LA CUM£D
jour mon héritière. Je la destine â être la première Antigone de France. Tu n'as rien à dire à cela, n'est-il pas vrai? £t je le dis, moi, parce que je sais que ttt as toujéurs été si sévère, si ratM>teux, sur la chose de la vertu, que ta ne manquerais pas de me questionner demain en lonp: et en large sur l'intéressante et frêle corybante dont je te ferai hommage. Adieu, grand-prêtre de la belle littéra^ ture , ancien professeur du Conservatoire , ancien sergent-major, 2« légion, 2* bataillon, 2*" compagnie, et officier de la L^ion-d'Uonneur depuis la création.
c Ton ancien ami et confrère dans la garde nationale, 2^ légion, 2^ bataillon, S« corn* pagnie,
f Isidore Poirier. »
À travers ce galimatias mythologique» Félicien distingua sans effort d'esprit la part que s'arrogeaH Poirier dans l'avenir de Georgetle» et il en conclut que le Jtesoin et la reconnaissance allaient enchaîner plus que jamais celle-ci à cet homme immoral. Elle devenait son obligée du moment où elle acceptait de sa main, et comment refuser le bénéiice d'une éducation destinée k être un jotir sa profession, son existence, et conséquemmenl la garantie de son bonheur ; car, sauf quelques rares exceptions , le bonheur, au milieu de notre société exigetmtei difficile^ 66t le ié-i
saltat de ce qu^on peut et de ce qu'on sait. La corruption de Poirier prenait donc un caractère méthodique. -
Le tapissier s'arrangeait pour mettre de Tordre
dans ses affaires d'iminoralité , absolument comme il en apportait dans ses aûaircs de commerce. 11 tenait le vice en parties doubles. Du reste, il est très-ordinaire à Paris de voir des négociauts , des ban({iners, des commerçants en tousgenres> et même de iort petits commerçants ^ se conduire avec cette honteuse régularité dans leurs intrigues amoureuses. Ils s'im* posent le devoir d'élever les jeunes lilles qu'ils arrachent à la sainteté du foyer domestique pour en faire leurs maîtresses. Leur argent fournit k la dépende d'un professeur de chant, d'un professeur de français, d'une maîtresse de piano. Qucl(iues-uns poussent la magnificence de leur vice jusqu'à leur donner un professeur d'anglais. Souvent, par une heureuse réaction, — elle est môme assez fréquente, — ces tristes privilégiées d'une instruction mal inspirée recueillent de ce défrichement intellectuel des idées morales et des ressources qu'elles font tourner plus tard à l'avantage de leur conduite régénérée. £iies ont le bonheur de rentrer dans la société par le noble et beau chemin du travail. On les reçoit demoiselles de magasin, dames de comptoir, contrôleuses dans une foule d'administrations; beaucoup d'entre elles se placent même comme sous -maltresse^^dins les pen^
sionnats ou passent & Fétranger pour fidre des éducations.
Oui^ Poiiier songeait; ou le voit^ à l'établissement de Georgette dans le monde dramatique , dans un monde mal établi lui-même si Ton veut, mais fort honorable pour tous ceux qui s y conduisent comme une foule d'artistes que nous serions peu embarrassés de nommer. Ce nouveau coin de douleur, coin de fer et triangulaire, pénétra dans le cœur de Félicien ; une lumière en Jaillit aussitôt dans cet esprit ardent et clair ; et cette lumi^e était une vérité, est une vérité, devrions-nous dire , car elle menace do devenir éternelle si le mouvement qui emporte la société ne change pas de caractère ; cette vérité est que Tamour est devenu un luxe, et, ce luxe, les riches seuls ont le droit de se le procurer, puisqu'il s'achète, puisqu'ils Tenlèvent à prix d'argent à ceux qui voudraient l'obtenir pour rien : lutte impossible, victoire assurée d'avance à l'or. Et , qu'on le croie bien , ce n'est pas le riche que nous condamnons ; il a ceci comme il a cela : ce n'est pas sa faute, bien moins encore son crime. La faute en est à certains sentiments primitifs qui se permettent de survivre aventureusement à un ordre de choses écroulé. Un déluge a passé là-dessus comme sur l'ancien monde, sur le monde des pîesimiiùms : le jeune archer, le blond sagittaire, l'amour d'Homère, d'Anacréon, d'Héloise, même de Manon Lescaut, subfflste comme un être antédiluvien. Fondez-
ET LKS COMÉDIENS, ' 469
lui im musée, il est temps ; vitel Créez pour lui on
conservateur. Oh! oui, croyez-moi, le grand Pan est mort I II n'y a plus d'amour, il a'y a plus d'amoa%!
Il y a d'un côté des caprices, des goûts, des nuances, des fantaisies, des besoins; de l'autre, de la jeunesse, de la beauté, des attractions infinies, mais aussi la misère, l'impuissance de toute ressource, la stérilité de toute industrie, le cri de toute privation. L'or dit ioapérieusement de sa voiiL jaune et bilieuse : c Viens 1 > Et la beauté et la jeunesse répondent : c Non 1 » — Mais elles y vont.
Félicien prit convulsivement sous son oreiller les pâquerettes, les ne m'oubliez pas et les myosotis qu'il avait rapportés de Marly et de Saint-Germain, les mit dans sa bouche, et, après les avoir mâchés avec , rage, il les a?ala. c Folie absurde que tout cela I dit* il ensuite en tirant la couverture de son lit sur ses épaules. Les myosotis, les pâquerettes et tontes les fleurs symboliques ont été créées pour être mangées par les moutons, les moutons pour être mangés par nous, et nous par les Poirier... » 11 s'endormit en serrant son drap entre les dents.
Le lendemain, sur le coup de midi, ainsi qu'il l'avait dit dans son style si élégant, Poirier sonna à la porte de son ami Désormeaux, ancien professeur au Conservatoire^ ancien sergent-major dans la 2« légion, daÎLS le 2< bataillon, dans la S« compagnie.
470 LA GOMÉDIS
Si M. Dégortteanx était appelé à figurer d'une façon
quelque peu notable dans celle étude des mœurs du théâtre au dix-neuvième siècie, nous nous arrêterions, ici pour peindre ses traits et son intérîeùr ; mail il ne nous apparaît qu'au troisième plan, et, vu à celte distance, à moins que d'outrager les lois de la perspeo^ tive littéraire, * aussi lespectable à nés yeux que la perspective linéaire, nous ne pouvons pas lui donner cette importance. £t pourtant Tex-professeur mérite qu'on lui fasse une plaee, il mérite qu*oa l'écoute, quoiqu'il parle lentement afin de ne pas éeoriïfaer sa belle diction, il mérite surtout qu'on proiite de son expérience.
Le coup de sonnette de Poirier le trouva versant
son café à la chicorée dans le lac paisible de sa crème.
— Ah Ue voilà^ Poirier. . . Entre donc et prends un
siège.
— Comme Ciuna à Auguste, répliqua Poirier.
» Non , comme Auguste à Cinna , dit^ Désormeanx.
— C'est la même chose...
— Non pas 1 non pas !
— Au fait, ça m'est égal.
— Dis plutôt cela.
Puisque nous vQilà sur le chapitre de la tragédie» reprit Pei|»er, partons de l'aibirB qui m'aittèae cheE toi. .
KT LBS C01IÉDIBMS« 474
— Tout de suite?... tu veux en parler iuimédiatemeut?
L'ancien^ professeur eût préféré i^Edre d'abord sa tassevde café à la crème.
— Mais comme tu voudras, Désormeaux; si tu aimes mieux...
— Soit... pariont-ea, dit Désormeanx résigné. Quel âge a cette mademoiselle Ilenrtelte?
— Georgette, elle s'appelle Georgette.... elle a quelque chose comme seize ans, un peu plus, un peu moins...
— Oui. £t tu m'apprends dans ta lettre qu'elle est jolie...
Poirier, en se moudiant avec bruit dans un fou-
lard amarante :
— On astre tombé des cieux.
— Les astres ne tombât pas:
— Je veux bien. Enfin elle est Ircs-jolic...
Après avoir avalé quelques lampées de café, J)ésor-
meaux, qui avait abaissé son bonnet et relevé ses lunettes, demanda :
— £t qui sera chargé, dis-moi» de raccompagner au Conservatoire ? .
— Sa mère quelquefois.
— Tu m'as écrii qu'elle est orpheline.
Poirier v^ait d'avaler de travers.
— Tnsais...«ily adesorphdines.... qui.... dont les mères... . ' ^
— Il n'y a pas d'orpheline avec une mère, répliqua Désonneaux. Entendons-nous. Est-elle oan*esfr elle pas orpheline?
Le morceau avait de la peine à couler.
— £Ue Test et elle ne Test pas. La conduite de sa mère... autant dire... mieux vaudrait qu'elle n'en eût pas. Bref] elle est moralement orpheline. As-tu compris?
— Cependant, il faut bien que quelqu'un la con-
(luisc aux cours du Conservatoire, dit encore Désormeaux
— Je chargerai de ce soin quelque gouvernante,
quelque femme respectable.
— Oui, une femme respectable...- inliniment respectable, murmura l'ex-professeur Désormeaux en étalant du beurre sur sa longue tartine, une tartime.
en ibrme de pirogue : un eniaut aurait pu s'y embarquer.
Es-tu content de ma réponse, rigide Désotmeanx?
— Oh I moi. . . . cela m'est tout à fait indifférent au fond, répondit Désormeaux en dévorant la proue de
la piro?:ue.
— Nous disons donc une femme respectable, répéta P4>irier.
— Cette femme respectable, je dois t'en prévenir,
dit Désormeaux, restera dans une pièce voisine pendant que ta jeune fille prendra sa leçon.
ST LES COKiDiENS. 473
— Je le pense. Je ne vois pas,... balbutia Poirier, ce que cela peat fiiire...
— Âh! taneYoispad... ah t ta ne vois pas, dit une
seconde fois en chantonnant, en mangeant sa tartine, le vieux Désormeaux.
— Que veux-tu dire ?
Les lunettes de Désormeaux se braquèrent sur les gros yeux ronds de Poirier...
— Je dis...
Le professeur s'arrêta pour remuer le sucre qu'il
venait de précipiter dans le fond de son café à la crème, quoiqu'il iut.déjà sucré.
— Eh bieni que dis-tu, Désormeaux? que prétends-tu dire?.... Tu pèses tes paroles; tu fais des points d'orgue...
— Je vais te réciter une fable, mon camarade.
c Désormeaux radote, pensa Poirier. Il me parle de fable maintenant ! >
— Si tu me récitais ta Mile une autre fois?.... Tzimt les bbles, mais à leur place. . et il me semble. . .
— Ah! tu n aimes pas... Prélères-tu la vérité à la foble?
Je préférerais parler du Conservatoire et de
Georgette, si cela t'était égal.
— Soit. ,
— Connais-tu Timon, l'acteur?
— Qui ne connaît pas cet acteur? C'est mon aeteur. £st-il beau dans les ImpUm, quand il dit...
— Il n'a jamais joué les Templiers.
— C'est égal, il est très-b^a. Mais, à propos. Timon est professeur au Conservatoire... il est en positioa de nous servir... c'est un de tes collègues..., tu pourras lui écrire... voilà notr^ affaire!
Désormeaux arrêta Poirier en frappant avec sa cuiller sur le bord de la soucoupe : c'était un appel à son attention.
— Dis-moi, avec qui vit Timon en ce moment?
demanda-t-il au tapissier.
— Avec sa femme, qui est la cousine de chose... tu sais bien...
— Ce n'est pas sa femme, répliqua Désormeaux, c'est une de ses élèves...
— Cette belle madame Timon n'est pas...
— Elle n'est pas madame Timon.
— Celle qui a de si beaux bras dans Zaïre?
— Tu veux dire dans Hermione.
— Zaïre ou Hermione, c'est la même chose, -i- Non pas 1 s'il te plaît : non pas !
— Ahl il vit avec une de ses élèves. J'ignorais.... Sapristi ! — un professeur 1
— Avec deux de ses élèves, ajouta froidement Désormeaux en avalant la poupe de la pirogue au beurre.
— Deux!
— Deux.
— Du Conservatoire?
— Du Conservatoire.
Quel gaillard I
— Il en a encore quelques-unes en ville.
— Que me dis-tu là, Désomicaux ? C'est à y réfléchir. Livrer de jeanectlilleis... diable! Après tout... un loup ne fait pas la ménagerie. Nens nous arrangérons pçur que Timon ne soit pas le proi'esseur de Georgetle. Nous lui en donnerons un moins jeune;
— Le vieux Saint-Marin, par exemple.
— : yoilà mon homme! s'ccria Poirier ; c'est toi qui ras nommai comme dit Gréhiilon.
— Non, Bactne.
— Racine... Crébillon... ce sont deux rues qui se touchent. Ce n'est pas la peine... passons. Nous arrêtons donc tfue nous donnerons le vieux Saint-Harin, du Conservatoire, pour professeur à Georgelte. Me YoiicL rassuré. Ahl quel acteur que. ce Saint-Marin 1 quelle finefl^e, quel jeu» quelle verve, quel goût, dans le nouveau répertoire !
— 11 ne Ta jamais joue.
— Dans Tuicien. Là n'est pas la question.
— Tu connais, dis-tu, Saint-Marin, dont je suis loin, d'ailleurs, de vouloir aûaiblir les mérites. Tu le connais bien?...
— Si je le connais!... répondît Poirier; je Tadmire!... C'est moi ijui ai posé, le mois dernier, tous les rideaux de son appartem^t. Quel intérieur char
476 LA ÇOM£DI£
maml J'ifti vu 8a femme.... du moins, à Tautorité qu'elle a dans la maison, j'ai pensé...
— Sa femme est en Russie, interrompit Désormeaux eu ftisant uu pli à sa serviette pour essuyer ses lèvres.
— Depuis peu? demanda Poirier, car...
— Depuis vingt ans, riposta Désormeaux.
— Ahl... et pourquoi?... Mais tu m'étounes...
— n la rouait de coups.
— Pas possible... non, ce n'est pas possible!... Il n'y a qu'à voir les quatre délicieuses jeunes Hiies qui sont avec lui, ses quatre enfants...
— Saint-Marin n'a pas d*enfants.
— Il n'a pas d'enfautsl.... Mais ces quatre jeunes filles?... Je devine, ce sont ses nièces. En e6et, elles lui ressemblent.
— Ce sont quatre de ses élèves du Conservatoire, qui ne sont ni ses iille$, ni ses nièces, mais. . .
Malédiction I s'écria Poirier; malédiction !
— Exclamation de mauvais goût, Poirier. Vous iréquentez donc les théâtres des boulevards?
Mauvais goût ou non, dit Poirier, ces quatre jeunes filles ne saurûent être ses maltresses; car c'est ce que lu veux dire?
— C'est ce que je yeux dire.
— Désormeaux ! Désormeaux I
— Poirier! Poirier!
— Allons donc 1 allons donc l
Mais tu ne sais donc pas, toi qui t'étonnes de
si peu ou ponr si peu, — l'un et rautre, selon Noël et Clâpsal, peut se dire on peiiyent se dire, — tu ne sais donc pas que le vieux Saint-Marin prélève sur chaque jolie élève qui lui est confiée, à moins d'un miracle de surveillance, le droit du seigneur? Tu ne sais donc pas que cet homme, déjà au bord de la caducité, ne protège une élève, ne lui prête Tinutiie appui de ses leçons, ne lui ménage un début au théâtre qu'autant... Mais tu ignores donc ce que tout le monde sait à Paris?... Oii vis-tu donc? dans la banlieue? Où passes-tu ton temps ?
— Beaucoup au théâtre de la Craîté.
— On est donc bien honnête dans ce pays?
— Pas tant que cela, répondit Poirier, mais, enfin, adievbns.
— J'ai achevé : voilà ce qu'est Saint-Marin, dit Désormeaux en se résumant, le grand acteur, l'illustre professeur du Conservatoire que tu veux donner k Georgette parce qu'il est vieux.
— Ebl fichtrel donne-m'en un jeune, très-jeune alors; reprit Poirier, indigné qu'on eût. de si mauvaises mosnrs;
— 11 n'y en a pas de jeune.
. — Hais ils ne sont pas tous comme Timon et Saint- Karin?
— Non...
— Tu dis bien faiblement ce non. . .
—C'est que je ne e<mnais pas tous -ceux qui ont
remplacé les profiasseors de mon temps; je n'oserais
pas t'aflirmer... je doute...
— Toû doute n'est guère rassurant, sais-tu?
— Tu n'as pas voulu de ma fiable, je t'ai servi la vérité sur mon assiette. Décide-toi maintenent d'après tes propres lumières, mais, pour moi, je ue te dirai jamais... .
— Mes propres lumières... mes propres lumières... Résolument Gcor^etlc n ira pas aux cours du Conservatoire» dit Poirier excessivement agité. Non! non! nonl
— Et pourquoi?
• — Pourquoi, me demandes-tu? après ce que tu viens dem'apprendré.... Pourquoi?.... Voilà qui est naîfl
— Tu es donc bien vertueux, Poirier? dit le professeur Désormeaux, toi que j'ai connu...
