‹ La comédie et les comédiensChapitre 4 sur 21 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Aucun page ne se présenta le lendemain chez Fidéline, ainsi que l'avait espéré madame Pomelin; Louis XY était mort, dans la nuit, de la variole. Mais, huit jours après, Fidéline était proclamée marquise de Ponteuil au pied de l'autel. La noblesse parisienne se couvrit de deuil ; une grande extravagance fut consommée. Madame Pomelin ne se permit qu'un mot, et il mérite d'être cité :

« Ce mariage est sans exemple, dit-elle; mais, tant pis, je me mets au-dessus des préjugés. >

ST LIS m«B»lXNS. Mt

L'Mnaa éuil donc e& «a^e; fidétim $*ip|ielftit madame la manitiide d» hmieuiL

Régiftftt j»» «étions d'd|irèl sa position noovelle, Fid^no ne sere&dût pineaux lépétitioBisqa'mehaiso à porteuis, tU Qpiaad elle ttiraU, deu dnmesiiqvei en grande livrée Tattendaient dans la coulissa pcmt lui jeter ttn eUHosor les épaaks ou lui offirv il vttre d'eau sacrée. Au lîeo de peries boaRs, dont dit sa pandt autrefois^ elle ornait eoft «au, ms hras, se» oraillfiS, dte diamants. dmC loaM sea cèmpagMa ta amttfrèmii jalomM. Ella apporta «M « «Kiasla té» serve dans ses rapports avec «ses daaaoa, ms ^gidea lùer, ^œ ealka-ei teent Measéea de^ marqpM de ce profMd respect et ne lai parlèrent j^oi. Pea à p^ dlie a'iSDlait du e^tre ok jmqa'ici elle avait véeo. Ge n'était pas de I\)ateail qai arrachait ainsi Fidéline aux habitudes du passé; loin de là, ii ne mettait rien wohdessfsm dn bonheur de Tentendre applaudir par deux mille spectateurs ravis de sa voix.

Il fat d'abord heureux comme doit Tétrè tout homme dont la volonté a péniblement triomphé des obetadea ; ses parents révitèreuti nds il Tavait prévu; sauf d'Arqués et Vilierieux, tons ses amis négligëi^nt de le voir, mais il s'y attendait. L'ennui auquel ii était le moins préparé vint du c^ des parents de sa femme. Le croirait-on? le jeune Pomelin prétendait ne pas qnitt^ la France pour aller movrir de la fièvre jaune dans l'Inde; M. Pomelin croyait au-dessous de

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lui de devenir garde forestier, lui ex-allumeur de lanternes, et madame Pomelin redoutait les regrets de la solitude en se retirant en Normandie dans une des terres de son gendre. Cependant on leur fit entendre raison en les indemnisant comme ils le voulurent

De Ponteuil se trouva bientôt seul à seul avec sa divine femme, et on comprend qu'elle lui tint lieu de tout. Avec elle, par elle, il se consolerait du dédain, du mépris, de la colère de ceux de son rang. Ne possédait-il pas un trésor d'amour, de beauté et de gloire? Que lui importait le reste du monde t

— Mon ami, lui dit Fidéline deux mois après leur mariage, il ne me convient plus de jouer, comme une actrice de province, trois genres différents : la comédie, l'opéra et le ballet. Un talent sérieux ne doit pas ainsi s'éparpiller.

— N'oubliez pas, lui objecta de Ponteuil avec douceur, que vous avez acquis votre renommée en prouvant la possibilité de réussir dans ces trois genres. Ne cessera-t-on pas de vous considérer comme une organisation privilégiée si vous descendez — car c'est descendre — à vous circonscrire dans un cercle encore vaste, mais plus étroit cependant ?

— Ma dignité personnelle m'oblige à me borner uniquement au chant. Je ne veux plus être que cantatrice. Ma part est encore belle ; ne le trouvez-vous pas?

— Sans doute, Fidéline. J'oserai vous demander, toutefois, s'il y a moins de dignité à jouer la comédie qu'à chaBter l'opéra ?

