PARIS
Georges CHARPENTIER, Éditeur
13, RUE DE GREIfELLE-ST -GERMA IN 13
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Ouvrage tiré à soixante exemplaires numérotés à la main.
Numéro 1
La Comédie-Française inaugure Tannée nouvelle avec un spectacle composé de Volte-face, Taimable bluette rimée de M. Emile Guiard et du Mat" guis de Villemer^ la pièce si sincèrement attachante de George Sand, où M"* Broisat a définitivement succédée M"* Croizette dans le rôle de Caroline de Saint- Geneix et où Garraud ne tardera pas à remplacer Thiron dans celui du comte de Dunière. Dès le lendemain, 2 janvier, Hemani s'emparait en victorieux de l'affiche et pendant le cours de cette année 1878, il ne se passera pas de mois, sans que le drame de M. Victor Hugo soit donné au moins une fois pour réaliser au 31 décembre un total de quatre-vingt-onze représentations qui, ajoutées aux vingt-cinq de l'année précédente, lui constitueront dans l'espace de ces treize derniers mois une carrière de cent quinze soirées auxquelles il faut ajouter la matinée du 22 avril. Encore n'est-il pas
certain que la pièce à ce moment ait dit son dernier mot et que nous ne la retrouvions au programme de 1879, ramenée par la constante faveur dont elle né cesse d'être l'objet de la part du public. Ce regain de succès n'avait pas laissé que d'étonner bon nombre de gens pour qui n'avait pas paru évidente l'opportunité de la remise à la scène de ce drame dont la première représentation marque l'avènement du romantisme dans l'histoire de notre littérature dramatique. Il n'y avait pas, comme en 1867, époque de la reprise la plus récente d'Hemani^ l'intérêt surexcité par la levée de l'interdit qui avait longtemps pesé sur l'œuvre théâtrale du poète de la Légende des siècles. Dans les premiers mois de 1878, pendant lesquels se chiffrent les plus belles recettes réalisées par ce drame, ce n'était pas encore le public de l'Exposition dont la curiosité indifférente s'abattait à tort et à travers et un peu partout. Les comparaisons faites entre l'interprétation actuelle et celle de 1867 étaient plutôt favorables à cette dernière. De l'avis de tous ceux qui s'étaient trouvés à même de pouvoir établir un parallèle à l'égard de ces deux distributions, sauf peut-être M"' Sarah Bernhardt, qui sans pourtant faire oublier M"*® Favart, se montrait tout à fait supérieure sous les traits de Dona Sol, sauf Worms, pour qui le rôle de Don Carlos avait marqué la prise de possession à la Comédie-Française et qui pouvait sans crainte affronter le souvenir de Bressant, on s'accordait à
reconnaître Maubant inférieur à lui-même à dix années d'intervalle, et surtout à regretter, en présence du jeu inégal et parfois étrange de Mounet-Sully, la correction et la sincérité du jeu de Delaunay. Où fallait-il donc chercher l'attraction soulevée par la reprise de cet ouvrage ? Etaitelle dans le drame lui-même à qui l'on n'avait jamais épargné les critiques de toute nature? Un moment on put croire que ce succès était personnel à un artiste. Le 2 mars, une petite bande blanche portant le nom de M"* Adeline Dudlay, substitué à celui de M"' Sarah Bernhardt, indiquait pour le soir un changement dans la distribution du personnage de Dona Sol. M"' Dudlay joua en effet le rôle qu'une indisposition de M"° Bernhardt contraignait cette artiste à céder à l'improviste à sa jeune camarade. Celle-ci apporta, dans l'accomplissement de cette tâche passagère, le charme de ces qualités natives qui dès le premier jour, en lui conquérant les sympathies générales, avaient fait pressentir en elle une comédienne de race. Elle fut beaucoup applaudie. Mais son nom ne s'imposait pas encore à la foule comme le nom de la grande artiste qu'elle était appelée à suppléer. Ce soir-là, la recette baissa. Le surlendemain, M"* Dudlay ayant de nouveau conservé le rôle, le même phénomène se produisit. L'émotion fut grande parmi les sociétaires aux yeux de qui cette différence amenait la révélation d'un fait encore inobservé. La Comédie, et le pu-
blic avec elle, s'étaient jusqu'à ce jour complu dans cette idée que la véritdïle force du Théâtre- Français, son seul prestige en un mot, résidaient surtout dans l'ensemble, dans l'homogénéité de sa troupe, et non dans la démonstration isolée d'une personnalité, si brillante qu'elle pût être. La vedette individuelle n'existait pas ici comme sur les autres scènes. Cette antique solidarité, témoignage éloquent d'une prospérité légendaire, était-elle donc rompue? Quelques jours après. M"* Sarah Bernhardt rétablie ayant repris son rôle, les recettes remontèrent comme par enchantement à leur taux accoutumé. A ce moment le succès d' Bernant était arrivé à son apogée. Mais sa période décroissante devait compter encore de belles soirées.
Avant cela, le théâtre que l'institution toujours florissante des abonnements du mardi et du jeudi obligeait à renouveler sans cesse ses programmes, remettait successivement à la scène au fur et à mesure de ses besoins quotidiens : Le Malade imaginaire, où une petite fille du nom de Gaillard joue le rôle de Louison, comme on la chargera peu de temps après de celui de Jeanne dans Le Supplice (Tune femme ; Le Gendre de M. Poirier où le jeune Baillet partagera cette année le personnage du duc de Montmeyran avec Laroche ; Le Jeu de F amour et du hasard ; Le Joueur j Le Médecin malgré lui ; Le Demi-Monde^ où M"* Provost-Ponsin a repris le rôle de la vicomtesse de Vernières ; Philiberte; Le Dtic Job ; Le Pour et
le Contré^ toutes pièces enfin que pour la plupart nous retrouverions inscrites au répertoire de Tannée précédente.
Le 15 janvier, anniversaire de la naissance de Molière, approchait. Ce jour-là ainsi que nous le voyons tous les ans, la Comédie-Française a coutume de célébrer la mémoire de Técrivain illustre auquel elle doit son nom, sa gloire et aussi sa prospérité, par une représentation exclusivement composée, sauf Tà-propos obligé, d'œuvres du poète. Depuis quelques années on se plaignait, non sans raison, de l'uniformité qui présidait à la confection du programme de cette solennité. C'était presque invariablement — avecZ^ Malade imaginaire^ dont la cérémonie finale servait de prétexte tout trouvé aux comédiens pour venir saluer le buste enguirlandé de leur glorieux ancêtre, — toute autre pièce du répertoire courant que Ton avait pu voir quelques jours auparavant. Mais pour cette fois, M. Perrin s'était promis de rompre avec cet usage justement incriminé et, par la restauration d'un chef-d'œuvre de Molière, de donner à la soirée du 15 janvier un éclat inaccoutumé. Le Misanthrope^ choisi dans ce but, n'avait à dire vrai, jamais quitté l'affiche. Mais le rôle principal repris en dernier lieu par Maubant, n'avait trouvé dans cet artiste qu'un interprète bien p&le et bien effacé. Bien mieux, l'habitude s'était perpétuée au Théâtre-Français de jouer Le Misanthrope en habit carré datant de la fin du
règne de Louis XIV. Or, la Comédie conservait depuis longtemps dans ses magasins, à titre de curiosité, les costumes de cette même pièce offerts par le roi Louis-Philippe et qui n'avaient servi qu'une fois, lors le la représentation de gala donnée en 1833 au château de Versailles, à l'occasion du mariage du duc d'Orléans et pour laquelle spécialement ils avaient été faits. Ces costumes au contraire étaient taillés suivant la mode de la première moitié du XVII* siècle. Il y avait avec eux une rénovation curieuse à tenter. L'occasion ne pouvait mieux s'offrir qu'à propos du 256"'' anniversaire de la naissance de Molière.