—Eh! non, je ne suis pas vertueux, sacreUeul s écria Poirier jeté hors des gonds par la colère et le - désappointement; mais je ne suis pas si corrompu que tous ces professeurs du sérail du faubourg Poii^ sonnière et de la rue Bergère. On leur ea conduira par la main, des odalisques! Non, je ne suis pas si corrompu... Adieu!... ils n'auront pas Georgetle... non! ils ne l'auront pas!... Je te remercie, Dësormeaux ! je ne les remercie pas , eux ! oh ! fichtre nonl murmurait -il encore en s'en allant... Je ne sois pas si corrompu I Soiwte-cinci ans au mràs«u
SI LES COM£l)I£MS« 479
c|«atfe matâressœ à domidle... et peat^étre beau-*
coup en ville et h la campagne... mais je nie ferai prpfesseur sur mes vieux jours ; — protesseur au Con^ semloire*.
Valéry n'ayant pas recouvré la voix le lendemain du jour oii il avait été pris de ce fameux enrouement, Ai le siiriend6maint ni huit jours plus tard, malgré l'absorptloii des sirops les plus diaprés, Tadministration de la Gaîté fut forcée de songer à le reniplacer dans la féerie. Elle perdait déjà cpiarante mille francs à cause de lui, sans icompter la perte «plus grande de la vogue, la vogue qu'on attrape si diUicilcmcnt, qu'un autre théâtre est toujours si prompt à saisir au vol , sorte d'ifresse plus légère more que celle du vin de Champagne au cerveau du public. Pourtant, il n^était pas impossible qu'elle revint : la pièce était réellement bien foile, elle était vive, pimpante, gue, spirituelle, semée de jolis airs. L'illustre enrouement fut donc remplacé, mais avec des précautions inlinies. On chercha parmi la troupe le jeune premier rôle le pius^effietoé. De cette manière Valéry n'éprouverait aucune contrariété jalouse. On voulait bien recoudre le succès déclûré» mais on tenait à faire dire aussi : < Ahl
1 Le Conservatoire, tel quMl est constitué aujourd'hui, se défend tout seul contre les critiques du professeur Désormeanx. B^aiUeurs le vieui proftsseur, comme le si^et de mœurs que nous traitons ici, appartient k un aytre temps. Cette explication âoitM0lra* .
si Valéry avait continuéàjoaerlerAle! alil pourcpioi
Valéry a-t-il été forcé d'y renoncer? Quel artiste que ce Valéry I * Le public à la vérité, n'exprime pas ordinairement tant de regrets, mais on voulait que Valéry eût le droit de les prêter au public. Valéry n'eut que trop ce droit. On va le voir.
Le rideau se leva sur lar reprise de la féerie. Nous abrégeons les incidents. Le plus grave de tous fut que le public, irrité jusqu'à l'injustice de la médiocrité du remplaçant donné à Valéry > sifûa comme une forêt de serpents depuis le second tableau, nous ne dirons pas jus(|u'au dernier, il aurait fallu que la pièce allât jusque-là, mais jusqu'au onzième; et la féerie en. avait trente-trois 1 C'est au onzième que la brise, devenue orage, puis tempête, se changea eû ouragan. Que Valéry devait être content ! L'âme de ce grand artiste s'épanouissait sans doute à ce beau résultat de la soirée. Vainement le sous-régisseur essaya de calmer les Ilots ; vainement le régisseur luimême, après des saluts que des montagnes lui auraient rendus tant ils étaient profonds et respectueux, essayal-il à son tour d'apaiser ce cataclysme q)ouvantal)le. Ce bon public, notre juge éclairé, toujours juste-, toujours impartial, ne voulut rien entendre. Le juge éclairé imita l'âne qui brait, le juge impartial lança à toute volée des banquettes sur la scène à la tète des acteurs.
Que faisaient les auteurs pendant ce twps-là? Us
SI LBS COMÉDIENS. 4Si
âôsaîent ce qu'ils font toujours, ils perdaient la tète;
excepté pourtant ceux qui ne jouaient pas dans la féerie. Ceax-là étaient bleu heureux; ils nageaient dans des flots de crème odorante. Lear contentement faisait la planche. Rien n'égale la joie féroce, à peine contenue, qu'un acteur ressent malgré lui à la chute d'une pièce dans laquelle il ne joue pas, dans laquelle il aurait dû jouer ; et quelle est la pièce dans laquelle son talent ne rappelle pas à jouer? Il n en existe pas. Quant aux autres acteurs de la GaUé, pâles» décontenancés, ils montaient à leurs loges, descendaient au foyer ; ils ne savaient (}ue penser, ils ne savaient que dire ; une pièce dont le succès, il y avait à peine un mois, avait été si grand! Ils intmogeaient le directeur : devaient-ils se déshabiller? continuerait-on? ne continuerait-on pas? Mais le directeur était incapable de répondre. Il parlait tout bas au commissaire de police, le commissaire de police à ses agents, les agents aux claqueurs, les claqueurs parlaient de cabale. Quarante personnes par minute m<mtaient et descendaient tumultueusement par ce redoutable escalier dont nous avons déjà parlé, qui conduit de la rue Basse au théâtre. Ce fut par cette échelle noircie par la fourmilière dramatique que Félicien, chassé, on s'en souvient, par Poirier du paradis des coulisses, se glissa jusqu'au foyer des acteurs et tomba en plein désordre. Il était immense; personne ne reconnaissait plus personne. Cependant Félid^ reconnut la Brise-
i8S ' LÀ C01lil»IB >
ville qui, montée sur un tabouret, traitait ch ce moment le public comme elle traitait autrefois son cber Cosaqoe» joignant des gestes expressib à sa profiNide vénération pour Ini. Il aperçut aussi la SaintJoseph,
dont le costume, non moins hésitant que la soirée, appelait aussi l'attention du commissaire de police.
' — Mais qu'y a-t-il ? demanda de la porte du foyer une voix, fraiciie, une voix à laquelle personne ne pouvait faire attention dans ce trouble effroyable^ J'étais dans ma loge. . . On est venu me dire. . .
Félicien, au courant des éyénements, allait répondre:
— Ilya...
— Monsieur Félicien!... vou^l interrompit Georçeite.
•^Mademoiselle Georgeltel
— Que se passe-il?... Est-ce que le feu?... Apprenez-moi... . .
—Venez dans œ coi^... jb.v^us le dirai... ici ntnis ne pourrions pas nous entendre. . .
Le coin était déjà pris par un {groupe agité comme Teau autûiur d'un récil.
Georgeùe donniût la main à Félicien, qi^i l'entrâtnût.
— Venez dans ce c<)uioir. . . nous serons sans doute plus libres... ^ Il y avait fouje compacte dans le eouloir.
BT LIS COMÂBISKS. 483
—Allons encore plus loin, peat-être pourronsnous...
lU mirent in?olontairemeiit le pied sur rescalier,
à lorcc d'aller plus loin. Là, un Ilot les poussa, un autre flot les poussa plus bas encore; ils descendirent tout l'escalier sans s*en douter; sans s'en douter aussi ils se trouvèrent dans la rue ; il pleuvait, il pleuvait à torrents.
— Montez, mes artistes, montez I il n'est que temps ! leur cria un énorme cocher breton qui les saisit tous
les deux par le milieu du corps et les poussti de vive force dans son liacre, dont il ferma sur eux la portière.
Il les avait vus descendre, c'était évidemment pour s'en aller; on ne s'en allait pas à pied d uu temps pareil ; — trop heureux de trouver un fiacrel -^11 les avait emballés dans le sien.
— Où faut-il vous conduire, mes artistes?
— UaÀSf cocher...
--Vite I je ne puis rester là, les sergents de ville
uous le défendent.
— Mais, encore une fois, cocher...
— Je comprends» dit le cocher en grimpant sur son siège; droit devant moi et au pas : sufiil! allez, la Grise! allez, la Blonde! Roulez!
Le hacre était déjà sur le boulevard, la proue tournée ^ers la Madeleine*
Jamais amants furent«ils plus largement favorisés?
Passer tout à coup de Timpossibilité absolue de se voir au tête-à-tête le plus intime qu'ait inVenté ta vie parisienne! El qu'ils en avaient à se direl... Ils étaient arrivés au milieu des Ghamps-Ëlysées qu'ils ne s'étaient encore rien dit. Chacun d- eux semblait voyager • de son cAté.
Le bonheur , la surprise , la rareté de la situation , Tétourdissement , leur avaient 6té la conscience de leur bonne lorlune. 11 ne savaient ni Tun ni l'autre ce que cela voulait dire. Ce ne fut que plus tard, lorsque le vaste silence de la promenade et la fraîcheur de Téloignementde toute habitation frappèrent Georgette, qu'elle comprit la bizarrerie et le danger de sa position.
— Où sommes-nous, dît>«lle d'une voix émue... oti sommes-nous, monsieur Félicien?
— Je ne sais, mademoiselle. . . moi-même. . .
—Nous ne sommes plus à Paris I C'est la campagne! je vois des arbres
— La campagne? s'écria Félicien... £neilet... nous sommes, jec^ois...
— Mais demandez à cet homme qui nous conduit... descendons... informez -vous!...
— N'ayez pas peur. . .
— Je n'ai pas peur, sans doute... mais j'ai pear«<« — Comme vos mains sont tremblantes!
— Je vous en supplie. . < ramenez-moi^ oh I ramene&moi.M
ET LUS COV^OIEMS. 485
—Cocher ! cocher! dit Félicien, mais où sommes- Dous donc?
Rond'iioint de TËtoile, mon artiste : bianlAt route de Neoiily.
— Mais je ne vous ai pas dit...
---C'est parce que vous ne m'avez pai» dit... que VOQS êtes ici...
— Mais je ne veux pas être ici!... Pour qui nous prenez^You^?... dit Micien avec une Juvénile indignation.
—Faut pas seOcher, mon artiste. Il y a beancoup
de braves frens qui...
— Ramene^nousl ranienez-nous! entendest-Vous?
— Je yeux bien... Oh! là! là! voilà.
Les chevaux tournèrent aussitôt la icle vers Paris.
— Nous rentrons dans Paris, dit JFélicien à Georgette ; rassnres-vons.
— Merci, mon ami
— Bi«re! comme c'est honnête, murmurait le cocher... c'est tièrement honnête tout de même... mais alors on ne monte pas dans un fiacre à huit heures du soir... ])iir un temps de pluie... on dit où l'on va dans ce cas... Bon! voilà que maintenant... ah! c'est encore plus dr61e!... ils ne m*ont pas dit où ils veulent être ramenés... ah! baih! puisqu'ils sont si honnêtes que ça, j'ai leur allairc.
Cinq minutes après le iiacre s'arrêtait devant l'église de la Madeleine.
— Voilà» mes mignons, dit le eoeher, et> puisque
vous (Hes vertueux autant que ça, allez prier le bon Dieu là dedans. — C'est une lieure à me payer ; le pourboire, ce que vous voudrez.
Quoiqu'il fût déjà assez tard, lYglise aristocratique était encore ouverte, ce qui s'explique tout naturellement par la célébration si poétique du mois de Marie^ qui se compose, on le sait, de plusieurs soirées de chants pieux, d'instructions religieuses et de prières au milieu de la musique et des fleurs. L'église en était pleine. Elle embaumait les roses et s'épanouissait aux blanches lumières des bougies. Du haut du portail, lorgue versait à pleines nappes ses chants les plus mâancoliques dans Tâme des assistants. La vapeur dorée de l'encens achevait Tenivrement religieux de la foule. Goorgetlc et Félicien, qui avaient pour ainsi dire été jetés à leur insu dans les prestiges de cette . sainte féerie, sentirent simultanément battre leur cœur avec force et leurs yeux se noyer de larmes. Leurs mains se rencontrèrent dans l'ombre et restèrent unies. Ce ne fot qu'au bout d'un quart d'heure d'extase que Georgette, élevée loin des pompes de la religion, toute surprise de ses merveilles, s'écria :
— 0 mon Dieu! mon Dieu! que c'est beaul ohi comme je vous aime , mon Dieu! ciHoraie je vous aimel
— N'aimes^VQUS que Dieu? lui ^demanda tout bas Félicien*
£ï LES COMÉDIENS. 487
— Ohi je vous aime aussi! marmura-t-elle pareillement tout bas.
— Et pour toujours?
— N'est-ce pas pour toujours quand on aime?
' — Eh bien 1 Georgette, voulez-vous que cet aveu,
que cette promesse faite devant Dieu devienne un serment?
— Je veux tout ce que vous voulez. Que voulez-vous ?
— Uépétez alors avec moi : Je prends pour époux. . . —Je prends pour époux, redit Georgette, le cœur
gros d*éniotion et défaillant contre le pilier.
— Pour compagnon de ma vie entière, ajouta Félicien.
—Pour compagnon de ma vie entière, ajouta aussi Geofgette, doucement fanatisée par le regard posé sur son regard.
—Félicien.
—Félicien.
— Qui jure de son côté...
— Qui jure de son côté...
— De me prendre pour femme, pour compagne de * sa vie entière.
Georgette se laissa tomber sur les genoux en redisant ces dernières paroles d'un engagement que sembla rendre encore plus solennel la bénédiction que le prêtre prononçait en ce moment sur les marches de l'autel et au-dessus des fronts humiliés dans la vapeur du sanctuaire.
4B8 Lk CUMÀDIK
Venez, maintenant, dit ensuite Félicien l Geor-
gette, venez ! Dieu a reçu notre engagement : ni les événements, ni les hommes ne peuvent plus rien contre nous.
Et ils sortirent de l'église avec la foule silencieuse, qui s écoulait lentement par les portes de bronze et s^éparpillait sur^ les marches colossales du temple. L'orage avait cessé; les étoiles brillaient sous leurs paupières encore humides. La première soirée du printemps venait d'éclore. Un parfum de lilas courait dans Tair raréGé.
Le bonheur qu'éprouvaient lesdaux jeunes gens ne se manifesta par aucune parole bruyante. Jamais la sainteté du mariage antique n'avait, depuis des siècles peut-être, été rappelée avec autant d'énergie et de vérité. Le frémissement de leurs bras, qui s'appuyaient l'un sur l'autre, disait seul le trouble grave et délicieux de leur &me.
Dix beures sonnaient quand Félicien se sépara de Georgette au bas de Tescalier de la maison de sa mère.
A peine Georgette était^lle rentrée, qu'elle rappela doucement Félicien. C'était la voix de Juliette au balcon de Ferrare. Félicien revint sur ses pas.
— £b bien ?. . . lui dit-elle.
Elle lui tendit les deux mains et elle le regarda... Félicien poussa un cri de bonheur dont Fépoux bienaimé lui-même, ne connaît la suave douceur qu'une seule fois peut^tre dans la vie, écho afhibli des all^
BT LES GOMÉDIBNS. 489
gressses saintes dont le cœur des anges est inondé là-haut.
Georgette était sur son cœur et ses lèvres brûlaient son front.
Ce baiser donné, Georgetle se retira par le sombre et tortueux escalier de la maison, et Félicien suivit tant qall pat, da regard, les plis de la tobt vierge et nuptiale qui allait se perdant dans la spirale de fer.
— Adieu, lui dit encore du haut de l'escalier la voix chérie de Georgette.
— Adieu ! lui dit mille fois en une seule fois rhenrcux Félicien.
Passons à des tableaux moins chastes. Poirier reparaît derrière le feuillage vert comme le satyre dans les poésies toufl'ues d'Ovide. En homme profond dans son art, il avait compris que tout n'était pas fini, parce qu'il était parvenu à compromettre Georgette aux yeux dé Félicien au milieu d'un dîner. Il ne partageait pas à cet égard la confiance de la Brisevilie, qui avait vu^ en femme délibérée» une espèce de coup d'État dans ce coup dlo théâtre. La politique violente ne lui souriait pas. L'événement venait de lui donner raison. Il renonça donc à cette tactique mélodramati(|ue pour recourir exclusivement à la sienne, et voici ce que fut la sienne.
La mère de Georgette lui parut le chemin le plus sûr pour arriver à son but, sachant bien qu'au théâtre les mtees sont placées par le diable auprès de leurs
4M LA GOMiDIB
iilies moins pour les préserver des obsessions des amants que pour (aire .croire à ceux-ci qu'elles n'ont pas encore d*aniant Ici il faut encore tenir compte
des excoplions.
La mère d'actrice est en général une iémme de trente-cinq ans à qnarante^inq ang, rarement pins }emie, rarement plus vieille, qui tient au théâtre par quelque lien délicat. Ou elle a été dans les chœurs , ou eUe n été costumière , on elle est pent-étre ouvreuse ; elle a chanté dans les concerts ; son mari a été régisseur ou machiniste ; son père a dû être souffleur, donneur d'accessoires, peut-être copiste. Enfin» BOUS le répétons, elle a du rouge quelque part dans son existence. Sa mise est fausse, criarde, mal attachée ; son tein t est btigué ; Tenvie cuivrée, qui l ui fait \ pr^dre en haine toutes les jeunes actrices rivales de sa fille, la rend médisante, bilieuse, partiale, assez souvent abominablement méchante. Ces tristes défauis, inhérents à sa position, ne sont rien encore si on les compare au début capital , au vice plutôt qui la brûle et qui l'emporte. Arrivée à l'àgc décevaiil où V ^Ue ne peut plus compter sur son propre mérite pour asseoir son avenir, elle fonde ses dernières espérances, les plus tenaces et les plus vivares, sur la tête de sa fille. Sa iilie la dédommagera de tous les mauvais toors que lui ont Joués la Ibrtunç et Tinexpérience, car sa fille ne fera pas comme elle, la sottise d'aimer pour le plaisir d'aimer. Sa iilli^ aimera pour
BT LSS COItÉDfBNS. 494
avoir de l'or, et elle aura, elle, sa mère, un peu de cet or; sa fille aimera pour avoir un hôteli éi elle aura un appartement dans cet hôtel ; sa fille aimera pour avoir
une voiture, et elle aura une place dans cette voiture, fôi-ce derrière avec le groom. Voilà, en raccourci, la physionomie, le caractère et les moBiirs de la mère d'actrice k répociue où nous vivons, comme telle elle était à 1 époque où nous transportons cette histoire.