— Il y en a moins, vous répondrai-je, à les jouer Tun et Tautre, même avec succès, qu'à réussir séparément ou dans l'opéra, ou dans la comédie. Les grandes vocations sont exclusives. D'ailleurs, le personnel de la comédie est si misérable, celui du ballet si odieusement vil, qu'il m'est pénible de m'y voir confondue. Et puis, je le veux. Ne convenez- vous pas, mon ami, que c'est donner la meilleure des raisons?

— J'en conviens, Fidéline. Puisque vous le désirezy vous chanterez seulement, et vous ne parlerez ni ne danserez plus à la Comédie -Italienne. Le public, je vous préviens, en souffrira en silence.

— Nous l'apprivoiserons peu à peu, ce tigre de public, répondit madame la marquise en disant à ses gens d'avertir les porteurs de tenir prête sa chaise, qu'elle se rendait à la répétition.

De Ponteuil l'y accompagna, ce qui 'lui arrivait souvent depuis son mariage. La chose, d'ailleurs, n'était pas inusitée; beaucoup de jeunes seigneurs ne passaient pas leurs matinées autrement.

Assis dans un fauteuil, il assistait ce jour-là aux éludes de sa femme, lorsqu'un jeune homme, enveloppé avec élégance dans un manteau vert sorti des ateliers du fameux Silvandre, le premier tailleur de

896 LA COMÎTBIS

Tépocpie, doseeidil sur le tliéfttie, el alla firapper familiteeiDeat Fidélm à Tèpaate.

La libei'té parut fort étrange à âe Peatcaiil.

— J'arîve de Bordeasx, dii le nevreau ipeau. Fidâine, sm% hii répondre, le rcigarda des pieds à

latète.

— De Bofdeanx; étt }*ai appris te& Pièces avee {daiaii, mmk a^ec étonnemenl.

Le marquis de Ponteail croyait rêver ; il eherekaît des yeux une canne pour bétonna l'insolent.

— Narcisse, qui t'a coanne ici lorsqu'il était dans les chœurs, et Florimond m'ont chargé de te porter leurs compliments.

Fid^ne ayaat tourné le dos avec dégoût au personnage qui lui parlait ainsi, celni-à conmit à elle et l'arrêta en riant par la taille.

Il leçul un coup qui lui fit tonb^ le chapeau ; il se retourna en colère.

— C'est moi, \m dit le marquis de Ponteuîl. Maroufle! qui vous a. permis de parler sur ce ton à madame la ibarquise, et la tutoyer? A moi» mes laquais I

— T(mt le monde se tutoyant au théâtre, lai répondit l'insulté eu i^daat le coup qu'il avait reça» j'ai cro qu'un jeimerpremier coiiimeinoi avait le droit de tutoyer use prenuèie chauleuse comme elle.

— Quelle la^te el quelle lOQaa l luariuuia le wm^ i|uiad(ePiitt«iîl^ Qui» cba^pt ^» déifie lej^osynaii

IT LES GOMâDIXNS. 397

comédien jusqu'à rallumeur, est reçu à tutoyer ma femme^C'est Tusage au théâtre.

— Je vous fais publiquement des excuses» monsieur, dit-il au comédien au manteau vert, et je suis prêt à vous donner pleine satisfaction de l'outrage.

Le comédien , qui était homme d'esprit , accepta les excuses» et il dit bas à Toreille de Ponteuil :

— Quelquefois, monsieur le marquis» les comtesses» touchées de nos talents, nous gratifient de leurs plus douces attentions» mais pour cela nous n'exigeons pas qu'elles nous épousent.

De compte fait, pour devenir le mari de Fidéline, le marquis de Ponteuil s'était brouillé avec son oncle maternel, le baron de Troival ; avec son oncle paternel, le chevalier de Ponteuil ; avec ses cousins sans exception ; il avait été exclu de toutes les sociétés de Paris et maudit par son père et sa mère ; il avait reçu une blessure à la suite d'un duel avec son meilleur ami ; il s'était donné en spectacle le soir oh Fidéline s'évanouit ; il s'était allié aux Pomelin, dont nous avons esquissé les mœurs ; il venait de £aire des excuses à un comédien qui avait tutoyé sa femme.

