‹ La Comédie française. Première sér. NoticesChapitre 22 sur 22 · U P P O L Y T E CL AI R ON · texte numérisé non relu

U P P O L Y T E CL AI R ON

Fidèle au sentiment d'orgueil qui Pavait guidée toute sa vie, Mlle Clairon légua à la nation son buste en marbre par Lemoine et la médaille d'or qu'on avait frappée en son honneur, souvenirs qui d'ailleurs ne furent point accueillis.

La ville natale de la grande actrice, moins indifférente que l'Etat, fit placer une plaque commémorative sur la demeure où Mlle Clairon avait vu le jour. Hélas ! toutpasse en ce monde! Vers 1876, la maison qu'avait illustrée la naissance de notre tragédienne s'effondra sous le poids des ans, et elle emporta dans sesdébris l'inscription gravée sur le marbre.

Les cendres de MlIe Clairon reposèrent au cimetière de Vaugirard jusqu'à l'époque où il fut supprimé; alors elles furent transférées au Père-Lachaise, en présence d'une députationde la Comédie-Française qui assista officiellement à la cérémonie (29 août 1847).

Depuis, la tombe de la comédienne ne fut pas abandonnée. En 1862, M. Edouard Thierry, administrateur général du Théâtre-Français , en prit un soin particulier, et, ne la jugeant pas suffisamment entretenue, il présida luimême à une complète restauration.

Tout cela est très bien et fort méritoire. Mais pourquoi ne pas avoir veillé avec le même zèle religieux, sur les reliques non moins sacrées de MUe Le Couvreur?.

Nous avons commencé par emprunter quelques détails

aux Mémoires de Mllc Clairon -, finissons en donnant, d'après

eux, une histoire extraordinaire qui séduira les amateurs

de fantastique.

Certes nous ne faisons point de roman, et nous nous

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sommes applique jusqu'ici, dans nos notices, à respecter rigoureusement L'histoire. Cela dit, ajoutons que, si parfois l'étrange, voire même le surnaturel, se mêlent à la vie d'un comédien , loin de les répudier, nous profitons d'un élément d'intérêt très autorisé chez un biographe.

C'est ainsi que, précédemment, nous avons rapporté la façon tout extraordinaire dont Ch. de Champmeslé reçut en songe l'annonce de sa mort, et que nous allons entretenir aujourd'hui le public du revenant de Mlle Clairon.

Cette aventure, nous la raconterons le plus fidèlement possible. Quant à la valeur qu'il faut lui attribuer, le lecteur en décidera lui-même, notre rôle, en ces matières, demeurant celui d'un simple chroniqueur.

La seule remarque que nous voulions nous permettre, après examen du document, et celle-là est d'un ordre purement moral, c'est que Mlle Clairon consigne le fait non en femme égarée par son imagination, mais en femme positive qui ne s'embarrasse guère plus d'un mort que d'un vivant, et qui aurait bien pu inspirer le refrain de Serpolette dans les Cloches de Corneville :

Eh quoi! j'aurais peur de l'ombre d'un homme, Quand un homme entier ne me fait pas peur !

Donc, c'était vers la fin de Tannée 1743, Mlle Clairon venait de débuter à la Comédie française avec un éclat qui lui avait attiré autant d'adorateurs que de bravos, et, parmi les jeunes fats et les vieux voluptueux que fascinaient les rayons de son astre naissant, elle n'avait que l'embarras du choix. Mais l'intelligente fille, dont l'expérience avançait de pas mal de lustres sur ses vingt ans, n'était point facile à surprendre. Avec le calme de la raison

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elle pesait les garanties de chaque candidat, bien résolue à se donner au plus offrant et à ne rien rabattre du prix auquel elle cotait ses faveurs.

Après avoir évincé nombre de soupirants, M"e Clairon crut trouver la réalisation de ses vœux chez un certain de S.., fils d'un riche négociant de Bretagne et dont la fortune était agrémentée d'une foule de qualités physiques et intellectuelles. Tout s'annonçait pour le mieux, et la comédienne avait déjà octroyé à son favori des libertés qui promettaient un dénouement prochain, lorsque celui-ci eut la faiblesse de croire que la Clairon devait lui appartenir sans partage, et qu'il commit la faute impardonnable de lui proposer son amour et son opulence en échange des joies capiteuses du théâtre.

