‹ La comédie et les comédiensChapitre 5 sur 21 · UL MAISON DANS LE BOIS · texte numérisé non relu

UL MAISON DANS LE BOIS

Les petites localités champêtres semées autour de Paris ont jouî^ de tout temps^ du privilège plus ou moins réel d'offrir des résidences économiques aux familles peu aisées. Quelques années avant la révolution, beaucoup de gentilshommes qui avaient perdu leur fortune, ou qui n'en avaient jamais eu, se reti* raient à Saint-Mandé, joli village bâti à la lisière du bois de Yincennes, et se prolongeant du côté de Charenton. Si Saint-Mandé ne présentait pas alors, comme aujourd'hui, ces jolis groupes d'habitations moitié urbaines, moitié rurales , s'ouvrant d'un côté sur la rue, et sur des rues avec pavé, réverbères et numéros, de l'autre sur le bois de Vincennes; s'il ne possédait pas encore une avenue d'une beauté, d'une régularité, d'une élégance tout à fait américaines, digne de rivaliser avec quelque quartier de New-York et de Philadelphie ; longues rangées de maisons âevées derrière une longue rangée d'arbres, arbres odoriférants, tilleuls qui embaument le ciel, la terre et Fair vers la fin du prin-

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temps, maisons qui ressemblent à de petits palais ; si 3aint-Mandé n'était pas si joli, il était beaucoup plus sauvage. Le bois de Vincennes le retenait et Tenveloppait en plus d'un endroit; avant d'y arriver, on avait à traverser des portions assez considérables de terrain planté de chênes et d'ormes. LTiiver, il n'était pas pru-: dent de se laisser attarder loîu de sq. maison, si l'on ne voulait donner aucune inquiétude à ses enfants et kses serviteurs. Quoique Vincennes élev&t toujours au milîen de l^ bnune ses tourelles pleine» d^ poudre^ Ijon donjoa repapU de fusils^» ou parlait souvent d'assassinats cosamis î^ux environs : la peur en grossissait lie nombre. Onn'ét^tpas fâché, au fondj d'avon: cette peur qui )?eo(]r 91 doux^ si étroit, si complet le bonheur de se l^éunir lliiyer autour de la cheminée, quand on e^t sûr que le^ pqrte de la maison est fermée, que la grille l'est aussiji çt que les croisées basses sont barricadées comme pour soutenir un siège.

4u nombre des familles peu riches retirées à Sainte Mandé vers 1788 , deux occupaient le même enclos, tout à fait j^ l'extrémité du bourg tel qu'il est bâti maintenant ; c'est-à-dire que la propriété conunone aux deux familles se trouvait alors en plein bois, et que le9 lièvres du roi venaient, en compagnie des che* yreuUsj brouter 1^ potager, malgré le^ biûes c|t les

Quoique les Crams^yewQ <^ los |\é^^ vôçi^^sen^ pow

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ainsi dire, sous la même clef, ils n'en occupaient pas moins deux terrains différents, deux maisons distinctes, et les deux chefs de famille savaient, à un arbre près^ ce qui appartenait à Fun et ee qui était le bien de rautre.'A l'époque des moissons ou à celle des vendanges, les enfants du comte de Gramayenne et oeux du marquis de Rétal pouvaient se confondre dans les sillons : toutefois, Tépi et la grappe allaioit sans erreur à leur destination distincte. Réduits à vivre de leurs revenus, les deux établissements avaient besoin pourtant de s'associer quelquefois ; mais alors, c'était dans un esprit d'ordre et d'économie. Ainsi, pour garder la double propriété, ils n'avaient qu'un chien, un incommensurable lévrier, qui, à la vérité, pouvait compter pour deux ; ils n'avaient qu'un four, car dans beaucoup de familles le pain se faisait à la maison, à cette époque où le prix du blé subissait^ dans les campagnes des variations si monstrueuses, que les gens sans pré^ caution étaient toujours à la veille d'une famine; la même carriole de sapin orange servait à conduire à ]& ville, à tour de rôle, les jours de gala, tantôt les Rétal et tantôt les Gramayenne, et ce jour-là on enlevait aux panneaux les armes de ceux-ci peiur placer les armes de ceux-là. Soumis à une destination complexe ainsi que le lévrier, le four et la carriole, un même domestique endossait alternativement la livrée verte de Cra- Kuayenne et la Uvirée blQue des Rétal, Umcbant poup