Le Misanthrope^^ ainsi rajeuni, fut répété généralement dans l'après-midi, le dimanche 13 janvier, devant un petit nombre d'amis de la maison et donné le 14 devant le public payant et les représentants de la presse, encadré entre le Mariage forcé et les Précieuses ridicules. C'est avec ce spectacle que le lendemain 15, la Comédie honorait la mémoire de son fondateur, en présence des abonnés du mardi que le hasard appelait cette année à participer à cet acte de haute et respectueuse déférence.
L'intérêt de la reprise du Misanthrope, dont la distribution était tout entière renouvelée, s'atta-
1. Distribution. — Alceste, M, Delaunoy. — Orontej M. Coquelin. — Philinte, M. Thiron. — Clitandre, M. Boucher, — Acaste, M. Hrudhon. — Dubois, M. Joiiet, — Arsinoé, Jif»« Favart. — Célimène, il»'* Croizette, — Eliante, Jtf»« Broisat.
chait principalement au rôle d*Alceste, interprété par Delaunay et aux comparaisons que Ton pouvait être tenté de faire entre ce comédien et ses devancierb. De Maubant et de Laroche, nous ne parlerons pas. Mais le rideau n'était pas encore levé que l'on s'évertuait déjà à se demander de qui, de Geoffroy ou de Bressant, Uelaunay chercherait le plus à s'inspirer. Les déceptions de ce côté durent être nombreuses. Il n'appartenait pas plus à un comédien de la valeur de Delaunay de chercher à copier ses prédécesseurs qu'il est de l'habitude d'un peintre de talent de démarquer ses confrères. Delaunay a joué ce rôle long et complexe d'Alceste comme il le comprenait, comme il le sentait, comme en un mot, il était dans sa nature de le rendre. Y a-t-il complètement réussi? C'est un point sur lequel il serait fort malaisé de mettre les critiques d'accord entre eux et surtout les critiques d'accord avec le public. Que si l'on écoutait M. Auguste Vitu, nul n'avait mieux, selon lui, réalisé ce type, dans lequel plus d'un contemporain de Molière, sans compter le marquis de Montausier, avait mis quelque gloriole à vouloir se reconnaître. Tel n'était pas l'avis de M. de Saint-Victor qui cria au contre-sens et consacra trente lignes de cette prose prétentieusement imagée dont lui seul a le secret, à signaler la prétendue erreur dans laquelle avait versé le comédien. M. Sarcey demandait du temps pour se prononcer, mais contraint de le faire quelques mois après, il devait, se
rangeant à Tavis de son confrère du Figaro^ ratifier de sa bonne plume les applaudissements du public. L'opinion se montrait donc de prime abord partagée et irrésolue. Où était dans tout cela la vérité? L'autorité des deux écrivains que nous venons de citer, appuyée sur le succès qui se renouvelait pour l'artiste à chaque représentation de l'ouvrage en question, semblait s'être chargée du soin de la fixer sans retour. Cette création faisait événement : on n'en pouvait dis convenir. Assurément, si l'on ne voulait tenir compte que du physique du comédien, de sa taille moyenne, de sa nature même qui s'accommodait sans doute mieux des rôles d'amoureux que des grands premiers rôles, on pouvait trouver à la rigueur quelque chose à redire. Mais comment ne pas admirer cette science profonde de diction, le charme de cette voix si juste et si variée d'intonation, cette sobriété de gestes, tout ce jeu enfin si noble et si mesuré dans son ensemble ! Que si l'on appréciait tout cela comme il convenait, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que jamais artiste ne s'était mieux que Delaunay, incarné dans un personnage si fort éloigné en apparence de ses aptitudes et n'en avait rendu les côtés humains avec plus de conviction et plus de talent.
Le rôle de Célimène avait été le premier rôle de début de^ M"* Croizette à la Comédie- Française, à cette époque où la jeune artiste quittait les bancs du Conservatoire pour prendre
rang parmi les pensionnaires de la maison de Molière. L'épreuve se renouvelait pour elle en cette soirée, épreuve d'autant plus terrible si le public s'avisait de demander compte à la comédienne du crédit qu'il lui avait fait dix ans auparavant. M"* Croizette n'a ni le ton, ni la figure de Célimène dont M"* Arnould-Plessy a emporté dans sa retraite les derniers secrets. Très inégale d'un bout à l'autre de la pièce, elle ne se relevait véritablement que dans ses grandes scènes avec Arsinoé qu'abordait pour la première fois M"* Favart avec autant de succès qu'elle avait mis de complaisance et d'abnégation à accepter ce rôle. Coquelin disait excellemment le sonnet d'Oronte, personnage secondaire que l'artiste ramène au premier plan par le talent et l'esprit qu'il lui prête. Thiron semblait avoir conscience de l'échec que lui infligeaient à la fois les tirades malencontreuses de Philinthe et l'erreur de son directeur. M"* Broisat se montrait touchante comme à son ordinaire, sous les traits d'Eliante, et Coquelin cadet dans l'équipage de Dubois prouvait une fois de plus qu'il n'y a pas de petit rôle pour les meilleurs artistes.
Cette solennité n'aurait pas été complète si M. de Bornier ne s'était chargé de rimer pour la circonstance des stances à Molière, que Got, pour payer de sa personne avait accepté de venir débiter au public*.
1. Il avait été un moment question de donner le 15 janrier, et à
Telle était la physionomie de cette soirée dans laquelle on eût pu donner, avec le Misanthrope^ M. de Pourceaugnac dont les études étaient à ce moment assez avancées pour en permettre dès à présent la reprise, décidée depuis longtemps. Mais M. Perrin, par un sentiment de délicatesse et de convenance avait préféré réserver cet ouvrage pour le bénéfice de Bressant qui, malade et toujours éloigné de la scène, se décidait à prendre sa retraite après vingt-cinq années passées dans la maison deMolière, au service de Tart dramatique. Sa représentation d'adieu, fixée au mercredi 27 février, devait lui apporter en même temps que les témoignages de la sympathie générale Tassurançe du vide que son départ allait faire dans les cadres de la Comédie-Française, où de longtemps il ne sera pas remplacé. Son état de maladie ne lui permettait même pas de prendre part à cette représentation d'adieu, et ses camarades s'étaient chargés d'être ses interprètes auprès du public.
