‹ La comédie et les comédiensChapitre 8 sur 21 · LA SÉPARATION · texte numérisé non relu

LA SÉPARATION

Tandis que la carriole affectée au' service des deux maisons de Saiut-Mandé ramenait Constance de Rétal au couvent de la rue du Temple^ M. de Cramayenne et son fils montaient, à Paris, dans la diligence d'Ârras, ville principale d'où ils se rendraient ensuite à Bapaume. Afin de dégager Francis des sombres pensées où il le voyait plongé, M. de Cramayenne lui montrait, lorqu'ils s'arrêtaient aux localités intermédiaires , et Ton s'arrêtait souvent à i#stte époque peu renommée pour la facilité des voyages, l'agitation universelle des gens, tous s'entretenant de la prochaîne ouverture des états-généraux. Depuis des siècles aucun événement politique n'avait, en France, intéressé tant de monde à la fois et d'une manière si vive. On semblait en deviner la portée immense, particulière; car ce n'était pas la première fois que la France allait exposer ses griefs par des organes choisis dans chacune de ses pro* vinces. L'importance passait les limites de la simple curiosité de savoir réunir à Paris des députés des trois ordres. C'était le frémissement d'une catastrophe in-

connue sur le point d'éclater ; une vibration électrique courait à la surface des nerfs d'une nation exaltée au plus haut point* A chaque angle des places publiques la noblesse se consultait entre elle^ et désignait du doigt le clergé qui allait aussi par groupes et se recueillait; plus haut en paroles^ plus nombreux^ le peuple se comptait aussi^ et s^entretenait du grand concile appelé à VersaîUds.

Quoique M. de Crâmayenne ne fût pas un de ces hommes pophétiques qui virentdu premier coup où tendait cette démonstration qu'il était facile de ne pas provoquer, il voyait avec appréhension tant d^autipathies, tant de haines si longtemps comprimées, s'unir, se confondre, prendre le même chemin, se rendre à la même ville, se donner rendez-vous dans la même salle. Au bout de chacune de ses réflexions, il prenait la main de son fils et lui disait : « Quoi qu'il arrive, mon fils, aimez bien, servez toujours, défendez jusqu'à la mort votre roi. »

Tous les rois de la monarchie auraient été en cause, que Francis n'en aurait pas moins pensé à la maison blanche de Saint-Mandé, qu'il ne pouvait éloigner de son souvenir; aux douces heures passées dans la cour des lierres, Faprès-midi dans le bois de Yincennes; à Constance, toujours à elle; à ses dernières paroles, le 0oir de leur séparation. Ces paroles, il ne cesssait de 169 répéter; il n^osait y croire. Quoi I le voile de reli-

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gieisBe^ des Tœnx étemels^ une gritto entre 9U0 et lui 1 Alors son oœur piontait^ s'enflait comme la mex, ses yeux se remplissaient de larmes^ et d'une main émue il abaissait la glaoe de la voiture pour respirer Tair doux de la campagne.

Us anivôrent à Arras vers les quatre heures du soir ; deux heures leur restaient encore pour se rendre à récole nulitaire de Bapaume, où Francis n'était pas fàohé de s-enfermer avec une douleur à laquelle U n'osait se livrer devant son pore. Mais à peine furenV Us descendus à Dhôtel des Trots-^Clefs, que M* dQ Cra* mayenne dit à son fils de changer de costume^ et d'apporter quelques soins à sa toilette ; ils ne partiraient

pour Bapaume que le lendemain. Ils étaient attendus le soir même ehez M. de Kermaji^ prévenu depuis huit jours de leur arrivée à Arras. Habitué à ^obéissance la plus stricte^ Prends n'objecta ni les mauvaises dispo^ sitions d'esprit dans lesquelles il se trouvait pour se présenter chez un officier de marina dont il avait ^Vr tendu vanter la haute eapaeité^ ni la fatigue du voyc^ge; cependant il ne put se défendre d'un oertaiD étoiv* nement en pensant au silence gardé par son père tout le long de la route sur cette visite arrêtée tant de jourf» à Pavanée. Sa toilette achevée^ il se mit i la disposition de son père^ qui^ pour la première fois depuis qu'il le eonnaissaity examina si rien ne clochait dans son co^ tame. D'où veikaitohesiM.deCxama7ennQ o^tte oraiAte

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de voir son fils forfaire à rélégancé ? tl releva avee complaisance le jabot de Francis, trop caché derrière le gilet de satin ; il arrangea ses longues manchettes tayautées qui tombaient sans grâce sur ses mains^ et il lui dit ensuite de le suivre.

