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demandait des corrections ou refusait les remaniements jugés nécessaires. C'est ce qui lui arriva avec Voltaire, et le plus curieux, c'est que celui-ci, loin de se fâcher, accepta le métier de solliciteur auprès du capricieux comédien.
Il s'agissait précisément de quelques modifications à apporter au rôle d'Orosmane que remplissait Quinault dans Zaïre et à propos duquel le poète avait chanté l'acteur. Dufresne refusa net d'apprendre les morceaux remaniés et demeura sourd à toutes les prières dont il devint l'objet. Chaque matin Voltaire se présentait vainement à la porte de son interprète*, ce dernier était sorti ! Alors l'infortuné poète introduisait dans le trou de la serrure des petits papiers couverts de tirades nouvelles- il en glissait partout et suppliait les amis de Dufresne de plaider sa cause auprès de l'invisible Orosmane. Même silence, même insuccès! Il fallait un prodige d'adresse pour triompher de résistances aussi tenaces* Voltaire l'accomplit! Sachant que le comédien donnait un grand dîner, il commanda un pâté de perdreaux, et le lui envoya avec défense au porteur de dire de quelle part il venait. Dufresne, sans plus chercher le mot de l'énigme, accepta le présent et se mit en devoir d'en faire les honneurs à ses convives. Mais quelle ne fut pas sa surprise alors que, la croûte du gâteau soulevée, il vit un billet plié dans le bec de chaque perdreau; il en ouvrit un, puis deux, puis les autres jusqu'au dernier ; tous renfermaient des parties remaniées du rôle d'Orosmane. Le mvstère était éclairci! On rit de la délicate invention de Voltaire, et l'acteur, enfin désarmé, consentit à apprendre les nouvelles tirades.
Mais cette suffisance, qui réussissait à Dufresne dans ses
rapports avec les auteurs, lui attira plusieurs ennemis parmi ses camarades; il eut des querelles, des affaires malheureuses, voire même des duels.
L'n soir, c'était le [5 mai i;i3, le comédien Moligny, avec lequel il avait eu un différend, le rencontra dans la rue Contrescarpe. « Allons, gueux, faquin, s'écria-t-il en le frappant du plat de l'arme qu'il portait au coté, Tépée à la main et en garde! — Je ne vous croyais pas le cœur assez bas, reprit Dufresne, pour vous battre dans une rue. » Mais, bon gré. mal gré, il fallut se défendre. Les fers se croisèrent et le duel menaçait d'avoir une issue fatale quand deux gentilshommes, qui passaient par là, se jetèrent entre les combattants qu'ils séparèrent.
Il faut dire que Dufresne était encouragé dans sa fatuité par ses succès auprès des femmes. La duchesse de Berry devint folle de lui, et Mlle Quinault, piatoniquement éprise de son frère, le comparait volontiers à l'Apollon du Belvédère. Aussi Dufresne se mirait-il dans sa propre personne et, quand il jouait la comédie, « se présentait-il luimême et rarement le héros ». Sa taille était noble et haute, son regard éloquent, son organe clair et sympathique.
D" Aigueberre, dans sa Lettre du souffleur, adresse plusieurs critiques à l'acteur. Il prétend qu'à chaque instant il battait des mains comme pour forcer à l'applaudir ; qu'il avait des vides dans la voix ; que la façon dont il interprétait son rôle de Pyrrhus était pleine de contresens, qu'enfin il avait pris la mauvaise habitude de se frotter le nez quand il entrait en scène, ou qu'il prêtait l'oreille à son interlocuteur. Mais d'Aigueberre sentit lui-même l'exagération de pareils jugements puisqu'il les consigne en bas de pages. Nous préférons le portrait qu'il trace de Dufresne
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dans le corps du volume, et que nous estimons absolument sincère. « Celui-ci a beaucoup de grâces sur le théâtre. Il se présente avec grandeur ; sa physionomie est agréable, ses bras fort beaux*, son geste est noble, ses attitudes un peu trop affectées, sa voix ferme et très étendue, sa déclamation animée, soutenue, d'un feu brillant. Celasutïit pour plaire, non pas pour toucher. Ce feu, qui est son principal talent, parait toujours naturel en lui-même, parce qu'il n'est jamais interrompu et qu'il n'abandonne point Facteur au besoin • mais il remporte souvent au delà des bornes. Il le précipite, l'étourdit, l'empêche de sentir; il outre le caractère et lui fait perdre le sens des choses. Néanmoins il étonne, il occupe et trouble le spectateur. »
Quinault-Dufresne débuta à la Comédie-Française, le 7 octobre 1712, par le rôle d'Oreste dans V Electre de Crébillon. Il fut reçu le 22 décembre suivant pour les premiers rôles tragiques et comiques, et se retira le 29 mars
Elève de Ponteuil, il sut réagir contre la fâcheuse méthode de Beaubourg, qui avait ressuscité la déclamation chantante de l'hôtel de Bourgogne, et, secondé par une intelligence d'élite, il ne tarda pas à faire oublier son maître.
Nous savons déjà que Quinault-Dufresne créa le rôle d'Orosmane dans Zaïre et nous avons nommé le personnage de Pyrrhus, qu'il établit dans la tragédie de Crébillon. Citons encore, parmi ses créations tragiques, les rôles d'Aman, dans £s//zer; de Titus, dans Brut us ; d'Énée,dans la Didon de Le Franc de Pompignan ; de Ramire, dans Zulime de Voltaire. Outre ces nouvelles pièces, il reprit
avec succès l'ancien répertoire, et on le vit imaginer des
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jeux de scène qui étonnèrent le public par leur hardiesse. C'est ainsi que, dans le premier acte de Cinna, en commençant sa grande tirade, Dufresne cacha derrière lui son casque à panache rouge. Puis, quand il parvint à ces deux vers :
Ici, le fils baigné dans le sang de son père, Et sa tête à la main demandant son salaire,
il le découvrit brusquement et se mit à le secouer avec violence, de façon à simuler une tête ensanglantée. Les spectateurs poussèrent à cet aspect un cri d'horreur. L'effet avait réussi grâce à l'imprévu, mais il eût été de mauvais goût de le recommencer.
Dans la comédie, Dufresne ne fut pas moins brillant que dans la tragédie. Sans parler du Glorieux, où Destouches l'avait mis personnellement en scène, il remplit avec distinction les rôles de Mars, dans Momus fabuliste; de Valère, dans le Mariage fait et rompu; de Damis, dans la Métromanie; du baron, dans les Dehors trompeurs, etc.
Quinault-Dufresne, retiré du théâtre en 1741, ne mourut que vingt-six années plus tard, le 12 février 1767. Il avait alors soixante-quatorze ans.
M1Ie Clairon, jugeant l'acteur dans ses Mémoires, se montre envers lui d'une sévérité ridicule. Mais, quand elle parle de l'homme, au contraire, entraînée par une admiration enthousiaste, elle n'a plus assez de louanges pour « les suprêmes beautés de toute sa personne et de son organe ».
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uoique Marie- Anne Quinault, dont nous nous occuperons dans le prochain chapitre, ait été dé-
\^sS^ signée au théâtre sous le nom de Mlle Quinault l'aînée, cette qualité appartient réellement à Françoise. Mais, comme celle-ci mourut quelques jours avant les débuts de sa cadette, Marie-Anne devint, par cela même, Paînée des deux sœurs qui figurèrent ensemble sur la scène.
Françoise Quinault, appelée Quinault de Nesle, du nom de son mari, naquit en 1688, et fut une jolie femme, en même temps qu'une actrice pleine de dispositions heureuses. Mais la mort ne lui permit point de réaliser ces espérances. Reçue par ordre du Dauphin le lendemain de ses débuts, qui eurent lieu le 4 janvier 1708, elle mourait six années plus tard, le 22 décembre 171 3, dans la fleur de sa jeunesse et de son talent. Cette artiste avait tenu en second les premiers emplois tragiques et comiques et créé le rôle de Cornélie, dans la tragédie de Cornélie Vestale, par Fuzeîier et le président Hénault ( 1 7 1 3).
Bien que douée d'autant de mérites que de charmes, Françoise Quinault ajouta un exemple à la collection des actrices mal mariées. Elle avait épousé Hugues de Nesle, officier de la louveterie du roi, puis comédien, avec lequel elle fit bientôt si mauvais ménage qu'une certaine nuit la pauvre femme dut solliciter l'intervention de la justice.
Voici sa plainte, copiée sur les pièces des archives nationales :
« L'an 171 1, le jeudi 22 janvier, une heure et demie du matin,
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sur le réquisitoire à nous fait, Jean Claude Borthon, commissaire nu Châtelet, nous sommes transporté rue Hautefeuille, en une maison occupée par le sieur de Nesle, officier du roi de la Louveterie. et étant monte au premier appartement avant vue sur ladite rue. y avons trouve damoiselle Françoise Quinault, épouse du sieur Hugues de Nesle, comédien du roy, laquelle nous a dit et fait plainte de ce que journellement et sans sujet son mari l'insulte et l'injurie; qu'il y a deux heures ou environ, étant seule dans son appartement, elle a été surprise d'y voir entrer son mari comme un furieux en disant qu'elle avoit un homme avec elle, qu'il avoit envoyé chercher un commissaire. Nous requiert acte de ce qu'ayant fait faire perquisition dans son appartement il ne s'y est trouvé personne; que c'est une suite des persécutions et de la calomnie de son mari ; qu'étant enceinte de quatre mois et demi, de pareilles frayeurs peuvent lui être préjudiciables; qu'elle a intérêt d'en arrêter le cours, pourquoi elle nous requiert acte, etc., etc.
Nous ignorons de quel côté partaient les torts les plus graves. Françoise Quinault menait-elle une conduite légère et la jalousie du mari fut-elle motivée ? Celui-ci, au contraire, était-il un homme brutal et grossier par tempérament : La question reste pendante. Mais, si nous ne pouvons affirmer que Hugues de Nesle fut un mauvais mari, nous déclarons, preuves en mains, qu'il se montra détestable acteur, puisque, après une tentative infructueuse, le 23 juin 1708, il dut renoncer au théâtre.
Ce personnage, qui survécut vingt ans à sa femme, mourut au mois de mai 1733.
? 1 nous mesurions nos notices à la beauté des personnages, celle de Marie- Anne Quinault ^serait parmi les plus longues, car cette comé-
dienne fut une des plus ravissantes créatures de son temps.
Malheureusement Mllc Quinault l'aînée (que, suivant notre précédente observation, on sait être la cadette) brilla uniquement par ses charmes ; d'où il résulte que notre rôle de biographe se réduit à fort peu de chose. Disons-le pourtant, cette beauté fut le principal auxiliaire de l'actrice dans sa courte carrière. Elle la fit recevoir quelques jours avant ses débuts, qui eurent lieu le 9 janvier 17 14, et elle engagea Fuzelier à lui confier l'emploi de Vénus dans Momus fabuliste (1719).
Marie-Anne Quinault prit sa retraite, avec pension, le lundi 1e1' février 1723, et mourut en r 79 r seulement. Elle avait épousé secrètement le duc de Nevers, si Ton s'en rapporte à ses Mémoires.
Une particularité intéressante : dans le Faucon, petite comédie de Mlle Barbier (1719), où Mlle Quinault créa le rôle d'Axiane, les quatre personnages de la pièce étaient remplis exclusivement par les frères et sœurs : Marie-Anne, nous l'avons dit, jouait Axiane; Dufresne, Y amant ; Quinault l'aîné, le valet, et enfin Mlle Quinault la cadette, la suivante.
Mademoiselle Quinault (Jeanne), connue au A théâtre sous le nom de Mlle Quinault la cadette, ^|LJ1 naquit à Strasbourg le i3 octobre 1699, débuta cala Comédie-Française le 14 juin 1718, dans le rôle de Phèdre, prit, peu de temps après son admission, les rôles de soubrettes, et se retira le 19 mars 1741 avec la retraite de mille livres, plus une pension particulière, dont le brevet,
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déposé aux Archives nationales, est accompagné des pièces très curieuses que nous allons reproduire :
La première est la déclaration de M11* Quinault relativement à sa pension ; elle est tout entière de sa main, et la copie textuelle, dont nous faisons hommage au lecteur, prouvera qu'il n'était pas besoin de savoir l'orthographe pour présider un des salons les plus littéraires du XVIIIe siècle :
Je mapelle Quinault, je suis de la provaince d'Alsace; je suis née à Strasbourg le i3 octobre en 1699.
Jay étée baptisée à la paroisse de Saint-Pierrc-le-Jeune à Strasbourg; voilà mon baptistère bien légalisée.
Jay servie vint-un ans dans la troupe des comédiens du roy. J'ay obtenue une pension du roy de miles livres en 1 73C. 11 mén est due quatre années au mois de novembre prochain. Voilà le breuvets qui masure cette penssion.
En foy de quoy je signe
Jeanne Quinault.
La seconde pièce est l'acte de baptême en latin dont suit la teneur.
Extractus ex libro baptismali insignis collegiatœ et parrochialis ecclesiœ ad s an et uni Petrum Juniorem intra Argentinam, p. 39.
Die décima tertia mensis octobris anni millesimi sexcentesimi nonagesimi noni, baptisata est infans cui nomen Joanna, recens nata ex légitima matrimonio domini Joannis Quinault et Maria? Sanitek , conjugum, quam susceperunt dominus Francisais Graisset, domini Marchionis d'Auxelles a cubiculis,et Joanna Carnet, hic Argent or ati degentes.
Signatum Quinault :Gresset, Carnet; et J. Laroudy, plebanus, etc.
Voilà, en vérité, un latin qui ne vaut guère mieux que le français de M1]e Quinault.
Maintenant que nous sommes en règle avec la naissance de Mlle Quinault la cadette, apprenons au lecteur, pour la clartéde notre récit, que cette actrice a porté communément, au théâtre ou dans la vie privée, le prénom de Françoise, qu'elle adjoignit à celui de Jeanne.
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Sans revenir sur la question des dates, dont nous avons donné plus haut les principales, ni suivre pas à pas la comédienne dans sa carrière dramatique, disons pourtant que notre intention n'est point de passer sous silence ce côté intéressant de Mlle Quinault. Mais, cette femme, essentiellement intelligente, ayant tenu salon au XVIIIe siècle et étant plus connue encore par ses brillantes amitiés que par ses bons rôles, il nous faudra aussi la présenter comme un des beaux esprits les plus en vogue de l'époque.
Commençons par l'actrice :
Mlle Jeanne Quinault fut une délicieuse soubrette et excella dans le haut comique. Piquante, enjouée, « ce qui charme en elle, lisons-nous dans une critique théâtrale, c'est cette volubilité de langue, cet air opiniâtre, lorsqu'il faut contredire, quelque chose de mutin dans sa voix et ses gestes, enfin cette grande vivacité qui soutient et anime tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle dit. » En d'autres termes, Mlle Quinault brûlait les planches. Mais cette ardeur, cette impétuosité du geste et du langage n'excluait nullement l'étude chez la sémillante comédienne. Bien au contraire, Jeanne Quinault avait coutume de répéter ses rôles devant un miroir afin de contrôler ou de corriger ses mouvements. Si alors un ami se présentait, il devait se glisser inaperçu dans quelque coin, y demeurer coi jusqu'à la fin de la séance, et lui dire ensuite où elle avait manqué.
C'est grâce à son travail assidu, comme à son tempérament d'artiste, que M!le Quinault compta autant de succès que d'ouvrages interprétés. Elle joua les soubrettes du Jaloux désabusé, par Campistron ; de la Sinyrise de l'amour, par Marivaux; des Fils ingrats, par Piron, et fit
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Céliante, dans le Philosophe marié ; la comtesse, dans les Dehors trompeurs, de Boissy, etc., etc.
N'oublions pas que le rôle de Nérine, dans le Joueur, avait décide de sa carrière, et citons, parmi ses triomphes, le personnage de Julie, dans la Femme juge et partie, qui valut à la comédienne le madrigal suivant:
Que d'esprit et que d'éloquence, Quinault, tu mêles dans ton jeu, Et qu'au brillant d'un si beau feu Tu sais joindre de bienséance!
Par toi. Fauteur peu châtié Retrouve de la modestie, Et la Femme juge eî partie En est plus belle de moitié.
