SUR SON ROLE DE MERCPE
Ah! sans doute c'est Melpomène Qui des vers d'Apollon fait retentir la scène.
Sa présence embellit ces lieux;
Ses pas guidés par la noblesse, Ses regards, tout enfin m'annonce une déesse. Le goût, le sentiment, triomphent dans ses yeux; Le tendre Amour y prend les traits dont il me blesse.
Dieu puissant, offre lui mes vœux et mon encens,
Fais qu'elle accepte mon hommage.
Lui présenter ces vers, ces transports que je sens,
C'est lui présenter son ouvrage.
L'Amour offrant le cœur d'un profane mortel N'avilit pas des dieux le redoutable autel.
Un fait à noter : ce rôle de Mérope, qui valut à la comédienne tant d'ovations et tant de gloire, lui attira une leçon de la part de l'auteur, dont elle exaltait pourtant la renommée par ses talents. La raison en est que Voltaire ne ménageait point ses critiques à ceux qui les supportaient patiemment. Nous Pavons vu sardonique et brutal avec le doux Sarrazin, alors qu'il se faisait avec Dufresne mielleux et suppliant. Nous allons le montrer gourmandant la bonne Dumesnil, tandis qu'il n'aura point pour Mlle Clairon assez d'encens et de flatteries. Cette façon d'être vientelle de ce qu'au fond il avait moins d'admiration pour l'une que pour l'autre? Nullement, et nous avons présente à l'esprit son exclamation enthousiaste à propos de Marie Dumesnil : « Que dites-vous d'une actrice qui fait pleurer trois actes de suite ? » Alors, pourquoi la préférence affichée toute sa vie en faveur de Mlle Clairon ? C'est que le caractère de l'irascible artiste lui faisait peur pour le succès de ses pièces, tandis qu'il jugeait inutile de s'assurer les bonnes grâces d'une actrice aimable et indulgente envers tout le monde.
Mais nous revenons à la leçon qu'infligea le poète à Mlle Dumesnil, pendant une des répétitions de Mérope, où la tragédienne déclamait une tirade à sensation. « Ce n'est pas ainsi qu'on doit invectiver Polyphonte, lui dit-il sèchement; votre débit manque de force et de chaleur. —
Comment? reprit Mlle Dumesnil étonnée. Il faudrait donc avoir le diable au corps pour arriver au ton que vous voulez me faire prendre? — Vraiment, oui, Mademoiselle, s'écria Voltaire, c'est le diable au corps qu'il faut avoir pour exceller dans tous les arts. Oui, oui, sans le diable au corps, on ne peut être ni bon poète ni bon comédien. »
Eh! cette vigueur, ce diable au corps, qu'exigeait Voltaire. Marie Dumesnil ne les avait-elle pas à un bien plus haut degré que Mlle Clairon, dont tous les mouvements étaient calculés selon les règles de Fart? Deux tragédies du poète donnent un démenti formel à son injuste boutade.
La première est précisément Mérope, dans laquelle notre actrice introduisit une innovation aussi hardie qu'intelligente. Jusque-là les tragédiennes avaient marché sur la scène avec une majesté grave et compassée. Un mouvement plus brusque que les autres eût été condamné comme une faute, se fût-il produit dans les circonstances les plus pathétiques. Mlle Dumesnil rompit avec l'ancienne routine pour se conformer à la nature. A la deuxième scène du quatrième acte, au moment où, Polyphonte s'apprêtant à immoler Égisthe, Mérope laisse échapper l'aveu de sa maternité, M,le Dumesnil se garda bien de marcher d'un pas étudié. Elle courut, elle bondit au-devant des soldats, et, se plaçant entre eux et son enfant : « Il est mon fils! » cria-t-elle d'une voix frémissante de terreur. Tous les yeux se gonflèrent de pleurs, et des bravos frénétiques saluèrent ce
it de génie qui portait un coup mortel aux traditions admises.
La seconde tragédie où la grande actrice se montra merveilleuse de diable au corps, pour nous servir de l'expression du poète, fut Sémiramis, représentée en 1748.
Marie Damesnil y mit toute son âme, et l'on raconte qu'à l'époque du mariage de Louis XVI, lorsqu'elle joua le rôle devant la cour, toute la famille royale fondit en larmes.
Il n'en fallait pas tant pour déchaîner la cabale et pour allumer la jalousie de Mlle Clairon. Marie Dumesnii en ouvre son cœur à Ducis, qui lui avait adressé une lettre de félicitations sur ce même rôle de Sémiramis. Elle se plaint, dans sa réponse, de méchants procédés à son égard : on ne paye ses efforts que par l'injustice, écrit-elle, et déjà on ne lui confie que les personnages dont les autres ne veulent pas.
