‹ La comédie et les comédiensChapitre 1 sur 21 · TROISIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉDITION

PARIÇ

MICHEL LÊVy FRÈRES^, FlicftAlÀ ES -"ÉDITEURS

BOE VITIBN^fB, 2 BIS

Reprodaction et tmdactioQ rétervéef

ET

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Qui n'a connu madame de Saint-Joseph? mais tout le monde l'a connue. Elle a promené ses épaules dramatiques, ses hoquets larmoyants et ses tirades, de la Gaîiék VOdéon, de Paris à Marseille, de Marseille aux États-Unis, et cela sans jamais pouvoir vivre un jour, une heure en paix avec les directeurs que le sort lui a livrés. Elle était grande, superbe, blanche, haute en couleur, riche en tournure : des cheveux noirs à les tordre, des dents à casser un million, une poitrine aie digérer. A quelle époque étaitelle née? autant vaudrait demander à quel âge Vénus fit sa première communion. Y avait-il jamais eu un M. de Saint-Joseph? aiitre mystère. Quand elle commença à se faire connaître, elle habitait un appartement rue de Malte, tout près du canal.

â LÀ COMÉDIE

Cet appartement disait la femme comme une médaille bien frappée dit un règne. La Saint-Joseph aimant, comme couleur, le rouge sang de bœuf; les fauteuils du salon étaient rouge sang de bœuf; le canapé, rouge sang de bœuf ; les rideaux et la descente de lit, rouge sang de bœuf; le tapis, rouge sang de bœuf usé. On avait les joues brûlantes rien qu'à contempler ce mobilier pourpre.

Sur la cheminée se dressait une de ces horribles pendules d'albâtre qui annoncent nettement que le propriétaire n'a pas de montre. Dans les derniers temps, la Saint-Joseph avait enrichi le salon d'un ornement encore plus lugubre et plus indécent que sa pendule d'albâtre : c'était un cadran octogone représentant un chalet suisse, vert comme un plat d'épinards, et couronné par un clocher qui sonnait l'heure on musique, et toujours sur le même air. Cet air était le Point du jour y mais il manquait beaucoup de notes au Point du jour. Ça ne faisait rien. La Saint-Joseph s'extasiait en écoutant vingt-quatre fois par jour le Point du jour. Elle disait avec un certain attendrissement, l'œil fixé sur son cadran musical : c Quand je suis seule, il me sert de compagnie, t

Elle ne pouvait garder aucune domestique ; à l'en croire, celle-ci cassait ses porcelaines; celle-là lui volait son rouge; cette autre avait un pompier pour amant ; cette autre lui avait répondu insolemment. La vérité est qu'elle ne les payait pas, qu'elle les

nourrissait peu et qu'elle les battait beaucoup. Notez que les malheureuses créatures attachées au service d'une actrice sont à la fois valets de chambre, cuisinières, dames de compagnie, accompagnent madame au spectacle, habillent madame, ramènent madame du spectacle, et en rentrant, à une heure après minuit , elles préparent le souper de madame. Déshéritées des joies de ce monde , elles sont , en outre, damnées dans Tautre en punition des complaisances qu'elles sont forcées d'avoir pour leurs maltresses. Ce sont elles qui portent les billets d'amour, qui reçoivent les bouquets et les cadeaux, qui mentent du matin au soir 'aux créanciers en leur disant toujours : « Madame n'y est pas ; » qui mentent du soir au matin k l'avant-dernier amant en lui protestant que madame est malade tandis que madame est avec l'heureux successeur; qui mentent... NonI il n'est pas de condition pareille à la leur. Ce sont des négresses blanches.

Dans cet appartement rouge sang de bœuf, la Saint- Joseph mit au monde une fille frêle et délicate qu'elle appela Gëorgette. Elle lui donna ce nom parce qu'elle aimait beaucoup alors un jeune premier qu'on nommait Georges. Quoique laid, efflanqué, pâle et éreinté comme tous les beaux jeunes premiers, Georges n'avait pas été touché des attentions de madame de Saint- Joseph. N'importe, elle avait tenu à lui donner cette haute preuve d'estime, h nommer sa fille Geor-

4 LA COMÉDIK

gette. c II verra que je pense à lui, » avait-elle dit. ^ C'est un problème d'anatomie de voir des femmes puissantes, architecturales comme la Saint-Joseph, donner naissance , et presque toujours , à de charmantes petites filles toutes mignonnes» fragiles et roses. La montagne enfante une souris, mais dans le sens réel : une souris blanche , aux cils blonds , aux petites dents, aux petites mains d'ange. Est-ce que la loi des contrastes veut cela , pour que la faiblesse soit protégée, pour que la force s'apaise et s'attendrisse? Quoi qu'il en soit, la Saint-Joseph fut bien heureuse d'avoir une petite fille, c Ce sera une trèsgrande artiste I i s'écria-t-elle un peu prématurément aux premiers cris que poussa l'enfant. «Comme elle pleure juste 1 on dirait qu'elle a appris à vagir au Conservatoire! »

« Je veux , ajouta-t-elle ensuite , que cette enfant ait des mœurs ; elle sera baptisée, et baptisée par ce qu'il y a de mieux ; le machiniste en chef sera son parrain, la Briseville sera sa marraine, t

La Briseville était aussi une actrice de la Gatté, mais d'une génération antérieure à celle de la Saint- Joseph. C'était pareillement un type , un type k peu près perdu aujourd'hui ; elle est morte à l'hôpital Saint-Louis, il y a trois ans. Elle avait été la maltresse de Murât et de Kléber. En 1845 elle étrangla un Cosaque qu'elle jeta ensuite par la croisée d'un troisième étage, rue Folie-Méricourt, en criant : c Vive

ET tBS COMÉDIENS. 6

TEmpereurl » Elle avait débuté dans les ingénuités pendant la Terreur.

Ce petit dialogue courut du lit de Taccouchée au fauteuil de la Briseville, huit jours après la naissance de Georgette *

— Dis donc, Briseville, veux-tu être devant TÉternel la seconde mère de cette innocente créature ?

La Briseville, après avoir éternué :

— Voyons , Saint-Joseph : tu veux sérieusement que je sois la marraine de ta fille?

— Oui...

— Ce n'est pas pour te refuser, ni pour te parler du prix des dragées et des gants blancs ; mais tu sais que je répète à mort dans la reprise du Temple de Salo^ mon.

— Qu'est-ce que cela fait ?

— Cela fait que de dix heures à cinq heures je suis prise par la patte au théâtre. Si Ton peut baptiser ta fille de midi à une heure , pendant qu'on répétera le troisième acte, je veux bien I... c'est le seul acte dont je ne sois pas... à moins de demander une permission au directeur. . .

L'accouchée leva les bras en l'air :

— Je ne veux rien devoir au directeur. . . Oh ! les directeurs! Croirais-tu que ce monstre veut me rafler mes appointements du mois parce qu'il prétend que je n'ai pas le droit d'être mère, n'étant pas mariée légitimement! Et la nature?

— Tu as raison, Saint- Joseph ; la natorel Revenons à ta fille ; une fois , deux fois, tu veux la bap* tiser?

— Oui.

— Quel sera mon compère?

— Le machiniste en chef, qu'en dis-tu?

— Eh I tu n'es pas dégoûtée I mazette I

— Quel nom donneras-tu à Tenfant?

— Georgette. •

— Folle 1... Tu n'imposeras donc Jamais silence à ton cœur?

La Saint-Joseph repfrit :

— Tu feras bien les choses, entends- tu? 11 y aura déjeuner aux Vendanges de Bourgogne^ après le baptême : prends cent francs dans mon secrétaire. Tu inviteras tous les chefs d'emploi. Rapporte-moi une meringue : tu sais que je raffole des meringues. Si l'enfant crie, remue-le ; s'il crie plus fort , ne le remue plus.

C'est munie de ces maternelles recommandations que la Briseville , escortée des principaux acteurs de la Gaité, présenta la petite Georgette à la paroisse de Saiute-Ëlisabeth pour y recevoir le sacrement du baptême. Elle avait choisi un jour où les répétitions du grand mélodrame, le Temple de Salomon, étaient suspendue^ ; son temps était à elle; le déjeuner suivrait le baptême. Tout irait à merveille.

Malheureusement, tout n'alla pas h, merveille. La

Briseville rentra tout effarée dans la chambre à coucher de la Saint-Joseph en lui disant :

— La représentation, ma chère, a manqué, la pièce a fait four, le public a demandé le rideau ; nous sommes tous bleus.

(Quand un acteur n*a pas réussi, on dit au théâtre qu'il est bleu. )

— Comment I vous êtes tous bleus I

— Ce qu'il y a de plus bleu. Le curé n'a pas voulu baptiser ta fille... la fille d'une actrice ayant pour marraine une actrice...

— Voilà une histoire I ... Il fallait aller à une autre paroisse.

— C'est ce que nous avons fait.

— Eh bien?...

— Le curé a encore refusé. Il demande des confessions, des communions, des attestations...

— Briseville 1 voilà l'œuvre des Bourbons I . . . tous jésuites!... il faut pourtant que ma fille... Ah ! ils ne veulent pas qu'elle Soit catholique... Briseville, elle sera protestante... conduis-la chez les protestants...

— Nous en revenons.

— Ta parole?...

— Ma parole de Briseville.

— Et ma fille est protestante ?

— Pas encore. Le ministre veut avoir ton consen tement... il a dit comme ça...

— Qu'est-ce qu'il a dit?

9 l'A COMÉDIE

— Que c'est peut^tre le dépit qui nous fiiit agir. Il veut être sûr que la foi... Estrce qae je sais, moi, tout ce qu'il noua a rabâché dans son église» une église sans bon Dieu, sans rideaux, où il fiiit un froid de

loup !

La Saint-Joseph repoussa vivement du pied la eou*

verture du lit.

— Briseville, passe-moi mes pantoufles.

— Comment I tu vas te lever?

— Passe-moi mes pantoufles, te dis-je. Âfarl ils ne veulent la faire ni catholique ni [urotestante I Nous al* Ions voir !

— Que prétends-tu?

— M'habiller, sortir, conduire ma fille à l'ambassade de la Porte-Ottomane. Connais-tu la Porte-Ottomane?

— Je ne connais que la Porte-Saint-Martin. Mais enfin?...

— Ma fille sera turque.

— Turque I bon Dieu !

I> — Pourquoi pas? Mahomet était bien Turc.

— Tu es folle.

— Comment I je suis folle ; est-ce qu'il n'y a pas des Turcs et des Turques ? Pour qu'il y en ait, il faut bien , de temps en temps , qu'on en fasse. C'est décidé, je fais ma fille turque ; et allez donc !

— Ma foi ! tu as peut-être raison, Saint-Joseph.

— A-t-on jamais vu?... Oui, elle sera turque; ça

BT LIfi CQVÉBIBNS. A

lai portera bonheur. Vois, le$ Ttnnê StittdVMrde ma* daraeFavart...

— Et paiSi le costame va si bien I Lé turban... le cachemire... les pastilles du sérail...

Georgette ne fut pas turque ; elle ne fut pas chré*tienne non plus ; Georgette ne fut rien du tout , ce que scHit à peu près aujourd'hui presque tous les enfunts d'aeteurs. On remet leur baptême à leur première communion, on renvoie leur première communion k l'époque de leur mariage, et, comme leur mariage est souvent remis, beaucoup ont le sort de Geoi^ette.

La voilà petite fille : blonde autant que sa mère était htmt ; trois nattes d*or divisent ses épaules et se terminent par trois nœuds roses qui , lorsqu'elle marohft, ressemblent à trois papillons qui la suivent. SUe a déjà la taille dégagée comme oes délicieuses enfants qu'on voit porter, au bruit des cymbales, des coupes et des grappes de raisin, dans les bas^rdiefs antiques où sont représentées les fâtes de Bacchns.

i Cette enfant, avait dit la Saint- Joseph avecbeau^ c«»np de gravité, aura une éducation des plus bril* lantes : j'en veux faire une Sévigné. Elle saura le piano, la belle écriture , la guitare, assez pour s'aocompagner; le dessin, pour qu'elle tire mon portrait; l'italien , la danse à ravir ; l'anglais, et une fouie d'arts d'agrément. >

A fin de compte, elle ne donna aucun mat tre à Georgette. Sans sa bonne volonté et sa pénétration, lapau-

40 LA COMÉDIB

vre enfant n'aurait su , à vingt ans, ni lire ni écrire.

Sa vie se bornait à marcher dans les pas boiteux de sa mère, qui ne paraissait pas toujours très-sattsfaite de Tavoir k ses côtés. Non-seulement la Saint- Joseph ne voulait pas vieillir , mais elle ne voulait pas renoncer à jouer les jeunes premiers rôles et les jeunes amoureuses. Et une enfant qui vous va à Tépaule trouble singulièrement le calcul de pareilles prétentions ; c'est une espèce d'échelle chronologique qui marque les degrés de Tâge comme un thermomètre marque les degrés de pesanteur de Tair.

Le spectacle , ce grand plaisir pour les enfants, était une dure servitude pour Georgette» obligée d'accompagner sa mère aux répétitions et tous les soirs au théâtre, lorsqu'elle jouait. Aussi Georgette dormaitelle dans tous les coins, sur chaque banquette du foyer, derrière les coulisses. Cent fois les machinistes avaient failli l'écraser ; mais le plus grand danger pour elle n'était pas là: Quand elle ne dormait pas, elle entendait des propos auxquels elle n'avait rien compris d'abord, mais dont elle allait bientôt se souvenir malgré elle : autant de souillures pour sa mémoire.

Ces propos sont invariablement ceux-ci. Il n'y a que les noms de changés, et encore les noms changent si peu au théâtre :

— Tu sais, la Saint-Ernest n'est plus avec son milord anglais.

— Ah! elle n'est plus avec son milord anglais... Que s'est-il donc passé dans le ménage?

— Il s'est aperçu hier qu'il avait un collaborateur.

— Hier seulement? Il y a mis le temps I

— Et , comme il ne veut pas partager ses droits d'auteur, il a donné congé à la Saint-Ernest. U a payé la quinzaine.

— Et dit-on comment il a découvert la mèche > ce digne milord?

— On dit qu'il a trouvé, en se détirant » une pipe sous son oreiller, et milord ne fume pas... La Saint- Ernèst a eu beau dire qu'elle fumait quelquefois pour dissiper ses maux de dents, pour tuer les insectes, pour chasser le mauvais air... milord ne s'est pas laissé persuader. Yoilk donc la Saint-Ernest k pied... et à pied de toutes les manières : elle a déjà été obligée de vendre sa voiture.

— Ce n'est pas dommage. Faisait-elle de Vesbrouff avec sa voiture à un chevau? en faisait-elle! en faisait-elle I

— Et vous ne savez pas qui a acheté sa voiture à un chevau?

— Non.

— Ninette l

— La vieille Ninette I l'éternelle Ninette?

— Peut-on , à soixante ans , s'appeler encore Ninette!

— Permettez! Pour le moment, il ne s'agit pas de

l'âge de Ninetie ; je m'étonne seulement qu'elle ait acheté une voiture à un cheval, elle qui possède déjk deux voitures et quatre chevaux.

— Mon cher camarade , ton étonnement cessera quand tu sauras qu'elle a donné ce cheval et cette voiture au bel Arthur.

— A Arthur, qui était avant milord avec la Saint- Ernest?

— Oui.

— Pas possible !

— Au même Arthur, te dis-je, au pâle et fade Arthur, si gracieux, si tendre ; au dernier des Arthurs.

— Mais la Saint-Ernest en crèvera de rage I

— Ce coquin d'Arthur est bien heureux I

— Pas si heureux ! La Ninette l'oblige à lui dire : Je t'aime l à chaque instant; d'ajbuter invariablement : Je t'aime! à chaque question ou à chaque réponse qu'il fait. Exemple : Ninette et Arthur sont à table : « Mon cher Arthur, de quel vin veux-tu boire?

— Ma Ninette , du vin de Bordeaux : je {aime ! — Mon Arthur, te servirai-je de la perdrix aux choux ?

— Oui, ma Ninette, mais sans choux : je t'aime ! — Mon bel Arthur, mangeras-tu du roquefort ou du gruyère? — Du gruyère, ma Ninette : je faimet » Eh bien I trouvez-vous cette position sociale déjà si excessivement heureuse ?

— Ma foi, non! Ça vaut bien un cheval et une voiture.

— Ça vaut mieux, ça vaut davantage I

— Aussi Arthur, il faut tout dire, a davantage.

— Qu'a-t-il donc encore?

— Il a le cocher.

— La Ninette lui a fait cadeau d'un cocher en lui donnant la voiture et le cheval ?

-^ Oui, mon camarade.

— A la bonne heure I

— Seulement, le cocher est un espion. Comme la Ninette est très-jalouse, vu son âge, elle a placé près de son Arthur un homme à elle, qui lui dit chaque matin et chaque soir ce que son cher Arthur a fait dans la journée ou dans la nuit.

— Tiens, voilà la Briseville!

— En personne, et qui vient vous annoncer une bonne nouvelle.

— Parle vite !

— Un fauteuil à la Briseville!

— Trois fauteuils à la Briseville I

— Six fauteuils...

— Vous m'embêtez avec vos tas de politesses... Vous êtes beaucoup trop polis : vous ne saurez rien I

— Voyons, chère petite Briseville, nous te demandons bien pardon à genoux. Racont.e-nous bien vite...

Tout le foyer se met à genoux.

— Vous saviez tous que notre directeur est une canaille?...

— Connu I connu I

— Une archManaille?.. . .

— Ârchi-connul archi-connu I

— Eh bien I ce n'est pas archi-connn cpi'il faut dire, mais archi-cornu I

— Ah bah I ah bah ! pas possible!

Tout le foyer se frotte les mains de joie.

— Est-ce que sa petite femme, celle qui nous regarde du haut de sa vertu, qui nous appelle histriones, saltimbanques?...

— Parfaitement!

— Je Tavais toujours dit I

— Je l'aurais juré!

— Vous l'auriez dit. . . vous l'auriez juré. . . Mais vous ne savez rien.,, et moi j'ai vu... je viens de voir...

— Qu'as-tu donc su , Briseville, au nom du ciel ?. . .

— En attendant mon tour de paraître en scène, je suis allée me promener dans les combles par le petit escalier des pompiers.

— Qu'est-ce que tu allais donc faire toi-même dans les combles?

— Cela ne vous regarde pas.

— Boni

— Elle allait voir si le printemps s'avance I

— Mais silence!... Continue, Briseville.

La Briseville reprend :

— Si, par cette interruption, vous pensez me faire rougir, vous vous trompez : cela n'est pas dans mon engagement.

— A Tamende I le premier qui interrompt encore ; k Tamendel Nous t'écoutons, Briseville. Tu disais donc que tu te promenais dans les combles..»

— Tout à coup, continue la Briâeville, je me trouve nez à nez avec Ribert, qui se précipitait dans l'escalier pour descendre au théâtre et entrer en dcène : c'était son tour....

— Jusque-là nous ne voyons rien qui. . .

— Attendez! Continue, Briseville, La Briseville continue :

— Je regarde Ribert ; il avait perdu la moitié de son rouge : une de ses joues était fardée, l'autre ne Tétait pas... mais pas du tout!

— Il s'était frotté contre quelque chose.

— Vous allez voir contre quoi il s'était frolté I A peine Ribert avait-il disparu que j'aperçois la femme de notre directeur.

— Écoutons I oh ! écoutons I

— Grand Dieu I madame, je m'écrie, grand Dieu I que vous est-il donc arrivé? votre nez est rouge comme une écrevisse : vous vous serez cognée? — Oui, je me serai cognée, balbulie-t-elle. — Permettez, madame, que j'efîace cette maudite couleur. — Vous. . . vous êtes bien bonne, balbulie-t-elle.— Et moi de lui frotter de toutes mes forces le nez avec mon mouchoir. — Peut-être, ai-je poursuivi, vous serez-vous rencontrée trop brusquement avec M. Ribert, qui vient de descendre? — Avec M. Ribert?... Je ne

16 LÀ COMKDIX

crois pas... je ne sais pas ce que tous voulez dire... je n'ai pas vu M. Ribert...

— Ahl l'excellente aventure I Ribert et la femme de notre directeur I Nous mangeons de la crème I

— De la Crème k la vanille I

— Hais, malheureuse Briseville que tu es I tu as eu tort de lui enlever le rouge que Ribert lui avait plaqué sur le nez. A ta place. . . Tu es une maladroite, tiens I

— Qui vous dit que je le lui ai enlevé ?

— Mais, toi-même'!

— Histoire I Ce n'est pas au nez qu'était le rouge, mais au menton et au front, et je n'ai touché ni au front, ni au menton : je lui ai frotté le nez, ob il n'y avait rien du tout. Elle a coupé dans le ponti

— Brava! bravissimal Briseville, tu mérites des autels I

—Ainsi je me suis vengée, je vous ai tous vengés, en faisant comprendre à la femme du directeur que je savais maintenant ses équipées dans les combles, tout en laissant sur son visage le témoignage de sa vertu...

—Qui est au comble!

— Fameux, le calembour!

— Chut ! la voici !

Et, en effet, le visage barbouillé de blanc et de rouge, la prude directrice entra au foyer des acteurs, qui tous se délectèrent à leur aise d'un spectacle beaucoup plus amusant que celui qu'on voyait de la salle;

ils poufièrent de rire : ils prirent un bain complet de malice.

Et voilà les mœurs, voilà les exemples, voilà les menus propos, voilà les paroles qui passaient sans cesse devant les yeux et bourdonnaient aux oreilles de Georgette, dont les sens allaient enfin s'éveiller.

Si les théâtres ont un côté cynique et crapuleux, ils se parent d'un autre côté, il faut aussi le dire, des plus charmantes fantaisies de Tari. Les décors, les lumières, les costumes, le beau langage, concentrés dans les murs d'un palais, parlent haut à l'imagination.

L'idéal qu'on rêve prend un corps, saisit fortement l'âme si elle est jeune, et la distrait encore quand elle a perdu les ailes de Tillusion. La nuit, si triste et si longue dans les maisons, est douce et superbe dans l'intérieur des théâtres. On y vit ardemment : les passions y flamboient comme le gaz. On se boude, on s'aime, on s'applaudit, on se hait, on se craint, on se fuit, on se cherche, on se déteste dans le foyer, le long de ces étroits corridors où l'ombre et la lumière se croisent, au bord de ces mystérieuses coulisses par où Tactrice entre modeste et tremblante, par où elle sort fière et dédaigneuse; et ces mille transports, ces milles haines, naissent, vivent, meurent chaque soir pour renaître, revivre et mourir encore le lendemain de six heures à minuit. Ajoutez la musique, les fleurs, les plaintes, les intrigues, les cabales, les calomnies

cy

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spirituelles, un air embr^Lsé, une salle qui fi09£Qe de tous ses poumons les passions qu'elle éprouve; et vous comprendrez l'enivrement des jeunes têtes et des jeunes cœurs qu'on expose aux lueurs et aux flammes de ce volcan qu on appelle l'intérieur d'un théâtre, et qu'on pourrait plus exactement appeler Tintérieur de Tenfèr.