En 1736, Jeanne Quinault avait rendu madame Croupillac, dans l'Enfant prodigue, avec tant de verve et d'entrain que le roi, enchanté, lui octroya la pension de mille livres dont nous avons mentionné le brevet et qui, jointe à sa retraite réglementaire, porta, depuis 1741, le revenu de l'actrice retirée à la somme de deux mille francs.
Il est vrai que Mlle Quinault avait une double raison pour bien jouer l'Enfant prodigue : c'est elle qui en indiqua le sujet à Voltaire, comme elle avait fourni à La Chaussée le canevas du Préjugé à la mode. Voici, pour cette dernière pièce, dans quelles circonstances.
On avait monté, sur certain théâtre de château, une parade assez piquante où un fat se donnait le genre de mépriser sa femme légitime, tandis que celle-ci, l'accablant de bonsprocédés , le ramenait à force de tendresse : « Une actrice de Paris, consignent les Anecdotes dramatiques, fille de beaucoup d'esprit, Mile Quinault, ayant vu cette farce, conçut qu'on en pourrait faire une comédie fort intéressante et d'un genre tout nouveau pour les François, en exploitant
LES QUINAULT ibl
le contraste d'un jeune homme, qui croiroit, en effet, que c'est un ridicule d'aimer sa femme, et d'une épouse respectable qui forceroit enfin son mari à l'aimer publiquement. Elle pressa l'auteur d'en faire une pièce régulière, noblement écrite ; mais, ayant été refusée, elle demanda la permission de donner ce sujet à M. de La Chaussée, jeune homme qui faisoit fort bien les vers, et qui avait de la correction dans le style. Ce fut ce .qui valut au public le Préjugé à la mode. » Nous sommes tout naturellement amené par cette digression à parler de Mllc Quinault bel esprit et à entretenir le lecteur des relations littéraires de notre actrice.
Jeanne Quinault avait formé chez elle une société académique, dite Société du bout du banc, qui réunissait une ou deux fois par semaine ce que la cour et la ville comptaient de plus distingué : de Caylus, Fagan, Duclos, Collé, Crébillon fils, l'abbé de Voisenon, \roltaire, Piron, Destouches, Pont de Veyle, Marivaux, d'Argenson, d'Alembert, etc., etc.
ce Des épigrammes sans aigreur, écrit Favart, des couplets saillants, des contes plaisants et différentes pièces de prose ou de vers d'un ton original, étaient le tribut que chaque auteur payait à cette société littéraire où présidait toujours la gaieté, at quelquefois la folie, »
C'est du sein de ces réunions que sortirent les Etrennes de la Saint- Jean, le Recueil de ces Messieurs, et autres ouvrages pleins de sel qui parurent depuis dans les œuvres du comte de Caylus. Ce fut Mlle Quinault, l'âme de sa compagnie, qui excita l'abbé de Voisenon à rentrer dans la carrière du théâtre. Elle lui donna le sujet de la Coquette fixée, dont ils firent ensemble le plan et qui obtint un vif succès à la Comédie italienne en 1 74* >•
A côté des hommes remarquables qui s'honorèrent de leurs relations avec Mlle Quinault et qui vécurent dans son intimité, alors surtout que la spirituelle actrice, retirée du théâtre, eut reconquis sa liberté, il faut citer deux femmes illustrées au XVIIIe siècle par leurs relations littéraires et qui entretinrent avec elle commerce d'amitié. Ce sont Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse.
La première, veuve de bonne heure d'un très-riche négociant, employa sa grosse fortune à encourager les lettres et à obliger les écrivains, dont plusieurs reçurent d'elle des services aussi importants que discrets. Douée de tous les agréments de l'esprit et du visage, Mme Geoffrin ouvrit un salon qui devint bientôt un centre de réunion pour les savants français et étrangers. Le prince Stanislas l'appelait amicalement sa mère, et, quand il fut couronné roi de Pologne, il la fit venir à Varsovie. Cette femme intéressante laissa des maximes ou pensées d'une pénétration délicate et consacra des sommes considérables à soutenir Y Encyclopédie.
La seconde, Mlle de Lespinasse, beaucoup plus jeune que Mme Geoffrin, ne fut pas moins célèbre par l'influence de son salon, où se donnèrent aussi rendez-vous les beaux esprits de l'époque. Il faut tout dire, d'Alembert, l'heureux vainqueur de Mlle de Lespinasse, était venu se fixer dans sa maison et la présence de l'illustre savant ne contribua pas médiocrement à la mettre à la mode. Cependant ce fut un autre amour que l'inconstante femme célébra dans ses écrits, et les lettres qu'on publia d'elle en 1809 sont adressées au comte de Guibert, la plus encensée de toutes ses idoles.
Les deux amies de Mlle Quinault moururent avant elle: Mlle de Lespinasse, âgée de 44 ans seulement, en 1 776 ;
Mme Geoffrin, en 1777. Notre actrice, qui était née la même année que cette dernière, devait lui survivre six ans; elle était bien vieille, et cependant son intelligence avait garde toute sa verdeur, ses instincts de coquetterie toute leur force. M,le Quinault se para jusqu'à la lin avec des soins et des recherches infinis; jusqu'à la fin aussi elle conversa avec ses fidèles clients, et surtout avec cTAlembert, auquel elle laissa par testament un bijou superbe.
C'est au mois de janvier 1780 que s'éteignit, dans sa quatre-vingt-quatrième année, Jeanne-Françoise Quinault. « Elle est morte, disent les Mémoires de Bachaumont , avec sa présence d'esprit, sans s'en douter, étant encore occupée à se parer. M. le curé de Saint-Germain l'Auxerrois avait tenté de ramener cette ouaille, dont le philosophe son ami a si bien soutenu la fermeté qu'elle ne s'est démentie en rien dans ce dernier instant et qu'elle sera inscrite au rang des héroïnes du parti. »
Mlle Quinault fut gourmande de bonne chère, cela ressort de sa correspondance, mais ce ne fut point une gourmande d'amour. La chronique affirme même qu'elle demeura presque fidèle à Piron, sur qui elle exerça une salutaire influence et auquel elle écrivait fréquemment.
Donnons, pour clore le chapitre, un échantillon de ces lettres de Tonton à Binbin. Il est peut-être un peu gaulois, mais l'actrice s'y montre si originale et si piquante, que nous trouvons là notre excuse.
« Qu'est-ce que vous dit le cœur? Quel rêve avez-vous fait ? N'êtes-vous pas scandalisé delà commission que je vous ai donnée? Avez-vous deviné le porteur de ma lettre ? Comment vous portezvous ? Vous verrai-je toujours jeudi: J'attends votre réponse.
« Je vous ai déjà écrit aujourd'hui, et je profite d'un exprès pour vous donner encore de mes nouvelles. On est ici dolent comme
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des amoureux malheureux : car les autres sont gais avant et après, à ce qu'on dit. Je mange prodigieusement ; vous ne m'en trouverez pas plus se. Je ne sais pourquoi, depuis quelque temps je me plains plus de ma maigreur. Ah ! vous verrez que c'est parce que vous m'avez baise la main. N'allez pas rayer ce dernier mot. Ils disent tous que cela ferait sottise, et je n'en veux pas dire. Bonsoir. J'attends votre lettre et mes rubans avec grande impatience. Vous m'avez permis de vous donner des commissions; j'ai bien pensé vous en donner une plus belle.
Le'onide va se baigner. Le luxe annihilerait ses grâces naturelles: la voilà tout à l'heure en Spartiate Je ne sais pas comment cela se dit. Il me semble que je donne un nom d'homme aux femmes et un nom de femme aux hommes. Qu'est-ce qui cause cet embrouillement: Dites-moi donc de m'en aller. Je ne veux pas finir sans vous demander comment vous m'aimez. Si vous êtes Binbin, vous répondrez : De tout mon cœur. Où est-il votre cœur ? Il est dans mon côté. Qui l'y a mis? C'est le petit Jésus. Avec toute votre science sur la Bible, vous voyez que je suis obligée de vous apprendre votre catéchisme. »
j atherine- Jeanne Dupré, femme d'Abraham- Alexis Quinault-Dufresne, avait débuté sous le
aêSnom de MIle de Seine, qu'elle quitta pour adopter
celui de son mari. Sans être jolie, elle possédait, ainsi qu'on peut s'en convaincre par son portrait, une physionomie gracieuse et de fort beaux yeux. Il est fâcheux que ses forces physiques n'aient point répondu à ses talents naturels, sans quoi, elle eût fourni une carrière presque aussi glorieuse que celle d'Adrienne Le Couvreur.
Mais la santé de Mlle Dufresne était si frêle, si délicate, que l'excellente comédienne resta douze années seulement au théâtre, de novembre 1724 a mars r 7 3 G . Encore fit-elle une absence de cinq mois : du 24 décembre 1702 au 1 1 mai 1 733.
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Elle débuta pour la première fois à Fontainebleau le mardi 7 novembre 1724, devant le roi Louis XV, et témoigna de dispositions si heureuses, dans son rôle d'Hermione, que le monarque, enchanté, la reçut le 16 du même mois et lui fit présent d'un habit à la romaine qui revenait à plus de 8,000 livres et dans lequel il entrait 900 onces d'argent. C'est sous ce vêtement et dans le même rôle d'Hermione que la jeune actrice fit, le 5 janvier 1725, son entrée sur la scène parisienne. Elle y fut accueillie avec grande faveur. MUe Dufresne avait alors dix-huit ans et joignait aux avantages de la figure une taille fine et bien prise, dont le public fut bientôt à même d'apprécier tous les charmes. Dans les Folies amoureuses, en effet, la gentille débutante endossait, au troisième acte, un costume d'homme, cadeau de la marquise de Prie, qui lui allait à ravir.
Nous avons nommé Hermione, nous pouvons ajouter aux premiers rôles de Mlle Dufresne ceux d'Electre et de Camille, deux personnages que la nouvelle actrice remplit à souhait et qui lui valurent beaucoup de compliments.
A la rentrée de 1 72 b, Mlle Dufresne joua le rôle de Salomé, dans la Marianne de Voltaire. Elle s'était déjà signalée par les personnages d'Emilie dans Cinna, de Laodice dans Xicomède, de Justine dans Géta.
« Cette actrice, dhla Lettre du souffleur, a peu de défauts et beaucoup de dispositions : sa déclamation n'est point forcée; elle joue avec goût, mais avec moins de sentiment que de réflexion... Elle pourra devenir une grande actrice en s'appliquant beaucoup, mais elle est encore bien éloignée du but où elle doit parvenir pour égaler celle à qui elle succède (MIIe Le Couvreur'... La majesté d'une première princesse, la violence des grandes passions semblent
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disproportionnées à sa taille, à retendue de sa voix, à son tempérament. La douleur et la jalousie secrètes d'Eriph\ie sont convenables à son caractère, parce qu'elles ne doivent point éclater... Cette actrice ne manque pas de feu, mais ses forces ne répondent point à sa vivacité. Il lui faut delà tendre- . des soupirs, une passion douce et moins emportée ! o
Nous avons plus d'une fois signalé l'excessive sévérité de d'Aigueberre ; ici encore le critique ne se montre point tendre envers Mlle Dufresne. Cependant il ne peut s'empêcher de constater des dispositions exceptionnelles, et, s'il articule quelque blâme, c'est plutôt à la faiblesse du tempérament, au manque de forces de la comédienne qu'il s'en prend qu'à la comédienne elle-même.
S'il eût poussé plus loin son esprit de satire, d'Aigueberre n'eût-il point soulevé contre lui l'opinion de ses contemporains? Xousavonsnoté, en parcourant les diverses biographies deMlk Dufresne, les applaudissementsdont fut accompagnée sa trop courte carrière au théâtre. Ses rôles de Tullie, dans Brut us, et de Didon, dans la tragédie de Le Franc de Pcmpignan, furent de véritables triomphes, et Fauteur de la seconde pièce, enthousiasmé de la façon dont notre artiste avait tenu le principal emploi, lui adressa ce joli compliment :
Reine crédule, infortunée amante, Virgile en vain des plus vives couleurs Nous peint ta beauté séduisante.
Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs? Malgré l'inconstance fatale Attachée aux amours de son héros pieux,
Enée aurait laissé ses dieux, Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.
Dirons encore qu'en iySS, quand M1,e Quinault-Dufresne
fit sa rentrée au théâtre, après une première éclipse, son retour fut salué par une joie unanime à laquelle le madrigal suivant donne une forme agréable :
Damon, belle Dufresne, après quatre ans d'absence,
Revient brûlant d'impatience
De voir, d'entendre et de louer L'actrice dont encor sa mémoire est remplie. « Quel changement! dit-il en te voyant jouer.
La Le Couvreur est embellie ! »
Il est facile, d'après ce qui précède, de se figurer les regrets des lettrés et du public à la retraite de MIle Dufresne. Dix ans plus tard la réputation de l'artiste semblait avoir grandi au lieu de s'être ternie sous les rayons des étoiles nouvelles, et la superbe Clairon rendait un éclatant hommage à celle qui l'avait si dignement précédée sur la première scène
française :
« Elle consentit à répéter devant moi, écrit-elle dans ses Mémoires, la scène d' El 'ectre au troisième acte, et j'arrangeai dans ma tête le petit compliment bien tourné, bien hon* nête et bien faux que je ne pouvais me dispenser de lui faire... mais l'air de dignité qu'elle prit en se levant, en rangeant des chaises pour se faire un théâtre et des coulisses, le changement que je vis dans tout son être, à mesure que le moment de parler approchait, changèrent aussi toutes mes idées ; ma vanité se tut, je sentis que quelques larmes me roulaient déjà dans les yeux ; et lorsqu'elle parla, les accents de son désespoir, la douleur profonde de son visage, l'abandon noble et vrai de tout son être, vinrent se réunir dans mon âme pour la pénétrer, l'éclairer et m'entraîner à ses pieds. »
Depuis sa retraite jusqu'à sa mort, arrivée en 1759, il se passa vingt-trois ans, que MlIe Dufresne employa à soigner
sa santé, à suivre, quand elle le pouvait, les représentations de la Comédie-Française et à fréquenter quelques intimes. Elle vivait d'ailleurs simplement et s'embarrassait fort peu de sa toilette.
Est-il besoin de dire que, mariée à un homme beau, fat et vaniteux, Mlle de Seine ne pouvait être heureuse ? Après trois ans de ménage, et le 4 septembre 1730, elle demandait sa séparation de biens sur des motifs sérieux que les témoins exposent au procès : prodigue et dissipé dans sa vie de garçon, Quinault-Dufresne s'était plus que jamais, après son mariage, adonné aux plaisirs et à la dépense ; il prêtait à tort et à travers, par ostentation, régalai iioux.lt monde et jetait en grand seigneur son argent par les fenêtres. Aussi avait-il gaspillé la dot de sa femme et, à bout de ressources, s'était-il emparé des effets et bijoux, dont il avait déjà vendu pour plus de quinze mille francs.
Imp. Jouaust.
Imp A Saimoc
ADRIENNE LE COUVREUR '3o
l n'est pas une actrice dont l'éclat soit comparable à celui de Mlle Le Couvreur, qui a conservé à travers les temps le triple prestige de la beauté, du talent et de l'esprit. Et nous-même, en cherchant à dégager la vérité des traditions poétiques ou romanesques qui la dénaturent, nous avons à ce point subi le charme de l'idole que longtemps nous avons hésité avant d'y porter une main profane et de la réduire aux proportions d'une simple créature humaine.
Quoi qu'il nous en ait coûté, nous nous sommes pourtant résigné à notre rôle d'historien, et c'est après un soigneux examen des pièces ou documents contradictoires que cette biographie a été écrite. Nous y avons apporté toute la loyauté possible; aussi l'étoile y apparaîtra-t-elle dépouillée de quelques rayons. Ce n'est point notre faute si ses adorateurs, se succédant d'âge en âge, lui ont fait une auréole aussi resplendissante qu'imaginaire.
Partant, nous montrerons Mlle Le Couvreur telle qu'elle fut, c'est-à-dire une admirable tragédienne au théâtre,
mais dans la vie privée une femme avec ses faiblesses, ses défauts, ses vices même : car, on le verra clans le cours de cette notice. Adrienne fut souvent hautaine, vaniteuse et insensible jusqu'à la dureté. Mais racontons sans commentaire-, et le lecteur tirera ses conclusions, comme nous L'avons fait nous-mème.