Les anecdotes ont cet avantage qu'elles présentent les caractères sous leur véritable aspect. En voici une qui fera connaître le genre de railleries auxquelles se livrait Mlle Clairon contre sa trop patiente rivale. C'est toujours de Sémiramis qu'il s'agit. Le tonnerre grondait au troisième acte, dans une scène où jouait Mlle Dumesnii, et il recommençait au cinquième, pendant que Mlle Clairon occupait seule le théâtre. A la répétition générale, le machiniste, prêt à lancer la foudre, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec ou faire durer le bruit, demanda du haut du ciel à cette dernière actrice si elle souhaitait le coup long. « Comme celui de Mlle Dumesnii », répondit grossièrement Mlle Clairon.
Nommons une dernière fois Sémiramis pour consigner un détail historique. Le 27 mars 1762, jour de la clôture, on commençait le premier acte de cette tragédie, quand retentit le cri : « Au feu ! » Jamais effroi ne fut plus soudain ni plus terrible. En un instant, des flots de spectateurs, se heurtant les uns contre les autres, entraînèrent portes et cloisons. L'amphithéâtre descendit dans le parterre, l'or-
chestre monta sur la scène, les femmes se précipitèrent pèle- mêle dans les loges, et M1,e Dumesnil, en costume de reine, tomba en pâmoison. Heureusement le sinistre se résuma en une chaise brûlée. Sémiramis fut rappelée à la vie. chacun reprit son rôle, et la pièce continua.
Sans vouloir abuser des anecdotes, il nous est impossible de taire la suivante, ne fût-ce que pour mettre une troisième fois en relief le diable au corps de Marie Dumesnil. Un soir que la comédienne représentait Cléopàtre, dans la tragédie de Rodogune, l'effet des imprécations parut si terrible que le parterre recula d'effroi, et le vers fameux :
Je maudirais les Dieux, s'ils me rendaient le jour!
fut accentué avec tant de rage qu'un vieil officier, assis derrière l'actrice, lui donna un vigoureux coup de poing, en grommelant entre ses dents : « Va, chienne, crève donc î » Malgré la sensation de douleur qu'éprouva Mlle Dumesnil, elle ne se plaignit point du horion-, tout au contraire, le spectacle fini, elle en remercia le naïf militaire comme d'un argument décisif en faveur de ses talents.
D'une majesté toute royale, sous les traits de Clytemîstre, de Mérope ou de Cléopàtre, notre comédienne, à l'encontre de Mlle Clairon, se montrait à la ville dans une tenue des moins imposantes. « Certain jour qu'elle répétait devant une nombreuse assemblée, raconte Dussault, elle vint dans un habit du matin fort peu convenable et I bs digne des dédains superbes de la muse tragique. Cet accoutrement, auquel assortissait assez bien le reste de la toilette, cette figure véritablement un peu grotesque, excita le rire malin des acteurs et surtout des actrices, qui n'é-
taient pas fâchées de voir sa supériorité comme ensevelie sous ce ridicule costume. Mais elle prit bientôt sa revanche, lorsque, portant sur la scène ce feu dont son âme était embrasée , elle le lit passer rapidement dans l'âme des spectateurs, répandit partout la chaleur et L'intérêt, et, malgré les burlesques chiffons dont elle était affublée, força le suffrage et l'admiration de ceux-là mêmes à qui elle venait de faire hausser les épaules. »
C'était le propre de Marie Dumesnil, comme celui de Lekain, de se métamorphoser à la scène et de faire tourner en quelque sorte à sa gloire les imperfections très réelles de son physique. L'illustre Garrick, qui appréciait avec beaucoup de sagacité le théâtre de son temps, partageait cet avis, et le jugement qu'il porte sur l'actrice est tellement juste et fidèle que nous le lui empruntons de préférence à tous les autres.