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tette double représentation deux gages^ dont Timpor* tance ne se mesurait pas & Factivité de son personnage. D'autres choses plus triviales^ s'il en est aux yeux des gens économes^ tombaient dans cette, communauté qui n'était pas^ on se tromperait si on le croyait^ abandonnée à l'arbitraire delà générosité personnelle. Tel jour on salait les viandes destinées aux provisions d'hiver, et chacun apportait en nombre égal ses quartiers de bœuf et ses planches de lard ; & la fin de l'automne on faisait des confitures dans un même bassin de cuivre et au même feu, et les trois grandes lessives de Tannée se pratiquaient aux frais des deux maisons. De là résultait pour elles une réduction notable dans les dépenses, qu'elles auraient pu rendre encore beaucoup plus Itères, si elles n'avaient pas été arrêtées par des préjugés dont la ténuité nous échappe. Qui sait ce que les Gramayenne reprochaient à la noblesse des Rétal 1 qui peut dire jusqu'à quel point les Rétal estimaient la haute et vieille origine que les Gramayenne donnaient à leur race î On ne sait pas, de nos jours, la valeur de toutes ces sourdes antipathies fondées sur des causes qui n'existent plus, si ce n'est pour quelques milliers de personnes perdues au milieu d'une nation peu sou* deuse de généalogie, de blason et de titres.

Un caractère particulier de la petite noblesse française, était la fécondité ; ressemblant à la bourgeoisie par le côté des vertus privées, elle s'entourait comme

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elle de beaucoup d'enfants. C'était sa joie^ mais c'était aussi sa charge. Gomment envisager^ sans passer la main dans ses cheveux^ tant de garçons et tant de filles qu'il faut élever, instruire, doter, marier î Marier! mot grave, auquel l'État ne savait répondre, pour venir en aide aux sujets, que par les couvents et les monastères. Affreuse imprévoyance, celle de laisser croître démesurément une population, pour n'avoir plus d'autre moyen de l'arrêter que de l'emprisonner, l'étoufiEer; que de tuer une fille et un garçon par Eeunille !

Ni la famille des Gramayenne ni celle des Rétal n'avaient échappé à cette espèce de loi commune. Im* possible de dire au juste ce qu'elles comptaient d'en* fants; quand, l'été, les deux familles étaient réunies sous l^s arbres, au milieu de la campagne, on en voyait poindre de tous les côtés, et de tous les âges de la jeunesse, et de toutes les nuances. Ceux-ci jouaient dans les blés avec Fly (1), le lévrier gigantesque; plus loin, d'autres grimpaient le long d'un pommier, avec leur grosse tête blonde, dont les cheveux se prenaient aux basses branches ; d'autres se doxmaient le plaisir de se traîner dans un vieux panier, pour faire croire à leur mère que ce n'était pas avec le fond de leurs pantalons qu'ils ratissaient la terre; ces cris dans le fond d'un buisson, c'étaient encore des enfants qui préten-

(1) Aacun de nos lecteurs n'ignore sans doute que le mot Fly êignifie mouche en anglais^ et se prononce Fltf.

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daient avoir trouvé un nid d'oiseaux^ là où, en vdriM, des araignées n'auraient pas voulu s'installer, tant les petits démons y venaient souvent s'ébattre. Dieu seul pouvait distinguer dans œ pèle^-mèle de chapeaux de paille froissés, de petites chemises blanches en lambeaux, de ceintures déchirées, déjoues brunies, d'yeui pétillants de santé, ceijui était petite fille et ce qui était petit garçon.

Parmi ces enfants, deux venaient de perdre ce iiom« L'un était le fils du comte de Gramayenne, l'autre la fille du marquis de Rétal. Frands était venu passer son temps de vacances à Saint-Mandé, auprès de ses pa« rents, et se reposer de ses travaux classiques, plus rudes que les autres années, car il avait eu à subir fle9 derniers examens de théologie au collège d'Harcourt. La pâleur de ses veilles faisait déjà place à une vigoureuse teinte de santé au milieu de la belle nature d'automne. Plus de livres, plus de leçons, plus de fatigues pendant deux grands mois. Les seuls vers qu'il aimait à se rappeler étaient ceux de Racine, et ce n'était pas sans un frisson heureux qu'il les rediudt en courant I dans les allées de Yincennes, ou mentalement, quand 11 était assis à côté de Constance de Rétal, près du perron, sous les touffes de chèvrefeidlle et de lierre qui tombaient en cascade, espèce de Niagara de verdure, i du vieux mur de la maison. Le jeune Gramayenne touchait à cette heure de transformation qui s'opère à

