‹ La comédie et les comédiensChapitre 2 sur 21 · II COMÉDIE · texte numérisé non relu

II COMÉDIE

— Selo» le précepte d'Aristote , se hâta d*ajouter Tintorel ; Aristote , qui compte douze sortes d'expositions : l'exposition simple, l'exposition mixte, l'exposition rapide, l'exposition graduée.

— Et l'exposition sur la place du Palais-de-Justice pour ceux qui ne savent qu'ennuyer d'après les règles, dit Moufflard. Zut pour Aristote I

— Le tapissier est devenu fauteuil , dit Valéry, l'acteur à la magnifique extinction de voix.

— Bravo, Valéry ! 11 dit peu, mais il dit bien!

— Fauteuil à bras, dit un troisième.

— Mais pas fauteuil à la Voltaire, dit madame Brossier.

— Ahl charmant! charmant I je le reliens. Brossier, je te l'achète , dit Moufflard. Mais je t'ai déjà donné ma vie ; l'offre de vingt-cinq louis ne pourrait giière te flatter.

— Moufflard a parlé de vingt-cinq louis I

— Qu'il les montre! s'écria un autre.

— Je les lui achète pour cinquante louis I

— Ah! messieurs, dit Moufflard, ne vous moquez pas de ma noble misère ; c'est toute ma poésie ! Personne ne la comprend, cette poésie... pas même mon restaurateur. . . Oh ! ne pas être compris ! . . . Vous vous étonnez tous que je donne vingt-cinq louis que je n ai pas!... mais vingt-cinq louis qu'on n'a pas et qu'on voudrait donner, avec son àme pour appoint , sont plus agréables au cœur délicat de la femme adorée

qae cent louis qu'on met froidement sur le marbre de sa cheminée. Pourquoi les poètes sont-ils grands?... Répondez I Us sont grands parce qulls distribuent, les malheureux I des lauriers d'or, des sceptres d'or, des couronnes de diamants ! Et les jeunes amants, que ne donnent-ils pas à leurs maîtresses I le ciel, la lunt*. les étoiles... Us n'ont pas seulement une comète à leur disposition. Vivent les cœurs généreux qui n'ont rien 1 ajouta Mpufflard en envoyant un baiser du bout des dents et du bout des doigts à madame Brossier, qui n'était pas, l'excellente diiègne, à la hauteur sublime de tant de folies. Je bois à la mémoire de mon bottier, termina avec solennité Moufflard en élevant son verre à la ligne de flottaison de ses lèvres.

— Pourquoi de ton bottier?

— Parce qu'il est mort sans jamais me demander un sou ; ^t il était Allemand ! Sur sa tombe j'ai écrit avec un morceau de charbon : A sa mémoire, les mémoires reconnaissants !

MoufQard tomba ensuite la tête sur la nappe. On voit avec quelle mobilité les propos passaient et disparaissaient à cette heure du souper, peu à peu changé en orgie. De laBriseville et de Poirier il n'était plus question dans ce coin, d'où venait de se détacher la grande figure de MoufQard.

— Je dois bien vous fatiguer, monsieur Poirier? disait la Brisevi;lle au tapissier.

Elle avait ses raisons pour s'exprimer avec ce res-

pect, qui n'était guère dans ses habitudes. 11 ne fallait pas effaroucher Georgette.

— Moi I mais pas le moins du monde , chère madame Briseville, répliqua Poirier avec la même aménité.

— C'est que je ne suis pas légère.

— Une plume I une plume de cygne, chère dame I

— Flatteur I

— Non... c'est la pure vérité. Une autre personne s'assiérait sur mes genoux que je la supporterais aveè la même aisance.

— Ceci est trop fort ! deux personnes sur les genoux. Entends-tu, Georgette? Tiens! si ta mère était là. . . Où est donc la Saint-Joseph ?

— On a perdu une Saint-Joseph I Récompense trèshonnête k qui la rapportera...

— Madame'Saint- Joseph, dit un garçon du fond de la salle, fume en ce moment un cigare dans le jardin. Faut-il lui dire de rentrer?

— Mais non! dit la Briseville; mais non! ce n'est pas la peine.

Et, se tournant vers Poirier, qu'elle écrasait réellement, elle lui dit :

— Je veux avoir pitié de vous, monsieur Poirier. Je ne vous délie que de porter sur vos genoux moi et la fille de mon amie, moi et Georgette, enfin. Georgette, viens près de moi, mon enfant... Éprouvons les brancards de monsieur.

Georgette rougit. Elle hésitait. *

— Allons donc 1 lui dit là Briseville en la soulevant par le bras et en la faisant asseoir par force sur les genoux de Poirier. — 11 tarde bien, pensa ensuite Tactrice de la Gaîté en regardant une troisième fois le cadran de sa montre. Tiens! ta mère qui me fait signe par le carreau d'aller la trouver au jardin ; elle a quelque chose à me dire...

La Briseville se leva à demi.... Félicien entrait.... Elle quitta brusquement sa place... Georgette se trouva seule assise alors sur les genoux de Poirier.

Félicien l'aperçut. Son sang, déjà sourdement agité depuis qu'il s'était fourvoyé au milieu de cette ménagerie, partit comme une flèche, inonda son cœur et envahit son cerveau. Il n'y vit plus; il oublia où il était, il oublia qu'il n'avait aucun droit sur Georgette, il oublia la raison, la prudence, il oublia tout. Georgette et Poirier étaient au bout de la table opposé au bout qui touchait presque à la porte de la salle. Pour arriver jusqu'à eux, il froissa, coudoya, accrocha, renversa tout ce qui se trouva sur son passage. Le voilà derrière le fauteuil de Poirier, qu'il fait pirouetter d'un mouvement de rage. Georgette, foudroyée, a disparu comme un oiseau dans la tempête. * Et, quand Félicien se trouve face à face avec Poirier, il lui marche sur les pieds; il prend son verre, hésite pour savoir quel affront il pourra lui faire ; il lui jette le contenu du verre au visage, en lui disant dans les

yeux, dans la bouche, que Poirier hébété tient ouverte de surprise, en lui disant : t Vous êtes un voleur ! un misérable ! un coquin I un lâche I Je vous ai souffleté ce soir, je vous tuerai demain matin! Voulez-vous? >

On croit peut-être que cette formidable explosion lit sortir de leur rêve liquoreux les quarante ou cinquante convives attablés aux Vendanges. Quelquesuns en furent un peu surpris, mais ils dédaignèrent de secouer leur douce léthargie pour chercher k connaître le motif, indifférent pour eux, d'une pareille provocation; quant aux autres, ils mirent sur le compte de l'ivresse générale, à laquelle ils contribuaient, l'ivresse particulière de Félicien. Elle était un peu plus méchante, voilà tout. Ils laissèrent passer cette trombe.

Félicien, tout blême et tout tremblant de la colère qu'il venait d'éprouver, était passé de l'autre côté de la table, attendant qu'il plût à Poirier de se lever et de venir enfin lui demander raison.

Poirier s'essuyait le visage avec beaucoup de soin.

A la place où il était, Félicien avait devant lui, assise l'une près de l'autre, Corah la Juive et Coraly. Quoiqu'il fût profondément ému, il entendit courir ce bref dialogue entre les deux belles et sombres actrices de la Gaité :

— J'ai tout vu, disait Corah.

— Moi aussi, disait Coraly.

— C'est un cas de galère, s'il va jusqu'au bout.

— Crois-tu ?

— Elle est mineure.

— Ta parole?

— J'en suis sûre! Il ne l'aura pas, oh! non! car je le menacerai..,

— Tu feras bien. Et n'attends pasi

— Dès demain, continua Corah en vidant d'un trait sec un verre de Champagne qui perla ses petites n^oustaches.

. — Moi, dit Coraly, j'écrirai k la police.

— Dont tu es.

— C est possible.

— Il ne faut pas que cet affreux tapissier. . . poursuivit Corah, qui jeta un regard oblique et fauve sur Poirier.

— Non! il rie faut pas...

— Tirons-la d'abord de ses pattes d*épicier; puis...

— Puis nous verrons, acheva Coraly en ouvrant ses narines roses sous ses grands yeux tracés au charbon.

Ici les deux femmes se regardèrent de la même manière qu'au début du souper, quand Georgette avait été sur le poinî d'accepter le verre d'alîcante offert par la sauvage Corah.

• Félicien, qui avait cru deviner dans le dialogue des deux femmes un bon sentiment exprimé en faveur de Georgette, quoique Georgette ne fût plus rien pour

lui qu'une fleur déjà souillée, ternie et flétrie, Félicien se pencha sur Corah et Coraly, et leur dit d'un accent généreux où roulaient encore des larmes de bonté, de douleur, de souffrance : c Oh I mesdames ! mesdames! que vous êtes nobles et bonnes de prendre part ainsi à mon indignation et de partager la vengeance qui m'anime contre ce misérable, en train d'enlever la boue que je lui ai lancée au visage. >

Les deux femmes se regardèrent avec un excès de fureur mêlée d'un excès de mépris dont rien ne peut donner une complète idée, et elles partirent en même temps d'un éclat de rire guttural qui tenait de la bête. Cela fit froid à entendre. Il sembla à Félicien, frappé au visage de ce rire, qu'il recevait à son tour le soufflet qu'il avait donné à Poirier.

€ Décidément je suis fou, se dit dans son âme attristée jusqu'à la mort le pauvre Félicien ; je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus ce que j'entends. Tout ce que je sais, c'est que G^eorgette est perdue, -que Georgette m'a trompé, que Georgette ne m'aime pas. .. que Georgette... >

En murmurant, mêlé à toutes sortes d'imprécations, ce nom de Georgette, Félicien sortit, sans la moindre conscience de ses mouvements, du restaurant des Vendanges de Bourgogne.

— Je suis là, lui cria du haut de son siège un cocher de fiacre; je suis là, mon bourgeois.

— Qui, vous? demanda Félicien.

— Le fiacre que vous avez pris pour celte dame. . .

— Très-bien ! Ah ! très-bien !

— Oii la conduirai-je, mon bourgeois?

— Au fin fond de l'enfer I

— Dans Paris ou hors barrière?

Félicien passa le pont jeté sur le canal et gagna la partie du faubourg du Temple qui mène au bouleyard. Il était plus pâle et plus défait en ce moment que s'il fiit descendu de la Courtille, après une nuit d'orgie, le mardi gras.

Félicien commençait à connaître ce qu'on appelle dans les romans le doux amour, le tendre amour, le premier amour; il éprouvait cette délicieuse émotion qui, à la longue, ôte à l'esprit son éclat et sa vigueur, au cœur son calme, aux sens leur pureté, petite vérole contre laquelle on n'a pas encore à opposer un Jenner. Il souffrait comme celui qui se noie, il criait comme celui qu'on brûle, il pleurait le long des boulevards déserts comme celui qui a perdu son trésor ; un nom revenait sans cesse à ses lèvres, un feu courait continuellement dans ses veines; il retournait machinalement vers les Vendanges de Bourgogne , et il se hâtait machinalement de regagner les boulevards ; ses jambes fléchissaient sous lui; il voulait mourir; il se traînait d'arbre en arbre comme un homme blessé aux reins : c'était, je le répète, le doux amour, le premier amour, qu'il éprouvait! Et l'on chante l'amour! on célèbre l'amour ! on couronne Tamour ! Mais Dieu

a puni bien cruellement ceux des inslruments qui l'ont plus particulièrement exalté. Le hautbois et la guitare ont été brisés. La flûte aura son tour; espérons-le.

Comme tous les jeunes gens à leur premier amour, Félicien considéra l'offense qu'il avait reçue comme une cause de rupture entre lui et Georgette, et il jura deux choses aussi sensées l'une que l'autre : la première, qu'il ne la reverrait plus ; la seconde, qu'il n'aimerait plus de sa vie. C'est sous le poids de ces deux graves résolutions qu'il rentra chez lui, avec riniention de ne plus tourner son esprit et de ne plus diriger ses forces que vers la littérature, les beauxarts, la poésie, ces délices du sage, qui, selon le po^te latin, n'ont pas d'infidèles retours. Ici nous pourrions donner un démenti au poëte latin : nous ai- "mons mieux parler un peu du Lilas de Perse,

Il y a trois époques bien caractéristiques dans la vie éphémère des petits journaux. La première époque est celle où les rédacteurs sont payés d'avance; la seconde époque, celle où ils sont payés après la remise de leurs articles ; la troisième, celle où ils ne sont plus payés du tout. Nous avons connu une quatrième phase, mais celle-là est bien rare; c'est celle où le directeur, réduit aux abois, emprunte à ses rédacteurs. Elle n'a jamais eu des résultats bien longs ni bien fructueux.

Comme le Lila9 de Perse n'avait jamais payé ses

légers rédacteurs, il ne se mourait pas de Texc^s de

dépense qu'ils pouvaient lui avoir causé : mais Téditeur ébréché qui l'avait fondé, n'écoulant pas les livres empilés dans les égouts de sa librairie, ne trouvait pas un dédommagement sufiisant dans les réclames et annonces gratuites dont il emplàtrait les deux dernières pages et souvent les deux premières. Le Lilas pâtissait beaucoup. 11 ne paraissait plus que quelquefois. L'influence qu'il n'avait jamais eue diminuait à vue d'œil, et, ce qui acheva de la compromettre singulièrement, ce fut la promesse qu'il lit à •son abonné d'augmenter du double son format, de paraître tous les jours et d'être imprimé en caractères neufs, signes certains d'une mort prochaine. Enfin le Lilas de Perse était très-malade. Toujours à laflùt des plus légères circonstances qui peuvent les autoriser à retirer leurs entrées aux journalistes, les directeurs de théâtre avaient déjà donné l'ordre aux contrôleurs de soulever des difficultés aux rédacteurs du Lilas. Et les contrôleurs faisaient semblant de ne pas les reconnaître, ou bien ils demandaient pour quel journal ils avaient leurs entrées. Le journal ne leur était pas bien connu... ils cherchaient au livre d'entrées... ils priaient le rédacteur de faire régulariser sa position... Puis, d'un ton indulgett, ils finissaient par dire : Passez l pour cette fois, passez!

Dix jours s'étaient écoulés depuis le souper des Vendanges; et depuis dix jours Félicien n'avait pas vu George^te, malgré son serment de ne plus la voir.

Mais quelle torture que cette existence de résister sans cesse et de céder toujours, de se dire : t Non I je Tai juré, je ne la reverrai plus ! > et de courir vers sa demeure, le cœur battant dans la poitrine, le front en sueur, l'esprit égaré. Le corps s'use à cet afifreux tiraillement : il ne demande pas moins que toutes les forces de la jeunesse pour ne pas succomber sous la rupture dWanévrisme ou l'explosion d'une apoplexie. Les romances trouvent cela charmant.

Le onzième jour, Félicien avait épuisé toutes les distractions qu'on jette dans le vide du cœur pour le corn-* bler , pour oublier ce visage qui ne vous quitte pas, pour voiler ce nom qui reparaît sans cesse. Il avait épuisé les promenades à pied, les courses à travers champs, les plaisirs stupides, qui sont quelquefois les meilleurs, comme de regarder les joueurs de boules, les joueurs de paume , les marionnettes , les pêcheurs aux poissons blancs ; rien n'avait tué en lui ce monstre qu'on nomme le souvenir ; rien pareillement ne parvenait k lui faire paraître plus court cet affreux supplice qu'on appelle d'un nom plus mathématique, le temps. Phénomène inouï, mais qui avait déjà été remarqué par d'autres que par lui : plusieurs fois il était parti, par exemple, à neuf heures de la place de la Madeleine ; arrivé à la Bastille, il n'était encore que neuf heures cinq minutes : il avait fait plus d'une lieue en cinq minutes. La douleur seule avait marché ; le temps s'était endormi. Ohl le temps! le temps! il n'y a que les

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condamnés à mort et ceux qui aiment qui sachent combien il va vite et combien il va lentement! Le temps doit être Toeuvre du diable ; œuvre infernale à laquelle Dieu n'a pas encore mis bon ordre. —• Qu'il y pense !

Le onzième jour, Félicien lut sur Taffiche jaune de la Gaîté que mademoiselle Georgette jouerait dans la soirée un rôle d'homme dans une revue de fin d'année attribuée à un auteur en vogue. Le premier mouvement de Félicien fut de se dire : « Je n'irai pas la voir, je ne lui parlerai jamais!... > Le second fut de s'objecter ceci : t Je n'irai pas pour elle, si je vais ce soir à la Gaîté : j'obéis à mon devoir de journaliste; donc je puis y aller sans faiblesse. » Et il y alla.

Il y avait foule au contrôle : un jour de première représentation, qu'on jugel Et une revue !

— Votre billet ! dit le contrôleur à Félicien.

— Je n'ai pas ma stalle, répondit le jeune écrivain : sans doute on aura oublié de l'adresser au journal.

— Nous sommes bien fâchés, dit le contrôleur en tournant la tête pour répondre à vingt autres personnes, mais il nous est défendu de laisser passer sans coupon.

— Mais j'ai mes entrées : je me placerai où je pourrai.

Le contrôleur, feignant d'être fort affairé, resta cinq minutes sans répondre.

—Monsieur, dit au bout de ces cinq minutes Féli-

cien irrité au contrôleur, je vous aï pféveM qtic j'ai mes entrées...

— Mais, monsieur, je n'ai pas )e temps... je tous ai aussi prévenu...