Poirier alla hardiment dans eette voie. Il fit accepter sans peine à la Saint-Joseph des cadeaux sous toutes les formes, ayant soin cependant de ne pas trop paraître se passer de l'intervention de la Briseville, femme à épargner, amie dangereuse, mais ennemie terrible.
Nous venons de dire qu'on était dans le mois de mai, le mois végétal oh tout le monde part ou Mt semblant de partir pour la campagne.
— 11 me semble, dit Poirier à madame Saint-Joseph, que ta tille p&lit b^ucoup depuis quelque temps.
— Que veux-tu? l'enfant grandit encore...
Ensuite elle travaille beaucoup, dit la Briseville
présente à cette scène d'mtérieur; elle joue, elle répète, elle étudie...
— Je crois que l air de la campagne lui ferait du bien, continua le tapissier.
— Aqui ne fait-il pas du bieu,ra!r de la campagne?. ' C'est la Briseville qui avait fait la réllexion.
499 LA COHÉDIS
— Ce n'est pas l'air qui nous manque, ajouta-telle; n'est-ce pas, Saint-Josepii?
— Sî ce n'est que la campagne...
— Ah! charmant ! répète ton mot, Poirier... si ce n'est que la campagne 1... Ce n'est que cela, en effet qui nous manque...
— On pourrait en avoir une, poursuivit Poirier d*un petit air iat.
— Que dis-tu?
— Je dis, continua Poirier d'un ton encore plus
fat, qu'on pourrait en avoir une.
On pourrait 1 ah 1 oui, on pourrait...
— J'ajoute qu'on en a une.
— Sur le papier.
— A Maisons-sur-Seine : exposition au levant... vue de la forêt... air pur, sain, salubre, terrain fertile...
— Poirier, si cest un songe, ahl m m'éveille pasl comme dit la romance.
— A Maisons-sur-Seine... Dix arpents.*, reprit
Poirier...
— Est-ce qu'un arpent c'est plus grand que le foyer de rOpéra? ^informa la Briseville, folle de campagne
comme le sont en général toutes les actrices.
— C'est grand comme la moitié des Champs*£lysées, dix arpents, répondit Poirier.
— - Et avec des arbres, des fruits, des oiseaux , des mouches, des vaches^ des moutons? ,
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ST LBS COMÉDIENS. 493
— Je ne sais pas s'il y a des moulons,, mais il y a au parc...
— tJn paTcI...8h! Poirier!;., si c'esltmm^e, ne
m'éveille pas î
— Et tu as loué celte campagne ?
' — J'ai acheté cette villa. J'ai voulu avoir ma villa. Comment dis-tu, divin Poirier? Répète.
— Villa, je dis villa.
— C'est donc autre chose qu'une campagne?
* — C'est la même chose; seulement campagne se prononce villa ([uand ou est riche. J'ai donc acheté celte villa pour Toccuper tout de suite. Voilà comme nous sommes, nous autres.
— Et tu nous y feras aller?
—C'est pour vous que je l'ai achetée, belles dames.
— Vive Poirier I — Poirier, $i c*e$t un sange^ chi ne nottô iveUlepas!
Huit jours après cette heureuse communication faite à madame Saint-Joseph et à madame Brisevilie, Poirier les conduisait dans une américaine au joli village de Maisons, pleines toutes deux d'une joie qui ne s'étendait pas jusqu'à Georgelle. La jeune hile» dont l'esprit mûrissait, non pas de jour en jour, mais d'heure en heure, n'avait pas appris avec une allégresse bien extrême tous ces beaux projets de résidence à la campagne. Assez d'obstacles s'élevaient déjà entre elle et Félicien sans y itjouter encore celui de l'absence. Puis le tapissier commentait à la
préoccuper sériettsement. Félicien lai avait communiqué une partie de sa répugnance pour cet homme, attaché à ses pas pour ainsi dire depuis sa naissance. Elle ne le haïssait pas autant que Félicien le haïs* sait ; elle n'avait encore aucune raison personnelle pour pous3er jusque-là le sentiment qu'il lui faisait éprouver; mais elle en avait peur ; il lui était antipathique; elle redoutait de se trouver seule avec lui. Du reste, comme elle avait juré de confier à Félicien tout ce que Poirier oserait lui dire, elle se tenait constamment sur ses gardes. Elle se surveillait d'autant plus que la parole la plus insignifiante dite par le tapissier et rapportée à Félicien paraissait toujours à celui-ci une licence odieuse, un propos ini%me ; et la pauvre (icorgette aimait beaucoup mieux n'avoir aucune conversation suivie avec lui... Mais comment éviter de causer quelquefois avec Poirier ? 11 résulta de ce tiraillement dans l'existence déjà si contrariée de la jeune fille un état fébrile qui affaiblit intérieurement sa santé déjà si mince, si délicate.
Cette visite que Poirier fàisatt à sa villa en compagnie de la Saint-Joseph, de la Briseville et de Georgette, n'était qu'une simple prise de possession. On ne pendrait la crémaillère que' beaucoup plus tard» que lorsque la maison, quoicjue admirablement meublée, serait en état de recevoir la nombreuse et brillante compagnie qu'on comptait inviter pour honorer la fête. *'
La joie qu'éprouvèrent les deux actrices en voyant ia Yiila-Poirier, car Poirier yoalat qu'elle fût ainsi nommée, est indescriptible. Trois arbres leur paraissaient une forêt, le moindre moineau une perdrix.
— Ce sont de vrais arbres! ma chère, disait, en agitant Ym de ses bras, la Briseville à la Saint-Joseph; de vrais arbres, éclairés par le soleil et non par le gaz. — Quel est cet arbre? un pommier. . . Ah 1 un pommierl^Et celui-ci? un cerisier... Celui-ci un poirier! J'embrasse celui-ci parce (ju'il porte ton nom, Poirier, et aussi parce quil porte des poires... Ahl qu'est-ce donc que cela?
—C'est un fraisier... *
— Je n osais pas le dire : un fraisier! Ma chère... nous mangerons des fraises de notre villa.
La SainMoseph, aussi stnpéraite que la Briseville, s'écria tout à coup :
— La mer ! ... je vois la mer î
— Insensée! lui dit Poirier, beureux au fond de toutes les surprises que causait sa villa, c'est la Seine; elle passe au pied de ma propriété.
' — Tu l'as achetée aussi I
— J'ai acheté la Seine, et je l'ai achetée pour vous ; vous en jouirez comme si elle vous appartenait. Tout ici/ d*ailli^urs, vous appartient, mesdames et mademois^le, àjoutart-il en enlaçant livec son bras la taille de Georgette.
George^e éprouva un frémissement... elle se dé-
496 LÀ GÛMÉPIS
gagea rapidement de cette étreinte... Mais Poirier recommença son geste; scnlemcnt, pour y habituer la farouche Georgette, il entoura de l'autre bras sa mère, la respectable madame de Saint- Josc))h.
Gcorgetle n'avait eu qu'une préoccupation depuis qu'elle avait mis le pied dans la Villa-Poirier : c'était de se rendre un compte exact des endroits par où elle pourrait voir Félicien en secret. Les ôcliaiicrurcs dt\s murs, les mitoyennetés, les sentiers couverts, les chemins sinueux qui conduisaient ^ la. rivière.... Ëlle avait déjk signalé huit ou dix moyen^ de le voir, sll arrivait qu'ils fussent condamnés à vivre éloignés Tun de l'autre pendant quelques jours.
Mais cette pression du bras de Poirier contre son corps la froissa tellement, qu'elle ne fut plus, dès ce moment, qu'à la dopleur de sa pudeur blessée, qu'à la douleur non moins réelle de dire à Félicien la conduite familière de Poirier avec elle. La campagne ne lui parut plus qu'un cimetière. Elle devint triste à la mort... Ëlle profita de la première occasion qu'elle put saisir pour se séparer de sa mère, de Poirier et de la Briseville. Elle descendit vers la Seine, qui passait en eil'et au bas de la propriété.
— Maintenant que nous avons vu toutes les beautés de ma Yilla-Poirier, il faut songer] vous et moi, mes belles amies, à l'inaugurer d'upc manière neuve et (Nrigiaale. »
— J'y ai pwé, dit la Briseville à Poirier.
— Bravo! Voyons, qu'as-ta trouvé?
— D*abord, l'inauguration, l'installation, la prise de possession et autres collations n'auront lieu que dans un bon mois, un mois ohaud, fertile en fruits, en grains et en moissons, comme dit Mathieu Lcxnsberg.
— Mettons cela au mois d'août. Nous sommes en mai, par conséquent dans trois mois.
— Voilà. Nous pendrons la crémaillère dans trois mois.
— Continue^ Brise d'amour.
— Ce jour-là, il y aura dtner.
— ^^Parbleu ! Continue, Brise du soir*
— On dtnera tout le jour*
— Mais comment soupera-t-on alors?
— On changera de place. I
— fameux ! Va toujours, Brise parfumée.
— 11 y aura concert.
— Bien entendu, Brise enchantée.
— Il y aura illumination avec ton chiffire sur des transparents.
— Très-bien!
— Feu d artifice à minuit sur la pelouse.
— Accordé, Brise des Brises.
— Et apr^ le feu dWifice. . . bal déc^t.
— Et après le hal -décent on ira se reposer, dit. Poirier, chargé de prononcer le dernier mot de la comédio qui se jouait ^tre lui et la AriseviUe.
498 ljl comédie
— Pas tout de suite, majesté. Avant de te retirer
dans les appartements^ tu feras donation solennelle de cette villa à Georgelte.
La Briseville, en achevant sa phrase, regarda Poirier, qui, à son tour, regarda madancie Saini4oseph.
Tous deux croyaîeut que la Saint-Joseph allait bondir d'étonnement.
La Saint-Joseph baissa instinctivement la tête... Quand elle la releva, ce fut pour appeler, d'une voix qui n'était pas sans quelque émolion, sa iilic Georgette.
— Georgetle ! Georgettc! cria-t-elle.
Du bord de la rivière la voix argenliue de Georgette répondit :
— Me voîei, maman, me voici S
— Viens donc, nous partons, mon enfant î
La Briseville se tourna vers Poirier, et elle lui dit tout bas : c II ne faut pas que cela t'effraye. > Elle acheva sa phrase par cette autre phrase banale qui prenait dans cette occasion une couleur atroce : c C'est rémotion inséparable, d'un début, »
On monta ensuite dans Taméricaine et Ton regagna Paris.
Georgette, qui était si triste en allant, se mcmtra d*une gatté folle au retour; en agitant une longue
branche de ])ommier toute cliargée de Jleurs, elle (ihanil^t de sa charmante voix mille petits airs de romance le long de la forêt de Saint^fiermalo.
ET LIS COMÂÛIBKS. 499
—Mais qti'as-tn donc, Oeorgetle, pour être si gaie? lui demanda sa mère.
— J'ai qu'étant descendu^ tantôt, comme vous savex, au bord de la Seine, j'y ai yjst de jeunes filles
agenouillées sur des pierres grises, et qui lavaient, sous des saules, du linge dans la belle eau courante de la rivière.
• — Eh bien !... je ne vois pas en quoi...
— 'Ces jeunes iilles. maman, causaient, travaillai eut» riaient, gazonillaient, chantaient avec un cœurl... et puis, Teau est si claire... avec un ceour! c Vous êtes bien heureuses! leur ai-je dit. — Oh! oui, mademoiselle, m'ont-eiles répondu. — Ët vous gagnez beaucoup à laver ainsi à la rivière? — Nous gagnons notre vie et nous avons pour nous le dimanche. » — Elles gagnent leur vie et elles ont pour elles le dimanche... eompreneK-vous?... J'étais dans une surprise I dans le ravissement le plus profond.... je les enviais.... f Voulez-vous me recevoir blanchisseuse? voulez-vous que je sois des vôtres? » leur ai-je demandé presque malgré moi. D'abord elles ont cru que je voulais rire et me moquer d elles. C'est que j etais sérieuse, oui, maman, très-sérieuse, et j'ai insisté. .Alors, voyant cela, elles m'ont dit : f Mais sans doute, que nous le voulons. — El je serai heureuse comme vous? — Vous le serez comme nous. — Eh bien! comptez sur moi, je aérai blanchisseuse. » Ët j ai «tjouté tout bas : t Et je ne serai plus actrice I »
200 LA COMKDIB
— C'est une bonne plaisanterie, dit la Briseviile
quand Georgette eut fini.
— C'est une vérité, ma marraine...
— Ta te ferais blanchisseuse, toi I s'écria la Brisè- Tille, el tu Tentends et lu ne dis rien, Saint-Joseph?
Madame Saint-Joseph, en eiïet, ne disait rien; discrétion étrange 1 elle qui, dans tout autre moment, se fftt portée aux dernières extrémités envers salille si elle se fût avisée de parler de couturière, de blanchisseuse...
Poirier toussa.
— Je serai blanchisseuse, si toutefois maman le veut, ajouta Georgette.
Nous verrons cela, dit madame Saint-Joseph.
Laisse déraisonner cette enfant, Briseville... • La réponse déplut à la Briseville.
Georgette continua à chanter joyeusement jusqu'à la barrière, en secouant sa branche de pommier.
Elle ne se doutait pas que ia B^ise^ille venait de la vendre à Poirier, pour lui être livrée au mois d'août^ sauf la ratification de sa mère, madame SaintJosephy qui reculait encore devant l'horreur du marché.
On sait que, dès que le mois de juin commence à poindre sur l'horizon cotonneux de Paris, les spirituels habitants de la grande ville, nous venons de le dire, quittent en masse et par troupes leurs tristes nids de pierre, et prennent leur vol vers la campagne. Juin, par la même raison, est le mois où les théâtre^
£ï L£S COM£i>l£NS. 204
commenceiii à se dépeupler. Les pièces II argent ont été jouées; les acteurs en renom gagnent la province. Les temps de iiamine biblique s avancent pour les spectacles. Les Taches grasses sont mangées» les vaches maigres montrent leurs cornes. Ce fut à partir de cette époque caractéristique dans le calendrier théâtral que Poirier conduisit régulièrement deux fois par semaine à Maisons la champêtre madame Brise- Yilie> madame Saint-Joseph et Georgelle. Ce fut aussi de ce moment«là que Félicien commença à pratiquer ce genre de vie nomade autrement fatiguant et stérile que celui auquel il s'était livré jusqu'alors, quoiqu'il parût difiicile de perdre- mieux son temps qu'il l'avait fait depuis le .début de ses amours avec Georgetle. Il allait coimaîlre et professer ce que nous appellerions volontiers Vexistence sur un pied.
Ses journées se passèrent sur les chemins, grands, moyens et petits, qui vont de Paris à Saint-Germaîn et de Saint-Germain k Maisons. Par le soleil, par la pluie on par le vent, il courait après Georgette, ne r^trant chez lui que pour manger un morceau à la hàle ou pour se coucher pour ne pas dormir. Mais quelques détails sont ici nécessaires avant de toucher k Cette vie haletante, tourmentée, pleine de poussière, de boue et de félicités, accablante et heureuse, de galérien et de poëte, qui fait maigrir le corps et exalte la passion jusqu'au délire.
LeXt^ de Perse était arrivé, de marasme en mar
rasme, au dernier ^gré de la phthisie littéraire : pins
d'espoir pour lui d'en revenir. Les caractères neufs ne Tavaient pas sauvé. 11 allail donc mourir. Ces braves conscrits de la presse» qui avaient juré de tout démolir, rendaient le dernier soupir avant même d'entrer sérieusement en campagne. Et, particularité remarquable, un de ceux qui Tavaient fondé lui donnait ou lui laissait donner le coup de grâce. Et voici comment. Félicien, par la mort d'une vieille tante retirée depuis dix-huit ou vingt ans à la maison de Sainte* - Férine, avait hérité d'une somme de six mille francs. Quand ses copropriétaires du Lilias surent qu'il était devenu millionnaire à ce point, ils rengagèrent à verser cette somme dans la caisse du journal, que ce cwdîal in^^péré ressuscitait infailliblement. Six mille francs ! quel avenir ! On aurait des caractères encore plus neu£s, on s'enrichirait d'une vignette sur bois ; on promettrait même des portraits d'hommes célèbres en prime aux abonnés. Le Lilas de Perse donnant des primes ! c'était beau comme Tantique. Félicien n'avait pas le droit de refuser ces six mille francs. Félicien se crut ce droit. La pensée que sa vie pouvait, d'un moment à l'autre, se doubler de celle de GeorgettCy pensée qu'il caressait avec cette imprudence commune à tous les jeun^ gens, lui fit re^ pousser tout nettement la proposition de ses copropriétaires. Alors ceux-ci le traitèrent d'avare, d'ingrat ; ils irilèrent mime jusqu'à l'appeler éditeur Ht Les siiç
ET LES COHÉDiENS. ^ii^i
mille francs ne fiiient pas «ttendris. Il se se détacha
pas un sou de la poche de Félicien, auquel Foulrage ne fut jamaîi» pardonné. Cet acte de rigueur de la part d'un de ses pères taa radicalement le tendre Lilas. Huit jours après on renlerrait ; et voici la note qu'on adressa aux abonnés gratis en manière d'épitaphe : < De hautes raisans admmiêiratives forcent les propriétairès du Lilas à suspendre indéfiniment Venvoi de ce journal. Ses nombreux abonnés recrvrmt en échange, et à leur chaix^ jusqu'à la fin du trimestre^ au rÉ^entail, journal d'étiy ou /'Écran, recueil d hiver, ou le Magnolia, feuille d'automne. * £t tout tut dit.