L'âge de M1,e Le Couvreur a été d'autant plus discuté que. l'actrice n'étant point parisienne, il était plus difficile de remonter aux sources. D'Allainval, les frères Parfaict, et plus tard Lemazurier, Sainte-Beuve, etc., font naître Adrienne à Fismes, petite ville entre Soissons et Reims, en 1690. Léris et quelques autres disent en 1695, et, d'après la légende de la gravure de Drevet : « Morte à Paris le 20 mars 1700, âgé [sic) de trente -sept ans », la comédienne serait née en 1690. Aucune de ces dates n'est exacte, et nous sommes heureux d'apporter à notre tour non plus une probabilité ou une présomption, mais une preuve écrite, relevée sur les registres des naissances par M. le maire de Damerv Marne), qui a bien voulu nous l'adresser :
c Ledit jour, 5 avril 1692, a été baptisée et née Adrienne, fille de Robert Le Couvreur et de Marie Bouty, ses père et mère. Le parrain, Pierre Drin, la marraine, Adrienne Laux, et le père, ont signé. »
Ainsi Mlle Le Couvreur est née à Damery, et non à Fismes, en Tannée 1692, ce qui lui donne trente-huit ans au lieu de quarante à l'époque de sa mort.
D'après les biographes, le père de la comédienne, qui était chapelier, vint en 1702 à Paris, où il installa son commerce, faubourg Saint- Germain. Jusque-là, nous n'avons point de données sur la famille-, il est certain pourtant
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qu'elle habita Fismes, puisque cTAllainval écrit, sur les premières années cTAdrienne : « Plusieurs bourgeois de Fismes m'ont dit que, dès son enfance, elle se plaisoit à réciter des vers, et qu'ils l'attiroient souvent dans leurs maisons pour l'entendre. »
Quoi qu'il en soit, la petite Le Couvreur, arrivée en 1 702 à Paris, fut prise d'une vocation irrésistible pour le théâtre, et dès ijo5 elle s'abouchait à une troupe de jeunes gens qui jouaient la comédie en amateurs, et qui montaient une représentation de Polyeucte et du Deuil chez un épicier de la rue Férou. Adrienne y remplit le rôle de Pauline avec tant de succès que plusieurs personnes de qualité vinrent l'applaudir, et que finalement la présidente Le Jay prêta son hôtel de la rue Garancière pour donner une séance. La cour et la ville y accoururent; cependant ce n'était point par le costume que brillaient les artistes. « On joua à la françoise, raconte d'Allainval, parce que notre actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de la femme de chambre de Mme la présidente Le Jay, dans lequel elle ne parut pas avantageusement-, mais elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le théâtre françois. »
L'opinion de d'Allainval sur les débuts d'Adrienne est d'autant plus précieuse à recueillir qu'elle fut en quelque sorte une intuition, caria soirée ne s'acheva même pas. On allait commencer le Deuil, quand les archers de M. d'Argenson, lieutenant de police, arrêtèrent les acteurs sur la
plainte des comédiens français, assez niaisement jaloux de leurs privilèges pour les exercer contre des enfants.
La frayeur de la petite troupe se conçoit facilement. Il fallut que la présidente Le Jav usât de toute son influence pour étouffer cette méchante affaire : encore dut-elle s'en- :- à ne plus donner de représentations chez elle.
Après cet essai malheureux, les jeunes comédiens jouèrent quelque temps dans l'enceinte du Temple, sous la protection du grand prieur de Vendôme, puis la partie fut abandonnée. Adrienne avait été fidèle jusqu'à la fin à ses camarades. Quand ils se dispersèrent, elle suivit le comédien Le Grand, qui l'installa dans sa maison et lui donna des leçons afin de la mettre en état de débuter sérieusement. Peut-être Le Grand apprit-il à sa charmante élève autre chose que la déclamation; en tout cas, celle-ci ne tarda pas à se lasser de cette cohabitation sans agrément, et elle s'en alla jouer sur les théâtres d'Alsace et de Lorraine, où s'ébaucha sa réputation.
Bien que ces commencements de Mlle Le Couvreur demeurent assez obscurs, nous savons, par les pièces des Archives nationales, que la jeune comédienne demeura à Strasbourg et à Lunéville, et que ses parents furent du voyage. Auraient-ils, dès lors, renoncé à la capitale? Nous le crovons d'autant mieux que depuis le retour d'Adrienne il n'est plus question d'eux à Paris, et qu'au moment du décès de la grande actrice, aucun témoignage ne fera mention de leur présence.
Les biographes ne sont point fixés sur l'époque où M Le Couvreur quitta la province; toujours est-il qu'elle était à Paris dès 1709, puisqu'il cette date elle y nouait des intrigues amoureuses avec un certain Philippe Le Roy,
dont clic eut une fille. Ses débuts à la Comédie française n'eurent lieu pourtant que le 14 mai 17 17. « Le succès fut si prodigieux, affirme d'Allainval, qu'on disoit tout haut qu'elle commençoit comme les grandes comédiennes finissent ordinairement, et, de fait, elle fut reçue le même mois. »
« Mlle Le Couvreur, écrit à son tour Collé, avec plus d'art que Baron et tenant moins de talens de la nature, la rendoit pourtant dans le vrai; elle traitoit parfaitement tous les détails d'un rôle et faisoit ainsi oublier l'actrice. On ne voyoit que le personnage qu'elle représentoit. Elle excelloit dans les endroits où il falloit de la finesse plus que dans ceux où il falloit de la force. On n'a jamais rendu comme elle le premier acte de Phèdre et le rôle de Mon i me. »
Une des gloires de M1Ie Le Couvreur est d'avoir rompu avec la routine, en substituant le naturel à l'emphase de la déclamation.
Favart, dans sa correspondance, attribue ce résultat à une faiblesse de poitrine. Nous préférons y voir des causes plus nobles : l'exemple de Baron d'abord, puis les propres réflexions d'Adrienne sur l'art dramatique. Très intelligente et possédant un organe d'une justesse et d'une flexibilité extraordinaires, Mlle Le Couvreur nuançait merveilleusement ses personnages, en soutenant les vers faibles et donnant aux plus beaux toute leur valeur. Les traditions du Théâtre-Français nous ont conservé les principales tirades où la comédienne enlevait les spectateurs par ses contrastes ménagés et attendrissants. Jamais avant elle on n'avait si bien compris l'art de dire, d'écouter et de jouer de toute sa personne.
Traçant maintenant le portrait d'Adrienne, le même
Favart accorde tout simplement à celle-ci une figure intéressante. Ce n'est pas assez.
« Parfaitement bien faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré, la tète et les épaules bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin et beaucoup d'agrément dans l'air et les manières; sans embonpoint, mais les joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur, la pitié!... » N'avons-nous pas dans cette appréciation du Mercure une image digne de celle dont un illustre personnage disait, après avoir applaudi son rôle d'Elisabeth : «J'ai vu une reine parmi les comédiens »?
On a beaucoup vanté M,le Le Couvreur d'avoir réformé les costumes de théâtre. Ces réformes sont puériles, et la première transformation importante sera due à Le Kain et à MUe Clairon, qui sentirent enfin le ridicule d'habiller à la moderne les héros de l'antiquité. M1Ie Le Couvreur se contenta, lors d'une reprise du Tiridate de Campistron, en 1727, d'échanger le costume de ville, dans lequel les actrices paraissaient d'ordinaire, contre le vêtement de cour. Elle prit les corsages de brocart et les jupes à traîne, la poudre, les paniers, en un mot l'accoutrement des grandes dames, qu'elle enjoliva d'une coiffure de son choix. Cela, nous le répétons, est un mince progrès et un faible sujet d'enthousiasme pour la postérité.
Laissons donc ces détails insignifiants, ils amoindriraient une artiste dont le grand mérite est d'avoir uni beaucoup d'entrailles à un amour passionné pour son art, et, à l"égal de Baron, d'avoir substitué le naturel et la finesse des nuances à une emphatique uniformité.
Nous ne passerons pas en revue les pièces du réper-
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toire que Mlle Le Couvreur interpréta durant les treize années qu'elle fut au théâtre. Cette nomenclature, rééditée à propos de chaque nouvel artiste, est fatigante à la longue. Aussi nous bornerons-nous à la liste des personnages que la comédienne joua d'original de 1717 à 1700. Ce sont :
i° Artémire, dans la seconde tragédie de Voltaire, représentée sans succès le i5 février 1720;
20 Antigone, dans les Machabées, de La Motte : 6 mars 1721;
3° Zarès, dans Esther, où M1Ie Duclos s'était fait attribuer le personnage principal : 8 mai 172 1 ;
40 Pélopée, dans YÉgisthe de Séguineau et Pralard : 18 novembre 1721 ;
5° Nitétis, dans la pièce de ce nom, par Danchet : 1 1 février 1720;
6° Constance, dans Inès de Castro, de La Motte : 6 avril 1723;
70 Marianne, dans la tragédie de ce nom, par Voltaire : 6 mars 1724;
8° Ericie, dans lePj'rrhus de Crébillon : 19 avril 1726.
Pour la comédie :
i° Quitterie, dans la mauvaise pièce de Gaultier, Basile et Quitterie, trois actes en vers avec prologue en prose : i3 janvier 1723 ;
20 Hortense dans V Indiscret , de Voltaire, un acte en vers qui eut peu de succès : 18 août 1725;
3° Amarillis, dans le Pastorjïdo, de l'abbé Pellegrin, trois actes en vers libres avec un prologue : 7 septembre 1726-,
40 Angélique, dans le Talisman, de La Motte, une
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imitation du conte de La Fontaine, V Oraison de saint Julien : \- 1 ;
5° La .Marquise, dans la Surprise de l'amour, par Marivaux, trois actes en prose : 3i décembre 1727;
6° Angélique, dans les Fils ingrats, ou l'Ecole des f'eres, comédie en cinq actes et en vers, de Piron : 2 1 octobre 1 7 : s .
C'est à propos de cette dernière pièce, et pour la remercier de la manière charmante dont elle y figura, que Fauteur composa pour Mlle Le Couvreur les vers suivants :
Vn cmule de Praxitèle,
Et de son siècle le Coustou,
Fit une Vénus, mais si belle,
Si belle, qu'il en devint fou.
« Vénus, s'écrioit-il sans cesse,
Ta gloire animoit mon ciseau î
Sers donc maintenant ma tendresse;
Anime cet objet si beau! »
Vénus entendit sa prière :
La pierre en effet respira.
De ce moment, le statuaire
N'aima plus, il idolâtra.
Et vous, déesse de la scène,
due tous les jours nous encensons,
Vous que Thalie et Melpomènc
Préfèrent à leurs nourrissons,
Reine du prestige agréable
Et de la douce illusion,
Belle Le Couvreur, à ma fable
Souffrez une autre allusion.
Mon Angélique est ma statue,
Et vous venez de l'animer :
Ma fable est la vérité nue,
Pour peu que vous vouliez m'aimer.
Piron était un grand admirateur d'Adrienne, et plus d'une fois il lui consacra les enfants de sa muse. C'est lui qui écrivait ces vers inspirés par le beau portrait de Coy-
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pel où la tragédienne est peinte en Cornélie, avec l'urne des cendres de Pompée :
Je fis redouter Athalie, Plaindre de Phèdre en pleurs l'amour incestueux. Et sous ces nobles traits admirer Cornîlie. J'eus trois dons que jamais l'art ensemble n'allie: Le terrible, le tendre et le majestueux.
Il ne fut pas le seul, d'ailleurs, qu'inspira le tableau du maître. Voltaire, La Motte, La Faye, d'Allainval, etc., firent leur strophe à Cornélie. Mais, chose bizarre, aucun de ces vers ne figura sous la gravure de Pierre Drevet, et on leur préféra sottement un quatrain détestable.
N'abandonnons point la carrière dramatique de M1Ie Le Couvreur sans avoir cité, au hasard, quelques anecdotes plaisantes qui s'y rattachent.
Beaubourg, dont la laideur est légendaire, donnait la réplique à la charmante tragédienne. Un soir que celle-ci, sous les traits de Monime, lui lançait cette apostrophe : « Ah! Seigneur, vous changez de visage! » — « Tant mieux! laissez-le faire! » cria-t-on de la salle.
Ce n'est pas la seule fois que le public troubla les représentations par ses saillies. Marianne, où jouait Mlle Le Couvreur, en fournit plusieurs exemples.
A la première représentation, cette pièce tomba sur une mauvaise plaisanterie du parterre. Au moment où l'actrice approchait la coupe de ses lèvres pour s'empoisonner : « La Reine boit! » rit un spectateur, et tout le monde de rire aux éclats. L'ouvrage était condamné. Aussi, quand après la tragédie on vint annoncer le Deuil, comédie que nous avons déjà nommée : « Est-ce le deuil de la nouvelle pièce? » interrogea quelqu'un.
Ces saillies n'atteignaient guère Mlle Le Couvreur, qui fut une seule fois plaisantée directement par le public; encore était-ce dans la comédie, genre où l'actrice demeura toujours inférieure à elle-même.
Adrienne, chargée du rôle d'Agathe des Folies amoureuses, devait pincer de la guitare. Comme elle ignorait cet instrument, on enfouit le musicien Chambrun dans le trou du soutlkur, et on lui fit jouer l'air italien à sa place. Mais Mlle Le Couvreur ne se prêta pas du tout à l'illusion, et le public, après quelques murmures, se mit à gouailler son idole gui pinçait bravement le vide.
Sainte-Beuve, dans l'article qu'il consacre à notre comédienne, pense qu'elle doit son continuel rajeunissement dans V imagination des âges à ce qu'elle fut aimée du plus brillant guerrier, et qu'elle sut inspirer le plus célèbre poète de son époque.
Avoir été distinguée par le comte de Saxe, qui distinguait toutes les femmes et se conduisait fort mal avec elles, est un médiocre titre de gloire. En ce qui touche Voltaire, c'est autre chose, et nous pensons, avec Sainte-Beuve, que c'est à la muse du poète que la figure d'Adrienne doit de nous être parvenue dans tout l'éclat de son printemps.
Voltaire consacra son génie à la charmante actrice ; il lui dédia en 17 14 ï Anti-Giton, conte en vers, écrivit à son intention une infinité de pièces fugitives, et lui adressa une délicieuse épître à laquelle nous empruntons les passages suivants :
L'heureux talent dont vous charmez la France Avoit en vous brillé dès votre enfance. 11 fut dès lors dangereux de vous voir, Et vous plaisiez même sans le savoir.
Sur le théâtre heureusement conduite, Parmi les vœux de cent cœurs empressés, Vous récitiez, par la nature instruite.
C'étoit beaucoup; ce n'étoit point assez : Il vous fallut encore un plus grand maître. Permettez-moi de faire ici connoîcre Quel est ce dieu de qui l'art enchanteur Vous a donné votre gloire suprême :
Le tendre Amour me l'a conté lui-même.
Ce même Amour, Vénus et Melpomène
Loin de Paris faisoient voyage un jour.
Ces dieux charmants vinrent dans un séjour
Où vos attraits éclatoient sur la scène.
Chacun des trois, avec étonnement,
Vit cette grâce et simple et naturelle
Qui faisoit lors votre unique ornement.
« Ah! dirent-ils, cette jeune mortelle
Mérite bien que, sans retardement,
Nous répandions tous nos trésors sur elle. »
Ce qu'un dieu veut se fait dans le moment :
Tout aussitôt la tragique déesse
Vous inspira le goût, le sentiment,
Le pathétique et la délicatesse.
« Moi, dit Vénus, je lui fais un présent
Plus précieux, et c'est le don de plaire :
Elle accroîtra l'empire de Cythère ;
A son aspect, tout cœur sera troublé;
Tous les esprits viendront lui rendre hommage.
— Moi, dit l'Amour, je ferai davantage :
Je veux qu'elle aime. » A peine eul-il parlé
Que, dans l'instant, vous devîntes parfaite.