— Vous avez bien peut-être celui de me laisser passer?...

— Mais non, vous ne passerez pas : qui êtes-vous?

— Rédacteur du Lilas de Perse.

— Connais pas, monsieur! C'est, je crois, un journal de médecine?

— Non, monsieur, de théâtre, d'art, démodes el de littérature.

— Connais pas.

— Cependant depuis six moins vous recevez le journal...

— C'est possible, monsieur : vous vous en expliquerez demain avec le secrétaire du directeur. Laissez, je vous prie, le passage libre, ajouta le contrôleur.

— Ainsi vous ne voulez pas me laisser entrer? demanda Félicien^ blessé au cœur du ton et des manières de l'employé.

— Impossible, monsieur. Mais, je vous en prie, ne me troublez pas dans mon service.

— Vous êtes un insolent ! riposta Félicien : voilà cinq francs, laissez-moi passer.

— Monsieur, lui riposta k son tour le contrôleur avec ce calme qu'ont les gens au-dessus des émotions banales de la vie, je ne veux pas avoir entendu votre

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propos, votre injore. Je suis uii ancien militaire : un duel ne me coûte rien, et il pourrait vous coûter beaucoup. Retirez-vous, allez prendre avec votre argent une stalle an bureau, et croyez, puisque vous ne voulez pas le deviner, que j'ai reçu des ordres.

Devant ce conseil, donné d'un ton poli, Félicien se retira, et, en marchant, il s'expliqua enfin pourquoi le contrôleur s'était opposé à son entrée. Il avait reçu des ordres.

t C'est M. Poirier, ThonorableM. Poirier, se dit-il, qui me fait retirer mes entrées au théâtre de la Gatté. »

Félicien ne se trompait pas.

Il prit au bureau une stalle d'orchestre et entra dans la salle.

Comme toutes les revues, celle de l'auteur en vogue, pleine de cet esprit français qui raille sans cesse, jeta le ridicule à poignées sur tout ce qui s'était fait de bon, d'utile, de grand, dans le cours de l'année écoulée. Mais quoi ! c'est l'esprit français. II élève avec soin une statue pendant trois cent soixantequatre jours de l'année, et, le trois cent soixante-cinquième, il lui crache au visage et il rit.

Georgette, sous un costume de page, arrangé avec une fantaisie délicieuse, représentait la jeune année à venir. Elle était le printemps en satin des jours k naître. Pourquoi était-elle en costume de page plutôt qu'en tout autre costume? C'était un mystère. Ce qui ne l'était pas, c'était la forme de son corsage et de

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ses jambes, serrées dans un maillot rose. A moins d'être complètement nae, Georgette ne poavait l'être davantage. Ravissement général au parterre, à Forchestre et anx premières galeri^es. On prenait an plaisir fort peu littéraire à ce spectacle, dont rougissait et frémissait Félicien entre les deux bras de fer de sa stalle. Quoiqu'il se fftt promis de rompre dans son cœur tous les liens qui l'avaient tendrement uni à l'existence de Georgette, il souffrait à en mourir sur place de lavoir prostituer son corps pudique et charmant aux regards anthropophages de ces ogres à trois francs et à cinq francs par tête; car, ainsi qu'on le dit proverbialement, ils la mangeaient des yeux.

— N'est-ce pas, moDsieur, lui dit un de ses voisins, que la petite Georgette a la jambe de Diane?

— Si j'avais un poignard, je vous répondrais, dit Félicien à son voisin mythologique, qui, prenant cette réponse faite entre cuir et chair pour une politesse, lui dit à sen tour :

— Je suis charmé, monsieur, de vous trouver de mon avis.

Félicien ignorait encore ce qu'est une femme de théâtre entre toutes les femmes. 11 est dansVessence divine de l'amour, pris dans sa plus sainte acception, de faire de l'être aimé un autre soi-même, et pour cela, pour arriver à cette mystérieuse assimilation, de posséder exclusivement la femme dont les rayons magnétiques et ceux de Thomme se sont rencontrés à

trarers les âges, les mondes, les obstacles, les barrières et tous les contraires soulevés. Tous aspirent à cet hymen de deux âmes, quelques-uns y parviennent ; les amants d'actrices jamais, parce que les actrices sont des propriétés publiques comme les Tuileries, le Luxembourg et le bois de Boulogne. Vous pouvez vous faire la douce philosophie de croire que ces jardins sont à vous, mais il faut être un peu fou ou très-grand poëte pour arriver à une complète illusion. En réalité, il n'est pas une allée, un arbre, un grain de sablei qui ne soient autant au dernier des manants qu'à vous. Ainsi de Tactrice. Il n'est pas un de ses Membres, pas un de ses cheveux, pas un de ses gestes, sur lesquels n'ait des droits égaux aux vôtres le goujat qui a donné six sous pour la déshabiller du regard, ]à fouiller de sa curiosité indécente, la ternir de ses appréciations immondes et en rêver sur son matelas infâme. Et, rigoureusement parlant, elles sont encore plus publiques que les jardins publics; ceux-ci du moins ferment à neuf heures, les actrices ne ferment qu'à minuit.

Le mépris dont elles sont poursuivies à travers les siècles, et auquel la civilisation n'a rien 6lé, vient de là; non de leurs mœurs, qui ne sont ni pires ni meilleures que celles des autres femmes, mais uniquement de cette prostitution vague, plus hideuse que la prostitution réelle : celle-ci ne vend que le corps et dans l'ombre; celle-là vend le corps, l'intelligence, le cœur

et rame en pleine lumière. On ne s'entend pas ainsi dans un commun mépris sur ce qui n'est pas un principe. Partout l'actrice est diffamée. La bayadère, l'aimée, l'actrice, qu'elle soit Espagnole, Italienne ou Française, son t enveloppées dans la même réprobation . Cela ne saurait être sans raison. N'en* cherchez pas d'autre que dans ce que nous venons de dire : l'actrice est à tout le monde, — ce qui est le néant, — au lieu d'être à un seul, la véritable condition morale pour être à soi-même.

Plus tard Félicien apprendrait peut-être ces dures vérités. Il fut distrait de sa douleur ce soir-là par une autre douleur. A la chute du rideau, une couronne magnifique de roses, de violettes et de camélias, fut lancée par quelque élégant de la première galerie aux pieds de Georgette. c C'est bien ! se dit Félicien en enfonçant ses ongles sous sa chemise ; c'est bien ! la voilà payée pour ses nudités de la journée. Demain, celui qui lui a jeté cette couronne lui écrira pour lui donner son nom et lui demander un rendez-vous. Il succédera à M. Poirier... sa mère la conduira elle-même à l'endroit désigné. Que j'ai bien fait de ne plus l'aimer! > murmurait-il tout haut en descendant les boulevards, sans s'apercevoir que tout le monde l'entendait, que tout le monde voyait, aux obliques lueurs du dernier gaz parti des boutiques, ses longues larmes, ses yeux cernés, sa figure amaigrie et ses mouvements de fou.

Il était fort tard quand il rentra chez lui, pâle et brisé comme un naufragé.

— Ceci est pour vous, lui dit le concierge à travers le carreau ; — ce paquet : prenez.

Félicien prit le paquet et gagna lentement sa petite chambre sous les toits.

Il avait épuisé bien des rêveries et roulé de bien tristes projets dans sa tête quand il s'avisa enfin de défaire le paquet.

Il poussa un cri de joie qui dut lui briser quelque chose près du cœur.

Georgette lui envoyait sa couronne ! sa gloire de la soirée ! son premier succès ! la plus belle heure de sa vie !

D'autres larmes coulèrent de ses yeux, mais celleslà étaient paisibles et douces ; il les laissa couler jusqu'au jour, les mains, les yeux, le cœur attachés sur cette couronne.

Si Tamour, ainsi que nous l'avons défini précédemment, est une véritable maladie du corps et de l'esprit , et une maladie contre laquelle on n'a pas encore découvert de remède , on peut dire , à son avantage, qu'il n'entraîne après lui l'ennui d'aucune convalescence. Le lendemain du jour où l'on était à la mort on est guéri , ou bien Ton recommence k aimer. Félicien reconnut la vérité de cette situation d'esprit et de corps que fait l'amour à ses éternelles victimes. Il ne resta pas plus de trace au fond de son

cœur de la soirée de la Gaîté que du souper maudit aux Vendanges de Bourgogne. Poirier, la Briseville, niadanae Saint-Joseph, Saint-Brice, Moufflard, Corah et Coraly disparurent, pour nous servir d'une expression tirée de notre sujet , dans le troisième dessous, comme les diables et les sorcières des féeries. Cette fumée noire s'abattit, et il ne resta devant ses veux que le fantôme adorable de Georgette, Georgette venant à lui, le cœur haletant sous la gaze , les lèvres pleines de sourire, sa couronne à la main. Tous les noms odieux qu'il lui avait prodigués au sortir du spectacle se changèrent en expressions de tendresse infinie, expressions plus privées de sens les unes que les autres, mais toutes parfaitement intelligibles à à l'oreille magique de celui qui les prononce dans la course vagabondé de son délire. Paris, le lendemain, ne lui sembla pas assez grand pour contenir le déploiement de sa félicité nouvelle. Il y étouffait , les maisons le coudoyaient ; il gagna la campagne. Alors il respira.

Ses pas l'avaient conduit, car il ne conduisait guère ses pas , du côté de la barrière de l'Étoile. 11 descendit vers Neqilly, mille fois plus joyeux et plus léger que ces promeneurs valétudinaires qui allaient et venaient dans d'élégantes voitures doublées de soie et d'ennui. Quand il releva la tête pour voir le ciel, il se trouva, prissque sans le savoir, au milieu 4u bois de Boulogpe. La nuit il ^vait plu ; les fauiiie$,

épanouies soos le soleil de la jeune matinée, riaient et pleuraient à la fois. Oh ! suave et divine folie de la jeunesse! il disait à ces arbres , amis silencieux rangés autour de lui : « Est-ce que vous avez souffert comme moi la nuit dernière ? Mais nous sommes bien heureux, vous et moi, ce matin, n'est-^e pas? i Et les arbres, agités par le doux frisson de la brise, lui jetaient pour réponse des gouttes glacées et des bouffées d'air bleu au visage.

L'inquiétude délicieuse qui courait dans ses veines le poussa d'arbre en arbre jusque sur la route de Saint-Germain, et il se laissa faire sans résistance, il se laissa emporter. Non, jamais la nature, cette bonne mère éternelle, les champs, les horizons lointains, les vignes dentelées, les plaines vertes, les coteaux dorés , les claires lignes d'eau , les hameaux effeuillés entre les plis du terrain, les clochers rustiques, les chaumières harcelées par les poules perchées sur les toits ; jamais toutes ces bonnes choses , qui parleront jusqu'à la fin des siècles à l'imagination de l'homme parce qu'elles sont simples, parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles sont primitives, n'émurent profondément un cœur comme fut louché celui de Félicien. Il s'appuya contre un tilleul de la route, ferma les yeux à demi et savoura son rêve.

« Mon Dieu ! se disait-il, que ma vie serait un enchantement et que je bénirais celui qui me l'a don née si je pouvais vivre ici aux champs avec Geor-

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gette ! Avec douze ou quinze cents francs de rente on doit pouvoir vivre à la campagne. Et puis nous travaillerions ; je serais fermier. Je partirais le matin pour revenir k midi ; elle m'attendrait sur la porte ; elle aurait un chapeau de paille sur la tête ; nous déjeunerions sous un petit berceau de chèvrefeuille; après le déjeuner j'irais chasser, et, le soir, après le souper, quand le grillon chanterait dans les herbes humides, nous lirions, l'été près de la croisée ouverte sur la terrasse, l'hiver au. coin du feu. »

Plus loin d'autres paysages, d'autres tableaux lui inspiraient d'autres scènes de la vie rurale , la seule source vive oii les poëtes aient puisé jusqu'ici les écrits qui ont charmé le plus grand nombre et résisté à l'action destructrice de l'oubli et du temps. Qu'est-ce que le Vicaire de Wakefield? Paul et Virgiginie? Werther? Atala? Jocelyn? le Lys dans la Vallée? l'exaltation de la vie solitaire au milieu des beautés naturelles , des joies calmes de la campagne et des bois. Il y a là-dessous une grande leçon djonnée k ceux qui cherchent le mystérieux secret du succès littéraire.

La première partie du rêve de Félicien s'acheva à sept ou huit lieues de Paris, devant une porte eu bois peinte en gros vert, sur laquelle était cloué cetécriteau banal : Maison de campagne mevAlée àlouer ou à vendre présenùement. S'adresser au notaire de Maisons.

Félicien était à Maisons. Qu'on juge s'il avait Mi

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du fîhemin depuis sa sortie de la barrière de rËtoile! Ses regards s'attachaient machinalemeQt & cet éjcri teau , et , quand il l'eut assez regardé , la curiosité Tentralna à poser son œil contre le trou formé par l'ouverture massive de la serrure , afin de plopger k l'intérieur.

Une double allée de jeunes platanes se terminaijt, mais à distance encore assez longue, par une maison à deux étages, bâtie en briques, peu vaste, mais visiblement construite dans des conditions de luxe et d'élégance. Sans trop d'emphase le propriétaire pouvait l'appeler mon château.

Il était nuit quand Félicien rentra dans Paris , où se terminèrent son rêve et son églogue. Le bruit, les lumières , la foule le rappelèrent à la réalité , à laquelle il avait échappé pendant quelques bonnes heures. Quoiqu'il fût habitué aux agitations et aux cris de cet enfer qui ne se tait ni jour ni nuit , il se demandait sérieusement, et parfois avec une indignation comique, quel horrible plaisir, quelle stupide raison pouvaient avoir tous ces braves gens-là pour vendre ou acheter du pain, des fruits, des habits, des chapeaux. U faillit se faire une fort mauvaise affaire avec un homme qui sortait de la boutique d un pâtissier avec un pâ,té sous le bras. Il lui éclata au nez. Félicien trouvait souverainement ridicule qu'on pensât à autre chose qu'à aimer dans ce monde, f Quand je souffre, quand je languis , quand j>ime , murmu-

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rait-il, il existe donc des gens qui songent à.la brataie satisfaction de manger? T a-t-il une autre vie que celle de l'imagination et du cœur? » Encore ua peu il eût ajouté : c T a-t*il autre chose dans Tunivers que moi et Georgette ? »

Quelques heures après, Félicien sentit qu'il y avait autre chose. Valéry, l'acteur à la voix éteinte payée douze mille francs par an , avec feux , avait , comme d'usage, à la seconde représentation de la féerie dans laquelle jouait Georgette, arrêté brusquement la pièce par un enrouement. Un grand succès fut coupé à la racine par cette indisposition prétendue passagère de l'adorable Valéry, qui, recommençant son éternelle bouffonnerie, allait disant partout : c Je ne sais comment cela se fait ; moi, enroué î c'est vraiment inouï ! Cela ne m'arrive jamais ! moi, enroué ! J'aurai mangé trop chaud, j'aurai bu trop froid ; je me serai trop fatigué aux répétitions. Du reste, avec un jour de repos, je serai tout à fait rétabli ; j'ai fait composer un sirop vert qui m'ôtera cet enrouement comme avec la main. » Nous verrons dans quelques jours le résultat de ce fameux sirop vert , qui, du reste , n'en avait jamais eu aucun sur les angines dramatiques de notre illustre enroué. En attendant il s'entoura la bouche d'un châle bleu, et , chargé d'un carrick de cocher, il alla se promener lentement au soleil des boulevards. Il ne faisait perdre que trois mille francs par jour k l'administration de la Gaité,

Cet accident fut cause que Félicien alla se casser le nez, le soir même de sa si heureuse journée, à la porte du théâtre de la Gaité : le théâtre faisait relâche par indisposition de M. Valéry. Où voir Georgette pour la remercier de Tenvoi si gracieux de sa couronne? Où la voir pour lui dire combien on avait pensé à elle, pleuré pour elle ; pour lui raconter tous les projets qu'on avait faits à travers les bois, la campagne? On avait cueilli pour elle une pâquerette sur la terrasse de Saint -Germain; un myosotis sur les bords de la Seine, k Maisons ; un ne m'oubliez pas à Marly. Quand on rapporte de pareilles richesses , on ne remet pas au lendemain pour les donner.

Félicien courut du théâtre de la Gaîté k la maison de madame de Saint-Joseph. Là il s'arrêta. Jamais il n'avait passé le seuil de la porte ; ce n'était guère le moment de le franchir, c Elle est là pourtant , se disait-il ; si je pouvais monter ces quelques marches, parvenir à cet étage où je vois luire cette lumière, je serais chez elle ; ce n'est rien... » C'est tout , pauvre Félicien ! La vie se brise devant cet obstacle qui n'est rien ; les mystères les plus compliqués , les parjures, les trahisons se combinent et se réalisent dans le creux de cette pierre en apparence adorable par tous les points et qui s'annonce au dehors par les formes les plus honnêtes. Rideaux roses , trahisons noires. Si les maisons étaient de verre, ainsi que le souhai- \^\i je ne sais plus quel ancien philosophe, on pour-

rail les comparer, sans exagération, à ces immenses bocaux des cabinets d'histoire naturelle; on verrait monter et descendre des monstres de toutes les espèces et de toutes les formes , des fœtus , des reptiles , serpents, scorpions et autres chefs-d'œuvre de la création. Mais Félicien était jeune, très -jeune; il avait bonne opinion de tout ce qu'il ne voyait pas ; il croyait donc à l'innocence, à la loyauté, à la franchise, a la pureté des maisons , ces grandes prostituées de pierre.

