‹ La comédie et les comédiensChapitre 15 sur 21 · LA PLAGE MAUBERT · texte numérisé non relu

LA PLAGE MAUBERT

M. de Gramayenne eût plus tôt émigré, si un malheur, dont il n'avait voulu faire la confidence qu'à M. de Kermaji, ne l'eût condamné à demeurer à Saint- Mandé et à y subir les avanies de son impitoyable voisin. Depuis qu'il avait quitté l'école de Bapaume pour venir à Paris sans la permission de ses supérieurs ni l'agrément de sa famille, et l'on srft qu'il y était venu pour assister à la prise de voile de Constance de Rétal, Francis n'avait donné que des nouvelles vagues de son existence à son père. Il s'était borné à le prévenir de sa sortie de l'école militaire de Bapaume et de son intention irrévocable de n'y plus rentrer. Dans le désir de lui épargner des perquisitions inutiles et fâcheuses

78 LA i^tiiNtiBti soetiA Mtsu.

petit-être par lenr éclat, Il le Suppliait de ne pas s'occtipci* de M. Dèâ (pie sotl eôprft serait plus calme et qu'il 8ei*âit eii position de isé faire pardonner Une cotidiiite dont il ne cheréhêdt pas à justiflfer la tétdérité, a irait Tcxpliquer lui-même. JtiSiïiié-lâ il dethàndaît le slknée; il tiô ^^achatt pas (^'û était irifliliétifetix et qilTl avait rcilottcé pùnt totijotirs à la ëatrtërë fiés ètmes. Quoique le caî»aetèi»fe iitvaiiabte ôt feMne de tkm fils lui fût connu, M. de Cramayenne espérait toujours qu'il reviendrait d'un projet conçu dans un moment de découragement, et cet espoilr avait prolongé son séjour à Saint-Mandé, malgré son désir d'échapper à la haine de son voisin. Quand il Se décida fi qtdtter ou plutôt à fuir son habitation, il s'était convaincu de l'inutilité d^ttîle pltîâ lôfigttô attenté, et du dangêî» de ne paa y lûèttre imtoédiatenient tth tettue.

On cômpirend inaii^tenaiit pôtm|uoi lit. dô Keirhiaji atait évité da t>arier de Firaiids dô Cramayénné à ésl Bile lé jotiî" ôû il était allô M faite sfes itàleux au doutent.

FrafléîS s'était renfermé daûs te cîoltté dés Frtndlsc&îittî il t%ft était ^im sorti depuis le soii* flfe ô<^ ora*. geûsô prêditàtlôû âtt (entent des Sosurt-Grfses de la rue dû Teïûple. Tt^p tard, fi teConnaiBsait enfin Tinu- ^té de l'assistance (ï^i'll avait demandéb à la rigide cônâitiDÛ du pïêtre. Sa liberté «euid était engagée ;

Bon C(Stïr, sa pensée, ajppatteuMent entorê tm paàsionè

dln iiàbnde^ oomme U levait avoué lui^nlème aVee tant cle spontanéité ; et Ton ae ifentrë plus datls h monde^ il nb ^ignorait pas^ quand o^ éii est sorti par là porta qu'il aifiM chrâiëi On n^ pénètre pltls qiiB soua une fermé pre^e inooi^rellé^ qti'à titra d^koaune de Bien, «hérgé de relater l60 teneà éowbéës> de ramenée celles qui s'^arenf^ de mbnfrer à eoté de k peretiasioh d'un akige rimpassibiUté dMti ttiartjrr. Cette foi«e> éù la prehdre^ <IUatld oâ m Vé pas eh soil Finnois m éompréhAit kpxé tri^p eràlMeh il y a dé eharlétaiiisme aTéré> d'impiété profoiide> à indiqhei* la i^iite ms. am tres^ ^I}ïêaA m ûe va éo^ménie que de f6ssé ^ fossé* de méhaoer lion semblable ail ne rétaéUcé pas auic chd^ sea de la teA^^ lorsqu'on y tt^oAé sef-uiébie touM ses pensées, toua ses âttadiements. Ce n'étti pas la peine d'être prêtre pour vivre en oMtradletlon perpétudle avaa les doetrihes qu'on eenséille à autrui de pratiqué!^ et 4e suivre! Sa tète ee brisait à l'angle de œé ^éfiexient) rien n'en calmait l'eâfervesoenee^ ni l'étude^ ni la prière, ni l'exercice. U avait demandé en gràee d'oc^ eûper> aufMid du jaityfo du <^ître et à la partie snpérfettfe d'une tour en briques consacrée aux obseï*vatiMê cétotes^ pendant la Vie de ^avan^ dernier supé^ riemr, Ma^versé en a^li^omie^ une pièce depufo loi^;tèttips abandonnée. Hbmnies la plupart épurés au feu dea déoeptiK^tô, les ^efs religieux de la commu*^