Si nous avions le loisir de rééditer tous les vers qui lurent composés en l'honneur d'Adrienne, nous en remplirions un in-folio. Aucune actrice, en effet, ne fut plus chantée que Mlle Le Couvreur. Mais, ce grand travail accompli, connaîtrions- nous mieux celle dont nous écrivons la biographie? La meilleure façon de juger un personnage est de le mettre en scène, ou, quand on n'a pu le voir à l'œuvre, de l'étudier d'après nature, en ressuscitant ses lettres, qui continuent en quelque sorte sa vie et sa pensée.
iSo ADRIENNE LE COUVREUR
Malheureusement les autographes de M,le Le Couvreur sont très rares. Plusieurs de nos confrères ont fouillé vainement les collections publiques ou privées, et, pour notre part, nous en apportons, après des recherches multipliées, trois seulement qui soient inédits.
Le premier est celui que possèdent encadré les archives de la Comédie-Française. C'est un refus de paraître dans Britannicus avec MlleAubert. Quelques-uns ont pensé, d'après ce billet, que Mlle Le Couvreur redoutait la concurrence d'une camarade, et ils ont mis sa boutade sur le compte de la jalousie. Nous croyons, au contraire, que la grande comédienne, tenant à s'entourer de partenaires à sa hauteur, répudia M1Ie Aubert comme indigne de lui donner la réplique. Il est constant, en effet, que cette dernière déplut au public, qui, après l'avoir repoussée en 1712,1a toléra en 171 7, pour la faire congédier tout à fait le 27 mai 1721. Quoi qu'il en soit, voici le billet, auquel nous avons conservé son orthographe fantaisiste :
« Je suplie la compagnie de ne point conter sur moy jeudi dans Britannicus, sy Mlle Aubert y joue Agripinne. Sy l'on peut engager Mlle Dangeville à avoir la bonté de jouer Junie, on me fera grand plaibir. Mais rien ne me poura déterminer à changer la résolution que j ay prise de ne point jouer avec Mlle Aubert. »
29 Mars 172 1.
La seconde lettre inédite est des plus intéressantes en ce qu'elle présente M!,e Le Couvreur sous son véritable aspect de comédienne. Voici dans quelles circonstances elle fut écrite.
Piron avait promis à notre actrice le principal rôle de sa tragédie de Callisthcnc ; plus tard, il le donna à Mlle Balicourt, et chargea Quinault de celui de son héros, à la place
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deSarrazin, changements qu'il s'efforça d'expliquer le plus galamment possible à Mlle Le Couvreur : « Je n'ay pas imaginé dans ma pièce, écrivit-il, de ces grâces séduisantes qui naissent d'un tendre soupir, d'un coup d'œil fin, d'un silence ou d'un cri bien ménagé; de ces je ne saisquoy triomphants où l'art subtil et la douce nature sont obligés de se prêter un secours continuel l'un à l'autre. J'ay conçu des grâces austères, simples, nues, où tout l'art du monde ne sçauroit suppléer à ce qui peut ne pas aider la nature. Convenons, Mademoiselle, que le visage, la taille et l'organe ont leurs agréments proportionnels et déterminés. » Suivait un paragraphe où l'auteur insinuait à Adrienne que, délicate comme Vénus, elle ne pouvait figurer une sorte de Pallas.
Malgré ces ménagements habiles , Mlle Le Couvreur éprouva une grande irritation des procédés de Piron, et elle lui répondit la lettre suivante, où son dépit se peint en termes spirituels et incisifs :
« On n'a jamais mis tant d'art pour dire à quelqu'un : « Je crois « mon succès impossible entre vos mains... » Je suis bien plus éloignée de ressembler à Vénus qu'à cette Pallas que vous mesurez à l'aune. Vous oubliez que j'ai joué, du temps de Mlle Duclos. Roxane, Athalie, Phèdre, Elisabeth, Cornélie, sans que le public ait paru se plaindre de ma faiblesse et de mon courage, et je crois que Tàme est plus nécessaire que la taille. Je ne veux disputer ny de grâces ni de talent avec celle que vous me préférés... Je m'en raporte à ceux qui y voient de plus loin que vous... En un mot, je tiens mon âme aussi malle {sic) et aussy sensible à la vertu que vous en puissiés trouver. C'est ce qui m'a fait admirer votre piesce ; c'est ce qui m'a plu dans votre rolle, et c'est ce qui me porte à vous pardonner un affront qu'aucune autre femme n'oublieroit de sa vie. Je dis affront, parce que j'ay dit en pleine assemblée que vous me l'aviés promis, et qu'après un engagement authorisé par l'accueil que je recois encore du public, par l'amitié que je vous ai témoignée et par les louanges sincères et vives que je vous ai données, il est inconcevable que vous allies vous jetter à la teste d'une
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autre; encore plus déraisonnable que vous destiniés Calisthène à un autre qu'à notre ami Sarazin. Mais la peux du diable fait souvent plus de dévots que le véritable amour de Dieu. Voilà ce qui peut nous consoler. »
Cette épître, qu'Adrienne a tracée de l'écriture longue, inégale, incorrecte, qui lui est propre, est signée tout sèchement : « Votre très humble et très obéisante (sic) servante» . et porte la date du 10 janvier i/3o, deux mois et dix jours avant la mort de la pauvre artiste.
Enfin, la troisième lettre est d'autant plus curieuse qu'elle sert, pour ainsi dire, de corollaire à la précédente. Mlle Le Couvreur Ta écrite également le 10 janvier 1730, et à propos du même rôle que Piron venait de lui retirer dans sa tragédie de Callisthène.
La comédienne y parle exclusivement de ses griefs contre l'auteur : M. Piron, explique-t-elle, lui destinait un emploi, elle en a des témoins irrécusables, et elle croit lui faire honneur en se plaignant. Mais, ce qui lui tient au cœur, c'est de se justifier d'avoir dit, devant toute l'assemblée, qu'il le lui a promis... C'était le jour même de sa lecture :
« Je pers, conclut-elle, le plaisir de jolier un rolle qui m'a plu, que j'av accepté avant qu'il fut fait et dans la piesce d'un homme que je croyois mon ami. .Mais je pers aussy la crainte d'en mécontenter l'auteur ou de n'y pas plaire au public, la fatigue et l'enuie des autres, et j'y gagne, outre le repos, le temps de pouvoir me livrer à la bonne compagnie qui me fait la grâce de me souffrir, s
Adrienne Le Couvreur, temme à la mode et la première comédienne qui se vit ouvrir les portes des salons aristocratiques, devait avoir et eut beaucoup d'adorateurs.
Le premier lut sans doute le comédien Le Grand.
Nommons aussi Voltaire, et celui-ci en fit l'aveu àThiériot dans les circonstances suivantes :
Quand mourut Mlle Le Couvreur, on l'enterra d'une façon honteuse, et le poète écrivit ces beaux vers, où s'exhale son indignation :
Tandis que le divin Molière,
Obtint à peine la faveur D'un misérable cimetière, Et que l'aimable Le Couvreur, A qui j'ai ferme la paupière, Ne put trouver un enterreur, Et que monsieur de Laubinière Porta la nuit par charité Ce corps autrefois si vanté, Dans un fiacre empaqueté, Vers le bord de notre rivière.
Que mon cœur en a palpité !
(( Vous avez mis toute votre âme dans cette tirade, dit Thiériot à Voltaire. — Peut-être me suis -je laissé emporter, reprit ce dernier, mais cela est pardonnable à un homme qui a été l'admirateur d'Adrienne, son ami, son amant, et qui de plus est poète. »
Un troisième vainqueur d'Adrienne est M. de Klinglin,
que celle-ci connut à Strasbourg, et dont elle eut une fille.
Ce Klinglin, malgré son nom baroque, était un personnage
important et devint par la suite préteur de la cité alsacienne.
Sur la même liste figure Philippe Le Roy, auquel la
comédienne donna également une fille, dont les registres
de la paroisse Saint-Eustache, à Paris, conservent l'acte
de baptême :
« L'an mil sept cent dix, le mercredy trois septembre, fut baptisée Elisabeth-Adrienne, née d'hier, fille de Philippe Le Roy, officier de Monseigneur le duc de Lorraine, et d'Adrienne Le Couvreur, sa femme, demeurant rue Coq-Héron. Le parein (sic), François Hérisse, maître traiteur; la mareine, Elisabeth Foupré, veuve d'un officier du Roy; le père, absent. Et ont signé. »
Les deux enfants de Mlle Le Couvreur vécurent, à ce que prétendent les biographes, qui ajoutent que la dernière épousa Francœur, musicien de l*Opéra, en novembre 1730. Confirmant ce fait dans son remarquable article sur Mlle Le Couvreur, M. Sainte-Beuve écrit que le fidèle d'Argental fut institué légataire universel de l'actrice, mission toute de confiance qui l'honora dans l'opinion, ce legs n'étant qu'un lidéicommis, attendu que Mlc Le Couvreur laissoit deux filles à pourvoir.
Disons-le bien vite, ces assertions sont en contradiction complète avec les documents officiels recueillis aux Archives nationales par M. Campardon. Ceux-ci restent muets sur l'existence des deux enfants, et tendent à établir, au contraire, que la comédienne ne laissait à son décès qu'une sœur comme unique héritière.
C'est précisément cette sœur qui provoqua l'information dont le dossier existe aux Archives et que M. Campardon a publié.
11 s'agissait de prétendus détournements qui importent peu à notre sujet, mais qui motivèrent de la part du lieutenant civil un « Permis d'informer » très catégorique :
« A la requête de Claude Denis, maître de musique, y est il dit, et de Marie -Marguerite Le Couvreur, sa femme, seule et unique habile à se dire et porter héritière de feu damoiselle Adrienne Le Couvreur, fille majeure, etc., etc. »
Des assertions contradictoires qui précèdent est- il difficile de dégager la vérité? Nous ne le pensons pas, et voici, à ce sujet, notre avis :
Sur deux enfants, Mile Le Couvreur en perdit une; l'autre est précisément la plaignante, que la comédienne, par respect humain ou par un motif moins avouable en-
core, fit passer pour sa sœur. En un mot, Elisabeth- Adrienne et Marie-Marguerite sont une seule personne. L'âge coïncide, Tannée du mariage est la même, et Tunique dissemblance réside dans la date, que Sainte- Beuve place en novembre 1700, tandis que la fille d'Adrienne s'est bien réellement mariée en juillet, comme le témoigne la déposition d'André Tramblin, professeur à T Académie de peinture et parent de la défunte : « ... Sur quoi il dit qu'il pouvoit assurer M. le lieutenant général de police que la damoiselle Marie-Marguerite Le Couvreur étoit mariée, et que lui, déposant, Tavoit été prendre le trente-un juillet précédent dans son couvent au faubourg Saint-Marceau et Tavoit conduite à Saint-Médard, où elle avoit été mariée, et où il avoit servi de témoin. »
Reste un dernier point à éclaircir. Les biographes, toujours sans fournir de pièces, racontent que la fille de MIle Le Couvreur épousa Francœur, musicien de TOpéra, et, d'après les documents des Archives nationales, le mari de la prétendue sœur d'Adrienne se nommait Claude Denis, également musicien à Paris. Cette similitude de profession n'est-elle pas une preuve encore qu'il s'agit d'un personnage unique, et devons-nous tenir compte de la différence des noms? Mais elle s'explique tout naturellement par un pseudonyme que les critiques ont recueilli dans les almanachs des spectacles, tandis que Claude Denis, le nom véritable, était consacré par les pièces authentiques.
Résumons-nous : Mlle Le Couvreur eut deux filles naturelles, bien qu'on n'ait conservé la trace que d'une seule.
A son décès, il ne se présente qu'une héritière, et, au dire des témoins, parents ou domestiques, cette personne est sœur de la comédienne. Mais il se trouve que cette hé-
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ritière a précisément le même âge que l'enfant inscrite sur les registres de la paroisse Saint- Eustache; de plus, qu'elle s'est mariée la même année, également avec un musicien .
De là cette conclusion très logique : Marguerite Le Couvreur. l 'héroïne du procès, est fille de l'actrice, qui, dans un but tout personnel, l'a fait passer pour sa sœur.
Il n'est que trop clair, en effet, qu'Adrienne persécuta et renia toute sa vie la pauvre enfant, qui la gênait et qu'elle détestait.
Illustrée à la ville comme au théâtre par des talents et des charmes infinis, M,,e Le Couvreur fut orgueilleuse avec sa famille, dure et sans entrailles envers sa fille. Nous eussions voulu douter de certains faits qui rapetissent singulièrement l'idole; mais les preuves en sont écrites, irréfutables, et notre devoir est de les produire.
Dans Y informat ion que M. Campardon a découverte aux Archives nationales, les époux Cuiret, cousins germains de l'actrice, déclarent ce qu'icelle témoignoit ne pas se soucier de ses pareils». Les dépositions suivantes sont beaucoup plus graves en ce qu elles frappent Mlle Le Couvreur dans son rôle de mère.
Nous en reproduisons quelques-unes, en rappelant au lecteur qu'il doit substituer la qualification de fille à celle de sœur, portée indûment à notre avis sur les pièces du procès.
Du témoignage de Marie-Jeanne Voitelier, veuve Lemoine, ancienne femme de chambre de Mlle Le Couvreur, il ressort qu'au temps où la déposante était au service de l'actrice « la sœur de ladite damoiselle Le Couvreur demeuroit avec elle, qu'elle la querelloit très souvent et Tinjurioit. Que plusieurs fois icelle damoiselle Le Couvreur,
sœur de sa maîtresse, est venue se plaindre à elle, déposante, que sa sœur l'avoit injuriée et battue. A vu que sa susdite maîtresse a placé sa dite sœur chez une coefleuse, où elle étoit quand elle, déposante, est sortie de chez ladite damoiselle Le Couvreur. Sait qu'au sortir de chez ladite coeffeuse ladite damoiselle Le Couvreur est revenue chez sa sœur, laquelle elle a appris l'avoir renvoyée depuis chez son père. »
Ainsi la tragédienne bannissait l'enfant à tout propos. Après l'avoir placée chez une coiffeuse, elle l'expédia chez son père, en attendant qu'elle l'enfermât dans le couvent du faubourg Saint-Marceau, où Tramblin, nous l'avons dit, vint la chercher le 3i juillet iyoo pour la marier. Mais quand, par intervalles, Adrienne tolérait sa fille au logis, ses traitements envers elle étaient odieux.
Macque Carette, femme d'Antoine Cuiret, que nous avons nommée tout à l'heure, « a su par son mari que ladite damoiselle Marie-Marguerite Le Couvreur demeuroit chez elle et qu'elle la traitoit très rudement. A même su qu'elle l'enfermoit à clef, et que sondit mari lui avoit donné du pain et de l'eau en cachette de sa sœur et pardessous la porte de l'endroit où elle étoit enfermée. »
Antoine Cuiret, venant ensuite, affirme « que pendant qu'il y a été (chez Adrienne), il a vu demeurer chez elle la damoiselle Marie- Marguerite Le Couvreur, sa sœur, pour laquelle elle étoit très rude et très sévère, quoiqu'icelle damoiselle Marie -Marguerite Le Couvreur ne lui donnât aucun sujet d'user de tant de sévérité. A vu qu'elle la querelloit fort souvent et presque tous les jours. Lui a vu donner une fois un soufflet et a vu qu'elle Ta enfermée pendant trois semaines dans une chambre à un troisième étage, don1
iSS ADRIEN NE LE COUVREUR
elle gardoit la clef et où on ne La nourrisson qu'avec du pain et de Peau, qu'on ne lui donnoit même pas sa suffisance, et
que fort souvent on lui en donnoit à l'insu de ladite damoiselle Le C mvreur, et on les lui passoit pardessous la porte de l'endroit où elle étoit enfermée, et que lui, déposant, lui en a pas 2 la sorte. »
N aïs voilà édifiés sur la dureté de MUe Le Couvreur, et notre haute admiration pour la tragédienne, nos sympathies profondes pour les charmes de la femme, ne sauraient etlacer la mauvaise impression que nous ont laissée ces tristes pages arrachées à l'oubli.
Puisque nous en sommes sur la vie privée de l'actrice, reprenons la série de ses intrigues amoureuses, un instant abandonnée.
Parmi tous les adorateurs d'Adrienne, le plus épris, celui dont l'affection ne s'éteignit qu'avec la vie, et il vécut quatre-vingt-dix ans, fut le comte d'Argental.
Tant que M!le Le Couvreur ne s'absorba point elle-
.me dans son amour pour Maurice de Saxe, elle paraît avoir souscrit aux vœux du comte-, mais, une fois que son c .ur se fut donné tout entier, elle mit une véritable cruauté à repousser le pauvre d'Argental, qui multiplia vainement les moyens pour la ramener à lui.