Georgette ne dormait plus autant pendant les Iongués soirées qu'elle passait au théâtre; elle commençait à prendre un certain plaisir à entendre roucouler ces tirades si véhémentes et si diaboliquen^ent passionnées que débitent devant la glace du foyer les acteurs et les actrices avant d'entrer en scène, et, à force de les entendre, elle les retenait malgré elle ; elle en répétait des tronçons en dormant. Ce fut précisément ce travail mécanique de la mémoire, ce résultat forcé de l'habitude, qui fît croire à madame de Saint-Joseph que sa fille était née, comme elle, pour briller devant le soleil de la rampe. £Ue mordit à cette idée avec l'avidité d'un mineur qui a soupçonné un filon d'or dans la masse de pierre qu'il exploite. La Saint-Joseph cherchait beaucoup les filons d'or ; elle dépensait avec bonheur, elle dépensait avec cette poétique niaiserie des actrices qui, si elles ont cinq cents francs, achètent des flambeaux Louis X Y, et ne gardent pas cinq sous pour acheter une livre de chandelles. Ainsi de tout. Elles ont des pantoufles de sa^in pailletées, et pas de bas de laine; des assiettes de

ET m^ ÇO||Épi£NS. 49

Chine, $i p£^s d'assiettes ^ soupe ; elles OHt 4^ Pristaux de Bohême, eit pas 4^ verres à boire ; 4^ cassolettes, et pas 4e casseroles ; elles ont un piano, et pas de porte-huilier; des écrans du Japop, et paks de soufflet; elles ont des édredons superbes, e( des draps de lit en calicot.

— Saisrtu, dit un jour la Saint-Joseph à Is^ Briseville, que j'ai découvert une vocation d^ns ma fille?

La Briseyille, en relevaiit la tête comme si elle eût dit : Seigneur!

— £t quelle est la vocation de ta iille? — L'art dramatique.

—Vrai?

— Je la voue au théâtre; c est résolu, Briseville.

— f/est une idée !

— Mirobolante I

— Mirobolantississime I

— Mais elle est bien jeune... je le s^is...

— Et à quel genre la destines-tu ? Fera-t-el|e, cpipipe nous, les délices du mélodran^e?

La Briseyille av^it arrondi le geste et reniflé avec fierté.

— Oui, répondit la Saint-Joseph.

— Eh bien! \\^ as tort. C'est là où je t'^U^^d^is. P'abord, il n'est pas bien q^e la mère ait une rivale daas sa tille. En trois ans Georgetto te fera paraître vi^ill^ compte un^ ouvreuse : spng^s-y !

— A cet égard j'ai pris mes précautions.

^ Qaelles précautions? Lui feras-tu boire du vinaigre pour Fempécher de grandir?

Une ironie de tradition avait dessiné les contours de la phrase de la Briseville.

— Tu verras!

— Crois-moi, Saint-Joseph, ne fourre pas ta fille dans la prose : il n'y a pas de Teau à boire. Vois ! que serions-nous devenues, toi et moi, si nous n'avions eu que cette corde à notre arc? Sans les arts d'agrément que nous y avons ajoutés, cette corde n'eût servi qu'à nous pendre. Veux-tu me croire? fais ta fille danseuse.

La Saint-Joseph recula de trois pas.

—Danseuse ! Et les mœurs?

— Les mœurs, qu'est-ce que c'est que ça? un fruit d*Amérique?

— Eh bieni oui, les mœurs... la vertu...

— Les mœurs ! . . . Ne dirait-on pas que nous en regorgeons?...

—Non, mais encore...

-^ Encore une fois, crois-moi, fais ta fille danseuse. Elle a la poitrine bombée, la jambe bien faite, la cheville fine ; j'ajoute qu'elle aura énormément du ballon ; et le ballon, c'est tout : c'est la gloire, c'est la fortune ; fais-la danseuse. La première année , elle ne ^nera rien ; la seconde année, rien ; la troisième année, rien; la quatrième année, cinq cents francs par mois.

ET LBS GOMÉSriSNS. 24

— Cinq cents francs par mois I — du théâtre ?

— Du théâtre ou d'ailleurs.

— Briseville, nous ne pouvons pas nous entendre; ta manière de voir...

— C'est la bonne. Suis la tienne, et tu me diras, dans quelques années, si j'avais raison. Est-ce que tu t'imagines, toi aussi, qu'on peut vivre au théâtre et avoir ce que tu appelles des mœurs? C'est de la fine farce k la frangipane que tout ça. Du moment où ce n'est pas possible, il faut tirer le meilleur parti possible de la chose. Épluchons tes aïeux : qu'était ta mère? une simple figurante ; elle gagnait quarante sous par soirée à l'Opéra pour chanter vingt fois par minute: Célébrons I célébrons! célébrons! — ou bien: Doux hyménée! dovao hyménée! doux hyménée! Un moment! dit-elle, ma fille ne tirera pas, comme moi, le diable par la queue ; et la bonne femme te donna la clef des champs. Tu ne t'es pa» enrichie, c'est vrai, mais c'est ta faute : tu ne voulus pas être danseuse non plus. Ai-je raison?

— Je ne dis pas... mais Georgette n'a du goût que pour la tragédie et le mélodrame. Quand je l'envoie chercher du lait, elle s'arrête à chaque marche de l'escalier pour réciter la déclaration d'amour d'Hippolyte; quand elle me rapporte du bouillon, elle me revient tout en larmes. Je suis sûre qu'elle a repassé dans sa mémoire la grande tirade de la Femme à (feuoymam, tu sais?... Cruel Famer, puisque ma

vertu h'eÈt plus un obstacle à tes cyniques désirs. . — Continue, Saint-Joseph, tu me ravis I — Non tu me ravis.

— Tu as beau rire, l'enfant a du zinc (du mordant) dans la voix. Voyons, d'abord, ce que nous pourrons faire de ce zinc, et, si le zinc ne réussit pas»., eh bien I alors, elle sera danseuse.

Nouveau sourire ironique de la Briseville. — Tu crois que ta fille a du zinc?

— Certainetnent, elle a du zinc.

— Elle n'en a pas pour deux liards.

— Elle tire de moi, elle a du zinc; je te dis qu'elle a du zinci

—Toi... je ne dis pas.

— Tu en doutes?

— Je îi'en ai peut-être pas, moi non plus?

— Un pett;.. quand tu es montée;., quand tu t'enflammeë...

— B^Aucotip, madame de Saint-Joseph. J'ai même mieux que du zinc, j'ai du chien.

— Je le veux bien, madame de Briseville. Je vous passe aussi le chien.

— Ah! dé l'ironie. Eh bien! garde-le ton zinc; ça parlé du zinc I. . .

— Alais... oui.;.

— Fais des jupes cl ta fllle avec ton zinc. —Ma fîllé né demektide des jupes à personne. —Je Wois bieti, elle n'en porté pas.

Que la Saint-Joseph fut belle en s'écriaul :

— Sortes, madame!

— Ta as bien dit ça : Sof lez, madame ! Veux-tu un feu ? On s'en va I ... on s'eù raf . . . on s'en va! mais je me souviendrai que tu m'as chassée. — Oh I je m'en souviendrai, la Saint- Joseph I

— 'Souviens-t'en, la Briseville!

La Briseville, d'une voix douce et traînante :

— Tu sais que j'ai étranglé un Cosaque, rue Folie- Méricourt ?

— ^ Après l'avoir volé.

La Briseville d*une voix de tonnerre :

— Misérable I

— Tu as bien dit ça, toi aussi : Misérable I — Veuxtu une gratification?...

Les deux grandes artistes allaient se saisir aux cheveux ; heureusement Georgette entra, et aussitôt elles prirent cetoû hypocrite et doux que les femmes de théâtre oilt si facilement à leur service dans les grandes occasions. La Briseville tira sa plus longue révérence et partit.

— Ma fille, dH presque immédiatement la Saint- Joseph à Georgette, ma fille, vous marchez sur vos quatorze ans ; le moment est venu de penser à votre avenir.

— Oui, maman, quand il vous plaira.

— Les circonstances m'ont empêché de vous donner l'éducation brillantç que j'avais rêvée pour vous ; mais

Si LA COMÉDIE

ce qui est fait est fait ; n'y pensons plus. Pensons aux moyens de vous créer une position qui me dispense de vous avoir désormais entièrement à ma charge. Votre entretien est ruineux.

Au moment où la Saint-Joseph parlait à sa fille de cet entretien ruineux, Georgette était chaussée avec de vieilles pantoufles ridées de sa mère, dans lesquelles ses petits pieds nageaient et d'où ils sortaient à chaque pas. Ses bas, qu'on ne lui avait pas appris à raccommoder, et qui avaient pareillement appartenu à sa mère, étaient déchirés au talon et en bien d'autres endroits. Sa chemise débordait sa jupe, et sa robe, taillée dans une ancienne robe en velours ponceau de sa marraine, madame de Briseville, mais taillée trop courte, s'arrêtait beaucoup au-dessus de la cheville, ce qui lui donnait l'air d'une petite saltimbanque. En revanche, le corsage était si ample que la poitrine de Tenfant flottait dans un grand luxe de creux et de plis, et que ses mignonnes épaules s'échappaient au moindre mouvement du corps. Son fichu était une espèce de corde de soie grise qui l'étranglait, et au sommet de ses cheveux en désordre était planté un peigne de fer peint en écaille, d'où germaient quelques grains d'un corail pâle et mal arrondi. Cependant, sous ces riches haillons, la blonde enfant n'était pas moins charmante et pleine de sourires. Elle n'avait pas l'air seulement de se douter qu'elle portait des guenilles.

La Saint-Joseph répéta :

— Oui, votre entretien est très-ruineux. Désormais il faut que vous contribuiez avec moi à faire face aux dépenses qu'il entraîne. J'ai pensé pour vous à une profession.

— Couturière? interrompit Georgette avec une cspèci^de joie.

— Pourquoi pas culottière? interrompit à son tour avec une vivacité pleine d*irritatioa madame de Saint- Joseph. Couturière I couturière! Il ne manquait plus que cet affront à ma vie d'artiste pour qu'elle fût complète. J'aurai donc eu le projet de vous faire apprendre l'anglais, l'espagnol, la musique, la chimie et la belle écriture, pour vous entendre former un pareil vœu : couturière I Vous êtes une Saint-Joseph, mademoiselle, sachez-lebien ! Votre grand-père était. . .votre père était. . .

Madame de Saint-Joseph, ne trouvant pas sur-lechamp ce qu'étaient ces deux nobles ascendants de Georgette, se tut brusquement sur leur généalogie pour reprendre ainsi :

— Non, mademoiselle, nonl Vous ne serez pas couturière, mais actrice.

— Actrice 1 dit l'enfant en croisant ses mains et en soupirant.

Et c'était la plus grande douleur qu'elle eût encore éprouvée de sa vie.

— Pourquoi pas"? D'où vient cet étonnement qui mç blesse?

26 LA COMÉDtti

-— Mais, maman, je ne pourrai jamais me présenter, parler en public. Je sens que...

— Cette timidité sifed bien aU jeune âge. Si tous n'avez que cela h objecter...

— Mais, maman, ce n'est pas de la timidité, c'est de la peur, c'est...

— Peur ou timidité, vous vaincrez, avec le temps, cette défiance. D'ailleurs on tous fera jouer des rôles proportionnés à vos forces, à vos moyens, k votre âge.

— Jamais, maman.

— MadIKîoisellfc! cette résistance irréfléchie k mes vblotif es. . .

— Tenez, nnlman, j'ai quelquefois regardé par le trou des coulisses pour voir si, comme vous, je pourrais m'habituer au public; éh bien! j'ai toujours été obligée de me retirer au bout de quelques minutes; le coeur me battait, me battait dans la poitrine, mes yeux se mouillaient de larmes ; j'y voyais bleu, rouge, vert; puis je n'y voyais plus du tout; mes jambes tremblaient, et je sentais que je devenais pâle, oh! mais très-pâle...

— Mademoiselle Mars et la célèbre Mimi Dupuls éprouvaient les mêmes effets que vous à leut début, et elles sont devenues ce qu'elles ont été. Loin de m'effraycr de ce qiie Vous dites, j'en augure biea. Au reste, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, la cloche est fendue; vous Serez actrice, 6t cela tout de suite.

— Mais, maman, j'aimerais tant être fleuriste I

— Encore! Vous ne connaîtrez les fleurs, ma fille, que par celles qu'on vous jettera dans vos créations*

— Ou'est-ce qu'une création, maman?

— Voilà ce que c'est, répondit madame de Saint-Joseph en tendant un petit rouleau de papier à sa fille.

— Un rôle, déjà?

— Le vôtre, dans Azrael, ou VAnge noir des abîmes de la Palestine. C'est vous qui jouerez VAnge noir. — Moi, jouer!...

— Dans vingt jours.

— Oh ! maman !

— Le rôle de VAnge noir n'a que cinquante (cinquante lignes), mais il est bien placé. Tantôt vous paraîtrez au sommet aride des rochers, avec des ailes noires ; tantôt au bord périlleux de l'abîme ; tantôt dans les nuages, au milieu des vents et des éclairs.

— Et je serai noire, dites-vous, maman, noire?

— Noire comme la nuit.

— - Je ne veux pas, maman, je ne veux pas ! Mais c'est affreux!

— Vous ne voulez pas ! Mais songez que vous aurez quinze sous par répétition, cent sous chaque fois que vous jouerez, et que le costume vous restera : un maillot noir et deux magnifiques ailes noires.

Georgetle tomba à genoux pour supplier encore une fois sa mère de ne pas la faire actrice, de ne pas lui noircir le visage, de ne pas lui attacher des ailes noires

â8 LA COMÉDIE

et de ne pas la faire planer sur l'abîme périlleux.

— Dans cette attitude, vous êtes tout à fait bien, pourvu que vous sachiez vous relever avec grâce; vous aurez plusieurs fois occasion de vous mettre à genoux dans l'ange Azraôl ; c'est presque une première répétition.

Georgette pleura.

— De la sensibilité ! Allons! notre fortune est faite, Georgette ; mais c'est un trésor au théâtre que la sensibilité... quand on ne la prodigue pas. Levez-vous, Azraël ! une voix d*en haut vous appelle.

— Non, maman, je resterai jusqu'à ce que vous m'ayez entendue...

— Je n'entends plus rien, et je n'ai plus que ceci à vous dire : chaque année que vous prenez m'en donne une aussi; mais, chez von», c*est un progrès vers la jeunesse, tandis que, chez moi, ce n'est pas tout à fait ça... Et une vieille actrice... je ne veux l'être que le plus tard possible... Ne m'appelez donc plus mamariy comme vous le faites toujours avec une prodigalité... ne m'appelez plus désormais que ma tante.

— Pourquoi?

— Je viens de vous le dire. Si vous m'appelez maman, on vous saura ma iille; si j'ai une fille de votre âge, je passerai pour vieille... Appelez-moi donc ma tante.

— Oui, maman.

—Dites donc : Oui, matante... entendez- vous?

— Oui, maman.

— Encore!

— Oui... ma...

Georgette fondit de nouveau en larmes. Cette injonction cruelle, cette défense lui coûtait beaucoup... Ne plus appeler sa mère maman !.

La Saint -Joseph elle-même se sentit fortement émue. Prenant Georgette dans ses bras et Tasseyant sur ses genoux, elle lui dit :

.—Qne veux-tu? ma pauvre enfant, car tu seras toujours mon enfant, nous vivons dans un fichu monde, dans un monde qui est faux comme notre teint, comme nos perleSy comme nos diamants, comme tout ce que nous disons de six heures à minuit. Si nous mettions quelque chose de vrai là-dessus, vois-tu, ça serait affreux. Tout s'ensuit : reine de chrysocale et mère de carton. Si je veux être une mère réelle, dans six mois les bonnes langues du théâtre ne m'appelleront pi us que la mère Saint- Joseph, et je suis coulée. Quel brigand de directeur voudra jamais engager la mère Saint-Joseph pour jouer les jeunes premières? Tu ne veux pas me tuer?... Et puis, au fond, qu'estce que cela te fait, pourvu que je t'aime bien?... et là, dis si je t'ai jamais laissé manquer de rien depuis que tu es au monde. A peine fripées je te repasse toutes mes toilettes de théâtre ; tu as été bercée dans le velours de soie, ça on peut le dire... Voyons, ne pleure plus, Georgette ; c'est un joli rôle que celui

d'Azraôl. Tu seras noire, c'est vrai, maïs raisonne... tu ne peux pas faire Tange noir avec des cheveux blonds et un teint de lis et de rose ; non, n'est-ce pas? Et comme tu seras applaudie par un parterre idolâtre! Quinze sous par répétition et cinq fratics chaque fois que tu joueras !... Et comme je soignerai tes débuts ! Je te conduirai chez tous les journalistes... ce sont d'affreux gredins, tous, tant qu'ils sont; mais nous serons biens polies, bien gentilles avec eux. . . ils te feront des articles qui commenceront tous ainsi.: € Encore une merveille! * La merveille, c'est toi... ce n'est pas eux, affreux gredins !. . . mais ils sont sensibles, vois-tu, aux visites... Je te dis ça pour ton avenir... Qu'est-ce que je te disais?... Ah! voici... que tu auras cent sous par soirée... Et maintenant viens encore me parler de tes couturières, de tes fleuristes, de tes culottières, de tes chiffonnières. Relevez la tête, mademoiselle Georgette, et lisez, en traits de feu, sur tous les murs de Paris : c Pour les débuts de la jeune mademoiselle Georgette (nièce de madame de Saint-Joseph), Azrael, on Y Ange noir des abtmes de ta Palestine.

€ Mademoiselle Georgette jouera Azrael. >

— Va repasser ton rôle.

— Oui, maman.

— Ma tante ! ma tante ! ma tante ! entends-tu? s'écria la Saint-Joseph en jetant un coussin à la tête de Georgette, qui en fut renversée et resta anéantie dessous.

On voit que les dispositions dramatiques de la petite Georgette n'étaient pas aussi franches que Tarait imaginé madame de Saint-Jbseph d*aprês quelques monologues débités eu plein vent par l'enfant eii revenant de faire les commissions. Le goût du théâtre ne dominait pas en elle ; ce qui la charmait dans les vers qui coulaietit de sa mémoire et de ses lèvres et surpris par sa mère, c'était tout simplement la musique du rhythme. Elle chantait de la poésie coffltoe les petites filles de son âge chantent les affreuses chansons dont les joueurs d'orgues fatiguent leurs oreilles. Elle se consolait des tristesses et des fadeurs de son existence servile par les grands et doux rêves de l'imagination. Elle étendait sur ses haillons les fils d'or arrachés au manteati de la poésie et se faisait une Joie de cette parure quand elle ctoyait qu'on ne pouvait la voir. Mais de ce plaisir chaste h. la débauche du théâtre il y avait toute la distance qui sépare l'innocence du vice. Son théâtre, c'était un coin du ciel vu par la lucarne de l'escalier, c'était une étoile aperçue du fond de son alcôve, un arbre du canal qui lui jetait, un soir d'automne ou une matinée du printemps, sa dernière ou sa première feuille, et non ces étoiles en gros papier huilé, non ces arbres découpés dans l'épaisseur du carton et soutenus par des voliges. La matérielle madame de Saitit-Joseph s était donc trompée, et grossièrement trotnpée, sur la vocation de Georgette,

Elle nt poursuivit pas moins son projet de la destiner au théâtre. Pendant un mois, elle conduisit sa fille à la Gattéy où le metteur en scène, le régisseur, le directeur et les trois auteurs i'Azraël lui firent lever, celui-ci les bras, celui-ci les pieds, celui-ci les yeux , pour qu'elle reproduisît convenablement les mouvements de l'Ange noir. Dieu sait les tortures à travers lesquelles elle passa avant de parvenir à satisfaire ses professeurs, et sa mère, et la Briseville, qui, à l'occasion de cet important début, s'était, en bonne marraine , rapprochée de la Saint-Joseph, c Lève donc la tête! i lui criait sa marraine; c baisse donc la voix! » lui criait d'un autre côté sa mère; a mais vous restez toujours en place, mademoiselle, » lui criaient en même temps les trois auteurs. Georgette en maigrissait ; et, comme ces accablantes répétitions avaient lieu l'hiver, la pauvre enfant grelottait dans les coulisses sans jamais oser aller se chauffer au foyer des acteurs, ces tyrans de la cheminée. Ses petites lèvres étaient bleues, ses petits doigts violets, ses paroles tremblantes. Et les auteurs se disaient entre eux : c Décidément cette enfant est impossible; d'abord, elle n'est pas jolie ; ensuite, on ne l'entend pas; elle ne sait pas marcher; elle nous flanquera par terre l'acte des nuages, et cet acte est toute la pièce. Demandons qu'elle soit remplacée, et dès aujourd'hui ; demandons qu'elle ne paraisse pas à la répétition de ce soir. »

£t le soir même le régisseur , k la seconde répétition, disait confidentiellement à la Saint -Joseph :

— Ma bonne amie, il ne faut pas te fôcher de ce que je vais te dire, mais il faut que je te le dise.

La voix du régisseur n'était pas trop ferme.

— Quoi donc?

Avec toutes sortes de ménagements dans la parole le régisseur poursuivit :

— Ta fille est bien gentille, bien douce, bien intelligente. . .

— Mais elle est bête comme une oie, n'est-ce pas?

Le régisseur pâlit.

— Je ne dis pas cela... Si tu t'emportes tout de suite...

— Voyons, voyons, mais voyons!...

— Les auteurs de Y Ange noir...

— Les auteurs sont des imbéciles.

— Possible ! mais ils sont les maîtres.

— Eh bien I qu'est-ce qu'ils chantent?... .

— Ils disent.... comme cela.... moi je ne suis pas de leur avis...

— Que disent-ils? ohl les ânes!

— Qu'elle est bien inexpérimentée encore. . .

— Pardiennel c'est la première fois qu'elle joue; ensuite ?

— Ils ont peur, vois-tu, que le rôle de l'Ange noir ne soit un peu trop fort pour elle.

— Il est fameux leur rôle ! Une panne du premier ordre; une Téritable |?anne. Enfin?...

— Enfin, ma bonne amie, ils m'ont chargé de le dire... de lui dire... de tous dire...

— De vous dire... de te dire... de lai dire... je vais te le dire, moi I Ils lui retirent le rôle, n'est-ce pas?

Le régisseur en reculant :

— Oui...