« Garrick, écrit Noverre, ne parloit de Mlle Dumesnil qu'avec un enthousiasme respectueux. « Gomment est -il « possible, disoit-il, qu'un être à qui la nature semble avoir « refusé tout ce qui est nécessaire aux charmes de la scène, « soit si parfait et si sublime? Non, ajoutoit-il, la nature a « tant fait pour elle qu'elle a méprisé tous les secours d'un « art étranger; ses yeux, sans être be'aux, disoient tout ce « que les passions vouloient leur faire dire; une voix pres- « que voilée, mais qui se ployoit à l'expression des grands « sentimens et qui étoit toujours au diapason des passions, «une diction brûlante et sans étude, des transitions suce blimes, un débit rapide, des gestes éloquens sans prince cipes, et ce cri déchirant de la nature que l'art s'efforce en « vain de vouloir imiter, et qui portoit dans l'âme du specta- « teur l'effroi, l'épouvante, la douleur et l'admiration; tant
<( de beautés réunies, disoit Garrick, m'ont frappé d'étonne- « ment et de respect. Si cette actrice, qui est L'image d'un rare « phénomène, eût voulu subordonner sa marche aux prince cipes froidement compassés de la danse, elle n'eut été « qu'une marionnette. Les principes d'un art étranger au- « roient fait grimacer la nature; ce beau désordre qui l'em- « bellit et que Fart s'eilbrce en vain d'imiter auroit disparu 0 ou se seroit affaibli, et le public eût été privé d'une actrice célèbre, qui luiafait éprouver tour àtourtoutes lesémotions « vives des sentimens et des passions. Combien ses talens « ont fait verser de larmes délicieuses! Combien elle étoit « chère au public! et combien ce chef-d'œuvre de la nature « a été... » Garrick n'en dit pas davantage, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux. »
Il pleurait sans aucun doute sur les déceptions de M e Dumesnil, sur la haine dont sa rivale la poursuivit impitoyablement. Garrick avait raison, et nous déplorons également l'injuste défaveur dont notre actrice fut la patiente victime. Certes, MUe Clairon fut une grande comédienne, et le mépris que nous avons pour la femme ne nous empêche pas d'admirer l'artiste; mais ses talents, elle les tenait de l'étude, tandis que Marie Dumesnil, instinctivement douée du génie de la scène, puisait toutes ses forces dans le naturel. Placer Mlle Clairon au-dessus de Mlle Dumesnil, l'élever même à son niveau, tendrait donc à soutenir que la copie vaut l'original ou que l'art est l'égal de la nature, son inspiratrice et son modèle.
Garrick, lui aussi, rendait hommage à Hippolyte Clairon; mais il estime qu'elle s'est approprié les richesses de MUe Dumesnil, qu'elle les a façonnées à sa taille, à sa
figure, en un mot qu'elle y a puisé le germe et la sève de ses talents.
Pourquoi les critiques français du XVIIIe siècle n'ontils pas apporté dans leur jugement la même clairvoyance ou la même équité que le comédien anglais ? La raison en est double. D'abord, auteurs dramatiques et acteurs tremblaient devant l'impérieuse Clairon, dont ils redoutaient les représailles. Ensuite, Mlle Dumesnil, loin d'encourager ses amis à la défendre, paralysait leur zèle en les suppliant de ne point relever les injures à son adresse.
A un dévoué partisan qui lui demandait quelques anecdotes contre sa rivale, elle répondit cette lettre touchante et généreuse :
Je suis bien sensible à l'intérêt que vous et mes respectables amis prenez aux atrocités que Mlle Clairon décoche contre moi. Il y a cinquante ans qu'elle s'exerce à ces jeux, qui m'ont fait quelquefois répandre bien des larmes. Je suis revenue de cette faiblesse ; et, n'étant plus en rivalité, je me tiattois qu'elle m'oublieroit, comme je me suis appliquée à oublier tout ce qu'elle m'a fait. Vous me demandez des anecdotes contre elle ; je me garderai bien de vous en donner, cela sentiroit la vengeance; elle n'a jamais trouvé place dans mon cœur; il adopte et chérit un sentiment moins pénible. Si ses mensonges sur mon compte peuvent ajouter un prix à tous ceux dont son livre est rempli et lui procurer un débit avantageux, j'aurai contribué à son bonheur. Cela est satisfaisant pour ma façon de penser; je ne m'occupe plus que du plaisir d'avoir encore de vrais amis, auxquels je voue pour la vie la plus tendre reconnaissance.