« Enfin, vous voulez qu'on vous écrive, lui dit l'actrice, après lui avoir fermé sa porte et être demeurée sourde à toutes ses supplications, se peut-il qu'avec tant d'esprit vous soyez si peu maître de vous ? Que vous en reviendra-
., que le plaisir de m'exposer à des tracasseries désagréables, pour ne pas dire pis? Je suis honteuse de vous quereller quand vous me faites tant de pitié; mais vous
y contraignez. Soyez, je vous prie, plus raisonnable, et
dites à celui que vous chargez de me tourmenter qu'il me permette un peu de respirer. A peine, depuis quatre jours, m'en a-t-il laissé le temps. Je vous ferai voir bien clairement les inconvénients de cette conduite la première fois que le hasard pourra nous réunir, je ne suis pas embarrassée de vous faire convenir que vous avez tort.
« Adieu, malheureux enfant, vous me mettez au désespoir. »
Le plus désespéré des deux fut bien certainement d'Argcntal qui, malgré tant de froideur, ne continua pas moins à être amoureux d'Adrienne, et même s'imagina qu'en demandant sa main il aurait raison de ses résistances. Mais ni Mme de Ferriol, sa mère, ni la comédienne, n'entendaient de cette oreille. Mme de Ferriol forma le projet d'exiler son fils à Saint-Domingue; quant à Mlle Le Couvreur, après avoir inutilement tenté de voir la grande dame pour la rassurer sur ses intentions, elle lui adressa, le 22 mars 1 721 , une lettre remplie des sentiments les plus honnêtes, et qui se termine ainsi :
... Je lui écrirai (à votre fils) ce qu'il vous plaira; je ne le verrai de ma vie, si vous le voulez; j'irai même à la campagne si vous le jugez nécessaire; mais ne le menacez pas de l'envoyer au bout du
monde Oubliez pendant un temps que vous êtes sa mère, si
cette qualité s'oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour lui. Enfin, Madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde ou l'aimer d'amour que de souffrir qu'il soit à l'avenir tourmenté pour moi et par moi.
A dater de ce jour, Mlle Le Couvreur demeura de glace pour l'infortuné d'Argental, et Mme de Ferriol n'eut pas de meilleure auxiliaire que l'actrice dans sa résolution d'empêcher une mésalliance.
L'amoureux évincé pleura et combattit encore, puis il
eut assez d'empire sur lui-même pour éteindre des feux intempestifs et demeurer le meilleur ami de l'inflexible tragédienne.
Au moment, en effet, où mourut M,le Le Couvreur, d'Argental remplissait chez elle le rôle de conseil, et en quelque sorte de tuteur.
Cette situation ressort des dépositions suivantes.
Marie-Antoinette Cassaigne, femme de chambre d'Adrienne, témoigne que, sa maîtresse étant morte, on en donna sur-le-champ avis au sieur d'Argental, qui accourut, et auquel Laroche, domestique de la défunte, remit les papiers d'affaires et toutes les clefs. Le jour même du décès, le comte de Saxe avant envoyé chercher le carrosse et les deux chevaux que l'actrice tenait de sa libéralité, il les vendit, et c'est encore à d'Argental qu'il en versa le prix en même temps qu'il lui rendait une bourse de jetons d'argent appartenant à Mlle Le Couvreur.
Les autres témoignages visent une époque bien antérieure à 1700. Marie-Jeanne Voitelier, veuve Lemoine, dépose qu'étant femme de chambre chez l'actrice vers 1722, elle a vu venir très fréquemment « un particulier qui se nommoitle sieur d'Argental, qui paroissoit avoir beaucoup d"empire sur son esprit et être son principal conseil ».
.Mac Carette, femme d'Antoine Cuiret, bourgeois de Paris, cousine germaine de la défunte, « sait encore et a connoissance que le sieur d'Argental venoit souvent chez ladite damoiselle Le Couvreur, qu'il avoit beaucoup de crédit auprès d'elle, qu'il conduisoit toutes ses affaires, qu'il passoit pour le maître de la maison, et qu'on ne parloit de lui que par Monsieur, simplement, sans ajouter son nom. » Antoine Cuiret, enfin, confirmant le témoignage
de sa femme, dépose qu'il « a vu depuis longtemps le sieur d'Argental fréquenter la maison de ladite défunte, damoiselle Le Couvreur, qu'il étoit le maître dans la maison et qu'elle ne faisoit rien sans lui».
Ainsi, d'Argental, repoussé comme amant, trouva au fond de son cœur un sentiment assez profond pour se dévouer en qualité de conseil, nous allions ajouter d'intendant, et son affection héroïquement platonique, qui avait résisté au spectacle des amours de Maurice de Saxe, sut également braver les outrages du temps.
En 1786, alors qu'Adrienne avait péri depuis cinquantesix ans et que le souvenir de la femme était effacé de tous les cœurs, le comte d'Argental, le plus fidèle des amis, apprit qu'un hôtel avait été bâti à l'endroit où reposait Mlle Le Couvreur, et que les restes de la grande artiste se trouvaient sous une remise qu'on lui indiqua. Il obtint alors du propriétaire, le marquis de Sommery, l'autorisation d'élever un tombeau, et composa lui-même cette épitaphe, qu'il fît graver sur une plaque de marbre et placer contre le mur :
Icy, l'on rend hommage à l'actrice admirable, Par l'esprit, par le cœur également aimable. Un talent vrai, sublime en sa simplicité, L'appeloit par nos vœux à l'immortalité; Mais le sensible effort d'une amitié sincère Put à peine obtenir ce petit coin de terre, Et le juste tribut du plus pur sentiment Honore enfin ce bien méconnu si longtemps.
Nous arrivons à la dernière passion de Mlle Le Couvreur, à celle qui absorba toutes les autres et qui, peutêtre, coûta l'existence à la comédienne.
L'ascendant de Maurice de Saxe, auquel furent sacrifiés tant d'adorateurs, et parmi eux le constant d'Argental , Adrienne le subit-elle à ce point de rompre instantané-
ment avec les intrigues commencées? Evidemment non, et, si le comte de Saxe ne se piqua point d'une grande fidélité envers sa maîtresse, celle-ci, dans les commencements du moins, ne se priva pas de lui donner des rivaux.
Favart raconte à ce propos une piquante anecdote :
« Mlle Le Couvreur s'étoit réservé deux ou trois amis de cœur, entre autres M. de**; Maurice, qui en avoit conçu de la jalousie, un soir, après avoir reçu de sa chère actrice les protestations de la plus exacte fidélité, se retira l'air satisfait; mais, soupçonnant que son rival ne tarderoit pas à s'introduire sitôt qu'on le croiroit parti, il s'arracha un cheveu qu'il attacha avec de la cire sur la porte et au palier. Il revint une heure après et trouva le cheveu rompu. Il frappe, on lui ouvre; il fait des recherches et trouve l'amant caché. »
Le plus curieux de l'affaire, conclut Favart, c'est que les reproches vinrent de l'infidèle, qui tança vertement le comte de sa jalousie et parvint à le convaincre de torts imaginaires. Ainsi, la fâcheuse découverte qui aurait du éloigner ce dernier ne servit qu'à l'enchaîner davantage. De son côté, M1Ie Le Couvreur éprouva bientôt pour Maurice un sentiment vraiment fanatique, et, depuis l'aventure en question, elle ne lui voulut aucun rival.
Les amours de la plus charmante actrice et du plus aimable héros de leur temps ouvrirent la carrière aux romanciers, qui ne se firent point faute de substituer la légende à la réalité.
Ce qui est exact, c'est que Mlle Le Couvreur remarqua le comte de Saxe dès 1720, et qu'en 1722 elle était sa maîtresse. Depuis cette époque, et en dépit des fréquentes absences de Maurice, Adrienne vit grandir sa passion de jour
en jour. Elle suivait le soldat au milieu de ses aventures guerrières, tremblait pour ses jours quand elle les croyait menacés, et soupirait ardemment après les joies du retour.
« Une personne attendue depuis longtemps, écrit-elle le 2o octobre 1728, arrive enfin ce soir, selon les apparences en assez bonne santé. Un courrier vient de le devancer, parce que la berline est cassée à trente lieues. On a fait partir une chaise, et ce soir on sera ici. »
Cette personne était le bien-aimé revenant de Courlande, dont il briguait le duché. Mlie Le Couvreur en savait quelque chose, puisqu'elle avait vendu ses bijoux et son argenterie pour favoriser l'entreprise.
Une fois réunis, les amants vécurent dans une étroite intimité. Mais le volage Maurice ne tarda pas à renouer d'anciennes intrigues, et, s'il ne délaissa point Adrienne, il lui associa plusieurs grandes dames, entre autres Faîtière duchesse de Bouillon.
L'actrice était femme à relever un affront. Elle se vengea de la duchesse par une injure sanglante. Mais, si l'on s'en rapporte à une tradition encore vivante, le châtiment ne se fit point attendre, et la malheureuse Adrienne mourut empoisonnée.
Trente et un ans plus tard, le 21 août 1761, Favart retraçait ainsi l'événement au comte de Durazzo : »
« Un jour que l'on jouait Phèdre, cette duchesse deB*** était aux premières loges; la Le Couvreur l'aperçut et ne put modérer sa jalousie. Dans la scène ni du IIIe acte, Phèdre dit ces vers à Œnone :
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une constante paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
IQ4 ADRIENXE LE COUVREUR
<( Au lieu d'adresser ces vers à sa confidente, la Le Couvreur, qui jouait le rôle de Phèdre, les prononça en se tournant du côté de la duchesse qu'elle parut apostropher avec indignation. Le public, qui était au fait, applaudit beaucoup: la duchesse frémit de rage et, dès ce moment, résolut la perte de sa rivale.
« Peu de temps après, un petit abbé ht un présent de confitures et autres douceurs qui lit passer à la pauvre Phèdre le goût des vanités de ce monde. »
Nous trouvons trace de la même accusation dans un ouvrage qui eut une grande vogue au XVIIIe siècle, sous le titre ingénieux de : Mémoires pour servir à l'histoire de Perse, « Kalife-Sultan ;le comte de Saxe . y est-il dit, passoit pour avoir des talents supérieurs, mérite qui l'avoit mis en grande considération auprès des femmes chez lesquelles on assuroit qu'il s'étoitfait à juste titre une grande réputation. On a prétendu qu'il s'étoit pris d'une belle passion pour une fille nommée Zilamire (Mlle Le Couvreur), incomparable dans l'art de représenter les passions, mais moins célèbre encore par ce talent que par son génie et la noblesse de ses sentiments. Elle voyoit chez elle tout ce qu'il yavoit de grand et de distingué à Ispahan vParis). Elle mourut en très peu d'heures dans des douleurs aiguës, qui tirent soupçonner qu'elle avoit été empoisonnée. On alla même jusqu'à dire qu'elle avoit été la victime d'une femme jalouse des visites trop fréquentes à son gré que Kalife-Sultan lui rendoit. »
Il est évidemment malaisé de se former, à cent cinquante ans de distance, une opinion sur la mort de MUe Le Couvreur. Sainte-Beuve, discutant la question, explique que, vers le mois de juillet 1729, un petit abbé bossu, du nom
ADRIENNE LE COUVREUR Iq5
de Bouret, informa la comédienne d'un fait étrange. « Une dame de la cour, lui dit-il, m'a proposé de m'introduire chez vous et de vous donner un philtre pour éloigner le comte de Saxe. » Puis il ajouta que deux personnes masquées, à qui il avait eu affaire pour le détail de l'exécution, lui avaient déclaré qu'il ne s'agissait pas d'un philtre, mais bien d'un poison; qu'à cet effet on déposerait un certain jour, dans un if des Tuileries, des pastilles préparées, et que, s'il les donnait à l'actrice, on lui assurerait six cents livres de pension et une somme de six mille francs. Après son récit. Bouret consulta M,le Le Couvreur sur la façon dont il pourrait sortir d'embarras. Celle-ci, qui avait de bonnes raisons pour redouter la duchesse, crut l'abbé; mais, ne voulant embrasser aucun parti à la légère, elle s'en fut demander conseil à Maurice de Saxe et à plusieurs amis.
D'après Tordre qu'il reçut de feindre de se prêter à tout, Bouret alla prendre les pastilles à l'endroit convenu, puis il les porta chez Adrienne, qui les remit à son tour au lieutenant de police Hérault. Ces pastilles, analysées par Geoffroy, furent déclarées suspectes, bien que le rapport ne donnât aucune conclusion précise, et l'affaire, qu'on eût voulu étouffer, se répandit dans le public. Alors, des bruits d'empoisonnement ayant couru, la duchesse de Bouillon fit tancer le lieutenant de police qui avait maladroitement mené l'enquête, et obtint qu'on enfermât l'abbé Bouret, comme fou, à Saint-Lazare.
Adrienne eut dans cette circonstance une conduite digne d'éloge. Après avoir vainement intercédé en faveur du prisonnier, elle écrivit à Hérault cette lettre pleine d'émotion :
« Je lui ai parlé et fait parler souvent et longtemps, et toujours il a répondu avec suite et ingénuité. Ce n'est pas que je désire
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qu'il dise vrai; j'ai cent fois plus de raisons pour souhaiter qu'il soit fou. Eh! plût à Dieu qu'il n'y eût qu'à solliciter sa grâce! Mais, s'il est innocent, songez, Monsieur, quel intérêt je dois prendre à ses jour.; et combien cette incertitude est cruelle pour moi. Ne regarJez point mon état ni ma naissance. Daignez voir mon âme qui est sincère et à découvert dans cette lettre. »
Ne s'attacher ni à l'état ni au nom eût été un contre-sens en i 729. et Adrienne Le Couvreur en demandait trop pour son temps. L'abbé, malgré la chaleur du plaidoyer, fut d'autant mieux gardé à Saint-Lazare qu'il persista dans son accusation jusqu'au 24 août 1700. Alors, Mlle Le Couvreur ayant disparu, il consentit à faire une rétractation pure et simple, mettant ses dépositions premières sur le compte de sa cervelle brouillée. Grâce à cette formalité, il obtint son élargissement.
Un mystère plane donc sur la mort de la célèbre comédienne. Elle se produisit brutalement, tandis que Bouret était à Saint-Lazare, et les troubles de santé, dont Adrienne se plaignait d'ailleurs habituellement, ne suffisent point à l'expliquer.
« Le mardi 14 mars, déclare Marie- Antoinette Lenoir, femme de chambre de la défunte, M1Ie Le Couvreur se trouva mal en jouant sur le théâtre et, étant de retour en sa demeure, elle se mit au lit, d'où elle n'est pas relevée et est décédée le lundi suivant, 20 dudit mois de mars, sur les trois heures... en présence du comte de Saxe, de Voltaire et de Faget, chirurgien, qui s'en furent presque aussitôt qu'elle fut morte. »
Ainsi, M1Ie Le Couvreur fut enlevée en six jours!
D'Allainval, n'osant point se faire l'écho des bruits sinistres qui circulèrent alors, prétend que les médecins administrèrent à Adrienne « de l'hypécacuana dont sa poi-
trine, qu'elle avoit toujours eue fort faible, ne put soutenir la violence. » Le procès-verbal d'autopsie constate une inflammation aiguë, et d'autres témoignages mentionnent un flux de sang.
En présence de ces opinions contradictoires, et quand on réfléchit au caractère aitier de la duchesse de Bouillon, à sa jalousie, aux humiliations qui appelaient son implacable vengeance, on est autorisé, sinon à affirmer l'empoisonnement, du moins à le croire possible.
A la décharge de la duchesse, Sainte-Beuve invoque l'explication de l'abbé Aunillon, un galant homme, mais qu'il déclare pourtant l'ami de la prévenue. Cet abbé pense qu'une dame de la cour, dont il ne donne pas le nom, envieuse et sans doute rivale de Mme de Bouillon, avait monté toute cette intrigue, non pour empoisonner Mlle Le Couvreur, mais pour perdre de réputation la duchesse. Il ajoute que celle-ci, étant au lit de mort sept ans après, fit à haute voix devant sa maison réunie la confession générale de ses péchés, et que toujours elle protesta de son innocence.