— r Brigands I Et ils croient que cela se passera comme ça? Ah I mais non I mais non ! On n'insulte pas ainsi un talent, un nom, car elle a mon nom f

— Pourtant, ma chère amie...

— Toi, tu es un vieux libertin ! un vieux scélérat! un vieux drôle I Tu penses comme eux... je ne suis pas ta chère amie. Retirer le rôle à Georgettel... plutôt retirer mon honneur.

— On peut s'arranger.

— Jamais I

— Cependant...

— Quels sont ces arrangements ?

— On donnera la moitié des feux à ta fille, absolument comme si elle eût joué le rôle de Y Ange noir.

— C'est-à-dire cin(}uante soiïs par soirée. Gin... quan...te soùsl Allons donc! je veux quinze cents francs de dommages-intérêts.

— Quinze cents francs! mais, ma bonne amie... -~^ Pas un sou de nïoitis, mon bel ami.

— Tu réfléchiras, Saint-Joseph; tu fêflétihifas.

— C'est tout réfléchi : quinze cents francs ! Le régisseur en cherchant sa sortie :

— Bonsoir! chère amie. Vois... décidé*., moi je ne suis qu'un employé .. qti'un écho;...

— Que le diable t'emporte! et dis à ces canailles d'autetirs que, s'ils persistent à retirer le rôle à ma fille, je les ferai siffler par tous mes amis, et la Saint- Joseph a des amis I A-t-on jatnais yu? des mirmidons d'écrivains qui ne sont pas seulement connus au delà du Château-d'Eau... des auteurs qui se tnettent k trois pour faire un mélodrame dégoûtant... des auteurs... de quatre sous... de six liards... de rien du tout.

Un des auteurs se trouva h l'instant même face à face avec la Saint-Joseph... Il se nommait Mascraval.

— Que je t'enibrasse, ma chère Saint-Joseph 1 s'écria Mascrâval, ta fille est adorable !

La Saint-Joseph, toute déconcertée entre la colère et l'étonnemént :

— Commentera?

— Ce matin Georgette n'allait pas du tout... tu sais, tout cloche aux dernières répétitions... Eh bien! ce soir elle nous a tous .étonnés. . .

— Que me disait donc le régisseur?...

— Oui, nous lui avions bien recommandé de te le dire... mais c'est fini... ta fille nous va admirablementi

— C'est que le rôle aussi est bien beau, reprit d'ttû

ton doux comme sucre la Saint-Joseph; le rôle est charmant, naïf, adorable. . . enfin comme toi seul sais les faire, Mascraval. ,

— Vraiment, tu es trop bonne, Saint-Joseph. . . trop bonne...

— Toi seul sais faire parler les enfants. Pour en venir a la mienne, tu en es donc content?

— Ravi I Je n'y comprends rien. Ce matin, je te le répète, nous étions très-inquiets pour le rôle , et ce soir. . . La Saint-Joseph, clignant de l'œil :

— C'est que je le lui ai fait répéter dans la journée. . .

— Tu $i'en diras tant I

— Et quand je m'en mêle...

— Aussi je me disais...

— Je vous ai soignés.

— Maintenant il me reste ceci à te dire.

— Parle, mon cher Mascraval ; parle. Je suis toute à toi.

— Ta fille Georgette joue si bien VÀngè noir que mes deux collaborateurs et moi avons pensé qu'il fallait corser son rôle, et le corser à mort.

— J'entends, va toujours, mon petit Mascraval ; vous voulez corser le rôle.

— De Y Ange noir nous faisons un archange-

— Comme qui dirait : d'un capitaine vous faites un colonel.

— Mieux que cela ! d'un général nous faisons un maréchal de France.

— Bravo !

— Car un archange, tu le sais, c'est absolument, comme si l'on disait un archi-ange; cela vient du grec.

— Bigre I c'est chouettos I C'est grec ça aussi choueU tos! Poursuivez, Mascraval I

— Ta fille Georgette jouera donc un archange : Y Archange noir !

— Je ne m'y oppose pas. Mais où est le lièvre?

— Voici le lièvre.

— Un ange n'a qu'une paire d'ailes, et les archanges en ont deux paires, c'est-k-dire quatre ailes.

— Mais ce sont des moulins que ces anges-là?.... Mascraval poursuivit :

— Or, l'administration prétend ne fournir qu'une paire d'ailes ; elle dit que ce serait doubler les frais que de se jeter dans la prodigalité insensée de deux autres ailes supplémentaires.

— Je te reconnais bien là, 6 administration de la Gatté ! ô forêt de Bondy, de Sénart I

— Et comment jouer un archange avec deux ailes seulement? Tu comprends notre embarras, Saint- Joseph.

— Cela ne s'est jamais vu, répliqua la Saint-Joseph.

— Voici ce que nous avons pensé : tu es au mieux avec le donneur d'accessoires...

— Au mieux!... au mieuxl... Tu ne veux pas induire de là ?.. .

— Je n'induis rien.

— Continue, Mascr^val.

— Toi si&ule peuï: obtenir de lui qu'il nous donne deux paires d'ailes au lieu d'une seule paire que Tadminisiralion nous fournit.

— Oui, mais le directeur?...

— Il faut que le directeur n'en sache rien.

— Le donneur d'accessoires voudra-t-il?

— Tu le feras vouloir, sirène !...

La Saint- Joseph, après avoir réfléchi :

— Après tout, je suis mère...

— Nous comptons donc sur ton influence ? La Saint-Joseph délibérément :

— Comptez-y. Vous aurez vos quatre ailes et votre pièce volera aux nues. Mais, de votre côté, vous devriez bien faire donner à l'enfant dix francs de feux par représentation, au lieu de cent sous; puisque vous doublez ^es ailes, doublez aussi ses feux.

— J'en parlerai au directeur.

— Tu me le promets, Mascraval ?

— Je te le promets. .. mignonne.

L'auteur avait pris l'actrice par la taille.

— Finis donc, Mascraval !

— Je t'ai aimée il y a dix ans... sais-tu?

— Silence sux les dates 1.... mais veux-tu finir I... Adieu, trop séduisant Mascraval. . . adieu ! . . . adieu ! . . .

— Songe à mes ailes. Saint- Joseph I

— Songe à mes feux, Mascraval !

ET LjBS COIUSDIENS. M

Et Maaeravul et la Saiat'Jose{>h se quittèrent ea i^ntant sur un air improvisé : « Songe à mes ailes t songe à m^es feux I songe à mes feux I songe h mes ailes! »

Le grand jour de la représentation était arrivé, ce jour où Georgette devait paraître avec les quatre ailes noires convenues ; et certainement elle les aurait eues sans une de ce^ trahisons si fréquentes dans ce monde du théâtre plein de pièges et de chausse-trapes. Le donneur d'accessoires, gagné par les séductions de la belle Saint- Joseph, les avait fabriquées, confectionnées avec le plus grand soin ; elles étaient démesurément longues et surabondamment fournies de plumes nQires ; Tenfani les avait essayées ; elles lui allaient à ravir, quoiqu'elles la tirassent un peu en arrière à cause de leur poids.

L'ange noir des abtmes ne se montrait que vers le milieu du premier acte pour en assurer glorieusement la fin, ainsi que cela se pratique toujours dans les pièces à grand spectacle. L'acte commence et marche sans embarras jusqu'à l'apparition de Tange noir; il paraît!...

Nous avons parlé d'une trahison. Le donneur d'accessoires avait, on ne saurait trop dire pourquoi, un ennemi déclaré dans le régisseur, dans celui qu'on vient de voir traiter si légèrement de vieux drôle, de vmx libertin, par la Saint-Joseph. Peut-être feut-il aUribuer à Tafiront brûlant de ces épithètes sa con-

40 LA GOMéDIS

duite dans révénement que nous allons dire et qui faillit grandement compromettre le succès du premier acte de Y Ange noir des abîmes de la Palestine.

Au moment d'attacher les quatre ailes noires à Georgette, l'habilleuse s'aperçoit qu'il n'y en a que trois sur le fauteuil où sont déposés les costumes. Elle cherche, elle s'inquiète, elle appelle, elle s'informe ; impossible de découvrir cette quatrième aile, si indispensable à la toilette séraphique d'Àzraël. Madame de Saint-Joseph et la Briseville remuent en vain tout le magasin; cette aile ne se trouve pas. Pourtant la représentation marche toujours; l'avertisseur, le sousrégisseur, le régisseur lui-même, pressent Georgette de descendre au théâtre. Mais comment y descendre avec trois ailes seulement? La dernière minute de répit va sonner. .* . Le régisseur accourt de nouveau en s'écriant : a II faut paraître ! il le fauti Le public est sévère en diable aux premières représentations. En scène I en scène ! » Il ajoute : « Tenez ! tenez I dépêchez-vous; voilà une aile que j'ai prise au magasin ; elle fera plus ou moins l'affaire... Vite! vitel... habilleuse I Nous sommes trop heureux de l'avoir rencontrée... Mais vitel au nom du ciel ! Qu'on la fixe aux épaules de l'enfant, et en scène! en scène I en scène! »

Cette bienheureuse quatrième aile est rapidement fixée aux épaules de Georgette ; tout émue, elle descend aussitôt au théâtre, gravit en tremblant le plan-

ET LES CQHÉPIENS. 41

cher qui doit la conduire au somuiet périlleux qui domine TaUme... La voilà au sommet I Un long rire éclate à l'instant dans toute la salle... un rire à Taire envoler le plafond. Qu'est-ce donc ? Ce que c'est ! . . . Azraël, l'ange noir des abîmes, a trois ailes noires et une aile blanche! une quatrième aile blanche! Le sévère Âzraël est costumé en arlequin !

Tel est le tour que venait de jouer le régisseur au doimeur d'accessoires, aux dépens de rinuocemo Georgette : il avait mêlé une aile blanche à trois ailes noires!

N'écoutant que sa fureur maternelle, la Saint-Joseph a un mouvement sublime : franchissant le plancher à l'extrémité duquel Georgette est perchée, elle se précipite sur elle, et, sans être vue, elle lui arrache de l'épaule cette aile blanche, qui cause rinexlinguible hilarité de la salle entière. Epouvantée de cette secousse, qui n'est pas dans son rôle, Georgette pousse un cri d'effroi, et d'un accent si vrai, que le public y est trompé. Il croit qu'elle rend un effet de son rôle, et sa gaieté devient tout à coup de la surprise, de l'admiration; il est content, il applaudit, il applaudit encore. Georgette est redemandée à la fin du premier acte, honneur jusqu'alors saus précédent sur les théâtres des boulevards.

La pièce réussit complètement; le lendemain Georgette reçut des compliments et des bouquets, des vers et des dragées. Les journaux firent aussi leur

devoir; chaque article commença invariablement, ainsi que la Saint-Joseph Tavait prévu, par ces mots sacramentels : « Encore une merveille ! » etc.

Parmi ces nombreux flatteurs, deux attirèrent particulièrement l'attention de la charmante Georgette, qui n'était pas plus fière de son succès que sa mère, la Saint-Joseph, que sa tante, voulons-nous dire, f Ma nièce, criait-elle partout, ma nièce est une Contât, ma nièce est une Duchesnois, ma nièce est une Georges, ma nièce est une Mimi Dupuis ; sa fortune est faite, la mienne aussi. On m'offre pour elle des engagements à Lyon, à Paris, à Berlin, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Batavia. » C'est une manie générale parmi les actrices de se croire demandées par tous les directeurs des cinq parties du monde. Cette prétention ne se fonde le plus souvent sur rien, mais sur rien. N'importe! elles passent leur vie à se bercer mollement sur la croupe de cette chimère. Nous en avons connu une, mais c'est la seule, qui, tournant elle-même en dérision cette illusion de ses camarades, nous disait, vers la fin d'une maladie de poitrine qui la consumait et qui l'a tuée : « Je suis engagée pour l'année prochaine au Père-Lachaise. •

L'un de ces deux flatteurs de Georgette était le tapissier de plusieurs théâtres de Paris, homme fort riche, important comme tous les tapissiers, un feu bel homme, mais encore bien, cependant, malgré sa haute maturité. Non-seulement il était tapissier, mais

encore bailleur de fonds, c'est-k-dire empereur et roi, comme Charlemagne, Charles-Quint et Napoléon. Il ne se bornait pas à fournir les tentures, les étoffes, les fauteuils et les canapés dont les théâtres avaient besoin; il prêtait aussi de l'argent à diverses directions. Cette double position donnait alors, comme elle donne encore aujourd'hui, une influence formidable. Le bailleur de fonds a ses entrées partout, dans la galle, dans les coulisses, dans le cabinet du directeur, 4ans les loges des actrices. Il n'a qu'à dire : Cest moi! de sa voix de bailleur de fonds, et aussitôt l'actrice se voile de ses cheveux et répond : c Ah ! c'est vous, entrez ! »

Le tapissier bailleur de fonds dont il est question ici, quoique marié , avait une grande réputation de séducteur chez ces dames , et , comme d usage, plus il vieillissait, plus il allait prendre ses amours illicites parmi les plus jeunes; des femmes de trente ans, dernières limites de l'âge au théâtre, de l'âge qui justifie lafolie des hommes, il était passé à celiesde vingt, puis à celles de dix-huit. Celles de quinze ans commençaient à le préoccuper, malgré la menace du Code

pénal et le glaive du procureur du roi, lorsque Georgette fit ses débuts sur la scène de la Gaîté. Ce redoutable tapissier, pour triompher dans ses entreprises, ne comptait pas uniquement sur son ascendant d'ex-bel homme et d'homme de fortuiie ; les jeunes filles, en général , ne prêtent qu'une oreille distraité

44 LA GOMÉDIfi

au- bruit des ccas. II s'était créé des auxiliaires équivoques, m£^is sûrs , dans certaines actrices blarardes qu'il avait courtisées autrefois, dans les coiffeuses, dans toutes ces femmes besogneuses, faciles, tolérantes, dont l'intérieur des théâtres abonde. Elles n'avaient aucun genre de service à refuser à M. Poirier, qui , de son côté , n'avait rien à leur refjiser. Il leur accordait d'abord, et surtout, les largesses de sa familiarité : elles rappelaient volontiers le père Poirier. Celle-ci avait reçu du père Poirier six jolis couteaux à dessert en vermeil ; celle-là une broche en émail avec un petit chien au milieu ; toutes prisaient dans sa tabatière en or fin. 11 allait même jusqu'à se laisser embrasser dans certains jours d'expansion.

La Briseville marchait fièrement en tête de ces amies illicites du père Poirier, et le père Poirier la distinguait de ses rivales. Il ne la prodiguait pas dans les petites affaires de cœur ; mais, dans les grandes, elle devenait son carré de cavalerie. Quand la Briseville donnait, il était rare que l'ennemi tint longtemps. Elle emportait la place; on ignore si elle avait jamais éprouvé de défaite. Poirier n'était pas ingrat pour tant de dévouement , quoique la Briseville se fût plainte quelquefois avec amertume de sa lente générosité. Il lui avait fait cadeau d'un mobilier en damas jaune , capitonné par d'Ârrac , l'ancien , le grand d'Ârrac; d'utie pendule du bon temps , écaille et oVi surmontée de deux petits coquins d'amours

grassouillets à faire pâmer d'eûvie Membre et Greffeuille , ces deux illustres marchands de meubles et Auvergnats, dignes de l'être s'ils ont le malheur de ne pas être Auvergnats ; de deux Boucher un peu trèslibres, mais signés ; d'une commode en ébëne qui provenait de la vente du mobilier du vieux château de Villeroy, et d'un tapis de Beauvais représentant Vénus sortant de Tonde, brodé d'après un des plus jolis dessins de Lancret. Gardons-nous maintenant de mettre à la colonne correspondante tout ce que la Briseville. avait donné en retour au tapissier Poirier. C'est un compte en partie double qu'elle règle en ce moment avec le grand tapissier de Tenfer. Brûlent toi I ton meuble jaune, tes tapis et tes pendules! — Mais non, ne brûlons que la Briseville. C'est bien assez !

Il est une habitude , parfaitement innocente , que les mères des jeunes actrices tiennent à pratiquer, et cela bien plus pour l'honneur des principes mêmes m que dans un but d'utilité qui, jusqu'ici , malgré nos efforts d'observateur, ne nous a pas été démontrée. Cette habitude, la voici. Ces mères dévouées s'imposent, outre les charges de leur ménage , l'obligation d'accompagner pas à pas leurs jeunes filles, d'abord aux cours du Conservatoire , où elles sont censées prendre leurs premières leçons dans l'art dramatique , ensuite , et plus tard , au théâtre ; les bonnes mœurs leur dictent ce précieux devoir de tradition. Malheureusement , au Conservatoire , au lieu d'ap-

prendre h bien dire la prose de Molière du les vers de Raeine, ces demoiselles apprennent tout vulgairemetitàfairBraniour. Il est rare, il estmême, croyonsnous , sans exemple , que ces jeunes héritières des Georges, des Damoreau et des Mars , ne contractent pas au Conservatoire quelqUes-unes de ces tendres liaisons dont elles ont soin de ne pas confesser plus tard les conséquences à leurs maris. Le Conservatoire, pour le peindre en une seule image , est un vaste ossuaire de toutes les vil'ginités dû cœuh Chaque élève a datis un élève du sexe opposé un Paul ou une Virginie , et nous n'exceptons pas le naufrage. Le mariage, hâtons-nous de l'avouer, vient souvent épurer ces alliances formées d'abord sur Tautel de la nature; que trop souvent! pourrions-nous dire, car ces unions prématurées ne sont que l'association funeste du besoin et de la misère. Tous ces fils de portiers et toutes ces filles de couturières, sans talent et sans avenir, s'enchaînent pour trente ans, quarante ans, aux pieds et aux mains, dans l'espoir, qui ne se réalise jamais, de s'aimer toujours et de s'entr' aider sans cesse. Au bout de trois ans ils courent les théâtres poudreux de province, espèces d'hospices déguisés, répétant, jouant, criant le vaudeville et la faim. Vieux à trente ans, ils ne se sauvent, enfin, le mari que par le suicide , la femme que par l'adultère ou parla prostitution.

La tendre mère, qui n'a pas cessé de protéger de son

ET LâS COMÉDIENS. 4t

ombre Inutile ei Ibtélftit'e son tendre arbrisseau de filles raccdiopàgUè eUcofë au théâtre qùatid elle a le bôtlheui* d'aborder le port si élroit d'un théâtre. Ici autre bail avec uu autre esclavage. Si la fille s'habille , la mère est avec la fille ; si la fille va au fbyer, la mère desceud au fbyer ; et, quand la fille descend au théâtre, la mère se tieiit en sentinelle dans les coulisses. Ceci est très-bien ; mais, comme la mère ne pml être à la rois et dans les coulisses et à Torchestre, ou biefi à l'angle de la première galerie, elle ne voit pas le billet qu'on montre du coin de la prehiière galerie ou du bord de l'orchestre et que sa fille recevra des mains corrompues du concierge aU moment où elle lui reridra la clef de sa loge. Elle ne vfeira pas l'acteur même qui dira en scène à sa fille, dans un aparté qui U'est pas dans la pièce : « Ma chète amie , demain à dix heures , quand vous irez au bain, i Bref, Il arrive, au bbtit de deux ou trois ails de cette sur- Véillaiicè de garde-cbiourmè , exercée sans relâche par la fnère sur là fillé , (|ue la fille , un beau soir, disparaît de la ville pour quelques années ou du théâtre pour quelques mois. Mais quelle conclusion lirez-vous enfin, demandera-t-on, de toutes ces obsertatiotis cruelles? — Celle-ci : que les mœurs et le théâtre sont aussi impossibles que... que tout ce que vous voudrez d'impossible.

A reloge du bon sens ou de l'expérience de madame de Saifit-loseph , mm devons dire ^ti'èlle ri'exer-

48 LA GOMÉDIB

çait pas sur Georgette cette inquisition aussi vaine que ridicule, quoiqu'elle ne lui laissât pas cependant une liberté absolue. Elle la surveillait, mais plutôt comme un sac d'argent que comme un bouquet de roses. Georgette lui rapportait déjà comme deux ou trois cents francs par mois ; il était prudent de ne pas exposer sa voix si fraîche et si lucrative h, la brutalité des courants d'air. En la suivant au foyer et quelquefois dans les coulisses, elle n'avait d'autre but que de lui garantiras épaules avec un châle ou une mantille. Si ses attentions hygiéniques ne découlaient pas absolument d'une prévoyance morale, elles suffisaient néanmoins pour éloigner de sa fille des paroles mauvaises à entendre, même chez une enfant. Au théâtre, il n'y a ni enfance , ni vieillesse ; il n'y a que des mâles et des femelles. On y grandit si vite, on y vieillit si peu I

A la centième représentation d'AzraèiovL A^rAnge noir des abîmes de la Palestine, date mémorable dans la vie de Georgette, il se passa dans les coulisses un fait qui devait décider de sa vie entière. La pièce était finie, le rideau descendait, le public gagnait déjà les couloirs , les artistes leurs loges , et Georgette qui , en sa qualité d'ange exterminateur , de personnage final, restait jusqu'au dernier mot de la pièce, franchissait le plancher à l'extrémité duquel elle venait de lancer les foudres du dénoûment. Par mé^arde ijin machiniste avait posé ce soir-là un ba9ç

de gazon sur ce plancher : Tobstacle à franchir gênait les petits pieds de Georgette... Elle allait appeler... Dent mains lui sont tendues pour Taider à gravir le banc de gazon . Le premier des deux personnages officieux était M. Poirier, le riche tapissier ; Tautrfe, un tout jeune homme quelle n'avait Jamais vu. Le, hasard , si le hasard est pour quelque chose dans celte vie , lui fit accepter Taide du jeune homme , et ce fut sa main qui la conduisit de marche en marche jusqu'à la dernière, ou elle s'arrêta pour le remercier. Poirier avait disparu ; presque tout le monde avait disparu ; la rampe même était éteinte ; il ne restait, pour produire quelque rare clarté sur les derniers plans du théâtre, que les deux lanternes fumeuses placées à l'entrée des coulisses.

— Maintenant , voulez- vous me permettre , dit timidement à Georgette le jeune homme qui l'avait aidée à descendre, de vous offrir ceci ?

— Mais qu'est-ce donc? demanda Georgette, interdite et souriatite.

Et lejeunehomme, plus interdit encore, de répondre : — Vous verrez celachez vous, mademoiselle. C'est. . . La main de Georgette n'avançait qu'à demi :

— Une lettre?... Oh! maman... matante m'a bien défendu*..

— Ce n'est pas une lettre...

Georgette avançant un peu plus la main :

— Ah I... Ah I cfc n'est pas une lettre.

— C'est un journal... Oui... c'est un journal. •— Pourmoi?...

— Oui, mademoiselle... un journal pour vous...

