‹ La comédie et les comédiensChapitre 7 sur 21 · FLY · texte numérisé non relu

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De fondation, lorsqu'il faisait beau Tété, les deux fa* milles allaient pas à pas, après le souper, car on soupait alors, — ^la révolution a proscrit un repas qui n'est plus revenu — de Saint-Mandé à Yincennes à travers le bois, et Ton s'arrêtait chez M. le gouverneur du château, non pas dans le fort même, c'eût été contre l'ordonnance qui régit la matière, mais dans un petit pavillon extérieur où il invitait ses voisins, qui étaient un peu ses sujets, à prendre des rafraîchissements.

Francis et Constance, chacun à part, fondaient un grand espoir sur cette promenade nocturne à l'air libre.

Les deux familles réunies soupèrent comme de coutume dans la salle verte, pièce d'été dont les croisées

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s'alignaient i^or la è.oiir^ cette coni* assombrie et rafral« ohie par de si beaux lierres; mais après le café^ luxe qui commençait à devenirmie des nécessités de la petite noblesse^ sans être encore passé dans les mœurs boiu%fc geoises^ au lieu de se lever et de donner le signal de dé* part pour la promenade à Vincenneô, le marquis de Rétal —c'est chez lui qu'on avait soupe — proposa au comte de Gramayenné une partie de dames. Une partie de dames * Les deux jeunes gens frémirent. Tout le monde savait^ mais eux seuls savaient mieux que tout le monde^ ce que signifiait cette terrible proposition. Une partie de dames voulait dire huit, douze, vingt parties de dames; cela ne représentait pas une heure de martyre— -car on va voir que c'était un martyre pour les assistants *— mais la moitié^ quelquefois les trois quarts de la nuit. On apporta le damier; on le plaça à l'endroit où était la table, et à peu de distance de la croisée^ qui resta ouverte; quatre flambeaus furent posés sur la table* n était sept heures environ. Il n'existait pas de rivalité plu;i aahamée que oelle de ces deux hommes lorsqu'ils étaient ' face à face devant un damier; ils ne se connaissaient plus; kur ancienne amitié^ leur intimité de voisinage^ disparaissaient et faisaient place à tout un système de diplomatie> qui commençait par des politesses infinies et qui finissait par des coups de canons* Évidemment plus fort an jeu de dames que son antagoniste^ et d'un naturel phis comciliantj U« de Cramayenne avait ua

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étrange duel à soutenhr contre le marquis deRétal dès que ces sortes de rencontres s'engageaient. Suppléant à Tbabilité qui lui manquait par do la fanfaronnade et de la colère^ M» de Rétal^ qui comptait toujours sur une revanche éclatante, -mais toujours en retard, comme toutes les reyanches éclatantes, voulait, exigeait que lea deux familles, trop convaincues de son infériorité, fus* sent témoins de son triomphe. Jusqu'aux enfants, jusqu'aux malheureux enfants, étaientobhgés d'assister au triompe de M. de Rétal, et d'entrer dans la joie de son succès. Malheur à qui bâillait I malheur à qui parlait tout bas I malheur à qui faisait le mouvement de se lever pour sortir ! C'était ce que, dans la famille, on nommait le quart d'heure de Néron.

Gn s'assit donc autour de la table qui formait le cercle, et laissait, entre elle et le mur de la oroisée, un intervalle de la largeur de quelques pieds* Là venait se coucher Fly, le lévrier, à qui la facilité était ainsi mA* nagée de sauter par la croisée quand la partie l'ennuyait. Parmi ces pauvres victimes d'une inquisition dioclé** tienne, combien n'auraient pas voulu^ en pareille circonstance, être Fly I

La partie comment : on fit silence.

Les deux jeunes gens se regardèrent^ et soupirèrent avec leurs yeux»

Quelque ei&ayé que fût M. de Cramayenne des consô» quences d'une partie perdue sur l'esprit de M« de Rétal^

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8a terretir n^aQait jamais pourtant jusqu'à la lui faire gagner volontairement. Il tremblait^ mais il gagnait ; aussi gagna-t-il au bout d'une demi-heure la première partie; mais il fut universellement convenu qu'il ne devait sa victoire qu'à la clarté importune d'une bougie placée trop près des yeux de M. de Réta]^ dont le sourire ironique n'annonçait rien de bon.

Au milieu de la troisième partie^ M« de Gramayenne annonça un coup de quatre.

—Un coup de quatre! s'écria M. de Rétal^ en fermant les poings.

— Oui^ monsieur le marquis^ im coup de quatre. — Mais je ne vois pas.

— n est pourtant aussi visible qu'inévitable.

—Inévitable, dites-vous 1

La figure de M. de Rétal exprima une telle indignation, que les deux familles tremblèrent de terreur. L'ouragan s'élargissait.

— En effet, se reprit-il, vous m'en prenez quatre. Quatre pions! c'est à ne pas y croire ! b Et il donna un si violent coup de pied à Fly, qui dormait sous la table, que le chien, interrompu dans son sommeil, poussa un sourd gémissement.

Ici, il est de rigueur de rappeler que toutes les fois que M. de Rétal était en mauvaise humeur de jeu, il entamait sur le compte de l'infortuné lévrier une de ces récriminations qui aggravaient d'une faç on désai-

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treufie la partie de dames. Si Ton n'a pas oublié que le ^1^^ Jr pauvre animal appartenait par moitié égale à la famille --::* i Cramayenne et à la famUle Rétal^ on comprendra la :*r T signification des propos tenus sur son compte par Tun ' *=* de sesmaitres parlant àrautre. Après lé terrible coup de ' >^ : quatre, le marquis de Rétal dit d'abord en murmurant : •— Je ne sais pas de quoi tous nourrissez ce chien, rji.--z mais il devient chaque jour de plus en plus hargneux. -*- n me semble, reprit le comte de Cramayenne, , d ? sans détourner son attention du damier, que nous le

nourrissons en commun, r» —Mais il y a nourrir et nourrir, monsieur le comte.