Ces mille contrariétés et mille autres ne décourageaient pas de Ponteuil : son bonheur de roi, sa volupté d'empereur romain était de se mettre dans un coin du théâtre quand Fidéline jouait, et de se dire : c Chacun l'admire, chacun l'aime ; ce jeune homme l^-bas en rêvera toutes ses nuits ; tout ce monde me

8tt LA COMiftlE

)*«ftvîe; mm e'«9l neî seol qêi ttà, elle m appatftteat :

c'est ma femme ! » g

Cepenâmt le marquis ne s'était pas trompé lorsqm'îX avait menaeé Fidéline au méeententement du public si die renonçait à Tuniversalité d'emplois (fui a^aît établi sa céléi^ité. Dès qu'elle ne fot plus que cantatrice on demanda à sa voix la compensatioii des plaisirs à jamais perdus qu'elle procurait comme danseuse et comme comédienne. La prétention, fondée on non, écrasait ses forces ; elle se plaignit de Tinjuslice de la foule, qui attendait d^una lyre les sons nom* breux , variés , inépuisables d'un orchestre entier. Elle opposa de la fierté obstinée à ces exigences ; il y eut dès lors scission, bouderie, refroidissement entre elle et le public, qui admirait encore, son talent, mais qui n'aimait plus sa personne.

— Puisqu'il en est ainsi, dit un soir Fidéline en rentrant furieuse chez elle, puisqu'on me tient les applaudissements si haut afin de me punir de ne plus être la bateleuse et la soubrette de la Comédie-Ila* lienne, je ne chanterai plus quHine fois par semaine au lieu de quatre fois, et ils s'en contenteront. Je tiendrai ma promesse, aussi vrai que je jette toutes ces parures au feu ; je leur apprendrai à ne pas m'ap* plaudir quand je le mérite.

Ce ne fut pas de voir brûler les gants et le mantelet de sa femme qui afBigea de Ponteuil, ce fot de se eontirmer dans cette triste remarque que Fidéline

ET LIS COVil^lSNS. S9t^

devmfttt éè JGvr en jour pfis aigre» p\ws irritable , phis emportée, eHe si douée îl y ayaft an an. Ce-ehangemenl wm son earactère influait sur sa beauté; elle ma^rissatt; le rouge, «nployé pour éteindre quelques pâleurs survenues, s'étendait en temtes moins solnres sur ses joues. Bientôt elle perdit l'appétit ; son sanmeil tût troublé ; elle cessa même, tout à coup, d'aY<^r de Findulgence pour ses camarades. Elle prit en aversion ses rivales ; autrefois elle aurait désiré les surpassa, maintenant elle n'aspirait qu'à les abattre. Enfin elle était parvenue à la seconde période de ht vie d'une actrice : Fidéline abhorrait le public.

De son cété le public murmura contre Fidéline lorsqu'il apprit avec déplaisir qu'elle comptait ne plus jouer qu'une fois par semaine ; il fut plus froid pour elle; il revint même, ainsi que cela arrive souvent, sar beaucoup de ses admirations en apparence consacrées; il ne laissa échapper aucune occasion de prodiguer ses encouragements à la moindre actrice dont le talent pouvait porter ombrage à la fiëre marquise de Ponteuil.

Cette manière d'agir en reine laissa presque tout son temps à Fidéline, qui put ainsi gouverner plus à l'aise et fastueiisement sa ntakon, dont Ponteuil, à force de soins dispendieux et de goftt, avait fait un palais, mais un palais solitaire. On n'y recevait aucune mtxke, el p^ de dames voulaient se présenter dans k& salons de l'actrice; funeste réciprocité, fé-

conde en toutes sortes de mauvaises conséquences. De Ponteuîl s'apercevait enfin qu'il n'avait aimé oue Tactrice entourée de bruits glorieux dans Fioeline, et qu'il ne lui restait de plus en plus qu'une femme, qu'une femme jolie sans doute, mais qu'une femme, à mesure que Fidéline se détachait dédaigneusement de la scène, cadre favorable où se produisaient mieux en relief son prix, sa valeur, toute sa personnalité.

Au milieu de ces jours de découragement pour le jeune ménage il se présenta chez la marquise de Pouteuil une femme assez indiquée dans les pages de cette histoire.