L'affiche de cette soirée d'adieux, en outre de la reprise de M. de Pourceaugnac^ dont tous les moindres rôles étaient tenus par des sociétaires, comptait deux autres attractions : Les Caprices de Marianne j avec une distribution en partie nou-
roccasion de la fête annuelle de Molièrej la première représentation d'une comédie en un acte, de M. Charles Joliet, intitulée le Mariage cTAlceste, La chose était décidée : on n'y a renoncé que faute du temps nécessaire pour pouvoir répéter suffisamment la pièce qui d^un commun accord a été renvoyée à Tannée suivante.
velle* et le rétablissement du dernier acte tel que l'avait écrit Alfred de Musset, et enfin, des fragments d'une traduction inédite à' Othello, par M. Jean Aycard, au moyen desquels M. Perrin voulait juger de l'effet de l'œuvre sur le public avant de se décider à la mettre tout entière à la scène. La présence au programme des noms de deux chanteurs célèbres. M"* Miolan-Carvalho et M. Faure, qui s'étaient partagé les intermèdes musicaux de rigueur en pareille circonstance, ne pouvait qu'ajouter à l'édat de cette représentation. Dans la comédie d'Alfred de Musset, le rôle d'Octave avait été pendant longtemps un des triomphes de Bressant. Chacun se rappelait sa bonne humeur, sa gaîté si franche, sa morgue si hautaine. Si Delaunay qui abandonnait à Worms le personnage quelque peu fade et mélancolique de Célio, pour prendre celui d'Octave, n'a pas au même degré physique ces qualités maîtresses, il faut reconnaître que personne à ce moment, à la Comédie-Française, n'était plus que lui à même d'accepter cet héritage. Il suppléait d'ailleurs à une lacune plus apparente que réelle par un charme juvénile, par une chaleur communicative, que
1. DisTBiBUTiOF. — Claudio, M. Got, — Octave, M, Delaunay» — Tibia, M, Coqueiin, •— Cœlio, M. Worms. — Malvolio, M. Tronchei. — Hermia, Jfcf™* Jfcf. Brohan. — Marianne, 3r»« Croizette. — Ciuta, Af»* Thénard.
Aux représentations suivantes des Caprices de Marianne, Coqueiin abandonna le rôle de Tibia au jeune Truffier. M^b^ Brohan jouait autrefois Marianne ; aujourd'hui elle a repris le personnage d'Hermia, tenu jadis par M^bo Guyon.
n'avait jamais possédés son devancier. Worms avait déjà joué Célio avant son départ pour la Russie ; pas plus alors qu'aujourd'hui, il ne réussissait à rendre intéressant un personnage qui Test si peu par lui-même. M"* Croizette, visiblement malade, avait pris soin de se faire excuser ; mais désireuse d'apporter à cette représentation, donnée au bénéfice de son professeur, le concours de son talent, elle avait trouvé dans sa volonté d'artiste la force de conduire jusqu'au bout ce personnage de Marianne, qui ne lui convient pas plus , au reste, que ne lui avait convenu Célimène. Le juge et son valet Tibia, interprétés par Gotet Coquelin, apportaient un peu de gaîté dans cette pièce lugubre et que l'adjonction du dernier tableau, qui se passe dans un cimetière, ne devait pas peu contribuer à assombrir. Autrefois, en effet, le rideau tombait sur la mort de Célio, assassiné par des sbires aux gages de Claudio, l'époux de la capricieuse héroïne qui donne son nom à la pièce, et bien que Musset n'eût pa?
clos là son drame, on n'avait pas cru nécessaire de faire assister les spectateurs à l'épilogue imaginé parlepoète.M.Perrin, toujours enquête de nouveau a rétabli le texte primitif. Mais la beauté pittoresque du décor dans lequel il a encadré cette scène finale n'a pas sauvé ce que peuvent avoir de pénible et d'étrange la rencontre de Marianne et d'Octave sur le tombeau de Célio et surtout la coquetterie de Marianne en un pareil lieu.
C'est SOUS rimpression causée par cette élégie funèbre que furent écoutés par une salle que l'audition de ce drame avait déjà visiblement fatiguée les fragments de la traduction nouvelle à' Othello. Le milieu ne pouvait avoir été plus mal préparé.
M**' Sarah Bernhardt apparut émue et touchante sous les traits de Desdémone. De sa voix langoureuse, elle récita la romance du Saule, a rappelant çà et là, par quelques notes chantées l'air de la vieiUe complainte, et laissant tomber les autres vers, comme un vague souvenir, avec une incroyable poésie de langueur mélancolique...» Tout allait bien à ce moment, et le public, s'il n'était pas très démonstratif, demeurait inconsciemment sous le charme de cette délicieuse mélodie. Mais lorsqu'on vit entrer Mounet-Sully, qui avait commis l'impardonnable contre-sens de se noircir comme s'il eût été chargé de représenter un nègre de l'Afrique centrale, lorsqu'on le vit, un bougeoir à la main et costumé dans le goût de ces lampadaires de provenance vénitienne, rouler sous son noir des yeux furibonds, égarés, ce ne fut dans toute la salle qu'un fou rire à peine réprimé. Le comédien ne se décontenança pas pour cela, et tout entier à son personnage, il rendit avec une admirable puissance toute cette scène qui aboutit à la mort de Desdémone. A cet instant la glace était rompue et le public applaudissait avec frénésie les deux artistes qui venaient ainsi de l'émouvoir si
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profondément *. L'épreuve n'avait cependant pas paru convaincante à M. Perrinqui abandonna pour le moment l'idée de monter l'ouvrage de M.
Aycard. Il ne crut pas toutefois devoir prendre cette décision avant de l'avoir doublement renouvelée devant les abonnés du mardi et du jeudi. La soirée se terminait par M, de Pourceaugnac * . La distribution de cette farce de carnaval était à elle seule une curiosité de circonstance. Il suffit d'y jeter les yeux pour se rendre compte du prix que lescamarades de Brossant avaient attaché à paraître dans une représentation donnée à son bénéfice. Thiron se faisait surtout applaudir dans le rôle épisodique de l'apothicaire. Coquelin cadet dans celui de l'avocat chantant, contribuait pour sa part à dérider les spectateurs, que commençait
1. Ces fragments ne comportaient que trois rôles. Le troisième^ celai de la suivante Emilia, était rempli par W^^ Fayolle.
2. — DiSTRiBOTiON, — M. de Pourceaugnac, M. Got, — Eraste, Af. Delaunay, — 2« avocat chantant^ M. Maubant, — Oronte, M. Talbol, •— Sbrigani, M, Coquelin. — !«' Suisse, M. Febvre. -^ L'Apothicaire, M. Thiron, ^ L'Exempt^ M, Mounet-Suiiy. — 2« Suisse, M, Laroche, — !«' Médecin, M, Barré, — 1*' Médecin grotesque. M, Worms» — !«' Avocat chantant, M, Coquelin cadet, — 2« Médecin grotesque. M, Prudhon, — 2« Médecin, M, Martel. — Un paysan^ M, Truffier, — La Picarde, Jlf«« Provost'Pomin, — Nérine, Jlf«« Dinah Félix. — Une paysanne, Ifiïe Beichemberg. — Julie, Jl"« Bl, Barretta, — Lucette, Jlfï*« J, Samary.
Cette distribution tout exceptionnelle ne devait pas avoir de lendemain. Aux représentations suivantes^ DeJaunay était remplacé par Boucher; Coquelin par sou frère; Maubant par Richard ; Febvre par Garraud; Mounet-SuUy par Villain ; Laroche par Joliet; Worms parBaillet ; Truffier par Roger ; Coquelin cadet par Truffier. Les dames, seules, conservaient toutes respectivement leurs rôles.
à lasser la longueur inusitée du spectacle. Cependant chacun tenait bon dans la salle, et Coquelin trouva Tauditoire encore au complet, quand, sans avoir pris le temps de dépouiller la veste de Sbrigani, il vint réciter, sur le devant de la scène, la lettre d'adieux qui, rimée par M. Aycard, contenait dans un portrait récapitulatif l'apologie du bénéficiaire :
D'au 1res prendront sa place.