Au lieu d'acheter des livres d'étude, d'achever son droit, d'acquérir avec ses six mille fr^cs les connaissances spéciales d'une profession, Félicien les. appliqua 4 des déposes perpétuelles de courses en voitnre ou en chemin de fer de Paris k Maisons, de jMaisons à Paris ; il les éparpilla en dîners pris dans les restaurants de la banlieue; mais U aimait, et quand on aime pense-t^on à l'argent! Croit-mi que six mille Irancs ne finiront jamais? En passant devant la maison de Georgette, s'il voyait les volets fermés : t £Ue est à Maisons, > Bupposaitril ; et il se rendait à l'embarcadère de la rue Saint-Lazare. Deux heures après il longeait les bords de la Seine, le cœur plein d'espérance, les regards tournés vers la maison, de campagne de GeorgettCi cette maison
204 LA COM£Di£
qa'un instinct prophétique lui avait désignée le jour
de sa loDgu© course enthousiaste dans les champs. Souvent Georgette n'avait pas quitté Paris. Journée perdue : qu'il en perdait ainsi !
Ce n'était pas inutilement que Georgette avait dressé le plan des sentiers et des accidents de terrain qui lui faciliteraient les moyens de voir Félicien. Le temps était venu de profiter des bienfaits de cette topographie; ils en profitaient tous les deux. A des signaux convenus, ils se rencontraient ou dans le parc de Maisons, ou au bord de la Seine, qu'ils suivaient pas-à pas, au bruit de l'eau frémissante sur le sable, et presque toujours le soir, quand la Seine est belle h cet endroit comme le Gange. .
Ce fut ausgi un soir, un soir de lune à demi voilée, après tous les propos d'amour que deux amants échangent en pareil cas, que Félicien, toujours de plus en plus irrité de la présence maudite de Poirier dans la maison, sollicita Geor'iCttc de renoncer à sa profession d'actrice, dernier mot que cette intrigue attendait pour devenir un drame.
Que deviendrai-Je? objecta Georgette bien doucement à Félicien.
— Vous prendrez un autre état. Il n'y a pas que celui-là.
— Mais lequel? En connaissez- vous?
^ Il en est mille.
— Citeas-m*en un qui fosse vivre une femme... Un
BT LIS COMÉDIENS. ^5
instant j'ai eu la pensée de me faire blanchisseuse...
Félicien l'iaterrompit bruâquement et presque bruissement.
— Blanchisseuse. . . vous !
• 1-— Vous voyez! Dites-moi vous-même une autre jf^Q^/^qut qui vous convienne davantage, je la prendrai.
— Mais actrice! actrice!... C'est la dernière de
j^yws n*épauseriez donc pas une actrice ?
^ ^Je ne dis pas cela... mais, si je Tépousais, je * .voudrais la prendre jeune... avant que... Mon Dieu ! î!i||^liettr de vous ofienser.., je voudrais Tépouser tei^de suite.
-e^ Ce soir, n'est-ce pas? demanda Georgctte. i^r^ Ah! si c'était possible!... mais oui, ce soir...
Puisque ce n'est pas possible, laissez-moi ma profession, qui nous fait vivre, mamèreetmoi« ;^ -rr Jamais celle-là ! s'écria Félicien, jamais 1 ^jJ^^acef^U^
■ y— Emmenez-moi alors avec vous, lui dit en riant
Ge^>rgette, qui venait de mettre un pied dans l'abîme.
Voulez-vous? Je suis prêt. Je parle sérieuse- -msnt.^.
Geor^^ette s arrêta, eHïayéc de tant de résolution. —, Et où irons-nous?
— En Angleterre, répliqua résolCtment Félicien.
On y est eu quelques heures.
206 Lk COUtMÉ
— Mais quitter ma mère!
— Vous seriez avec moi.
— Et si vous me quittiez un jour?
— Oh! Geor^ctte, coin ment cette pensée peut-elle vous venir?... Moi, vous quitterl... Regardez-moi... et répétez votre doute.
Georgette poursuivit alors :
— Nous partirions et nous nous arrangerions, n'estrce pas, pour qu'on nous crût morts'/ De cette manière dn ne nous rechercherait pas, on ne s'occuperait |)lu> de nous. Âhl voilà!... nous laisserions vous un habit et moi une robe sur le bord de la Seine... et i'on dirait : « Us se sont noyés! »
— Sans douteK.. Votre j)rojet est bon, excellent» Georgette.
Oui, mais... reprit tristement Georgette.
— Mais quoi ? Renonceriez-vous déjà?. . .
— Comment vivrions-nous en Angleterre? Car, enlin, il faut un peu vivre, si je ne me trompe...
— Je donnerais des leçons de français, de littérature...
— Et l'on gagne de l'argent à faire cela ?
— Oh I beaucoup ! beaucoup 1
— Mais vous n'aurez pas des élèves tout de suite
en arrivant.
— Oh I mais j'ai de l'argent pour vivre jnsqtie-rlà. Georgette soupira. £lle n'était pas convaincue.
— OhJ venez! venez I partons, ma Georgette ché-
BT LUS C0MÉD1BNS. 807
rie! fuyez cette maison exécrable où vous n'entendez du matin aa -soir que de mauvaises paroles et des propos corraptears.
— Quel rêve! dit Georgette en soupiraul une seopndafois. /
^ >^ Oh ! «M, qae ce ne smt pas un rêve 1 reprit Fé-
licieu cil couvrauL de baisers les mains abandonnées , dp iieorgette ; que ce ne soil pas un rèvcl > - ^. . .f:?>' Oiil que je le voudrais, «t de toute mon âme! — EkbienI aoeepteanvousde me suivre? accotez-
^îr^ — Monami..: . •
a> Vous ne répondez pas? Répondez-I JL'exéeution
suivra inimédialemenl le consentement- : V > — C'est impossible. . . ma mère ! . . . . : : > Ab ! vous ne m'aimez pasi s écria Fétioien. . . ^ Félicien ! Félicien !
Hr^^om m m'aimez pas, vous dis-je...
V ^ île ne vous aime pas I • . >^ Dn autre obtient tout de vous : il exige que vous
soyez actrice, et vous l'êtes; il exige que vous veniez
jeit et v^itesici...
^Âll I vous êtes méchant ee ooir, monsieur Félicien. C'est vous qui ne m aimez pas! non! vous ne ^ni'aimez pas.
r^Cîet auU» seva votre perte t v — Que dites^ous? * • ^ ;
r-il^t^ravotr^ dé^tiona^ur ! oui, vut(«L4<^oi^tieurj
SI08 LA COMiDIE
Félicien pleurait.
—Vous me désolez... Eii bien! partons! emmeuezmoi!... Ohl ne pleurez plus! ne pleurez plus! je ne veux pas vous voir pleurer ! Faites de moi tout ce que vous voudrez...
La cloche de la Villa-Poirier sonna tout à coup le souper.
— Ou me cherche! dit Gcorgelle éveillée par l'appel de la cloche. Demain revenez à la même heure. Peut-être pourrai-je vous voir... Adieu 1...
— Non, restez!
. La cloche sonna plus ibrt.
Georgette se détacha des bras de Félicien.
La cloche faisait un carillon affreux ; c'est que Poirier avail laim.
L<mis XIV ne voulait pas attendre, Poirier non plus.
La saison avait marché ; les jours de printemps étaient devenus des jours d'été ; les théâtres, suivant une progression contraire, au lieu d'aller du joli au beau, comme la saison, allaient du laid à refiroyable, ce qui faisait de longs, mais de terribles loisirs aux malheureux artistes. C'est le moment oii ils quittent la flanelle pour prendre des moustaches ; c'est le moment aussi oh ils sont ])eu payés et le plus souvent celui où ils ne sont pas payés du tout. La Gaité était alors dans une position critique : elle ne payait plus. Sans Poirier, la Briseville et la Saint-Joseph n'auraient pas acquitte inugralemeut les not^s du bou-
BT LES COMÉDIENS. 209
cher et du boulanger. Ces dames auraient été dans la nécessité, à la vérité si souveut reproduite, d'enrichir de leurs couverts et de leurs montres le musée de la rue des Blancs-Manteaux.
Mais Poirier était là, donnant des robes à la maison et du plaisir à tout le monde. Le mois d*aoùt approchait, c'est-à-dire i'avénement de la crémaillère. Nous avons dit le programme de cette illustre journée. £iie s'avance, elle va paraître, elle vient : la voici!
Il est impossible de se figurer, à moins d'être Poirier lui-même, tout ce qiil Poirier dépensa de faste et de mauvais goût dans celte fête d'inauguration. D'abord il y invita trop de monde> beaucoup trop. Mêlant sans discrétion et sans mesure le sacre el le profane, il réunit les artistes et les gens du monde parmi lesquels il avait sa clientèle comme tapissier : ses amis et ses pratiques. Il n'y eut pas alliance, mais tohubohu ; la fusion était chimérique. Ne se formant pas une idée très^xacte de ce qu'on doit de procédés aux artistes de théâtre, lës banquiers et les agents de change invités par Poirier tombèrent dans des licences de fort mauvais goût : ils tutoyèrent trop vite. Des froissements sourds s'ensuivirent, et la fête n'eut son véritable caractère de plaisir, de galté et de liberté, que lorsque les gens du monde furent partis et que le peu qui en resCà fut convaincu qu'on ne le dispensait pas d'être un peu plus réservé. Malheureusement cet avantage se perdit bien vite, mais cette fois par la
940 tk COUÉDIB
force des choses et» ainsi qu on va le voir, par la faute de Poirier.
Oo soopa vers sept heures ; à neuf heures, les illù-
minalions clincclèrent autour des arbres de la villa et dessinèrent les lignes si peu grecques du château. C'est à ce moment que Poirier, jusqu'alors assez conveuable, donna l'exemple du débordement, il disparut pour reparaître quel{{ues minutes après habillé en Turc ! en véritable Turc I Un homme qui reçoit et qui s'habille en Turc est un misérable. Cependant l'idée • de Poirier, on va le voir, tlait assez line, ass.ezspiri- . tuelle au fond. Fatigué, depuis qu'il était au monde, d'entendre toujours dire : Beau eomme^n Turc; yror vieux comme un Turc; oh ! le beau Turc ! Poirier soutint publiquement qu'il n'était pas d'homme, si laid qu'il fût, dont on ne pût faire un beau Turc à l'aide d'une culotte large, d'un turban et de babouches jaunes. Poirier, plein de celle conviction, s'était donc fait confectionner trente costumes turcs par le costu* mier du théâtre, et i lies avait fait apporter secrètement à sa villa, pour y être distribués à ses invités. Aussi la surprise devint de la stupéfaction générale quand on vît derrière lui venir à la file trenteautres Turcs, trente invités qui avaient accepté ce déguisement avec la bonne volonté de gens capables de tout à la campagne. Tous ces Turcs se rangèrent symétriquement sur la terrasse, et ensuite Poirier les apostropha ainsi devant ces dames, qui se tordaient de rire ; < Monsieur, que
BT LB8 COMÉDIENS. 244
je VOUS désigne, est incontestablemeut vieux et laid en bourgeois ; voyez-le en Turc : c'est un fort bel uléma, un magniGqiie uléma; passons. Monsieur» Turc numéro deux, n'est que grave; il a même Tair assez bètc dans son costume liahituel de ville ; regardez-le en Turc : nVt-il pas la dignité d'un muphty? Monsieur qui suit est d'une figure dure et même assez repoussante sous le chapeau rond et en redine:otc ; il est admirable, il est terrible sous le iuiban : c'est un capîtan-paclial... Monsieur, au contrure, est un joli
homme, mais d'une ijcauté fade, dans ce cadre de l'avoris blonds quand il a la cravate blanche, le gilet de Casimir et l'habit bleu; contemplez-le en Turc: n'est-ce pas un bel icoglan?... Enfin il n*est pas un de nous, mesdames, et vous voyez que je ne m excepte pas» qui, très-ordinaire et même laid à la ville, ne soit un beau Turc habillé en Turc. J*ai voulu déshonorer les Turcs, acheva Poirier, aussi comi(jucment (ju il avait commencé : cette fète^ n a pas d autre but. Maintenant, reprit-il, pour rentrer dans notre programme, ([ue chaque Turc clioisisseune odalisque, et rendons-nous tous, bras dessus, bras dessous, sur la pelouse, pour assister au spectacle du feu d'artifice qui va être tiré. »
L'idée de Poirier, charmante au début, devint triviale et même dangereuse à cet endroit : Turcs et odalisques, ça sentait furieusement le sérail, et, après un galant souper^ au mois d'août... les parlums du
i\2 LA COMliiiliS
soir... un bal en perpectîve... rorientalisme de Poirier, je le répète, était fort dangereux.
Du reste, qu'on se iigure la Briseville et la Saint- Joseph au milieu de tous ces Turcs, et Ton ira aussi loin que nous en peintures hardies.
Que faisait Georgetle pendant ce temps?
Georgette n'avait ni le cœur ni Tesprit à la fête. Elle avaitpromis la veille à Félicien, inquiet de toutes ces joies, de faire ses cirorls pour le voir le lendemain, mais, malgré mille tentatives, mille ruses, mille prétextes, et Ton sait si une jeune fille qui aime en manque, il lui avait ctc impossible de s'esquiver sans être aperçu^; impossibilité que félicien, placé en vedette de Tautre c6té de la Seine pour suivre d'un regard consterné tous les incidents de la fête, n'admettait pas, dans la jalousie et la colère qui lui brûlaient le sang. Toujours en déliance, et il avait ses raisons pour craindre, il lui semblait plus particulière* ment ce jour-là que Georgette courait un danger. Cette fête odieuse, — odieuse pour lui, — ^. s'enflammait d'heure en heure : il en jugeait aux mouvements intérieurs (lo la villa. D'ailleurs il lui arrivait des récits de toutes parts : pécheurs, paysans, femmes des environs disaient ce qu'ils avaient vu en passant auprès du cbàlcau, et ce qu'ils avaient vu ue rassurait guère Félicien.
Sans être jamais ^tré au château, Félicien en savait par cœur toutes les dépendances ; il connais3ait,
ST LES COM£Dl£NS. 243
d'après Georgette, complaisante à Tinstniire, la destination de chaque pièce ; ce qui lui permettait, pour ainsi dire, d'assister à la grande bacchanale. Il n'admettait pas, avons-nous dit, qne Georgette ne vint pas, se dérobant un instant, lui dire : < Je suis ici et Yous êtes Ik ; vous pensez à moi comme je pense a vons; la fête, c'est vous, voussçnl, Félicien. » Âossi Félicien se dévora-t-il le cœur sans avoir besoin du vautour de Prométbée, en distinguant, en analysant, en nommant même, à mesure qu'il les voyait se produire et se succéder, les épisodes de la fête.
Ils dinent, — ils ont dîné : — ils se promènent maintenant, — la promenade est finie. — C'est le concert, — le concert a eu lieu. — Voici le souper, — le souper est achevé. — Les illuminations commencent. — Voici le feu d'artifice I — On s'y rend; — il est éteint. — Je pense que Georgette va bientftt quitter cet abominable repaire et rentrer à Paris. — Minuit et demi !
£t, en effet, entre minuit et demi et une heure, le bruit des voitures annonça le départ, et, mieux encore que le bruit des voitures, les cliants alcooliques des invités traversant la forêt. Aiin de mieux voir et de mieux entendre, Félicien s'était depuis longtemps placé sur le pont de Maisons, qui va d'une rive à l'autre de la Seine. De là, le cœur brûlé de jalousie, torturé par les soupçons, plein de rage, il vit s'éteindre peu à peu les torches, les flammes du Bengale, les illuminations de toutes couleurs , et le château s'éclairer , ce qui
âl44 LA COMÉBIB
rétonoa prodigieusement, aux appartemeote supé^
rieurs... t Que veut dire?... se demanda-t-il avec terreur, que signifie?. >. Ëst-ce que madame Saint- Joseph passerait — oh! non, c'est impossible I — la nuit au châlenu? (Icoriiolte m'a juré de ne jamais y passer une seule nuit. Elle me Ta juré dans la même église où une fiction divine... un soir, souvenir éternel 1 — nous avait réunis. »
11 poussa tout à coup un cri et moula comme un fou sur le parapet du pont, c J'ai mal vu, se dit«il. Oh I non , je n'ai pas mal vu t se reprit^l aussitôt. . . De la 1umière dans la chambre de Poirier ! ... Si Gcorgelte, taudis que je suis ici... Mon Dieu 1 tuez-moi, ou ôtCE-moi cette horrible pensée I Mais pourquoi me vient^lle?. . . »
Sa vue, perçante comn»e deux rayons d'acier, sembla rapprocher le château pour lui laisser voir ses derniers . mystères. Des rideaux s'agitent... la lumière vacille dans cette chambre : ou dirait qu un événement extraordinaire se passe. . .
