MARIE '.F. S NIL
w^S'ous avions préparé une antithèse piquante entre jlles origines de Mlle Gaussin et celles de Mlle DujE^Hmesnil : Tune, que nous savons née d'un laquais
et d'une cuisinière; l'autre, que nous pensions, avec bon nombre de biographes, issue de Pierre-Marie-Philippe du Mesnil, écuyer, exempt aux gardes des maréchaux de France. M. Campardon nous a épargné une erreur gros* sière en nous révélant trois pièces officielles qui rétablissent l'état civil de la comédienne, et, la privant de sa particule, ne la laissent pas moins une artiste illustre et immortelle entre toutes.
La première de ces pièces, datée de 1779, est le brevet d'une pension de 3,5oo francs accordée à l'actrice par le roi :
Brevet d'une pension de 3,5oo livres en faveur de la demoiselle Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, née à Paris le 2 janvier 1 7 1 3 , baptisée le môme jour dans la paroisse Saint-Sulpice de ladite ville, ancienne comédienne ordinaire du roi, qui lui a été accordée sans retenue sur les dépenses extraordinaires des menus plaisirs, en considération de ses services, suivant les décisions des 6 décembre 1773 et ier octobre 1775.
La seconde, écrite tout entière de la main de Mlle Dumesnil, est sa déclaration relative à ladite pension :
Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, actrice de la Comédie >
française, née le 2 janvier 171 3, à Paris, baptisée dans l'église paroissiale de Saint-Sulpiee, demeurant présentement rue Blanche, paroisse de Montmartre, déclare avoir obtenu du roy, l'année 1762, une ^ratification annuelle de mil livres sur les fonds extraordinaires des menus, qui lui étoit payez sans retenue; l'année 1773 une augmentation d'une gratification annuelle de mil livres payez de même: l'année 177-S une augmentation de quinze cent livres pour me former trois mil cinq cents livres que le roy a daigné m'accorder pour ma retraite et travaux de quarante ans, sous le nom de Dumesnil, que j'ai porté toute ma vie.
Signé : Marie-Françoise Marchand Dumesnil.
Il m'est dû; pour l'année 1777, 3,5oo livres pour remplacer une obmission des deux années précédentes.
Pour l'année 177S, 3,5oo livres.
La troisième enfin est l'acte de baptême de la comédienne, annexé aux deux pièces précédentes :
Extrait des registres des baptêmes de V église paroissiale de Saint-Sulpice. à Paris.
Le deux du mois de janvier de l'année 1718 a été baptisée Marie-Françoise, née ledit jour, fille de François-Robert Marchand, et de Marie-Catherine Pétré, son épouse, demeurant rue des Marais, au Cheval pie. Le parrain : François Chastelain, loueur de chevaux; la marraine : Marie Lepeintre, épouse de Robert Marchand, loueur de chevaux, grand-mère de l'enfant.
Le doute, d'après ces documents, n'est plus possible, et il nout faut renoncer à voir dans notre actrice une fille de noblesse. Avouons donc tout simplement que la petite Marie Marchand, dite Dumesnil, issue d'une famille plébéienne, fut poussée vers le théâtre par la seule vocation, et qu'après avoir joué en province durant trois années et appartenu successivement aux troupes de Strasbourg et de
MARIE DUMESNIL 2~b
Compiègne, elle vint débuter au Théâtre- Français, le 6 août 1737, dans le rôle de Clytemnestre, iïlphi génie enAulide,
Nous venons de le dire, Mlle Dumesnil était tragédienne d'instinct, aussi ses premiers pas se firent-ils aisément. Elle n'eut qu'à paraître pour triompher, et, après s'être fait couvrir d'applaudissements dans Phèdre et dans Elisabeth, du Comte d'Essex. elle fut reçue le 8 octobre de cette
même année 1737.
Boissy, le galant apologiste des actrices de son temps, consacra aux débuts de MIle Dumesnil le quatrain suivant, qui, nous devons le reconnaître, est exempt de flatterie :
Dans son brillant essai, qu'applaudit tout Paris, Le suprême talent se développe en elle; Et, prenant un essor dont les yeux sont surpris, Elle ne suit personne et promet un modèle.
Ce modèle, l'artiste le donnera dans tous les rôles qui lui seront confiés, rôles tragiques ou comiques, appartenant à l'ancien répertoire comme au nouveau.
Il vient d'être question de Clytemnestre, personnage par lequel débuta notre comédienne, et dont elle fut chargée bien des fois pendant sa longue carrière. Son triomphe y était éclatant: « Les amateurs de spectacle s'en ressouviendront longtemps », confesse le Calendrier Duchesne de 1786. Et cependant Mlle Dumesnil eut de merveilleux partenaires dans la pièce de Racine !
Tandis que Mlle Gaussiny faisait Iphigénie, et Mlle Clairon Eriphile, Lekain représentait Achille, et Brizard Agamemnon. Qu'on cherche donc de nos jours une semblable réunion de talents tragiques !
DansJocaste, même triomphe, mêmes souvenirs glorieux
laissés au théâtre par la grande actrice. Le comédien Larive les évoque dans son Cours de déclamation : « Tel est l'empire du talent, écrit-il, telle est la force de ses impressions, que. malgré le nombre d'années écoulées depuis l'époque où Mlle Dumesnil remplissait le rôle, je trouve facilement dans ma mémoire toutes ses inflexions, tous ses beaux élans, toute sa manière de dire. »
Au personnage de Jocaste nous pouvons ajouter ceux d'Âgrippine et d'Athalie, qui firent une égale impression sur Larive. Dans Athalie surtout, Marie Dumesnil était admirable. L'envieuse Clairon faillit en étouffer de rage et ne se donna point de répit quelle ne lui eût volé le rôle.
Passant maintenant aux créations les plus importantes de l'actrice, nous indiquons, par ordre de date, Zulime, dans la tragédie de ce nom par Voltaire (1740) *, Mérope surtout, rôle vraiment digne de la célèbre comédienne, et qui marque l'apogée de sa gloire (1740).
Une nuée de poètes médiocres s'abattirent autour de Mlle Dumesnil, qu'ils assourdirent de leurs rimes. Nous les passerons sous silence, à l'exception pourtant de l'épître de Le Clerc de Montmerci, dont nous donnons le commencement, la fin seule ayant été imprimée :