Mais sa haute estime pour ces filles de Ninive ne faisait pas qu'il entrât ce soir-là. dans la maison de Georgette. t Peut-être se mettra-t-elle à la croisée, se disait-il en se promenant au pas amoureux devant la porte; peut-être sa mère l'enverra- 1- elle faire quelque commission, et je la verrai... *

Pendant la première demi-heure Félicien arpenta le pavé, ainsi que nous venons de le dire, devant la maison de Georgette, pavé inégal, boueux, crevassé , pavé de tout premier amour ; on le remarqua. Il alla sur le trottoir placé de l'autre côté de la rue ; il fut encore suivi du regard insupportable de cette nuée de femmes curieuses et de jeunes filles indiscrètes qui s'étonnent toujours qu'un jeune homme cherche à apercevoir du bas de la rue la femme qu'il n'a pas la facilité de voir là-haut chez elle ; qui étudient impitoyablement les pas et les gestes d'un amant sans asile comme elles épieraient les mouvements d'un

va)enr nocturne, c 11 aime , i se disaient-elles. Eh bieni quoi! n*aimez-vous pas aussi, n'avez-vous pas aimé, n'aimerez-vous p^is un jour? Laissez donc aimer tranquillement, ou bien écrivez sur le mur : c Défense d'aimer le long de ces maisons. » Fatigué de la poursuite que lui faisaient les regards du' charcutier, du charron , du boulanger, de l'épicier, des petites blanchisseuses en magasin, Félicien, de désespoir, se réfugia dans Tallée d'une maison placée en &ce de celle de madame Saint-Joseph. A peine s'y était-il réfugié que le portier de ce temple hospitWier lui jeta un seau d'eau à travers les jambes, ajoutant ces paroles prononcées d'un ton grave h l'insulte qu'il se permettait: f Notre maison, môsieur ! n'est pas l'observatoire des amours. • Et il ferma ensuite violemment la porte sur le dos de Félicien , qui fut poussé de cette manière polie au milieu de la rue , au confluent de deux ruisseaux. Onze heures sonnaient quand il prit la résolution de se retirer. 11 adressa un dernier regard à toutes les croisées de l'appartement de madame de Saint-Joseph et gagna ensuite mélancoliquement les boulevards, c Je la verrai probablement demain, murmurait-il ; l'affiche annonce pour demain la seconde représentation de la féerie... » Comment se fait-il que, lorsque minuit sonna à tous les clochers des environs, Félicien , au lieu d'être chez lui, se trouva encore les yeux en Tair, les pieds dans la boue, devant la porte de Georgette? Rien n'est plus

460 LA GOMÉmB

simple à expliquer ; il avait dit : t Je la verrai demain; > il voulait la voir aujourd'hui. Déraiscmuez si vous voulez avoir raison en amour et de l'amour.

Si Félicien ne vit pas Georgette ce soir-là, il eut le , triste avantage de voir sortir, à minuit et cpielques minutes, de la porte de sa maison, l'homme qui, depuis quelques jours , l'obsédait à le rendre fou ou meurtrier... il vit sortir M. Poirier.

Poirier sortait joyeusement de la maison Saint- Joseph en sifflant l'air de la Monaco. Félicien se plut à le suivre, car la douleur a aussi ses fantaisies, et il le vit, choisissant avec délicatesse les pavés où il appuyait ses pieds, se diriger du côté de la Bastille par les boulevards des Filles*du-Calvaire et Beaumarchais.

Félicien suivait donc Poirier ; mais comme par instinct, comme un jeune tigre suit vaguement sur le sable l'homme ou Tanimal qu'il n'a pas encore la force de déchirer. 11 éprouvait un plaisir savoureux et sauvage à marcher au milieu de ce cortège qui accompagne la vengeance et qui en est pour ainsi dire la mise en scène : — le silence partout, la nuit mate, les rues désertes , les maisons éteintes , une voiture qui roule bien loin, étrange voilure qui , comme le voltigeur hoîlandaiSf n'a jamais été vue par personne, le brouillard fumeux , quelques passants effarés , un corbeau qui pousse un croassement en allant d'une cheminée à l'autre. Il doublait, il triplait quelquefois

le pas comme s'il eût voulu se précipiter le poignard à la mai» sur son ennemi; il le ralentissait bientôt, posait une main haletante sur son front et soupirait fortement, c Où sont les temps , murmurait -il, où chaque homme portait à son côté une épée? Comme je l'attaquerais ! Je fondrais sur lui ; il faudrait bien qu'il se défendit ! Je le tuerais du moins loyalement. .. mais Tassassiner ! . . . Pourtant est-ce qu'il ne m'assassine pas, lui?f

Poirier, s'animant par l'excitation même de la marche y sifflait avec encore plus d'enthousiasme qu'au début l'air de la Monaco. 11 étincelait de roulades magnifiques; il se livrait à cœur joie à toutes les fantaisies perlées de cet air populaire, que lui renvoyaient avec une exactitude dont il s'enivrait les mille échos des rues endormies à sa droite et k sa gauche. Un instant Félicien crut que Poirier, arrivé au plus haut degré d'exaltation musicale , allait danser la Monaco. 11 s'était arrêté devant une boutique d'épicier. Félicien , qui avait eu le temps de se rapprocher sensiblement de lui^ se cacha à deux pas derrière un arbre. Le folâtre tapissier ne dansa pas. Il tira de sa poche un papier de forme carrée , et il chercha à le lire à la lueur de la lanterne allumée audessus de la boutique. Il ne fit que le parcourir ; il voulait s'assurer que l'adresse était exacte , car c'était évidemment une adresse. Poirier s'était dirigé vers une boîte aux lettres percée dans la porte de

répicier. Il fit encore un pas, avança 1;^ main... Uu aimant de haine attirait si intimement Félicien vers Poirier que le jeune amant de Georgette en était venu au point de ne plus supposer chez le tapissier un geste, un mouvement, un acte, qui ne fût fait contre lui. Il jeta brusquement son bras devîmt celui de Poirier, saisit ce que sa main tenait et s'enfuit* en l'emportant. Ce n'était pas seulement une lettre, mais deux lettres qu'il volait. Le tapissier cri^ de toutes ses forces : t Au voleur ! > Félicien était déjà à deux cents pas; au second cri il était chez lui.

€ Après tout , dit Poirier, revenu de sa surprise, ces d£ux lettres ne renfermaient pas clés billets de banque ; je les récrirai en rentrant. » Et il reprit :

 la Monaco L*on chasse et Ton déchasse ;

A la Monaco :

L*on chasse comme il faut.

La première des deux lettres qu'ouvrit Félicien contenait... Mais, avant de dire ce qu'elle contenait, n'oublions* pas de dire' aussi que Félicien , peu habitué à ce genre de vol, avait apporté chez lui une émotion terrible, suite naturelle de son incroyable action. Ses mains tremblantes ne parvenaient pas à briser le cachet; la lettre glissait, fuyait de ses mains : il recommença cinq fois de suite. C'est que cette lettre renfermait infailliblement des faits particuliers àPoi-

rier et à Georgette, à Georgette et à lui Félicien , à lui Félicien et à Poirier. Qu'allail-il apprendre? — Oh ! qu'ai lail-il apprendre! — Voici ce que lui révéla la première lettre dont il viola le secret; voici enfin ce que Poirier, l'infâme Poirier, osait écrire :

c Mon cher monsieur Trottebas,

c Veuillez passer chez moi le 15 courant» je vous prie, pour utettre mou vin en bouteilles. J'ai reçu trois feuillettes de mâcon vieux et une pièce de bordeaux 4848. — Tout est collé. Apportez seulement trois cents bouchons, car j.'en manque, et deux paquets de lattes. Voilà tout.

c Mes amitiés à madame Trottebas,

a Isidore Poirier.

t A M. Trottebas, tonnelier, rue Poupée. »

Devantcettesplendide mystification Félicien baissa tristement la tête. Poirier écrivait à son tonnelier! Poirier voulait qu'on mît son vin en bouteilles I Le jeune homme furieux avait découvert cet immense secret. « La vie n'est donc, s'écria-t-il amèrement et d'une voix ironique qui faillit éteitidre sa bougie , la vie n'est donc qu'un tas de violences, de déceptions, de lâchetés et de sottises? » Oui , aurait-il p|i se répondre , s'il eût commencé ainsi $9, phrase : La vie amoureuse...

Son découragement était si lourd » si accablant, qu'il sembla manquer de force pour rompre le cachet de la seconde lettre volée: il le rompit pourtant. Voici ce qu'il lut dans cette autre lettre écrite par Poirier, et dont les lignes supérieures portaient ces mots qualificatifs :

« Monsieur Désormeaux, ancien professeur de déclamation au Conservatoire, sergent-major dans la â»? légion, 2m«bataiUon, «•ne compagnie.

• # c Mon vieil et bon ami,

€ J'ai découvert un trésor, et, ce trésor des Hespérides, je compte le faire passer de mes mains dans les tiennes, si tu en comprends comme moi la valeur. Mais comment n'en sentirais-tu pas tout le prix, toi, le maître dans l'art de former des Clios et des Polymnies pour h. Comédie-Française? J'en ai déjà trop dit pour avoir besoin d'ajouter, mon vieux Désormeaux, mon ancien sergent-major, 2® légion, que le hasard a mis sur mon passage une jeune fille,— imagine-la aussi jeune que tu voudras, — belle, intelligente, à sa première aurore , pleine de mille belles dispositions pour l'art dramatique , l'art sacré des Racine et des Boileau. Ses débuts sur une scène secondaire ont laissé entrevoir ce qu'elle sera un jour. Je sais que tu ne fais pas grand cas de ces succès de boulevards, et c'est aussi pourquoi^ mon digne et par

classique, mon excellent sergent-major, je veux la faire présenter par toi à tes collègues du Conservatoire. Je compte avant tout, et je pourrais dire uniquement, sur ta recommandation pour qu'elle soit accueillie par eux avec les égards dus à si bon droit aux espérances qu'elle donne. Mon vieux Désormeaux, lu ne me refuseras pas ce service. D'ailleurs, ne seras-tu pas glorieux de te dire un jour : t Cette élève de la nature, de Thalie et de Melpomène, c'est moi qui l'ai introduite par la main dans le temple auguste de Molière ; » Molière qui a dit : Castigat ridendo mores? On sait encore son latin, mon vieux Désormeaux, et pas trop mal sa mythologie. Ainsi, demain, c'est convenu, je te présenterai sur le coup de midi, entre la poire et le fromage, cette jeune prê- ' tresse des muses. Oui , je veux qu'elle te doive les cyprès toujours verts destinés à ceindre son front. Compte , du reste, sur moi pour r^ifraîchir ton meuble en crin qui doit avoir bien souffert , s'il n'a subi aucune réparation depuis dix-sept ans. Ma protégée s'appelle Georgette. Tu la verras , tu en seras enchanté. Auprès d'elle Euterpe et Uranie ne seraient que de simples figurantes à cinquante centimes. A demain donc, à midi. Si tu me demandais l'intérêt que je prends à cette enfant, interprète à venir des Crébillon et des Bajazet , je te répondrais tout uniment, mon vertueux Désormeaux, 2« légion, 2® compagnie, que c'est une orpheline dont je veux faire un

466 LA COxMÉDIE

jour mon héritière. Je la destine à être la première Antigone de France. Tu n'as rien à dire à cela, n'est-il pas vrai? Et je le dis, moi, parce que je sais que tu as toujours été si sévère, si raboteux, sur la chose de la vertu, que tu ne manquerais pas de me questionner demain en long et en large sur l'intéressante et frêle corybante dont je te ferai hommage. Adieu, grand-prêtre de la belle littérature , ancien professeur du Conservatoire , ancien sergent-major, 2« légion , 2* bataillon , 2« compagnie, et oflicier de la Légion-d'Honneur depuis la création.

ff Ton ancien ami et confrère dans la garde nationale, 2« légion, 2^ bataillon, 2<^ compagnie,

c Isidore Poirier. »

' A travers ce galimatias mythologique, Félicien distingua sans effort d'esprit la part que s'arrogeait Poirier dans l'avenir de Georgette , et il en conclut que le besoin et la reconnaissance allaient enchaîner plus que jamais celle-ci à cet homme immoral. Elle devenait son obligée du moment où elle acceptait de sa main,— et comment refuser?— le bénéfice d'une éducation destinée à être un jour sa profession, son existence, et conséquemment la garantie de son bonheur ; car, sauf quelques rares exceptions , l6 bonheur, au milieu de notre société exigeante, difficile, est le rê-

sultat dô ce qu on peut et de ce qu'on sait. La corraption de Poirier prenait donc un caractère méthodique.

Le tapissier s'arrangeait pour mettre de Tordre dans âfes affaires d'immoralité , absolument comme il en apportait dans ses affaires de commerce. 11 tenait le Vice en parties doubles. Du reste, il est très-ordinaire à Parié de voir des négociants , des banquiers, des commerçants eti tous genres, et même de fort petits commerçants , se conduire avec cette honteuse régulal-ilé dans leurs intrigues amoureuses. Ils s'imposent le devoir d'élever lès jeunes filles qu'ils arrachent à la sainteté du foyer domestique pour en faire leurs ma^ttesses. Leur argent fournit à la dépense d'un professeur de chant^^d'un professeur de français, d'une maîtresse de piano. Quelques-uns poussent la magnificence de leur vice jusqu'à leur donner un professeur d'anglais. Souvent , par une heureuse réaction, — elle est même assez fréquente, — ces tristes privilégiées d'une instruction mal inspirée recueillent de ce défrichement intellectuel des idées morales et des ressources qu'elles font tourner plus tard à l'avantage de leur Conduite t'égénérée. Elles ont le bonheur de rentrer dans la société par le noble et beau chemin du travail. On les reçoit demoiselles de magasin, dames de comptdir, Contrôleuses datis une foule d'ttdffliûisti'atlons ; beaucoup d'entré elles se placent même ctmiine sous-nïaîti'essès dans les pen-

sionnats ou passent h. l'étranger pour faire des éducations.

Oui, Poirier songeait, on le voit, à rétablissement de Georgette dans le monde dramatique , dans un monde mal établi lui-même si Ton veut, mais fort honorable pour tous ceux qui s'y conduisent comme une foule d'artistes que nous serions peu embarrassés de nommer. Ce nouveau coin de douleur, coin de fer et triangulaire, pénétra dans le cœur de Félicien ; une lumière en jaillit aussitôt dans cet esprit ardent et clair; et cette lumière était une vérité, est une vérité, devrions-nous dire , car elle menace de devenir éternelle si le mouvement qui emporte la société ne change pas de caractère ; cette vérité est que l'amour est devenu un luxe, et, ce luxe, les riches seuls ont le droit de se le pfocurer, puisqu'il s'achète, puisqu'ils l'enlèvent à prix d'argent à ceux qui voudraient l'obtenir pour rien : lutte impossible, victoire assurée d'avance à l'or. Et , qu'on le croie bien , ce n'est pas le riche que nous condamnons ; il a ceci comme il a cela : ce n'est pas sa faute, bien moins encore son crime. La faute en est à certains sentiments primitifs qui se permettent de survivre aventureusement à un ordre de choses écroulé. Un déluge a passé là-dessus comme sur l'ancien monde, sur le monde des plesiausorus : le jeune archer, le blond sagittaire , l'amour d'Homère, d'Anacréon, d'Héloïse, même dé Manon Lescaut, subsiste comme un être antédiluvien. Fondez-

lui an musée , il est temps ; vite I Créez pour lui un conservateur. Oh! oui, croyez-moi, le grand Pan est mort! Il n'y a plus d'amour, il n'y a plus d'à* mour !

11 y a d'un côté des caprices, des goûts, des nuances, des fantaisies, des besoins; de l'autre, de la jeunesse, de la beauté, des attractions infinies, mais aussi la misère, l'impuissance de toute ressource, la stérilité de toute industrie ^ le cri de toute privation. L'or dit impérieusement de sa voix jaune etbilieuse: cYiensI » Et la beautë et^la jeunesse répondent : c Non I » — Mais elles y vont.

Félicien prit convulsivement sous soi^ oreiller les pâquerettes, les ne m'oubliez pas et les myosotis qu'il avait rapportés de Marly et de Saint-Germain, les mit dans sa bouche, et, après les avoir mâchés avec rage, il les avala, t Folie absurde que tout cela î ditil ensuite en tirant la couverture de son lit sur ses épaules. Les myosotis, les pâquerettes et toutes les fleurs symboliques ont été créées pour être mangées par les moutons, les moutons pour être mangés par nous, et nous par les Poirier... • 11 s'endormit en serrant son drap entre les dents.

Le lendemain, sur le coup de midi, ainsi qu'il l'avait dit dans son style si élégant. Poirier sonna à la porte de son ami Désormeaux, ancien professeur au Conservatoire, ancien sergent-major dans la 2® légion, dans le 2^ bataillon, dans la 2® compagnie.

Si M. Désormeaux était appelé à figurer d'ane façon quelque peu notable dans cette étude des mœurs da théâtre au dix-neuvième siècle, nous nous arrêterions ici pour peindre ses traits et son intérieur ; mais il ne nous apparaît qu'au troisième plan, et, vu à cette distance, à moins que d'outrager les lois de la perspective littéraire, aussi respectable k nos yeux que la perspective lioéaire, nous ne pouvons pas lui donner cette importance. Et pourtant l'ex-professeuf mérite qu'on lui fasse une place, il mérite qu'on l'écoute, quoiqu'il parle lentement afin de ne pas écorcher sa belle diction, il mérite surtout qu'on profite de son expérience.