Tout h coup la croisée s'ouvre avec violence, et dans le cadre lumineux Félicien aperçoit Georgelte et un homme...
Félicien tomba dans la Seine.
En tombant, entendit-il ce cri de désespoir parti du château : « Félicien 1 à moi! Sauvez-moi 1 sauv^moil sauvesb-moil »
I^e lendemaiu de celle journée uéiastei à peîue le
ET LIS COMÉDIBlfS. 245
jour venu, la porte de la chambre de Félicien s'ouvrait sous uue main émue, et une jeune fille, ûoq pas pâle, c'est trop peu dire, mais blanche, meurtrie, blême, les cheveux mal entortillés, rejetés en corde au-dessus des oreilles, entrait précipitamment et tombait avec la iourdeur du plomb au pied du lit du jeune homme, en lui disant ces mots brisés, convulsifs :
— i^artons ! Je viens à vous , je suis à vous ; partons!
Félicien se leva k demi, le corps voûté , le vii^^age sillonne par une ligne de sang, et il lui dit, penché sur elle :
— Vous croyiez vohr ici un cadavre.., La mort n'a
pas voulu de moi î
— Que dites-vous ?
— Ah! oui ^ vous ne savez rien... Cette nuit... je
suis tombé...
— Je ne sais qu'une chose : partons ! dit une seconde fois Georgette.
Le désespoir de Georgette était navrant, sa déter* mination iurmidablc.
— Partons I répéta-t-elle encore. Levez-vous !...
— N'est-il pas trop tard? lui demanda Félicien d'un accent qui voulait dire.. . qui voulait tout dire.
Georgette se précipita dans ses bras et lui dit en pleurant des larmes de feu sur sa poitrine :
— Je vous en supplie, levez-vous et parlons ! félicien la releva alors doucement, et, en Tap*
246 LA COHÉDIB
puyant brist^e sur son corps brisé, il lui répéta, mais avec uûe tendresse plus pressante que la colère la plus terrible, la plus èxigeante :
— N'est-il pas trop tard?
— Ah ! je vois que vous voulez ma mort ! dit Georgetteen s'éloignant sèchement des bras de Félicien, qui restèrent ouverts; vous ne voulez pas de moi... Mais oii irai-je, mon Dieu! où irai-je maintenant?... puisque... je n'ai pas de parents... Je ne veux plus retourner chez ma mère... je n'ai plus de mère... je n'ai plus ilen... Oh! mais plus de théâtre surtout... oh! non... c'est reuferl... 0 mon ami... vous qui écrivez, dites... écrivez que... Je vous dirai tout bas des choses... Non ! je ne dirai rien... cela faitpeuf !... cela fait peur. Adieu, adieu! puisque vous ne voulez plus de moi 1
Félicien, qui ne s'était pas déshabillé, se leva et courut à Georgette, égarée, lolie d'esprit, de corps, de démarche.. . folle enfin !
— Où allez-vous?
— Vous le savez Lien, lui répondit-elle d'une voix aride et nette.
— Vous tuer?
— Oui... mais oui...
Mais alors?... mais alors ?...
— Adieu !... Pensez à moi, Félicien... Vous savez, l'église, la grande église des boulevards... chaque année, le 3 mai... Allez prier... le mois de Marie...
BT LES COMÉDIENS. 247
le mois des flenrs... Oh! priez bien pour moi... Vous savez, l'encens... les fleurs... la musique... pauvre Georgette!
— Georgette, un seul mol.
— Mon ami...
— Cet homme?...
.Georgette poussa un cri si aigu , si déchirant, que. Félicien crut qu'elle avait expiré. 11 la prit mourante dans SCS bras.
Pauiue et bonne créature de Dieu ! murmura le jeune homme plus pâle et aussi défoillant que son gracieux fardeau; elle va mourir!... Douleurs de la terre» vou^êtes impitoyables! La misère dans Fen- • fance... la corruption attachée à sa triste jeunesse... et la mort, le suicide à seize ans !... Mais c'est pour moi, s'interrompit -il, la bouche pleine de larmes; c'est pour moi qu'elle va se tuer... Si elle ne m'aimait pas... elle avancerait d'un pas hardi dans cette route criminelle qu'elle veut fuir... elle se parerait de ses vices précoces comme de la couronne d'aubé* pine de l'infiimie... ^on Dieu! je serai meilleur que vous... Oh î non, pas de blasphème!... je serai bon, mon Dieu I pour attendre le retour de votre justice sainte... Elle viendra... je Tattendrai... Georgette! Georgette ! vous ne mourrez pas : je ne le veux pas! Je prends votre vie comme elle me vient; je la ferai heureuse si je puis, loyale et pure, j'en réponds par ma mère... Vivez, oh ! vivez !
248 LA COMKÛIE
Georgette avait peu à peu rouverl les yeni.
— Noos allons partir, voulea-yoïist Voideii-Toiis,
Georgelte?
£ile passa ses deux bras autour de Félicien. Ce fut sa réponse.
— Nous allons en Angleterre... en Angleterre, où je vous ferai passer pour ma femme; car il faut...
Georgette lui tendit la main avec fierté en lui disant:
— Vous le pouvez! • Félicien tomba aux genoux de Georgette.
— Vous le voyez, mon Dieu! s'écria- t-il avec
transport en se relevant , vous m avez déjà recompensé : votre justice éclate.
Quatre jours après cette scène déchirante, qui décida de la destinée des deux jeunes ^ens, ils étaient à Londres.
Comme Félicien possédait encore la plus forte
partie de la somme laissée par sa tante, il n^envisagea pas avec trop de gravité la situation où il se mettait en se chargeant on pays étranger de Tavenir, de toute Vexistence d'une femme. Et quel pays sous le ciel est plus eiiauger que Londres à cause du brouillard et de la langue, ces deux brouillards qui se q|Ccèdent sans cesse devant les yeux ou dans le cerveau de tout être qui n'est pas né Anglais? Ll le Français y est plus étranger encore, si c'est possible, queL£fipagnol et ritalien : le premier, trèSHK>l^ej aeoeplant
fièranent la mauvaise destinée ; le second, très-com-
municatif, très-insinuant, musiqien, quand il n'est pas dessinaleur» professeur amusaut, toujours réfugié politiquei Le Français est professear^anssi, mais professeur ennuyeux. Et puis , comme Félicien , il croit savoir Irès-bien l'anglais, et par conséquent être trèscapable d'enseigner le français. Quel anglais sait-on? L'anglais des livres, Tanglais de Reuselas, l'anglais du Vicaire de W^ike/ield, l'anglais de Paris ; c'est l anglais des cuisiniers, des cocliers et desciievaux, qa'il faut connaître et qu'on ne connati pas. Sans cet anglais, autant vaudrait savoir à Londres le chinois ou le lélinga.
Avec son anglais de bibliothèque, Félicien parvint très-clairement à ne passe faire comprendre des gens dont il avait besoin , mais il se consola aisément de cette infortune en parlant du matin au soir avec Georgette, Georgette écornant avec lui la lune de miel. Loiçés dans un quartier modeste , ils vécurent , non pas avec économie, il n'y a pas d'économie possible à Londres pour un étranger, mais avec assez de prudence et de régularité. Pourtant quand ils eurent assez marché dans Londres et aux environs, quand ils se furent suffisamment félicités de leur bonheur mutuel, ils furent forcés de s'occuper un peu de Tavenir. VMé s'était écoulé, l'automne touchait à sou milieu; on allait se trouver en présence de Tbiver. L'hiver à Londres ! L'encre se gèle en écrivant cette phrase
polaire. L'hiver à Londres 1 U n'est pas plus effrayant an fond de la Rossje blanche qu'à Londres avec la
misère.
Ce fut un soir d'automne, soirée aussi triste et anssi froidement bmmeuse à Londres qa'une soirée d'iiiver à Paris, que Georgelte dit à Félicien :
— Je ne sais pas, mon ami» mais ce brouillard qui pénètre dans les appartements me donne nn frisson.... Nous ne sommes pourtant cpi'an mm d*octobre.
— Qa'au mois d'octobre à Londres , naïve Geor«-
geltel
Félicien regarda la cheminée.
— Faire déjà du feu, dit-il.
Pour distraire Georgette, il lui parla de la France,
qu'ils reverraient un jour, bientôt peut-être... dès qu'ils auraient acquis quelque petite fortune à Londres.
— Mais comment acquérir celte petite fortune ? demanda Georgette en prenant dans ses mains les mains de Félicien.
— En travaillant, ma chère amie , en travaillant.
— Tu y penses sérieusement, n'est-ce pas?...
Mous n'avons plus que six c^ts francs, ajouta Georgette tout bas.
— Je travaillerai... je vais travailler... reprit vivement Félicien, et en homme qui pose le pied sur un terrain qu'il voudrait feir.
BT LIS COMéDIBNS.
^ Je B eu doute pas , mon ami ; mais quand el à quoi?...
— Mais je donBerai des leçons de français, de littérature, de...
— 11 est temps , je crois , mon ami... Si nous allions manquer d'argent... nous ne tronverjons pas de
crédit ici...
— Je commencerai demain.
— Âs^tu quelque élève en vue ?
— Pas précisément... mais je parlerai à un peintre français qui est à Londres depuis cinq ans.,. U m'indiquera... il me renseignera... J'irai le voir demain.
— Oui, n'esta pas, mon amit C'est singulier comme j'ai froid... Je suis sûre pourtant qu ou se piromène encore sur les boulevards et aux Champs- Ëlysées, k Paris, comme en plein été. T a-t-il à Paris de belles soirée? d'automne!
— N'estrce pas Georgetle?... Le jardin du Luxembourg...
— Mcudon, Val-Flcury, ajouta Gcorgelte; Saint- Cloud, Saint-Germain...
— Et Maisons , dit Félicien avec une amertume qu'il ne put pas arrêter sur ses lèvres ironiques.
Georgcltese tit tout à coup silencieuse.
Félicien, malgré lui, rouvrait la blesstire qu'il portait dans )e cœur , la plaie dont il ne guérirait jamais... dut la fortune lui donner toutes ses jouissances, dût l'ambition le pousser aussi haut que possible;
9St% hk COMiDIS
plaie incurable, parce qu'elle est la suite fatale de la laute commise par tous ceux qui voni demander au* tre chose qu'un plaisir passager, qui vont follement demander la paix conjugale à la femme créée pour le théâtre. C est demander rimmohilitéau vent, le calme à la tempête.
— Je ne vous ai pas encore dit, poursuivit Félicien, attaché à la chaîne éternelle de ce malheureux sujet de conrersation , Comment je ne mourus pas en tombant dans la Seine. ^
— Dites, murmura tristement Georgettc, dites.
— Un bateau qui allait à Paris ou qui en revenait, je n'en sais trop rien , éteit amarré aux anneaux de fer de la pile du milieu. C'est une précaution de nuit sur les neuves. Ce bateau était chargé de foin à une hauteur de vingt ou trente pieds, en sorte qu'en tombant je fus arrêté par cet obstacle, et ({ue le seul mal éprouvé par moi fut une érailure à la joue, que me fit une des cordes des amarres. C'est ainsi que je ne me noyai pas.
— En êtes-vous fâché aujourd'hui ?
— Quand je remontai sur la berge , poursuivit Félicien , il n'y avait plus aucune lumière au châ^ teau...
Georgette ne parlait pas.
— Vous étiez sans doute... partie pour Pbris< Même silence de Georgette.
Félicien éclata à la fin :
ËT L£S COMÉDiËNS. 2:23
— Georgette ! je veux savoir... je veux qae vous
me disiez. . . vous ne uravcz jamais dit. . . Toujours même silence.
— J'ai le droit, s'écria l'inflexible Félicien, de savoir... Ohl la vie n'est pas possible, je le sens, l'amour n'est pas possible , rien n'est possible sans la connaissance absolue du passé d'une femme. Sans cette connaissance Famonr n'est qu'une prostitution. Cette connaissance est à la vérité de l'amour ce que la révélation est â la vérité d'une religion. Georgette, répondez«moi,.. entendez-vous?... Répondezmoi!
— Mon ami , je souUre ce soir... j'ai une douleur là... très-vive—
Georgette toussa, et la sécheresse de cette toux surprit péniblement Félicien , qui , sans plus rieu dire, encrassa Georgette au front et alla se reposer. Il était brisé.
Cette soirée ne fut pas bonne pour nos jeunes gens : Félicien ne ferma pas les yeux de toute la nuit ; Georgette toussa beaucoup.
Londres s éveilla le lendemain dans un brouillard du plus beau gris de souris : il ne devait durer que huit mois.
Il était deux heures, c'est-a-dire déjà presque nuit, lorsque Félicien rentra chez lui , d'oii il était sorti pour aller voir ce peintre de ses amis qui devait lui
procurer de nombreux élèves.
LA COAiKDlE
— £h bien?... lui demanda Georgelte.
— J'ai vu mon ami , le peintre... Eh bien ! il m'a (lit (jne j'avais ou tort, en venant à Londres , de ne pas me munir de lettres de recommandation. . . Sans lettres de recommandation , a--t-il ajouté, toutes les portes vous sont liernu'tiquemciU rerniées... on n'est pi us qu'étranger, on n'existe {jas. Il s'étonne que nous ayons pu trouTcr à dîner sans lettre de recommandai ion.
— Et qu'allons-nous devenir"? s'écria Georgctte.
— Je vais écrire sur-le-champ à Paris pour qu'on m'envoie dix à douze bonnes lellres de recommandation... et alors les eicvcs...
— Oui, hàte-toi, mon ami. J'ai le pressentiment... Quand tu es là , je résiste au découragement; mais , (juand lu n'y es plus... je suis prise d'une tristesse... mais d une tristesse 1
— Je calcule qu'en six ou huit jours je puis avoir ces lettres : tu vois, chérie, que le mal n'est pas aussi grand que... Mais tu es bien pàle» ma Georgelte... Souifres-tu davantage?
— Je souffre extrêmement dans le haut des bras, dans la poitrine et là dans le colé. Ma respiration Cbi un peu gênée aussi...
— Je ferai venir un médecin...
— Non, mon ami... les médecins sont si chexs à Londres I et pnis ce ne sera rien.
— S'il le faut, pourtant..*
'Digiti^ca by IL
— 'Attendons encore quelques jours... Hais viens» mets-toi là près de moi et parlons de la France ; cela
me fera du bien. La France !
Au bout de quinze jours d'attente, les lettres de recommandation demandées par Félicien n'étaient pas encore arrivées... et la maladie de Georgeltc ne diminuait pas... Le médecin, appelé le vingtième jour, déclara que estait une double inflammation des poumons causée par la température de Londres, trop froide, trop inerte, trop humide, pour les organes de Georgette. Il indiqua quelques remèdes anglais, bons peut-être pour les tempéraments anglais, et il se retira.
Les souffrances de Georgette, jointes à ses propres souilrances morales, commencèrent aussi à altérer gravement la constitution de Félicien. L'insomnie le gagna; l'appétit disparut; la mélancolie l'envahit.
£niin au bout d un mois arrivèrent, presque en même temps , ces lettres de recommandation si désirées, si attendues : quelle recommandation ! Ecrites par des gens qui avaient quitte Londres depuis Georges 111, ces lettres étaient adressées à des personnes qui n'étaient plus en Angleterre et même qui n'étaient plus au monde. 11 devait s'en trouver une à coup sûr pour l'amiral Nelson.
—Courage ! dit Félicien à Georgette, courage î Nous aviserons dans quelques jours, quand tu seras mieux, quand je pourrai sortir.
Hais ce mieux ne venait pas .vite. A sa seconde
l'Iij LA COMKUIE
visite le médecin conseilla, tout haut, le retour en
Frar.ce. 11 n'était même que temps. Georgette, eu entendant cette proposition désespérée, se jeta au cou de Félicien et sa lamenta : elle ne voulait pas partir dans cet état de détresse... rentrer. à Paris en mendiant I
— Je ne vous y force pas... dit le docteur ; mais, croyez-moi, ne passez pas le reste de 'l'hiver à Londres...
Et il se relira. Avant de francliir l escalier, il prit Félicien par le bras, le conduisit dans l'ombre, et lui dit à voix basse :
— Avez-vous de la fermeté?
— Docteur !... parlez.*. Georgette est très-malade, n'est-ce |)as ?
— Sans doute... mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous dire...
— : Achevez, monsieur. . .
— Vous êtes plus malade qu'elle, et plus qu'à elle encore Tair de la France vous est nécessaire, indis* pensable. Voilà ce que j*ai à vous dire, adieva le
docteur.
— Je suis comme elle malade de la poitrine? demanda Félicien.
— Oui...
— Mortellement*/ demanda encore Félicien.
Le docteur colla son oreille sur la cavité pectorale de Félicien et dit : .
UI<3ITIJedbvO<W*i^Ic
^ ftépétez ce mot mortellement.
— Mortellement.
— Mortellement, répéta aussi le docteur en serrant la main de Félicien.
U s'en alla.
Arrivés k Paris, il ne leur restait que deux cculs i'rancs, mais ils étaient en France, chez eux, dans . leur pays... ils se croyaient sauvés. Us louèrent une petite chambre rue Saint-Pierre-Montmartre, au centre du Paris actif, du Paris du travail et des plaisirs.