—Monsieur le marquis, vous ne lui donnez pas des trufies, que je sache.

—<l'est possible, repartit le joueur malheureux, mais Zf je ne Tengraisse pas non plus avec des coups de bâton.

;. Mais vous allez en damel mais vous êtes en dame!

quoi I en dame I Et Fly reçut un second coup de pied, il poussa un second gémissement encore plus profond. Constance avait laissé tomber son éventail : Francis se levait pour le ramasser. — M. le comte, dites à votre fils qu'il renvoie à un autre jour ses procédés galants envers ma fille : ceci peut compromettre une partie à tout jamais. » Francis, à demi levé, se rassit ; Constance laissa son éventail à terre. Pauvres enfants! ^ — J'ai gagné, dit tranquillement M. de Cramayen-

ne; et de trois!

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—Vous, gagné ! je vous en défie! Cela est vrai comme il est vrai que Fly est bien vu chez vous. Ce chien est une victime : vos enfants Tirritent, vos domesti({ues le battent; on me Tassassine; cependant ce chien Tons garde, vous protège, vous défend.

Cette énumération de louanges données an lévrier par M. de Rétal, duquel il avait déjà reçu deux coups de pied, voulait dire tout simplement que le marqtils avait perdu sa partie.

La quatrième commença.

— Je vous cède deux pions , dit en entamant le comte de Cramayenne.

Quels mots il %vait prononcés I quelles ofQ[*es 4I (tvait faites !

Ils s^attira cette réplique : « Vous me cédez deuy pions! c'est généreux, c'est beau, monsieur le comte, c'est du Louis XIV.,. Deux pions? le succès vous donne ce droit, cet avantage,,. Deux pions ! sans doute vous êtes de force à cela; mais je ne les prendrai pas parce qu'au fond vous voulez m'humilier devant ma femme, mes enfanta etmesdomestiques. Je n'accepte point cette honte. Vous m'en offrez deux, je vous en ofifre quatre, moi l Savez-vous pourquoi vous gagnez î par l'uniqne avantage que vous avez sur moi de profiter de mes erreurs, tandis que je ferme les yeux sur les vôtres.

-—M. le marquis, répondit le comito àfi Oraway^n^",

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ne, le gain au jeu découle de la prudence qu*on a et de celle que n'a pas l'adversaire.

Le jeu recommença. Soit que le comte de Cramayenne eût cette fois manqué de son habileté ordinaire^ soit qu'il eût pris le généreux parti, mais c^était peu probable, de laisser croire un instant à son antagoniste qu'il aurait enfin une revanche, il lui fournit l'occasion de sortir vainqueur de la quatrième lutte. Le marquis s'en aperçut avec une joie d'ivresse. Il s'arrêta, il voulait humer lentement son bonheur... Un de ses plus jeunes enfants ayant exprimé dans ce moment suprême, par un bâillement prolongé, l'intérêt qu'il portait à la chose, « Qu'on l'étoufle ! » s'écria M. de Rétal. a A vous, monsieur le comte, » reprit-il.

Décidément la fortune revenait à lui. Le jeu de son adversaire s'éparpillait tandis que pour le sien il s'ouvrait de tous côtés des perspectives superbes; non-seument il devait gagner, mais gagner sans perdre la moitié de ses pions, comme un maître gagne un écolier. La pitié lui venait déjà.

Il poussa un pion, et il dit timidement : — J'ai été trop vitCj, monsieur de Cramayeune, en en vous accusant seul du mauvais naturel du lévrier; j'aurais pu étendre le reproche plus loin; je sais chez moi des personnes qui n'ont pas toujours pour cet animal toutes les attentions désirables... Je vous prends deux pions... Après tout, les chiens se gâtent aussi par

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les trop bons traitementsMont ils sontrobjet... Je 'vous prends encore celui-ci... Vous ne passez pas personnellement pour le haibr ; d'ailleurs^ il est à vous comme à moi... je vous soufiOie celui-ci. Fly, il est juste aussi de le dire^ n'a pas de défauts; s'il mérite parfois le reproche d'être hargneux^ il ne dort jamais la nuit; c'est nne

bonne sentinelle que Fly... En dame I A force d'entendre répéter son nom, Fly, dont le

sommeil, pour des causes déjà dites, n'avait pas suivi un cours très-régulier, se lève tout à coup, saute sur le damier. La mêlée fut horrible; pas un pion ne garda sa place. M. de Rétal n'est plus un homme, H ne se connaît plus; il saisit le lévrier par les deux oreilles, et sourd aux aboiements tantôt menaç ants, tantôt plaintifs,, qu'il excite, on dirait qu'en ce moment il veut faire deux parts de l'animal, sur lequel il n'a réellement que la moite d'un droit de propriété. Personne n'osait apaiser ce nouveau gladiateur; chacun redoutait d'approcher du groupe criant et aboyant.

Ce fut dans ce moment bouffon, comme presque tous ceux où se décident les plus graves événements de la vie, que Constance, prenant la main de Francis, lui dit tout bas : — Demain je rentre au couvent, et c'est pour ne jamais en sortir. Dans un an je pren. drai le voile; je serai sœur-grise... Promettez-moi d'être là le jour où je prononcerai des vœux étemels. — Constance, j'y serai.

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Fly n'avait dévoré que la moitié de la cidotte du marquis de Rétal.

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