Le livre dont la lettre fait mention est celui que Mllc Clairon intitule ses Mémoires, et qu'elle a rempli d'allégations malveillantes envers Marie Dumesnil. Comme Sophie Arnould y faisait un jour allusion : « Hélas! lui répondit la tragédienne, je savois bien qu'elle me tourmenteroit jusqu'à la mort. J'ai pris le parti d'oublier mes
:s4 MARIE DUMBSNIL
ennemis. Je n'ai jamais fait de mai à personne, cela me console. »
Mu< Dumesnil avait pour elle sa conscience, et s'en contentait. Que lui importaient. .s tout, des ennemis dont plusieurs tiraient leur unique grief de l'insuccès de leurs ouvrages. Les auteurs ont d'ordinaire la présomption de se croire parfaits, et, quand une pièce tombe, ils en accu- 'ontiers les comédiens. C'est ce qui arriva pour les Héraclides, où MIIe Dumesnil jouait Déjanire (iy52). Marmontel ne pardonna jamais sa détestable tragédie à celle qui avait accepté le fardeau de la mettre au théâtre. Il alla jusqu'à prétendre que Marie Dumesnil était ivre au second acte, et que le public n'avait pas manqué d'attribuer au rôle l'extravagance de l'actrice. L'accusation est absurde, et nous défions qu'un acteur en état d'ivresse puisse mener d'un bout à l'autre une tragédie sans que les spectateurs s'aperçoivent de son égarement. Le fait serait invraisemblable aujourd'hui, à plus forte raison à une époque où les banquettes garnissaient la scène.
D ailleurs, Marmontel. qui conserva cependant toute sa rancune à Déjanire. se met en contradiction avec luimême q i il raconte que le lendemain et jours suivants les Héraclides furent redonnées avec Mlles Clairon et Dumesnil, que la pièce fut interprétée aussi bien que possible, et que néanmoins il dut la retirer à la sixième représentation.
M s Dumesnil n'eut pas seulement affaire à des auteurs vaniteux durant sa longue carrière, elle se heurta encore à des ingrats.
En 1763, la tragédienne avait établi le personnage de
Marguerite d'Anjou, dans IVarwick, avec une telle puissance de talent que la pièce réussit au delà même des espérance de La Harpe, qui n'était pas un type de modestie. Celui-ci, rendons-lui cette justice, se montra tout d'abord reconnaissant envers sa sublime interprète, qu'il gratifia de ses rimes louangeuses. .Mais les critiques et les calomnies ne se firent pas attendre, et le même La Harpe, dénonçant bientôt Mlle Dumesnil comme une actrice absolument finie, ajouta impudemment que jamais, au reste, elle n'avait eu d'esprit.
On pourrait croire, en relevant la date de 1763, que les persécutions auxquelles Marie Dumesnil fut en butte avaient son âge pour cause; il n'en est rien. La célèbre artiste les subit toute sa vie, et particulièrement aux jours où M1Ie Clairon occupa despotiquement la scène. De 1740 à 1766, elle se vit enlever un à un les rôles où elle brillait davantage, et le peu de créations qu'on lui confia durant cette période de vingt-trois années témoigne d'une mauvaise grâce insigne à la mettre en évidence.
Une fois ou deux pourtant, Marie Dumesnil trouva des défenseurs ; nous relevons le fait dans les Mémoires de Bachaumont , et il est assez rare pour valoir d'être signalé.
« Un partisan de MIle Dumesnil. y lisons-nous, enchanté que la cour lui eut enfin rendu justice, a fait contre Mlle Clairon, les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :
De la cour tu voulois en vain Expulser, ô Clairon ! ton illustre rivale. Dumesnil paroît, et soudain D'elle à toi Ton voit l'intervalle.
Renonce, crois-nous, au dessein De surpasser cette héroïne ; Ton triomphe le plus certain Kst d'avoir en débauche égalé Messaline.
Tout autre que notre artiste eût accueilli avec joie une méchanceté à l'adresse de son ennemie; la généreuse créature en fut au contraire indignée, et elle peignit son déplaisir à Lekain, dans une conversation dont Fleury va nous faire part.