MtAé j tmmi^tetitf et ié dispensèrent eu mèwé

60 tk DBBRIBBI SOBim OBISB.

temps des pratiques pénibles de la discipline. Us le laissèrent aller sans obstacle jusqu'aux dernières limites de la douleur, dans Tespoir que son retour au calme serait complet. On connaissait plus d'une philosophie dans ces maisons si décriées, trop décriées. Depuis plus d'un an il vivait de cette manière, ne sachant rien des affaires du dehors et ne désirant pas les connaître. Chaque mois on renouvelait ses provisioqs, et on le laissait. Un jour Francis se leva avec la pensée de confier au supérieur un projet sur lequel il lui fallait avant tout son assentiment. 0 descendit de la tour, traversa le petit parc, et se rendit au bâtiment qui était le cloître. Les portes en étaient ouvertes, mais il ne vit personne dans les appartements; il appela, et aoctme voix ne retentit dans Içs corridors. De portes en portes ouvertes devant lui, il parvient jusqu'à celle de la me. U la franchit, et il se trouve au haut du faubourg Saint-Jacques. « L'archevêque, à défaut du supérieur, se dit-il, m'éclairera sur mon projet de voyage ; allons à l'archevêché. 9

Le projet de Francis de Cramayenne était celui de saint Xavier et de tant d'autres jeunos imaginations blessées dans leur tendresse, trompées par les promesses de leur temps, n'importe lesquelles. Gomme eux il aspu'ait à retremper sa vie dans les luttes pour la foi sous un ciel lointain. Ces guerres corps à corps d'un homme avec une nation entière sont héroïques; si Ton

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ii^en revient pas changé ou n'en revient plus. Que de semblables calculs parmi ceux qui aUérent au moyen* âge se faire tuer sous les murs de Jérusalem et d'Ascalon I G^était en Chine^ comme missionnaire de la foi, que Francis avait arrêté le dessein de se rendre. En marchant il supputait avec joie les périls dont il se verrait entouré : les risques d'une longue traversée, la rencontre des pirates, la fièvre en débarquant, les tortures assurées aux chrétiens qui cherchaient à convertir. Que de morts certaines ! « Ah I pourquoi, comment n'y ai-je pas songé plus tôt! » murmurait-il, sans remarquer les groupes qui se formaient et discouraient avec une étrange curiosité sur son passage.

Des rires railleurs, un mot grossier, le saluèrent au

* détour de la première rue. Il n'entendit pas, il était en

Chine. A quelques pas plus loin, un enfant le saisit à

deux mahis par le bas de sa soutane, et si fort que le

morceau fut emporté.

Francis n'en prit pas d'autre souci.

Dans une ruelle où il s'engagea, une jeune femme se mit i devant lui comme pour lui fermer le passage. — Hms, malheureux, lui dit-elle, vous voulez donc moimr 7 Ma porte est ouverte, entrez, entrez vite 1 ^ n écarta la femme et passa son chemin.

A peine cette femme tout épouvantée rentrait chez elle en fermant sa porte avec violence, de peur d'avoir été vue, qu'une pierre lancée de Tautrè bout de

B2 hjk wvkAmm «aron ftBiM.

te ruelle frappa Frmm au visage, n Qqelqpe fjp^gaient 4e tuile se m^ âét^jié d- w tpit> peusiirtril. U essaya le sasg de sa bleaso»^ et il oautûaua ik mfmhm^ 4^tantlui.