L^ôtel de M. de Rermaji occupait un terrain fort étendu^ et ses dispositions intérieures répondaient au développement de la façade. G^était une propriété de famille^ arrivée de races en races^ éteintes ou dispersées^ au chevalier de Kermaji^ ancien capitaine de vaisseau^ qui l'occupait avec sa fille, Louisiane, sa fille unique, issue des Kervarec par sa mère.

^empressement de M. de Rermaji à recevoir son hôte et le fils de son hôte, futplein d'une cordialité tout à fait dans lecaractèreexpansifdumarin breton. Lesdeuxamis se tutoyèrent, etcela mit bien vite à Taise Louisiane et Francis, à qui les pères épargnaient ainsi les deux tiers au moins de ce chemin tortueux, scabreux, plein d'ennui, qu'on appelle ime première entrevue. D'ailleurs, la fille du marin tenait de son père pour la franchise; c'était la confiance même sous les traits les plus remarquables. Belle, d'un jet olympique , quoique à peine âgée de seize ans ; blanche comme du plus beau sang normand ou breton, quoiqu'elle fût née dans llnde, mais il est vrai de dire de père et de mère nés en Bretagne , Louisiane était un véritable enfant par l'ei^ouement, un enfant de douze ans. C'était vrai-

ment un tort de Tavoir créée si belle ayant le temps.

— Mon ami^ dit-elle en tendant la main à Francis^ si vous n'êtes pas trop fatigué du voyage, je vous mon« trerai les dernières curiosités que M. de Kermaji, mon père, a reçues de llnde, deux beaux tigres avec leur collier d'or ; ils lui sont envoyés par un prince de ses amis. Venez, je monterai Tun, et vous monterez Tautre.

•— Ne va pas trop les tourmenter, dit M. de Rermaji à Louisiane, en indiquant à Francis qu'il pouvait ac* compagner sa fille.

Dans rinde, où il avait pris part à toutes les batailles livrées aux Anglais sur mer et sur terre, M. de Rermaji avait reçu des princes de ceà malheureuses contrées des présents considérables en récompense de ses services. Sa maison d'Arras, ville, berceau de ses ancêtres, était devenue le dépôt des trésors qu'il avait rapportés. Les nattes fines, les tentures de cachemire, les fantaisies d'or et d'argent dont ces contrées fabuleuses sont fières, se voyaient partout. On croyait marcher à travers le palais d'un rajah, et son salon de réception avait la physionomie splendide et mystérieuse d'une pagode. Sur la cheminée, aux angles du salon, entre les croisées, s'élevaient hideuses, mais d'or massif, les divinités multiples de Brahma, aux colliers de pierres fines, aux yeux de diamants. C'étaient encore des vases en pierres transparentes, coloriées au Japon, rem*

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pM^sani Fespaee d^uae huxôère Terie et orange* et, sur 4et tables oîselées, des porcelaines de dimensions cydopéeimes^ monuments de Tadress» exquise des Ghinoia. l^uteaoes merveilles^ si belles ponr les étlpangers, perdaient tout leur prix ans yeux de celui qui les possédait ko^squ^il flopgeait que^ mtime de son amour pour hii^ sa fenune^ madanie de Kermaji^ était morte dans rinde où elle avait voulu le suivre. Le climat Pa^imf tuée; mais sa bonté et la gràoe s*élaîenl continuées dans l\iaique enfant qu^^le avait laissée à M. de Kermaji^ la charmante Louisiane.

n n'est pas de sorte d'amusements auxquels eHe ne fer^ Franels de prendre pari àyssti l'heure du dîner.

Après av<«r joué avec les jeimes tigres privés^ eKe voulut montrer à Francis comment se promèn^oi les princes asiatiques et leurs fiancées. EHe appdia^ et des domestiques^ la plupart attachés autrefois au: service de son père lorsqu'il était dans l'Inde^ accoururent et eBe se ât porter par eux^ à côté de Franets, da&s un riche palanq^iin de sde et de mousseline semées de gouttes d'or. Tous ces caprices de jeune fille étaient si fi^^fttanés^ si Batiirels> qu'ils ne permettaient pas à la réflexion d'y supposer la momdre coquetterie cach^.' C'étsât une enfant heureuse et qui ne comprenait pas que la vie l&t autre ehoseqtx'une récréation perpétuelle^ Riea ne la g^iait^ni son père^ ni les hal»tudes guindées;

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si une fanêse éducation. Le marin l'avait laissée croître à la grâce de Dieu^ et n'en prenant pas plus de soucî que d'un garçon. S'il etd continué à servir, il en eût fait un garde-pavillon jusqu'à vingt ans. m'avait habituée sans peine à monter aux mâts, et à veiller la nuit pendant la tempétç. Dieu aime ces bons naturels-là, et quelquefois il couronne «m œuvre en les privant entîèrem^vt de passion».