— Bonjour, ma petite marquise ; que je t'embrasse sur les deux joues I Réponds-moi tout de suite : ton mari te rend-il bien heureuse? Te donne- t-il tout ce que tu désires? C'est que je lui parlerais, je le chapitrerais, si je supposais qu'il te causât le moindre chagrin. Je te trouve un peu moins rose qu'à mon départ. Tu me caches quelque douleur. Ton mari te trahirait-il? Âhl monsieur mon gendre, parce qu'on vous a donné la préférence, vous vous croiriez peutêtre tout permis! Mais c'est un monstre que cet homme-là! c'est

— Ma mère, il n'y a pas un mot de vrai dans vos suppositions. Qui a pu vous faire imaginer ce que vous dites là?

— • Si je me suis trompée, je rétracte mon dire. C'est que, vois-tu, il y a si peu de danger à dire d'à-

BT LES GOMÉDIINS. SOt

▼attce du mal de ses gendres que je aie sais lancée sur le compte da mien. Sai^ta pourquoi il m*a en- Toy ée dans sa t«rre de Normandie ? Pour abréger phis tel mes jours.

— Qael intérêt monsieur le marquis aorait^il à votre mort? A-t-il jamais espéré en Yotre héritage?

— Tu ne sais pas ce que e'esl qo'n beau-fils. D'abord c'est un trai pays de loups que sa terre ; elle rapporte une quinzaine de belles mille lirres, j*en ONiviens; mais pas une paurre petite maison honnête oii aller parier un peu du prochain. San» M. le curé, je serais morte d'ennui. A propos, il m'a ramenée au giron. Je ferai mes piques cette année. Cela t'étonne? Vois-tu, ma fille, il n'y a rien de beau comme la religion de nos pères. Eu as-tu beaucoup ? Ton mari va-t-il aux offices? Et toi? Je gage que vous Tivez ccHnme des païens.

— Yous savez» ma mère, que le thé&tre et TËglîse. . .

— Il faut songer à ton salut et sacrifier le théâtre. Faisons une bonne fin. Compte&-tu rester encore longtemps sous le coup de la damnation éternelle? Je te disais autrefois : c Sois holinête; » je te dis aujourd'hui : c Sois pieuse. » Ensuite tes intérêts sont là ; smges-y. Du jour oii tu quitteras ta professkw, tous ceux qui t'ont jeté la pierre te tendront la main.

Ce que disait madame PomeUn aifMaîl singdli^e^ mmA ratt«Kiiott do sft fille.

— Tu es marquise et bien marquise : le roi ne t'enlèverait pas cette qualité ; mais les salons de la cour te sont fermés; les parents de ton mari n'ont pour toi aucune estime. Tu souffres, je le sais, de cette déconsidération, et tu ne connais aucun moyen de rempêcher; j'en connais un, moil

Fidéline se rapprocha de sa mère.

— Nous touchons au saint temps du carême. Profite de la circonstance; montre-toi à Saint-Germain- TÂuxerrois en robe violette, en bonnet de béguine, la tête basse, et prie le bon Dieu tant que tu pourras devant le monde. Cela fera du scandale.

— Je vous écoute bien, ma mère.

— On dira bientôt dans Paris : « Vous ne savez pas? Fidéline s'est convertie. Fidéline est toujours à Téglise ; il n'y a de religion que pour elle ; monsieur le curé est dans l'admiration de sa conduite, l'archevêque de Paris lui a envoyé ses pieuses félicitations. » Et tu verras revenir peu à. peu- vers toi ta belle-mère, tes beaux-frères, tous les parents, tous les amis de ton mari, qui se disputeront le bonheur de t'accueillir chez eux.

— Quel bon conseil vous me donnez là, ma mèrel et combien vous avez pénétré dans les plus secrets de mes désirs ! Enfin je m'entendrai annoncer dans les salons en ma qualité de marquise. J'irai aux grandes réceptions de la cour.

— Pour cela, je te l'ai dit, aime le bon Dieu, al-

longe tes robes, enlève tes moaches, fréquente Saint- Germain-rÂuxerrois, fais maigre, ne te laisse pas dominer par ton mari, sois dame de charité si Toccasion s'en présente, accompagne le viatique quand tu le rencontreras sur ton passage, et ton affaire est au sac.

— Je suivrai en tout vos avis.

— A propos, j'ai des nouvelles de ton père à le donner. Le cher homme est mort d'une indigestion de faisan dans Texercice de ses fonctions de garde forestier. C'est distingué. Je n'aurais pas cru qu'il finît si bien.