— Mais je ne suis pas assez riche pour m'abonner, monsieur.

— Ohl mademoiselle ! ce n'est pas pour un abonnement... C'est un article...

— Un article?... Qu'est-ce que cela, monsieur, un article ?

— Votre éloge... que je me suis permis de faire dans ce journal, le Lilas de Perse,

— Pourquoi avez-vous fait mon éloge ?

— Parce que je vous trouve belle, excellente, admirable dans Âzraël.

— Vous êtes trop bon... beaucoup trop bon... monsieur.

— JEt pour que vous le lisiez... voulez-vous m'honorer... me rendre le service... me faire le plaisir de le lire?...

— Mais, sans doute... et je vous rendrai ensuite ce journal.

— Vous pouvez le garder... mademoiselle... Je vous prie même. . . je vous engage. . . Ah ! croyez-moi. . . tout le plaisir...

— Le Lilas de Perse /Mais c'est un bien joli titre. J'aime tant les lilas 1

— Bien simple... mademoiselle.

— C'est plus joli que le Constitutionnel ,

Le jeune rédacteur du Lilas, qui ne voulait pas encore rompre l'entretien , et qui ne savait comment...

— Je suis heureux, mademoiselle, que leLilas de Perse...

— Et c'est vous qui le vendez, ce journal?

— Non... j'y écris... Je fais deux théâtres... Je suis chargé des Folies et de la Galté. .. On me promet la Porte-Saint-Martin... et j'ai été bien heureux... bien flatté... que le Lilas de Perse.,, l'occasion se présentant. . . de parler. . .

Une voix cria du haut de Tescalier des loges :

— Georgettel Georgette!... viens te déshabiller ! Où es-tu donc?

Georgette, au jeune homme :

— Pardon... c'est maman... c'est ma tante... qui m'appelle... Vous permettez... parce que maman... parce que ma tante...

— -Vous me promettez de lire, mademoiselle?... n'est-ce pas? J'ai dit ce que je pensais... ce que j'éprouvais... J'aurais désiré...

^— Je lirai le Lilas de Perse... très-certainement... oh ! très-certainement, monsieur.

— Georgette! Georgettel... mais Georgette... cria une seconde fois la voix d'en haut : Georgette I

Le lampiste : — Mademoiselle Georgette , votre tante vous appelle...

— Merci! j'y cours... Monsieur!...

Elle salua le jeune rédacteur du Lilas de Perse.

ii LA COMÉpif

— Oh I ))ansoîr, mademoiselle, boosair I Georgette disparut avec ses q^;ttre ailes noires daps

une des mille cavités sombres da théâtre.

Le rédacteur du Lilas de Perse gagna l'échelle perpendiculaire que les artistes de la Galté appellent leur escalier, pour ne pas trop déshonorer Tarobitecte.

Dans Tombre du couloir qui mène à cette échelle, entre la porte du foyer des acteurs et la croisée chassieusequi donne sur la rue Basse, Poirier disait tout bas à la Briseville :

— Quel est ce petit monsieur qui s'en va?

La Briseville, dardant dans Tombre son regard de lionne :

— Ça?...

— Oui, ça.

— Rien du tout. Un apprenti journaliste... Pourquoi me demandes-tu?...

— Quel journal rédige-t-il ?

— Est-ce que je le sais, moi ! Le lilas de Bamainville, je crois.

— Il parlait à la petite Saint-Joseph dans les coulisses.

— Qu'est-ce que cela te fait, gros Poirier?

— Rien... mais... il lui parlait...

— Est-ce que de ton côté?...

La Briseville ouvrit des yeux étonnés...

— Non, répondit Poirier.

— Alors?...

ST LES^ICOMÉDIENS. 53

Poirier reprit d'un ton plus net :

— Ce gamin voudrait peut être...

La Briseville commençait à comprendre :

— Tu es fou !.. . Que voudrait-il ?

— Dame! être Iç premier...

— Crois-tu?...

— Il faudrait peut-être prévenir sa mère...

— La mère de qui?... la mère Michel?...

— La Saint- Joseph, donc! Comme tu fais Tinnocente, ce soir.

— Mazettel comme tu deviens vertueux, toil

— Non... Cependant., vois-tu?

— Quoi?

— La prudence...

— Ah çà! Poirier... serais-tu son père?

— Cette enfant ne doit pas se perdre... entendstu? Je ne le veux pas!

— Oui, mon Poirier.

— Tomber dans les mains de...

— Oui, mon Poirier.

— Tandis qu'un homme riche...

— Oui, mon Poirier...

— Tu m'ennuies avec ton Poirier... oui, mon Poirier...

— Si je t'ennuie, bonsoir !

La Briseville fit le mouvement de s'éloigner.

— Non ! j'ai à te parler ; reste !

— Je n'ai pas le temps.

54 LA COMÊDIB

— Deux mots, Briseville.

— Quoi?

— H manque un ornement à ton salon jaune.

— Il n'y manque rien. . . à moins que ce ne soit toi , Poirier, quand tu n'y es pas.

— Coquine I... Sais-tu ce que je veux y placer pour le compléter?

— Non.

— Une statuette d'argent d'une ciselure I...

— Qu'est-ce que ça vaut?

— Quinze cents francs, friponne.

— Eh bien! veux-tu m'obliger. Poirier?

— Dis!

— Garde la ciselure et envoie-moi les quinze cents francs.

— C'est dit?

' —C'est dit.

— Nous causerons de Georgette?

— Pardienne!

— Crois- tu que?...

— Je ne réponds de rien !

— Mais ?. . .

— Je t'attendrai...

— Demain?

— Demain il midi.

— Adieu, la Brise !

— Adieu, Cerisier !

Ces deux serpents se dénouèrent, et chacund'eux, en

ET LIS COMÉDIENS. ft6

rampant, se tratna dans r(miln>e pour gagner son trou.

— Elle lit en ce moment le Lilai de Perjs , murmura ce 8oir-ià le jeune rédacteur dans sa petite chambre de poëte.

Le jeune rédacteur se trompait : Georgettelerelisait.

Le jeune rédacteur du Lilas de Peree se nommait Félicien, de son petit nom ; quant à l'autre, au grfind nom, personne ne Ta jamais connu, soit qu'il le trouvât lui-même trop peu poétique pour Tavouer, soit qu'il ait attendu le moment de le lancer au milieu des éclair& de la célébrité pour le produire , moment qui ne s'est malheureusement jamais présenté. Ses amis ne l'appelaient entre eux que Félicien. C'était une nature irritable et rêveuse, fine et ironique, mécontente sans être pourtant envieuse, quoiqu'elle eût ses caprices de partialité, mais, au fond, loyale, généreuse et d'une sensibilité excessive. Comme bien des jeunes gens de son âge, il devait à une éducation incomplète une fatale indécision dans le choix de la profession à laquelle il était destiné k demander son existence et son rang dans le monde ; aussi se jetat-il avec plus d'amertume que de sincérité dans celle des lettres. Il vit ou il crut voir que , si pour être peintre il fallait travailler longtemps dans Tatelier d'un maître ; architecte, foire des études régulières et progressives sous un chef, pour être écrivain il ne fallait qu'une plume, de l'enore et du papier. La gloire littéraire est si grande qu'elle lui parut, par une

, aberration inouïe, mais commune à tous les jeunes gens, extrêmement facile.

c Je serai écrivain , > se dit-il donc , et , comme toujours» il voulut débuter par se faire journaliste , deux conditions pourtant bien différentes, si elles ne sont pas opposées. La distinction nous entraînerait trop loin. Il chercha donc avec assurance un journal qui Tadmtt au nombre de ses rédacteurs. Ici commença pour lui tout un poëme de Réceptions en vingtquatre chants. Âpres n'avoir pas obtenu de franchir seulement la première marche des grands journaux» il descendit, la rage au cœur, aux journaux pauvres^ mais honnêtes, de la région moyenne ; même hauteur, même résistance. Il alla enfin , triste et humilié, de refus en refus, jusqu'aux journaux des chemins

' de fer. Là le jeune Félicien faillit presque subir nonseulement des outrages , mais presque des voies de fait, pour avoir proposé au rédacteur en chef un sonnet et une ballade. Il ne se découragea pas. Les croyants grandissent sous les coups redoublés de la persécution. S'étant lié avec quelques exilés comme lui, lui et eux , pour venger leur commun malheur, pour relever le goût opprimé , pour faire enfin une révolution dans les lettres , vendirent tout ce qu'ils pouvaient vendre. Us réunirent trois cents francs. C'est avec ces trois cents francs qu'ils résolurent de créer un organe où ils auraient enfin le droit et la liberté de dire tout ce qu'ils pensaient des hom-

mes et des choses. Dans cet organe indépendant on échignerait tout le monde et quelques autres encore : écrivains dramatiques, historiens, romanciers, poètes, acteurs, actrices, sauf celles qu'on égratignerait seulement, afin de les amener, toujours par esprit d'indépendance, aune douce composition. Ceci bien convenu, ces chers anges se réfugièrent sous Taile d'un éditeur demi-crétin, entièrement méridional, qui s'engagea k fournir le papier. Le papier I ce premier lait de tout journal qui cherche à naître... à la condition que de leur côté ils lui fourniraient annonces , articles, réclames, éloges pour ses rossignols; les rossignolsy si nos lecteurs l'ignorent, sont de vieux fonds de librairie.

Une immense question s'agita.

ff Comment nommerons-nous notre journal ?» se demandèrent les jeunes rédacteurs dans un de ces déjeuners où Ton trompe la faim en irritant la soif. L'un s'écriait : Appelons-le le Génie ! l'autre : Y Esprit l l'autre : le Fer rouge I l'autre : le Pilori ! Du reste, voici un échantillon des titres q^'ils remuèrent à brassées, et les observations que chacun de ces titres souleva :

— Polichinelle?

— Non, ça ne dit pas tout h fait notre but.

— Le Bourreau masqué?

— Non plus.

— Ia Poésie?

--- C'est fade I

— Le Fouet?

— C'est connu !

— la. Cravache?

— Journal des haras I

— L'Éperon?

— Même danger !

— Lq Poignard?

— Trop noir.

— Lq Pistolet?

— De poche ou d'arçon ?

— A un dutre !

— Le Tileêeope?

— Il y a eu le Kaléidoscope t

— Lq Divan?

— Trop oriental I

— Le Canapé?

— Vieux I

— L'Espion?

— Pas mail.*.

— Dangereux I

— Ça sent la police I

— La Vengeance?

— Stupide !

— Merci !

— Il n'y a pas de quoi.

— La Fondre?

— Classique à crever î

— La Tempête?

— Non !

— Non !

— V Aigle?

— El la censure ?

— Le Renard?

— Fable par M. de la Fontaine.

— Le Tigre?

— Journal des chasseurs !

— Le Tribunal secret ?

— Trop mélodramatique !

— Le Conseil des Dix ?

— Râpé ! râpé ! archirâpé !

— Lq Déjeuner? ^

— A la fourchette?

— V Habit noir?

— Oh ! que c'est bête I que c'est bête ! que c'est bêtel

— Le Soleil?

— Et madame la lune I

— La Comète?

— Assez ! assez de planète !

— Aristophane?

— - Bravo ! bravo !

— Pourtant, cest furieusement grec!

— Et sec !

— Rabelais?

— C'est mieux !

— Oui ! le Rabelais ! le Rabelais !

— C'est pas assez vivant : j'aimerais mieux...

— Dieu? Voilà un titre !

— Ça manque d'actualité.

— LordRyron?

— Non! Fantasio l

— Non ! le Cauchemar !

— Nous approchons ! . . .

— Le Lilas de Perse?

— Ravissant!

— Adopté ! adopté !

— Vive le Lilas de Perse! C'est frais, c'est jeune, c'est printanîer, c'est parfumé, c'est avril et mai, c'est amer et doux ; nous allons à la poésie et aux iemmes avec un pareil titre. Salut au Lilas de Perse !

On se décida donc pour le Lilas de Perse, journal delà littérature et des arts, des théâtres et des modes. On arrêta aussi, d'accord avec l'éditeur, que les articles d'art ne seraient pas payés, que les articles livres ne seraient pas payés non plus, mais que les comptes rendus des pièces de théâtre ne seraient jamais payés.

Telle est à. peu près l'histoire de tous les journaux d'art et de littérature qui se sont fondés en France depuis cinquante ans, et particulièrement celle de la gestation, de la conception et de la naissance du Lilas de Perse, où le jeune Félicien avait inséré l'éloge

de la charmante Georgette, dans VAnge noir des (ibtmes de la Palestine, rôle A'Azraël.

Le tapissier fut exact. A midi Poirier sonnait chez la Briseville, de son côté toute prête à recevoir dans son appartement jaune son illustre visiteur. Après avoir recommandé à l'espèce de furie vengeresse qu'elle appelait sa bonne de dire à tout le monde que madame était sortie, elle ferma à double tour la porte du salon, tira avec soin les rideaux» et approcha son fauteuil de celui où Poirier était mystérieusement assis, les jambes croisées, un paquet assez volumineux dans ses deux mains posées sur ses jambes.

— Voilà, la statue d'argent, dit-il en dépouillant du mouchoir qui l'enveloppait un gros sac d'écus qu'il plaça avec bruit sur un guéridon. Les écus sonnèrent à ce choc contre le marbre.

— Fais donc attention ! lui dit avec effroi la Briseville; tout le monde dans la maison va savoir que j'ai de l'argent, et tout le monde m'en demandera. Je suis sûre que le boucher et le boulanger sont déjà dans l'escalier. Tu es vraiment d'une imprudence!... Le créancier, c'est un lion... il ne faut pas qu'il voie le sang... et les écus, c'est le sang.

— Je te demande pardon.

— Tu dis donc. Poirier, qu'il y a là-dedans quinze cents balles. J'ai confiance en toi, je ne compterai pas. Passons maintenant à notre grosse afTaire. Cette enfant t'a donné dans Tœil droit?

Poirier prit un air sentimental qui lui alla comme un bluet à la boutonnière d'un sapeur.

— Oui, je l'aime beaucoup.

— îuTaimes beaucoup!... tu l'aimes beaucoup !«..

— Je te jure que cette fois c'est de l'amour.

— Tu as bien dit ça : de l'amour !.... toujours !.... vieux pandour!...

— C'est le dernier.

~ Bon I chaque fois tu me dis cela.

— J'irai plus loin.

— Voyons; va plus loin.

— Je suis disposé & l'épouser.

— Et ta femme, malheureux? ta femme!...

— Elle mourra un de ces jours ; elle a plusieurs maladies très-graves...

— Je ne m'y oppose pas. Et que donnes-tu k Georgetteen l'épousant?

— Ah ! voilà ! . . . dis toi-même. . .

— Dame ! ça vaut cher... très-cher...

-^ Je ne voudrais pas me ruiner... les affaires cette année n'ont pas déjà, été assez brillantes... Sansdoute qu'elle est hors de prix... pourtant il faudrait en déterminer un... Je suis rond en affaires... ajoute que j'ai perdu trois chevaux. . . Une fois qu'on est d'accord. . . les bons comptes font les bons amis. . . Les soieries ont prodigieusement augmenté. ... Je sais qu'elle a des yeux magnifiques, des dents... un teint!... mais les ouvriers exigent que les journées de traml soient plus

payées. . . Que veux-tu? on est bien obligé de compter. . . La Briseville s'était croisé les bras.

— Quand tu auras fini...

— J'ai fini.

— Tu ne m'as pas encore dit ce que tu lui donnerais...

— Mille écus ; je lui donne mille écus, répondit Poirier délibérément.

— Mille écus !

Le fauteuil de la Briseville recula de terreur.

— N'est-ce pas assez?... balbutia Poirier.

— Mille écus ! — Décidément tu es moisi. Va chez un bijoutier avec mille écus, et tu verras ce que ttt rapporteras du marché.

— Eh bien! quatre mille francs, murmura Poirier.

— Moisi! rance! fini!... Tu n'es qu'un Richelieu à la petite semaine...

— Voyons, ne te fâche pas... je lui donnerai cinq mille francs...

— Et cinquante- cinq centimes. Tu lui donneras dix mille francs, clairs comme l'œil.

— Jamais !

— Soit! personne ne t'y force.

Poirier se leva pour sortir.

— Tu t'en vas?...

— Dix mille francs ! dix mille francs ! Mais on a une maison pour dix mille francs !

— A Pantin.

6i LA COXÈDIE

— Dix mflle francs !

— JiffunSy D'en parions |rias, r^rit atcc humeur la IbiserOle , et cherche quelqu'un autre qui se charge de la négociation, car pour moi...

— Je ne chercherai personne ; je renonce à mon Miee.

— Cest le plus sage, oui, e*est le plus sage, continua rinterlocutrice du tapissier ; laisse cette enfant filer le partait amour avec quelque beau jeune homme de son âge... quelque petit comédien comme elle...

— Ah ! mon Dieu oui, répondit d*nn ton de résignation qui en manquait complètement le tapissier amoureux... to as raison...

Et, en se dirigeant vers la porte, il prit le sac d'éeus qui était sur le guéridon.

La Brise?ille éprouva un soubresaut.

— Qu'cstr-ce que tu fais donc là?

D'un ton naïf Poirier répliqua :

— Tu le vois, je reprends mon argent.

— Tu reprends ton argent? (Kt dun accent visiblement contrarié madame Briseville... Pourquoi cela?

— Parce que nous ne pouvons pas conclure le marché. Donnant, donnant. — Que donnes-tu ? — Rien ; j'emporte la somme.

— Emporte ! dit ractrice, qui avait toute la logique du vice contre le vice et qui sentit que la résistance ne produirait que de la résistance. Nous n'en se-

ET LES COMÉDUNS. 65

rons pas moins bons amis... n'est-ce pas, Poirier?

— Oh! pour cela!...

Poirier touchait déj^ le bouton de la porte.

— Tu ne dis pas cela d'un ton franc, Poirier 1

— Mais si... mais si!

— Alors, accepte, avant de partir, un verre de Madère.

— Si cela peut te faire plaisir. . .

La Briseville avait déj^ posé sur le guéridon plusieurs bouteilles de vin de liqueurs et deux verres. Elle versa.

— Que dis-tu de ce vieux portugais?

— Mais... il se laisse boire.

Le Poirier aimait beaucoup les vins fins, et la Briseville connaissait son faible.

— Redoublons, mon bon abricotier.

— C'est chaud! diable !

— C'est le lait des vieillards ; tu n'es pas un vieillard, mais ce lait te va. . .

— J'aime assez me remonter avec les vins du Midi dans les temps humides comme celui d'aujourd'hui.

— Alors attaquons ce porto, autre portugais encore plus vieux.

— J'ai peur...

— Peur de quoi, quand je'^te tiens tête? Allons donc,' châtaignier !

— A te parler franchement, ma petite Brise, je regrette que nous n ayons pas lié cette affaire. . .

— Quelle affaire?

— Celle de la Georgette.

— Tu y penses encore? Bois donc! bois toujours !

— Mais dix mille francs !... Eh bien ! va pour dix mille francs ! C'est une sottise, mais c'est la dernière. Je veux bien !

— Oui, mais moi je ne veux plus, répondit froidement la Briseville.

— Allons, bon, maintenant !

— J'ai réfléchi... écoute.

— Réfléchi... réfléchi... A quoi as-tu réfléchi?

— Georgette n'aura seize ans que dans dix-huit mois...

— Après? dit Poirier, qui 'reçut le coup en plein visage, et qui voulut le recevoir en Romain.

— Après... après... tu as beau me parler d'amour pur... de mariage... flûte! La cour d'assises me fait venir la chair de poule... Toi, tu es riche, Poirier, tu filerais à l'étranger... moi, je serais arquepincée... Melun... les chapeaux de paille, les souliers de lisière. . . pas de ça !.. .

Poirier regarda la Briseville en dessous ; toutes ces raisons tard venues...

— Voyons, dit-il, n'y aurait-il pas quelque moyen?

— Je n'en vois guère, répondit l'actrice en levant les yeux au ciel.

— Elle n'a pas seize ans?...

ET LBS COHBDIENS. 67

-^ Oh l elle ne les a pas. . . nous avons beau retourner la chose.

— Briseville ?

— Quoi donc?

— Sur les dix mille francs, si je t'en donnais cinq mille pour ne lui en donner que cinq mille à elle?

Le cœur de la Briseville grossit comme une éponge ; elle contint sa joie pourtant.

— Ça ne lui donnerait pas un mois de plus, répliqua-t-elle.

— Alors... adie«... dit Poirier en apparence trèsrésolu à. mettre un terme à une négociation impossible ; adieu.

Poirier ouvrit la porte.

f II est temps ! pensa la Briseville. Si à l'instant je n'étrangle pas Tangûille, elle va m'échapper. Serrons. »

—Sans doute, reprit-elle en refermant la porte, elle n'a pas seizeans. . .mais rien ne le prouve absolument. . .

— Comment! rien ne le prouve? dit Poirier, rentré d'un bond dans le salon.

— Non, rien ne le prouve.

— Et son extrait de baptême ? folle !

— Elle n'a jamais été baptisée I

— Mais Tétat civil où elle a été inscrite?

— Elle n'y a jamais été présentée !

Poirier courut au milieu du salon en s'écriant :

— Mais, alors, elle a l'âge qu'on voudra I

—Pas tout k fait... car, si l'on ne peut pas prouver qu'elle a moins de seize ans, on ne peut pas, d'un autre côté, prouver qu'elle a plus de seize ans.

— Si une pièce quelconque... dit Poirier, une lettre de quelqu'un. . . venait au besoin constater. . . prouver, par quelque fait correspondant à la naissance de Georgette, qu'elle a dix-sept ans?

f II y vient 1 pensa la Briseville, il y vient I »

Elle répliqua :

— Oh ! alors, je n'irais ni à Melun, ni à Clairvaux I . . .

— Oui, mais cette pièce? continua à murmurer Poirier.

— Oui, cette pièce? répéta comme un écho la Briseville.

— Je l'aurai! s'écria Poirier.

—Tu l'auras?...

—Je l'aurai, te dis-je, ma belle Briséis!

Briseville et Poirier se regardèrent; ils eurent peur l'un et l'autre de leur espérance ; et, comme pour augmenter cette terreur, ils enlendirent frapper à la porte.

—Qui est là?

— Madame ? Madame ? . . .

—Eh bien?...

— Quelqu'un... demande...

— Je t'ai dit que je n'y étais pour personne ! souffla la Briseville par le trou de la serrure.

—C'est votre amie...

— Je n'ai pas d'amie !

— C'est madame Saint-Joseph.

— Madame Saint- Joseph !