Mais on n'oubliera pas son allure, sa grâce, Son geste simple et beau, hardi, de grand seigneur! Qui fut et qui sera plus charmant, plus charmeur? Plus gai dans sa façon noblement cavalière ?
Plus net et plus brillant avec notre Molière Et notre Beaumarchais qui jamais ne rêva, Qui ne connut jamais plus fier Almaviva. . .
Almavival Don Juan! Des Grieux ! Lovelacel Gomme il les a montrés pleins de flamme et de glace, Etincelants aux yeux du public ébloui I Bien Français et surtout moderne, c'était lui. ..
Et puis, c'était tout. . . Bressant cessait désormais de faire partie de la Comédie-Française, où son nom avait brillé pendant près de vingt-cinq ans synonyme d'élégance, de gaîté et de noblesse. La marche du répertoire suivait son cours régulier. Reparaissaient successivement sur l'affiche : Le Luthier de Crémone^ Chez Pavocat^ le Barbier de Seville y P Ami Fritz ^ qui le 6 septembre de cette année aura atteint sa centième représentation, le Mariage de Victorine^ une des pièces que
Ton revoit avec le plus de plaisir, les Fourberies de Scapiriy où les deux Coquelin alternent pour le rôle de Scapin, Mademoiselle de la Seiglière^ r Etrangère^ Il ne faut jurer de rien^ les Dettx Ménages, Oscar ^ ou le Mari quitrompe sa femme ^ PÈté de la Saint-Martin. Aucun changement inportant à signaler dans l'interprétation de ces ouvrages. Ensuite venait la Pluie et le beau temps ^ les Plaideurs, Au printemps, On ne badine pas avec r amour ^ l Avare, Julie^ Mademoiselle de Belle-Isle, Un mari qui pleure, Tartuffe. Le 2 avril, M"' Sarah Bernhardt reprenait, dans -4mjoAi/ryon possession du rôle d'AJcmène, rôle qu'elle y avait dû jouer lors de la reprise de la pièce de Molière en 1877, mais qu'une indisposition suivie du départ de l'artiste pour le midi de la France l'avait obligée à céder au dernier moment à sa jeune camarade, qui s'en était acquittée et s'en acquittera encore avec conviction et talent. « M"* Sarah Bernhardt, écrivait à ce propos, M. de Biéville, a donné à ce rôle d'AIcmène un charme exquis. Elle s'arrange avec un goût extrême; elle est jolie, tendre, pudique, noblement susceptible, justement révoltée, délicieusement attendrie. Toutes ces nuances avaient été plus ou moins marquées par les actrices que nous avons vues dans ce personnage; M"* Dudlay l'avait joué d'une manière fort agréable ; c'est suivant moi le rôle qu'elle a le mieux rempli ; M"* Madeleine Brohan lui prêtait ses attraits, sa distinction, sa bonne grâce ;M"° Ju-
dith, son zèle, son talent ; aucune ne lui a donné cette vivacité d'expression, cette vie. Il n'y a que trois scènes dans le rôle d'Alcmène ; la scène où elle reconduit le faux Amphitryon après la nuit de son prétendu retour; la scène d'explication avec son mari, le véritable Amphitryon ; enfin la scène où elle cède au feint repentir du faux Amphitryon. De ces trois scènes, la scène d'explications, qui est la scène capitale de la comédie, captivait seule l'attention ; les autres passaient presque sans effet au milieu des scènes comiques de Sosie. Mais voyez ce que c'est qu'une actrice, ou pour mieux dire, ime artiste supérieure, car à ce degré de perfection, ce nom d'artiste trop prodigué, couvient seul. M'** Sarah Bernhardt place les trois scènes d'Alcmène parmi les plus attrayantes à' Amphitryon. Avec quel abandon, quelle douce lassitude, à la fois passionnée et pudique, elle reconduit celui qu'elle croît son époux ; avec quel étonnement, quel trouble, quelle douleur, quelle indignation, elle entend les dénégations incompréhensibles du véritable Amphitryon; avec quel mélancolique ressentiment, elle fuit les excuses du faux Amphitryon et avec quelle faiblesse indulgente, elle cède au repentir qu'il joue. Il n'y a que les grands artistes pour animer ainsi un rôle, pour n'en laisser perdre aucune nuance, pour lui donner tout son lustre. »
Jusqu'ici, la Comédie-Française n'avait encore donné que quelques matinées isolées et à titre ex-
ceptionnel. Le succès que ces représentations diurnes obtenaient sur d'autres scènes ne pouvait laisser indifférents MM. les sociétaires justement préoccupés à la fois des intérêts matériels et artistiques de la maison de Molière. A plusieurs reprises il en avait été question au sein du Comité, qui craignait, on ne sait pourquoi, de rompre avec les traditions du passé et de compro • mettre sa dignité en suivant l'exemple des autres théâtres. De bonnes raisons cependant avaient été mises en avant pour décider de l'adoption de ces matinées. N'était-ce pas une excellente occasion de produire, dans des rôles plus importants que ceux qu'ils, jouent d'habitude, de jeunes artistes qu'immobilisent sans profit pour eux et pour la comédie les succès en cours de représentation? N'était-ce pas encore le meilleur moyen de populariser le répertoire classique en en familiarisant l'accès à toute une série de spectateurs, qui sans compter les collégiens, ne peuvent venir au théâtre que le dimanche ? On avait été bien près de- se décider. Des programmes avaient été élaboborés, discutés, puis abandonnés, ainsi que cela arrive toujours pour une institution nouvelle qui ne saurait s'imposer du premier coup. N'importe, l'idée faisait du chemin. On ne voulut pas avoir l'air tout d'abord de se rendre à l'évidence et on choisit le prétexte d'un bénéfice pour tenter l'aventure qui réussit pleinement. La matinée dominicale du 27 janvier devait rapporter à l'associa-
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tion des artistes dramatiques, plus de 7,000 francs, autrement dit le maximum de la recette*. Il n'y avait plus de raison pour hésiter. Pendant les premiers mois de cette année, on renouvela cette tentative, mais seulement de loin en loin. La chose adoptée en principe ne devait être mise en pratique régulière que dans le courant du dernier trimestre '. A ce moment les matinées seront orga-nisées sur le même pied que les représentations du soir et le comité fixera une rémunération distincte pour les sociétaires et les pensionnaires, qui prendront part dorénavant à ces spectacles de jour»
Pendant ce temps, on continuait les études de la comédie de M. Emile Augier, qui entrée en répétitions dans les derniers mois de 1877, devait prendre pour titre définitif : les Fourchambault, Le succès persistant à'Htrnani n'était pas la seule ^ cause du retard apporté à Tapparition de cette pièce. Une autre raison avait contribué à en reculer de jour en jour la représentation. M*"** Emilie Guyon tenait un des principaux rôles de la pièce de M. Augier et, gravement malade, elle ne venait qu'assez irrégulièrement au théâtre. D'un
1. On donnait le Mariage forcé, le Misanthrope et fes Précieuses ridicules,
2. Des matinées furent données en mars. Le 3 (Le Misan* ihrope, La joie fait peur) ; le 10 (L« jeu de r amour et du hnsnrd, le Barbier de Séviile); le 17 (Les fourberies de Scapin» l*Ami Fritz) ; les 24 et 28 (^l'Avare, le Gendre de M. Poirier) ; le 22 avf il (Hemani), ^
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autre côté Fauteur, par une pieuse et délicate- pensée, d'accord en cela d'ailleurs avec les comédiens, ne voulait pas porter le coup mortel à une artiste de talent qui ne se fût pas consolée sans doute de voir cette création lui échapper. M"' Guyon mourut le 17 février. On n'avait que trop bien prévu ce fatal dénoûment. On commenta fort à cette époque, dans le public et dans les journaux, un fait insignifiant en apparence, mais auquel le bruit qu'on fit autour de lui faillit donner quelque importance. Les lettres de faire part ne portaient aucune mention de la Comédie-Française dont la défunte faisait partie depuis longtemps à titre de sociétaire. Y avait-il eu oubli? Etait-ce préméditation, comme on semblait l'insinuer? D'aucuns voulurent prétendre que la famille de M"'' Guyon blâmait de la sorte la Comédie d'avoir tenu longtemps cette artiste en disgrâce en l'écartant de la scène où elle n'avait fait en ces dernières années que de rares et lointaines apparitions. Il n'y avait fort heureusement pour la dignité de chacune des parties intéressées à cette affaire, qu'un commérage sans consistance et sans portée. Comment supposer que les membres de la famille de M"* Guyon, au nombre desquels figurait M"° Arnould-Plessy, se fussent prêtés à une rancune de cette nature? Comment admettre que la Comédie- Française qui lui réservait une création importante dans un ouvrage nouveau, et qui devait faire relâche le jour de ses obsèques (20 février), eût pu
être accusée valablement de cet ostracisme inusité * ?