Fidéline baissa la tête pour répandre quelques larmes.

— Vous venez fort à propos, s'écria madame Pomelin en voyant entrer son gendre, le marquis de Ponteuil ; votre femme se désolait avec moi d'un petit chagrin dont elle m'a fait la confidence.

— Un chagrin ! qu'est-ce donc ? apprenez-moi cela tout de suite ; ma Fidéline a du chagrin !

— Nous avons un héritier en perspective, mon gendre. On me menace d'être grand'mère dans sept

mois.

— Serait-il vrai? Fidéline me rendrait enfin père! Et vous craignez de m'annoncer cette bonne nouvelle I

— Pas celle-là, mon gendre, mais une autre. Déjà très-souffrante, votre femme ^ promis à son médecin, qui l'a menacée des plus dangereux accidents si elle ne suivait pas son avis de ne pas chanter pendant

Ml LA CtNIÉMft

tout le teni|Mi tie «a grossesse. U faut qu'elle m^im

h scène.

De PoQteoil ne s'slteiidait guère à cette Cradroyante coficIusHm, pourtant si peu forcée; il resta ÂiAi; pas une parole ne sortit de sa bouche : le cmip avait porté en plein. Il était à peindre.

L'ac^ce perdait les ailes; superbe compensation pour de Ponteuil, il lai restait une mère de faosilie.

Madame Pomelin vit se réaliser à la lettre ce qu'elle avait prophétisé à sa fille dans le deniîer entretien. Tout Paris courut pendiuit le$; jours de carême à Saint- Germain-FAuxerrois, où Fidéline faisait ses dévotiims; on devançsût Theure de Touverture des portes poar la voir entrer; on se pressiût contre la grille de la chapelle qu'elle avait choisie pour s'abandonner à son recueillement ; on voulait entendre sa magnifique voix célébrer le Seigneur, cette voix qui avait tant chanté l'amour! On sortait avant elle de l'élise; on courait sur son passage afin de lire sur sa figure, que ne souillait plus la teinte mondaine du rouge, les signes de sa contrition et de son repentir. A peine croyait*on au miracle après en avoir été témoin. « EstH^e iMcn elle? se disait-on. Quelle est cette pieuse

amie qui l'accompagne? Comme cette vertueuse personne a la piété peinte sur tous les traits ! quelle chaste simplicité dans son costume ! C'est sans doute quelque grande dame affiliée à une des congrégations de Paris ; elle est saintement jalouse d'exposer aux regards sa belle conquête. » La vertueuse personne, la pieuse amie, c'était, comme chacun le prévoit, madame Pomelin, qui, du reste, se moquait des propos assez malicieux que tenaient d'autres gens moins édifiés, malgré le parfum de componction universelle répandu autour d'elle et de sa fille. Jusqu'ici la Comédie-Italienne ne passait pas pour avoir la langue collée au palais en fait de médisance ; elle se surpassa à l'occasion de cette conversion soudaine. Les Pierrots, les Arlequins, les Colorabines, gazouillèrent les plus jolis morceaux de calomnie. Fidéline avait séduit un duc millionnairement janséniste; deux cent mille livres de rente l'avaient acquise corps et âme. Autre version : Un jeune vicaire, dont la rare beauté était bien connue des femmes de la paroisse, et même de celles des autres quartiers, avait si directement touché le cœur de Fidéline, qu'elle avait couru se dévouer au Créateur par amour pour la créature et pour la voir de plus près.

Le marquis de Ponteuil ne savait rien, parce qu'en général les maris savent peu, les mari§ d'actrices surtout; et, d'ailleurs, depuis la rupture de sa femme avec la Comédie-Italienne, il avait résolu, pour se

distraire d*une foule d'ennuis, d'aller visiter ses propriétés. Son absence iut de deux mois. A son retour seulement il apprit, d'abord par des sourires aussitôt contenus qu'échappés, par des propos vagues, ensuite par des réticences maladroites comme le sont toutes les réticences, une grande partie de la vérité. Il n'est pas accessoire d'indiquer ici qu'au temps où se place cette anecdote, pleine de moralité, il n'existait pas des journaux qui vous apportaient le matin, au lit, le déshonneur de vos meilleurs amis ou votre propre déshonneur. Ce progrès manquait.