Ce nom, qui tomba comme un coup de hache sur deux reptiles, fit pâlir jusqu'aux cheveux le visage de ces deux monstres. Quoique la Saint-Joseph ne fût pas non plus un personnage bien respectable, le titre de mère qui la décorait les terrifia... Ils s'affaissèrent Tun et l'autre dans leur fauteuil... Poirier en cachant vile et fiirtivement sous le guéridon le sac d'écus qu'il avait apporté. . . la Briseville en posant les deux mains à plat sur le marbre, comme pour se ranimer par l'impression d'un froid subit.

Leur lâcheté était admirable à voir, et ils la comprenaient ; ils se souriaient, ils se faisaient peur.

— Madame, répéta la domestique, que faut-il répondre à madame Saint-Joseph ? . . .

Ceux qui connaissent dans toutes ses profondeurs et dans tous ses replis la vie parisienne, la plus unie et la plus simple en apparence, la plus agitée et la plus complexe en réalilp, savent qu'il y a des personnes pour lesquelles il n'existe ni consigne ni défense. Vous croyez avoir prévu tous les cas d'exclusion, exprimé de votre plus grosse voix l'ordre formel de ne laisser entrer chez vous âme qui vive ; un visage imprévu se présente, et la barrière tombe ; le domestique passe à l'ennemi, votre porte s'ouvre, l'assiégeant est dans la place. Aus^i M. deTalIeyrand

disait-il toujours à son valet de chambre : c Je n*y suis pour personne, excepté pour tout le monde. » Non-sens plein de profondeur.

La Briseville vit ainsi transgresser ses ordres quand madame Saint-Joseph se présenta chez elle. 11 fallut lui ouvrir, et lui ouvrir sur-le-champ, sans avoir le temps de se remettre de Fémotion désagréable de la surprise.

La Saint-Joseph pénétra dans le salon jaune.

Quoique la rencontre de M. Poirier chez la Briseville ne fût pas un événement fort extraordinaire pour madame Saint- Joseph, celle-ci n'éprouva pas moins le contre-coup de leur embarras. Leur contrainte avait pour ainsi dire chargé l'atmosphère d'une électricité particulière de gêne qui se respirait à pleine bouche dans l'appartement. Puis, cette porte fermée à double tour, ces rideaux tirés, ce conciliabule autour du guéridon, la figure anormale de Poirier, et, par-dessus tout, le décousu des premiers propos de la Briseville, causèrent d'abord quelque inquiétude à la mère de Georgetle. 11 lui sembla, sans trop s'explicjuer comment, qu'il venait d'être question d'elle.

— Est-ce que je vous dérange? demanda-t-elle en ne s'asseyant qu'à demi sur le bord du canapé. Mais comme il fait sombre ici!...

— C'est que, vois-tu, balbutia madame Briseville, il fait sombre, ma chère, parce que les rideaux sont tirés... parce que..,

ET LBS COMÉDIBNS. 71

-*^Le soleil TOUS aurait incommodés?

— Oui, ma petite... le soleil... tu as raison...

— Le soleil... répéta cet imbécile de Poirier, oui, le soleil... nous aurait incommodés...

— Ah! il est joli, le soleil I dit la Saint-Joseph en haussant ironiquement les épaules. Voici trois heures qu'il pleut ft fondre les cailloux. Tenez I je ne veux pas savoir ce que vous faisiez. Au fait, cela ne me regarde pas.

— Tu es folle, ma parole d'honneur I s'écria la Briseville. On ne peut donc pas s'enfermer une heure avec un ami, sans... Eh bien! apprends donc de quoi il s'agit, car je ne veux pas que la vertu de Poirier ait un seul pli dans sa feuille de rose.

— Mais non, je vous le répète, je ne veux rien savoir, répliqua la Saint*Joseph, qui, en apercevant tout à coup les bouteilles de liqueurs placées sur le guéridon, termina sa phrase par une roulade moqueuse dont la dernière note ramenait le motif principal.

Il régnait un malaise général, on le voit, parmi ce groupe malsain.

— Puisque Poirier ne défend pas mon honneur, reprit la Briseville, qui se dégageait avec peine*de toutes ces insignifiances, qui sentait qu'elle n'en tirerait pas grand profit avec la Saint-Joseph, femme au moins aussi fine qu'elle ; puisque Poirier ne défend pas mon

honneur, redit-elle, c'est moi qui vais l'accuser

ouii l'aceaser I

Prenant au sérieux la sortie de madame Briseville, Poirier, déjà pâle et décontenancé, devint blême ; il s'imagina qu'elle allait tout dire à madame Saint- Joseph ; il eut Tair tout à coup de ces empoisonneurs vulgaires que les montreurs de curiosités des Champs- Elysées peignent en habit noir, en cravate blanche, cheveux hérissés, front bas, sur des toiles de vingtquatre pieds de long et de douze de hauteur. Il passa à l'état bouffon et tragique de tapissier-Castaing, de tapissier-Kostollo, de tapissier-Papavoine.

— Je poursuis, continua la Briseville d'un accent mélodramatique des plus foncés.

— Voyons, tu lui fais peur, interrompit la Saint- Joseph.

— Alors je vais lui faire plaisir, reprit en riant la Briseville ; mais son rire avait un peu la couleur de son meuble. Tu sais, mignonne, que Poirier, que voilà, est un des plus forts actionnaires de la Gatté. C'est pour lui, pour ce gros monstre, que nous travaillons depuis sept heures jusqu'à minuit... Passons sur ce détail... Poirier vient, pour sa part, de gagner trente mille francs avec les deux cent vingt-trois représentations de VAnge noir des abimes de la Palestine,

— Pourquoi pas cent mille francs? dit de mauvaise humeur le bailleur de fonds.

— Tu as gagné trente mille francs» Poirier.

— Mais, non...

-—Je le veuxl Donc, Poirier, qui est généreux et

grand comme tous les bailleurs de fonds en général et les tapissiers en particulier, tient à cœur de prouver à la troupe de la Gatté qu'il n'est pas un ingrat.

— Oii veut-elle en venir ? pensa Poirier , quel conte invente-t-elle là?

La Saint-Joseph commençait à croire qu'elle s'était trompée en prêtant à Tentrevue de la Briseville et de Poirier un mystère.

— Or, reprit la Briseville, pour nous prouver à tous sa reconnaissance, Poirier donne dimanche prochain, après le spectacle, un souper à triple carillon aux Vendanges de Bourgogne.

— Moi! s'écria Poirier presque indigné.

— Toi-même. Voyons, mets ta modestie sous ton mouchoir...

— Mais je n'ai pas dit... C'est trop fort !

— Tu n'es ^peut-être pas venu me consulter sur le nombre des artistes qu'il faut inviter ? l'interpella la Briseville.

— Permets... un dîner ou un souper de cinquante ou soixante couverts... à dix francs par tête... Non... écoute... calcule... multiplie... additionne...

— Ma chère, dit la Briseville en se tournant vers la Saint-Joseph, je ne le comprends plus... C'est toi qui l'intimides, c'est sûr... Je te jure qu'il est venu chez moi pour avoir mon avis sur le nombre de services qu'aura le souper, sur le choix des vins... pour arrêter, entre nous, si l'on boira constamment du

7i Là COMÉDIS

Champagne, s'il sera frappé ou non... Si ce n'est pas cela, ajouta-t-elle en faisant cette fois nne conversion du côté de Poirier abasourdi, dis toi-même le motif de ta présence dans cette maison respectable : seraistu venu me consulter sur quelque enlèvement de mineure?

Poirier tressaillit. La plaisanterie avait touché le cœur du tapissier. Il comprit que la Briseville le serrait dans ses griffes.

— £h bien! je l'avoue, dit-il en prenant la main de la Briseville, qu'il serra à faire jeter un cri, mais la Briseville ne cria pas. Oui, je suis ici pour arranger cette petite surprise, que je n'aurais pas voulu ébruiter sitôt... Cela, à mon avis, donnait trop d'importance. . . le plaisir est dans Timprévu. .. Mais enfin, puisque cette grosse bavarde de Briseville n'a pas pu garder le secret.. . oui, je vous donne ^ souper k tous, dimanche, aux VendangeSy en l'honneur de notre dernier grand succès.

— Voilà qui est bien! s'écria la Saint-Joseph en quittant le canapé jaune où elle était assise pour se rapprocher du guéridon. Voilà qui est digne d'un tapissier honnête et millionnaire. C'est bien gentil à toi...

— Embrasse-le donc ! s'écria à son tour la Briseville. Mais, se reprenant aussitôt : Non, ne l'embrasse pas encore ; attends que je t'aie donné une esquisse de ce souper )i quatre roues pour l'embrasser au front,

siège de la grandeur. Écoute, ma Jogépha ; d'après mon avis, Poirier fera servir une crème, — j'adore les crèmes ! — à la suite de chaque plat. Hein I qu'en dis-tu ? Après le potage, crème au chocolat ; après le bœuf, crème à la vanille ; après les côtelettes aux petits pois, crème au café. Je compte sur une trentaine de crèmes. Que veux-tu? mon estomac est toujours resté enfant. Maintenant, ma petite Saint-Joseph, dit la Briseville, qui avait fini, dans son enthousiasme, par oublier complètement que ce diner n'avait été d'abord cpi'un prétexte, créé dans le trouble, pour donner le change à la Saint-Joseph, — maintenant, ma petite, tu peux l'embrasser.

En se levant pour donner l'accolade à Poirier, madame Saint-Joseph accrocha avec le pied le sac d'argent caché sous le guéridon au moment où elle était entrée. Les écus sonnèrent.

La terreur de Poirier revint aussitôt.

La Briseville se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Tiens I de l'argent ici ! s'écria la Saint- Joseph. . . de l'argent par terre I . . .

— Oui, de l'argent, balbutia la Briseville avec ce rire au vinaigre et au piment qu'on est bien forcé quelquefois d'avoir dans la vie.

— Oui, murmura Poirier... c'est moi qui l'ai apporté... Il y a quinze cents francs...

— Canaille I pensa Briseville... comme si c'était bien nécessaire à dire...

— Ahl c'est vous? monsieur Poirier...

—Oui, c'est ce bon Poirier, dit Brisevilie... c'est lui... il porte toujours un sac de quinze cents francs sur lui. . . c'est sa tabatière. Plaisanterie à part, }l allait faire un payement dans le quartier. . . la pluie l'a surpris... il est monté chez moi...

— Ah ça I que se passe-tr-il ici? pensa la Saint-Joseph... Cette obscurité quand j'arrivel... ces bouteilles de liqueur!... ces gens qui, devant moi, ne savent que dire I ce dîner auquel je ne crois pas beaucoup ! . .. cet énorme sac d'argent blotti sous la table I . . .

La Brisevilie, qui avait vu l'abîme se rouvrir, dit aussitôt, mais il y avait bien des soubresauts nerveux dans sa voix :

— Cet argent, vois-tu, Saint- Joseph... cet argent... — Oui, cet argent» répéta Poirier qui se baissait

déjk pour le retirer de la mêlée, cet argent...

— Cet argent, poursuivit la Brisevilie en lançant un coup de pied bien sec et bien sournois sur le bras de Poirier, qui lâcha bien vite le sac, cet argent est tout simplement pour payer le souper des Vendanges. Déments-moi encore! s'écria-t-elle, allant au galop et bride abattue au-devant du démenti probable de Poirier. Ne voulant pas se charger, continua-t-elle, de Tennui fastidieux d'une carte à payer... il m'A apporté tantôt ce sac d argent. . . qu'il a jeté là-dessous. . . pour s'en débarrasser... Conviens, avoue que c'est faire les choses en grand seigneur... Un souper

ET LSS COMÉDIENS. 77

de quinze cents francs?... ça ne s'est jamais vu...

Poirier riait jaune, il riait bête, il riait blanc, il riait de toutes les manières les plus fausses et les plus douloureuses du monde^ mais enfin il riait. Quinze cents francs ]

-^ Maintenant, ma chère amie, reprit Briseville d'au ton facile et naturel, puisque te voilà tout à fait du secret, il faut aussi que tu nous aides de tes bons conseils. Voyons! tu connais tout le personnel du théâtre; inviterons-nous tout le monde? Faire up choix, c'est (iaire des jaloux... A propos, et sans aller plus loin, tu sais que ta fille doit être de ce dtner?,..

—Je venais précisément pour te pi^rier d'elle, interrompit madame Saint-Joseph.

— De Georgetle ?

— Oui. Elle me préoccupe eu ce moment,

— Que lui serait-il arrivé? Serait-elle malade? demanda Poirier.

— Non, grâce au ciel! mais j'ai d'autres sujets d'inquiétude.

— Qu'est-ce donc?

— Si je suis de trop, dit Poirier en se baissant encore pour ramasser instinclivement le sac d'argent, je m'en irai.

Nouveau coup de pied à la sourdine de la Briseville.

— Non, reste, répliqua madame Saint-Joseph. Vous savez, reprit-elle, ce petit journaliste qui rôde tous les soirs dans les coulisses de la Galté?

78 LA COMéDIB

La firiseyille et Poirier croisèrent un regard.

— Je ne m'en souviens pas, dit Briseville... De qui veux-tu parler?... Ah! j'y suis... oui, oui... Eh bien?...

— Eh bien ! hier au soir, à la fin du spectacle, au moment où Ton éteignait le gaz» il a remis un journal à Georgette.

— Un journal ! dit Poirier. . . Ah ! c'est infâme !

— Je ne vois pas cela si infàtne, dit à son tour la Briseville.

— Ni moi non plus, reprit madame Saint-Joseph. Le mal n'est pas Ik.

— Les jeunes filles ne doivent jamais accepter des journaux de la main des jeunes gens, interrompit une seconde fois Poirier.

— Que chantait-il dans ce journal? dans son chose de Perse?

— L'éloge de Georgette en prose et en vers.

— En vers I s'écria Poirier.

— Que tu es bête! mon pauvre Poirier. Quelle différence vois-tu donc entre la prose et les vers dans cette occasion ?

— C'est de la familiarité, répondit Poirier à Briseville ; on n'écrit en vers qu'aux femmes de mauvaise vie.

— Voyons, tais-toi. Parle, ma petite mère. La Saint-Joseph reprit :

— Georgette était endormie quand je suis entrée ce

matin dans sa chambre ; le journal n'avait pas quitté ses mains ; elle semblait le lire encore en dormant. J'allais le lui prendre. .. j'ai aperçu au pied du lit une lettre...

Nouvelle exclamation de Poirier.

— Une lettre!

— Mais, Poirier, reste donc tranquille; si c'est le vin de Portugal qui t'agite ainsi, va faire un tour sur le boulevard jusqu'au poste de la Galiote.

— Que disait cette lettre? demanda Poirier indigné.

— Vous allez voir. Elle était probablement cachée dans un pli du journal, et Georgette, en ouvrant le journal, aura, du haut du lit, laissé tomber la lettre sans s'en apercevoir. Je Tai ramassée et je l'ai lue : la voici.

L'attention de Poirier n'avait pas besoin d'être excitée,

La Briseviile se versa un dixième verre de porto et fit silence.

La Saint-Joseph lut :

c Mademoiselle,

€ Le Lilas de Perse vous dira ce que je pense de l'artiste ; cette lettre vous exprimera à peine ce que je ressens pour la jeune fille, pour vous, mademoiselle Georgette. En publiant mon estime, mon admiration, comme écrivain, comme journaliste, ma plume fidèle n'a fait que traduire froidement les opinions de tout

le monde ; mais j'ai gardé mes plus douces impres* sionS) les plus sincères et les plus tendres, pour les renfermer dans ces lignes que vous seule lirez. Que de fois on a déjà dû vous dire tout haut que vous êtes belle, charmante, adorable! Ah! que ne suis-je le premier k vous dire tout bas que vous êtes aimée, mais aimée comme vous méritez de Têtre, à eîi pleurer de joie et de tristesse! Pour moi, il n'y a plus que vous au monde ; je n'ai plus que votre nom sur les lèvres. J'appelle tout de votre nom. Un beau jour tout bleu et tout rose, c'est Georgette ; une fleur des champs que je cueille, c'est Georgelte ; une musique qui me fait battre le coeur, c'est Georgette ; et, si je veux prier, je ne puis que répéter les mains jointes et les yeux au ciel : Georgette! Georgelte! Oh! ne me haïssez pas pour ces paroles folles et hardies !... je n'ai pas vingt ans... Si cela vous déplaît trop... je ne vous écrirai plus... je ne vous verrai même plus si vous l'exigez... N'aurai-je pas toujours votre image devant les yeux? N'aurai-je pas toujours votre souvenir pour charmer ma douleur?... Vous aimerez un jour, Georgette... Si vous êtes dédaignée, si vous souffrez, venez vers moi. .. je vous attendrai dans la solitude... et, si vous voulez mourir, nous mourrons ensemble... Oh! mourir en^ semble I Je sais un endroit charmant, près de Montmorency, où l'on s'endormirait sous les branches, au bord de l'eau, du sommeil €ternel. Àh! oubliez-moi, oubliez-moi plutôt. . N'écoutez pas mon délire. . . restez

toujours simple, douce et naïve... L'amour est un poison... laissez ma confidence sans réponse... Le concierge du théâtre est un brave homme ; si on lui confiait une lettre, il la remettrait fidèlement... il me connatt. . . Je crois que cet homme a souffert. . . les passions ont dû tourmenter sa vie. Il est pâle et silencieux. Afin de vous voir entrer chez lui et mettre la clef de votre loge au clou, je berce quelquefois son enfant et je tire le cordon.

a Adieu , Georgette , tu seras belle et illustre un jour, tu seras entourée de flatteurs, mais aucun, soisen sûre, ange aii regard si doux, ne t'aimera comme t'a aimée le pauvre poète, Tobscur rédacteur du Lilas de Perse, Où sera-t-il alors?... Viens quelquefois, à rheure triste, là-haut, là-haut, au sommet de la grande ville, dans la cité de Téternel sommeil... soulève l'herbe... une pierre blanche... lis un nom... verse une larme... et si jeune 1... Georgette! Georgette ! c'est trop souffrir, c'est trop aimer ! Mais je suis bienheureux: je souffre et j'aime.

c Je suis. Mademoiselle, avec un profond respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur .

« Félicien.

ft P. S. Mon adresse au bureau du journal le £t-

las de Perse y rue Pagevin, n® 20 bis, près de la place

des^Yictoires.»

Poirier, en levant lourdement les bras an plaroâd, s'écria :

— Je n'ai jamais de ma vie etitendu rien qui ressemblât à ce tas de sottises... de niaiseries... de charabias...

— Eh bien! non, dit la Briseville, non, je ne suis pas de ton avis, Poirier. Ça m'a rappelé mes quinze ans... ça m'a fait quelque chose... vrai ! ça m'a fait quelque chose.

— Et la police permet qu'on écrive de ces chosescontre le papier!... continua Poirier.

— Mais, encore une fois, non. Poirier I ... il y a du vrai cœur dans ce barbouillage-là... Il veut mourir... il tire le cordon... C'est drôle... j'en cohviens... Il tutoie k pleine bouche... inais tout cela ne déplaît pas...

— Mais c'est indécent de tutoyer I dit Poirier.

— Je ne dis pas... mais, enfin, il aime sincèrement Georgelte... c'est du pur amour moka, comme on n'en fait plus.

— Ah I voilà la chose et arrêtons-nous là , interrompit la Saint-Joseph en plaquant, tout ouverte, sur le marbre du guéridon , la lettre de Félicien. Il ne peut pas me convenir, vous comprenez, que cette enfant commence de si bonne heure à entretenir des relations avec un jeune homme. Si elle avait deux ou trois ans de plus , passe I . . . je pourrais fermer les yeux... Il y a un moment, on le sait, où il faut ce-

der. . . Mais elle n'a pas (}titize ans. . . D'an atiU'e cAté, jdûer le rôle d une tiiadamc Sévère, impératrice romaine, cela me fait blanchir les eheyeuic et tomber les dents rien que d'y penser ! . . . toute responsabilité m'écrase, celle-là me paraît impossible... Est-ce que je suis faite, moi, pour dire : Baissez les yeux , madetiioiselle, devant ce jeune homïne ; ne regardez pas ce jeune homme, mademoiselle; mademoiselle, n'écoutez pas ce jeune homme; suivez-moi, mademoiselle*? Non 1 Pourtant je ne voudrais pas non plus que Georgette fût perdue de si bonne heure. . . Pauvre chétie!... Mais comment faire?... Et puis... et puis... { ici la voix de la Saint-Joseph devint touchante ) le c(Bur the saigne de la voir déjà en butte aux douleuts et aux infamies des passions... car nous n'avons pas toujoUts tU nous ne rioUs pas toujours , nous autres, avec les passions. N'est-fce pas, Brlseville ? La Saint-Joseph avait pris la main de son atnie.

— Oh! fichtre 1 bon, ma chère !.i. et s'il fallait recommencer... je sais qui tie recommencerait pas.

Quel plus bel éloge de Thonnêtelé et de la vertu que le serrement demain de ces deux femmes?...

— Donc, répéta madame Saint -Joseph, il ne peut pas me convenir que Georgette coinmence de si bonne heure à entreteâir des t'elatiôns avec un jeune homme. '

— Non, cela ne sautait te convenir, appuya éncN giquement Poirier.., car la vertu... c'est utie tle... il

n y a pas de bateau à vapeur qui puisse vous y débarquer... Boileau Ta dit... une fois qu'on en est dehors... bonsoir! et puis la vertu a cela de beau... qu'elle est sa propre récompense... elle se couronne sans le secours de personne. La vertu se porte partout avec soi... C'est Tapanage de la jeunesse... et plus tard d'une belle conduite... Il n'est jamais trop tard... pour... Enfin... voilà !

La Briseville se serrait le cou pour ne pas dégorger le rire qui lui montait aux lèvres en écoutant ce stupide sermon de Poirier, qui reprit bravement :

— Il y a des prix de quatre cents francs , de six cents, et même de quinze cents francs, — il jeta un regard d'attendrissement sur son sac , — pour faire face aux vertus acquises aux jeunes filles... La vertu, vois4u, Saint-Joseph... c'est comme qui dirait... mais toujours est-il que tu agis en bonne mère en empêchant ta fille... car il faut l'empêcher...

— Mais comment l'empêcher ?

— Mets ce jeune homme à la porte de chez toi.

— Il ne vient jamais chez moi. . . il n'y est jamais venu.

— Empêche, à tout prix , ta fille de recevoir des billets, des lettres...

— Empêche... empêche... c'est facile à dire. Mais j'ai été jeune fille, moi aussi , et je sais qu'on n'empêche pas grand'chose. Si c'est là le conseil que tu me donnes.. •

La Briseville pensait.

— Bats-la jusqu'au sang, ajouta Poirier.

— Battre ! ... Tu crois donc qu'on fait taire ramottir comme les grenouilles, en battant Teau?

— Alors jette ta fille dans les bras de ce va«nttpieds...

