout Paris s'amusait.

Sa prompte colère le fit sortir tout entier du fourreau; mais il rentra bientôt en lui-même, et il put entendre alors, de la bouche de ses amis» le récit des ^ actions de sa femme et de la mère de sa femme peudant son absence.

Ën causant fort tristement de ce sujet, de Ponteuil conduisit chez lui d'Àrques et Yillerieux. « Vous allez me conseiller, leur disait-il, le moyen le plus décisif de me venger des misérables qui ont ainsi porté at* teinte à la pureté de mon honneur, i En hommes préoccupés de la même idée, ils s'arrêtaient tous trois dans chaque pièce qu'il leur fallait traverser pour se rendre au cabinet du marquis ; en«iite ils reprenaient leur marche distraite. Arrivés à la porte du grand salon de réception, <le Ponteuil en tourne le bouton; tous trois entrent en même temps.

Madame Pomelin, Fidéline et deux vieux moines causaient près du feu.

— Nous vous dérangeons, dit le marquis de Pon-

tenil avec un sourire amer. Ces dames se confes*

saient sans doute?

Au ton parliculier de cette demande, les deux moines comprirent Timportunité de leur présence; ils se levèrent, saluèrent et partirent.

— Vous ne m'aviez pas fait part de ces plans de dévotion dans vos lettres, madame la marquise, dit de Ponteuil en s'adressant à sa femme. Je ne hais pas la religion, il s'en faut, mais je m'étonne toujours quand je vois les gens en montrer à tel jour, à telle heure.

— Il faut pourtant hiisn commencer, reprit madame Pomelin, toute vèluc de noir comme une abbesse.

— Je me prive eu ce moment-ci, riposta le marquis, du plaisir de parler à madame Pomelin.

— Puisque c'est moi (lue vos reproches atteignent, monsieur le marquis, dit Fidéline, je me bornerai à vous répondre que la pensée de faire dans ma vie une large part à la religion date de ma plus tendre enfance.

— Oui^ de sa plus tendre enfance, ajouta madame Pomelin, appuyant les paroles de sa fille.

— Et c'est sans doute à cause de cette vocation pressentie par vous, madame Pomelin, que vous avez fait débuter votre fille à la Comédie-Italienne. le vous blâme seulement de ne m'avoir pas prévenu, madame la marquise, que votre intention était d'être deux ans comédienne avant de vous adonner aux pratiques religieuses.

— Yoiis voulez me faire de la peine» je le vois»

monsieur, à l'aigreur de vos paroles, aux regards ironiques que vous me lancez, à la honte, à la confusion dont vous vous préparez à me couvrir devant ces messieurs. Je veux vous épargner une injustice, monsieur le marquis, je me retire.

Des larmes coulaient sur les joues pâles deFidéllne.

— C'est que je vous ai aimée, madame, je Tavoue, autant pour votre supériorité divine dans l'art du théâtre que pour votre beauté. Je serai même d'une plus grande, d'une entière franchise : je ne vous ai épousée que pour votre talent. Vous êtes belle, nul ne le conteste; mais à Paris, en France, il est des femmes qui ont l'agrément de votre âge réuni à votre fraîcheur» h vos grâces; ce qu'aucune d'dies n*a et n'aura jamais, c'est votre voix, c'est l'âme dont celte voix est le soufQe. Pour ce grand charme» d'Arqués vous a aimée, Yillerieux vous a aimée; qui ne vous a pas aimée? Je vous ai disputée à l'un des deux au prix de mon sang; à tout le monde au prix de toutes mes liaisons» de toute ma parenté soulevée contre moi. Mon père, ma mère, m'ont maudit : j'ai été ridiculisé, blâmé, haï, pour vous. Je le proteste, tous ces maux à la fois^ ne me causaient pas tant de douleur que me causait de joie la satisfiBiction d'être le mari de la femme la plus intelligente de notre siècle» la plus applaudie» la plus connue après la reine de France. Appelez-moi ambitieux : je vous ai

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épousée, oui» par ambition ; ne m'avez-vous pas donné votre main parce que j'étais riche, parce que j'étais marquis de Ponteail, dites? Qui sort aujourd'hui des termes de ce traité, si ce n'est vous? de ce traité oii, d'un e6té, se trouvaient la beauté, la grâce, mille dons naturels; de l'autre, le titre, le rang, une aSeclion réelle, une soumission à toutes vos volontés, une profonde résignation, permettez-moi de le dire aussi, à subir la fausse position où je me suis mis pour vous .

Fidéline, qui s'était d'abord levée pour partir, laissa tomber sa main dans celle de de Ponleuil.

Madame Pomelin voyait son bataillon carré près d'être enfoncé.

— Rendez-moi le bonheur en renonçant à ces momeries qu'il sera toujours assez temps de reprendre avec r&ge, et reparaissez au théâtre, où un retour de la faveur publique vous attend. On vous a calomniée dans le monde en apprenant l'excès de piété où vous êtes tout à coup tombée. J'ai eu ma part dans ces libelles; comTCz, éclipsez tous ces mauvais bruits par l'éclat de votre gloire. Que Fideiine fasse oublier les erreurs de madame de Ponteuil.

Madame Pomelin, quoique assise, perdait l'équilibre. Comme les chances tournaient à mal l

— N'est-ce pas, Fidéline, vous rentrerez encore dans cette carrière de gloire?

Fidéline souriait, mais sans être encore bien convaincue.

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— Notre religion n'aurait pas fait ses frais 1 pensait dans sa rage madame Pomelin.

— Oui, Fidéline, le bonheur est là pour vous, croyez-moi, quand tous les rangs tous sont fermés.

Fidéline regarda sa mère : de Ponteuil avait touché une vilaine corde.