Si de Ponteuil avait suivi sa femme, il eût facilement appris ce que nul n'avait intérêt à lui dire; au surplus, Fidéline n'était pas criminelle; et il faut admettre, pour peu qu'on connaisse le cœur humain, que sa conduite n'était pas assez coupable pour qu'on eût plaisir à en avertir le mari. On se contentait de montrer de Ponteuil au doigt et de le berner au foyer de la Comédie-Italienne.

Cependant un dessin, publié sans nom d'auteur et répandu dans les cafés et les cercles de Paris, alimenta le scandale à un point vraiment dangereux pour la réputation du marquis de Ponteuil. Très-spirituelle, cette caricature, oii la ressemblance des personnages n'avait pas été négligée, laissait croire que de Ponteuil était complice de cette comédie jouée en famille. Ruiné par des dépenses folles, il aurait permis à un personnage très-riche et en apparence très-

pieux de relever sa fortune par un moyen aussi odieux que connu.

La version du duc revenait sur Teau. Les allusions de la caricature disaient cela et bien d'autres choses.

D'Arqués et Villerieux, après s'être consultés, jugèrent qu'il était temps d'avertir leur ami.

c C'est ton tour, » lui dirent-ils en mettant sous ses yeux la caricature dont tout Paris s'amusait.

Sa prompte colère le fit sortir tout entier du fourreau ; mais il rentra bientôt en lui-même, et il put entendre alors, de la bouche de ses amis, le récit des actions de sa femme et de la mère de sa femme pendant son absence.

En causant fort tristement de ce sujet, de Ponteuil conduisit chez lui d'Arqués et Villerieux. « Vous allez me conseiller, leur disait-il, le moyen le plus décisif de me venger des misérables qui ont ainsi porté atteinte à la pureté de mon honneur, > En hommes préoccupés de la même idée, ils s'arrêtaient tous trois dans chaque pièce qu'il leur fallait traverser pour se rendre au cabinet du marquis ; ensuite ils reprenaient leur marche distraite. Arrivés à la porte du grand salon de réception, de Ponteuil en tourne le bouton; tous trois entrent en même temps.

Madame Pomelin, Fidéline et deux vieux moines causaient près du feu.

— Nous vous dérangeons, dit le marquis de Pon-

teuil avec un sourire amer. Ces dames se confessaient sans doute?

Au ton particulier de cette demande, les deux moines comprirent Timportunité de leur présence; ils se levèrent, saluèrent et partirent.

— Vous ne m'aviez pas fait part de ces plans de dévotion dans vos lettres, madame la marquise, dit de Ponteuil en s'adressant à sa femme. Je ne hais pas la religion, il s'en faut, mais je m'étonne toujours quand je vois les gens en montrer à tel jour, à telle heure.

— Il faut pourtant bien commencer, reprit madame Pomelin, toute vêtue de noir comme une abbesse.

— Je me prive en ce moment-ci, riposta le marquis, du plaisir de parler à madame Pomelin.

— Puisque c'est moi que vos reproches atteignent, monsieur le marquis, dit Fidéline, je me bornerai à vous répondre que la pensée de faire dans ma vie une large part à la religion date de ma plus tendre enfance.

— Oui, de sa plus tendre enfance, ajouta madame Pomelin, appuyant les paroles de sa fille.

— Et ,c'est sans doute a cause de cette vocation pressentie par vous, madame Pomelin, que voua avez fait débuter votre fille k la Comédie-Italienne. Je vous blâme seulement de ne m'avoir pas prévenu, madame la marquise, que votre intention était d'être deux ans comédienne avant de vous adonner aux pratiques religieuses.

— Vous voulez me faire de la peine, je le vois, monsieur, à l'aigreur de vos paroles» aux regards ironiques que vous me lancez, à la honte, à la confusion dont vous vous préparez à me couvrir devant ces messieurs. Je veux vous épargner une injustice, monsieur le marquis, je me retire.

Des larmes coulaient sur les joues pâles de Fidéline.