— Poirier, dit la Briseville , qui avait fini de pen* ger, m te perds décidément par trop de vertu. Ma chère Saint-Joseph, continua^-elle, ce vieux colimaçon de Poirier n'entend rien à ces choses-là. . . Je ne te dirai pas : je vais sauver ta fille... demain elle n'aimera plus ce jeune homme, si toutefois elle Taime, ce que nous ne savons pas encore... non I... je ne te dirai pas cela... mais je te dirai : Donne-moi trois jours de réflexion seulement...

— Prends-en six, dit la Saint-Joseph.

— Vrai?

— Vrai } Repose-toi sur moi.

«— Quel est ton remède, demanda Poirier? ^^ Je ne te le dirai pas, curieux , répondit la Briseville.

-^Bien... très-bien I...

— Ma chère Saint-Joseph , encore une fois , ne te désole pas ainsi. Rentre chez toi... surtout n aie pas Tair d'avoir remarqué quoi que ce soit. Ne parle à Geotgette que du souper auquel elle assistera diman*che avec toute la troupe. Monte*^lui bien la tête , en^ tends-tu? occupe-lui Tesprit avec la toilette jqu'elle

aura. Il faut , de son côté , songer k cette toilette. L'en&nt est blonde , elle a les yeux biens , un teint superbe... Achète-lui un châle rouge... ça n'est pas cher. Â propos I prends tout de suite cent francs dans ce sac. . .

— Tu prends cent francs dans ce sac? demanda Poirier avec inquiétude.

— Où veux-tu donc que je les prenne? Puisque cet argent est destiné au dtner> je ne vois pas le grand mal d'écheniller cent francs pour que Georgette soit belle.

La Briseville insista sur ces derniers mots.

Poirier soupira et ne dit plus rien.

Quand la Briseville eut remis la pile de cent francs dans la main de madame Saint Joseph , elle lui dit à demi-voix :

— Te souviens-tu de ce que je te dis quand Georgette n'avait encore que dix ans?

— Que m'as-tu dit? cartum'as dit tant de choses...

— Je t'ai dit : Ne fourre pas ta fille dans la prose ; fais-la danseuse...

— Qu'aurait-elle'gagnéàêtredanseuse plutôt que?...

— Ce qu'elle aurait gagné I mais tu le sais bien I . .. Et puis ce n'est pas dans les coulisses de l'Opéra qu'on laisserait entrer ces va-nu-pieds de lettres... qui perdent ailleurs toutes nos jeunes actrices. . . Dans les coulisses de l'Opéra il n'y a que des banquiers, de vieux généraux, des hommes politiques » des pre-

ST LES COMÉDIKNS. 87

fets en congé, des étrangers cousus d'or ; ils ont tous des gants jaunes et du linge plissé... Enfin le mal est lait... tâchons qu'il n'empire pas... Faisons tons nos efforts pour cpie cette enfant ne soit pas perdue gratis I...

La Briseville et la Saint-Joseph s'embrassèrent en se séparant.

Quand la mère deGorgette fut partie, Poirier. commença par dire :

— Ah ça...

Et il se croisa les bras.

La Briseville ne permit pas à Poirier d'achever sa phrase.

— Je te devine, 6 Poirier I Poirier reprit :

— Ce jeune homme. . . quand je disais. . .

— Ce jeune homme a barre sur toi. . . j'en conviens.

— C'était bien la peine de me faire venir» de nous creuser l'esprit pour donner dix-sept ans à Georgette. . . de remuer ciel et terre. . . Ce gamin touche au but...

— Pas encore! pas encore!... •

— • Nous sommés seuls , poursuivit Poirier ; dismoi du moins maintenant quel est ton moyen pour que Georgette ne soit pas à lui.

— C'est qu'elle soit à toi, voilà.

— Mais, enfin, le moyen pour qu'elle soit à moi..,

— Est excellent.

%% Li COMÉPIS

-- DiS'le moî,., je le veux,.* — 11 est tout dit.

— Comment! il est tout dit, murmurait Poirier en se promenant à grande paa dans l'appartement de madame Briseville.

— Georgette sera k ce dtner, n'est-ce pas? J'ai fait consentir sa mère.

— Oui,

— Tu y seras aussi? continua la cynique actrice.

— Il ne manquerait plus que je n*y fusse pas !

— Ce jeune homme y sera aussi,

— Qui? quel jeune homme? que veux-tu dire?

— Le Lilas de Perse.

— Le Lilas 1.,. le Lilas... y sera I

— Comprends-tu, Poirier ?

— Mais non, je ne comprends pas. Je serais fou si je comprenais...

-—Eh bien! tant mieux I de cette manière-!^ tu ne trahiras pas mon secret.

— Ton secret, s'écria Poirier à bout de patience, est une mystification. Crois-tu à la fin que je vais me laisser jouer. . . par aine femme comme toi. . . par une I . . .

— Monsieur Poirier , ménagez un peu vos expressions.

— Allons donc ! mettre en présence Georgette et ce jeune homme dans un dîner que je paye , et prétendre servir mes intérêts I ... me prends-tu pour un Cassandre?

Poirier se jeta comme un loup sur le sac d'argent.

— Emportez, monsieur Poirier, emportez I Quant aux cent francs qui manquent , emportez aussi pour garantie, car je prétends vous les rendre, ce divan et ces six fauteuils.

Briseville courut ouvrir la porte.

Tant de résolution effraya Poirier. Poirier, comme les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, se laissait encore prendre à ces coups de théâtre, dernier boulet que lancent les femmes avant de couler bas. 11 est vrai que ce boulet les sauve presque toujours.

Du reste , en ce moment la Briseville avait raison contre Poirier : elle était loin de vouloir le tromper.

Poirier tomba à genoux, son sac d'écus à la main.

— Mais au moins dis-moi. Brise d'amour...

— Rien! Emporte ton argent... Que je ne vous voie plus ni Tun, ni l'autre.

— Et moi je ne veux pas l'emporter, s'écria d'un ton larmoyant le tapissier.

— Laisse-le...

Poirier, d'un ton suppliant :

— Fais-en ce que tu voudras, . . je me mets ainsi que lui entre tes mains.

La Briseville, entre l'indulgence et la colère :

— Je devrais!... mais je te pardonne... pour cette fois... Ne recommence plus, gros défiant I

Poirier se leva et serra dans ses bras la Briseville ; en la pressant contre lui, il fit glisser, en matière de

larmes, une vingtaine de pièces d'or dans sa poitrine. Et la Briseville en riant :

— Va toujours, Poirier, quoique ça me fasse froid. . .

— Ainsi, c'est dit, ma bonne petite Bibrise... cette enfant sera à moi...

— Ton affaire est au sac I répondit la Briseville en frappant sur le sac de quinze cents francs apporté par Poirier, et que Poirier ne devait plus remporter. Ton affaire est au sac I

Il était bien démontré aux veux de madame Saint- Joseph, de madame Briseville et de Poirier, queGeorgette n'avait pas reçu la lettre de Félicien ; pourtant , le lendemain même de leur entrevue, le jeune rédacteur du Lilas de Perse relisait pour la vingtième fois au moins , dans un coin du bureau de la rédaction, rue Pagevin, une lettre que nous transcrivons ici avec toutes ses erreurs de style, de syntaxe et de grammaire. C'était la réponse de Georgette.

f Monssieur le Lilas de Perse,

c En metant la plume à la main , je comance par vous remersier des choses tout plein flateuses que vous me dittes dans le récit de votre article de journal. Mais maman ne serait pas contante si elle savait que j'ai pris la plume pour vous répondre* Je vous en prie, ne m'écrive plus : allé! j'ai bien tremblée de tous mes mambres quand le consierje m'a remis le petit paquet, en lui remetant maclefde\naloge,de

ET tiBS COMÉHIBNS. M

ce que maman aurait pu me voir, vti quelle était déN riér moi quand la chose a eu lieu. Je crois que ce Q*est pas bien ce que vous me dites au sujet de Totre amour en me tutéyant. Si vous m'aimé autant que vous le dittes, pourquoi vonlez-Tons nous tuer? vaudrait mieux me demander en marriage, se serait plus bonnette et sa fiût moins souffrira. Mais quant an marriage, pour en parler, je suis bien jeune encore^ monssieur, et il me semble que vous êtes bien jeune aussi de votre cAtté. Comme je suis bonnette , je ne veux pas vous tromper relattivement à ce que je posède. le n'ai rien du tout : nous n'avons que notre travail^ maman et moi. C'est moi qui fait le ménage avant d'allé à la répétition. Ça me fatigue beaucoup. J'ai la poitrine délicate... Maman me gronde aussi... Elle a raison, parce que je repasse plus souvent mes * rAles que je travaille pour la maison. Si je ne répons pas à tout ce qu'il y a dans votre lette^ qui est bien gentille pour moi, c'est que je n'ai pas tout compris, — vous m'excuseré , — excepté que vous m'aimé bien... J'ai serré votre journal et je vous demande la permission de le gardé encore quelques jour... ayant bien soin de ne pas le salir, si vous y téné. Comme je ne crois pas que votre intension soit de me faire de la peine, ne m'écrive plus dans le cas oh vous ne verries pas jour pour m'épouser... Vous me paraisses pourtant on bien bon cœur. . . Votre lette m'a fait pleuré...etsî ^pentvousfairtplaisir... j'ai prié le bon Dieu

93 hk COMÉDIE

pour la première fois de ma vie... Je n'ai pas mangé ce matin... Quel est votre état?... Je n'aime pas les comédiens... ils ne sont pas méchants , mais ils di* sent toujours de vilaines choses... ne vous faites pas comédien. Quel est cet endroit dont vous me parlés où il y aura une pierre blanche. . . où vous dormirez. . . et où il y a de l'herbe?... par hasart serait-ce le père Lachaise? vous êtes donc souffrant? ohl j'en serais bien fâchée... vousavés été si bon pour moi... Ah! si vous me faisiés un petit rôle, comme je le dirais bien I ... il me semble que vous seriez content de moi . . . vous me fériés répétés... Ces grands vieux auteurs sont si méchants... ils vous grondent... ils vous embrassent... vous, vous ne m'embrasseriez pas... et je vous aimerais bien plus qu'eux. Oh ! oui, que je vous aimerais. N'ayant plus rien à vous dire , je quitte la plumme pour faire bien vitte la chaussur de maman, car il a beaucoup plu bière.

c J'ai l'honneur de vous salué, monssieur le lilas de Perse.

€ Gborgbttb. »

Rien n'est plus simple à expliquer comment, ma-* dame Saint-Joseph ayant ramassé toute cachetée la lettre de Félicien à Georgette, celle-ci avait pu néan* moins y répondre. C'est que Félicien , ainsi que tous les jeunes gens à leur premier amour, avait copié sa lettre i plusieurs exemplaires et en avait remis un

au concierge de la Gaîté, leqael , à son ioxit, Tavait glissé dans la main de Georgette. Ainsi , tandis que madame de Briseville, madame de Saint-Joseph et Poirier devisaient à perte de vue sur les moyens d'empêcher les deux jeunes gens de se foire part de leurs sentiments, Georgette avait parfoitement lu la lettre de Félicien et y répondait de la manière qu'on vient de voir. Toujours la précaution inutile I et cela jus* qu'à la consommation des siècles et des parents.

Brûlons de fostidieuses transitions ; n'imitons pas ce trop célèbre romancier qui consacra trente-trois pages à décrire un clou, et qui n'employa que trois lignes à peindre les sensations diverses et poignantes de la jeune femme qui s'y pendit par désespoir d'amour. Les anatomistes et les tapissiers littéraires ont fait leur temps.

Arrivons tout de suite au fameux souper donné de si mauvaise grâce par Poirier aux artistes de la Gatti, et à tous les employés de ce théâtre, car la Briseville n'excepta personne, ne voulant pas, comme elle l'a* vait dit, faire de jaloux.

Les chefs d'emploi vinrent tous pompeusement en fiacre ; quelques-unes parmi ces dames se firent conconduire dans leurs propres voitures , mais c'était le très-petit nombre, la Gatté n'étant pas un théâtre à carrosses. Quant aux emplois secondaires, aux doublures, aux utilités , aux gens de l'administration, qui, de tout temps , son logés dans le quartier, rue

94 LA COMÉDIB

da Temple, faubourg du Temple, rue des Moulins, rue de Malte^ rue des Marais , rue Folie-Méricourt, — la fameuse rue immortalisée par la chute de ee Cosaque que lança la Briseville du haut d'une croi* sée, — ils vinrent à pied par le canal.

La table ou plutôt toutes les tables des Vendanges de Bourgogne forent placées dans les salles basses» dont on fit une seule salle en enlevant les cloisons, ainsi que cela se pratique dans toutes les grandes so* lenuités de restaurant, mariages, baptêmes, réunions maçonniques et autres corvées de la misérable existence de rhomme sur la terre.

Les hommes avaient tous la cravate blanche, Tha* bit noir, et cette tenue demi-réelle , demi-illusoire, qui fait que Tacteur est si rarement l'homme du monde. Il n'est jamais qu'en représentation , ou il n'est rien du tout.

Beaucoup parmi eux , ce jour*là , avaient fait tour«ner à la gloire de leur toilette les habits de ville dont ils s'étaient déjà servis au théâtre dans des rôles restés dans la mémoire des garçons du restaurant et de la dame du comptoir. En sorte que leurs habits, leurs gilets et leurs pantalons étaient autant de rô^ les, autant de pièces, que les garçons nommaient en les voyant, c Yoilà, se disaient-ils tout bas , le gilet vert-pomme de YHonnéie criminel ; tiens I voilà le demi^-collant de Y Homme à trois nisages ; -* regarde I ealui-^ci a l'habit du Joueur, au troisième acte ; -^

celai-ci Fhabit de Charles XU dans la Bataille de Puliawa; seulement il a enlevé les brandebourgs. » D'ailleurs tous les acteurs, illustres ou obscurs, étaient parfaitement connus des garçons des Vendanges de Bourgogne , qui tous semblaient heureux et fiers de les servir. Les garçons de restaurant se fondent en admiration devant le premier cabotin venu. Les acteurs sont leurs idoles. Ils les serviraient à ge« noux, s'ils Tosaient. Quant aux acteurs, ils oseraient se faire servir à genoux.

En général, les actrices s'habillent avec goût, avec élégance, mais aussi avec une prétention outrée qui fait dire tout de suite : c Voilà une actrice ! > Dans la rue , elles ont toujours Tair de chercher la première galerie et de mendier le sourire des avantscènes. Le chef de claque leur manque.

Parmi celles qui vinrent au grand souper donné par Poirier, il faut én'^mentionner deux qui faisaient un certain bruit dans le monde des coulisses de cette époque , déjà assez éloignée de nous. Elles étaient fort remarquablement belles toutes les deux, trèsbnines toutes les deux , et , ce qui achèvera la ressemblance, aussi privées de talent Tune que l'autre. Nous nous trompons, la ressemblance n'est pas entièrement dite; elles portaient presque le même nom ; Tune s'appelait Corah : elle était Juive; l'autre Coraly: elle était d'origine méridionale, presque Espagnole. Le directeur, quoiqu'elles n'eussent aucune

valeur comme artistes, les avait engagées parce que. . . parce qu'elles... parce qu'elles le payaient. Ouvrons ici une des plaies empoisonnées du théâtre... et enfonçons-y la main : criez, si vous voulez.

À Tépoque déjà perdue dans la demi-teinte où nous avons placé celte trop véridique histoire, les théâtres étaient composés d'actrices payées par l'administration et d'actrices qui payaient Tadministration. Le fait est là dans toute sa clarté : maintenant présentons l'explication de ce fait. Le directeur paye plus ou moins certaines actrices, — si nous parlons au présent, ce n'est que pour la forme, — dont la valeur constitue sa prospérité. Il rémunère leur talent et leur talent l'enrichit. Quoi de plus honorable? Ceci ne sort pas de l'ordre naturel des transactions.

Parlons maintenant des autres actrices : Paris regorge en tous temps de femmes belles et jeunes, dont la jeunesse et la beauté ne soi^t pas assez appréciées parce qu'elles ne sont pas assez connues. Ce sont des perles dans la mer; il faudrait plonger pour les admirer. On ne plonge plus. Le piédestal manque à ces statues. Simplifions le langage : le monde n'en veut plus et elles ne veulent pas encore des bals publics. Afin de ne pas mourir entre ces deux positions, elles se sauvent sur l'isthme du théâtre. Là on peut, à la lueur du gaz, les voir sous tous les angles, de sept heures à minuit, examiner à la distance de la lorgnette leurs cheveux, leur taille, leurs extrémités,

leurs dents; et, si la déesse platt au tendre mortel, le tendre mortel loi écrit ce qu'il pense d'elle dans un style qui n'effarouche jamais. L'honnête directeur, qui n'ignore pas que son théâtre est le temple où l'adoration se produit, prélève pour lui les frais du culte. Ces frais sont de cent francs à trois cents francs par mois. Nous ne faisons pas entrer ici en ligne de compte les épingles ni les boutons en diamants dont il accepte en rougissant l'offrande, mais enfin qu'il accepte.

Nous avons besoin de répéter, pour la délicatesse de notre époque, que ces ingénieuses infamies relèvent d'un autre temps, et qu'on aurait, par consé* quent, le droit de les traiter de fantaisie si nous les présentions comme une réalité vivante aux yeux du lecteur abusé.

Corah la Juive etCoraly n'étaient jamais engagées qu'à ces conditions hybrides. Il était rare, avaiton observé, qu'elles eussent appartenu jusqu'alors, comme actrices, à deux théâtres différents. On les appelait quelquefois les deux lionnes noires.

Quittons*les un instant pour les retrouver dans un instant.

Hais voici Poirier qui arrive triomphalement, donnant le bras à la Briseville et à madame Saint-Joseph. Georgette les accompagne. Poirier a arboré un habit bleu de chasse, à boutons d'or, qui rehausse la jovialité lunaire de ses joues et prend sa taille, autre-

98 LA COMÉDIp

fois très-fine, aujourd'hui très-ronde, bien prise en-* core, mais sans élasticité, semblable k ces modèles d'habits tendus sur un mannequin à la porte des marchands d'habits à prix fixe. La forte madame Briseville craque à toutes les jointures d'une robe de soie à larges bandes vertes et roses qui colle avec grâce à ses épaules, à ses hanches, et s*échancre beaucoup au corsage, nudité traditionnelle des grandes c(hguettes. Madame Saint-Joseph, avec moins d'embonpoint que son amie, a jeté sur sa taille, qui s'en entoure, un crêpe de Chine blanc. Sa robe feuille-morte est parcourue d'un éclair bleu qui annonce déjà la révolution dramatique sur le point de s'accomplir. Adèle Hervey perce sous la Saint- Joseph. Georgette est blanche de mousseline de la tête aux pieds, sauf le châle rouge imposé par la Briseville, odieux ornement qu'elle se hâte de quitter à son entrée au salon. Ainsi transparente, avec ses quelques teintes grises et violettes qu'aSecte le blanc dans ses plis, Georgette, frissonnante et surprise, heureuse pourtant de tous ces étonnements au milieu desquels on la plonge, ressemble k un joli Greuze. C'est V Accordée de village; c'est, moins la tristesse, la Cruche cassée. A son arrivée, on l'entoure, on la fête, on l'embrasse. Corah lui met au poignet un bracelet en topaze. Coraly » comme si elle eût deviné la gracieuseté de Corah , lui donne aussitôt un autre bracelet formé d'un cercle d'or étoile de douïe grenats et de six perles, double

cadeau qui fait sourire, rougir, pâlir et pleurer tout à la fois Tadorable enfant.

— Hais à table I s'écrie Moufflard, qui, depuis une demi-heure, murmure et gronde à chaque. seconde : à table ! nous sommes en retard d'une demi-heure ! — A table! Qui attendons-nous encore? Ces garçons de restaurant disent toujours : On vous serti et ils ne vous servent jamais. — ^^Faites du bruit! beaucoup de bruit i dit-il à l'un, ou nous ne nous mettrons jamais à table I — Descendez à la cuisine, dit-il k l'autre, ou nous ne souperons que demain matin I — Vous, souffle-t-il aux femmes, allez dire à Poirier que vous casserez toutes les carafes et toutes les bouteilles si l'on n'est pas servi sur-le-champ !

Qu'est-ce que Moufflard?... Ah! voilà!... Moufflard appartient k la génération dramatique cynique et cocasse de la Briseville. Il ne ressort en propre d'aucun théâtre, parce qu'aucun théâtre ne peut garder un pensionnaire aussi irrégulier. Paresseux, ivrogne, inexact, railleur, indiscipliné, Moufflard est pourtant un artiste plein de verve, plein de feu, plein de vie et de ressources. Il est brèche-dent, presque aveugle ; il est fatigué, éteint ; il jonche de son oisiveté toutes les banquettes des cafés brèche-dent comme lui ; mais qu'il touche les planches du théâtre, et la vapeur de ce "trépied l'anime, l'exalte ; il ressuscite; la vue du public lui donne la voix, le regard, la jeunesse; son magnétisme ardent coule dans tous les pores des spec-

tateurs ; et, pendant une soirée entière, Moufflard est le maître divin des esprits et des âmes. Il aurait eu les richesses de Garrik, s'il eût voulu. On ne lui connaît pas d'asile. Que de fois on Ta trouvé endormi au bord du canal!

Comparez-le à Tintorel, avec qui il cause en ce moment. Tintorel raisonne profondément, gravement, éternellement, sur l'art du comédien; il en remontrerait a Cailhava. 11 sait le grec et le latin ; personne ne connaît comme lui la science des costumes. 11 eût appris à Roscius comment on se drape et à Fleury comment on porte avec grâce un habit de cour. Il n'ignore aucune tradition de l'art; il va jusqu'à citer la loi des Douze Tables, et même Moïse, à propos d'une perruque ou d'une barbe. Il dessine bien, sculpte bien, peint avec adresse ; que ne sait-il pas? Tintorel sait tout, excepté être comédien. On peut le comparer à l'un de ces vases étrusques qu'entourent des signes emblématiques à l'infini, et des reliefs d'une grande valeur artistique : c'est fort beau; seulement, l'objet ainsi décoré et superbement enrichi est une cruche. Tintorel aussi.