Le coup de sonnette de Poirier le trouva versant son café à la chicorée dans le lac paisible de sa crème.

— Ahl te voilà, Poirier... Entre donc et prends un siège.

— Comme Cinna à Auguste, répliqua Poirier.

— Non, comme Auguste à Cirina, dît Désormeaux.

— C'est la même chose. ..

— Non pas ! non pas !

*— Au feiit, ça m'est égal.

— Dis plutôt cela.

— Puisque nous voilà sur le chapitre At Fa tragédfie, reprit Poirier, parlons âe Falfaire qui m'amène chez toi.

— Tout de suite?... tu veux en parler immédiatement?

L'ancien professeur eût préféré prendre d'abord sa tasse de café à la crème.

— Mais comme tu voudras, Désormeaux ; si tu aimes mieux...

— Soit.... parlons-en, dît Désormeaux résigné. Quel âge a cette mademoiselle Henriette?

— Georgette, elle s'appelle Georgette.... elle a quel({ue chose comme seize ans, un peu plus, un peu moins...

— Oui. Et tu m'apprends dans ta lettre qu'elle est jolie.:.

Poirier, en se mouchant avec bruit dans un foulard amarante :

— Un astre tombé des cieux.

— Les astres ne tombent pas.

— Je veux bien. Enfin elle est très-jolie...

Après avoir avalé quelques lampées de café, Désormeaux, qui avait abaissé son bonnet et relevé ses lunettes, demanda :

— Et qui sera chargé, dis-moi, de raccompagner au Conservatoire?

— Sa mère quelquefois.

— Tu m'as écrit qu'elle est orpheline.

Poiriet venait d'avaler de travers.

— Tu sais.... 11 y a des orphelines.... qui.... dont les mères...

— Il n'y a pas d'orpheline avec une mère, répliqua Désormeaux. Entendons-nous. Est-elle ou n'estelle pas orpheline ?

Le morceau avait de la peine à couler.

— Elle Test et elle ne Test pas. La conduite de sa mère... autant dire... mieux vaudrait qu'elle n'en eût pas. Bref I elle est moralement orpheline. Âs-tu compris ?

— Cependant, il faut bien que quelqu'un la conduise aux cours du Conservatoire, dit encore Désormeaux

— Je chargerai de ce soin quelque gouvernante, quelque femme respectable.

-— Oui, une femme respectable.... infiniment respectable, murmura l'ex-professeur Désormeaux en étalant du beurre sur sa longue tartine, une tartine en forme de pirogue : un enfant aurait pu s'y embarquer.

— Es-tu content de ma réponse, rigide Désormeaux?

— Oh I moj.... cela m'est tout à fait indifférent au fond, répondit Désormeaux en dévorant la proue de la pirogue.

— Nous disons donc une femme respectable, répéta Poirier.

— Cette femme respectable, je dois t'en prévenir, dit Désormeaux, restera dans une pièce voisine pendant que ta jeune fille prendra sa leçon.

— Je le pense. Je ne vois pas,... balbutia Poirier, ce que cela peut faire...

— Âh ! tu ne vois pas. .. ah I tu ne vois pas, dit une seconde fois en chantonnant, en mangeant sa tartine, le vieux Désormeaux.

— Que veux-tu dire ?

Les lunettes de Désormeaux se braquèrent sur les gros yeux ronds de Poirier. . .

— Je dis...

Le professeur s'arrêta pour remuer le sucre qu'il venait de précipiter dans le fond de son café à la crème, quoiqu'il fiit déjà sucré.

— Eh bien I que dis-tu, Désormeaux ? que prétends-tu dire?.... Tu pèses tes paroles; tu fais des points d'orgue...

— Je vais te réciter une fable, mon camarade.

ff Désormeaux radote, pensa Poirier. Il me parle de fable maintenant I »

— Si tu me récitais ta fable une autre fois?.... J'aime les fables, mais à leur place. . et il me semble. . .

— Ah ! tu n'aimes pas. . . Préfères-tu la vérité à la fable?

— Je préférerais parler du Conservatoire et de Georgette, si cela t'était égal.

— Soit.

— Connais-tu Timon, l'acteur?

— Qui ne connaît pas cet acteur ? C'est mon acteur. Est-il beau dans les Templiers , quand il dit...

— Il n*a jamais joiié les Templiers,

— C'est égal, il est très-beau. Maïs, à propos, Timon est professeur au Conservatoire. . . il est en position de nous servir... c'est un de tes collègues... tu pourras lui écrire... voilà notre affaire!

Désormeaux arrêta Poirier en frappant avec sa cuiller sur le ixord de la soucoupe : c'était un appel à son attention.

— Dis-moi, avec qui vit Timon en ce moment? demanda-t-il au tapissier.

— Avec sa femme, qui est la cousine de chose. . . tu sais bien. . .

— Ce n'est pas sa femme, répliqua Désormeaux, c'est une de ses élèves...

— Cette belle madame Timon n'est pas...

— Elle n'est pas madame Timon.

— Celle qui a de si beaux bras dans Zaïre ?

— Tu veux dire dans Hermione.

— Zaïre ou Hermione, c'est la même chose.

— Non pas I s'il te plaît : non pas !

— Ahl il vit avec une de ses élèves. J'ignorais.... Sapristi I — un professeur !

— Avec deux de ses élèves, ajouta froidement Désormeaux en avalant la poujffe de la pirogue au beurre.

— Deux !

— Deux.

-rCtf Conservatoire?

— Du Conservatoire.

— Quel gaillard I

— Il en a encore cpielques-unes en ville.

— Que me dis-lu là, Désormeaux? C'est à y réfléchir. Livrer de jeunes filles... diable! Après tout... un loup ne fait pas la ménagerie. Nous nous arrangerons pour que Timon ne soit pas le professeur de Georgette. Nous lui en donnerons un moins jeune ; voilà tout.

— le vieux Saint-Marin, par exemple.

— Voilà mon homtae! s'écria Poirier ; c'est toi qui ras nommé! comme dit Crébillon.

— Non, Racine.

— Racine... Crébillôû... ce sont deux rues qui se touchent. Ce n'est pas la peine... passons. Nous arrêtons donc qfte nous donnerons le vieux Saint-Marin, du Conservatoire, pour professeur à jGreorgette. Me voilà rassuré. Ah ! quel acteur que ce Saint-Marin I quelle Aînesse, quel jeir, quelle verve, quel goût, dans le nouveau répertoire F

— Il ne Ta jamais joué,

— Dans l'ancien. Là n'est pas la question.

— Tu connais, dis-tu, Saint-Marin, dont je suis loin, d'ailleurs, de vouloir affaiblir les mérites. Tu le connais bien?...

— Si je le connais!... répondit Poirier; je l'admire!... C'est moi qui ai posé, le mois dernier, tous les fiûeàikx éd soA appuirtement. Quel iAtérfetyir char

176 LA GOMëDIE

maiitl J'ai vu sa femme.... du moins, k raulorité qu'elle a dans la maison, j'ai pensé...

— Sa femme est en Russie, interrompit Désormeaux en faisant un pli à sa serviette pour essuyer ses lèvres.

— Depuis peu? demanda Poirier, car...

— Depuis vingt ans, riposta Désormeaux.

— Ahl... et pourquoi?... Mais tu m'étonnes..,

— Il là rouait de coups.

— Pas possible... non, ce n*est pas possible!... 11 n'y a qu'à voir les quatre délicieuses jeunes filles qui sont avec lui, ses quatre enfants...

— Saint-Marin n'a pas d'enfants.

— Il n'a pas d'enfants ! . . . . Mais ces quatre jeunes filles?... Je devine, ce sont ses nièces. En effet, elles lui ressemblent.

— Ce sont quatre de ses élèves du Conservatoire, qui ne sont ni ses filles, ni ses nièces, mais...

— Malédiction I s'écria Poirier ; malédiction !

. — Exclamation de mauvais goût. Poirier. Vous fréquentez donc les théâtres des boulevards ?

— Mauvais goût ou non, dit Poirier, ces quatre jeunes filles ne sauraient être ses maîtresses ; car c'est ce que tu veux dire?

— C'est ce que je veux dire.

— Désormeaux! Désormeaux!

— Poirier ! Poirier !

— Allons donc I allons donc !

— Mais tu ne sais donc pas, toi qui t'étonnes de

si peu OU pour si peu, — l'un et Tautre, selon Noël et Chapsal, peut se dire ou peuvent se dire, — tu ne sais donc pas que le vieux Saint-Marin prélève sur chaque jolie élève qui lui est confiée, à moins d'un miracle de surveillance, le droit du seigneur? Tu ne sais donc pas que cet homme, déjà au bord de la caducité, ne protège une élève, ne lui prête l'inutile appui de ses leçons, ne lui ménage un début au théâtre qu'autant... Mais tu ignores donc ce que tout le monde sait a Paris?... Où vis-tu donc? dans la banlieue? Où passes-tu ton temps ?

— Beaucoup au théâtre de la Gaité.

— On est donc bien honnête dans ce pays? — Pas tant que cela, répondit Poirier, mais, enfin, achevons. • •

—J'ai achevé : voilà ce qu'est Saint-Marin, dit Désormeaux en se résumant, le grand acteur, l'illustre professeur du Conservatoire que tu veiftc donner à Georgette parce qu'il est vieux.

— Eh ! fichtre 1 donne-m'en un jeune, très-jeune alors, reprit Poirier, indigné qu'on eût de si mauvaises mœurs.

—11 n'y en a pas de jeune.

•—Mais ils ne sont pas tous comme Timon et Saint- Marin?

—Non...

—Tu dis bien faiblement ce non...

—C'est que je ne connais pas tous ceux qui ont

remplacé les professeurs de mon temps ; je n'oserais

pas t'afflrmer... je doute...

— Ton doute n'est guère rassurant, saîs-tiif — Tu n'as pas voulu de ma fable, je t'ai servi la

vérité sur mon assiette. Décide-toi maintenent d'après

tes propres lumières, mais, pour moi, je ne te dirai

jamais...

— Mes propres lumières... mes propres lumières...

Résolument Georgette n'ira pas aux cours du Copser-

vatoire, dit Poirier excessivement agité. Non ! non I

noni

— Et pourquoi?

— Pourquoi, mè demandes-tu? après ce que tu viens de m'apprendre.... Pourquoi?.... Voilà qui est Baïfl

— Ttf es donc bien vertueux, Poirier? dit le professeur Désormeaux, toi que j'ai connu...

— Eh! non, je ne suis pas vertueux, sacrebleuî s*écria Poirier jeté hors des gonds par la colète et le désappointement ; ttiais je ne suis paâ si corrompu que tous ces professeurs du sérail du faubourg Poissonnière et de la rue Bergère. On leur en conduira par la main, des odalisques I Non, je ne suis pas si corrompu... Adieu!... ils n'auront pas Georgetle... non! ils ne l'auront pas!... Je te remercie, Désormeaux ! je ne les remercie, pas , eux ! oh ! fichtre non! murmurait -il encore en s'en allant... Je ne suis pss si corroiiipul Soixaiite-ci!i(| ans âii moins..*

quatre mattfesses à domicile... et peut -être beaucoup en Tille et à la campagne... mais je me ferai professeur sur mes vieux jours ; — professeur au Conservatoire '.

Valéry n'ayant pas recouvré la voix le lendemain du jour où il avait été pris de ce fameux enrouement, ni le surlendemain, ni huit jours plus tard, malgré l'absorption des sircfps les plus diaprés, Tadministration d^ la Gaîti fut forcée de songer à le remplacer dans la féerie. Elle perdait déjà quarante mille ft-ancs à cause de lui, sans compter la perte plus grande de la vogue, la vogue qu'on attrape si difficilement, qu'un autre théâtre est toujours si prompt à saisir au vol , sorte d'ivresse plus légère encore que celle du vin de Champagne au cerveau du public. Pourtant, il n'était pas impossible qu'elle revint : la pièce était réellement bien faite, elle était vive, pimpante, gaie, spirituelle, semée de jolis airs. L'illustre enrouement fut donc remplacé, mais avec des précautions infinies. On cher-cha parmi la troupe le jeune premier rôle le plus effacé. De cette manière Valéry n'éprouverait aucune contrariété jalouse. On voulait bien recoudre le succès déchiré, mais on tenait à faire dire aussi : < Âh!

1 Le Conservatoire, tel quMl est constitué aujourd'hui, se défend tout seul contre les critiques du professeur Désormeaux. D'ailleurs le vieux professeui', comme le sujet de mœurs que nous traitons ici, appartient à un autre temps. Cette explicatiofi doit suffire,

si Valéry avait continué à jouer le rôle! ah! pourquoi Valéry a-t-il été forcé d'y renoncer? Quel artiste que ce Valéry ! * Le public à la vérité, n'exprime pas ordinairement tant de regrets, mais on voulait que Valéry eût le droit de les prêter au public. Valéry n'eut que trop ce droit. On va le voir.

Le rideau se leva sur la reprise de la féerie. Nous abrégeons les incidents. Le plus grave de tous fut que le public, irrité jusqu'à l'injustice de la médiocrité du remplaçant donné à. Valéry, siffla comme une forêt de serpents depuis le second tableau, nous ne dirons pas jusqu'au dernier , il aurait fallu que la pièce allât jusque-là, mais jusqu'au onzième; et la féerie en avait trente-trois 1 C'est au onzième que la brise, devenue orage, puis tempête, se changea en ouragan. Que Valéry devait être content! L'âme de ce grand artiste s'épanouissait sans doute à ce beau résultat de la soirée. Vainement le sous-régisseur essaya de calmer les flots ; vainement le régisseur luimême, après des saints que des montagnes lui auraient rendus tant ils étaient profonds et respectueux, essayat-il à son tour d'apaiser ce cataclysme épouvantable. Ce bon public, notre juge éclairé, toujours juste, toujours impartial, ne voulut rien entendre. Le juge éclairé imita l'âne qui brait, le juge impartial lança à toute volée des banquettes sur la scène à la tête des acteurs.

Que faisaient les acteurs pendant ce temps-là? Ils

faisaient ce qu'ils font toujours, ils perdaient la tète; excepté pourtant ceux qui ne jouaient pas dans la féerie. Ceux-là étaient bien heureux ; ils nageaient dans des flots de crème odorante. Leur contentement faisait la planche. Rien n'égale la joie féroce, à. peine contenue, qu'un acteur ressent malgré lui à la chute d une pièce dans laquelle il ne joue pas, dans laquelle il aurait dû jouer ; et quelle est la pièce dans laquelle son talent ne l'appelle pas à jouer? Il n'en existe pas. Quant aux autres acteurs de la Gaîté, pâles, décontenancés, ils montaient à leurs loges, descendaient au foyer ; ils ne savaient que penser, ils ne savaient que dire ; une pièce dont le succès, il y avait à peine un mois, avait été si grand ! Ils interrogeaient le directeur : devaient-ils se déshabiller? continuerait-on? ne continuerait-on pas ? Mais le directeur était incapable de répondre. II parlait tout bas au commissaire de police, le commissaire de police à. ses agents, les agents aux claqueurs, les claqueurs parlaient de cabale. Quarante personnes par minute montaient et descendaient tumultueusement par ce redoutable escalier dont nous avons déjà parlé, qui conduit de la rue Basse au théâtre. Ce fut par cette échelle noircie par la fourmilière dramatique que Félicien, chassé, on s'en souvient, par Poirier du paradis des coulisses, se glissa jusqu'au foyer des acteurs et tomba en plein désordre. Il était immense; personne ne reconnaissait plus personne. Cependant Félicien reconnut la Brise-

188 L4 COlfÉPIE

ville qui, montée sur qn tabouret, traitait en ee moment le public comme elle traitait autrefois son cher Cosaque, joignant des gestes expressifs à sa profonde vénération pour lui. U aperçut aussi ]a Saint*}oseph, dont le costume, non moins hésitant que la soirée, appelait aussi l'attention du commissaire de police.

— Mais qu'y a-t-il ? demanda de la porte du foyer une voix fraîche, une voix à laquelle personne ne pouvait faire attention dans ce trouble effroyable. 4*^tais dans ma loge... On e$t venu me dire...

Félicien, au courant des événements, pliait répondre :

—Il y a...

— Monsieur Félicien I . . . vous 1 interrompit Georgette.

— Mademoiselle Georgette I

—Que se passe-il?... Est-ce que le feu?... Apprenez-moi...

— Venez dans ce coin... je vous le dirai... ici nous ne pourrions pas nous entendre. . .

Le coin était déjà pris par un groupe agité comme Teau autour d'un récif.

Georgette donnait la main à Félicien, qui Tcntratnait.

— Venez dans ce couloir... nous serons sans doute plus libres...

U y avait foule compacte dans le couloir.

ET ms COHÉpiBNS. 183

— Allons encorfi plus loin, peut-être pourronsnous...

Ils mirent involontairement le pied sur Tescalier, à Torce d'aller plus loin. Là, un flot les pousssi, un autre flot les poussa plus bas encore; ils deseendirent tout l'escalier sans s'en douter; sans s'en douter aussi ils se trouvèrent dans la rue; il pleuvait, il pleuvait k torrents.