On avait songé à M"** Favart pour reprendre, le cas échéant, le rôle de mère noble distribué par M. Augier à M"** Guyon et on ne voulut pas toutefois aventurer cette artiste dans un rôle nouveau pour elle, sans lui avoir fourni préalablement l'occasion de s'y essayer et de s'y sentir. C'est pourquoi dans la Joie fait peur^ M"° Favart s'était montrée sous les traits de M"* Désaubiers. « M"* Favart, disait à ce propos M. Francisque Sarcey, a fini par écouter les conseils de tous ses vrais amis ; elle se résigne franchement à quitter les jeunes premières pour se vouer aux rôles moins brillants de femmes mûres et de mères. Ce passage est toujours douloureux pour une artiste: M"* Favart a peut-être un peu tardé à s'y résoudre ; elle se fut épargné, en prenant son parti plus vite,
1. « C'est une tradition touchante et fière dans notre Compagnie, disait Got^ le doyen des sociétaires^ sur la tombe d'Emilie Guyon, d'accorder publiquement Thommage d'une pleine journée de deuil à tout sociétaire que la mort Tient surprendre debout, au milieu de ses collègues et dans l'exercice de son art. » Puis^ faisant l'éloge de la femme et de l'artiste, l'orateur ajoutait : « Ce que je tiens à dire, c'est l'honorabilité de son existence^ c'est la franchise de son caractère, sa tenue digne et calme qui s'harmonisait si bien d'ailleurs avec les lignes de sa beaulé robuste, romaine. Ce fut une nature énergique et vaillante. Qui ne peut se rappeler sans émotion son dernier travail à nos côtés, sa lutte, ses douloureux efforts ? » Ce dernier hommage rendu à l'artiste, n'était-il pas la meilleure protestation à opposer à tous les bruits plus ou moins intéressés que l'on pouvait faire courir sur les prétendus dissentiments de M.»e Guyon avec la Comédie ?
de froids accueils et parfois même des réflexions désobligeantes. Mais tout est bien qui finit bien. M"* Favart vient de signer avec la Comédie-FraU' çaise -et avec le public un nouveau bail qui pourra être fort long. Nous lui faisons notre compliment très-sincère de cette évolution où elle s'est déter* minée. M"" Favart a joué M"*° Désaubiers en ex» cellen te comédienne, mais en comédienne. Je veux dire que cette admirable artiste laisse trop apercevoir l'art dont son faire est composé. Les procédés dont elle use pour imiter le naturel marquent une science merveilleuse, maison lespénè-» tre, et son imitation n*est que de Timitation, Ce n'est là qu'une nuance, je le sais; mais la nuance est sensible. Le rôle ne saurait être mieux joué, ni par une comédienne plus experte, plus sûre de ses effets. Mais quoi! ce n'est que du théâtre, et M"" AUan c'était la vie même. Il faut avouer cependant que nous sommes bien heureux encore que M"* Favart nous rende ces rôles ; car personne ne pourrait plus s'en charger rue Richelieu et quelques pièces très-importantes disparaît traient du répertoire. »
M. Saroey ne disait que trop vrai en déplorant par cette réflexion critique le vide que la mort de jjmo Guyon devait laisser dans les cadres de la Comédie-Française, et en écrivant ces lignes, il ne faisait que répéter ce que pensait tout le monde. M"* Favart, tout en renonçant à un emploi dans lequel elle avait longtemps tenu le premier
rang, ne pouvait prétendre sans partage à celui des mères nobles, qui exige plus d'autorité physique et une maturité qu'elle n'avait pas encore atteinte. Ce fut alors que l'idée d'attacher définitivement M"' Agar à la maison de Molière revint à l'esprit de M. l'administrateur. On se rappelle que l'année précédente déjà, il avait été question de l'engagement de cette artiste, mais que soit à cause de M"" Guyon, dont l'état n'était pas encore désespéré, soit pour toute autre raison, rien n'avait été conclu. On pouvait croire pourtant, aujourd'hui, que cette solution ne tarderait pas à passer de l'état de projet à celui de fait accompli. M"*Favart ne remplissait pas toutes les conditions que l'au^ teur des Fourchambault désirait, pour lui faire jouer le personnage originairement distribué à y^mt (juyon. C'est alors que fut décidé l'engagement de M"" Agar, dont la rentrée à la Comédie- Française, en même temps que la prise de possession par cette comédienne de l'emploi des grands premiers rôles, devait s'effectuer dans la nouvelle pièce de M. Emile Augier. Dès lors, rien ne s'opposait plus à ce que les Fourchambault passassent du secret des études à la publicité de la scène: Le 6 avril eut lieu la répétition générale devant un petit public d'intimes, à qui le mot d'ordre avait été donné de ne rien révéler au dehors de leurs impressions, en sorte que le surlendemain 8, la comédie arriva devant le véritable public, vierge de toutes ces indiscrétions préméditées qui font
plus de mal que de bien à l'œuvre qu'elles prétendent servir. « Obtenir, sans l'avoir escompté à l'avance, un succès aussi grand que mérité, écrivait au lendemain de la première représentation des Fourchambault M. Jules Guillemot, ne l'avoir préparé ni par des réclames ni par des indiscrétions, devoir ce succès non à des décors, des costumes, des trucs et de la mise en scène, mais tout simplement à de grands sentiments, noblement conçus et exprimés dans une belle et bonne langue : voilà ce que viennent de faire M. Emile Augier et la Comédie-Française ; voilà ce dont il faut les féliciter hautement et les applaudir sans marchander. »
Le succès prédit par le critique dû Soleil ne devait pas manquer de se réaliser. Il se traduisait en cette seule année 1878, par une série de cent vingt représentations. Mais arrivons sans plus tarder à l'analyse de l'œuvre nouvelle de l'auteur de P Aventurière.