« Tenez, Lekain, dit-elle, voyez ce qu'on m'envoie. — — Des vers? Quelque éloge, sans doute? — Je n'aime pas les éloges aux dépens de mes camarades. On a tort si Ton croit me plaire ainsi. — Oh! il s'agit de Clairon, et vous la défendez ? — Oui, je la défends. Qu'on me la laisse à moi seule. Nos débats sont entre elle et moi et ne doivent pas sortir du théâtre. Qu'elle intrigue, je jouerai. Qu'elle recommence, je tâcherai de faire mieux. Mais je ne veux que des armes loyales, et les alexandrins de Corneille et de Voltaire me suffisent. Voyez si ce n'est pas une horreur: voilà les petits vers qu'on veut me donner pour appui. » S'adressant alors à moi : « Avez-vous bonne vue? Lisez, Fleury. » Et comme j'arrivais au dernier hémistiche : «Epargnez-nous la rime, mon ami, bien qu'elle soit riche. Ces vers sont durs, sanglants ; cette rime est malhonnête et n'est pas vraie. Je voudrais pour beaucoup que ce misérable papier n'existât point! »
N'insistons pas sur la valeur d'une défense que la célèbre artiste répudia elle-même, et voyons plutôt comment M - Dumesnil savait prendre en main sa propre cause. Nous en avons un superbe échantillon dans la lettre pleine de noblesse qu'elle écrivit à d'Argental en 1762 :
Je sçais apprécier l'éloge que vous me faites sur Scmiramis : l'homage doit être entier pour son sublime auteur. Je me trouve heureuse d'avoir, par mes faibles talens, fait perdre l'idée et les projets faits pour m'ôterles moyens de lui plaire et de lui prouver combien je l'aime. Je suis née simple, de bonne foy, susceptible d'attachement et incapable de manœuvres, mais non pas sans pénétration. J'ai ignoré longtemps toutes celles qui se sont faites contre moy en différens genres, quoiqu'elles tendissent toutes à ternirent mes mœurs et mes talens. Je croyois que ma façon de vivre, mon exactitude à remplir mes devoirs, toutes les preuves de zèle que j'ai données, tous les torts généraux et particuliers de ma société, que j'ai réparé mille fois et passé sous silence, me mettoient à l'abri de la cabale, d'insulte et de tout désagrément. J'ai vu mon erreur par des preuves convaincantes; j'en ay gémi, sans pouvoir prendre sur mon cœur de me défendre avec les mêmes armes, quelque beau que fût le champ de bataille. Je n'ignore rien aujourd'hui de ce que i'on a fait pour me nuire, je connois les manœuvres et les auteurs, et je prouveray tout ce qu'il m'échapera de dire. Jugez, Monsieur, vous dont l'âme est si bonne, quoi qu'on Tait parfois séduitte aussy, du venin répandue sur la mienne. Je puis, après dix-neuf années de travaux, me défaire de plusieurs rôles subalternes. C'est un droit d'ancienneté. L'on peut juger de la valeur desdits rôles par le refus que les grandes actrices en font, actrices qui ont des secours dont je ne me suis jamais servi. Dans le nombre est celui de Salomé. La piesce est sy supérieurement jouée qu'elle n'a pas besoin du secours de talens que l'on a pas jugé dignes d'Idamé, et dont on doutait pour la reprise de Scmiramis. Un remords, ou un mouvement d'amitié, a engagé à m'en faire l'aveu. J'ay seu dans ce moment plus que je ne voulois, et ma plus vive douleur fut la preuve que je relevois de votre injustice. L'aveu en fut public. Qu'ai-je fait, Monsieur, pour vous déplaire, et se peut-il que xM. d'Argental, passant sa vie au spectacle, fait pour le juger par ses lumières, pour le protéger par son crédit, puisse se laisser séduire pour nuire à quelqu'un de recommandable par sa façon de penser, par ses talens, et surtout par son attachement pour luy et son sublime amy? Je frémis, Monsieur, en lisant dans votre billet des assurances d'amitié. Vous rne privés des rôles qui pourroient m'aider à cultiver mes talens, et vous insistez pour m'en faire jouer un misérable? Vous avez donc, malgré vos injustices, conservé une grande idée de mon cœur et de mon attachement pour vous et pour M. de Voltaire: Je puis aujourd'hui me soustraire à toute tirannie ; je touche au moment où les honnestes gens, toujours malheureux dans notre infâme tripot, sont prêts à secouer le joug; mais je me plais à faire bien. Je me suis déclaré ne vouloir point jouer sa Rome, ny beaucoup d'autres. Sy je me
rendois pour celui-là. Ton me tourmentèrent pour les autres, et je ne veux pas me mettre dans ce cas. Mes complaisances jusqu'ici m'ont coûté trop chères. Obtenez-moy, Monsieur, un ordre par lequel mes supérieurs approuve que je remette a mes camarades quelques rôles qui me déplaisent. Je jouerai sa Rome, et quelques autres rôles, bons ou mauvais qu'ils soient, si M. de Voltaire en est l'auteur, malgré tous mes ressentiments. Je ne puis mieux luy prouver, ainsy qu'à vous, le sincère attachement avec lequel j'ay l'honneur d'estre.
Monsieur, Votre très humble, très obéissante servante,
Dumesnil.
Ce 2Ô aoust.
Une pareille épître se passe de commentaire, elle résume en deux pages l'histoire de Mlle Dumesnil, et fait en même temps ressortir la simplicité, la douceur et la bonté de son caractère. Nous ignorons si sa requête fut entendue et si on lui retira quelques-uns des rôles dont on lui imposait l'humiliation; en tout cas, elle joua Rome sauvée, où elle remplit le personnage d'Aurélie !