— Montez, mes artistes, montez I il n'est que temps ! kuT cria un énorme cocher breton qui les saisit tous les deux par le milieu du corps et les poussa de vive ioTce dans son fiacre, dont il ferma sur eux la portière.

11 les avait vus descendre, c'était évidemment pour s'en aller ; on ne s'en allait pas à pied d'un temps pareil ; — trop heureux de trouver un fiacre ! — Il les avait emballés dans le sien.

— Où faut-il vous conduire, mes artistes? — Mais, cocher...

—Vite ! je ne puis rester là, les sergents de ville nous le défendent.

— Mais, encore une fois, cocher...

— Je comprends, dit le cocher eii grimpant sur son siège ; droit devant moi et au pas : suffît ! allez, la ^rise ! allez, la Blonde I Roulez !

Le fiacre était déjà sur le boulevard , la proue tournée vers la Madeleine, lamais amants furent«ils plus largement favorisés?

Passer tout à coup de Timpossibilité absolue de se voir au tête-à-tête le plus intime qu'ait inventé la vie parisienne! Et qu'ils en avaient à se direl... Ils étaient arrivés au milieu des Champs-Elysées qu'ils ne s'étaient encore rien dit. Chacun d'eux semblait voyager de son côté.

Le bonheur , la surprise , la rareté de la situation, l'étourdissement , leur avaient ôté la conscience de leur bonne fortune. Il ne savaient ni l'un ni l'autre ce que cela voulait dire. Ce ne fut que plus tard, lorsque le vaste silence de la promenade et la fraîcheur de l'éloignement de toute habitation frappèrent Georgette, qu'elle comprit la bizarrerie et le danger de sa position.

— Où sommes-nous, dit-elle d'une voix émue... où sommes-nous, monsieur Félicien ?

— Je ne sais, mademoiselle... moi-même...

— Nous ne sommes plus à Paris! C'est la campagne ! je vois des arbres .

— La campagne? s'écria Félicien. . . En effet... nous sommes, je crois...

— Mais demandez à. cet homme qui nous conduit... descendons. . . informez -vous ! . . .

—N'ayez pas peur...

— Je n'ai pas peur, sans doute... mais j'ai peur...

— Comme vos mains sont tremblantes I

— Je vous en supplie. . . ramenez-moi, oh ! ramenezmoi...

ET LE$ COMÉPIENS. 485

— Cocher ! cocher ! dit Félicien, mais où sommesnous donc?

— Rond -point de TËtoile, mon artiste : bientAt roTile de Neuilly.

— Mais je ne vous ai pa^ dit...

— C'est parce que vous pe m'avez pas dit.*, que voi]|S êtes ici...

— Mais je w veux pas être ici !... Pour qui nous prenez-vous?... dit Félicien avec une juvénile indignation.

— Faut pas se fâcher, moQ artiste. U y a beaucovp de braves gens qui...

— Ramenez-nous! ramenez-nous! entendezr-vous? — Je veux bien... Oh! Ik! là! voilà.

Les chevaux tournèrent aussitôt la tète vers Paris. — Nous rentrons dans Paris, dit Félicien à Georgette ; rassurez-vous.

— Merci, mon ami

— Bigre! comme c'est honnête, murmurait le cocher... c'est fièrement honnête tout de même... mais alors on ne monte pas daos un fiacre à huit heures du soir... par. un temps de pluie... on dit où Ton va dans ce cas... Bon! voilà que maintenant... ah! c'est encore plus dr61e!... ils ne m'ont pas dit où ils veulent être ramenés... ah! bath! puisqu'ils sont si honnêtes que ça, j'ai leur affaire.

Cinq minutes après le tiacre s'arrêtait devant l'église de la Madeleine.

— Voilà, mes mignons, dit le cocher, et, puisque vous êtes vertueux autant que ça, allez prier le bon Dieu là dedans. — C'est une heure à me payer : le pourboire, ce que vous voudrez.

Quoiqu'il fftt déjà assez tard, l'église aristocratique était encore ouverte, ce qui s'explique tout naturellement par la célébration si poétique du mois de Marie, qui se compose, on le sait, de plusieurs soirées de chants pieux, d'instructions religieuses et de prières au milieu de la musique et des fleurs. L'église en était pleine. Elle embaumait les roses et s'épanouissait aux blanches lumières des bougies. Du haut du portail, Torgue versait à pleines nappes ses chants les plus mélancoliques dans l'âme des assistants. La vapeur dorée de l'encens achevait l'enivrement religieux de la foule. Georgette et Félicien, qui avaient pour ainsi dire été jetés à leur insu dans les prestiges de cette sainte féerie, sentirent simultanément battre leur cœur avec force et leurs yeux se noyer de larmes. Leurs mains se rencontrèrent dans l'ombre et restèrent unies. Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure d'extase que Georgette, élevée loin des pompes de la religion, toute surprise de ses merveilles, s'écria :

— 0 mon Dieu! mon Dieu! que c'est beau! oh! comme je vous aime, mon Dieu! comme je vous aime!

—N'aimez-vous que Dieu? lui demanda tout bas Félicien.

— Oh! je vous aime aussi! murmura-t-elle pareillement tout bas.

— Et pour toujours ?

— N'est-ce pas pour toujours quand on aime?

— Eh bien I Georgette, voulez-vous que cet aveu , que cette promesse faite devant Dieu devienne un serment?

— Je veux tout ce que vous voulez. Que voulez-vous ?

— Répétez alors avec moi : Je prends pour époux. . .

— Je prends pour époux, redit Georgette, le cœur gros d'émotion et défaillant contre le pilier.

— Pour compagnon de ma vie entière, ajouta Félicien.

— Pour compagnon de ma vie entière, ajouta aussi Georgette, doucement fanatisée par le regard posé sur son regard.

— Félicien.

— Félicien.

—Qui jure de son cAté...

— Qui jure de son côté. , .

—De me prendre pour femme, pour compagne de sa vie entière.

Georgette se laissa tomber sur les genoux en redisant ces dernières paroles d'un engagement que sembla rendre encore plus solennel la bénédiction que le prêtre prononçait en ce moment sur les marches de Tautel et au-dessus des fronts humiliés dans la va-» peur du sanctuaire.

— Venez, maintenant, dit ensuite Félicien à Georgette, venez ! Dieu a reçu notre engagement : ni les événements, ni les hommes ne peuvent plus rien contre nous.

Et ils sortirent de Téglise avec la foule silencieuse, qui s'écoulait lentement par les portes de bronze et s'éparpillait sur les marches colossales du temple. L'orage avait cessé; les étoiles brillaient sous leurs paupières encore humides. La première soirée du printemps venait d'éclore. Un parfum de lilas courait dans l'air raréfié.

Le bonheur qu'éprouvaient les deux jeunes gens ne se manifesta par aucune parole bruyante. Jamais la sainteté du mariage antique n'avait, depuis des siècles peut-être, été rappelée avec autant d'énergie et de vérité. Le frémissement de leurs bras, qui s'appuyaient l'un sur l'autre, disait seul le trouble grave et délicieux de leur âme.

Dix heures sonnaient quand Félicien se sépara de Georgette au bas de l'escalier de la maison de sa mère.

A peine Georgette était-elle rentrée, qu'elle rappela doucement Félicien. C'était la voix de Juliette au balcon de Ferrare. Félicien revint sur ses pas.

—Eh bien?... lui dit-elle.

Elle lui tendit les deux mains et elle le regarda... Félicien poussa un cri de bonheur dont l'époux bienaimé lui-même, ne connaît la suave douceur qo une seule fois peut-être dans la vie, écho affaibli deâ illé-

ET LES COMEDIENS. i89

gressses saintes dont le cœur des anges est inondé là-haut.

Georgette était sur son cœur et ses lèvres brûlaient son front.

Ce baiser donné, Georgette se retira par le sombre et tortueux escalier de la maison, et Félicien suivit tant qu'il put, du regard, les plis de la robe vierge et nuptiale qui allait se perdant dans la spirale de fer.

—Adieu, lui dit encore du haut de l'escalier la voix chérie de Georgette.

— Adieu ! lui dit mille fois en une seule fois l'heureux Félicien.

Passons à des tableaux moins chastes. Poirier reparaît derrière le feuillage vert comme le satyFe dans les poésies touffues d'Ovide. En homme profond dans son art, il avait compris que tout n'était pas fini, parce qu'il était parvenu à compromettre Georgette aux yeux de Félicien au milieu d'un dîner. Il ne partageait pas à cet égard la confiance de la Briseville, qui avait vu, en femme délibérée, une espèce de coup d'État dans ce coup de théâtre. La politique violente ne lui souriait pas. L'événement venait de lui donner raison. Il renonça donc à cette tactique mélodramatique pour recourir exclusivement à la sienne, et voici ce que fut la sienne.

La mère de Georgette lui parut le chemin le plus sûr pour arriver à. son but, sachant bien qu'au théâtre les mères sont placées par le diable auprès de leurs

100 LA COMÈDIB

filles moins poor les préserver des obsessions des amants qae poar faire croire à ceux-ci qu'elles n*OBt pfts encore d'amant. Ici il faut encore tenir compte

des exceptions.-

La mère d'actrice est eii général une femme de trente-^inq ans à quarante-cinq ans, rarement plus j«une, rarement plus vieille, qui tient i^n théâtre par quelque lien délicat. Ou elle a été dans les chœurs , ou elle a été costumière , ou elle est peut-être ouvreuse ; elle a chanté dans les concerts ; son mari a été régisseur ou machiniste ; son père a dâ être souffleur, donneur d'accessoires, peat-être copiste. Enfin, nous le répétons , elle a du rouge quelque part dans son existence. Sa mise est fausse, criarde, mal attachée ; son teint est fatigué ; l'envie cuivrée, qui lui fait prendre en haine toutes les jeunes actrices rivales de sa fille, la rend qiédisan^e, bilieuse, partiales, assez souvent abominableniept méchante. Ce$ tristies défauts, inhérents à sa position, ne çont rien encore si on les compare au défaut capital , a]! vice plutôt gui la brûle el qui l'emporte. Arrivée à l'^e dlécevan). où elle ae peut plus compter sur son propre mérite pour asseoir son avenir, elle |6p4e ses dernières espérances , les plus lenac^ et les pluip vivaces , sur la têt^e de sa fille. Sa tille la dédommagera de tou^ les «lauvais ioum que lui o^i joués la toxiimQ et Tinexpérience, m^ sa JSiUe ,^e f?^ra pas comme €)Ue la sottise d'aimorfour le j^l^isir d'^er. Sa fille aimera pour

ET LES COMÉDIBNS. 494

avoir de l*or, et elle aura, elle, sa mëfe, un peu de cet or; sa fille aimera pour avoir un hAtel, et elle aura un appartement dans cet hôtel ; sa tille aimera pour avoir une voiture, et elle aura une place dans cette voiture, Mt-ce derrière avec le groom. Voilà, en raccourci, ta physionomie, le caractère et les mœurs de la mère d'actrice à l'époque où nous vivons, comme telle elle était à l'époque où nous transportons cette histoire.

Poirier alla hardiment dans cette voie. Il fit accepter sans peine k la Saint-Joseph des cadeaux sous toutes les formes, ayant soin cependant de ne pas trop paraître se passer de Tintervention de la Briseville, femme à épargner, amie dangereuse, mais ennemie terrible.

Nous venons de dire qu'on était dans le mois de mai , le mois végétal où tout le monde part ou fait semblant de partir pour la campagne.

— Il me semble, dit Poirier k madame Saint-Joseph, que ta tille pâlit beaucoup depuis quelque temps.

— Que veux-tu? l'enfant grandit encore...

— Ensuite elle travaille beaucoup, dit la Briseville présente à cette scène d'intérieur ; elle joue, elle répète, elle étudie...

— Je crois que l'air de la campagne lui ferait du bien, continua le tapissier.

—Àqui i^e fait-il pas du hien,l'air de la campagne?. . . C'est la Briseville qui avait fait la réflexion.

492 hiL COMÉDIE

-^ Ce n'est pas Tair qui nous manque, ajouta-telle; n'est-ce pas, Saint-Joseph?

— Si ce n'est que la campagne...

— Ahl charmant ! répète ton mot, Poirier... si ce n'est que la campagne !... Ce n'est que cela, en effet qui nous manque...

— On pourrait en avoir une , poursuivit Poirier d'un petit air fat.

— Que dis- tu?

— Je dis, continua Poirier d'un ton encore plus fat, qu'on pourrait en avoir une.

— On pourrait! ah 1 oui, on pourrait.,.

— J'ajoute qu'on en a une.

— Sur le papier.

— A Maisons-sur-Seine : exposition au levant... vue de la forêt... air pur, sain, salubre, terrain fer^ tile...

— Poirier, si c'est un songe y ah! ne m'éveille pas! comme dit la romance.

— A Maisons- sur- Seine.., Dix arpents... reprit Poirier...

— Est-ce qu'un arpent c'est plus grand que le foyer de l'Opéra? s'informa la Brisevilfe,' folle de campagne comme le sont en général toutes les actrices.

— C'est grand comme la moitié des Champs-Elysées, dix arpents, répondit Poirier.

— Et avec des arbres, des fruits, des oiseaux , des mouches, des vaches, des moutons?

— Je ne sais pas s'il y a des moutons, mais il y a un parc...

— Un parc I... ah ! Poirier !... si c'est un songe , ne nC éveille pas l

— Et*tu as loué cette campagne ?

— J'ai acheté cette villa. J'ai voulu avoir ma villa. —- Comment dis-tu, divin Poirier? Répète.

— Villa, je dis villa.

— C'est donc autre chose- qu'une campagne ?

-— C'est la même chose ; seulement campagne se prononce villa quand on est riche. J'ai donc acheté cette villa pour Toccuper tout de suite. Voilà comme nous sommes, nous autres.

— Et tu nous y feras aller ?

—C'est pour vous que je l'aï achetée, belles dames.

— Vive Poirier I — Poirier, si c'est un songe, ahl ne nous éveille pas t

Huit jours après cette heureuse communication faite à madame Saint-Joseph et à madame Briseville, Poirier les conduisait dans une américaine au joli village de Maisons, pleines toutes deux d'une joie qui ne s'étendait pas jusqu'à Georgette. La jeune fille, dont l'esprit mûrissait, non pas de jour en jour, mais d'heure en heure, n'avait pas appris avec une allégresse bien extrême tous ces beaux projets de résidence à la campagne. Assez d'obstacles s'élevaient déjà entre elle et Félicien sans y ajouter encore celui de l'absence. Puis le tapissier commençait à la

préoccuper sérieusement. Félicien lui avait communiqué une partie de sa répugnance pour cet homme, attaché à ses pas pour ainsi dire depuis sa naissance. Elle ne le haïssait pas autant que Félicien le haïs* sait ; elle n'avait encore aucune raison personnelle pour pousser jusque-là le sentiment qu'il lui faisait éprouver ; mais elle en avait peur ; il lui était antipathique ; elle redoutait de se trouver seule avec lui. Du reste, comme elle avait juré de confier à Félicien tout ce que Poirier oserait lui dire, elle se tenait constamment sur ses gardes. Elle se surveillait d'autant plus que la parole la plus insignifiante dite par le tapissier et rapportée à Félicien paraissait toujours à celui-ci une licence odieuse, un propos infâme ; et la pauvre Georgette aimait beaucoup mieux n'avoir aucune conversation suivie avec lui... Mais comment éviter de causer quelquefois avec Poirier ? Il résulta de ce tiraillement dans l'existence déjà si contrariée de la jeune fille un état fébrile qui affaiblit intérieurement sa santé déjà si mince, si délicate.

Cette visite que Poirier faisait à sa villa en compagnie de la Saint-Joseph, de la Briseville et de Georgette, n'était qu'une simple prise de possession. On ne pendrait la crémaillère que beaucoup plus tard, que lorsque la maison, quoique admirablement meublée, serait en état de recevoir la nombreuse et brillante compagnie qu'on comptait inviter pour honorer la fête.

La joie qu'éprouvèrent les deux actrices en voyant la Villa-Poirier, car Poirier voulut qu'elle fût ainsi nommée, est indescriptible. Trois arbres leur paraissaient une forêt, le moindre moineau une perdrix.

— Ce sont de vrais arbres! ma chère, disait, en agitant Tair de ses bras, la Briseville à. la Saint- Joseph ; de vrais arbres, éclairés par le soleil et non par le gaz. — Quel est cet arbre? un pommier. . . Ah I un pommier! Et celui-ci? un cerisier... Celui-ci un poirier ! J'embrasse celui-ci parce qu'il porte ton nom, Poirier, et aussi parce qu'il porte des poires... Ah! qu'est-ce donc que cela ?

— C'est un fraisier...

— Je n'osais pas le dire : un fraisier! Ma chère... nous mangerons des fraises de notre villa.

La Saint-Joseph, aussi stupéfaite que la Briseville, s'écria tout à coup :

— La mer!... je vois la mer!

— Insensée! lui dit Poirier, heureux au fond de toutes les surprises que causait sa villa, c'est la Seine ; elle passe au pied de ma propriété.

— Tu l'as achetée aussi !

— J'ai acheté la Seine, et je l'ai achetée pour vous ; vous en jouirez comme si elle vous appartenait. Tout ici, d'ailleurs, vous appartient, mesdames et mademoiselle, ajouta-t-il en enlaçant avec son bras la taille de Georgette.