Valéry, ce jeune-premier chauve qui vient se réfugier près de Tintorel ^t de Moufflard, bousculé par les garçons, accourus enfin pour apporter le potage, est aussi un acteur d'une originalité particulière. Comme Moufflard et Tintorel, il est le type d'une classe trop nombreuse d'artistes répandus dans les théâtres. Hiver

OU élé, Valéry ne sort qu*eiiveloppé d'iin châle qui lui cache le visage jusqu'au nez. C'est pour conserver sa voix, dit-il ; fatuité colossale, car depuis longtemps lemalheureux n'a plus de voix. Mais à Taide de ce mouchoir pittoresque il fait supposer aux directeurs trop crédules et aux infortunés auteurs qu'il a quelquefois delà voix. Il apprend ses rôles, il les murmure pieusement aux répétitions; mais vienne le jour de la première représentation, et l'on voit Valéry se gargariser, dans les coulisses, avec un sirop de couleur verte. Silence ! il entre en scène I et cette fameuse voix va éclater : autant s'attendre à voir éclater un bonnet de coton. Cette voix si soignée ne sort pas. L'auteur, exaspéré, se dit : c Demain, sans doute, Valéry sera en voix; ce n'est qu'un accident; le repos de la nuit et le sirop vert auront opéré favorablement. 1 Le lendemain, l'auteur retourne au théâtre à la même heure, à la même scène. O^i^l spectacle l'attend ! 11 retrouve Valéry, la tête rejetée en arrière, les yeux au ciel et la bouche ouverte, avalant un sirop bleu. 0 douleur! la voix n'est probablement pas revenue. Valéry entre encore en scène, il parle, et on l'entend, si c'est possible, encore moins que la veille. Cependant, le lamentable auteur se dit encore : f Le sirop bleu réuni au sirop vert dégagera cette fois la voix de Valéry. » Même déception le lendemain. Il voit successivement couler les sirops de toutes les couleurs dans le gosier de Valéry, et Valéry

tie se fait pas entendre davantage. An bout de dix jours de ce même manège^ le public lassé fait comme la voix de Valéry : il ne revient plus. L'auteur est ruiné. Valéry a mille francs par mois pour Êûre ce métier de muet. Et, chose inouïe à dire, incroyable à supposer, il y a des Valéry au Théâtre-Français, à l'Opéra, à TOdéon, et ils sont toujours engagés. Et il ne s'élèvera aucune voix contre ces voix !

Enfin, Moufflard est bien heureux, le souper est servi ! et tout le monde est heureux comme Moufflard.

La contrainte a déjà disparu. Gravier même cause gaiement avec le souffleur : c'est tout dire, car Gravier, père noble de la Galté, est la terreur, la malédiction des souffleurs. Il n'a pas plus de mémoire qu'une porte cochère, avec la prétention de savoir ses rôles sur le bout des doigts, seul endroit de son corps qui les sache. Dé là ses guerres éternelles avec les infortunés souffleurs. S'il s'arrête tout court et que le souffleur vienne à l'aider, il frappe violemment du pied et s'écrie : c Tais-toi, scélérat ! qui te demande quelque chose? » S'il ne souffle pas, il frappe encore plus fort en vociférant : c Mais que fais-tu donc là, misérable assassin ? pourquoi te paye-t-on ?» Il est connu que Gravier a causé la mort de trois souffleurs, pères de famille. Buffon ne l'a pas décrit dans Thistoire des Carnassiers.

— Voyons, dit madame Brossier, la duègne du

théâtre, à Monfflard, qui cause avec Saint-Pollard ; vous avez tout l'air de vous disputer.

-*• Saint-PoUard, répond HoufOard, m*ennuie h me donner la jaunisse, depuis le rôti, avec ses absurdes théories sur Tart : je lui dis de s'adresser à Tintorel.

— Moufflard est une brute, réplique Saint-Pollard; il est déjà ivre. Savez-vous ce qu'il dit?...

— Je soutiens ce que je dis, interrompit Moufflard.

— Et que dis-tu? demanda la mère Brossier,

— Je dis tout nettement que le véritable comédien doit être un cabotin. . .

Tous et chacun de s'écrier :

— 0 Moufflard ! quel blasphème I

— Quelle abomination !

— Quelle indignité!

— A la porte, Moufflard!

* — Oui, je le répéterai et je le dirais à la face de quatre soleils, s'il y en avait quatre; je ne veux pas mourir avant de l'avoir crié à tue-tête. Oui, c'est depuis que vous payez votre terme, que vous avez pignon sur rue, que vous avez des sociétés de bienfaisance, que vous gagnez des vingt et des trente mille francs par an, que vous êtes jurés, électeurs, gardes nationaux ; c'est depuis que vous vous mariez à la municipalité, que vous savez le latin et le grec comme cet âne savant de Tintorel ; c'est depuis que vous marchez dans le petit sentier de la vertu, que vous ne vous tutoyez plus; c'est depuis lors que vous n'a-

vez plus aucune spontanéité, aucune originalité» aucun génie; que vous n'êtes plus enfin des comédiens. Ce qui fait le comédien, c'est la liberté, le doute du lendemain, l'incertitude de toute la vie; c'est le besoin qui irrite, la faim qui éveille, l'insomnie qui fait chercher. Donnez-moi de l'indignation et de la misère, et je vous rendrai des poètes, je vous rendrai des comédiens, ces grands poëtes qui n'écrivent pas. -T- A boire ! s'écria Moufllard s'interrompant.

11 but et il reprit :

— J'ai passé à côté de toutes les jouissances et je n'en ai connu aucune; jeune, j'ai aimé une jeune femme, et elle m'a repoussé quand elle a su que j'étais comédien ; j'ai eu une fille de je ne sais qui; on me l'a enlevée pour la faire danseuse des rues; elle est maintenant au ciel ou au bout d'une perche, la tête en bas, les pieds en l'air ; je n'ai jamais possédé six chemises; j'ai joué la tragédie pendant douze ans dans une affreuse ville de vingtième ordre et en sentant toujours en moi une envie profonde de rire et de faire rire les autres ; douze ans de tragédie ! ... Je n'ai jamais eu ni une voie de bois ni un parapluie. A Lille, pendant dix-sept jours, je me suis nourri d'accessoires; et j'aurais désiré pourtant être tranquille, heureux, satisfait, comme tout le monde ; comme tout le monde, j'aurais préféréM'ombre fraîche au soleil brûlant de la grande route, le gazon à la boue, le bon vin à l'eau crue, la famille à l'isolement ; mais c'est

parce que je ne les ai pas eus, ces plaisirs, ces joies, ces contentements, acheva Moufflard, riant, buvant et pleurant en même temps, que je suis devenu comédien, grand comédien, le premier comédien de mon siècle. Que celui qui ose me démentir se lève et dise non I

Il fut répondu à cet appel de Mouf&ard par une triple salve d'applaudissements, MoùfQard qui venait de «ortir tout à coup, les griffes ouvertes et la crinière au vent, de ses jungles et de ses broussaiUes, comme un tigre dont on a remué le lit de boue.

La Briseville se leva enthousiasmée et courut Fembrasser dix fois, vingt fois, sur les joues, sur le front et sur la bouche. Elle le mangeait.

— Oui, tu es un grand comédien, mon pauvre Moufflard! s'écria-t-elle ensuite; et toi et moi, mon cher gueux, sommes les derniers représentants de ce bel art dramatique qui est fichu depuis qu'ils ont des conservatoires, des associations...

— Et des décorations, acheva Moufflard. 0 Molière, sublime saltimbanque! tes petits-fils, tes indignes héritiers, sont chevaliers de la Légion d'honneur. On présente les armes à Gautier-Garguille !

C'est pendant cette effusion universelle, produite par l'expansion immodérée de la Briseville, que Corah, qui était placée eH face de Georgette, lui offrit affectueusement un verre d'alicante, dans lequel elle avait trempé un biscuit. Georgette tendait le bras pour

le prendre; Coraly arrêta ce geste en attirant brusquement de son côté Tattention de la jeune fille.

— Eh bien ! comment te trouves^tu, ma bonne petite Georgette? lui demanda-t-elle.

Georgette, empressée de répondre, oublia Corah, qui resta le bras tendu, le verre à la main.

— Mais trës-'bien, madame; un peu étourdie par tout ce monde, ce bruit, ces lumières.

— Il fait très-chaud ici, n'est-ce pas? excessive* ment chaud?

— Oui, madame. Je n'osais le dire...

— Veux-tu venir respirer auprès de cette croisée?

Gorah offrait toujours son verre d'alicante à Geor* gette, tout en regardant fixement Coraly.

Coraly, qui ne fit pas semblant d'apercevoir rembarras de Corah, continua.

— Eh bien! quitte un instant ta place, viens avec moi, Georgette; la fraîcheur du jardin nous fera da bien.

Georgette* était déj^ à demi levée. Corah , dont rimpatience, de plus en plus accrue par l'irritation, tournait au dépit et allait passer à la colère, dit à demi-voix, mais impérieusement :

— Georgette, vous n'avez donc pas vu ce que je vous offrais?

— Oh! pardon, madame...

«-Yoil^ cinq minutes que j'attends, mon enfant

^Encore une fois pardon, madame; madame me parlait...

— Prenez donc ceci.

—Oui, madame, avec plaisir.

Georgette prit le verre.

—Je ne vous engage pas du tout, poursuivit ensuite Corah, à vous exposer h l'air de la nuit. C'est irèsmalsain dUns cette saison et en moiteur comme vous Têtes. N'est-ce paS) Saint- Joseph ?

— Quoi donc? demanda la Saint-* Joseph, dont l'attention était ailleurs.

— Ta fille voulait aller faire un tour au jardin... je lui disais que c'est très-dangereux. . .

— Hais sans doute, dit madame Saint- Joseph. Quelle fantaisie I- On est très-bien ici.

— Mais, maman, ce n'était pas pour aller dans le jardin.

— C'était tout simplement pour nous approcher de cette croisée, ajouta Coraly.

— C'est différent, dit Corah, qui n*avait pas cessé de croiser un regard hostile avec Coraly ; c'est différent. Je me suis trompée.

— Parfaitement trompée, répliqua sèchement Coraly.

Les deux, amies cessèrent de se regarder en face; mais de dessous leurs cils noirs partaient des milliers d'éoiairs que la distance de la table n'éteignait pas.

{.'incident se perdit au milieu du bruit général

Quand il fut apaisé, Moufflard, qui, par politesse, avait reconduit la Briseville jusqu'à sa place, se mit à dire:

— Messieurs et mesdames, ne tremblez pas!

— Bon! voilà Moufflard complètement...

— MoufDard est complètement raisonnable; — dit Moufflard lui-même, et il vous engage à ne pas trembler.

— Mais pourquoi tremblerions-nous?

— Il règne ici un mystère formidable.

Et les actrices de la Gaité de se moquer de Moufflard en répétant chacune un titre des pièces de la Gaîté où se rencontre le mot mystère.

— L'enfent du mystère !

— La tour du mystère !

— Amour et mystère !

— Les deux mystères !

— L'homme du mystère !

— Le château du mystère I

— Voyons, Moufflard, quel est ce mystère? demanda la Briseville.

Et la réponse de MouQlard fut :

— Le mystère, c'est toi.

— Moi ! Hâte-toi de t'expliquer, mon bon camarade.

Moufflard s'expliqua.

— Tout le monde, dit-il, occupe sa place ici; c'està-dire que chacun a la sienne. Toi, Briseville, tu en occupes une et tu en gardes une autre.

Tous les artistes se regardèrent et s'aperçurent, en effet, qu'auprès de madame Briseyille se trouvait une place vide et un couvert inoccupé.

Mouf&ard reprit :

— Nous sommes tous au grand complet ici ?

— Oui, ouil

— Nous n'attendons plus personne?

— Non, non!

— Ce couvert est-il en plus ?

— Non, monsieur, répondit un des garçons.

— Alors qui doit donc venir, et venir un peu tard?

— Je n'en sais rien, dit chaque convive.

— Briseville doit le savoir I poursuivit Moufflard.

La Briseville fut embarrassée.

— Moi, je n'en sais rien... je vous jure... je comptais bien sur une personne que je m'étais permis d'inviter... avec l'agrément de Poirier...

— Moi? demanda brusquement Poirier.

La Briseville à Poirier, en lui enfonçant un cure-dent d'ivoire dans le cuisse et cet aparté dans l'oreille :

— Tais-toi, imbécile; mange, bois, et ne dis rienl

Poirier se tut.

La Briseville poursuivit :

—Mais cette personne n'étant pas venue... je ne sais pas pourquoi ce couvert est là. : .

— Je le sais, moi, dit MouCQard... je continue à dire : Tremblez ! c'est un mystère, un mystère que je vais vous dévoiler sur-le-champ. La Briseville, vous

le sarez tous, a étranglé autrefois, — cpie la patrie lui en soit reconnaissante! — un Cosaque qui logeait en garni chez elle.

—En vérité, Moufflard, dit la Briseville avec modestie, pourquoi rappeler?... folie de jeunesse... erreur de jeune fille. . .

— Oui, ma bonne... oui,:, on te pardonne... mais il est avéré qu'après avoir étranglé ton petit Cosaque. . . Quel était son grade î s'interrompit Moufflard pour adresser cette question k la Briseville.

— Capitaine dans le régiment de Novogorod.

—Son âge?

— Trente-cinq ans.

— Bataille?

— Cinq pieds dix pouces.

—Sa figure?

— Pleine d'audace et de mélancolie.

— Sesmœurç?

— Atroces.

—Très-bien? Or, reprit Moufflard, après avoir étranglé son Cosaque de cinq pieds dix pouces, notre camarade Brisetout le jeta par la croisée.

— Mais c'est connu, connu!...

— Très-connu , Moufflard I

— Ce qui n'est pas connu de vous, continua M(ïufllard, c'est la croisée par où la légèreté fut commise et la cause qui la fit commettre k notre bonne petite eamarade. Quant k la croisée, la voici ï s'écria Mouf-

ET LBS COMÉDIENS. 444

flard eu prenant un flambeau et allant, fluiyi de tous les invités, vers une des portes-fenêtres qui ouvraient sur le jardin des Vendangée de Bourgogne et par où l'on pouvait facilement apercevoir les premières mai* sons de la rue Folie^^Miricourt. Voilà, répéta Moufllard, cette croisée historique, historique comme celle du Louvre, celle d'où Charles IX tirait sur son peuple, à en croire la Henriade.

Pendant quelques minutes, les convives de Poirier examinèrent sérieusement la croisée de l'ancienne mai* son de madame Briseville.

—C'est l'ombre de ce Cosaque, ajouta Moufflard, que notre camarade Briseville attend à souper ici ce soir. Cette place vide est réservée pour lui. L'entendez-vous?... il vient I

--Fou que tu es I s'écria la Briseville, tu fais peur à toutes ces jeunes filles : qu'avais-tu besoin de rappeler?...

— Je n'ai pas fini. Maintenant, reprit HoufBard, il faut que Briseville nous raconte l'histoire de ses amours avec le capitaine du Novogorod, et par quel motif de jalousie, bien naturel et bien excusable, elle fut portée à le lancer par la croisée. — Yoilù ce que je ne dirai pas I —Pourquoi ne le dirais-tu pas?

—Parce que... parce que... les journaux, qui disent tout ce nous faisons et même tout ce que nous &e faisons pas, ne manqueraient pas de donner de-

main à leurs abonnés, et cela ne me convient pas, l'histoire curieuse, intéressante et dramatique des amours de madame Briseville, actrice de la Gaîté, avec un capitaine de Cosaques.

— Nous te promettons, dit Gravier, que les journaux n'en diront pas un mot.

— Allez répondre des journaux I

— Nous t*en répondons tous, dirent les plus jeunes et les plus bouillants parmi les artistes réunis aux Vendanges de Bourgogne. Les journaux!... les journaux I... on les fait taire quand on veut.

— Certainement! reprit un jeune acteur nommé Saint-Brice qui se trouvait là, et dont le volnay et le chablis avaient, par leur mélange, exalté le cerveau.

— Aurais-tu à te plaindre, Saint-Brice?

— Il y a un journaliste qui aura bientôt de mes nouvelles... Une laisse pas passer une occasion de me brosser dans son infâme petit journal appelé le Lilas de Perse.

L'attention de Georgette s'éveilla. Elle ne fut pas seule à écouter.

— Ah ! oui. . . dit un troisième. . . Mais qu'est-ce donc que ce petit vermisseau de journal rédigé par des fruits secs de collège? Où ça paraît-il? où ça s'imprime-t-il ? qu'est-ce qui lit ça?

— Mais vous, monsieur, dit courageusement Georgette au dernier qui avait parlé... mais vous, puisque vous l'avez lu!...

ET LBS COMÉDIENS. 443

— Moi... oui... moi... parce qae je lis tout... le bon et le mauvais.. i

— Je me promets de châtier celui-là^ reprit Saint- Brice...

— C'est sévère, dit un acteur plus pacifique...

— Oui, monsieur, châtier. On rosse un valet, on bat son chien, mais on châtie un journaliste. Voyez le Dictionnaire de l'Académie aux articles Chien et Journaliste.

— Après toul^ c'est votre affaire.

— C'est mon affaire, dit le jeune acteur en frappant sur la table avec le fond d'une bouteille de vin de Champagne qu'il venait de tirer du seau de glace.

Il faut constater, pour la vérité de la séance, qu'acteurs et actrices, sans qu'ils eussent tous pris part à la manifestation exprimée par le jeune Saint-Brice contre les journaux et les journalistes, étaient tous heureux, contents ou bien aises de l'avoir entendue.

Félicien entra.

Il se fit un silence universel.

La figure honnête et calme de ce jeune homme loyal qu'on venait d'insulter dans sa profession suffit pour refroidir instantanément toutes les colères. 11 s'éleva même une certaine rumeur de respect à son entrée. ^ Il alla s'assoir près de madame Briseville.

— Voilà le mystère, dit celle-ci : j'attendais monsieur. 1

Félicien salua.

JiM LA COMEDIE

Georgette était plus pâle que sa robe de mousseline.

— L'histoire du Cosaque ! dit Moufflard. Et tous de répéter après lui :

— L'histoire du Cosaque !

— L'histoire du Cosaque I

— L'histoire du Cosaque I

— Eh bien 1 puisque vous le voulez, dit madame Briseville, je vais vous raconter l'histoire de mes amours avec le capitaine des Cosaques du Novogarod, et comment je le jetai du haut de mes croisées, par un beau clair de lune, à trois heures du matin. Yersez-moi du Champagne I

Après avoir avalé d'un trait s/an verre de vin de Champagne, la Briseville dit d'un ton profondément tendre :

— Nous appellerons, si vous le voulez bien, mon Cosaque Novogorod.

— Nous le voulons bien !

— Il avait bien essayé plusieurs fois de m'apprendre son nom , mais c'était trop dur à mâcher, c'était un nom en fer. Contentons-nous donc du nom de son village : Novogorod.

— Nous nous en contentons.

— Je vous remercie. Novogorod m'aimait beaucoup, mais il m'aimait un peu trop à la manière brutale de son pays. Pour un oui , pour un non, il me battait, et pas toujours avec la main. Il n'y a pas d'amour qui tienne longtemps devant une pareille ma-

nière de s'exprimer. Remarquez qu'il était extrêmement fort. Pendant quelques mois j'endurai avec résignation tantôt son pied, tantôt sa main, tantôt sa cravache ; et j'avoue que c'est humiliant, et plus humiliant encore que douloureux, surtout de la part d'un étranger. Mais voilà qu'un beau jour la fantaisie me prend de me défendre. A un soufflet je réponds par un soufflet, et la joue aussitôt enfle à mon Cosaque ; il veut me prendre par le milieu du corps pour me renverser, et c'est moi qui l'étends de tout son long sur le parquet ; il veut griffer, je le mords ; il cherche à me soulever avec ses genoux, et mon pied le cloue à sa place. Il étouffait. S'il avait su )e français, je lui aurais fait demander pardon. La Russie était vaincue. Quand je dis vaincue, reprit la Briseville, j'exagère un peu ; mais les forces se balançaient ; un jour il était vainqueur, l'autre jour c'était moi : au bout du compte je ne vois pas trop ce que j'avais gagné à cette belle résistance ; nous nous battions plus souvent, voilà tout. Plus tard, il est vrai, cette vigueur que j'avais découverte en moi ne me Ait pas inutile.

Lasse à la fin de cette existence, qui cependant ne se composait pas que de coups de pieds et de soufflets, — elle avait aussi ses bons quarts d'heure, — je résolus d'y mettre un terme. N'allez pas croire que j'eusse la pensée de me tuer ! Je signifiai tout uniment à mon Cosaque qu'il eût à vivre de son côté tandis que j'étai& décidée à vivre du mien. Il prit d'abord assez

bien la chose ; je le crus du moius. Il emporta silencieusement son manteau, ses bottes, sa lance, tontes ses bardes et sortit. Je respirai. Fausse sécurité, fausse joie I Le soir venu, j'entends frapper à ma porte ; j'ouvre, c était lui ! II avait réfléchi, me dit-il, en posant sur la table ses bottes, sa lance et son manteau. «Vous êtes, ajouta-t-il, une partie de la France comme je suis une partie de la Russie ; n'est-il pas vrai ? > Je n'avais aucune objection sérieuse ^ faire h, cette opinion. Il continua ainsi : < La Russie s'est emparée de la France, qui lui appartient jusqu'à nouvel ordre. Ëh bien ! moi, je me suis emparé de vous, qui m'appartenez. C'est la même chose, c'est la même raison. Donc je vous garderai tout le temps que l'armée russe occupera Paris. » Mon aimable Cosaque avait mis un jour entier à confire ce beau raisonnement en vertu duquel il revenait s'installer chez moi. Vous me demanderez ce que je lui répondis. Ce jour-là j'avais par hasard du monde à diner ; ce monde, c'était moi et un de mes cousins, sous-officier dans l'artillerie de marine: Naturellement il se chargea de la réponse : il* prit le Cosaque par un bras, tandis que je le saisissais par l'autre bras, et, en manière de cruche, nous voulûmes le verser du haut de l'escalier. L'opération ne réussit pas. Novogorod criait tant, d'ailleurs, qu'il avait attiré les voisins aux croisées et les passants à notre porte. Le commissaire de police accourut. En ce temps-là, pe perdez pas celte circonstance de vuq,

ET LBS COMÉDIENS. 417

Tautorité protégeait et défendait non pas les Parisiens contre les Russes , les Bachkirs et les Autrichiens , mais tous les Kalmouks possibles contre les Parisiens. U est vrai , qu'à la sourdine , nous en faisions une consommation épouvantable. On en trouvait chaque matin une douzaine au fond du canal ou au bord de la Seine. Mais revenons à mon Ealmouk.

Mon cousin , Tartilleur de marine , lui proposa un duel à la contre-pointe, qu'il accepta comme s'il eût accepté une bouteille d*eau-de-vie. Je lui rends cette justice qu'il était brave autant qu'il était gros^er. Dix minutes après, ils dégainaient de l'autre côté du canal, en face de mes croisées. Ils avaient planté u^ clou dans le mur, à ce clou, attaché une lanterne, et, à la lueur de cette lanterne, qui éclairait autant que le clou, ils ferraillèrent à. m'en donner le frisson. Je ne voyais rien, mais j'entendais très-distinctement les coups qu'ils se portaient. Us devaient être terribles. Tantôt c'était mon cousin qui jetait un cri qui m'entrait dans les chairs, tantôt c'était Novogorod qui aboyait un juron affreux. Puis je n'entendis plus le cliquetis des épées ; quelque chose de lourd tomba dans le canal : comment cela avait-il fini ?