Deux choses nous ont vivement frappé dans la lettre de Marie Dumesnil : d'abord les méchants procédés de Voltaire et de d'Argental, qui se disaient pourtant ses amis; ensuite, et surtout, la générosité de l'excellente femme répondant à de grossières injustices par ses assurances d'affection et d'inaltérable dévouement.
.Mais ce n'est pas seulement au point de vue de sa profession qu'on attaquait Mlle Dumesnil; elle parle de manœuvres ternissant sa réputation; et, de ces manœuvres, la plus odieuse consistait à l'accuser d'ivrognerie. Mlle Clairon, la première, se fit le porte-voix de cette calomnie; Marmontel suivit son exemple, et les Mémoires de Bachaumont à leur tour enregistrèrent brutalement l'affirmation : « M Dumesnil boit comme un cocher. Son laquais,
lorsqu'elle joue, est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l'abreuver. »
Il est temps d'en finir avec un mensonge ridicule, et les Mémoires de Fleury nous aideront à rétablir la vérité en réduisant la fameuse bouteille à ses proportions exactes.
Le comédien raconte qu'à l'époque de ses débuts, Marie Dumesnil l'encourageait de ses conseils et le prêchait contre une timidité dont il ne pouvait se départir. Or, un soir qu'il était moins brave encore qu'à l'ordinaire, la bonne créature l'entraîna dans sa loge, puis, lui ayant mis un flacon aux lèvres : « Buvez, lui dit-elle, cela vous donnera de la force. » Fleury ne se fit pas prier, et il constata que le breuvage était tout simplement du bouillon de poulet chaud, mélangé avec un peu de vin. Mlle Dumesnil lui raconta qu'elle ne manquait jamais d'en prendre avant d'entrer en scène : « C'est pourtant, s'écrie Fleury, de l'usage qu'elle faisait d'une boisson qui n'était que détestable qu'une calomnie infâme s'est accréditée ! »
Le public en fut-il la dupe? Evidemment non, et aucune artiste ne produisit sur lui un effet plus saisissant. Ceux d'entre nos lecteurs qui ont vu Mlle Rachel peuvent se rendre compte, d'après son jeu, de la façon dont procédait Mlle Dumesnil. Brusque, heurtée, ou simplement indifférente dans les situations calmes, elle se transfigurait aux moments pathétiques, et, son regard s'illuminant de flammes, sa taille grandissant tout à coup, elle prenait une expression inspirée , qui de femme la faisait muse ou déesse ! — Alors, un frisson étrange parcourait le parterre, et quand Mlle Dumesnil, de sa voix pleine d'éclats et de tonnerres, lançait ses imprécations ou ses cris
d'angoisse, la salle, haletante, éperdue, se sentait emportée vers les régions de l'idéal !
Outre les rôles cités plus haut, l'actrice joua merveilleusement Médée, dans Me Jus, de Deschamps; Alzonde, dans Edouard ///, de Gresset; Calliope, dans Zarès, de Palissot; Hécube, dans les Troyennes, de Châteaubrun; Statira, dans Olvmpie, de Voltaire, et Cléofé, dans Guillaume TclL de Le mi ère.
On a reproché à Mllc Dumesnil de ne pas avoir quitté le théâtre assez tut et d'y avoir survécu à son génie. En cela on a eu raison, et nous sommes d'avis qu'au lieu de prendre sa retraite, comme elle le fit, le 7 avril 1776, elle eût
cernent agi en se retirant dès 1770.
Si la comédienne, en effet, eût renoncé à la scène au commencement de cette dernière année, elle se fût épargné l'humiliation de voir son rôle d'Athalie passer aux mains de Mlle Clairon, un véritable vol que nous avons déjà mentionné, mais sur lequel il convient de revenir ici.
Le mariage du Dauphin se préparait, et il s'agissait de monter, pour la solennité, une magnifique représentation sur le théâtre de la cour.
Un peu par orgueil, beaucoup pour faire pièce à sa rivale, M!ie Clairon, retirée de la scène depuis quatre années, résolut d'y reparaître et de tenir précisément le personnage d'Athalie, qui appartenait de droit à Mlle Dumesnil.