Cette ruelte qu'il venait de p§]?c9;^i|r 9i^)Qfiip^t à la plaise Maul^t^ a C'est jiouA joj^j? de maxc^, ^a ditil» qu'il y a tant de monde ^ ta^t de brait u r- Up étrange marehé )ea eg^et I A m l^^Me la pla^e a'élevait» sur we eitvade fi^saière^ i^e tal)la p^i^d^ par deus 9fM^U )»t une espôc^ d^ (api^iz^ey et ^ui^^^ir de «ette.lAUe de9 jemie« g^tm, d^ hçpixiBs, des lâeîlla^rcU mèma j^aiaisment metjlre w eQ)pref$enoie^ f^^iaordinaire à éfiriire le|irs mms «or me feui})^ d^.I^er posée auir la caisse d'w ta^^ibour. A l^m^ftpiajtj^ la table s'allongeait» fluette et p^mrprés, ^^^ gi^otiw*

Fianeis n'avait pas manh^ qu/eitire pas fojr la ptope Mau|)6rt$ qu'il £i]it saisie crechfité par les JÂedSf P^P ^ bras, par la tète^ par le milieu du iXKrps.

— Au demierles boasl biurla^-Mt àsesofieiUe^ •^ D^où ^oitrîl, eel^i^là 2

•« Eft^^ee qu'il est resté pour graine? . *^ €Ke8t le confesseur du <;;frail4

— Naa, o^est Vàbhé de madame VjétQ»«. Vwm^ croyait rêver. Quel rôve J

*^ Moi, je veux ta ealotte, faii dit une feouM de la iialle.

*^ Moi^ tau rabat, mouseignieur.

hA raBSlàKB «CRU» OBISB. 83

Moi| te^ bQUcJeiKi'wge»^, j^ t'e» reudrai la mounaijs.

^ îUfiU t^ ^^ài^, on »'Qa a pas besoin pour le voyage que tu vas faire.

-rrfiSm, tQ9 inmphâtte»^ jâ m^en arrangevai uu bat^ |;aQt-r<»il> Q-«^ i^ ftu point â'Alençon t yojom ça, })i9au muguet de saoïûtie*

-*-- Ë^^K^ qno tune nous laisseras que ta peau? lui criaient aux oreilles d'antres nuées de femmes enivrée9> les lu*ai nus» le J^gard farouche» les mains ou- Telles près de son cou, pies braillardes, enragées^ sorties effarées du colmobier du bourreau.

*^ Que vous airje fetitt demanda enfin Vraneb^ qu'on avait mis un instant sur sas jambes pour oont^ater le désir de tout le beau mon^e de Tendroit.

-r Qu'est-'Ce qu'il nous a fait? Il demande qu^est-ce qu'il nous a fiut : j^rsonne ne Veut ici répondre à sa question }

— Je vais Jb^anqmllement ches monseigneur rarobe* v^ue de Paris.

-*• n a dit monseigneur 1

La plaee clapota ide rire comme une mare à gre* nouilles dans une soirée du mois d'août,

— Il a dit monseigneur ! Monseigneur de quoi ? monseigneur du diable 1 De quel monseigneur parles-tu? comment est-il 7 où est-il logé 2 de quel vin boit-il^ ton monseigneur? d/çune^^nqua sa pratique.

84 LA DBRNliBB SOBUB GBISE.

— Je suL» donc fou? réfléchit tristement le pauvre Francis. Cependant c'est bien moi ; me voilà au milieu de la place Maubert^ j'y suis presque nu et couvert de sang et de boue.

— Comment te nommes-tu, citoyen? lui dit un homme qui vint vers lui du fond d'un cabaret, un verre d'eau-de-vie à la main, une pipe à la bouche et une immense cocarde tricolore sur un bonnet rouge.

— Francis, vicomte de Cramayenne.

— Ah I tues vicomte ! lui dit son interlocuteur. Cela te va bien dans ce moment. Et tu dis cela sans broncher?

— Pourquoi ne le dirais-je pas ? j'avoue aussi que je suis prêtre, et que je suis sorti il y a une demi-heure du cloître des Franciscains.

— Tu es noble et tu es prêtre I il ne te manque plus que d'être roi pour être complet. Et où allais-tu î

— Je me rendais <3iez monseigneur l'archevêque de Paris poiu: lui demander la faveur d'aller en Chine convertir les habitants au christianisme.