— Vous voulez donc forcer ma fiUe, s écria tout à coup madame Pomelin, à se damner? C'est que je suis sa mère ! On ne me regarde pas ainsi non plus, dit-elle en promenant son éventail sous le nez du marquis de Villerienx. Mon gendre, ne souffirez pas qu'on m'insulte chez moi I

— Je n'ai rien dit à madame, répliqua Villerieux, qui n'avait rien dit, il est vrai, mais qui avait souri à l'étrange figure de madame Pomelin, au moment où de Ponteuil et sa femme avaient été sur le point de s'entendre.

— Non I ma fille ne montera jamais sur un théftire

d'histrions !

— Vous n'avez plus aucun droit, si je ne me trompe, risposta de Ponteuil, sur les actions de ma femme.

— Aht vous insultez maintenant une pauvre mère,

vous l'avilissez, vous la mettez à la porte, vous la chassez 1 On me chasse 1 eh bien! je sors I Viens, ma fille I viens! nous trouverons un refuge contre la tyrannie de cet homme. Dieu et les honnêtes gens nous restent.

Villerieux et d'Ârques retinrent le marquis de Pon-

teoil prêt à empftcher Fidéline de se laisser entraîner

par sa mère. G eût été de sa pari de la violence ou de la faiblesse; ni Tune ni Tauire ne convenaient dans un pareil moment. La position du marquis de Ponleuil, pour son honneur et pour son repos domestique, ne pouvait plus ;être régularisée que par Tentremise sérieuse des tiers ou par celle de la loi peat-étre.

U n'y avait pas une heure que cette touchante

scène, suscitée par une belle-mère, avait eu lieu, lorsque le marquis de Ponteuii reçut la lettre suivante de son oncle, le baron de Troival, celui-là * même qui avait appelé Fidéline une jeune salHm^ banque à l'époque où son neveu Tépousa.

t Monsieur mon neveu,

« Je vous blâmai, il y a bientôt deux ans, lorsque vous donnâtes votre nom à mademoiselle Pomelin ; je ne prévoyais pas rexeellente conduite que devait tenir cette charmante personne. Notre édification e^t maintenant complète. Rentrée dans notre famille par la porte de la religion, elle y restera; et je vous écris pour vous dire, monsieur mon neveu, combien lac-

tion de la renvoyer de chez vous est Indigne d*nn galant homme, Sa piété ne devait pas lui être un crime. A ma dernière lettre, il y a bientôt deux ans, je vous méprisai ; revenu sur le compte de votre femme» celte

fois je vous déshérite.

« Votre oncle,

c Baron db Teoival. »

— Ceci est trop fort! s'écria le marquis de Ponteuil ; madame Pomelin a singulièrement présenté les faits à mon oncle. Elle emmène Fidéline, et elle va dire ensuite que je les chasse!

Une autre lettre fut remise deux heures après à de PonteniL C'était le tour de Toncle paternel, dont la dèmière lettre an marquis contenait cette phrase : a D'une Colombine faire sa femme, ce serait agir comme un Pierrot, et non comme un marquis de Ponteuil. •

« Monsieur mon neveu,

c Je n'ai que deux mots à vous dire, mais vous les retiendrez. Il y a une lâcheté insigne, sachez-le, à

mettre hors de chez soi une femme qu'on a f^iite marquise à la face de Dieu. J'apprends d'une digne mère pourquoi votte Tavez chassée. Par la mort-Dieu I n'ayez pomtdereligion, soyez un Saint-Évremont, un Arouet,

je le permets» je le souffre du moins; mais punir, déshonorer, frapper, chasser ceux qui sont ramenés

à la religion par la grâce, c'est le fait d un scélérat. C'est moi qui me charge de l'aven ir de madame la marquise TOtre femme. Ëlle n'a plus à s'occuper que de son dédain pour vous.

t Votre oncle,

j Le chevalier de Ponteuil. c

— Ahl madame Pomelin! c'est ainsi que tous me dépeignez à ma famille! La belle-mère m*a joué, horriblement joué, disait de Ponteuil en froissant la lettre de son oncle.

Il n'était pas au bout; avant la fin du jour son père lui écrivait :

c Monsieur mon fils,

' c Du fond même de nos peines. Dieu tire, quand il

lui plaît, nos plus chères consolations. Une fille m'est rendue dans votre femme, madame la marquise de Ponteuil I Uélas I monsieur mon fils, vous serez donc toujours un athée, un impie, un libertin? Expulser votre femme parce que la religion l'appelle à elle; la répudier parce*qu*eUe ne veut pas reparaître dans l'asile du démon et jouer la obmédie! Si ne vous eusse pas déjà maudit, je le ferais aujourd'hui. Persistez dans votre impiété; je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est que votre femme est devenue pour

moi, je le répète, une fille chérie. Sa respectable

mère m'a lacoule vos. iniquités.

t Votre père,

c De PONTEUIL. »

Le marquis de Ponteuil comprit encore mieux combien madame Pomelîn, sa belle-mère, était arrivée à

ses fins, lorsqu'il lut dans la Gazelle les lignes suivantes :

c Madame la marquise de Ponteuil a été hier, premier jour des fêles de Pâques, présentée à Sa Majesté dans l'ordre des réceptions. M. le baron de Troival et M. le comte de Ponteuil, malgré son grand âge, accompagnaient madame la marquise, dont Tair noble et distingué a plu à toute la cour. L'inconduite de son mari était dans toutes les bouches. »

L*œuvre de madame Pomelin était accomplie.

Le marquis de Ponteuil, accablé d'ennui, exaspéré, se retira à la Trappe. C'était ainsi qu'autrefois on se brûlait la cervelle.

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