Cette allégation de la part d'un ami ne prouve rien. Car, en admettant que la duchesse de Bouillon eût, par humilité chrétienne, confessé tout haut ses péchés, elle n'était nullement obligée d'avouer publiquement un crime.
Par conséquent, la question demeure pendante, ainsi que nous le disions tout à l'heure, et le mystère nous reste inexpliqué.
Les chroniqueurs ou auteurs dramatiques ont été plus afnrmatifs que l'histoire, et cela se conçoit. Quel beau sujet de drame que la rivalité d'une grande dame et d'une actrice, avec un assassinat pour dénouement! Quelle si-
tuation palpitante que la Le Couvreur, idole du public, expirant, empoisonnée, dans les bras d'un héros, son amant!
Le public, surexcité par la mort tragique de sa bienaimée comédienne, se passionna également autour de son cercueil, et ce ne fut point sans raison.
Tandis que, quelques mois plus tard, les Anglais faisaient des funérailles princières à Anne Old-Fields, les dépouilles d'Adrienne, chargées dans un fiacre par deux portefaix, furent enfouies dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain, l'abbé Languet, curé de Saint- Sulpice, ayant refusé d'admettre en terre sainte le corps de l'actrice, malgré un legs important de celle-ci aux pauvres de sa paroisse.
Avouons, pour tout dire, que, pressée par le prêtre de recevoir les sacrements, Mlle Le Couvreur s'était écriée en tournant les veux vers un buste du comte de Saxe :
ta
Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux!
Adrienne morte, M. de Maurepas avait écrit au lieutenant de police que l'intention du cardinal Fleury n'était point d'entrer dans cette affaire de sépulture ecclésiastique, mais de s'en rapporter à ce que décideraient l'archevêque de Paris et le curé de Saint-Sulpice : « S'ils persistent dans leur refus, comme il y a apparence, concluait la lettre, il faudra la faire enlever de nuit et enterrer avec le moins de scandale que faire se pourra. »
Voltaire exhala sa douleur dans ces deux vers inspirés :
Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle? Elle a charmé le monde, et vous la punissez!
Et jamais par la suite il ne manqua de protester contre la profanation des restes de la tragédienne.
C'est ainsi que l'une de ses lettres inédites, datée de Ferney, icr mai 1761, contient ce passage : « Nous prétendons qu'on ne doit pas refuser la sépulture à des citoyens qui sont aux gages du roy. Il est plaisant qu'on enterre le bourreau avec cérémonie, et qu'on ait jeté à la voirie Mlle Le Couvreur. »
Il a été mentionné plus haut qu'un hôtel avait été construit à l'endroit où fut creusée la fosse d'Adrienne, et que le comte d'Argental y avait fait élever un tombeau et graver une épitaphe à son amie.
L'hôtel dont il s'agit porte aujourd'hui le n° 1 1 5 de la rue de Grenelle; il est situé tout près de la rue de Bourgogne et appartient à M. le comte de Vogué. Des mains du marquis de Sommery, cet immeuble était passé dans celles du comte Raymond de Bérenger, beau-père du propriétaire actuel.
Després, qui écrit en 1822, ne parle plus du tombeau, mais il nous apprend que M. de Bérenger avait mis la plaque de marbre dans une galerie de curiosités. Quant aux ossements de Mlle Le Couvreur, nous savons par les Archives nationales, que le 1 1 floréal an V (3o avril 1707) les comédiens français demandèrent l'autorisation d'en
faire la recherche afin de les déposer « dans le local affecté par la loi aux sépultures)) ;
Qu'à la date du 6 prairial (25 mai), arriva la réponse affirmative de l'autorité, « avec invitation aux membres du bureau central du canton de Paris de seconder de tout leur pouvoir l'exécution de ce projet)).
Mais le dessein n'a pas été suivi , et les dépouilles de Mlle Le Couvreur sont encore enfouies sous la remise d'un hôtel privé.
Pourquoi nos comédiens français, reprenant le noble projet de leurs devanciers, n'iraient-ils point les y chercher pour leur donner une sépulture digne de semblables reliques?
En un temps de réparation comme celui où nous prétendons vivre, tout scandale dénoncé doit prendre fin. Or, il n'en est point de plus coupable, à notre avis, que le manque de respect envers d'illustres mémoires.
Le tombeau discrètement élevé par d'Argental est aujourd'hui détruit. Que la postérité en érige un en pleine lumière à celle qui, malgré ses faiblesses de femme et d'humaines imperfections, est demeurée- la gloire de notre théâtre français au XVIIIe siècle!
lmp. Jouaust.
Imp A Sa.-
i Ton se fut contenté de donner à Sarrazin les rôles pour lesquels il avait vraiment de la vocation, cet acteur eût été un des plus célèbres de la scène française. Mais la manie qu'on avait de son temps de confier indifféremment au même comédien tous les personnages tragiques ou comiques diminua beaucoup son mérite aux yeux de ses contemporains.
Il est certain, comme le dit Le Kain dans ses Mémoires, que Sarrazin n'avait point l'âme de Mithridate et qu'il jouait très faiblement les guerriers. Mais, sous le manteau royal, il avait un air vraiment noble, et la façon dont il interprétait le pathétique faisait verser des larmes à tout l'auditoire. <c Lorsqu'il était bien placé, écrit Grimm, il approchait du sublime : ce n'était plus un acteur qu'on voyait. Dans Zaïre, par exemple, c'était Lusignan luimême que vous entendiez; dans la Métromanie, c'était l'oncle du métromane; dans l'Andrienne , c'était cet autre vieillard emporté, et cependant bon, que vous croyiez voir
en personne. Il était sublime dans cette pièce. Quelle
chaleur, quelle foule de sentiments toujours vrais il savait mettre dans son jeu ! »
Ce sont précisément ces qualités de sentiment et de naturel mises en relief par Grimm qui ont fait de Sarrazin un acteur de premier ordre, et qui nous ont engagé, malgré ses côtés défectueux, à lui donner une place dans nos biographies.
Il faut en convenir aussi, Sarrazin fut jadis un personnage sacrifié: il était trop timide, trop modeste, pour son milieu. Dans le monde du théâtre, où chacun se croit arrivé, il s'effaçait volontiers, et, tandis que ses camarades avaient bec et ongles pour attaquer, lui n'osait même pas se défendre. « Recevant avec humilité la critique ou le blâme, est-il dit quelque part, il accueillait les éloges avec une extrême confusion. »
Au lieu de relever les plaisanteries dont il était l'objet, Sarrazin, en effet, courbait la tête et n'en gardait même pas rancune, au risque de les encourager. Voltaire, pour ne citer qu'un exemple, ne se faisait pas faute de malmener le pauvre artiste, qu'il estimait cependant, et qui lui conserva toute sa vie la plus respectueuse déférence.
Nous aurons plusieurs fois, dans le cours de cette notice, l'occasion de citer des mots piquants du poète tragique à l'adresse de son interprète. Voici tout de suite une repartie de Sarrazin qui prouve combien celui-ci lui tenait peu rigueur.
On touchait à la fin de la quinzaine de Pâques, et le théâtre allait rouvrir. Voltaire, ayant rencontré Sarrazin, l'aborda en ces termes : « Eh bien ! nous avez-vous préparé quelques bonnes nouveautés ? — Hélas! non, répondit le comédien, nous n'avons rien. — C'est peu. Cependant il
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vous faudrait quelque chose d'intéressant ; je prierai Dieu pour qu'il vous l'envoie. — Ah! Monsieur, interrompit Sarrazin, pour ce qui est de cela, nous espérons bien plus en vous qu'en Dieu ! »
Si Facteur acceptait d'ordinaire avec mansuétude les leçons des auteurs ou les taquineries de ses camarades, ce n'était point cependant chez lui défaut d'à-propos. Une petite anecdote prouvera qu'il savait au besoin trouver le mot juste.
Sarrazin était, paraît-il, zélé pour la recette. Un jour que l'on faisait le répertoire de la semaine et que les premières actrices avaient refusé de jouer plusieurs pièces à succès, ce Eh bien! Mesdames, s'écria le comédien, il faudra donc fermer boutique et mourir de faim. — Qu'est-ce à dire, Monsieur, répondit l'une d'elles, serez-vous plus à plaindre que nous? Quand vous manquez une recette, ne la manquons-nous pas aussi? — Oui, soupira l'artiste, oui, Mesdames; mais je n'ai pas d'autres ressources, moi ! )>
Sarrazin, homme excellent, acteur inimitable dans le pathétique, appartenait à une famille bourgeoise des plus honorables, ainsi que nous l'apprend son acte de naissance.
Extrait des registres de la paroisse Saint-Symphorien, à Nuits,
près Dijon.
Le dimanche, dix-neufvième de juin mil-six-cent-quatre-vingtneuf, sur le soir, a été baptizé Claude, fils de M. Claude Sarrazin, marchand à Nuys (sic), et de demoiselle Anne Julbin, ses père et mère; lequel vint au monde hier, sur une heure après minuit. Le parrain, honorable homme M. Claude Perruchot, apoticaire. La marraine, demoiselle Jeanne Sarrazin, femme de M. André Laurent, procureur et notaire à Nuys. Tous ont signé avec moi, curé.
Claude Sarrazin est donc né le 18 juin 1680, à Nuits, en
Bourgogne, dans un milieu relativement riche, qui lui donna le bien-être et favorisa son instruction.
Est-ce à l'instigation de ses parents que, parvenu à l'adolescence, il inclina vers l'état ecclésiastique? Nous sommes disposé à croire que son caractère rêveur et un peu mystique L'y poussa naturellement. Toujours est-il que Sarrazin entra dans les ordres et qu'il porta le petit collet pendant plusieurs années. Mais cette sensibilité excessive qui l'avait d'abord jeté dans les bras de la religion ne devait pas tarder à l'en arracher. Un démon lui apparut sous les traits d'une charmante actrice de province dont il devint éperdument amoureux. Répudiant alors pour elle famille et pieux ministère, il déserta son pays et s'en fut dans la capitale, où la résolution d'entrer au théâtre s'imposa bientôt à son esprit.
Pour en arriver à son but, Sarrazin rechercha toutes les occasions de se produire, et les brillants succès qu'il obtint dans plusieurs troupes d'amateurs l'acheminèrent rapidement vers la plus célèbre de toutes, celle à laquelle le duc de Gesvres ouvrait son château de Saint-Ouen pour y donner des représentations. « C'est de cette société, lisons-nous dans le Calendrier Duchesne, et sans avoir joué ni dans les provinces ni sur aucun théâtre public, que M. Sarrazin passa au théâtre de la Comédie française.» Le fait, tout à l'honneur du comédien, mérite d'être signalé. A une époque où les acteurs ne se hasardaient sur notre première scène qu'après un stage plus ou moins long dans une troupe de campagne, il était glorieux pour Sarrazin d'y paraître dès son entrée dans la carrière dramatique. Ses débuts eurent lieu, le 3 mars 1720, par le rôled'Œdipe,de la tragédie de P. Corneille, que l'on n'avait point donnée depuis longtemps, et
CLAUDE SARRAZIX 2o5
qui fut reprise spécialement à cette occasion. L'artiste y eut tant de succès que le 22 du même mois il était reçu pour doubler Baron dans remploi des rois.
La pièce conservée aux Archives nationales porte bien réellement cette date du 22 mars 1729, et est conçue en ces termes :
Nous mandons et ordonnons aux comédiens françois ordinaires de Sa Majesté de recevoir dans la troupe du Roy le sieur Sarrazin, pour y jouer les rôles de roys dans la tragédie, et ceux de paysans dans la comédie; et comme il n'y a pas actuellement de parts vacantes, nous accordons au sieur Sarrazin une demie part sur la première qui viendra à vaquer.
Fait au palais de Versailles.
Signé : Duc de Mortemart.
Cette faveur était légitime. Le 10 mars Sarrazin avait représenté Œdipe avec plus de bonheur encore que la première fois, et son rôle d'Agamemnon, dans Iphigénie en Aidide , le fit couvrir d'applaudissements par un public que séduisait son intelligence autant que son organe sympathique.
A la fin de cette même année le comédien devenait chet d'emploi par la mort de Baron. Il avait pour concurrent Drouin de Bercy, reçu à demi-part le 28 mars 1729. Mais la différence entre les deux personnalités s'affirmait de telle sorte que l'hésitation n'était point possible, et notre artiste fut maintenu dans ses nouvelles prérogatives par un ordre de janvier 1730.
Résolu à noter avec impartialité les critiques comme les éloges, nous transcrivons exactement l'opinion de d'Aigueberre sur Sarrazin dès le 6 juillet 1700, c'est-à-dire à l'instant où ce dernier s'essayait dans la carrière : « C'est un acteur sensé, qui cherche la nature et qui étudie son
caractère, qui connaît le bon goût et qui s'efforce d'y atteindre; mais il lui manque bien des talents nécessaires: il n'a ni art, ni méthode, ni geste, ni maintien. Il joue avec plus de réflexion que de sentiment, ses yeux ne disent rien, son visage est toujours le même; il n'accompagne point ce qu'il prononce de ce jeu de théâtre qui donne de la vraisemblance aux paroles et de l'éloquence au silence même ; il n'a rien de cette action muette qui déclare ce qui se passe au fond des cœurs, et qui découvre les inquiétudes, la douleur et les impatiences. Il réussit mieux dans certains rôles favoris, tels que ceux d'Agamemnon,d'Athamaset de don Diègue ; c'est alors qu'il tombe dans le défaut d'animation. Il toucherait s'il était animé-, mais il est bien en dessous de ce qu'il devrait être en exprimant la tendresse de ces pères malheureux. Le spectateur est attendri, mais il sent qu'il manque quelque chose à sa douleur; ses larmes sont prêtes à couler, mais il a le temps d'y réfléchir et de les arrêter. Quelle peut être la cause d'une émotion si lente ? C'est que l'acteur n'occupe point assez celui qui l'écoute. Il a des sentiments pour lors, mais il manque de feu. »
En rapprochant la lettre du souffleur des ouvrages parus à la même époque, on trouve que Sarrazin méritait un jugement moins sévère. Il avait, n'en déplaise à d'Aigueberre, beaucoup de tact et de méthode ; quant au maintien, rien d'étonnant à ce qu'en 1780 l'acteur ne l'eût pas encore perfectionné. Le reproche qui vise le manque d'expression de ses yeux et de son visage n'est pas plus juste. Sarrazin avait, au contraire, un regard sympathique et ses traits reflétaient une douceur et une distinction parfaitement en rapport avec les rôles de pères ou de rois qui lui étaient confié
Comment aussi accorder l'absence d'animation avec ce mot satirique d'un contemporain : « Il gesticule comme un timbalier » ?
Enfin, que signifie la phrase de d'Aigueberre : «Il réussit mieux dans certains rôles favoris . . . c'est alors qu'il tombe dans le défaut d'animation » ? Elle exprime évidemment le contraire de ce qu'elle veut dire.
Nous croyons inutile d'insister sur cette allégation erronée que Sarrazin jouait avec une réflexion inopportune, et que le spectateur avait le temps de retenir «ses larmes prêtes à couler ». Insuffisant dans l'interprétation des passions violentes ou guerrières, notre comédien recueillit d'unanimes applaudissements dans les rôles où il fallait de l'âme et de la sensibilité.
L'article publié après la mort de Sarrazin par le Calendrier Duchesne nous paraît plus équitable que le précédent, et le lecteur l'appréciera d'autant mieux qu'il embrasse toute la vie théâtrale de l'artiste.
«M. Sarrazin est resté trente ans à la Comédie, où il a servi avec un succès très distingué jusqu'à la fin de sa carrière. Dans les premières années, on lui reprochait quelques disgrâces dans l'action et peu d'ensemble dans l'habitude du corps; mais ces légers défauts étaient si heureusement couverts par la partie du sentiment, qui était naturelle et d'un effet admirable dans cet acteur! On se ressouvient encore avec sensibilité des larmes qu'il a fait verser dans beaucoup de rôles tragiques de son emploi, et de l'attendrissement qu'il faisait éprouver dans les pièces du haut comique. »
Sarrazin demeura trente années au théâtre, et, chose digne de remarque, durant cette longue période sa renommée se
soutint à la même hauteur sans que le temps y apportât la moindre altération.