La fatigue du voyage n'avait pas contribué à rendre h Georgelte une santé bien difficile, peut^^tre impos* sible il rappeler. Après quelques Faibles lueurs d'un rétablissement douteux, elle sentit l'accablement la gagner, et sa toux revint avec une implacable opiniâtreté. Elle n'alla plus qu'avec eiïort du fauteuil au lit et du lit AU fauteuil, quelquefois, mais bien rarement, jusqu'à la croisée, pour arroser, avec ses pauvres mains diaphanes, les fleurs placées sur le bord de la croisée.
Félicien brûlait du désir de travailler, de gagner de l'argent pour procurer h Georgelte le» douceurs si nécessaires à une pauvre malade. U alla trouver les quelques jeunes amis qu'il avait dans la littérature ; mais il les trouva à peu près dans la position où il les avait laissés en parlant, c'est-k-dirc exerçant une profession impossible, presque saus gloire, constamment sans profit^ à coup sûr sans issue, n'étant
pas encore parvenus seulement à gravir la première
marche des Ihiàlrcs ou des journaux sérieux. Félicien comprit alors, avec la clairvoyance d'une expérience chèrement acquise» combien le moindre, le plus obscur des états, le plus effacé, mais appris, mais pratiqué avec constance, était un lot mille fois préférable à celui de compter sur son imagination pour vivre, pour vivre de la vie de tout le monde, et surtout pour faire vivre les autres. Il enviait sincère-' ment le sort de Touvrier, qui fatigue ses bras, mais qui est sûr de son pain ; du commissionnaire, qui use ses jambes, mais qui a un lit où se reposer jusqu'à la lin de ses jours. Oh ! la poésie ! la poésie ! il la maudit. Elle n'est rien! blaspbéma-t-il. La douleur régarait. La poésie n'est pas tout, aurait-il d& dire. El il aurait eu raison.
U découvrit une autre vérité dans ce^e voie désolée où il s'enfonçait de plus en plus : c'est que le bon- Iieur gît dans l'ordre, n'est que dans Tordre, et qu'il en était sorti. Appelez cet ordre considération, honneur, vertu, peu importe ; appelez-le comme il vous plaira ; la société est une machine organisée depuis des siècles; sa marche, c'est Tordre; bi:aYez-la, bravez-le, mette^vous devant elle ou sous elle, vous êtes écrasés.
Il rentrait chaque soir dans sa mansarde accablé de marches stériles : toujours d^ promesses I toujours des promesses! Sa lassitude était quelquefois si grande»
([u'il tombait dansun fauteuil et qu'il y restait, tandis que Georgette n'avait plus ia torce non plus de se . lever pour aller jusqu'à lui et Tembrasser. £Ue lui faisait signe de la main. Pauvres enfants !
Au bout de queli^ues mois de celle vie qui s'en allait en lambeaux, parce que le cœur même ne la soutenait plus, Féliden sufmonta*sa répugnance et se présenla chez madame de Sainl-Josepli. Héroïque effort! ^ — Madame a du monde à déjeuner, lui dit-on.
— C'est égal, je veut la voir.
On avait reconnu sa voix.
— Qu'il entre, puisqu il en est ainsi.
Félicien entra.
MadameSaînt-Joseph, laBriseville et Poirier étaient
à table.
Poirier, en ce moment, enfonçai! un couteau dans m pâté de foie gras.
Personne ne se dérangea en voyant entrer Félicien.
— Madame, dit^il k madame Saint-Joseph, je désirerais vous parler en particulier.
— Ces personnes sont de ma famille et je n'ai pas de secrets pour elles, répondit la Saint-Joseph.
Quelle àtmille I
— Eh bien ! madame, je viens pour vous dire que votre lilie est à Paris depuis plus de six mois.
— La mère et Penfant se portent sans doute très« bien? dit madame Saint^oseph.
-—Votre iille e$t dangereusement malade, maclame ;
230 LA COMKDIË
je venais tous en prévenir» pour que vous décidassiez, dans voire sagesse de mère, si vous voulez...
— La recevoir chez moi ?
— Non, madame, mais venir la voir chez moi*
— Chez vous f chez vous î
— Epousez-la, et puis nous verrons à lui pardondonner, dit la Brisevilie, non moins révoltée.
— Je l'épouserais, madame, si j*étais en position de le faire.
— Vous avez bien été en position de l'enlever.
— Je ne Tai pas enlevée, madame, je l'ai sauvée.
— Ah! le mot est heureux I s'écria la Brisevilie... je le retiens, il est pauaché, le moll Sauvée!... sauvée de quoi? Dis donc. Poirier, monsieur sauve les mineures I Verse-lui un verre de la comète.
Poirier allait verser.
— Je Tai sauvée précisément des obsessidnd inl&mesde...
— Achevez, dit Poirier.
— De vos obsessions infâmes.
Poirier sortit aussitôt un fragment de vieux jour* nal plié dans sou portefeuille, et il lut ces lignes : • Aujourd'hui les assises ont coudamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité le nommé Fé^ licien, jeune homme sans profession, pour avoir enlevé une iille mineure avec laquelle il est passé à l'étranger. >
Félicien se laissa tomber sur une chaise.
BT LIS COMÉDIENS. S34
— Monsieur, vous avez rompu votre ban, termina Poirier en se coupant une seconde tranche de pâtél... Prenez garde!
Félicien se leva et sortit, comprenant qu'il ne pouvait pas demeurer plus longtemps dans la société de gens aussi vertueux.
Quand il rentra chez loi, Georgette avait le délire.
^— Tu n'as plus que moi, ma pauvre chérie^ lui dit-îl sans qu'elle pût l'entendre, plus que moi sur la
terre. Oh! mais je ne t'abandonnerai pas!
Ces mots, qui, dans toute autre circonstance, n'eussent été que le complément banal d'nne phrase, furent dits avec un accent, une précision qui auraient fait frémir... Ohl non, répéta-t-il plusieurs fois, je ne t'abandmfurai pas.
Une sueur de fièvre faisait fumer les draps de la pauvre Georgette; il se coucha près d'elle, écarta ses doux cheveux comme trempés par la plnie et Tappuya contre son cœur. Des larmes calcinées, des larmes sans eau, filtraient le long de ses joues ardentes et profondément amaigries.
A minuit, Georgette, dont le délire augmentait, se mit à chanter des morceaux de son rôle dans la féerie. C'était déchirant de grâce et de suavité. Puis elle se leva pour vouloir danser le pas qu'elle dansait aussi dans la féerie : elle avait toujours les yeux fermes.
— Mon Dieu ! mon Dieu! murmurait Félicien en la
398 LA COMÉDII
relenanl dans ses l)nis, ùte/-liii ce délire! Je souffre trop! je souiTre trop ! c est trop!
— Félicien! Félitien! appela-t-elle ensuite. Félicien !
— Chérie î
— Cette couronne est pour toi» vois4tt. ..
— Oui, chérie!
— Sais-tu ce (jue lu en ieras?... Écoulc-moi bien.
— Parle, chérie!
— Quand je serai morte... tu sab?
— Georgetle! au nom du ciel !
— Qui m'appelle?... C'est toi!... Ce n'est pas cet homme affreux... n*e8t«ce pas? Laissez-moi I laissezmoi! laissez-moi!... cet homme est un misérable... Viens, Félicien! approche; jeivais te dire tout bas... bien bas...
Félicien écoula, et, quand il eut écouté d'une oreille avide, il laissa tomber sa mourante et s'eva- «nouit.
Il était jour quand il s*éireilla : les oiseaux chantaient sur la croisée de la mansarde au milieu des petites fleurs arrosées par Georgjstte... mais Geor- • gette était HK>rte.
Félicien se leva en silence, ouvrit la porte en silence et descendit comme s'il n'eût pas voulu éveiller la malade.
La portière lui dit, en le voyant passer : — Comment va madame?
— ToQjoars tout de même, répondiHl.
Et il sortit, marchant devant lui.
Paris était en féte : c'était un dimanche : toute la joyeuse population était dehors. II alla se promener jusqu'à Vincenncs où il vit des gens qui jouaient aux ^ houles. Il ne revint que fort tard. Il mit un houquet de violettes des bois sur le sein de Georgette et s'assit dans lobscurilé.
Toute la nuit un chien aboya dans la rue.
Il recommença le lendemain : il descendit encore sans bruit, et à la portière, qui lui adresssa la même question que la veille : € Comment va madame? > il répondit encore : c Tout de môme. — Mais vous ne paraissez pas très-bien, ajouta cette fois la portière. — Oh I moi I * lit-il en souriant.
Et il sortit.
Il rentra ce soir-Ik de très-bonne heure ; il était si
las, mais si las, qu'il pria la portière de le laisser s'asseoir un instant dans sa loge : il lui demanda un verre d'âtu.
Une fois dans sa chambre, il se traîna de place en en place jusqu'au lit de Georgette, colla sa bouche sur ses lèvres.... Quand il rouvrit les yeux... mais il ne les rouvrit plus.
IS'avait-il pas dit à Georgette : < Moi, je ne t'aban* donnerai pas I >
Deux jours après, le commissaire du quartier enfonçait la porte de la chambre.
Le commissaire écrivil sur son proeès-Terbal : « Outre deux cadavres, ayoir trbiivé un bouquet de
violeUes et une courouue. »
LOISËÀU ËN CAGE
Depuis loDglemps il n (Hait (jucslion clans les salons de Paris que des débuts d'une jeune actrice sur la scène, très-célèbre alors, de la Comédie*Italieniie. C'était en 4774 environ. On racontait des merveilles des facultés de la débutante : elle devait parler, chanter et danser dans la même pièce; et la pièce avait été composée exprès pour elle par le spirituel Favart, en compagnie d un musicien et d'un chorégraphe aimés du public. Quinze jours ayant cette attrayante représentation, tons les billets aient été vendus à des prix exagérés, et plus d'une place revendue à des conditions encore plus iblles. Le roi et toute la cour avaient ptomis, il est vrai, d'iionorer le spectacle de leur présence, fuveur remarquable, déférence rare,
même en ces temps de mœurs faciles où la royauté
se prodiguait assez volontiers dalis les fêtes publiques. Par un calcul fort adroit, dont quelques futurs direc- . leurs ne devaient pas perdre la formule, celui de la Comédie-Italienne avait eu Tingénieuse prudence de ne laisser voir son trésor qu'à quelques personnes sûres, indispensables témoins des répétitions d'usage. Aucune femme du théâtre n'avait été admise à partager le socrcl; aussi disaicnt-cllcs, sans pensera mal, que la merveille ne pouvait manquer, tout en étant fort belle, d'avoir quelque défaut dans la taille, quelque imperfection notable (pii finirait un jour par' se dévoiler. Les poêles de 1 époque remuaient déjà dans leurs têtes des monceaux de comparaisons pour la mettre au moins au-dessus des étoiles ; et les jeunes marquis se demandaient sans plus de façon quel serait c^ui d'entre eux qui, le premier, ferait cette superbe conquête. Il n'en fallait pas davantage pour occuper tout Paris en i774; Paris, encore plus alors que maintenant, était la France, et la France sans le fardeau embarrassant du peuple. Il s'agissait tout simplement de rie pas en être crotté sur son passage quand on se rendait au spectacle par les tortueuses et vilaines rues qui entouraient la Comédie-Italienne dans le quartier Mauconseil. Depuis les Frères de la Passion jusque bien après TErapire, les théâtres de Paris ont toujours eu une grande propension, on le suppo- 9erait; à se placer dans des endroits impossibles et k
BT LES COMÉDIENS. 33T
s'élever, par recoanaissance sans doute pour ie tombereau de Thespis, là où Thespis a vidé son tombe-" ^ reau, qui ne contenait pas seulement le berceau de la tragédie. • *
Un soir que Paris était beau, comme cela lui arrive parfois en automne, quand les rayons obliques du soleil ne sont à son coucher radieux ni trop chauds, ni trop Croids, ni trop faibles, ni trop blessants ; quand tous les monuments vous sourient comme s*ils avaient uu visage, tant vous leur prêtez votre joie en passant ; par une de ces soirées privilégiées, les chaises à porteurs du faubourg Saint-Germain, celles du quarti/sr du Louvre, celles du Marais, se dirigeaient, en se heurtant dans la main gantée des valets et en remplissant les rues de la Ferronnerie, Saint-£ustache, Saint-Denis, vers la rue Mauconseil, oii était la Comédie-Italienne. Nos équipages modernes sont des machines brutales, des inventions meurtrières, comparés h ces jolis palanquins doublés à Tintérieur de satin blanc à croissants d'or, de damas cerise glacé, d étoffe de Perse, de tissus de l'Inde tout mouchetéSt répandant par leurs quatre croisées à cintre ou à ogives de bois doré des nuages de douces odeurs, parfums de toilettes exquises. Boudoirs au dedans, ces charmantes maisons mouvantes étaient faites à l'extérieur de bois fin des îles délicieusement ouvré. Aux quatre coins s'arrondissaient des couronnes de. comtesses avec une folle aigrette de plumes blanches
sas LA COMÉDIE
courbées sur la couronne ; aux panneaux s'encadraient des peiulures dues aux pinceaux des meilleurs maîtres du temps : allégories mythologiques, scènes de . paysage, épisodes de bataillV tableaux de volupté, empruntés aux romans en vogue; et, entre toutes ces fragiles, ma!^ riches frivolités, se balançait, souriait, avec une mouche à la tempe, s'inclinait, pour voir ou pour éviter de voir, quelque jeune duchesse, qui ondulait aux ondulations de son éventail de dentelle, au frémissement de ses rnbans et au flux et reflux de sa blanche poitrine, peu soutenue dans son corset, qui la faisait tenir droite comme un portrait de l'amille. Et c'était à la fois un ensemble grave et vivant, beau et respectueux, une réalité charmante et un portrait, que cette alliance de la jeunesse et du plaisir avec le rang et l'étiquette. Puis, rien n'avait un caractère franc et arrêté comme cette domination d'une classe sur toutes les autres classes : le duc avait hautement le pas sur le marquis ; le marquis sur le simple chevalier; et marquis, chevaliers et ducs, pesaient sur les bras du peuple qui les portait à pied. La royauté était le monument, la noblesse les statues et les légères cariatides, le peuple le dur pavé, soutenant le monument de la base au fatte.
Tout ce monde doré, on le devine, se rendait à la Comédie-ltalienne» où l'on allait d'habitude à la pre^ mière heure de la nuit. La sallo s'emplissait avec de ffmdi> mouvements, (>lus agitçs quo kuyanis : c'était
nne tempête de bon p:oût, une confusion décente. Ainsi que la lueur iroide du pliosphore, les galons de^ habits de prince et de commandeur; les colliers en diamants des grandes dames couraient an bord des galeries encore sombres de la salle, et permettaient de distinguer en traits de feu les endroits pleins de ceux qui ne Tétaient pas encore, mais qui allaient 1 èlre. On reconnaissait aussi que Tintérieur se comblait de minute en minute écoulée, au bruit des tabourets qui roulaient à tous les étages, an déploiement des éventails, ailes d'oiseaux épanouies dans cette vaste volière, à tout ce qu'il y a de conius dans la respiration de personnes qui arrivent et qui sont satisfaites d'arriver. A mesure que les bougies s'allumaient autour des colonnes et dans leur ionguenr, on remarquait, au haut des lointains horizons et dans le parcours des courbes cmicentriques, que ces §bietâ| jusqu'alors vaporeux, s'assuraient des formes précises; des saluts révérencieux accusaient à toutes les distances ces apparitions graduelles. Les grandes familles s'envoyaient des hommages, et les Ois de toutes ces maisons, réunies dans le commun besoin de se montrer autant que de venir voir un spectacle nouveau, rôdaient dans les couloirs, et dégageaient avec force excuses leurs petites épées prises toujours quelque part dans ce grand buisson de robes traînantes le long des escaliers.
Enfin il Ut grand jour di^ns U êalle, et iH^U doit
240 LA COMJSDIE
s'entendre dans la proportion des ressources dont disposait, il y a cent ans, une salle de spectacle privée du gaz, privée même de l'effet des grands lustres alimentés par l'huile, que Fart du lampiste n'avait pas encore su amasser dans un seul réservoir pour îui faire parcourir, selon les lois de la pesanteur, tous les méandres d'un vaste luminaire, gloire réservée aux célèbres frères Quinquct. Mais si la clarté n'avait pas la vivacité égaie et continue des lumières répandues depuis dans nos théâtres modernes, elle plaisait par une certaine surprise solennelle qui faisait de la féte, revêtue de cet aspect, autant une cérémonie qu'une réjouissance. Le plaisir, là comme ailleurs, comme partout, avait un caractère élevé, et 1c théâtre ii était qu'un vaste salon où la France nobiliaire s'amusait en famille en. présence du roi. Cette régularité absolue, introduite plus tard dans la coupe des théâtres, afin que le peuple, rele^nié aux galeries basses et supérieures, ne lut pas empêché par l'or* gueilleuse saillie des places intermédiaires réservées il la richesse, cette unirormilé n'existait pas. Chaqué loge offrait un avancement somptueux, un entablement soutenu par des colonnes d'une architecture de fantaisie, portail massif et doré, au fond duquel on découvrait des figures empreintes de la dignité de la naissance.
Enfin le roi, suivi de toute la cour, entra dans la salle, et le rideau s'enroula lentement sur lui-même*
Le spectacle commença.