8 AVRIL. — LES FOURCHAMBAULT, comédie en cinq actes, en prose, par M. Emile Augier*,*— M. Fourchambault, aujourd'hui banquier au Havre, et banquier important, a commis l'imprudence, en
1. Distribution. — Bernard, M. Got. — Léopold Fourchambault, M. Coqueltn. — Baron Rastiboulois, M, Thiron. — Fourchambault, M. Barré, — M«>e Fourchambault^ jlfme P, Ponsin^ — Blanche. M"« Reichembergt— Marie Letellier, M^^^ Crotzette. M"« Bernard^ Af'^o Agar,
son extrême jeunesse, de se faire aimer d'une maîtresse de piano qui fréquentait la maison paternelle, où elle venait donner des leçons. Un enfant est né de cette faute. Le jeune Fourchambaulty honnête homme au fond, mais faible, n'eût pas demandé mieux que de légitimer Tenfant en épousant la mère, en qui il avait reconnu des qualités solides de caractère et d'éducation. Mais la famille était intervenue pour s'opposer à une union aussi disproportionnée, et comme le jeune homme avait résisté, on n'avait pas hésité à calomnier la jeune fille, et à profiter de l'état d'irrésolution du séducteur pour le marier à une riche héritière qui lui apportait en dot huit cent mille francs tout ronds, c'est-à-dire quarante mille livres de rente. Yingt-cinq ans ont passé sur tous ces incidents. A ce moment, le rideau se lève surl'intérieurde la famille Fourchambault, réunie pendant l'été dans une riche villa d'Jngouville. M. Fourchambault est devenu un homme considérable et le plus estimé des banquiers de la cité havraise. De l'aventure de sa jeunesse, c'est à peine s'il a conservé le souvenir autrement que pour recommander à son fils Léopold de n'être jamais tenté de l'imiter. Léopold, d'ailleurs, n'a pas besoin de ces recommandations, et son éducation mondaine, si elle favorise ses appétits de libertin jusque sous le toit paternel, le met à l'abri de toute idée de réparation. Sa sœur Blanche, toute proportion gardée, est taillée sur le même patron
que lui, et n'a su prendre, dans les mœurs du jour, que ce qui peut le moins convenir à une jeune fille. M"" Fourchambault, née Reboulin, n'a rien négligé, hâtons-nous de le dire, pour amener les choses au point où elles se trouvent actuellement. Ne connaissant d'autre frein à ses fantaisies ruineuses que la faiblesse de son mari, elle dépense, pour son seul train personnel, trois fois le revenu de sa dot, et n'a d'autre ambition, pour le moment, que d'éblouir la société havraise et d'arriver à marier sa fille au jeune baron Rastiboulois, fils du préfet de Seine-et-Manche, — uiï département ajouté par l'auteur à la carte du nord de la France, pour aller au-devant de toute espèce de personnalité.
Depuis quelques mois, la famille Fourchambault donne l'hospitalité à une jeune et belle orpheline créole, Marie Letellier, que la perte de la presque totalité de sa fortune a réduite à venir chercher en France une position d'institutrice. Léopold ne laisse pas échapper cette bonne occasion de faire une cour pressante à Marie, qui répond aux flatteries du jeune écervelé avec cette aisance et cette franchise qui sont le résultat de son éducation exotique. La mère, inconséquente et légère, ferme les yeux sur cette intrigue et ne serait pas éloignée de voir à son fils une aussi belle maîtresse, quitte à la congédier après qu'elle sera compromise sans retour. Sur ces entrefaites, la maison Fourchambault se trouve menacée par- la faillite
d'une banque rivale avec laquelle elle était en relations d'affaires. C'est en vain que M. Fourchambault s'adresse à ses meilleurs amis pour obtenir la somme qui lui manque, c'est en vain qu'il supplie sa femme, cause de tout le mal, de sacrifier, pour le sauver, une partie de sa dot, celle-ci conseillée par son notaire refuse péremptoirement toute espèce de signature, et ceux-là ne font, par des réponses évasîves, que trop bien pressentir leur refus. Il est sur le point d'être perdu, déclaré lui aussi en faillite, lorsqu'il est sauvé par l'intervention d'un certain Bernard, riche armateur havrais, homme aux apparences rudes et grossières, qui ne veut donner d'autre raison de ses offres de service que le désir, en s'associant comme commanditaire à la maison Fourchambault, de faire une bonne affaire. Ce Bernard n'est autre, en effet, que le fils de la maîtresse de piano dont il a été question au premier acte, et par conséquent l'enfant naturel et ignoré de Fourchambault. En agisgant ainsi, Bernard ne fait d'ailleurs qu'obéir à sa mère, à l'heureuse influence de laquelle il doit d'avoir amassé une fortune considérable et d'occuper au Havre une situation commerciale prépondérante. Depuis sa faute, M"'' Bernard a vécu dans la retraite, se consacrant exclusivement h l'éducation de son fils, et sans autre ambition que de lui rendre dans le monde, par la fortune, la position que sa naissance semblait devoir lui enlever. Le nom de Bernard ne saurait rien rappeler à
M. Fourchambault, car c'est un nom d'emprunt, et puis tant d'années se sont passées que les souvenirs comme les ressemblances doivent être à peu près entièrement effacés.
Bernard^ en venant de la sorte offrir ses services à M. Fourchambault, n'obéit pas seulement au devoir que lui dicte sa mère. Dans le secret de son cœur il aime Marie, qu'il a connue et appréciée sur le navire qui amenait la jeune fille en France et où il se trouvait lui-môme en qualité de commandant. S'il s'est tout d'abord révolté contre la pensée devenir en aide à cette famille, c'est que, sans oser prétendre à la main de Marie, il croit que celle-ci prête une oreille complaisante aux propos du jeune Léopold. C'est là, en effet, que se noue le drame, tout entier contenu dans cette idée que l'homme perdu par la femme riche qu'il a épousée est sauvé par la femme pauvre qu'il a compromise. On pense bien que le baron Ras*.iboulois s'est ému de l'atteinte portée au crédit de la maison dans laquelle il voulait faire entrer son fils et qu'il saisirait ce prétexte pour reprendre sa parole, si M""® Fourchambault ne lui en fournissait un plus plausible en lui laissant entendre que, sous le toit paternel,. Marie a été la maîtresse de Léopold. Le baron, enchanté de rencontrer une aussi bonne occasion de rompre avec les Fourchambault qu'il croit à peu près ruinés, crie au scan^ dale et retire sa demande au nom de la morale outragée. 11 n'en fallait pas tant pour compromet-
tre Marie Letellier, qui se voit repoussée par une famille anglaise chez qui elle allait entrer en qualité d'institutrice sur la recommandation de Bernard. Celui-ci, qui ne croit qu'à demi à l'innocence de Marie, a peine à se rendre à l'évidence de ses protestations indignées. Il veut cependant obliger Léopoldà réparer ses torts, ne fussent-ils qu'apparents, en lui faisant épouser Marie. Il offre même de la doter pour supprimer tous les obstacles, lorsque le jeune Fourchambault se refusant à accepter un marché dont il ne s'explique pas suffisamment les raisons, Bernard s'emporte et rappelant l'histoire de sa mère séduite et calomniée, accuse Léopold de ne faire que suivre les traditions de sa famille. Cette discussion est le sujet d'une scène superbe, baptisée dès le premier soir la scène des deux frères*, à la suite de laquelle Marie épouse Bernard pour qui elle professait une secrète admi-
1. a Ce qui fait la beauté incomparable de cette scène, c^est que sous les raisons que se donnent les deux jeunes gens palpitent des sentiments secrets, quMls ne s'avouent ni Tun ni l'autre. Bernard est, sans s'en rendre compte, furieux de la préférence qu'a semblé accorder à ce gandin M'^* Letellier ; il lui demande une réparation» qu'il sera désespéré d'obtenir. Léopold ne veut pas de M>^e Letellier pour femme, mais il est inconsciemment jaloux de l'intérêt que témoigne Bernard à cette jeune fille qui l'a repoussé. Bernard pousse donc Léopold, le presse, loi parle de devoir et de morale, mais il en parle en amant jaloux ; avec une àpreté violente. L^autre se défend, allègue qu^il ne doit rien, mais avec une hauteur sarcastique. La scène se poursuit ainsi, tous deux ayant l'air de traiter une question générale, et se portant, sous le couvert de ces beaux mots, des coups sanglants. On sent, de réplique en réplique, s^aigrir la colère sourde des deux jeunes gens. » (M. Fr. Sarcey).