On lui a fait des critiques de détail, entre autres devoir été peu soigneux de la vérité du costume. C'était non seulement dans un magnifique palais, écrit un biographe, mais couvert d'un habit de brocart d'or, que Sarrazin-Pharasmane disait à l'ambassadeur de Rome:
La nature, marâtre en ces affreux climats,
Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.
Ce reproche est puéril au temps où chaque acteur agissait à sa guise, et où les paniers, les jupes à traîne, les coiffures à plumes, servaient de travestissement à toutes les reines de l'antiquité î
Voltaire, que nous avons vu obséquieux jusqu'à la platitude avec Quinault-Dufresne, dont il redoutait la mauvaise humeur, était avec le doux Sarrazin mordant et incisif. Il l'accusait de réciter ses vers comme on lit une gazette, et le traitait de sacristain de pagode à une répétition de VOrphelin de la Chine, où le comédien jouait Zamti. A cela il y a deux raisons : d'abord Voltaire en voulait à Sarrazin de ce qu'il eût été dans les ordres *, ensuite, il n'était pas fâché de se venger sur quelqu'un de ses insuccès. Et, il faut bien l'avouer, le grand poète en eut plusieurs au théâtre !
De tout ce qui précède il résulte que notre acteur, dont le caractère placide et modeste fut le principal ennemi, n'en demeura pas moins un artiste digne de renommée, et que, s'il éprouva de petits déboires de coulisses, il sut gagner quand même les sympathies des plus opiniâtres à le tracasser : de Voltaire, nous l'avons dit; de Piron, la correspondance de ce dernier avec Mlle de Bar le prouve ; sans
parler de ceux dont l'affection fut toute bienveillante, Mlle Le Couvreur, par exemple, qui ne l'appelait jamais autrement que son ami.
Claude Sarrazin ne créa pas moins de cinquante-deux rôles à la Comédie française. Nous les indiquons presque tous, en citant, pour éviter la monotonie, les anecdotes qui s'y rattachent et intéressent notre acteur.
En 1730, Sarrazin établit le personnage de Callisthène dans la tragédie de Piron, et à ce propos il lui arriva une petite mésaventure. Au moment où Lysimaque lui présenta le poignard dont il devait se frapper, l'arme, en mauvais état, venait de se briser, si bien que le pauvre Callisthène en dut tenir les tronçons pendant qu'il déclamait son rôle.« Les plaisans du parterre, raconte l'abbé de La Porte, tirèrent bon parti du contre-temps risible de ce poignard en bloc enfermé dans la main du déclamateur. Les ricanements firent éclore par degrés la risée générale, au fatal instant où l'acteur se poignarda d'un coup de poing, et jeta au loin l'arme meurtrière en quatre ou cinq morceaux. »
La même année, le comédien créait le rôle de Brutus dans la tragédie de Voltaire, et cette fois ce fut de l'auteur que lui vint le mécompte. C'était à une lecture de la pièce et au moment de l'invocation au dieu Mars. Comme Sarrazin mettait une certaine mollesse dans le débit de ce passage : «Monsieur, s'écria Voltaire impatienté, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls de Rome, et qu'il ne faut point parler au dieu Mars comme si vous disiez : Ah ! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner le lot de cent mille francs à la loterie ! » Il résulta de ce nouveau genre de donner des leçons, conclut Le Kain dans ses Mémoires, que Sarrazin n'en fut ni plus mâle, ni plus vigoureux, parce
que ni Tune ni l'autre de ces qualités n'étaient en lui, et que le genre où il excellait vraiment est le pathétique.
Le seul rôle que Sarrazin mit au théâtre en i y3 1 est celui cTAndroclide, dans Erigone, de La Grange-Chancel.
En 1732, il se signala par les personnages d'Hermogide, dans Eryphile , de Voltaire; de Cassius, dans la tragédie de ce nom par La Grange-Chancel, et d'Orgon, dans le Complaisant, comédie en cinq actes attribuée à de Launay.
C'est au sujet du personnage de Christiern, établi par notre comédien, en 1733, dans Gustave Vasa, que Piron lança contre lui, dit-on, ce mot cruel : « Cet homme, qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne d'être excommunié à soixante. » L'ironie était sanglante, mais elle a tout lieu de nous paraître apocryphe, au moins dans la circonstance, attendu qu'en 1733 Sarrazin avait quarante-quatre ans, et non soixante. En tout cas, elle est injuste, comme le fait remarquer un écrivain de l'époque, «cet acteur étant généralement goûté pour ses talents » .
Il fallait, en effet, que notre artiste eût des mérites exceptionnels pour soutenir cette même année une tragédie si mauvaise que sa critique nous est parvenue sous forme d'anecdote. Un jour que l'auteur, l'abbé Pellegrin, se promenait au Luxembourg avec un ami, un modèle d'écriture couvert de P vola jusqu'à eux. «Savez-vous ce que veulent dire toutes ces lettres? » interrogea l'ami, qui avait/ramassé la feuille de papier. «C'est, répondit l'abbé, la leçon qu'un maître à écrire a donnée à son élève et que le vent a poussée vers nous. — Vous vous trompez, reprit l'autre, tous ces P signifient : Pélopée, Pièce Pitoyable, Par Pellegrin, Poète, Pauvre Prêtre Provençal. »
L'année 1784 fut pour Sarrazin féconde en créations-, parmi les rôles qu'il inaugura figurent Achate, dans la Didon de Le Franc de Pompignan; Cécil, dans Marie Stuart, pièce sans valeur attribuée à Tronchin ; Vespasien, dans Sabinus, de Richer. Est-ce à notre comédien qu'il faut prêter cette apostrophe au souffleur, le soir de la première représentation? Comme celui-ci le reprenait: «Taisezvous ! fit tout haut l'acteur. Laissez-moi rêver un moment ! Parbleu, je savais si bien ce matin ! »
En 1736, nous mettons à l'actif de Sarrazin les personnages d'Alvarès, dans Attire; d'Euphémon père, dans l'Enfant prodigue, par Voltaire; de Childéric, dans la tragédie de Morand.
Qui jamais rendit mieux que toi, Sarrazin, ces deux caractères, Et la majesté d'un grand roi, Et la tendresse des bons pères?
Ces vers, assez mauvais d'ailleurs, ne sont rapportés ici que parce qu'ils constatent un véritable succès de l'artiste dans les deux dernières pièces où il tint l'un et l'autre emploi. Ajoutons que le quatrain est du temps: c'est là son excuse... et la nôtre.
Par ordre de dates, consignons : en 1707, Ariste, dans V Ecole des amis, de La Chaussée; en 1738, Baliveau, dans la Métromanie, de Piron; en 1739, Théodore, dans Mahomet II ', de La Noue; en 1740, Vorcester, dans Edouard III, de Gresset, et Bonnassar, dans Zulime, de Voltaire; en 1741, d'Orvigny, dans Mélanide, de La Chaussée, pièce dramatique qui fit le plus grand honneur à Sarrazin. « Cette comédie, la meilleure dans le genre attendrissant, dit l'abbé de La Porte, déjà cité, est tirée
212 CLAUDE SARRAZIX
d'un excellent roman de M. Thomas Gueullette, intitulé Mademoiselle de Bontems.
Pour une œuvre satisfaisante, il s'en jouait tant de misérables !
A ne parler que de Cléopâtre, tragédie de Marmontel ( i 75o), où Facteur remplissait le rôle de Ventidius, la pièce était à ce point mauvaise que, malgré les lois de la police, il se produisit au parterre un tapage extrême, « On avait fait faire un aspic par le fameux Vaucanson, lisons-nous dans les Anecdotes dramatiques, et, au moment où Cléopâtre rapprochait de son sein, l'aspic sifflait avec grand bruit. Après la tragédie, on demanda à M. de B... ce qu'il en pensait. «Je suis, répondit-il, de l'avis de l'aspic. »
En 1 742, Sarrazin mit au théâtre le personnage de Zopire, dans le Mahomet de Voltaire. En 1 748, il établit Narbas, dans Mérope, et César, dans la Mort de César, du même auteur. Si Ton ajoute ses créations dans Nanine et dans Orcste, on verra que Voltaire, malgré son ironie, tenait Sarrazin en estime particulière, et qu'il lui confiait des rôles dans presque toutes ses tragédies.
Notre liste est déjà très chargée; les noms qui nous restent encore à citer témoigneront combien fut laborieuse et bien remplie la carrière du comédien. Le personnage de Zarès, dans Al\aïde, de Linant ( 1 745), lui fut peu favorable. La pièce était détestable ! « Cependant elle n'a pas été sifflée, )> disait un bel esprit le lendemain de la première représentation. « Parbleu! répondit quelqu'un, comment voulez-vous qu'on siffle quand on bâille ? »
Mieux réussirent les rôles suivants : Sciolto, dans la
tragédie passable de Caliste, par le marquis de Mauprié
i;5o ; Varon, dans la pièce de ce nom, parle vicomte de
CLAUDE SARRAZIN 2l3
Graves (i 75 1) ^ Thestor, dans les Troyennes, de Châteaubrun (1754), et surtout Cicéron, dans le Triumvirat, de Crébillon, même année. « Cette dernière tragédie, consignent les Chroniques théâtrales, fut reçue avec reconnaissance pour un auteur célèbre qui avait entrepris un aussi grand ouvrage à Page de quatre-vingts ans. »
Parmi les pièces créées par Sarrazin, plusieurs, avant de faire leur apparition sur la scène française, avaient été données dans d'illustres demeures ou même à la Cour. UAbsalon de Duché, par exemple, où notre acteur remplissait le rôle de David, s'était fait applaudir à Saint-Cyr, où il avait été honoré de la présence du Roi-soleil. Il fut ensuite représenté à Versailles par les princes, princesses et grands seigneurs de la Cour. La duchesse de Bourgogne y figura dans le personnage de Thomar,et le duc d'Orléans dans celui de David, que Sarrazin devait précisément inaugurer au théâtre avec beaucoup de succès.
La tragédie de Téglis, par Morand, fut jouée tout d'abord à l'Arsenal et sur le petit théâtre de la Duchesse du Maine, avec l'auteur pour principal interprète. Sarrazin y créa le rôle de Sosthène, à la Comédie-Française.
Une particularité nous revient en mémoire à propos de Zarès, où notre artiste fut chargé du rôle d'Arbace. Il paraît que Palissot, pris d'un bel amour pour Mlle Gaussin, qui était cependant son aînée de dix-neuf ans, écrivit la pièce dans Tunique but de la déposer à ses pieds. Quand l'ouvrage fut soumis à l'approbation des comédiens, en 1749, l'auteur avait à peine dix-neuf ans, ce qui inspira le mot suivant à Voltaire : « A son âge, on songe à faire le Sardanapale, et non à le composer. » La tragédie était pourtant bonne, et elle fut reçue. Il est fâcheux, au dire de
Palissot, que deux artistes seuls, M1,c Gaussin et M. Sarrazin, aient compris leur rôle, « tandis que les autres jouaient une autre pièce ». Le public, plus indulgent, accueillit Zarès avec faveur.
Encore un rôle, et nous terminons. C'est celui du Président, dans la Gouvernante, de La Chaussée. Le personnage rentrait tout à fait dans le caractère de Sarrazin; on en jugera par l'aventure historique qui servit de prétexte à la pièce. M. de La Faluère, premier président du parlement de Bretagne, avait, par suite de la négligence d'un rapporteur nommé par lui, fait perdre le procès à une honnête famille qui s'était vue par là dépouillée de tous ses biens. Ne pouvant casser un jugement rendu et exécuté, M. de La Faluère remua ciel et terre pour découvrir ses victimes. Les ayant enfin retrouvées, il leur avoua sa faute et les força de recevoir, sur ses propres deniers, la somme qu'il leur avait innocemment ravie. Sarrazin, tel que nous le connaissons, devait être attiré tout d'abord par le côté pathétique du rôle. Il en fit en effet un chef-d'œuvre de naturel et de sentiment.
Ces nobles qualités auxquelles nous faisons allusion lui étaient d'ailleurs accordées sans conteste, et nous sommes heureux de les relever dans un parallèle qu'établissent les Mémoires de Mlle Dumesnil entre Mlle Clairon et notre comédien. « La preuve la plus complète de la supériorité de la simple et sublime nature sur tant de pénibles efforts, dit à Mlle Clairon Coste d'Arnobat (le véritable auteur des Mémoires), Sarrazin, votre contemporain, nous la fournit. Sans aucun geste que d'élever une main, qu'il agitait avec rapidité par un tremblement expressif, il faisait fondre en larmes tous les spectateurs. Cet acteur-là, qui était néan-
moins très instruit, n'avait point fait vos profondes études sur le maintien, la démarche, les attitudes, les airs de tête; jamais il n'avait disséqué des vertèbres supérieures pour connaître les ressources de leurs ressorts et de leurs mouvements. »
Vers la fin de sa carrière, Sarrazin eut le malheur de perdre en partie sa voix, et dut se retirer une première fois en 1707. Mais il n'était pas riche, malgré le revenu de r,ooo livres dont il avait été gratifié dès 1764, à la mort de Duchemin. Il essava donc de mettre son infirmité sur le compte d'une indisposition passagère, et obtint d'être conservé jusqu'en 1759. A cette dernière époque la maladie avait fait de tels progrès que le comédien fut le premier à solliciter sa retraite. On la ratifia le ier avril 1759, avec pension de i,5oo livres, suivant arrêt du 18 juin 1757, « en vertu de l'ancienneté et de l'excellence de ses services ».
De fait, l'acteur tenait avec tant d'autorité certains emplois que Blainvilie, le remplaçant dans VAndrienne, n'osa point paraître sur la scène avant d'avoir réclamé l'indulgence du public.
Sarrazin avait-il aggravé son mal et préparé son départ en forçant la nature et se livrant à une déclamation exagérée ? La réponse qu'il fit à un apprenti comédien nous le donne à penser : «Venez chez moi, lui dit-il, je vous ferai cracher le sang pendant quinze jours.»
Quoi qu'il en soit, au moment de quitter définitivement le théâtre, l'artiste, qui redoutait une solitude rendue plus pénible encore par la perte de sa première femme, conçut la bizarre idée de se remarier. Le 23 février 1759, il épousa une veuve de soixante ans, la dame Dubois, mère de Tac-
CLAUDE SARRAZTN
teur dont nous aurons plus tard occasion de dire la triste
renommée.
Heureux ou malheureux, Sarrazin ne profita pas longtemps de sa nouvelle position. Le i5 novembre 1762 il s'éteignait à Paris, après avoir langui plusieurs mois. Sa pension fut donnée au comédien Armand, alors doyen du
Théâtre-Français.
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Imp. Jou aust
raxçois-Charles Grandval, qu'on appelle avec raison le Bressant du XVIIIe siècle, était fils de Nicolas Racot- Grandval, qui avait acquis une double réputation comme musicien organiste et comme écrivain.
Né à Paris en 1676, mort dans la même ville en 1 753, le père de notre acteur composa la musique de beaucoup de petites pièces à agréments données à la Comédie française, et écrivit le poème de Cartouche, ou le Vice puni. Il fit aussi quelques comédies dont voici les titres : le Quartier d'hiver, le Valet astrologue, Persifler, le Camp de Porché-F ont aine , et probablement Agathe, ou la Chaste Princesse, tragédie burlesque avec divertissement, représentée chez Mlle Dumesnil en 1749, et que plusieurs bibliophiles ont attribuée à Grandval fils.
Nicolas Racot-Grandval avait une sœur, tante par conséquent de Charles, qui tigura non sans éclat au Théâtre-Français, et à laquelle nous devons un mot de souvenir. Elle s'appelait Marie-Hortense et avait épousé
au mois de septembre 1702 Charles-Claude Botot-Dangeville, acteur sur la même scène, et dont il sera question dans notre prochaine notice, à propos de Mlle Anne Dangeville, sa nièce.
Marie-Hortense Racot-Grandval, femme d'une rare beauté et connue au théâtre sous le nom de « la belle Hortense », débuta à la Comédie française en 1700. Son ordre de réception est signé du 7 octobre ; en voici la teneur :
« La demoiselle Hortense Grandval, n'ayant esté admise dans la troupe des comédiens du roy que pour une année et jusqu'à ce qu"il plût à Monseigneur le Dauphin de la voir jouer et agréer, Monseigneur l'ayant veue et agréée, il est ordonné aux comédiens du roy de la recevoir pour toujours, aux charges, clauses et conditions portées par le premier ordre qu'ils ont receu. Fait à Fontainebleau le 7 octobre 1700.