Prévoya&t la juste impatience du public» Favart
avait commencé le rôle de la débutante avec la pièce : dès la première scène elle se montra. Fidéline l'ut trouvée, à cette soudaine entrée, encore plus jolie,^ plus jeune, plus gracieuse qu'on ne l'avait espéré. Trois saluls d'applaudissements, dont le roi eut l'initiative, marquèrent sa présence devant les feux de la rampe. Intimidée, elle ne put dire tout de suite les premiers mots de son rôle; elle s arrèta. Pendant sa charmante inunobiiité, la tbule la contempla et la détailla avec une rare et onanime satisfaction. Les jeunes marquis convinrent que la Comédie-Italienne, cependant si riche en jolies femmes, n'en avait aucune à comparer à Fidéline, qui, plus rassurée, commença à jouer. Au premier acte elle devait parler, et c'était le moins important de ses trois essais dramatiques dans l'esprit du temps; au second acte, chanter, épreuve plus difficile, et, au troisième et derftîer acte, danser un pas espagnol créé pour elle. Comédienne, Fidéline se fit applaudir par les esprits les plus difficiles, par les plus attachés à la belle diction et à l'intelligence du geste. Sa place fut marquée au premier rang.
Assis sur les banquettes en velours qui entouraient
la scène, comme il était encore d'usage à cette époque, trois jeunes marquis admiraient Fidéline avec un sentiment d'enthousiasme d'une.égale exaltation.
Ils étaient tous les trois jeunes, beaux, illustres par leur naissance et fort riches. Une préférence pour Vm
d'eux ne se fût expliquée dans une femme (|ue par la bizarrerie de l'anlGur et par la difficulté d'être aimée , de tous les trois à la fois. Si un compliment partait des lèvres iu marquis d* Arques, une galanterie non moins directe s'échappait aussitôt de la bouche du marquis de Yillerieux, ou décelait à F idéline Testime passionnée du marquis de Ponteuil. On devine que ces éloges, quoique exj)rimcs assez haut, ne franchissaient jamais la rampe, s'ils parvisnaient sans obstacle aux oreilles de la divine débutante. Vers la fin du premior acte, le marquis d'Arqués, enlraîné par l'ivresse toujours croissante de son admiration, s'écria : *
— Si Fidéline veul m'écouter et souffrir mon amour, car je Tadore, je loi offre, pour l'aider dans sa carrière, deux mille livres par mois.
Fidéline fit semblant de n'avoir rien entendu» ou
elle n'entendit réellement rien, car une actrice applaudie ue lient plus à ce monde par aucun lien. Sou père sortirait du tombeau qu'elle ne répondrait pas. Au moment suprême et effectif du succès, elle n'a de père, de merc, d ami, d amant, Que le public. Le mar^ quis redit sa phrase, mais cette fois ses deux amis le prirent chacun par un bras et lui dirent :
— ïu es fou, tu extravagues! Deux mille livres par mois , c'ettt vingt-quatre mille livres par an ; c'ost
ET tl8 COMÉDIENS. S43
beaucoup plus de la moitié de ce que te donne ton père pour tes dépenses de l'année.
— Ce qae j*aj dit est dit : deux mille livres par mois à Fidéline.* H n'appartient qn*à l'fntendalnt de ma maison de me faire robscrvatioa que je vous dots, et, s'il me la faisait, je le chasserais sur-le-champ.
Une amitié trop sincère unissait les trois jeunes gens pour que ces paroles d'une aiiJ^reur délibérée jetassent de la froideur entre eux. lis se turent, et le premier acte s'acheva comme il avait commencé, c'està-dire à l'éclatante gloire do Fidéline.
Cependant son triomphe ne laissait pas sans anxiété ceux mêmes dont les enconragemenls l'avaient le mieux soutenue. Elle avait Irop réussi peut-être. Comment la cantatrice s'élèverail-elie à la prodigieuse ' hauteur de la comédienne? Moins surprenante d'abord, elle eût appelé moins d'exigence de la part d'un public toujours disposé à grossir ses prétentions de toutes les générosités dont on Ta accablé. L'intelligence est sî souvent inutile à la perfection du chant I Et combien la timidité n'est-elle pas plus à redouter pour la voix qui chante que pour la voix qui parle !
Au son d'une musique écoutée en silence le rideau monta de nouveau, et Fidéline parut en costume oriental ou presque oriental, car, à cette époque peu dotileà la fidélité des costumes, le turban n'ei^cluait pas Tanachronlsme de la poudre, et le croissant de J^lahomet partageait aoa éclat avec les mouches pla-
244 LA COMKDIE
cées au coin de la bouche. La révolation introduite par Lekaîn luttait pied à pied avec les reflux opiniâtres de la réaction. Dès les premiers morceaux de chant la jeune actrice enleva toutes craintes à ses admirateurs. Après Teffroi était venu le recueillement ; après le recueillement, le plaisir; après le plaisir, l'exaltation; et ce fut l'exaltation qui se prolongea, de démonstration en démcmstration, jusqu'aux dernières notes de lacle lyrique.
f idéline chantait sa dernière scène, la plus énergiquCy la plus touchante, quand le jeune mi^quis de Villerieux ne put s'empêcher de dire, et même plus haut que ne Tavait lait le marquis d'Arqués :
— Si Fidéline consent à me distinguer des autres hommes, je désire qu'elle accepte une pension de trente mille livres sa vie durant.
Au moment où le marquis adressait cette proposi* tion, la charmante Fidéline se baissait pour recueillir de ses deux mains émues les couronnes lancées de tous les points des galeries sur le théâtre. Pour qui aurait-elle eu des oreilles dans un pareil moment? «
— Il est plaisant, répliqua le marquis d'Arqués en parlant à Villerieux, que lu me traites de fou pour avoir offert deux mille livres de pension à Fidéline la comédienne, quand tu viens de proposer h Fidéline la cantatrice, à titre de rente perpétuelle, une somme beaucoup plus forte 1 £st-ce donc si sensé ce que tu fais là? Le fou d'une année remporterait-il en extra-
ET LES COMËDI£riS. 245
vikgance sur le ibu qui se condamne à l*étre toute sa
vie? Marquis de Villerieux, je reste ton débiteur. '
Le ton du marquis d'Arqués était beaucoup plus * ironique et railleur que le fond de sa remarque.
Aussi le marquis de Villerieux eut un mouvement • de dépit qui se fût aiscmeut changé en colère, malgré sa tolérance en amitié, sans l'intervention du marquis de Ponteuil: Celui-ci avait bien le droit, lui le plus raisonnable de tous jusqu'ici, de se placer entre les deux amis pour leur l'aire entendre combien ils étaient aussi insensés Tun que l^autre de ne pas user de la même indulgence réciproquement.
— Si c'est de la rivalité amoureuse, attendez que f idéline vous connaisse tous deux et fosse un choix. Si ce choix ne doit pas être dicté par le cœur, ce qui n'étonnerait bien fort aucun de nous» mais par l'avantage qu'elle trouvera dans une préférence fondée sur un autre motif, eh bien i dans ce dernier cas, Fun de vous doit se résigner à faire de plus grands sacrilices pour la posséder ou cesser de disputer inutilement la victoire.
On ne sait les propos qu'auraient échangés d'Arqués et Villerieux si, pour la troisième lois, le rideau ne se fût levé sur le ballet où Ton allait voir figurer Fidéline, la fortunée comédienne, à qui le roi, le roi lui-même! pendant l'cntr'acte, avait envoyé son portrait entouré de diamants.
Rien ne norte bonheur comme le bonheur, surtout
â46 LÀ GOMKDIE
au théâtre, ob les coups se décident sur Thenre, k la
minute et avec la vivacité d'un Iluide. Tout ou rien : on est au ciel ou plus bas que terre ; on a tout de suite vingt mille livres de rentes ou Ton est presc{ue diassé par la porte de derrière; par la fenêtre, ce serait trop long. Sans doute à la lin du dix-huitième siècle on ne payait pas les actrices, il serait singalièrement inexact de Tavancer, avec la prodigalité assez peu rélléchie d'aujourd'hui ; mais, comme compensation à la médiocrité de leurs appointements, elles contractaient hors du théâtre d'autres engagements très^profitablcs, sinon à leurs mœurs, du moins à leur position dans le monde. Il y avait peu d'exceptions à l'usage. L'inviolabilité de la coutume expliquait pourquoi deux jeunes gens de haute naissance marchandaient en ce moment la débutante de la£omédie-italienne, et aussi pourquoi ils négligeaient tous trois de faire précéder de la qualification modeste de demoiselle le nom de Fidel î ne.
Après les deux triomphes de la jeune actrice, il semblait impossible que la salle eût encore 4es applaudissements en réserve pour l'accueillir dans le dernier genre de spectacle où elle se produisait. Ce doute ne tarda pas à s'évanouir. Jusqu'ici l'intelligence et le goût avaient clé seuls llattés par le talent deFidéline; les sens n'avaient pas été éveillés : ils allaient l'être maintenant par des attitudes étudiées d*4iprès les plus voluptueuses fresques d lierculanum ;
BT LBS COUBDIBNS. Sl47
par des sourires venus, de statue en statue, depuis Phidias jusqu'à Coustou et Girardon; par des danses si fines et si suaves qu'il faudrait les pieds de celles ((ui les exécutent pour les décrire. Tous les spccUiteurs élançaient le corps hors de la rampe de leurs Ioges> et ceux qui étaient dmière se projetaient périlleuseiuent en avant pour mieux participer k la joie de voir, sans perdre un seul mouvement, toutes les ondulations, tous les gestes harmonieux, tous les mouvements de Fidéline. Personne n'était plus assis ; le roi lui-même était debout, plus atteulii que tout le monde à suivre du fond de sa loge en velours cette créature merveilleuse, qui était maintenant papillon après avoir été rossignol il n'y avait pas encore une heure.*
Parmi les spectateurs priv ilégiés assis sur les banquettes circulaires de la scène, les trois jeunes marquis d'Arqu.es, de Yillerieuxet de Ponteuil se faisaient remarquer par le délire de leurs cris et de leurs battements de mains : c'était une Irénésie. Leur poudre odorante s'envolait; leurs jabpts, leurs dentelles clapotaient comme sous une bouffée de vent; ils perdaient leurs cravates; leurs gants et leurs chapeaux étaient sous leurs pieds. C'étaient trois maiiiaciues. Pouleuii lui-même avait tellement cédé au torrent qu'il s'écrifi encore plus fort que d'Arqués* et Yillerieux :
— Oui, j'adore Fidéline, et, si elle ne repousse pas l'aveu de ma llamme, je mets à ses pieds mon titre
tk COMÉDIE
de mar(}uis de Ponteuil, Ions mes biens picsents et à venir : je lui demande enfin d'accepter ma main.
— Ah çà! mais, répliquèrent avec un ^al étonnement Villerient et d*Ârqucs, tn veux donc en fkiré ta femme, Ponteuil? Toi qui nous aurais fait conduire taoitôt à Btcétre pour lui avoir promis quelque cent mille livres si elle voulait bien devenir la maîtresse de l'un de nous deux! Ta femme! Fidéline! marquise de Ponteuili Quel est donc le plus extravagant de nous trois?
— Je ne l'avais pas encore vue danser, se borna à répondre le marquis de Ponteuil.
Dans la soirée* môme on sut que le marcpiis de Ponteuil aimait déjà lellemcnt Fidéline qu'il lui avait fait proposer le mariage dans une lettre écrite sous la brûlante impression de l%représentation qui avait eu lieu devant la cour et toute la grande société de Paris.
On était alors en pleine époque philosophique ; on -n'avait jamais été plus tolérant en France, ])lus facile à toutes les opinions politiques et littéraires. Qh! mon Dieu! on aurait soupe avec le grand*turc
et le pape ! On savait YÉpVre à Uranie par cœur et
ET LES COMBDIBMS. 249
bien d'autres poésies du même ^^enre ; on marchait à 1 égalité à grands pas; et voilà pourquoi le marquis de Ponteuil ouvrit, quelques jourâ après que la nouvelle de sa proposition de mariage se fût répandue daus les salons, plusieurs lettres davertissemeat ainsi conçues. La première disait :
€ Monsieur mon neveu,
€ Si vous tenez encore à mou estime, faites taire les mauvais propos qu'on débite sûr votre compte. Vous vous seriez amouraché, dit-on, de la jeune saltimbanque qui a débuté Taulre jour à la Comédie- Italienne, et vous pousseriez, ajoute*t-on, Tégarement jusqu'à vouloir... Je n'achève pas. Il est des choses qu'on ne doit pas écrire, même pour les flétrir comme il convient.
c En attendant une prompte rétractation de votre part, je suis encore votre dévoué oncle.
c Baron de Troival. >
Bans la seconde lettre que décacheta le marquis de
Ponteuil on s'exprimait de cette manière :
c Monsieur mon neveu,
€ Par la mort-Dieu ! qu'on aime une sauteuse et qu'on s'en fasse bien venir, j'ai trop longtemps été jeune pour le blâmer; mais d'une Colombine faire sa ' femme, ce serait agir comme un Pierrot et non comme
un marquis de Ponteuil. Le frère de votre père espère
que vous ue vous enlariuerez pas de celte belle l'a- Qon-là.
f Àdiea, monsieur mon neveu, et ne. prêtez pas à rire.
c Votre oncle»
€ Chevalier de PoiMEuil. *
Autre exemple de tolérance contemporaine :
f Mon cher consin,
$ Vous êtes original dans votre première intrigue. Donner votre nom à une bohémienne I mais c'est tout k fait de l'imprévu pour vos parents et vos amis. Je
suis de vos parents, s'il vous en souvient, et Ponteuil çomme vous. Si vous vous obstinez à réaliser votre ingénieux projet d'épouser ladivinitédu Théâtre-
Italien, je vous serai bien obligé de vouloir auparavant vous couper la gorge avec moi.
• € Toujours votre bon cousin,
ç Louis db PoNTscriL. t
Sous un autre cachet armorié le marquis lut encore :
c Monsieur le marquis.
ç Ne comptant pas cet hiver réunir mes amis dans mes salons, j ai rbonneor de vous prévenir de cette
détermination si pénible pour moi. Vous vous dédommagerez aisément, monsieur le marquis, d'uuc privation qai m'atteint seule daas mes plaisirs les plus chers.
c Agréez Texpressiou de mes respects profonds.
c Comtesse m Bille. »
Ceci voulait dire que la comtesse de llillc chassait de SCS salons le marquis de Ponteuil.
Parmi ces agréables protestations, le marquis lut encore les suivantes, remarquables par leur laconisme :
c Monsieur mon fils, € Je vous maudis.
f Votre père,
c Monsieur mon iils, c Je vais vous maudire. € Votre mère,
t De Pomblil, née de Troival. »
c Monsieur mon irère, € Je vous maudirais si...
« Votre frère,
252 LA COMÉIJIE
Enûn il n'y eut pas un Ponteuii, grand ou petit, proche ou éloigné, quî ne voulût se donner le plaisir de maudire, sous forme d'épître, le marquis de Ponteuil, leur fils, frère, neveu et cousin, comme on dit dans les lettres funèbres, de mariage et de mort.
Aj)rès avoir tout lu, le marquis se permit cette réflexion : € Il est midi, je puis donc me présenter chez Fidéline. »
Il est bon de rcniar(|iier en passant que Ponleuil n'avait pas encore parlé à la délicieuse actrice de la Comédie-Italienne, lorsqu'il recevait ces lettres marquécs au coin d'une si touchante tolérance. Il allait la voir chez elle pour la première ibis. On attela et il partit.
Quand Paris adopte une actrice, il n'est pas de l'olie qu'il ne fesse pour elle : c'est une fièvre de Saint- Guy. Il surgit tout à coup des vieillards galants et musqués (jui frustrent leurs héritiers pour lui envoyer des conseils pleins de sagesse dans des manchons de Russie, des tapis des Gobelins, des pendules en porcelaine, les œuvres superbement reliées de nos classiques et des regrets de n'avoir à mettre à ses genouK que d'aussi stériles hommages. On voit des dames
haut titrées lui envoyer des bracelets» des diadèmes, des colliers, avec prière de s'en parer le jour où elle
paraîtra dans tel rôle qui leur a causé le plus de plaisir. Viennent en même temps les lettres d'invitation pour les soirées. On n'ose pas compter sur le bonheur de posséder, ne fût-ce qu'une simple demiheure, la grande coQiédicnne que tout Paris envie; ' cepebdanty si quelque considération peut la décider, on doit lui dire qu'elle sera attendue par le célèbre général V..., par l'illustre musicien D .., par le iamenx poëte R..., qui lui donnera la réplique. Sa vie est une fête, une représentation glorieuse.
Cette existence était déjà celle de Fidéline : de Ponteuil s'en convainquit en mettant le pied sur le seuil des marches de Tescalier, voûte parfumée d*arbusles rares, de Heurs encaissées dans des jardinières en palissandre. C'étaient des cadeaux sans importance, qui arrivent sans qu'on sache qui les fait. La première récompense que méritent ceux qui les adressent, c'est d'obtenir le silence sur la part qui leur, revient dans ces envois différents. Aans l'antichambre de Fidéline, de Ponteuil s'embarrassa au milieu des meubles de fantaisie que Tactrice en vogue était sup-» pliée d'accepter. Arbustes et metibles étaient des objets d'un très-grand prix, et c est pour icela qu'il était tout à fait permis d'une part de les donner et de l'autre de les recevoir. Offrir une montre d'argent de trente francs serait mériter un affront impossible à
S54 Là, COMSDi£
laver; mais une montre de cinq ceAtB francs s'accepte
et s'oublie.