Alors, soutenue par ses nombreux partisans, elle ouvrit des négociations avec ses anciens camarades, et, à la grande répétition que ceux-ci organisèrent dans le courant d'avril 1770, elle leur donna la réplique comme si le rôle eût été réellement sa propriété. Une société d'élite se pressait ce soir-là dans la salle du Théâtre-Français; Mlle Gai-
ron s'éleva, dit-on, à la hauteur de sa réputation et fut accueillie par des bravos enthousiastes. Tout allait donc au gré de ses désirs, quand ses audacieuses menées faillirent recevoir la récompense qu'elles méritaient. Le bruit se répandit tout à coup que, malgré la répétition, Pex-tragédienne serait privée du rôle d'Athalie et qu'elle remplirait à la cour celui d'Aménaïde. Le trait, affirmait la chronique, partait de Mme du Barry, admiratrice passionnée de Mlle Dumesnil, et qui prétendait lui maintenir tous ses droits.
La campagne ne faisait que commencer. Mme de Villeroi adorait Clairon! Mise au désespoir par la défaite de son actrice, elle embrassa chaudement sa cause et jura de lui gagner la dernière bataille. Cette grosse affaire occupa le ménage royal. Louis XV, poussé par Mme du Barry, tenait pour MIle Dumesnil; Mme de Villeroi remuait ciel et terre en faveur de Mlle Clairon : il y eut, dit encore la chronique, des marches, des contre-marches; aux sollicitations succédèrent les intrigues de toutes sortes. Bref, Mme de Villeroi s'agita tant et si bien que Mme du Barry céda, de guerre lasse, et qu'il fut officiellement arrêté que la Clairon jouerait Athalie.
La mortification éprouva cruellement la pauvre Dumesnil, dont la douleur se traduisit par des larmes amères, car elle était incapable d'une vengeance. Quant à la Clairon, elle n'eut d'autre satisfaction que d'avoir humilié sa rivale. La représentation sur le grand théâtre de la cour fut splendide à la vérité, et les augustes spectateurs n'eurent pas assez d'éloges pour la royale mise en scène. « Mais, raconte Fleury, qui était présent à cette mémorable fête, quand Athalie parut, ce ne fut point cette reine peinte à grands
traits par Racine. Mlle Clairon mentit à sa renommée; elle déclama plutôt qu'elle ne sentit son rôle : du moins tel fut l'effet qu'elle produisit sur moi et sur la grande partie du public ; on la trouva au-dessous de sa réputation, et surtout au-dessous d'une solennité aussi imposante. Il est vrai qu'on était généralement indigné de l'énormité de l'injustice faite à Mlle Dumesnil en faveur d'une actrice hautaine qui s'était retirée du théâtre par une sorte de boutade dont le public lui savait mauvais gré. En résumé, elle ne satisfit pas les spectateurs. »
Mme du Barry, honteuse de son propre échec, ne s'accorda point de repos qu'elle ne l'eût effacé. Afin de fournir à sa protégée l'occasion de prendre sa revanche, elle organisa la même année une seconde représentation de gala qui eut lieu devant le même auditoire, et où fut jouée Sémiramis, triomphe de Mlle Dumesnil!
C'est au sujet de cette réhabilitation tardive que parurent les vers cités plus haut. L'actrice se montra dans un riche costume que lui avait offert Mme du Barry, et elle obtint, grâce à son incomparable génie, un succès éclatant.
Pour avoir été l'objet d'une faveur passagère, la célèbre tragédienne n'en resta pas moins sous le coup d'une suprême injustice, et ce chagrin, joint aux déceptions qui l'attendaient encore, nous confirme dans la pensée qu'elle se retira six années trop tard.
Maintenant faut-il lui en vouloir beaucoup d'une faute commune au plus grand nombre des artistes, et que la postérité lui a depuis longtemps pardonnée? La gloire de M ie Dumesnil, comme le dit Grimm, vivra autant que la scène française.
Dans la tragédie, nous le savons, cette actrice atteignit
MARIE DUMESNIL 2Cp
des hauteurs inaccessibles à toutes ses rivales. La province partagea l'enthousiasme de Paris, et quand Marie Dumesnii fut mandée à Marseille, en 1 y53, pour y donner des représentations, le duc de Villars, gouverneur du pays, n'hésita pas à doubler le prix des places sur l'éclat de son nom. Une mesure aussi insolite était de nature à déplaire aux Provençaux; néanmoins, raconte Favart, « le rigorisme de messieurs de Marseille fut désarmé par l'attrait du plaisir et le charme du çénie ».