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diac^Iiuif aB8> pcmr Tâme comme polir lé corps. Seë clieveux bnms, que Tusage barbare de la poudré n'avait pas eucord salis et qu^il ne devait pas sotiiUeir^ ear il allait se faire d'étran^s modes dans quelque temps> s'écartaient avec douceur sur son front humble ' par l'étude sévère et la réflexion^ mais hardi et fort dd structure^ annonçant l'hommô tel qu'il serait un jour; Cette saillie prononcée poussait un peu ses yeux dans le fond de la téte^ et donnait à son regard la défiance qui n'était pas dans son caractère; ses lèvres^ légère^ naent ouvertes^ exprimaient la franchise^ empreinte d'ailleurs sur tout son visage^ qui sortait^ pour ainsi dire ^ de sa coque verte, de sa première enveloppe; Tous ses traits partieit)aiènt à ce travail d'éclosion^ qui se manifeste à cet âge de la vie par un renflement sen^ sible à l'arête des os, au contour des muscles, et soud le tissu même de la peau. Si l'on ne pouvait guère assurer que Francis de Gramayenne serait un jour un bel homme, dans Tacception du mot, il était facilô pourtant de découvrir en lui les éléments d'une nature solide, à l'évasement de la taille, à l'arc des épatlles, et à certain équilibre, sans lequel il n'y a ni grâce ni force dans le eorps. On jugeait encore que son développe-* ment n'était pas atteint, aux nœuds qu'o&aient sed doigts, à l'endroit des articulations, et à la grosseur dé ses genoux^ dernière particularité qui ne pouvait guère échappera l'attention dans un siècle où l'on ne portail

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pas encore ces utiles fourreaux qu'on appelle pantalons.

Un soir, entre autres, Francis et Constance ren« traient à la maison, après une chaude journée passée en partie dans le bois de Vincennes, qui n'était pas fré* quenté, connue aujourd'hui, par tant d'artilleurs et de bonnes d'enfants : deux fléaux qui se suivent et ne paraissent jamais l'un sans l'autre; un soir donc qu'ils rentraient avec leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, toute la couvée, ils se laissaient deyancer, peut-être sans le vouloir, peut-ètresansenètrefèchésni l'un ni l'autre. Ils restaient toujours un peu plus en arrière, neperdant point de vue, cependant, leurs deux famiUes, ayant constamment la bonne volonté de les joindre, mais ne le faisant pas trop vite, à cause de la facilité de les rallier à loisir, puisqu'ils distinguaient sans peine, quoique la distance s'agrandit devant eux, et le son des voix et la couleur des habits entre le feuillage, quand il s'écartait*

De quoi causaient-ils, de quoi riaient-ils tant tous les deux? tout simplement de la contrariété que leur causait la piqûre des cousins; moucherons incommodes, qui, en automne, circulent par torrents dans le bois de Yincennes, .jusqu'à ce que le soleil ait cessé d'être sur l'horizon. On se croirait en Afrique, et le cousin s'y croit aussi, car il bourdonne, pique, s'acharne, dévore comme en Afrique. Constance montrait à Francis ses

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joues marbrées de rougeurs; Francis montrait à Constance ses mains; ils se plaignaient ironiquement^ se frottaient avec des herbes qui avaient la vertu de n'en avoir aucune^ et tous ces riens charmants allongeaient le chemin qu^ reprenaient^ en agitant à droite et à gauche leurs mouchoirs^ afin d'écarter le contact des insectes importuns.

Pour que Constance eût moins à souffrir^ Francis lui proposa de lui envelopper la tète dans un mouchoir jusqu'à la sortie du bois. Elle y consentit en riant^, et avec le foulard de soie qu'elle tenait^ elle voila sa tète et son visage. Deux nœuds flottants l'arrêtèrent à son cou. Elle tendit ensuite la main à Francis pour qu'il la conduisit.

Une de ces routes en équerre^ qui égarent si souvent le promeneur inexpérimenté^ se présenta à Francis^ et il la prit^ quoiqu'il n'ignorât pas qu'elle fut la plus dé* tournée^ et par conséquent la plus longue.

Il avait passé le bras de Constance sous le sien.

Si Constance eût réfléchi un seul instant, elle se serait aperçue de Terreur; car au lieu d'avoir le soleil à sa droite; elle lui tournait le dos maintenant. Peut-être attribua-t-eUe l'obscurité dont elle dut être frappée au voile étendu sur ses yeux. Cependant le temps lui paraissant long; et calculant qu'elle était fort près de Sadnt-Mandé lorsque Francis s'était chargé de la conduire^ elle s'arrêta, dénoua promptcnient le mouchoir.

•14 £A ramtfiim» so^a oai^s^

et regarda autouir d^^Q 9ve& amlété : d Qa sommeç^ nous ! s'écm-t^elle ; vous vous, êtes trompé decbepûiXJ» Franeis^ aâoç9é contre im arbre^» ixe répoudait pas; il n'osait parler da peur d^ mentir; il n'osait regarder Constance âe peur de laisser \pir son ti:ouble^'' Yenez^ lui dit-elle» c'est par ici le. chenuA* — Je le sais bien, répliqua Francis en la suivant ; niais, Constanee^ j'avais quelque chose à voua dire.

€oniHie il», n'étaient pas fort loin de la sortie du bois^ maigre l'écart qu'il» avaient fait, ils arrivèrent prèsqu'en même temp^ que lei^s familles à l'halntÂticm de Saint-Manâé.

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