— C'est que je vous ai aimée, madame, je l'avoue, autant pour votre supériorité divine dans Tart du théâtre que pour votre beauté. Je serai même d'une plus grande, d'une entière franchise : je ne vous ai épousée que pour votre talent. Vous êtes belle, nul ne le conteste; mais à Paris, en France, il est des femmes qui ont l'agrément de votre âge réuni à votre fraîcheur, à vos grâces; ce qu'aucune d'elles n'a et n'aura jamais, c'est votre voix, c'est l'âme dont cette voix est le soufQe. Pour ce grand charme, d'Àrques vous a aimée, Yillerieux vous a aimée; qui ne vous a pas aimée? Je vous ai disputée à l'un des deux au prix de mon sang; à tout le monde au prix de toutes mes liaisons, de toute ma parenté soulevée contre moi. Mon père, ma mère, m'ont maudit : j'ai été ridiculisé, blâmé, haï, pour vous. Je le proteste, tous ces maux à la fois ne me causaient pas tant de douleur que me causait de joie la satisfaction d'être le mari de la femme la plus intelligente de notre siècle, la plus applaudie, la plus connue après la reine de France. Appelez-moi ambitieux : je vous ai

épousée, oai, par ambition ; ne m'avez^vous pas donné votre main parce qae j'étais riche, parce que j'étais marquis de Ponteuil, dites? Qui sort aujourd'hui des termes de ce traité, si ce n'est vous? de ce traité où, d'un c6lé, se trouvaient la beauté» la grâce, mille dons naturels; de l'autre, le titre, le rang, une affection réelle, une soumission à toutes vos volontés, une profonde résignation, permettez-moi de le dire aussi. k subir la fausse position où je me suis mis pour vous.

Fidéline, qui s'était d'abord levée pour partir, laissa ' tomber sa main dans celle de de Ponteuil.

Madame Pomelin voyait son bataillon carré près d'être enfoncé.

— Rendez-moi le bonheur en renonçant à ces momeries qu'il sera toujours assez temps de reprendre avec l'âge, et reparaissez au théâtre, où un retour de la faveur publique vous attend. On vous a calomniée dans le monde en apprenant l'excès de piété où vous êtes tout k coup tombée. J'ai eu ma part dans ces libelles; couvrez, éclipsez tous ces mauvais bruits par l'éclat de votre gloire. Que Fidéline fasse oublier les erreurs de madame de Ponteuil.

Madame Pomelin, quoique assise, perdait l'équilibre. Comme les chances tournaient à mal !

— N'est-c^ pas, Fidéline, vous rentrerez encore dans cette carrière de gloire?

Fidéline souriait, mais sans être encore bien couvaincue.

— Notre religion n'aurait pas fait ses frais I pensait dans sa rage madame Pomelin.

— Oui, Fidéline, le bonheur est là pour vous, croyez-moi, quand tous les rangs vous sont fermés.

Fidéline regarda sa mère : de Ponteuil avait touché une vilaine corde.

— Vous voulez donc forcer ma fille, s'écria tout à coup madame Pomelin, k se damner ? C'est que je suis sa mère I On ne me regarde pas ainsi non plus,

. dit-elle en promenant son éventail sous le nez du marquis de Yillerieux. Mon gendre, ne souffrez pas qu'on m'insulte chez moi I

— Je n'ai rien dit à madame, répliqua Villerieux, qui n'avait rien dit, il est vrai, mais qui avait souri à l'étrange figure de madame Pomelin, au moment ob de Ponteuil et sa femme avaient été sur le point de s'entendre.

— Non ! ma fille ne montera jamais sur un théâtre d'histrions !

— Vous n'avez plus aucun droit, si je ne me trompe, risposta de Ponteuil, sur les actions de ma femme.

— Ah! vous insultez maintenant une pauvre mère, vous l'avilissez, vous la mettez à la porte, vous la chassez ! On me chasse I eh hieni je sors I Viens, ma fille 1 viens ! nous trouverons un refuge contre la tyrannie de cet homme. Dieu et les honnêtes gens nous restent.

Villerieux et d'Arqués retinrent le marquis de Pon-

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teuil prêt à empêcher Fidéline de se laisser entraîner par sa mère. C'eût été de sa part de la violence ou de la faiblesse; ni Tune ni l'autre ne convenaient dans un pareil moment. La position du marquis de Ponteuil, pour son honneur et pour son repos domestique» ne pouvait plus (être régularisée que par Ventremise sérieuse des tiers ou par celle de la loi peut-être.