Signé : Charles de La Trémouille.
Elle fut acceptée dans les deux genres, tragique et comique, et doubla à la fois Mlle Duclos et Mlle Desmares. Citons, parmi ses créations, les rôles de Ténésis, dans la Sémiramis de Crébillon (17 17) -, de Lucile, dans VEcole des amants, par Joly (17 18) , et de Vénus, dans le prologue du Pastor fiào (1726). Quand la belle Hortense quitta le théâtre, le 14 mars 1739, elle était loin, malgré son âge, d'être vieille. Son mari, alors doyen de la Comédie, se retira un an plus tard; mais il la précéda de vingt-six années dans la tombe : Marie-Hortense Racot-Grandval, femme de Charles-Claude Botot-Dangeville et tante de notre Grandval, mourut à Paris le 4 juillet 1769, âgée de quatre-vingt-dix ans.
Achevons ces détails généalogiques en disant que le père d'Hortense et de Nicolas Grandval, l'aïeul par
conséquent de Charles, s'appelait Daniel Racot-Grandval, et qu'il était conseiller du roi et syndic général des ventes à l'Hôtel de ville.
M.Campardonrelève,àladatedu 19 septembre 1702, un acte par-devant notaire en vertu duquel Charles-Claude Botot-Dangeville et Marie-Hortense Racot-Grandval s'engagent, par contrat de mariage, à servir une rente viagère de 800 livres audit Daniel Racot-Grandval et à Marguerite Poirier, sa femme, cette rente devant être réduite à 5oo livres au décès de l'un des donataires.
Nous sommes arrivé à Charles Grandval, notre héros, dont voici Pacte de baptême, relevé sur les registres de la paroisse Saint-Sulpice :
Le 25 du mois d'octobre de l'année 1710, a été baptisé François-Charles, né le 23 de ce mois, fils de Nicolas Racot Grandval, joueur de clavecin, et de Marie Macé, son épouse, demeurant rue Dauphine, Le parrain : Pierre-Charles, intéressé dans les affaires du roy ; la marraine : Françoise Pithel, veuve de Jean Raisin.
Cette Françoise Raisin est la même qui fut l'objet d'une de nos précédentes biographies.
Séduit de bonne heure par les attraits du théâtre, Grandval inaugura sa carrière dramatique par un court apprentissage en province, et c'est après avoir figuré sur les scènes de Metz, de Rouen et de Lille que, soutenu par les encouragements de Mlle Le Couvreur, il se décida à faire son apparition à la Comédie française. Il y débuta, le 19 novembre 1729, par le rôle d'Andronic, et fut reçu le 3i décembre suivant. Sa modestie, ou la crainte de ne pas réussir, l'avait engagé à prendre le pseudonyme de Duval; mais le succès qu'il obtint à la cour changea ses résolutions,
et c'est sous son véritable nom qu'il joua dès le commencement de Tannée 1700.
D'abord Grandval dut se contenter des seconds emplois; c'est à ce titre qu'il créa les rôles de Frédéric, dans Gustave Wasa; du Marquis, dans la Pupille; de Valère, dans la Somnambule ; du Marquis, dans les Dehors trompeurs ; d'Alcindor, dans V Oracle, etc., etc. Mais, en 1741, à la retraite de Quinault-Dufresne, il fut désigné pour remplir les premiers rôles tragiques et comiques. De cette époque date réellement sa réputation, et la seconde période de sa carrière est de beaucoup la plus brillante. Grandval l'inaugura à l'âge de trente et un ans.
Prince, amant, petit-maître, on vous voit tour à tour, Grandval, des spectateurs emporter les suffrages; Vous seul savez donner, sous ces trois personnages, Des leçons de grandeur, de sagesse et d'amour.
Cet éloge que nous trouvons en quatre vers dans les Anecdotes dramatiques nous paraît mérité, en spécifiant toutefois que l'emploi de petit -maître était le triomphe de l'acteur.
Grandval fut, en effet, un des meilleurs comédiens du siècle dernier. « Artiste charmant, plein de grâce, d'esprit et de chaleur, écrit Mlle Clairon dans ses Mémoires, avec qui ce qu'on nomme décence théâtrale a quitté la scène; qu'on ne remplacera peut-être jamais dans les petitsmaîtres de bonne compagnie et dans le haut comique. »
De 1741 à 1762, date de sa première retraite, Grandval créa environ quarante rôles, la plupart de jeunes premiers, pour lesquels son talent distingué et son extérieur séduisant le désignaient d'avance. C'est ainsi qu'il établit les
personnages de Darviane, dans Mélanide; d'Olinde, dans Zénéide; de Léandre, dans le Sage étourdi; de Sainville fils, dans la Gouvernante, etc., etc.
Jaloux de ses droits, il tenait, du reste, à se conserver tout aussi bien les premiers rôles tragiques que les rôles du haut comique; ce fut un tort dont il eut à se repentir. Lorsque Lekain parut en iy5o, notre acteur témoigna toute la mauvaise humeur du monde, et il fallut lui arracher les tragédies les unes après les autres. Avec un aveuglement impardonnable chez un artiste de sa valeur, Grandval, loin de reconnaître le génie de Lekain, n'avait vu en lui qu'un homme mal fait, de tournure ridicule et de visage disgracieux. Le public ne tarda pas à le punir de son injustice. Chaque fois que Lekain paraissait, il était salué par des applaudissements enthousiastes, tandis que Grandval ne recevait qu'un accueil glacial dans les rôles où jusqu'alors il avait eu du succès. Après bien des hésitations et des murmures, le pauvre artiste dut confesser sa défaite; il abandonna le premier emploi tragique à son rival et se contenta du haut comique, où il créa successivement Cléon, dans le Dissipateur ; Verville, dans le Jaloux ; Damis, dans le Faux Généreux ; Valère, dans les Philosophes; Éraste, dans les Fausses Apparences ; le Baron, dans le Tambour nocturne, etc., etc. Nous n'avons pas, certes, la prétention de donner la nomenclature de tous les personnages que Grandval mit au théâtre, et qui s'élèvent au chiffre respectable de quatre-vingt-huit.
Cependant ce comédien fin et délicat, ce type de l'élégance et du bon ton, avait une imperfection physique qui, toute légère qu'elle fût, devait interrompre sa brillante carrière. Il grasseyait d'une façon sensible, et, quand il
parvint à cet âge où les spectateurs jugent un artiste avec sévérité, « il fut contraint, dit Mlle Clairon, de se retirer, par le dégoût que ce grasseyement inspirait au public dont il avait été l'idole ». C'était à la clôture de 1762. Grandval joignait aux i,5oo livres de pension que lui accorda la Comédie une autre pension de 1 ,000 francs octroyée par le roi dès 1 74?. et dont il nous a paru intéressant de reproduire le brevet, en le faisant suivre de la déclaration de l'acteur, écrite entièrement de sa main sur l'original. Voici la première pièce :
Brevet d'une pension de 1,120 livres, y compris 120 livres d'accroissement pour arrérages dus en 1 766, produisant net 944 livres, en faveur du sieur François-Charles Racot-Grandval, comédien ordinaire du roy, qui lui a été accordée sur le trésor royal en considération de ses services, suivant le brevet du 14 octobre 1745. Laquelle pension, de l'échéance d'octobre, déduction faite d'un dixième et demi sur mille, d'un dixième sur cent vingt et de 3 de niers pour livre sur le tout, est net de 944 livres.
Nota. Il reste dû, de cette pension de 944 livres, trois années trois mois révolus, le icr janvier 1779, montant à 3, 068 livres.
Vient ensuite la déclaration de Grandval :
François-Charles Racot-Grandval, né à Paris le 23 octobre 1710, baptisé le 25 dudit mois à la paroisse Saint-Sulpice, reçu dans la troupe des comédiens du roy à la fin de Tanné 1729, retiré en 1762, vu son âge qui ne convenoit plus aux rôles qu'il remplissoit, demeurant à Paris, à la barrière Blanche, déclare et certifie avoir obtenu de Sa Majesté Louis-Quinze, en 1745, une pension viagère de mille livres, dont il a joui jusqu'à ce jour en vertu du brevetjoint, avec son baptistaire, à la présente déclaration. — Ce 28 juillet 1779.
La date de retraite indiquée par Grandval est en désaccord, on le voit, avec le renseignement que nous avons ourni plus haut.
Voici l'explication de cette apparente contradiction.
Il est bien exact que l'acteur se retira en 1762; mais,
soit qu'il fût poussé par le besoin irrésistible de monter encore sur les planches, soit que sa fortune lui semblât insuffisante pour vivre confortablement, il regretta bientôt sa résolution, et reparut le 6 février 1 764 à la Comédie française, où il reprit successivement chacun des premiers rôles qui convenaient à sa maturité, en y joignant l'emploi de père noble.
Malgré tant de précautions, Grandval ne tarda pas à s'apercevoir qu'un artiste commet toujours une imprudence en ne restant point sur les regrets du public. Certes, nous ne dirons pas avec Grimm que de charmant le comédien fût devenu détestable : deux années d'inaction relative eussent été impuissantes à produire une telle métamorphose. Mais le Grandval de 1764 était inférieur à celui de 1762, et ses anciens admirateurs eurent la cruelle franchise de le lui faire comprendre. Adieu les applaudissements et les ovations ! L'artiste vieilli jouait au milieu de l'indifférence générale, et, quand, abreuvé de déplaisirs, il se retira définitivement, le ier avril 1768,11 eut la triste conviction de son impuissance, et laissa un piètre souvenir de ses talents à ceux qui n'avaient pu le voir au temps de ses triomphes.
Pendant ces quatre dernières années, Grandval créa trois rôles seulement : Damon, dans V Amateur (1764)*, le baron d'Esparville, dans le Philosophe sans le savoir (1765); enfin Coverly, dans Eugénie (1767).
Après avoir montré le comédien à la fin de sa carrière
dramatique, il est intéressant de relever le jugement que
porte sur ses débuts l'auteur de la Lettre du Souffleur :
« Le sieur Grandval, écrit d'Aigueberre en 1700, fera bien
*.is, Britannicus, Mélicerte; il peut suffire aux doux trans-
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ports, aux feux et aux alarmes des amans, il anime leur douleur et leur tendresse. S'il s'en tient à de semblables rôles, il n'a plus qu'à se perfectionner; mais, s'il veut atteindre à celui d'Achille, il faut qu'il acquière de nouveaux talens. Achille est bien au-dessous de lui-même dans sa bouche, ses menaces ne font point d'impression, ses sermens et sa fureur ne rassurent et n'intimident point; on ne voit pas ce héros inexorable qui ne connoît de loi que sa valeur et son épée. Ce n'est point la faute de l'acteur : il est bon sujet d'ailleurs; mais, puisque la nature ne Fa point formé pour représenter Achille, il auroit tort d'y prétendre. »
Que conclure de la critique de d'Aigueberre, sinon que Grandval avait, comme Sarrazin, d'admirables aptitudes, mais qu'il était incomplet comme ce dernier, et aussi comme la plupart de nos grands artistes passés et présents ? Car, nous le demandons en toute conscience au public actuel, si Ton ressuscitait de nos jours la déplorable habitude de confier à la fois au même acteur les rôles tragiques et comiques, croit-il que beaucoup résisteraient à la comparaison ? Nous pensons, pour notre part, que tous y laisseraient la moitié de leur réputation.
Jugeons donc Grandval selon son tempérament, et reconnaissons que pas un artiste de son temps n'a égalé l'élégance de son jeu ni la noblesse de son maintien, « II a fait les délices du Théâtre-Français», affirme le Calendrier des théâtres (1780,. La postérité a ratifié ce jugement quand elle a proclamé ce comédien le Bressant du XVIIIe siècle.
La liste que nous avons donnée des créations de Grandval est déjà longue; nous ne saurions la clore plus dignement qu'en mentionnant les rôles établis par Facteur dans
les principales tragédies de Voltaire. Ce sont : Valerius Publicola, dans Brutus; Nérestan, dans Zaïre; Coucy, dans Adélaïde Duguesclin; Mahomet, dans la tragédie de ce nom; Egisthe, dans Mêrope; Junius Brutus, dans la Mort de César; le Grand Prêtre, dans Sémiramis ; le Chevalier d'Orban, dans Nanine; Oreste, dans Oreste ; Orbassan, dans Tancrède; Ducarrage, dans le Droit du seigneur; enfin le Marquis, dans VÉcueil du sage.
Le rôle de Coucy, qui vient d'être cité, nous remet en mémoire une plaisanterie du public à propos de la pièce. Sur cette interrogation à Grandvai : « Es -tu content, Coucy? — Couci-couci », fit le parterre en riant aux éclats.
Les anecdotes qui concernent le comédien sont nombreuses. Rapportons-en trois, assez caractéristiques.
On se rappelle l'histoire du poignard disloqué dont fut égayée la première représentation de Callisthène, et que nous avons racontée dans notre précédente notice. C'est entre les mains de Grandvai, chargé du personnage de Lysimaque, que l'arme se brisa en morceaux, et c'est l'adroit compère qui eut l'ingénieuse inspiration de se débarrasser en faveur de Sarrazin du malencontreux accessoire.
En 1763, pendant la période qui sépare sa première retraite de sa rentrée, l'acteur suivit assidûment le Théâtre- Français. Un soir que Mole interprétait le personnage du Chevalier dans la Réconciliation normande, notre comédien, enthousiasmé par le talent du jeune artiste, courut à lui, et, l'ayant embrassé avec effusion : « Mon cher ami, lui dit-il, j'ai passé jadis pour bien remplir le rôle; mais je vous assure que je n'approchais pas de vous. Votre jeu
m'a fait découvrir des finesses que je n'ai jamais soupçonnées. »
Une actrice connue par ses aventures galantes repoussait un emploi de courtisane dans une pièce nouvelle. Grand val lui en demanda la raison. « Une femme qui se respecte, répondit-elle, ne peut se charger d'une semblable horreur. — Bon! bon! fit le comédien, prenez toujours; dans notre métier, il ne faut refuser aucun rôle. C'est à force de jouer les fats que j'apprends tous les jours
a me corriger. »
Grandval avait non seulement beaucoup d'esprit, mais encore beaucoup de gaieté; il en a fourni la preuve dans les comédies suivantes, dont il est l'auteur : l'Eunuque, ou la Fidèle Infidélité, tragédie burlesque, en prose et en vers, jouée chezMlleDumesnilen 1749; Sirop-au-cul, ou V Heureuse Délivrance, tragédie burlesque, imprimée en 1754; Léandre-Nanette, ou le Double Quiproquo, parade en un acte, en vers et en vaudevilles, imprimée en 1 755 ; le Tempérament, tragi-parade, imprimée en 1756. Nous pourrions peut-être ajouter les Deux Biscuits, tragédie en un acte, en vers, imprimée en 1752, non représentée. Mais la désignation d'ancien comédien, accolée dès 1752 au nom de Grandval, nous donne à supposer que la pièce est du père, et non du fils.
Et maintenant faisons profiter le lecteur de la bonne fortune que nous avons eue en rencontrant ces jours-ci un des rares exemplaires de l Eunuque, ou la Fidèlle {sic) Infidélité, et détachons de la pièce deux ou trois extraits qui témoigneront du genre passablement graveleux de l'auteur comédien.
Isabelle, l'amoureuse obligée de toutes les parades,
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ignorant où est Léandre, a trompé les rigueurs de l'absence en écoutant les tendres propos d'Arlequin, de Pantalon et de Scaramouche, qui tous trois lui ont laissé un enfant de leur façon.
Colombine, la suivante, reproche à sa trop inflammable
maîtresse une conduite aussi indélicate. Alors celle-ci
de répondre :
C'est la faute à ce mois de mai, Quand se réveille la nature.
Je leur plus, et je les aimai, C'est la faute à ce mois de mai.
Tous les trois m'ont mise à l'essai ; Je dirai, si l'on en murmure :
« C'est la faute à ce mois de mai, Quand se réveille la nature. »
Mais Léandre apparaît déguisé en eunuque, et Isabelle, qui ne saurait soupçonner un amoureux sous pareil travestissement, continue ses petites confidences :