L'espèce de juge rapporteur qui avait questionné Francis avala d'un trait son verre d'eau-de-vie, heurta sa pipe sur l'ongle du pouce afin d'en chasser la cendre, et, après tous ces mouvements lents et précis, il dit à Francis :

— Qu'aimes-tu mieux, ceci ou cela? ceci est la guillotine, et cela est la lanterne : tu as le choix.

— Je ne vous comprends pas, répondit Francis.

LA nBRNlÀaB 8GÇUR GBISB. 85

— Eli ce cas, Ui t'en rapportes à nous. Qu'il éternue dans le panier, n'est-^e pas, mes oiseaux ? dit cet homme en jetant sa question sur la mer houleuse étendue tout autour de lui et de Francis.

— Oui t oui ! qu'il éternue dans le panier !

— Dieu vous bénisse! cria un Auvergnat qui prenait le frais à sa croisée.

La tempête sourit au bon mot de TÂuverguat, et elle rit plus fort encore quand Francis eut répondu naïvement :

— Je vous remercie.

— Allons ! marche, lui dit le bonnet rouge qui avait rempli les fonctions de juge, ce n'est pas loin.

— Mon Dieu ! qu'est-ce que tout ceci? se demandait Francis. Où me conduit-on?

Il était déjà sur les planches de Téchafaud lorsque le capitaine qui présidait aux «enrôlements volontaires quitta sa place pour courir de toute la vitesse de ses jambes. La foule s'écarte devant lui, il fait signe au bourreau permanent d'arrêter, et en deux bonds il est à côté de Francis.

— Mon camarade à Bapaumel s'écria le capitaine en embrassant Francis. Mais on va te tuer, mon pauvre rêveur, lui dit-il; on va te tuer! tu n'as pas l'air de t'en douter. Éveille-toi donc ! Nous sommes en pleine république; on a tué les nobles, on a tué les prêtres, on a tué le roi, on a tué la reine.

86 LÀ DEfiNlÈHB BCEUfi 0HISB.

— Je n*en savais rien, dit Francis, en rendant à son ami le capitaine recruteur ses témoignages publics d'affection; depuis un an j'étais dans la tour du cloître des Franciscains, je n'en suis descendu que ce matin.

— Laisse-moi faire, Francis,

tt Citoyens, s'écrie le capitaine en étendant le bras afin d'obtenir le silence, citoyens, ce jeune homme e/st une malheureuse victime du fanatisme religieux. Ses parents, d'ignobles cirdevant, l'avaient cloîtré, muré^ étouffé dans im monastère depuis trois ans, et il igno^ rait que le soleil de la liberté avait lui sur la patrie. Oui ! depuis trois ans ! Le mois passé, il vous souvient, on chassa de leur antre les Franciscains, mais en les expulsant on oublia dans la tour du cloitre ce malheureux qui n'avait jamais voulu être prêtre, et qui rougit d'être noble. Répandrez-vous son sang? n'a-t-îl pas assez souffert? voyez sa pâleur, voyez ses souffrances ! D'ailleurs, de quoi est-il coupable ? *

— Grâce! grâce I crièrent ces mêmes femmes qiti avaient déchiré iFrancis avec leurs ongles. Une d'elles monta sur l'échafaud et lui apphqua un gros baiser sur la bouche. «

— Je vous oSre en lui, poiu'suivitle capitaine recruteur, un défenseur de plus pour la patrie en danger. Dès ce moment la victime échappée au ]fanatisme devient soldat de la répubhque. C'est moi qui reçois ici, à la face du ciel, son engagement. Il ne se nomme plus

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Francis de Cramayenne, mais il prend le nom de cette place patriotiquement populaire.... • Tu te nommes haubert, genadîer de la républiq«e.

— Vive la république I cria la foule.

Francis et le capitaine recruteur descendirent, dans les bras l'im de 1 autre, les marches de Téchafaud,

— Ce soir, dit le libérateur à Francis, tu partiras pour la frontière. Viens signer ton engagement sur le tambour.

— Où est Constance î mumura Francis en quittant Paris le soir même sous le costume de soldat pour se rendre aux frontières, et en passant devant le couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple.

Sur la porte du couvent on lisait à un écriteau :

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