Francis, le mois passé encore élève en théologie au collège d'Hareourt, ne revenait pas de la surprise que lui causait ce caractère sans analogie avec celui des jeunes filles qu'il connaissait à Paris. On sonna le dîner, et elle alla s'asseoir près de lui à table, sans plus de cérémonie.

— Voilà des njets français, dit-elle, et voilà des naets indiens qui vous brûleront le palais; choisissez. Moi, je préfère les mets indiens. Essayez-en, que je voie votre grimace. Allons, je vous en prie.

— « Ceci nous foit vieux, mon ^on Cramayenne, dit M. de Kermaji à son ami , en Loi QK>ntrant les deux jeunes gens assis en face d'eux.

— y&jcm, mja ohèfe Umaiam, ¥o«dfai»4tt entrer au couvent?

-— Au couvent 1 au couvent! répcndit Louisiane en bondissant cottime si elle eèt encore été assise sur te do»aen»ax de son tigro.

36 LA DBBNIÈAB SCBUR ^IISE.

— Entendons-nouS; ma bonne amie^ dans Ufi couvent de Paris.

— Voulez-vous me tourmenter, mon père?

— Rassure-toi; ce n'est point pour devenir religieujse*

— Et pourquoi donc, mon pèreî

— Pour y achever ton éducation.

— Est-ce que je n'en sais pas assez?

«- Écoute-moi : notre bon ami Cramayenne m'a parlé d'un de ses amis, d'un de ses voisins de campagne, qui a placé sa fille dans un couvent de Paris, où elle est fort bien élevée. C'est une garantie pour nous. On lui enseigne la musique, le dessin, et une foule d'autres arts que tu aimes.

— • J'aime encore mieux ma liberté.

— Mais, enfant, tu seras libre. Les couvents sonf aussi, tu le sais bien, puisque tes cousines sortent de celui de Rennes, des pensions d'où l'on a la facilité de s'en aller tant qu'on n'a pas prononcé des vœux; et, grâce au ciel, je n'ai pas envie que tu en prononces, ajouta M. de Kermaji en tendant la main à sa fiUè, qui, après l'avoir baisée avec autant d'étourderie que d'affection, répliqua :

— Mais, mon père cruel, pourquoi ce couvent?

— Tu n'y resteras qu'un an.

— Pourquoi un an?

Les deux amis se regardèrent et sourirent. Francis s'était abandonne à une longue distraction

Là bbbnibbb sceca eiiiSB. 37

en entendant parler de couvent et de religieuse : son esprit était bien loin.

— nfaut donc qu'on te dise tout?

— Ah I je commence à comprendre ! reprit Louisiane; mais je ne comprends que la moitié.

— Enfin ! dit M. de Kermaji.

— - Je sais^ poursuivit Louisiane^ que mes deux cousines furent mises au couvent de Rennes^ parce qu'U est d^usage^ quand on a perdu sa mère^ de passer au moins un an dans une maison religieuse avant de se marier. Mais....

— Assezl interrompit M. de Kermaji en versant à boire à Francis^ assez^ ma fiUe^ tu finirais par en savoir plus de la moitié.

Toute autre jeune fille, devinant si bien, eût peutêtre baissé la tète à ces paroles après lesquelles il ne restait pas beaucoup à apprendre. Louisiane se retourna vers Francis et le regarda avec un peu plus de curiosité et d'intérêt qu'auparavant.

Francis ne remarqua rien.

Gomme M. de Kermaji supposa que ses hôtes avaient besoin de repos, il leur permit de prendre congé de bonne heure. Ils partirent et se rendirent à leur hôtel, qu'ils devaient quitter avant le jour, afin d'arriver de bonne heure à Bapaume.

— • Gonunent trouves-tu mademoiselle de KermajiT

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demanda M* da Cramayenne à «on fils^ quand flatereal

seuls dans leur appartement.

— D'une beauté magnifique, moft pèrç.

^ EU bien, eUe ^ur€| cent paille Uyçes d§ dpt, Francis ne fit aucoDe jj^exparque.

•—Et c'est toi, Francis, qui VépQUser^* — Moi! mon père,

— TqU Bppne nuit, monsieur mop pl^ !

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