Georgette éprouva un frémissement... elle se dé**

496 LA COMÉpiE

gagea rapidement de cette étreinte... Hais Poirier recommença son geste ; seulement, pour y habituer la farouche Georgette, il entoura de l'autre bras sa mère, la respectable madame de Saint-Joseph.

Georgette n'avait eu qu'une préoccupation depuis qu'elle avait mis le pied dans la Villa-Poirier : c'était de se rendre un compte exact des endroits par oh elle pourrait voir Félicien en secret. Les échancrores des murs, les mitoyennetés, les sentiers couverts, les chemins sinueux qui conduisaient h la rivière.... Elle avait déjà signalé huit ou dix moyens de le voir, s'il arrivait qu'ils fussent condamnés à vivre éloignés l'un de l'autre pendant quelques jours.

Mais cette pression du bras de Poirier contre son corps la froissa tellement, qu'elle ne fut plus, dès ce moment» qu'à la douleur de sa pudeur blessée, qu'à la douleur non moins réelle de dire à Félicien la conduite familière de Poirier avec elle. La campagne ne lui parut plus qu'un cimetière. Elle devint triste à la mort... Elle profita de la première occasion qu'elle put saisir pour se séparer de sa mère, de Poirier et de la Briseville. Elle descendit vers la Seine, qui passait en effet au bas de la propriété.

— Maintenant que nous avons vu toutes les beautés de ma Villa-Poirier, il faut songer, vous et moi, mes belles amies, à l'inaugurer d'une manière neuve et originale.

•— J'y ai pensé, dit la Briseville à Poirier.

ET LES COMÉDIENS. 4d7

— Bravo! Voyons, qu'as-tu trouvé?

— D'abord» Finauguration, l'installation, la prise de possession et autres collations n'auront lieu que dans un bon mois, un mois chaud, fertile en fruits, en grains et en moissons, comme dit Mathieu L^ensberg.

— Mettons cela au mois d'août. Nous sommes en mai, par conséquent dans trois mois.

— Voilà. Nous pendrons la crémaillère dans trois mois.

—- Continue, Brise d'amour.

— Ce jour-là, il y aura dîner.

—'Parbleu ! Continue, Brise du soir.

— On dînera tout le jour.

— Mais comment soupera-t-on alors?

— On changera de place.

— Fameux ! Va toujours, Brise parfumée.

— Il y aura concert.

— Bien entendu. Brise enchantée.

— Il y aura illumination avec toA chiffre sur des transparents.

— Très-bien !

— Feu d'artifice à minuit sur la pelouse.

— Accordé, Brise des Brises.

— Et après le feu d'artifice... bal décent.

— Et après le bal décent on ira se reposer, dit Poirier, chargé de prononcer le dernier mot de la comédie qui se jouait entre lui et la Briseville.

— Pas tout de suite, majesté. Avant de te retirer dans tes appartements, tu feras donation solennelle de cette villa à Georgette.

La Briseville, en achevant sa phrase, regarda Poirier, qui, à son tour, regarda madame Saint-Joseph.

Tous deux croyaient que la Saint-Joseph allait bondir d'étonnement.

La Saint- Joseph baissa instinctivement la tête.,. Quand elle la releva, ce fut pour appeler, d'une voix qui n'était pas sans quelque émotion, sa fille Georgette.

— Georgette! Georgette! cria-t-elle.

Du bord de la rivière la voix argentine de Georgette répondit :

— Me voici, maman, me voici !

— Viens donc, nous partons, mon enfant !

La Briseville se tourna vers Poirier, et «lie lui dit tout bas : c II ne faut pas que cela f effraye. > Elle acheva sa phrase par cette autre phrase banale qui prenait dans cette occasion une couleur atroce : c Cest rémotion inséparable d'un début, >

On monta ensuite dans l'américaine et Ton regagna Paris.

Georgette, qui était tSî triste en allant, se montra d une gatdé folle au retour ; en agitant une longue branche de pommier toute chargée de fleurs, elle t^hantàit ^ sa charmante voix mille petits ftirs de romance le long de la forêt de Saint-Germain.

— Mftîs qu'as-ta donc, Georgette, poar être si gaie? lui demanda sa mère.

— J'ai quêtant descendue tantM, comme vous savec, au bord de la Seine, j'y ai vu de jeunes filles agenouillées sur des pierres grises, et qui lavaient^ sous des saules, du linge dans la belle eau courante de la rivière.

— Eh bien !... je nevois pas en quoi...

— Ces jeunesfilles, maman, causaient, travaillaient, riaient, gazouillaient, chantaient avec un coeur I... et puis, l'eau est si claire... avec un coeur! t Vous êtes bien heur^sesl leur ai-je dit. — Ohl oui, mademoiselle, m'ont-elles répondu. — Et vous gagnez beaucoup k laver ainsi à la rivière? — Nous gagnons notre vie et nous avons pour nous le dimanche. » — Elles gagnent leur vie et elles ont pour elles le dimanche. . . comprenez-vous?... J'étais dans une surprise I dans le ravissement le plus profond.... je les enviais.... « Voulez-vous me recevoir blanchisseuse? voulez-vous que je sois des vôtres? > leur ai-je demandé j^resque malgré moi. D'abord elles ont cru que je voulais rire et me moquer d'elles. C'est que j étais sérieuse, oui, maman, très-sérieuse, et j'ai insisté. Alors, voyant cela, elles m'ont dit : c Mais sans doute, que nous le voulons . — Et je serai heureuse comme v<ms ? — Vous le serez comme nous. — Eh bieni comptez sur moi, je serai blanchisseuse. » Et j'ai ajouté tout bas : c Et je ne serai plus actriœ ! d

SOO L'A COMÉDIE

— C'est une bonne plaisanterie, dit la Briseville quand Georgette eut fini.

— C'est une vérité, ma marraine...

— Tu te ferais blanchisseuse, toi I s'écria la Briseville, et tu l'entends et tu ne dis rien, Saint-Joseph?

Madame Saint-Joseph, en effet, ne disait rien ; discrétion étrange I elle qui, dans tout autre moment, se Mt portée aux dernières extrémités envers sa fille si elle se f&t avisée de parler de couturière, de blanchisseuse...

Poirier toussa.

— Je serai blanchisseuse, si toutefois maman le veut, ajouta Georgette.

— Nous verrons cela, dit madame Saint-Joseph. Laisse déraisonner cette enfant, Briseville...

La réponse déplut k la Briseville.

Georgette continua à. chanter joyeusement jusqu'à la barrière, en secouant sa branche de pommier.

Elle ne se doutait pas que la Briseville venait de la vendre à Poirier, pour lui être livrée au mois d'août, sauf la ratification de sa mère, madame Saint-Joseph, qui reculait encore devant l'horreur du marché.

On sait que, dès que le mois de juin commence à poindre sur l'horizon cotonneux de Paris, les spirituels habitants de la grande ville, nous venons de le dire, quittent en masse et par troupes leurs tristes nids de pierre, et prennent leur vol vers la campagne. Juin, par la même raison, est le mois où les théâtre^

commencent à se dépeupler. Les pièces à argent ont été jouées; les acteurs en renom gagnent la province. Les temps de famine biblique s'avancent pour les spectacles. Les vaches grasses sont mangées, les vaches maigres montrent leurs cornes. Ce fut à partir de cette époque caractéristique dans le calendrier théâtral que Poirier conduisit régulièrement deux fois par semaine à Maisons la champêtre madame Briseville, madame Saint-Joseph et Georgette. Ce fut aussi de ce moment-là que Félicien commença à pratiquer ce genre de vie nomade autrement fatiguant et stérile que celui auquel il s'était livré jusqu'alors, quoiqu'il parût difficile de perdre mieux son temps qu'il l'avait fait depuis le début de ses amours avec Georgette. Il allait connaître et professer ce que nous ap* pellerions volontiers Veœistence sur un pied.

Ses journées se passèrent sur les chemins, grands, moyens et petits» qui vont de Paris à Saint-<jermain et de Saint-Germain à Maisons. Par le soleil, par la pluie ou par le vent, il courait après Georgette, ne rentrant chez lui que pour manger un morceau à la hâte ou pour se coucher pour ne pas dormir. Mais quelques détails sont ici nécessaires avant de toucher à cette vie haletante, tourmentée, pleine de poussière, de boue et de félicités, accablante et heureuse, de galérien et de po^te, qui fait maigrir le corps et exalte la passion jusqu'au délire.

Le Lilas de Perse était arrivé, de marasme en ma-

rasme, au dernier degré de la phthisie littéraire : plus d'espoir pour lui d'en revenir. Les caractères neufs ne l'avaient pas sauvé. Il allait donc mourir. Ces braves conscrits de la presse, qui avaient juré de tout démolir, rendaient le dernier soupir avant même d'entrer sérieusement en campagne. Et, particularité remarquable, un de ceux qui l'avaient fondé lui donnait ou lui laissait donner le coup de grâce. Et voici comment. Félicien, par la mort d'une vieille tante retirée depuis dix-huit ou vingt ans à la maison de Sainte- Périne, avait hérité d'une somme de six mille francs. Quand ses copropriétaires du Lilas surent qu'il était devenu millionnaire à ce point, ils l'engagèrent à verser cette somme dans la caisse du journal, que ce cordial inespéré ressusciterait infailliblement. Six mille francs I quel avenir I On aurait des caractères encore plus neufs, on s'enrichirait d'une vignette sur bois; on promettrait même des portraits d'hommes célèbres en prime aux aboni\és. Le Lilas de Perse donnant des primes ! c'était, beau comme l'antique, Félicien n'avait pas le droit de refuser ces six mille francs. Félicien se crut ce droit. La pensée que sa vie pouvait, d'un moment à l'autre, se doubler de celle de Georgette, pensée qu'il caressait avec cette imprudence commune à tous les jeunes gens, lui fit repousser tout nettement la proposition de ses copropriétaires. Alors ceux-ci le traitèrent d'avare, d'ingrat; ils allèrent même jusqu'à l'appeler éditeur 1 1 1 Les six

^ mille francs ne furent pas attendris. Il ne se détacha pas un sou de la poche de félicien» auquel Toutrage ne fut jamais pardonné. Cet acte de rigueur de la part d'un de ses pères tua radicalement le tendre Lilm. Huit jours après on Tenterrait ; et voici la note qu'on adressa aux abonnés gratis en manière d'épitaphe : c De hautes raisqns administratives forcent les propriétaires du Lilas à suspendre indéfiniment Venvoi de ce journal. Ses nombreux abonnés recevront en échange, et à leur choix, jusqu'à la fin du trimestre, ou TÉventail, journal d'été, ou /'Écran, recueil d'hiver, ou le Magnolia, feuille d'automne, t £t tout fut dit.

Au lieu d'acheter des livres d'étude, d'achever son droit, d'acquérir avec ses six mille francs les connaissances spéciales d'une profession, Félicien les appliqua à des dépenses perpétuelles de courses en voiture ou en chemin de fer de Paris k Maisons, de Maisons à Paris ; il les éparpilla en dîners pris dans les restaurants de la banlieue; mais il aimait, et quand on aime pense-t-on à l'argent! Croit-on que six mille francs ne finiront jamafs? En passant devant la maison de Georgette, s'il voyait les volets fermés : c Elle est h Maisons, » supposait-il ; et il se rendait à l'embarcadère de la rue Saint-Lazare. Deux heures après il longeait les bords de la Seine^ le cœur plein d'espérance, les regards tournés vers Il maisQ» de cçimpagne de Georgette, cette maison

i04 LA COMÉDIE

qttun instina prophétique lui avait désignée le jour de sa longue course' enthousiaste dans les champs. Souvent Georgette n'avait pas quitté Paris. Journée perdue : qu'il en perdait ainsi !

Ce n'était pas inutilement que Georgette avait dressé le plan des sentiers et des accidents de terrain qui lui faciliteraient les moyens de voir Félicien. Le temps était venu de profiter des bienfaits de cette topographie; ils en profitaient tous les deux. À des signaux convenus, ils se rencontraient ou dans le parc deJtfaisons, ou au bord de la Seine, qu'ils suivaient pas à pas, au bruit de Teau frémissante sur le sable, et presque toujours le soir, quand la Seine est belle à cet endroit comme le Gange.

Ce fut aussi un soir, un soir de lune à demi voilée, après tous les propos d'amour que deux amants échangent en pareil cas, que Félicien, toujours de plus en plus irrité de la présence maudite de Poirier dans la maison, sollicita Georgette de renoncer à sa profession d'actrice, dernier mot que cette intrigue attendait pour devenir un drame.

— Que deviendrai-je? objecta Georgette bien doucement à Félicien.

— Vous prendrez un autre état. Il n'y a pas que celui-là.

/ — Mais lequel? En connaissez-vous?

— Il en est mille.

— Citez-m'en un qui fasse vivre une femme. . . Un

instant j'ai eu la pensée de me faire blanchissease... Félicien rinterrompit brusquement et presque brutalement.

— Blanchisseuse... vous!

— Vous voyez! Dites-moi vous-même une autre profession qui vous convienne davantage, je la prendrai.

— Mais actrice! actrice!... C'est la dernière de toutes.

— Vous n'épouseriez donc pas une actrice?

— Je ne dis pas cela... mais, si je l'épousais, je voudrais la prendre jeune... avant que... Mon Dieu! j'ai peur de vous offenser.., je voudrais l'épouser tout de suite.

— Ce soir, n'est-ce pas? demanda Georgette.

— Ah! si c'était possible!... mais oui, ce soir...

— Puisque ce n'est pas possible, laissez-moi ma profession, qui nous fait vivre, ma mère et moi.

— Jamais celle-là! s'écria Félicien, jamais! La glace était rompue.

— Emmenez-moi alors avec vous, lui dit en riant Georgette, qui venait de mettre un pied dans l'abîme.

— Voulez-vous? Je suis prêt. Je parle sérieusement.-.

Georgette s'arrêta, effrayée de tant de résolution.

— Et où irons-nous?

— En Angleterre , répliqua résolument Félicien . On y est en quelques heures.

206 LA COMÉDIK

— Mms quitter ma mère !

— Vous seriez avec moi.

— Et si vous me quittiez un jour?

— Ohl Georgette, comment cette pensée peut-elle vous venir?... Moi, vous quitter!... Regardez-moi... et répétez votre doute.

Georgette poursuivit alors :

— Nous partirions et nous nous arrangerions, n'est-ce pas, pour qu'on nous crût morts? De cette manière on ne nous rechercherait pas, on ne s'occuperait plus de nous. Àhl voilà!... nous laisserions vous un habit et moi une robe sur le bord de la Seine... et l'on dirait : « Ils se sont novés! »

— Sans doute!... Votre projet est bon, excellent, Georgette.

— Oui, mais... reprit tristement Georgette.

— Mais quoi? Renonceriez-vous déjà?.. .

— Comment vivrions -nous en Angleterre? Car, enfin, il faut un peu vivre, si je ne me trompe...

— Je donnerais des leçons de français, de littérature...

— Et l'on gagne de l'argent à faire cela ?

— Oh 1 beaucoup ! beaucoup !

— Mais vous n'aurez pas des élèves tout de suite en arrivant.

— Oh! mais j'ai de l'argent pour vivre jusque-là. Georgette soupira. Elle n'était pas convaincue.

— Oh! venez! venez! partons, ma Georgette ché-

riel fuyez cette maison exécrable où vous n'entendez du matin au soir que de mauvaises paroles et des propos corrupteurs.

— Quel rêve! dit Georgette en soupirant une seconde fois.

— Oh! non, que ce ne soit pas un rêvel reprit Félicien en couvrant de baisers les mains abandonnées de Georgette; que ce ne soit pas un rêve !

— Oh! que je le voudrais, et de toute mon âme!

— Eh bien! acceptez-vous de me suivre? acceptezvous?

— Mon ami...

— Vous ne répondez pas? Répondez! L'exécution suivra immédiatement le consentement.

— C'est impossible. . . ma mère 1 . . .

— Ah! vous ne m'aimez pas! s'écria Félicien.

— Félicien! Félicien!

— Vous ne m'aimez pas, vous dis-je...

— Je ne vous aime pas !

— Un autre obtient tout de vous : il exige que vous soyez actrice, et vous l'êtes; il exige que vous veniez ici, et vous êtes ici...

—Ah I vous êtes méchant ce soir,, monsieur Félicien. C'est vous qui ne m'aimez pas I nonl vous ne m'aimez pas.

—Cet autre sera votre perte!

—Que dites-vous?

—Il sera votre déshonneur! oui, votre déshonneur I

Félicien pleurait.

— Vous me désolez.,. Eh bien! partons! emmenczinoi!... Oh! ne pleurez plus! ne pleurez plus! je ne veux pas vous voir pleurer ! Faites de moi tout ce que vous voudrez...

La cloche de la Villa-Poirier sonna tout à coup le souper.

— On me cherche! dit Georgette éveillée par l^ppel de la cloche. Demain revenez à la même heure. Peut-être pourrai-je vous voir... Adieu!...

— Non, restez!

La cloche sonna plus fort.

Georgette se détacha des bras de Félicien.

La cloche faisait un carillon affreux ; c'est que Poirier avait faim.

Louis XIV ne voulait pas attendre, Poirier non plus.