ration , et Blanche renonce au baron Rastiboulois pour épouser le jeune Victor Chauvet, Tassocié de Bernard, qu'elle aimait depuis longtemps, mais à qui la vanité de sa mère Tavait jusqu'ici empêchée de prétendre. De la famille Fourchambault > Léopold sera le seul à connaître la vérité sur la filiation de Bernard.
Tel est ce drame , qui témoigne dans tout son ensemble d'une saine et robuste sincérité'. La presse fut pour ainsi. dire unanime à reconnaître les grandes qualités dont il est empreint. « Point de petites adresses, écrivait M. Sarcey dans son feuilleton du lundi suivant, point de basses flatte^ ries aux préjugés de la foule, point de trompe-rœil ; tout cela est sain , ferme et de bon aloi. L'auteur va droit son chemin ; il court aux situations promises et il les traite avec une netteté souveraine. Et quel dialogue tout plein de mots de caractère et de situation. Et quel style ! Le vrai style de la comédie, simple, éclatant et sonore. Toutes ces phrases étincellent et s'enfoncent comme des coups d'épée. » C'était, condensée en quelques mots, l'opinion de tous les critiques. Le premier sentiment qui se manifestait était un sentiment prononcé d'admiration. M. Auguste Vitu, envisageant la comédie de M. Augier au point de vue de la question sociale qu'elle renferme , s'exprimait à son tour en ces termes sur le compte de l'œuvre nouvelle : « Que de pièces n'a-t-on pas écrites, que de déclamations n'a-t-on pas
étalées sur cette donnée qui touche aux problèmes îes plus délicats de l'ordre social de la famille : le Fils naturel ! C'est le titre d'un drame de Diderot et aussi d'un drame de M. Alexandre Dumas fils. Entre les deux se place le Bâtard de M. Alfred Touroude. Laissons Diderot de côté. Nos drames modernes se sont attachés surtout à montrer le bâtard prêt à tomber dans la misère ou dans le vice, tandis que le père, oublieux de ses devoirs, vit heureux et considéré au sein de l'opulence. Tel est à peu près le sens général du drame de M. Touroude. M. Alexandre Dumas fils s'est inspiré pour écrire le sien de l'histoire si connue de d'Alembert, qui, devenu célèbre, et réclamé par M"" de Tencin, refusa de la reconnaître, n'avouant pour sa vraie mère que la pauvre femme qui l'avait élevé. La question du fils naturel avait donc été retournée sous bien des aspects ; et cependant il était réservé à M. Emile Augierd'en apercevoir un tout nouveau, le plus simple peut-être, le plus humain, le plus touchant de tous, par conséquent le plus dramatique. C'est le fils naturel grandi et enrichi par le travail, sauvant le père et la famille légitime qui ne le connaissent pas. Un tel sujet est si pathétique par lui-même qu'il a suffi à M. Emile Augier de l'exposer au second acte des Fourchambaultj par une simple conversation entre M""* Bernard et son fils, pour faire couler des larmes de tous les yeux. » La Comédie-Française pouvait d'ailleurs revendiquer sa large part dans le
succèsde cette mémorable soirée. Passant de Texamen de la pièce à Tappréciation des interprètes, le savant critique ajoutait : « Got s'est incarné avec une réalité extraordinaire dans le personnage de Bernard, et il a mérité entre tous la longue ovation qui Ta salué lorsqu'il est venu nommer l'auteur. A le voir, avec sa chevelure légèrement inculte, sa barbe moitié rousse et moitié grisonnante, son teint bronzé et cette physionomie volontairement immobile qu'éclaire seul le feu sombre des yeux, on devine la résolution virile du fils de ses œuvres et les sentiments profonds qui brûlent sous cette rude enveloppe. Presque tout le rôle est en dedans, et c'est là le triomphe de Got, qui fait tout comprendre avec un geste à peine indiqué, mais d'une justesse si pénétrante qu'elle laisse deviner et suivre toutes les nuances de la pensée. C'est là, si je ne me trompe, la plus belle composition et le plus légitime succès de ce grand comédien. Coquelin l'a secondé avec un bonheur extraordinaire dans la scène des deux frères ; l'excellent comique, dans un rôle qui aurait pu et qui a même dû être joué par Delaunay, s'est montré tour à tour plein de légèreté mondaine, de force dramatique, et même de grâce juvénile. Barré et Thiron sont excellents dans les rôles de Fourchambault et du baron Rastiboulois. M"' Agar reparaissait à la Comédie-Française après une longue absence ; elle a justifié du premier coup sa rentrée dans la maison de Molière ; il y a bien à
regretter que la voix naturellement sourde de M"* Agar soit affectée d'un grasseyement qui l'affaiblit encore ; mais le rôle de M"' Bernard comporte peu d'éclats ; il est tout en nuances tristes et délicates ; M"* Agar les a comprises et rendues avec la plus noble simplicité ; elle a des attitudes naturellement belles sans affectation, et qui prêtent une grandeur poétique à ce rôle si touchant. Elle a été fort admirée et fort applaudie. Le personnage de M"' Letellier, si proche parente de M"** de Saint-Geneix, présentait à M"' Croizette les mêmes avantages et les mêmes écueils. Elle a rendu avec charme les parties gracieuses et tranquilles de ce rôle ; elle réussit moins les deux ou trois mouvements accentués qu'il comporte, jjme Ponsin rend très-bien l'odieuse et vulgaire créature que cachent, chez M"' Fourchambault, les dehors de la femme du monde ; un peu de lourdeur peut-être dans le débit et de lenteur dans la réplique. Citons enfin M^*® Reichemberg, qui rend à merveille la délicieuse scène où Blanche Fourchambault, sermonnée par Bernard, par Léopold et par M"* Letellier, finit par redevenir la jeune fille naïve qui n'écoutera que son cœur. »
La Comédie-Française, avec ks Fourchambault\
1. Les Fourchambault y devaient iadîrectement servir de prétexte à une innovation dans les usages du théâtre. Les élèves de Técole polytechnique ayant manifesté le désir pendant les congés de Pâques d'assister à une représentation de la comédie de M. Emile Augier, M. Perrin, que la location quotidienne débor-
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tenait un succès de longue haleine. Quatre représentations par semaine ne suffisent pas à la curiosité impatiente du public que le bruit qui se fait autour de la pièce nouvelle attire quotidiennement en foule au bureau de location. L'œuvre de M. Emile Augier alterne d*abord avec Hernani où Laroche a repris, des mains de Worms qui ne le jouera plus que dans les grandes occasions, le rôle de Don Carlos; avec Athalie ensuite, où M"* Agar fera une seconde apparition sur la scène du Théfttre-Français dans le personnage de la reine de Juda, sans que son admission soulève, soit parmi les spectateurs, soit parmi les comédiens, la moindre contestation. Puis viennent à leur tour, les Femmes savantes^ et la Nuit
dait, se trouva fort embarassé. Dans Timpossibilité où il était de mettre à leur disposition des fauteuils d*orchestre ou de balcon, tous retenus à Tavance, il leur offrit de leur réserver le parterre tout entier pour le jour qu'ils voudraient bien lui désigner. Ils choisirent le lundi de Pâques. Cette mesure entratnait la suppression de la claque qui occupe chaque soir la meilleure partie du parterre. L^enthousiasme n'en fut pas moins grand ce soir-là^ ce qui donna à penser à MM. les Sociétaires qu^en se passant du concours de MM. les romains, on obtenait soixante places en ])lus à distribuer au public ; partant une augmentation de recette, ce qui n'était pas à dédaigner. La claque fut donc peu de temps après supprimée, à titre transitoire. Mais, au moment où nous écrivons ces lignes, elle n^est pas encore rétablie, — à la grande satisfaction de la majeure partie du public, que gêne dans Texpansion de son plaisir ou de ses impressions Tenthousiasme de commande de MM. les romains.