Ce ne fut pas sans peine que de Pontenil parvint jusqu'au bondoir où Fidéline achevait ou recommençait sa toilette. Le valet de pied et la femme de chambre opposaient quelques diûicultés; ils avaient déjà Tair de mentir.
Le premier orgueil que satisfait en elle une actrice qui vient de réussir, c'est de prendre à son service un domestique en livrée et une femme de chambre» bien (ju'elle ne sache pas encore s'en faire servir. Ëlle supplie sa femme de chambre de lui acheter des épingles noires ; elle parle à son valet de pied comme die parlerait à son père; elle l'appelle : c Monsiéur. §
Quand le jeune marquis lut introduit dans le boudoir, Fidéline recevait les adorations de trois ou quatre de ces vieillards gris-perle qui envoient des manchons et d'une nuée de très-jeunes gens, petites mouches excessivement gourmandes du premier miel que répand une actrice, une musicienne, nnft artiste de quelque renommée; chérubins pleins de lait, dont les aiies n'ont pas encore mué. Ces beaux innocents sont tout à la fois portes, journalistes, grooms, commissionnaires» amants, oabaleors : que ne sont-ils pas encore !
De Ponteuil, sans faire attention à eux, alla complimenter Fidéline en termes peut^^tre préparés, mais élégants et précis; il rougit cependant quand il eut
fini de parler. Cet embarras naissait ches loi de la
vive impression qu'il venait d'éprouver en voyant de prè3 la belle actrice de la Coniédie-italieune, et eu découvrant, au grand danger de son cœur, combien elle était encore plus éclatante et plus fraîche au grand jour, pourtant si funeste aux beautés du théâtre, qu'à la lumière. Sa figure avait le caractère de son talent : il en était, pour ainsi dire, le précieux étui; son front oilrait la largeur voûtée des grands talents lyriques, et son regard s'arrêtait souvent avec réflexion ; tout enfin en elle eût paru tourner au grave ét au studieux sans la gentille témérité de son nez, tout à tait parisien; puis elle était trop blanche de teint pour être complètement acceptée comme une personne sérieuse.
Un excellent moyen connu de faire comprendre aux gens qu'ils nous gênent, c est de n'entrer par aucun coin dans leur conversation , parlassent-ils de la chose la plus curieuse de l'univers : fusseut-ils gais, bavards, pleins de verve, vous les glacez; vous produisez en vous taisant autour d'eux, en vous appliquant étroilemeut contre eux, l'effet du sel sur le vin de Champagne- Bientôt leur mousse s'abat, ils diminuent ; ce sont des hommes frappés de glace.
Ainsi arriva-t-il dans le boudoir de Fidéline : tout le monde en sortit, excepté de Ponteuil.
Les compliments dus à ractrice étant épuisés, de Ponteuil demanda k Fidéline si elle avait eu la com-
plaisance de lire le petit billet qu'il lui avait envoyé par un domestique» le soir même de son début aux Italiens.
— Je suis le marquis de Ponteuil, ajouta-t-il avec un grand air de modestie.
Âu fond de son coeur, de Ponteuil avait extraordinairemenl compté sur l'effet qu'il produirait en déclinant son titre; en cela il s'était presque abusé, f idéline avait encore trop l'esprit de son âge pour ne pas préférer le visage d'un beau jeune homme k la qualification la plus haute du royaume. D'ailleurs elle n'avait guère reçu jusqu'ici que des barons, des comtes et des ducs. Ce qui la toucha, sans Témouvoir pro« fondement toutefois, ce fut l'accent sincère que de Ponteuil donna à ses paroles en peignant ce qu'il éprouvait pour elle. Il n'y avait rien de bien neuf dans l'histoire de ses maux : depuis Daphnis et Chloé, et même beaucoup avant l'existence de ces deux types charmants, les doux tourments d'amour se ressemblent : langueur, ennui de la vie, dégoût de toutes choses, insomnie, désespoir, envie de mourir. La passion seule rajeunit ce vieux vocabulaire et l'emploie toujours avec avantage. De Ponteuil affirma que rien ne le retiendrait, qu'il partirait immédiatement pour les Grandes-Indes, ainsi qu*on désignait autr^ fois l'Amérique, si Fidéline ne consentait pas à devenir sa femme. Il était épris de sa jeunesse, de sa
. beauté^ de son esprit, de son inimitable talent, de sa
grftce naïve; et, plein de respect podr Tobjet de sdn adoration, il ne vonlait posséder tant de perfectlon<i
qu'en échange d'un litre sacré. Sa fuilc, si Fidéliiic le réduisait k cette douloureuse détermination» serait le malheur de sa famille pour en être bientôt ledéses^ poir, car il moufrrail dans Tennui de cet exil; il le souhaitait du moins. Ensuite le jeune marquis de Ponteuil tomba à genoux, prit et couvrit de larmes la main de Fidéline, émue, malgré elle, de ces manifestations rapides et brûlantes. De nouveau il protesta, dans l'attitude suppliante où il était, de son irrévocable intention de légitimer par le mariage l'excès d'un attachement supérieur à tous les préjugés humains. Le front baissé, le visage pale, les lèvres tremblantes, il attendit, le regard levé au ciel, la réponse de Fidéline.
£n véritable enfant, Fidéline avait pris plaisir à écouter une confidence qui commençait à eairesser son orgueil, si elle n'éveillait encore en elle aucun éebo de sensibilité. Elle était debout, et sa main gauche jouait avec les gros plis de la portière en lampas parfilé d'argent qui tombait devant la porte ^ de son boudoir. Surprise au milieu de sa toilelle par l'arrivée du jeune marquis, son gracieux corps éta^ encore enveloppé d'un peignoir orné de dentelles. L eau fraîche, ses dix-scpl ans, la blancheur de sa toilette négligée, les vagues parfums de son boudoir, wa étonnement d'entendre ainsi parler un beau jeune
in
homme à ses pieds, lui prêtaient une sédacUon dont
l'homme le plus froid aurait subi l'influence. Ses grands yeux bleus s ouvraient tant qu'ils pouvaient, afin de mieux comprendre, car sa naïveté lui semblait une honte dans un moment où on lui parlait, comme à une grande personne, d'alliance, d'attachement légitime. 11 ne manquait à tant d'heUrenses dispositions qu un peu d'amour : Famour manquait; il n'était pas impossible qu'il vint, mais il n était pas encore venu.
De Ponteuil attendait toujours la réponse de Fidéline.
Entre les mille raisons qu'une femme un peu habile aurait su employer pour se débarrasser d'un amant
importun, ou pour donner de l'espoir, sans trop l'encourager cependant, à un amant aimé, Fidéline ne rencontra que ces paroles :
— J'ai un engagement pour trots ans avec le directeur de la Comédie^Italieune. Relevez-vous> monsieur, je vous en prie. ,
On ne sait pas la réponse qu'aurait faite de Ponteuil à celte phrase en apparence recherchée, et, à coup s&r, fort naturelle au fond, si Fidéline n'avait été brusquement appelée par une personne dont la voix impérieuse semblait venir de la pièce voisine.
Fidéline souleva le rideau de la portière et laissa de Ponteuil tout seul ims le boudoir. <
Celui-ci| ne sachant s'il lui conyenait de isortur ou
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ET LBS COMÉDIENS. * 259
de rester, prit le parti que prennent toujours les amanls en pareil cas : il resta. Il s'assit sur la bergère» où il se mit à creuser la réponse de Fidéline : c J'ai un èngagement de trois ans avec la Comédie* Italienne. >
— QuesWce que cela veut dire?
n répétait pour la dixième fois cette phrase, quand il distingua fort bien les mots de la conversation qui avait lieu dans l'autre pièce, ce qui lui fournit au même instant Toccasion de remarquer que Fidéline, en se retirant, avait négligé d'éloigner un tabouret placé sur son passage, eu sorte que le rideau de la portière n'était pas tombé exactement ; le tabouret s'étut interposé ; de sa place, par l'écart qui s'était fait, il apercevait vis-à-vis dans la glace, et sans être vu, la personne avec Jaquelle Fidéline causait.
I! voyait un peu et il entendait tout.
— Eh bien! disait celte femme à Fidéline, il parait, mon petit loup, que nous prenons goût à la chose; tu vas de triomphe en triomphe, comme les empereurs romains. Hier soir on t'a jeté un déluge de couronnes.
— Ottii maman ; le public a tant de bonté pour
moi !
— Tu appelles cela de la bonté, merci! c'est de la belle et bonne justice, mon petit agneau. 11 n'y a qu'une voix là-dessus. Je n'entre pas danis une mai-* son, yrai comme je suis ta mère et marchande à la
toilette, sang qu'on me dise : < Madame PomcKn, servez-nous bien ; nous allons ce soir aux Italiens, voir la débutante. * Tu es k la mode, mon petit mouton, comme les mantelets à ia maréchale. Proiite, moissonne quand il y a du blé. Parlons de ton avenir. Tu es engagée pour trois ans?
— £t j 'aérai deax congés.
— C*estbeaa! Te voilà riche, sois toujonrs honnête. Ton |)ère est toujours où tu sais. Oui! sois toujours honnête, imite ta mère. J espère que, lorsque tu auras besoin de matines on de guipures, ou de quoi (|uc ce soit, lu t'adresseras à madame Pomcliu, ta iucrc. '
Voos me disiez que mon père était toujonrs en
prison; le malheureux!
— Entre nous, Tauteur de tes jourg et de mes maU heurs est un tonneau. Oublier d'allumer tout un quartier le soir où le roi allait aux Italiens! liais à toi la puissance : tu parleras pour lui au ministre, mon petit pigeoDf afin qu'on le laisse le plus longtemps possible où il est. De qnoi parlions-nous?
— De mon pèrc.
<— A ce propos, je te dirai que ton frère est un monstre : il veut s'engager dans la marine; il me
demande trois cents livres pour aller k Brest, et croîstu qu il a ajoute ; « Si vous ne we les donnez pas, je
ferai siffler ma soror Fidéline; je la sUflerai moi*
même. •
— Tenez 1 voilà trois cents livres, dit f idéline eu allant à son secrétaire; qu'il parte 1
— Il me semble, réfléchit de Ponteuil, que Fidélinc n'est pas heureusement partagée en famille.
— Quant à ta sœur, reprit madame Pomelin, tu ne t'imaginerais jamais ce que la bestiole s'est mise en tête avec sa taille des tours Notre-Dame et son nez foit comme Saint-Christophe : elle veut débuter à la Comédie-Française, et son espoir est de réussir comme toi, mieux que loi, parce qu'elle s'appelle comme toi. £lle te. couvrirait par là de ridicule. Fais-la mettre dans un couvent : tu as de belles connaissances maintenant, tu as des protecteurs et tu protégeras bientôt; je connais cela. Avec ta figure, avec tes talents, et tu en as jusqu'au bout des ongles» on a ce qu'on veut. Tu plais, tu charmes, tu ravis; reste honnête, et nous serons bien heureuses toutes les deux.
— Mon plus grand bonheur» maman, sera toujours de m'occuper de mon art, que je pré&re à tout depuis que j'y ai réusssi.
— Tu parles comme un oracle. Vois-tu, c'est qu'il existe des gens mal intentionnés pour les jolies dé^ butantes au temps où nous vivons. Ils te diront mille et mille compliments bien habillés, comme ils savent les Mre; ils iront même jusqu'à t'accabler de promesses.
— C'est par là qu'ils commencent, je crois, ma mère.
— Om, mon oiseau, tyi^e» évite ces dangereux
eBjMeurs. Mon Dieul pas plus tard qu'hier, %u% italiens , je m'amusais de mon coin à considérer les
beaux marquis qui le uiarj^i aient de la prunelle. C'était un assaut, une bataille de Fontenoy. Il est vrai qoe tu étais olympique! Ne porte pas ton buste si haut; tu perds trop par là les grâces de la taille. Tu es jolie; sois belle 1 il vaut mieux laire envie que pitié, et envie surtout par son honnêteté. Aappelle*toi celte vérité si simple el si y>ure : sois honnête !
— Oui, maman. Mais quelqu'un m'attend ; si vous permettiez...
— Elle pense à moi, dit de Ponteuil.
— Voire mère vous importunerait-elle, que vous ne pouvez seulement demeurer une demi-heure avec elle» mademoiselle? On devient fière, il mè semble; on me fait comprendre ([uc je suis indiscrète. Je crois, Dieu me pardonne, que votre femme de chambre m'a toisée!
— Ah I ma mère, vous vous êtes trompée ; je suis bi.en contente quand je vous vois. Tout le monde vous respecte comme moi-même ici.
— Bien sAr? Alors donne-rooi un petit veire de li« queur des îles pour me remettre de mon trouble. Je . reprends mon récit. Parmi ces gentilshommes qui, hier, pas plus tard qu'hier, te perçaient de leurs yeux, il y en avait un surtout que le hasard m'a fait remarquer.
De Ponteuil écoutait avec unç mUréipe attentîoi^..
ST LB6 COHÉDtBNS»
— Tu i as remarqué sans doute toi-même, car il n'est pas défendu de regarder en passant ceux qui vous trouvent bien. Soyons honnêtes, mais pas bégueules ; c'est la devise du sage.
— Si vous saviez, lorsqu'on est en scène» ma mère, combien il est difficile de distinguer la personne que nous connaissons le plus. A-t-on assez de siiug-froid pour se préoccuper d une autre idée que du soin qu'où apporte à bien rendre son t6M
— Alors j'ai été seule à voir le grand pcr^onna^^c qui t'admirait tant.
Vous avez donc reconnu tout de suite que c'était un grand personnage?
— 11 est fort beau encore! C'est (juc je trouve beaux tous ceux qui t'applaudissent ; il ne se faisait pas faute de t'encourager : c'est grand de sa part. Je voudrais pouvoir le lui envoyer dire.
— Ce j>erait assez original, répliqua Fidéline ; vous plaisantez, je pense?
* — Comme tu le dis, ma tourterelle ; il est trop haut, et tu as trop d honnêteté iiour que la demande ne fût pas tnmvée légère. Tiens 1 qu est^ que tu as donc d'i|peroché à ta glace? Montre-moi cela I
— C'est le portrait de Sa Majesté ; le roi Louis XV lui-même me l a fait remettre dans ma loge le soir de mon premier début.
De Ponteuil ([uitta brusquement îja place, comme si un plaque de 1er rou^e eût passé sous pieds.
— Déjà le roi l murmora-t-ii en broyant Je pommeaa de son épée.
— Comme cela se rencontre I s'écria madame Po* melin en admirant le médaillon donné par le roi à Fidéline; ce gentilhomme dont je te parlais, c'est le roi Louis XV lui-même. Ton talent l'a captive. Sois donc iière de son suffrage ; mais, crois-moi, sois honnête, toujours honnête, pour que nous soyons heareuses toi et moi. Je sais tout ce qu'il y a de prolit à plaire à uu front couronné : les honneurs, les grandeurs, les splendeurs, Tor I mais comme on se compromet! Il faut y regarder h deux fois. Nous n'avons rien de comparable à Thonneur. Tu sais, l'honneur est une ville escarpée et sans portes. Laisse-le t'aimer en silence ; il nous en estimera davantage. N'affecte pas surtout de repousser son regard : il prendrait cela pour une ruse. Agis comme s'il te plaisait et demeure honnête. Nous reparlerons de cela. Adieu, ma pintade. Je t'ai mis de côté ces gants brodés, cette mantille et ces parfumeries : tu n'eu as que pour trois cents livres. Je m'immole moi-même pour toi.
— N'est-ce pas un peu cher, maman ?
— Tu me manquçs de respect, je crois i
Trop de dépenses finiraient par excéder mes appointements.
— Ceci est un cadeau maternel que je vous fais. Vous ne payerez que dans huit jours. Adieu^ ma fiUe, adieu.
Eï LES COMEDIENS. S65
— Une idée me vient , se dit de Ponteoil après avoir entendu les derniers mots de Texcellente madame Pomelin.
Il descendit rapidement l'escalier derrière les pas de la revendeuse à la toilette :
— Wiidanie, lui dit-il quand ils furent tous deux k quelque distance de la maison de lideliue, j ai parié , cent louis, avec un ami qui m'attend là-bas sur la place, que vous aviez vendu pour plus de deux cents livres d'objets de toilette à mademoiselle FidéiinCi de chez qui vous sortez.
' — J*ai vendu pour trois cents livres, répondit madame Pomelin, comme je suis votre servante.
ËQ cas, madame, puisque vous m'avez fait gagner deux mille quatre cents livres, vous aurez la générosité d'accepter de ma main les trois cents livres ({ue vous aurait comptées mademoiselle i^idéline. Vous la tiendrez quitte. Je compte que vous lui tairez la liberté de ce pari tenu par deux gentilshommes qui oui sou talent en grande estime. Leurs respects vous sont acquis.
De Ponteuil salua profondément madame Pomelin et se retira.
-—Toi • dit madame Pomelin en sa propre personne» tu étais dans le boudoir de ma fille , d'oii tu as tout
entendu ; mais vous ne nous convenez pas, mon beau
petit marquis. Ton dénier à Dieu n'en scfa pa^ mm vaporisé,
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