La saison avait marché ; les jours de printemps étaient devenus des jours d'été ; les théâtres, suivant une progression contraire, au lieu d'aller du joli au beau, comme la saison, allaient du laid à TeffroYable, ce qui faisait de longs, mais de terribles loisirs aux malheureux artistes. C'est le moment où ils quittent la flanelle pour prendre des moustaches ; c'est le moment aussi où ils sont peu payés et le plus souvent celui où ils ne sont pas payés du tout. La Gaîté était alors dans une position critique : elle ne payait plus. Sans Poirier, la Briseville et la Saint-Joseph n'auraient pas acquitté intégralement les notes du bou-

cher et du boulanger. Ces dames auraient été dans la nécessité, à la vérité si souvent reproduite, d'enrichir de leurs couverts et de leurs montres le musée de la rue des Blancs-Manteaux.

Mais Poirier était là, donnant des robes à la maison et du plaisir à tout le monde. Le mois d'août approchait, c'est-à-dire Favénement de la crémaillère. Nous avons dit le programme de cette illustre journée. Elle s'avance, elle va paraître, elle vient : la voici!

Il est impossible de se figurer, à moins d'être Poirier lui-même, tout ce que Poirier dépensa de faste et de mauvais goût dans cette fête d'inauguration. D'abord il y invita trop de monde, beaucoup trop. Mêlant sans discrétion et sans mesure le sacré et le profane, il réunit les artistes et les gens du monde parmi les^ quels il avait sa clientèle comme tapissier : ses amis et ses pratiques. Il n'y eut pas alliance, mais tohu* bohu ; la fusion était chimérique. Ne se formant pas une idée très-exacte de ce qu'on doit de procédés aux artistes de théâtre, les banquiers et les agents de change invités par Poirier tombèrent dans des licences de fort mauvais goût : ils tutoyèrent trop vite. Des froissements sourds s'ensuivirent, et la fête n'eut son véritable caractère de plaisir, de gaîté et de liberté, que lorsque les gens du monde furent partis et que le peu qui en resta fut convaincu qu'on ne le dispensait pas d'être un peu plus réservé. Malheureusement cet avantage se perdit bien vite, mais cette fois par la

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force des choses et, ainsi qu'on va le voir, par la faute de Poirier.

On soopa vers sept heures ; à neuf heures, les illuminations étincelèrent autour des arbres de la villa et dessinèrent les lignes si peu grecques du château. C'est à ce moment que Poirier, jusqu'alors assez convenable, donna l'exemple du débordement. Il disparut pour reparaître quelques minutes après habillé en Turc ! en véritable Turc ! Un homme qui reçoit et qui s'habille en Turc est un misérable. Cependant l'idée de Poirier, on va le voir, était assez fine, assez spirituelle au fond. Fatigué, depuis qu'il était au monde, d'entendre toujours dire : Beau comme un Turc; gracieux comme un Turc; oh ! le beau Turc ! Poirier soutint publiquement qu'il n'était pas d'homme, si laid qu'il fût, dont on ne pût faire un beau Turc k l'aide d'une culotte large, d'un turban et de babouches jaunes. Poirier, plein de cette conviction, s'était donc fait confectionner trente costumes turcs par le costumier du théâtre, et il les avait fait apporter secrètement à sa villa, pour y être distribués à ses invités. Aussi la surprise devint de la stupéfaction générale quand on vit derrière lui venir à. la file trente autres Turcs, trente invités qui avaient accepté ce déguisement avec la ' bonne volonté de gens capables de tout à la campagne. Tous ces Turcs se raugèreu t symétriquement sur la terrasse, et ensuite Poirier les apostropha ainsi devant ces dames, qui se tordaient de rire : f Monsieur, que

BT LBS COMÉDIENS. 2H

je VOUS désigne, est incontestablement vieux et laid en bourgeois ; voyez-le en Turc : c'est un fort bel uléma, un magnifique uléma; passons. Monsieur, Turc numéro deux, n*est que grave ; il a même Tair assez bête dans son costume habituel de ville ; regardez-le en Turc : n'a-t-il pas la dignité d'un muphty? Monsieur qui suit est d'une figure dure et même assez repoussante sous le chapeau rond et en redingote ; il est admirable, il est terrible sous le turban : c'est un capitan-pachal... Monsieur, au contraire, est un joli homme, mais d'une beauté fade, dans ce cadre de favoris blonds quand il a la cravate blanche, le gilet de! Casimir et l'habit bleu; <»ntemplez*le en Turc: n'est-ce pas un bel icoglan?... Enfin il n'est pas un de nous, mesdames, et vous voyei que je ne m'excepte pas, qui, trèSH)rdinaire et même laid k la ville, ne soit un beau Turc habillé en Turc. J'ai voulu déshonorer les Turcs, acheva Poirier, aussi comiquement qu'il avait commencé : cette fête n'a pa3 d'autre but. Maintenant, reprit-il, pour rentrer dans notre programme, que chaque Turc choisisse une odalisque, et rendons-nous tous, bras dessus, bras dessous, sur la pelouse, pour assister au spectacle du feu d'artifice qui va être tiré. »

L'idée de Poirier, charmante au début, devint triviale et même dangereuse k cet endroit : Turcs et odalisques, ça sentait furieusement le sérail, et, après un galant souper, au mois d'août... les parfums du

soir... un hal en perpective. . . l'orientalisme de Poi* rier, je le répète, était fort dangereux.

Du reste, qu'on se figure la Briseville et la Saint- Joseph au milieu de tous ces Turcs, et l'on ira aussi loin que nous en peintures hardies.

Que faisait Georgetle pendant ce temps?

Georgette n'avait ni le cœur ni l'esprit à la fête. Elle avaitpromis la veille à Félicien, inquiet de toutes ces joies, de faire ses efforts pour le voir le lendemain, mais, malgré mille tentatives, mille ruses, mille prétextes, et Ton sait si une jeune fille qui aime en manque, il lui avait été impossible de s'esquiver sans être aperçue; impossibilité que Félicien, placé en vedette de l'autre côté de la Seine pour suivre d'un regard consterné tous les incidents de la fête, n'admettait pas, dans la jalousie et la colère qui lui brùlaient le sang. Toujours en défiance, et il avait ses raisons pour craindre, il lui semblait plus particulièrement ce jour-là que Georgette courait un danger. Cette fête odieuse, — odieuse pour lui, — s'enflammait d'heure en heure : il en jugeait aux mouvements intérieurs de la villa. D'ailleurs il lui arrivait des récits de toutes parts : pêcheurs, paysans, femmes des environs disaient ce qu'ils avaient vu en passant auprès du château, et ce qu'ils avaient vu ne rassurait guère Félicien.

Sans être jamais entré au château, Félicien en savait par cœur toutes les dépendances; il connaissait,

BT LES COMÉDIENS. 243

d'après Georgette, complaisante à l'instruire» la destination de chaque pièce ; ce qui lui permettait, pour ainsi dire, d'assister à la grande bacchanale. Il n'admettait pas, avons-nous dit, que Georgette ne vint pas, se dérobant un instant, lui dire : c Je suis ici et vous êtes là; vous pensez à moi comme je pense à vous; la fête, c'est vous, vous seul, Félicien. > Aussi Félicien se dévora-t-il le cœur sans avoir besoin du vautour de Prométhée, en distinguant, en analysant, en nommant même, à mesure qu'il les voyait se produire et se succéder, les épisodes de la fête.

Ils dînent, — ils ont dîné : — ils se promènent maintenant, — la promenade est finie. — C'est le concert, — le concert a eu lieu. — Voici le souper, — le souper est achevé. — Les illuminations commencent. — Voici le feu d'artifice I — On s'y rend ; — il est éteint. -^ Je pense que Georgette va bientôt quitter cet abominable repaire et rentrer à Paris. — Minuit et demi I .

Et, en effet, entre minuit et demi et une heure, le bruit des voitures annonça le départ, et, mieux encore que le bruit des voitures, les chants alcooliques des invités traversant la forêt. Afin de mieux voir et de mieux entendre, Félicien s'était depuis longtemps placé sur le pont de Maisons, qui va d'une rive k l'autre de la Seine. De là, le cœur brûlé de jalousie, torturé par les soupçons, plein de rage, il vit s'éteindre peu à peu les torchés, les flammes du Bengale, les illuminations de toutes couleurs , et le château s'éclairer , ce qui

rétonna prodigieusement, aux appartements supérieurs... c Que veut dire?... se demanda-l-il avec terreur, que signifie?... Est-ce que madame Saiat- Joseph passerait — oh I non, c'est impassible I — la nuit au château? Georgette m'a juré de ne jamais y passer une.seule nuit. Elle me l'a juré dans la même église où une fiction divine... un soir, — souvenir éternel 1 — nous avait réunis, i

Il poussa tout à coup un cri et monta comme un fou sur le parapet du pont, c J'ai mal vu, se dit-il. Oh ! non , je n'ai pas mal vu 1 se reprit-il aussitôt. . . De la lumière dans la chambre de Poirier I ... Si Georgette , tandis que je suis ici... Mon Dieu! tuez-moi, ouôtez-moi cette horrible pensée I Mais pourquoi me vient-elle ?. . . »

Sa vue, perçante comme deux rayons d'acier, sembla rapprocher le château pour lui laisser voir ses derniers mystères. Des rideaux s'agitent... la lumière vacille dans cette chambre : on dirait qu'un événement extraordinaire se passe...

Tout à coup la croisée s'ouvre avec violence, et dans le cadre lumineux Félicien aperçoit Georgette et un homme...

Félicien tomba dans la Seine.

En tombant, entendit-il ce cri de désespoir parti du château : « Félicien I à moil Sauvez-moi! sauvezmoi! sauvez-moi! i

Le lendemain de cette journée néfaste, à peine le

ET LBS COMÉDIENS. 945

jour vaiii, la porte de la chambre de Félicien s'ouvrait sous une main émue, et une jeune fille, non pas pâle, c'est^irop peu dire, mais blanche, meurtrie, blême» les cheveux mal entortillés, réjetés en corde au-dessus des oreilles, entrait précipitamment et tombait avec la lourdeur du plomb au pied du lit du jeune homme, en lai disant ces mots brisés, convulsifs :

— Partons ! Je viens à vous , je suis à vous ; partons !

Félieien se leva a demi, le corps voûté , le visage sillonné par une ligne de sang, et il lui dit, penché sur elle :

— Vous croyiez voir ici un cadavre... La mort n'a pas voulu de moi !

— Que dites-vous ?

— Ah! oui, vous ne savez rien... Cette nuit... je suis tombé...

— Je ne sais qu'une chose : partons ! dit une se<conde fois Georgette.

Le désespoir de Georgette était navrant, sa détermination formidable.

— Partons ! répéta-t-elle encore. Levez-vous !...

— N'est-il pas trop tard? lui demaiida Félicien d'un accent qui voulait dire... qui voulait tout dire.

Georgette se précipita dans ses bras ^t lui dit en pleurant des larmes de feu sur sa poitrine :

— Je vous en supplie, levez-vous et partons ! l'élicieu la releva alors doucement , et, en Tap-

!246 LA COMÉDlfi

puyant brisée sur son corps brisé, il lai répéta, mais avec une tendresse plus pressante que la colère la plus terrible, la plus exigeante :

— N'est-il pas trop tard?

— Ah ! je vois que vous voulez ma mort ! dit Georgette en s'éloignant sèchement des bras de Félicien , qui restèrent ouverts; vous ne voulez pas de moi... Mais oii irai-je, mon Dieu ! où irai-je maintenant?.. . puisque... je n'ai pas de parents... Je ne veux plas retourner chez ma mère... je n'ai plus de mère... je n'ai plus rien... Oh! mais plus de théâtre surtout... oh! non... c'est l'enfer!... 0 mon ami... vous qui écrivez, dites... écrivez que... Je vous dirai tout bas des choses. •• Non ! je ne dirai rien. . . cela fait peur ! . . . cela fait peur. Adieu, adieu ! puisque vous ne voulez plus de moi !

Félicien, qui ne s'était pas déshabillé, se leva et courut à Georgette, égarée, folle d'esprit, de corps, de démarche. . . folle enfin !

— Où allez-vous?

— Vous le savez bien, lui répondit-elle d'une voix aride et nette.

— Vous tuer?

— Oui... mais oui...

— Mais alors?... mais alors?...

— Adieu!... Pensez à moi, Félicien... Vous savez, l'église , la grande église des boulevards. . . chaque année, le 3 mai... Allez prier... le mois de Marie...

le mois des fleurs... Oh! priez bien pour moi... Vous savez, Tencens... les fleurs... la musique... pauvre Georgette!

— Georgette, un seul mot...

— Mon ami...

— Cet homme ?. .

Georgette poussa un cri si aigu , si déchirant, que Félicien crut qu'elle avait expiré. 11 la prit mourante dans ses bras.

— Pauvre et bonne créature de Dieu ! murmura le jeune homme plus pâle et aussi défaillant que son gracieux fardeau; elle va mourir!... Douleurs de la terre, vous êtes impitoyables ! La misère dans Tenfance... la corruption attachée à sa triste jeunesse... et la mort, le suicide à seize ans!... Mais c'est pour moi, s'interrompit- il, la bouche pleine de larmes; c'est pour moi qu'elle va se tuer... Si elle ne m'aimait pas.. . elle avancerait d'un pas hardi dans cette route criminelle qu'elle veut fuir... elle se parerait de ses vices précoces comme de la couronne d'aubépine de l'infamie... Mon Dieu! je serai meilleur que vous... Oh ! non, pas de blasphème !... je serai bon, mon Dieu ! pour attendre le retour de votre justice sainte... Elle viendra... je l'attendrai... Georgette! Georgette ! vous ne mourrez pas : je ne le veux pas ! Je prends votre vie comme elle me vient; je la ferai heureuse si je puis, loyale et pure, j'en réponds par ma mère. . . Vivez, oh ! vivez f

Georgette avait peu à peu rouvert le<s yettx.

— Nous allons partir, voulei-vous? Voulez-Tous, Georgette?

Elle passa ses deux bras autour de Félicien. Ge fut sa réponse.

— Nous allons en Angleterre... en Angleteirre, où je vous ferai passer pour ma femme; dar il faut...

Georgette lui tendit la main avec fierté en lui disant:

— Vous le pouvez !

Félicien tomba aux genoux de Georgette.

— Vous le voyez, mon Dieu! s'écria- 1 -il avec transport en se relevant , vous m'avez déjà récompensé : votre justice éclate.

Quatre jours après cette scène déchirante , qui décida de la destinée des deux jeunes gens , ils étaient à Londres.

Comme Félicien possédait encore la plus forte partie de la somme laissée par sa tante y il n'envisagea pas avec trop de gravité la situation où il se mettait en se chargeant en pays étranger de Tavenir, de toute l'existence d'une femme. £t quel pays soas )c ciel est plus étranger que Londres à cause du breaillard et de la langue, ces deux brouillards qui se succèdent sans cesse devant les yeux ou dans lewrveau de tout être qui n'est pas né Anglais? Et le Français y est plus étranger encore, si c'est possible, que r£âpagnol et l'Italien : le premier, très-sobre, ftcceptaHt

ET LES COHÉDtENS. S19

fièrement la mauvaise destinée ; le second, trës-communicatif, très-insinuant, musicien, quand il n'est pas dessitiateur» professeur amusant, toujours réfagié politique. Le Français est professeur aussi, mais professeur ennuyeux. Et puis , comme Félicien , il croit savoir très-bien l'anglais, et par conséquent être trèscapable d'enseigner le français. Quel anglais sait-on? L'anglais des livres, Tanglais de Bosselas, l'anglais du ficaire de Wahefidd, l'anglais de Paris; c'est l'anglais des cuisiniers, des cochers et des chevaux, qu'il faut connaître et qu'on ne connaît pas. Sans cet anglais, autant vaudrait savoir à Londres le chinois ou le télinga.

Avec son anglais de bibliothèque, Félicien parvint très-clairement à ne pas se faire comprendre des gens dont il avait besoin, mais il se consola aisément de cette infortune en parlant du matin au soir avec Georgelte, Georgette écornant avec lui la lune de miel. Logés dans un quartier modeste , ils vécurent , non pas avec économie, il n'y a pas d'économie possible à Londres pour un étranger, mais avec as^ez de prudence et de régularité. Pourtant quand ils eurent assez marché dans Londres et aux. environs , quand i^s se lurent suffisamment félicités de leur bonheur mutuel, ils furent forcés de s'occuper un peu de l'avenir. L'été s'était écoulé , l'automne touchait k son milieu ; on allait se trouver en présence de l'hiver. L'hiver à Londres ! L'encre se gèle en écrivant cette phrase

polaire. L'hiver à Londres I II n'est pas plus effrayant au fond de la Russie blanche qu'à Londres avec la misère.

Ce fut un soir d'automne, soirée aussi triste et aussi froidement brumeuse à Londres qu'une soirée d'hiver à Paris, que Georgette dit à Félicien :

— Je ne sais pas, mon ami, mais ce brouillard qui pénètre dans les appartements me donne un frisson.... Nous ne sommes pourtant qu'au mois d'octobre.

— Qu'au mois d'octobre à Londres , naïve Georgette I

Félicien regarda la cheminée.

— Faire déjà du feu, dit-il.

Pour distraire Georgette, il lui parla de la France, qu'ils reverraient un jour, bientôt peut-être... dès qu'ils auraient acquis quelque petite fortune à Londres.

— Mais comment acquérir cette petite fortune ? demanda Georgette en prenant dans ses mains les mains de Félicien.

— En travaillant, ma chère amie , en travaillant.

— Tu y penses sérieusement, n'est-ce pas?... Nous n'avons plus que six cents francs, ajouta Georgette tout bas.