Il n'y avait pas une heure que cette touchante scène, suscitée par une belle-mère, avait eu lieu, lorsque le marquis de Ponteuil reçut la lettre suivante de son oncle, le baron de Troival, celui-là même qui avait appelé Fidéline une jeune saltimbanque à l'époque où son neveu l'épousa.

« Monsieur mon neveu,

a Je vous blâmai, il y a bientôt deux ans, lorsque vous donnâtes votre nom à mademoiselle Pomelin ; je ne prévoyais pas l'excellente conduite que devait tenir cette charmante personne. Notre édification est maintenant complète. Rentrée dans notre famille par la porte de la religion, elle y restera; et je vous écris pour vous dire, monsieur mon neveu, combien Tac-

lion de la renvoyer de chez vous est indigne d'un galant homme. Sa piété ne devait pas lui être un crime. A ma dernière lettre, il y a bientôt deux ans, je vous méprisai ; revenu sur le compte de votre femme^ cetta fois je vous déshérite.

« Votre oncle,

« Barotî DE Troival. »

— Ceci est trop fort I s'écria le marquis de Ponteuil ; madame Pomelin a singulièrement présenté les faits à mon oncle. Elle emmène Fidéline, et elle va dire ensuite que je les chasse I

Une autre lettre fut remise deux heures après à de Ponteuil. C'était le tour de l'oncle paternel, dont la dernière lettre au marquis contenait cette phrase : « D'une Colombine faire sa femme, ce serait agir comme un Pierrot, et non comme un marquis de Ponteuil. »

c Monsieur mon neveu,

« Je n'ai que deux mots à vous dire, mais vous les retiendrez. Il y a une lâcheté insigne, sachez-le, à mettre hors de chez soi une femme qu'on a faite marquise à la face de Dieu. J'apprends d'une digne mère pourquoi vous l'avez chassée. Par la mort^Dieu I n'ayez point de religion, soyez un Saint-Ëvremont, un Àrouet,

je le permets, je le sooffire da moasi Boais pimîr, déshonorer, frapper, chasser ceux qui sont rarnieiiés à la religion par la grâce, c*est le Eut d'un scélérat. C'est moi qni me charge de raTenîr de madaiDae la marquise votre femme. Elle n'a plos à s'occoper que de son dédain pour tous.

c Votre oncle,

> Le chevalier de Poxteuil. c

— Ah! madame Pomelin! c'est ainsi que tous me dépeignez à ma lamilie! La belle-màe m'a jooé, horriblement joué, disait de Pontenil en froissant la lettre de son oncle.

Il n'était pas ao bout; avant la fin du jour son père loi écrivait :

c Monsieur mon fils,

€ Da fond même de nos peines, Dieu tire, qoand îl lui platt, nos plas chères consolations. Une fille m'est rendue dans votre femme, madame la marquise de Ponteuil! Hélas! monsieur mon fils, vous serez donc toujours un athée, un impie, un libertin? Expulser votre femme parce que la religion l'appelle à elle; la répudier parce qu'elle ne veut pas reparaître dans l'asile du démon et jouer la comédie I Si je ne vous eusse pas déjà maudit, je le ferais aujourd'hui. Persistez dans votre impiété; je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est que votre femme est devenue pour

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- moi, je le répète, une fille chérie. Sa respectable mère m'a raconté vos iniquités.

' « Votre père,

c De Ponteuil. >

Le marquis de Ponteuil comprit encore mieux combien madame Pomelin, sa belle-mère, était arrivée à ses fins, lorsqu'il lut dans la Gazette les lignes suivantes:

f Madame la marquise de Ponteuil a été hier, premier jour des fêtes de Pâques, présentée à Sa Majesté dans Tordre des réceptions. M. le baron de Troival et M. le comte de Ponteuil, malgré son grand âge, accompagnaient madame la marquise, dont Tair noble et distingué a plu à toute la cour. L'inconduite de son mari était dans toutes les bouches. »

L'œuvre de madame Pomelin était accomplie.

Le marquis de Ponteuil, accablé d'ennui, exaspéré, se retira à la Trappe. C'était ainsi qu'autrefois on se brûlait la cervelle.

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