Ou Champagne ! dit la Briseville à. cet endroit de son récit; rafraîchissez l'historien.

Je reprends, continua la Briseville. J'entends des pas sur le terrain qui borde le mur de la maison. Quelqu'un passait sous la croisée. Ëtait-ce mon cou-

sin? était^^e Iç Cosaque? On monte l'escalier, on ouvre la porte. Novogorod entre, une lanterne à la main, u L'autre, lui dis-je, l'autre? > Il sourit et me répondit : c Je l'ai enterré. » Ma première pensée fat de saisir sa longue lance et de le clouer contre la porte qu'il venait de fermer sur lui, à la manière des enfants quand ils piquent un cloporte avec une épingle dans le bois d'un volet. Ma seconde pensée fut que la partie n'était pas égale. J'étouffai ma colère, remettant à des jours plus calmes le bonheur de ma vengeance. Mais ce jour ne venait pas ; en attendant, Novogorod prenait de plus en plus un empire insupportable chez moi. Que faire pour m'en débarrasser? La violence m'avait peu réussi... La douceur n'aurait pas eu meilleur sort. La pensée me vint de l'empoisonner ; je la repoussai aussitôt, mais je m'arrêtai à celle de le faire mourir en détail, de manière à n'avoir presque rien à me reprocher.

Je m'étais aperçue que Novogorod dévorait à. lui seul autant de nourriture que trois hommes robustes ; il mangeait près de six livres de bœuf par jour, qu'il arrosait d'autant de bouteilles de vin. Insensiblement, je parvins k lui faire comprendre que mes revenus ne me permettaient pas de lui offrir une table proportionnée à son heureux appétit. Son amour-propre ne fut nullement blessé de mon observation. Il se contenta de deux livres de bœuf et de deux bouteilles de vin. Un mois après, je réduisis à une livre et à

Que bout^ilte sa ration quotidienne. Mon espoir était de l'affaiblir au point qu'il n'aurait plus la force d& faire son service et qu'il irait chercher meilleure fortune pilleurs. J'échouai complètement dans ce pre^ mier essai. Nqvogorod ne devint ni meilleur ni plus maigre. 11 continua à m'aimer et à me battre comme aux jours des meilleurs repas. Indignée , je lui supprimai entièrement la viande pour ne le nourrir que de légumes. Jje le soumis au régime des ièves et de la salade. Un lion aurait succombé, on boBuf serait devenu poitrinaire ; Novogorod ne s'en porta que mieux, son teint s'éclaircit ; il sembla rajeunir. Je renonçai à cette vengeance de prairie ; ce monstre aurait vécu d'écbaudés.

Dans mpn découragement, je me rappelai que la Bible parlait d'une certaine femme, nommée Dalila, qui, voulant aussi se défaire d'un Cqsaque de l'époque, lui coupa les cheveux au ras de la tête, et qu'ensuite Samson se trouva si faible, qu'elle lui creva les yeux.- Pourquoi, me dis-je, la force de Novpgorod ne résiderait -elle pas dans ses cheveux, qu'il portait très-longs, très-touffus et très- crépus. Une nuit, qu'il dormait près de moi, je m'emparai d'une paire de ciseaux à tondre les moutons, et, en quelques coups bien portés, j'obtins le résultat sur lequel mon dernij^r espoir se fondait. Il se réveilla enfin I mais, au lieu de me prouver sa faiblesse, quand il s'aperçut de l'opération gue je lui avais fait subir pendant le

420 LÀ GOUÉDIB

sommeil, il se livra à de tels excès sur moi, qu'il me parai n'avoir jamais été plus fort. 11 me laissa mourante sous ses coups. La Bible m'avait valu cette honnête récompense. Après m'avoir pris tout ce qui me restait, un châle, une guitare, un parapluie tout neuf, il alla les vendre, les but et ne rentra qu'à trois heures après minuit, car il rentra, le misérable !

Nous étions en hiver, Tair était très-vif ; ses cheveux étaient coupés, il avait gagné une énorme fluxion. Il éternuait, il mouchait, ii fondait en eau, et ses dents lui causaient des douleurs atroces. Le lendemain il souffrait davantage. Le troisième jour, le médecin du régiment, qui déclara que sa fluxion était causée par l'imprudence dont il s'était rendu coupable en se privant , au milieu de l'hiver, de ses cheveux, lui ordonna, entre autres prescriptions, de prendre de l'opium h forte dose afin de pouvoir dormir. Ses douleurs ne firent qu'augmenter. Il arriva un soir plus furieux que de coutume, exaspéré par les tortures de sa fluxion. Dans sa rage, il voulut me forcer et boire tout l'opium contenu dans le flacon. Je vous laisse à penser si je me défendis. Je le repoussai, il revint sur moi ; il m'étreignit, je lui serrai désespérément le cou ; et, profitant d'une lueur d'avantage que je sentis avoir sur lui, au moment où il ouvrait la bouche pour poug* ser un de ces cris d'ours qui lui étaient familiers, je vidai le flacon dans sa bouche, c Bravo I me dit-il en m'embra^sant, c'est fort, ce que tu viens de fairq

ET LBS COMÉDIENS. M\

là. C'est un coup de maître. Pour ce soir, je te pardonne, mon hetman ! » Un hetman, c'est ainsi, je crois, qu'ils appellent leur général. Ma victoire Tavait subjugué ; mais, une heure après, Topium TaTait tellement assoupi qu'il était comme mort. Il n'y avait aucun motif pour croire qu'il sortirait jamais de cette léthargie de plomb. En présence de cer scélérat, qui avait déshonoré ma patrie et mangé jusqu'à ma der^ nière guitare, je ne me sentis émue d'aucune compassion. Il était cinq heures du matin environ ; la lune éclairait doucement les eaux peu limpides du canal ; quelques jeunes gens, qui sortaient de ces mêmes Vendanges de Bourgogne, passaient sous mes croi* sées. ff Messieurs, leur criai-je de ma voix la plus douce, j'ai un Cosaque dont je ne sais que faire dans mon appartement... — Si madame daignait nous le jeter, me fut-il répondu, nous nous ferions un véritable plaisir de l'en débarrasser... • Vive l'Empereur I » criai-je. . . Vous devinez le reste. . . ma vertu fut sauvée I

— Trois salves infernales pour la Briseville 1 s'é* cria MoufQard , quand la nouvelle Judith eut achevé rhistoire de son Holopherne.

On fit mieux, on la couronna de tous les bouquets qui s'élevaient sur les gâteaux de Savoie, pièces montées et autres chefs - d'oeuvre de la pâtisserie moderne. 3

Vivresse , on 1q voit , (^tait montée It un ton assez

scandaleux sans avoir atteint son apogée. Les propos, que ne retenait plus le fil déjà si fragile de la raison, s'égrenaient au hasard et s'éparpillaient. MoufQard s'était jeté aux pieds de madame Brossier, la duègne de la troupe, et, se trompantsur son âge, comme il se trompait sur le sien, il lui déclarait un amour éternel à la face des bougies. Il lui baisait chaudement la main ; il la suppliait d'écouter ses vœux, de partager sa destinée. Il avait fini par pleurer à chaudes larmes.

Également ivre , Tintorel raisonnait sur l'art du comédien à perte de vue, et, hallucination amusante, il répondait avec une chaleur d'avocat à des attaques que personne ne se permettait contre ses théories. € Permettez, s'écriait-il, que je vous réponde. — Vous ne me donnez pas le temps de répliquer. — Vous croyez que je n'ai pas d'objections à vous faire, j'en ai douze : la première... — Si vous m'interrompez toujours! — Messieurs, du silence... Quant aux grossièretés , je n'y répondrai pas. . . — Vous citez toujours le paradoxe de J.-J. Rousseau... — Voyons, mettez-vous d'accord. — D'ailleurs, tel est mon sentiment; je persiste I >

Valéry, l'acteur de tant de talent et de si peu de voix, confiait à Saint-Pollard qu'il était en pourparlers avec la Comédie-Française pour jouer le Misanthrope, dernier terme d'orgueil et de folie auquel arrivent les acteurs dans leur monomanie spéciale.

ET LES GOMÂDIENS. 423

Comme ce rAle passe, on ne sait trop pourquoi, peutêtre parce que ce n'est pas un r61e , mais une com« plainte assommante , pour être le plus difficile du répertoire, tous veulent tenter Thonneur de le jouer; tons espèrent le rendre avec succès, et tous y échouent ; mais c'est le signe certain du ramollissement du ceryeau chez ces malheureux. Généralement, on les efface du livre des vivants dès qu'ils ont seulement exprimé le désir de \o\iet le Misanthrope : c'est leur testament d'agonie.

— Oui, disait Valéry, je jouerai le Misanthrope à la Comédie-Française et je serai immédiatement engagé.

— Toi I lui répondait Saint-PoUard.

— Si je réussis, bien entendu.

— C'est différent I

— Je réussirai. Je me ferai une tite , tu verras, Saint-Pollard, tu verras !

En argot de coulisse, se faire une tite veut dire se composer, à l'aide d'une perruque et du rouge , un visage rigoureusement en harmonie avec le rôle qu'on joue. Beaucoup d'acteurs n'ont que ce talent-lk.

— Oui , répéta Valéry, je me ferai une fameuse tête , et l'on verra au premier vers que je réciterai ^e j'ai compris le Misanthrope d'une façon toute nouvelle. J'ai deviné l'intention de Molière , je crois naême avoir dépassé son intention.

— Tu en es bien capable, murmura, par un effort

124 LA COMÉDII

de politesse^ Facteur Saint-Pollard, qui, dails l€ fond de son ftme, se disait : c Si ce n est pas une dérision de Yoir un Valéry, un acteur de fer-blanc ^ se proposer de jouer le Misanthrope I >

Un acteur de fer-blane est celui qu'on fait jouer le dimanche ou qui triple les acteurs de premier ordre dans les pièces abandonnées par ceux-ci. La troupe de fer - bUmo représente la classe des parias dans l'Inde et les crétins dans la yallée des Alpes.

— Le jour de mon début dans le Misanthrope, reprit Valéry, je t'enverrai , mon cher Saint-Pollard, une loge d'orchestre ; je compte sur toi.

— Tu peux y compter, mon cher Valéry, tu entendras retentir ces deux battoirs.

Les mains, dans le langage des coulisses^ deviennent des battoirs quand il est question de les employer au succès d'un artiste ou d'une pièce. La métamorphose a rarement lieu. C'est une image sans application, une métaphore oisive.

— Mon Dieu I comment vous trouvez- vous ici ? dit au milieu de cet orage Georgette à Félicien, l'on et l'autre penchés sur le fauteuil de la Briseville, qui, sur un signe de sa main , avait fait quitter la table à Poirier pour causer avec lui. Tous les deux s'en étaient éloignés depuis quelques minutes.

— Je suis ici , répondit tout bas , — et la précaution était tout à fait de luxe , car qui les aurait entendus dans ce vacarme ? '«-' Je suis ici , répondit

Félicien^ parce qu'on m'a invité et parce que j'étais a peu près sûr de vous rencontrer.

— Ah ! Ton vous a invité?

— Oui, mademoiselle.

— Et qui?

— Je ne sais, la lettre est collective : • Les artistes de la Gaîté prient M. Félicien de leur faire l'honneur, etc.. > Yous paraissez bien surprise de ce que je vous apprends?

— Oui, je l'avoue. Ah I l'on vous a invité I

— Qu'y a-t-il donc?

— Rien. . . seulement. . .

— Pardon, mademoiselle, votre rougeur, vos rélicences... Je vous en prie, parlez. C'est une peine pour moi de supposer...

— Eh bien I je trouve étonnant qu'on n'ait pas ici tous les égards convenables pour les personnes qu'on invite...

— Je ne vois pas, interrompit Félicien , qu'on en *ait manqué pour moi...

— Depuis que vous êtes ici, non 1

. — Avant mon arrivée se serait-on permis ?. . .

— Oui , répondit Georgette , dont l'indiscrétion prouvait bien son ignorance des choses de cette vie malsaine, non-seulement de théâtre, mais de notre société tout entière.

Elle ne savait pas que cette confidence... Mais elle ne savait encore rien.

— MaintenaDt, mademoiselle, reprit avec une Yéhémence toute chaude d'émotion la jeune rédacteur du Lilas de Perse, vous me devez de me dire le nom de celui ou de ceux qui m'ont insulté, car c'est ce que vous voulez me faire comprendre... On m'a insulté.

Là seulement Georgette s'aperçut de la faute commise. La pâleur de Félicien, le tressaillement de ses lèvres, ses mouvements nerveux lui en révélèrent toute la gravité.

— Laissons cela , dit-elle ; c'est un propos , voilà tout.

— On noircit avec un propos, on empoisonne avec un propos , on tue avec un propos. Qui donc a tenu ce propos? dit, d'une voix qui fut presque entendue, Félicien à Georgette, qui pâlit a son tour.

Elle fut surtout entendue de Saint-Brice , le jeune acteur qui avait osé parler de châtier ou rosser les journalistes. Celui-ci parut prêt à recevoir l'agression qui le menaçait. Il boutonna son habit et tourna ses regards du côté de Félicien.

— Maintenant , dit Georgette , je ne saurais plus vous dire qui a tenu le propos qui m'a paru blessant pour vous... Peut-éftre aussi n'était-il pas aussi blessant que je l'ai cru... je me serai méprise...

— N'importe I qu'a-t-on dit sur moi? Je veux le ' savoir I

— Vous êtes méchant , dit tout bas Georgette en posant sa main sur celle de Félicien.

ET LSd COMÉDIENS. 427

C'était la première fois qu'il éprouvait ce dotix contact. La sensation amortit l'injure. Et puis Georgette avait prononcé avec un regard si suppliant et si bon, avec une voix si jeune , si émue et si pénétrante : t Vous êtes méchant... » que la colère de Félicien s'apaisa comme si ces paroles eussent été de la magie.

— Je ne suis pas méchant, mademoiselle, mais ma dignité...

— Votre dignité veut-elle me donner un peu d'eau glacée ? lui dit Georgette.

— Ainsi je ne puis pas savoir...

— Je vous promets, répliqua Georgette, je vous promets que, si je parviens à me rappeler ce qa*on a dit sur vous, je vous le dirai.

Ce fut au tour de Félicien à poser sa main sur celle de Georgette, sur laquelle il la posa plus que ne le comportait la phrase qu'il ajouta.

— Vous me promettez sincèrement?

— Très-sincèrement.

— Je voudrais que mon honneur fût désormais le vôtre.

Quant à ceci , Georgette n'y comprit rien du tout ; mais elle laissa sa main sous celle de Félicien, tout ardente , toute fiévreuse d'amour, d'inquiétude , de timidité.

Félicien sembla ne plus se préoccuper de l'atteinte injurieuse dont il avait d'abord si douloureusement accusé la blessure. L'amour l'avait endormi , et , au

fond, mieux valait sans doute ; mais cette première leçon, que Georgette avait pour sa part reçue si complètement, ne porterait pas d'aussi heureux fruits dans Félicien, k qui elle venait d'être retirée par Georgette elle-même, par Georgette éclairée tout à coup par son effroi. Il eût été désirable, pour l'avenir de Félicien, qui eût peut-être transmis son expérience à ses confrères en journalisme^ qu'il sût, futTce au prix d'un affront , qu'il faut le moins possible répondre a-ux politesses des acteurs , les premiers prêteurs sur gages en matière de courtoisie compromettante. Le gage, c'est la liberté du journaliste, c'est sa franche opinion sur eux, c'est sa plume, son opinion, son jugement, sa conscience. Oui, voilà ce qu'on met en gage chez eux et dont on ne peut plus disposer une fois qu'on a rompu le pain à leur table et goûté à leur sel.v

Autrefois le journaliste français était , comme dit le peuple, trop mr sa bouche ; ce n'était pas seulement de l'acteur qu'il se faisait le convive facile, spirituel, mais du premier charlatan qui avait besoin de l'orchestre de la presse pour faire chanter ses louanges. Il ne savait pas refuser. Il en était aux regrets le lendemain, mais le surlendemain il recommençait. Sa vie se passait entre les truffes de la réclame et les remords de sa dignité. Son ventre l'accusait quand sa tête se repentait. Ces écrivains d'un temps dont le nôtre a fait justice étaient tous goin-

fres à voler en plein midi dans la boutique d'un pâtissier. Ils dînaient avec amour. Les faisait dtner qui voulait. On n'appelait pas cela les acheter^ les corrompre y mais tout simplement les confire.

Sauf de belles exceptions , même alors , la presse française se maintenait et se conservait par le procédé Appert.

C'est cette honorable leçon qui ne put pas profiler à Félicien, Georgette devinant à quel prix il allait la recevoir. C'était un duel inévitable. Elle eut Tinstinct de savoir l'écarter à temps ; m^is il était tout juste temps.

— Tu vas encore me dire, murmura Poirier à Toreille enflammée de la Briseville , que je suis un affreux tapissier, un stupide richard , un ventre doré, un imbécile ; mais je ne puis me rendre compte , ma chère amie, du motif que tu as eu pour inviter cet intrus de journaliste à notre souper.

Il est inutile de remarquer que cette première phrase de Poirier à la Briseville était dite par lui au commencement de Tentretien de Félicien avec Georgette, entretien que nous venons de surprendre.

— Il n'est pas encore temps de te l'apprendre.

— Cependant , regarde , continua Poirier, ils ne sont séparés que par ton fauteuil , qui est resté vide.

— Pourquoi est-il resté vide ?

— Bon I voilà que tu 'm'interroges quand je te questionne. Ce n'est pas le moyen de nous entendre.

— C'est que ma question est une réponse. Si j'ai quitté mon fauteuil , s'il est resté vide , c'est pour qu'il leur fût permis de se roucouler des choses tendres.

— Je ne le vois que trop. C'est Ik ton but, dis-tu?

— C'est là njon but. Ne les dévisage donc pas tant ; tu vas les troubler, et le coup sera manqué.

— Quel coup ?

— Veux-tu bien me regarder. Poirier !

— Mais ils se rapprochent I .. .

— Tant mieux! laisse-les se rapprocher.

— Mais elle rougit.

— C'est dans mon programme. Quand la cerise rougit, elle va mûrir.

— Elle finira par tomber, ajouta Poirier avec un soupir.

— Tant mieux encore I

— Mais dans sa bouche I

— Non... mélancolique tapissier.

— Voilà leurs mains qui se rencontrent encore I

— J'y comptais.

— C'est encore dans ton programme ?

— Sans doute.

— Mais regarde comme ils se parlent de près 1

— Ne les tourmente donc pas ainsi avec tes gros yeux de dogue.

— Briseville, si tu m'as joué I,.. si tu me jouQS I ^ J'en ai bien envie.

ET LES COMEDIENS. 13t

— Tiens ! leurs joues vont se toucher I II faut en finir, Briseville !

La Briseville fit faire sur lui-même un tour rapide au tapissier exalté.

— Mais je veux voir, moi I

— Pas encore...

— Je veux tout voir, te dis-je I J'ai payé assez cher ma place.

— Viens , maintenant , Poirier ; ton rôle va commencer...

— Est-ce qu'il Ta embrassée?

— Après tout!... Mais suis-moi, et sans affecta* tien, si c'est possible.

La Briseville se dirigea sinueusement vers le fauteuil qu'elle avait occupé tout le temps du dîner, et, en reprenant sa place, elle dit tout bas, et de son ton le plus mielleux, à Félicien :

— Vous seriez bien aimable , monsieur, comme je ne veux pas rentrer chez moi à pied cette nuit, d'aller jusqu'aux boulevards et de dire au cocher d'une bonne voiture k quatre places de venir se ranger et de m'attendre devant la porte du restaurant. J'ai mes raisons pour ne pas charger de cette commission un des garçons de seFvice. . .

Félicien se leva avec empressement et courut s'aoquitter de la mission un peu banale dont madame Briseville le chargeait. Mais la dame ne connaissait pas les manières de cour ; d'ailleurs elle avait son but

en éloignant le jeune amant de Georgbtte; peu lui importait la forme.

 peine Félicien quittait la salle que la Briseville donnait sa place à Poirier, afin qu'il se trouvât tout près de Georgette, tandis qu'elle s'asseyait à la place occupée par Félicien.

Yoici la comédie infernale qui allait se jouer dans cet antre, où, comme pour augmenter l'ardeur de l'atmosphère, un immense bol de punch fut apporté. Salué d'un chaleureux accueil, il fut placé au milieu de l'incommensurable table, si toutefois cette table de Gargantua avait un milieu.

La Briseville avait caché sa montre dans le creux de sa main, dans le but de se rendre compte, seconde par seconde, du temps dont elle avait rigoureusement à disposer pendant l'absence de Félicien.

Le punch versé et à demi bu avait embrasé la salle ; on pouvait dire que les murs chancelaient et que le plafond était gris. Ce fut dans ce moment de trouble et de brouillard que la Briseville chercha à lier conversation avec Georgette à travers l'obstacle opaque de Poirier, placé, on vient de le voir, entre Georgette et elle.

— Ce petit jeune homme est charmant, n'est-ce pas, Georgette ?

— Oui, madame, répondit Georgette; mais vous le connaissez mieux que moi...

— Un peu plus, c'est vrai, mais c'est tout.

— Puisque c'est vous , je crois , qui Tavcz invité pour ce soir.

— Pas moi toute' seule... c'est au nom de tous nos camarades ; d'ailleurs, tout le monde doit se féliciter. . . il représente la petite presse ; il est k ménager. Vraiment il est très-bien !

Ici la Briseviile regarda sa montre dans le fond de sa main, et sa parole se fit à l'instant même si sourde et si voilée queGeorgette, à qui elle continuait à parler, lui dit :

— Pardon, madame, mais je ne vous entends pas.

— Je te disais... reprit la Briseviile.

£t elle murmura de nouveau un certain nombre de paroles qui laissèrent Georgette dans la même incer-titude, le cou tendu, l'oreille attentive.

— Je n'entends pas davantage, dit-elle.

— C'est singulier, mon enfant... je parle cependant comme je fais toujours. C'est probablement le tapage qui règne ici qui t'empêche de m'entendre.

Georgette exprima par un sourire naïf qu'elle avait à peine saisi le sens de ces dernières paroles explica- , tives.

— Ma foi ! tu m'entendras , s'écria la Briseviile en quittant sa place et en s'asseyant sur les genoux de Poirier.

— Bon ! dit Pollard , voyant se produire ce mouvement familier ; nous passons de V exposition à V action. Place au théâtre I

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