— Je travaillerai... je vais travailler... reprit vivement Félicien, et en homme qui pose le pied sur un terrain qu'il voudrait fuir.

— Je n'en doute pas , raon ami ; mais quand et à quoi ?. . .

— Mais je donnerai des leçons de français, de littérature, de...

— H est temps , je crois , mon ami... Si nous allions manquer d'argent... nous ne trouverions pas de crédit ici...

— Je commencerai demain.

— As-tu quelque élève en vue ?

— Pas précisément... mais je parlerai à un peintre français qui est à Londres depuis cinq ans. . . Il m'indiquera... il me renseignera... J'irai le voir demain.

— Oui, n'esta pas, mon ami? C'est singulier comme j'ai froid... Je suis sûre pourtant qu'on se promèae encore sur les boulevards et aux Champs- Elysées, à Paris, comme en plein été. Y a-t-il à Paris âe belles soirées d'automne I

— N'estnce pas Georgette?... Le jardin du Luxembourg. . .

— Meudon , Val-Fleury, ajouta Georgette ; Saint- Cloud, Saint-Germain...

— Et Maiscms , dit F;élicien avec une amertume qu'il ne put pas arrêter sur ses lèvres ironiques .

Georgette se fit tout à coup silencieuse.

Félicien, malgré lui, rouvrait la blessure qu'il portait dans le cœur , la plaie dont il ne guérirait jamais... dût la fortune lui donner toutes ses jouissances, dût l'ambition le pousseraussi hautqne possible;

222 • LA COMÉDIÏ

plaie incurable, parce qu'elle est la suite fatale de la faute commise par tous ceux qui vont demander autre chose qu'un plaisir passager, qui vont follement demander la paix conjugale à la femme créée pour le théitre. C'est demander l'immobilité au vent, le calme à la tempête.

— Je ne vous ai pas encore dit , poursuivit Félicien, attaché à la chaîne éternelle de ce malheureux sujet de conversation , comment je ne mourus pas en tombant dans la Seine.

— Dites, murmura tristement Georgette, dites.

— Un bateau qui allait à Paris ou qui en revenait, je n'en sais trop rien , était amarré aux anneaux de fer de la pile du milieu. C'est une précaution de nuit sur les fleuves. Ce bateau était chargé de foin à une hauteur de vingt ou trente pieds, en sorte qu'en tombant je fus arrêté par cet obstacle, et que le seul mal éprouvé par moi fut une éraflure à la joue, que me fit une des cordes des amarres. C'est ainsi que je ne me noyai pas.

— En êtes-vous fâché aujourd'hui ?

— Quand je remontai sur la berge, poursuivit Félicien , il n'y avait plus aucune lumière au château...

Georgette ne parlait pas.

— Vous étiez sans doute. . . partie pour Paris. Même silence de Georgette.

Félicien éclata à la fin :

— Georgelte 1 je veux savoir. . , je veux que vous me disiez... vous ne m'avez jamais dit...

Toujours même silence.

— J'ai le droit, s'écria l'inflexible Félicien, de savoir... Ohl la vie n'est pas possible, je le sens, IV mour n'est pas possible , rien n'est possible sans la connaissance absolue du passé d'une femme. Sans cette connaissance l'amour n'est qu'une prostitution. Cette connaissancç est k la vérité de l'amour ce que la révélation est à la vérité d'une religion. Georgette, répondez-moi... entendez-vous?... Répondezmoi!

— Mon amî , je souffre ce soir... j'ai une douleur là... très-vive...

Georgette toussa , et la sécheresse de cette toux surprit péniblement Félicien , qui , sans plus rien dire, embrassa Georgette au front et alla se reposer. Il était brisé.

Cette soirée ne fut pas bonne pour nos jeunes gens : Félicien ne ferma pas les yeux de toute la nuit ; Georgette toussa beaucoup.

Londres s'éveilla le lendemain dans un brouillard du plus beau gris de souris : il ne devait durer que huit mois.

Il était deux heures, c'est-à-dire déjà presque nuit, lorsque Félicien rentra chez lui , d'où il était sorti pour aller voir ce peintre de ses amis qui devait lui procurer de nombreux élèves.

— Eh bien?. .. lui demanda Georgette.

— J'ai vu mon ami , le peintre.. . Eh bien ! il m'a dit que j'avais eu tort , en venant à Londres, de ne pas me munir de lettres de recommandation... Sans lettres de recommandation, a-t-il ajouté, toutes les portes vous sont hermétiquement fermées... on n'est plus qu'étranger, on n'existe pas. Il s'étonne que nous ayops pu trouver k dîner sans lettre de recommandation. ^

— Et qu'allons-nous devenir? s'écria Georgette.

— Je vais écrire sur-le-champ à Paris pour qu'on m'envoie dix à douze bonnes lettres de recommandation... et alors les élèves...

— Oui, hàte-toi, mon ami. J'ai le pressentiment... Quand tu es là , je résiste au découragement ; mais , quand tu n'y es plus... je suis prise d'une tristesse... mais d'une tristesse !

— Je calcule qu'en six ou huit jours je puis avoir ces lettres : tu vois, chérie, que lemaln'est pas aussi grand que... Mais tu es bien pâle, ma Georgette.., Soufl'res-tu davantage?

— Je souffre extrêmement dans le haut des bras, dans la poitrine et là dans le côté. Ma respiration est un peu gênée aussi...

, — Je ferai venir un médecin. . .

~ Non, mon ami... les médecins sont si chers À Londres! et puis ce ne sera rien.

'^ S'il le faut, pourtant.,.

— Attendons encore quelques jours.. . Mais viens, mets-toi là près de moi et parlons de la France ; cela. me fera du bien. La France I

Au bout de quinze jours d'attente, les lettres de recommandation demandées par Félicien n'étaient pas encore arrivées... et la maladie de Greorgette ne diminuait pas... Le médecin, appelé le vingtième jour, déclara que c'était une double inflammation des poumons causée par la température de Londres, trop froide, trop inerte, trop humide, pour les organes de Georgette. Il indiqua quelques remèdes anglais, bons peut-être pour les tempéraments anglais, et il se retira.

Les souffrances de Georgette, jointes à ses propres souffrances morales, commencèrent aussi à altérer, gravement la constitution de Félicien. L'insomnie le gagna ; l'appétit disparut ; la mélancolie Tenvahit.

Enfin au bout d'un mois arrivèrent, presque en même temps , ces lettres de recommandation si désirées, si attendues : quelle recommandation ! Écrites par des gens qui avaient quitté Londres depuis Georges m, ces lettres étaient adressées à des personnes qui n'étaient plus en Angleterre et même qui n'étaient plus au monde. Il devait s'en trouver une à coup sûr pour l'amiral Nelson.

—Courage ! dit Félicien k Georgette, courage ! Nous aviserons dans quelques jours, quand tu seras mieux, quand je pourrai sortir.

Mais ce mieux ne venait pas vite. A sa seconde

visite le médecin conseilla, tout haut, le retour en France. I! n'était même que temps. Georgette, en entendant cette proposition désespérée, se jeta au cou de Félicien et sa lamenta : elle ne foulait pas partir dans cet état de détresse... rentrer à Paris en mendiant !

— Je ne vous y force pas... dit le docteur; mais, croyez-moi, ne passez pas le reste de l'hiver à Londres...

Et il se retira. Avant de franchir l'escalier, il prit Félicien par le bras, le conduisit dans l'ombre, et lui dit à voix basse :

— Avez-vous de la fermeté?

— Docteur !... parlez... Georgette est très-malade, n'est-ce pas ?

— Sans doute... mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous dire...

— Achevez, monsieur. . .

— Vous êtes plus malade qu'elle, et plus qu'à elle encore l'air de la France vous est nécessaire, indispensable. Voilà ce que j'ai à vous dire, acheva le docteur.

— Je suis comme elle malade de la poitrine? demanda Félicien.

— Oui...

— Mortellement? demanda encore Félicien.

Le docteur colla son oreille sur la cavité pectorale de Félicien et dit :

ET LSS COMÉDIENS. 227

— Répétez ce mot mortellement,

— Mortellement.

— Mortellement , répéta aussi le docteur en serrant la main de Félicien.

Il s'en alla.

Arrivés à Paris, il ne leur restait que deux cents francs, -mais ils étaient en France, chez eux, dans leur pays... ils se croyaient sauvés. Ils louèrent une petite chambre rue Saint-Pierre-Mohtmartre, au centre du Paris actif, du Paris du travail et des pîaisirs.

La fatigue du voyage n'avait pas contribué à rendre àGeorgette une santé bien difficile, peut-être impossible à rappeler. Après quelques faibles lueurs d'un rétablissement douteux, elle sentit l'accablement la gagner, et sa toux revint avec une implacable opiniâtreté. Elle n'alla plus qu'avec effort du fauteuil au lit et du lit au fauteuil, quelquefois, mais bien rarement, jusqu'à la croisée, pour arroser, avec ses pauvres mains diaphanes, les fleurs placées sur le bord de la croisée.

Félicien brûlait du désir de travailler, de gagner de l'argent pour procurer à Georgette les douceurs si nécessaires à une pauvre malade. 11 alla trouver les quelques jeunes amis qu'il avait dans la littérature ; mais il les trouva à peu près dans la position où il les avait laissés en partant, c'est-à-dire exerçant une profession impossible, presque sans gloire, constamment sans profit, à coup sûr sans issue, n'étant

pas encore parvenus seulement à gravir la première marche des théâtres ou des journaux sérieux. Félicien comprit alors, avec la clairvoyance d'une expérience chèrement acquise, combien le moindre, le plus obscur des étatSy le plus effacé, mais appris, mais pratiqué avec constance, était un lot mille fois préférable à celui de compter sur son imagination pour vivre, pour vivre de la vie de tout le monde, et surtout pour faire vivre les autres. 11 enviait sincèrement le sort de Touvrier, qui fatigue ses bras, mais qui est sûr de son pain ; du commissionnaire, qui use ses jambes, mais qui a un lit où se reposer jusqu'à la fin de ses jours. Oh ! la poésie! la poésie! il la maudit. Elle n'est rien ! blasphéma- t-il. La douleur régarait. La poésie n'est pas tout, aurait-il dû dire. Et il aurait eu raison.

Il découvrit une autre vérité dans cette voie désolée où il s'enfonçait de plus en plus : c'est que le bonheur gtt dans l'ordre, n'est que dans l'ordre, et qu'il en était sorti. Appelez cet ordre considération, honneur, vertu, peu importe ; appelez-le comme il vous plaira; la société est une machine organisée depuis des siècles ; sa marche, c'est Tordre ; bravez-la, bravez-le, mettez-vous devant elle ou sous elle, vous êtes écrasés.

Il rentrait chaque soir dans sa mansarde accablé de marches stériles : toujours des promesses ! toujours des promesses! Sa lassitude était quelquefois si grande,

qu'il tombait dans un faateuil et qu'il y restait, tandis que Georgette n'avait plus la force non plus de se lever pour aller jusqu'à lui et l'embrasser. Elle lui faisait signe de la main. Pauvres enfants !

Au bout de quelques mois de cette vie qui s'en allait en lambeaux, parce que le cœur même ne la soutenait plus, Félicien surmonta sa répugnance et se présenta chez madame de Saint-Joseph. Héroïque effort!

— Madame a du monde à déjeuner, lui dit-on.

— C'est égal, je veux la voir.

On avait reconnu sa voix.

— Qu'il entre, puisqu'il en est ainsi.

Félicien entra.

Madame Saintr Joseph, laBriseville et Poirier étaient à table.

Poirier, en ce moment, enfonçait un couteau dans un pâté de foie gras.

Personne ne se dérangea en voyant entrer Félicien.

— Madame, dit-il à madame Saint-Joseph, je désirerais vous parler en particulier.

— Ces personnes sont de ma famille et je n'ai pas de secrets pour elles, répondit la Saint-Joseph.

Quelle famille!

— Eh bien ! madame, je viens pour vous dire que votre fille est à Paris depuis plus de six mois.

— La mère et l'enfant se portent sans doute trèsbien? dit madame Saint-Joseph.

-^ Votre fille est dangereusement malade, madame ;

je venais vous en prévenir, pour que vous décidassiez, dans votre sagesse de mère, si vous voulez...

— La recevoir chez moi ?

— Non, madame, mais venir la voir chez moi,

— Chez vous ! chez vous !

— Épousez-la, et puis nous verrons à lui pardondonner, dit la Briseville, non moins révoltée.

— Je l'épouserais, madame, si j'étais en position de le faire.

— Vous avez bien été en position de l'enlever.

— Je ne l'ai pas enlevée, madame, je l'ai sauvée.

— Ah! le mot est heureux I s'écria la Briseville... je le retiens, il est panaché, le mot! Sauvée!... sauvée de quoi? Dis donc, Poirier, monsieur sauve les mineures I Verse-lui un verre de la comète.

Poirier allait verser.

— Je l'ai sauvée précisément des obsessions infâmes de...

— Achevez, dit Poirier.

— De vos obsessions infâmes.

Poirier sortit aussitôt un fragment de vieux journal plié dans son portefeuille, et il lut ces lignes : c Aujourd'hui les assises ont condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité le nommé Félicien, jeune homme sans profession, pour avoir enlevé une fille mineure avec laquelle il est passé à l'étranger. »

Félicien se laissa tomber sur une chaise.

ET LBS COMÉDIENS. 231

— Monsieur, vous avez rompu votre ban, termina Poirier en se coupant une seconde tranche de pâté I . . • Prenez garde !

Félicien se leva et sortit, comprenant qu'il ne pouvait pas demeurer plus longtemps dans la société de gens aussi vertueux.

Quand il rentra chez lui, Georgette avait le délire.

— Tu n'as plus que moi, ma pauvre chérie, lui dit-il sans qu'elle pût l'entendre, plus que moi sur la terre. Oh! mais je ne t'abandonnerai pas!

Ces mots, qui, dans toute autre circonstance, n'eussent été que le complément banal d'une phrase, furent dits avec un accent, une précision qui auraient fait frémir... Oh! noUy répéta-t-il plusieurs fois, je ne f abandonnerai pas.

Une sueur de fièvre faisait fumer les draps de la pauvre Georgette ; il se coucha près d'elle, écarta ses doux cheveux comme trempés par la pluie et l'appuya contre son cœur. Des larmes calcinées, des larmes sans eau, filtraient le long de ses joues ardentes et profondément amaigries.

A minuit, Georgette, dont le délire augmentait, se mit à chanter des morceaux de son rôle dans la féerie. C'était déchirant de grâce et de suavité. Puis elle se leva pour vouloir danser le pas qu'elle dansait aussi dans la féerie : elle avait toujours les yeux fermés.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Félicien en la

232 LA COMâDIE

retenant dans ses bras, ôte&4ui ce délire! Je souffre tropl je souffre trop ! c'est trop!

— Félicien! Félicien! appela-t-elle ensuite. Félicien!

— Chérie!

— Cette couronne est pour toi, vois-tu...

— Oui, chérie!

— Sais-tu ce que lu en feras?... Écoute-moi bien.

— Parle, chérie!

— Quand je serai morte. . . tu sais ?

— Georgette! au nom du ciel !...

— Qui m'appelle?... C'est toi!... Ce n'est pas cet homme affreux... n'est-ce pas ? Laissez*moi I laissezmoi! laissez-moi!... cet homme est un misérable... Viens, Félicien! approche; je vais te dire tout bas... bien bas...

Félicien -écouta, et, quand il eut écouté d'une oreille avide, il laissa tomber sa mourante et s'évanouit.

Il était jour quand il s'éveilla : les oiseaux chantaient sur la croisée de la mansarde au milieu des petites fleurs arrosées par Georgette... mais Georgette était morte.

Félicien se leva en silence, ouvrit la porte en silence et descendit comme s'il n'eût pas voulu éveiller la malade.

La porti^e lui dit, en le voyant passer : — Comment va madame?

— Toujours tout de même, répondit-il.

Et il sortit, marchant devant lui.

Paris était en fête : c'était un dimanche : toute la joyeuse population était dehors. Il alla se promener jusqu'à Vincennes où il vit des gens qui jouaient aux boules. Il ne revint que fort tard. Il mit un bouquet de violettes des bois sur le sein de Georgette et s'assit dans l'obscurité.

Toute la nuit un chien aboya dans la rae.

H recommença le lendemain : il descendit encore sans bruit, et à la portière, qui lui adresssa la même question que la veille : c Comment va madame? » il répondit encore : « Tout de même. — Mais vous ne paraissez pas très-bien, ajouta cette fois la portière. — Oh I moi 1 » fit-il en souriant.

Et il sortit.

Il rentra ce soir-là de très-^bonne heure; il était si las, mais si las, qu'il pria la portière de le laisses s asseoir un instant dans sa loge : il lui demanda un verre d'eau.

Une fois dans sa chambre, il se traîna de place en en place jusqu'au lit de Georgette, colla sa bouche sur ses lèvres.... Quand il rouvrit les yeux... mais il ne les rouvrit plus.

N'avait-il pas dit à Georgette : t Moi, je ne t'abandonnerai pas ! >

Deux jours après, le commissaire du quartier enfonçait la porte de la chambre.

2^4 LA COMémB IT LBS COMÉDIENS.

Le commissaire écrivit sur son procès-rerbal : « Outre deux cadavres, avoir trouvé un bouquet de violettes et une couronne. »

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