Dans la haute comédie, Mlle Dumesnil excellait également. C'est elle qui créa la Gouvernante, de La Chaussée (1747), et qui décida du succès de l'ouvrage. La pièce fut mise au répertoire, et le billet suivant prouve que l'actrice la représentait encore moins de deux années avant sa retraite :
Paris, 17 juin 1774: « Ayant été tourmentée toute la nuit d'une colique que j'ai méritée pour m'être livrée hier au soir à une quantité de fraises mangées très goulûment, il m'est impossible de sortir ce matin, d'autant qu'il faut jouer tantôt la Gouvernante et se bien porter. »
Ésope à la cour, où la comédienne faisait Léonide, fut encore un de ses triomphes, et les délicats de spectacle admirèrent le sentiment profond qu'elle sut mettre dans ce simple vers :
J'ai loué cet habit pour paraître un peu brave.
De fait, Mlle Dumesnil se pliait à tous les rôles et savait leur imprimer la marque originale de son talent. Cependant la vanité ne l'aveugla jamais. Tout au contraire, elle était, dans ses relations privées, aussi modeste qu'au théâtre. Un jour qu'un académicien imitait en sa pré-
sence les actrices de la Comédie française, Marie Dumesnil, après l'avoir applaudi, le pressa de la contreon tour, ce que fit celui-ci de la meilleure grâce du monde. «Ah! Monsieur, s'écria la comédienne enchantée, c'est merveilleux! Mais, puisque vous avez l'art d'imiter si bien ma déclamation, vous devez connaître mes défauts mieux que personne, et je ne vous quitte pas avant d'en être instruite. »
Mlle Dumesnil, prenant sa retraite à soixante-trois ans,
it dans une situation relativement aisée, si Ton considère que sa tenue était des moins coûteuses, qu'elle tricotait ses bas et faisait sa cuisine.
Elle jouissait, nous l'avons dit au commencement de cette notice, d'une pension du roi s'élevant à 3,5oo livres; la Comédie lui en servit une autre de i,5oo francs, et une représentation donnée à son bénéfice, le 28 février 1 777, produisit une somme respectable. L'actrice eût donc été à l'abri de toute préoccupation matérielle sans les bouleversements politiques qui dispersèrent ses économies et la privèrent du revenu qu'elle tenait de la munificence royale.
Rien de lamentable comme les dernières années de la grande tragédienne, que sa correspondance nous montre réduite à la plus profonde misère.
Sans argent, presque sans pain, Mlle Dumesnil, âgée de quatre-vingt six ans, sollicite les secours de l'Etat, et c'est un voisin qu'elle charge de rédiger la supplique :
Bon et secourabîe voisin, écrit-elle le 26 messidor an VII, j'ay des papiers tout près, telle qu'il l'esfaut, dit-on, il ne faut plus que savoir les remplirent, je redoute mon ignorance et je vous supplie de me sacrifier un de vos momens pour me guider, cela me tranquilisera Tendres baisées à toutes l'aimable famille.
MARIE DUMESNIL 'IQ$
Le i3 nivôse de la même année, elle s'adresse à M. Brunetière :
Salue, bon citoyen, ne point recevoir de vos nouvelles me désespèrent, car mes maux augmentent tous les jours, je crains de vous ennuyer par des détails très affligeant, et ne vous diray autrechose quej'ay le plus grand besoin de secours et que toute mon espérence est en vous. Je suis malade et n'ay que la force de vous assurer de ma reconnoissance.
La Convention attribua une somme de 3,ooo francs à Marie Dumesnil; ce fut sa seule libéralité. Plus tard, les sociétaires de la Comédie française s'employèrent à fournir un domicile convenable à leur illustre devancière, et voici la touchante lettre de remerciements qu'ils en reçurent (1802) :
Bons et précieux amis, je suis pénétrée de reconnoissance de tous les soins que vous donnée pour me procurer un azile,- je n'en désire point un pompeux, mais je le demande au faubourg Saint- Germain pour me rapprocher de mes amis et finir avec eux une
vie que l'infortune et les chagrins me font trouver trop longue
Pardon, pour l'écriture, je suis au lit avec des douleurs de goûte, et je ne vois pas claire. Salue et bien sincère reconnoissance.
Enfin le ministre Chaptal daigna prendre en pitié la pauvre nonagénaire, et il le fit, nous devons l'avouer, d'une façon délicate.
Mlle Dumesnil s'intéressait tout particulièrement à Mlle Bourgoin, qu'elle avait formée pour la scène. Ayant appris qu'on lui suscitait des ennuis de coulisses , elle adressa au ministre une lettre en sa faveur :
J'ai cru reconnoître en elle, y lisons-nous, des dispositions très heureuses, et il y a dix-huit mois que, de deux jours l'un, je n'ai cessé de veiller à ses études et de lui donner tous les soins qui peuvent dépendre de mon expérience dans l'art du théâtre.
J'ose donc l'annoncer comme mon élève.