1. Dans les Femmes savantes, Got et Coquelin jouent alternativement le rôle de Trissotin, et Coquelin cadet dans celui de Vadius^ obtient un réel succôs à chaque représentation nouvelle de la comédie de Molière.
€p octobre. Le 7 mai, la Phèdre de Racine apparaissait de nouveau sur l'affiche, mais avec une distribution en partie modifiée. M"* Sarah Bernhardt avait conservé le personnage de Tépouse de Thésée, où de Tavis de nombre d'amateurs elle se montrait, au second acte principalement, supérieure à Rachel elle-même. Mounet-Sully, plus maître que de coutume de sa nature capricieuse, était, pour la première fois peut-être, justement applaudi dans celui d'Hippolyte. Un débutant, second prix du Conservatoire, Silvain, faisait un premier début dans le rôle de Thésée qui lui valait de voir les critiques apprécier sa prestance, sa diction nette et correcte, et surtout sa voix chaude et pénétrante. Engagé pour suppléer Maubant que la scène abandonne de plus en plus, cette épreuve faisait bien augurer de l'avenir de cet artiste, à qui l'on ne pouvait reprocher qu'un excès de jeunesse dans un emploi qui demande ordinairement plus de maturité.
M"*Baretta, que M. Perrin lançait imprudemment dans la tragédie en lui confiant les plaintes de la timide Aricie, semblait dépaysée dans un genre nouveau pour elle et où elle ne s'aventurait pas de bon cœur. Ce ipême soir, la reprise de Phèdre était précédée de celle du Testament de César Girodot. Dans cette pièce, où Coquelin cadet continue à esquisser d'une façon très-comique et tristement vraie la physionomie d'Isidore, débutait un tout jeune homme, Paul Re-
ney, que M. Perrin était allé chercher, pour l'attacher comme pensionnaire au Théâtre-Français, au Vaudeville où trois ou quatre rôles d'amoureux comique l'avaient, croyait-il, mis en évidence. Celui de Célestin, qu'il aborde ici pour la première fois, lui permet de développer en présence de ce nouveau public ses qualités naturelles, paralysées quelque peu par la solennité d'un début annoncé. Le résultat de cette soirée, sans être défavorable à ce jeune comédien, ne justifiait cependant pas suffisamment aux yeux de certaines gens l'honneur auquel l'appelait prématurément la bienveillance de M. l'administrateur. Aucun succès d'école ne le recommandait à cette distinction hâtive qu'il ne pourra arriver à mériter ultérieurement que par beaucoup de zèle et un travail sérieux. Particularité étrange, les deux rôles qu'il lui était réservé d'aborder après Célestin Girodo't, celui de laquez dans Hemani et celui de Théobald dans la Fille de Roland \ avaient été tenus jusqu'ici par une femme. M"* Martin, que son état de santé éloignait momentanément du théâtre. Ce serait nous exposer et exposer nos lecteurs à des redites que de parler de l'interprétation du per-
1. La reprise du drame de M. de Bornier eut lieu le 8 août, précédée le même soir de celle du Village, la jolie petite comédie de M. Octave Feuillet, où W^^ Agar devait désormais jouer le rôle de M»« Dupuis, et M»» Thénard, celui de Catherine. — Dans In Fille de Roland, Silvain prend le rôle de Radbert à la place de Chéri, artiste consciencieux qui a cessé depuis quelque temps déjà, de faire partie de la Comédie-Française.
sonnage de Fortunio par Delaunay dans le Chandelier, qu'il n'avait fait, l'année précédente, que céder provisoirement au jeune Volny et de celle deGrîngoire par Coquelin, dans la pièce charmante et bien connue de M. Th. de Banville*. Ce serait, en tout cas, répéter ce que ces deux comédiens nous fournissent l'occasion de dire chaque fois que leurs noms figurent au programme, à savoir qu'ils réalisent la perfection même de l'art du comédien. Le centième anniversaire de la mort de Voltaire, qui avait failli servir de prétexte dans Paris à une manifestation antireligieuse interdite à temps par l'administration, offre à M. Perrin l'occasion de reprendre le 30 mai, Zcure*, qui n'avait pas été représentée depuis longtemps et où aucune modification notable d'interprétation n'est à signaler. Mais ce n'est pas seulement dans l'œuvre apparente et conti-
1. Gringoire est une des pièces que Coquelin joua le plus volontiers dans ses tournées en province. Signalons à propos de cet ouvrage une tentative intéressante de Coquelin cadet, qui, accompagnant son frôre dans une de ses excursions, joua au pied levé le rôle de Louis XI et y obtint un réel succès par la ligure originale et vraie qull sut donner à ce personnage historique.
2. Voici pourtant la distribution actuelle de la tragédie de Voltaire : Lusignan, M. ilfat<6an^— Orosmane, M, Mounet-Swly,
— Corasmin, D.-Vernon, — Nérestan, Laroche, — Chatillon, M, Martel, — Mélédor, M. Richard. — L'esclave, M. Davrtgny.
— Zaïre, 3fn»« S. Bernhardf, — Fatime, 3f»i« Martin.
Aucun incident particulier ne signale cette représentation si ce n'est qu'au foyer du public, on s^arrêtait devant la belle statue de Voltaire par le sculpteur Houdon, aux pieds de laquelle avait été déposée une couronne de roses, avec cette inscription : « A Voltaire, les Ecoles. » Cette couronne avait été apportée par une délégation de la jeunesse des Ecoles.
nue des spectacles, que se manifeste l'activité dans la maison de Molière. Des projets mis en avant sont abandonnés. C'est ainsi que pendant plusieurs semaines on répète fiévreusement une comédie de Scribe, la Calomnie^ qu'on ne jouera pas, pour le moment du moins. Une petite comédie inédite, signée des noms de deux écrivains qui ont donné ici même I Été de la Saint-Martin^ et intitulée le Petit hôtel sera répétée généralement aux environs de ce mois de mai et ne sera pas représentée. C'est vers cette époque, le 13 avril, que la Comédie- Française perdit un de ses plus anciens et de ses
I. Voici, en regard de la distribution originelle de la Calomnie, la distribution de cette même pièce^ telle qu'elle fut répétée et telle qu'on dut la jouer en 1878 :
Cte de Miremont^
MM, Sam son.