Une pareille impertinence suffoqua Mlle Clairon au point de lui faire congédier l'homme auquel tout à l'heure encore elle entrouvrait les portes du paradis.

Le pauvre garçon en éprouva un chagrin si cuisant qu'il tomba malade et faillit passer de vie à trépas. Qu'importait à la comédienne, qui le soigna, lui rendit quelques menus services et crut ainsi avoir payé sa dette?

Revenu à la santé, le jeune Breton se figurait que la vue de son désespoir aurait attendri le cœur de sa divinité. Il n'en fut rien. Mlle Clairon voulait des fleurs, non des chaînes; croyant, dit-elle, lui rendre service, elle refusa ses lettres et ses visites.

Le coup frappa mortellement de S.,., qui cette fois ne fit rien pour lutter contre le mal, et s'achemina promptement vers la tombe. Quand arriva sa dernière heure, il sollicita la faveur d'un adieu suprême; l'inexorable actrice repoussa encore cette prière, et le gentilhomme expira sans autres

témoins que des domestiques et une vieille amie. Sa fatale passion avait duré deux ans et demi. Mlle Clairon ne s'en émut nullement, et, sans plus songer à la catastrophe finale, elle poursuivit le cours de ses succès et de ses plaisirs.

Cependant, un soir qu'elle soupait gaiement en compagnie de sa mère, de plusieurs camarades et d'un intendant des menus, son heureux vainqueur, un cri lugubre, plaintif, s'exhala sous sa fenêtre, faisant écho à « ses plus jolies moutonades ». La rue était déserte, et Ton n'entendait au loin que le bruit cadencé d'une horloge sonnant onze heures. Mlle Clairon fut à ce point effrayée qu'elle tomba en pâmoison, puis exigea de ses invités de se tenir céans jusqu'au matin.

A dater de cette soirée, les mêmes plaintes funèbres retentirent à pareille heure sans qu'on pût découvrir personne, ni que les agents placés en sentinelle autour de la maison vissent trace de créature humaine.

Mlle Clairon soupait-elle en ville, le fantôme ne manifestait point sa présence ; mais, si l'actrice rentrait, à l'instant fatal le cri partait plus sombre et plus lamentable. Une nuit il éclata entre elle et sa mère; une autre nuit, où le président de B... prenait congé de la comédienne, à sa porte il sortit de terre, semblable à un sanglot, et laissa le pauvre magistrat plus mort que vif.

Tout Paris, affirme M,le Clairon, savait l'histoire de son revenant, et la police s'en préoccupait; mais quelques sceptiques résistaient encore, et, parmi eux, son camarade Rosely. « Je croirai quand vous m'aurez prouvé votre pouvoir sur lui , dit-il à l'artiste un soir qu'il l'accompagnait en voiture. — Que faut-il faire ? — L'évoquer tout simplement. — Soit î » répondit Ml,e Clairon sans

trop réfléchir. A peine elle avait formulé cet assentiment que le cri, trois fois répété, éclata terrible, menaçant.

Nos deux voyageurs, saisis du même effroi, perdirent connaissance, et, quand ils furent arrivés chez Mme de Saint-P..., où ils se rendaient, il fallut le secours de toute la maison pour les tirer de leur carrosse.

Les spectacles ayant été, peu après, mandés à Versailles, l'affluence se fit si considérable que les logements, pris d'assaut, manquèrent à plusieurs artistes de la Comédie française. Mme Grandval se trouvait au nombre des

déshéritées; MIle Clairon crut lui être agréable en lui offrant la moitié de sa chambre, et les deux camarades s'accommodèrent de façon à passer une nuit convenable. Mais elles comptaient sans le fantôme.

Les grands arbres de l'avenue de Saint-Cloud projetaient leurs silhouettes noires sur les fenêtres de l'appartement, le vent faisait craquer les branches et la pluie fouettait les vitres avec un bruissement sinistre. « Quel horrible temps ! soupira Mlle Clairon, nous sommes au bout du monde, et l'esprit serait bien embarrassé d'avoir à nous chercher ici ! » Elle n'avait point achevé que le cri, se mêlant au gémissement de la tempête, la domina de ses sombres plaintes. Mme Grandval, qui était couchée, crut que l'enfer était dans la chambre*, elle sortit de son lit en chemise et courut du haut en bas de la maison, implorant le secours des habitants.

A la suite de cette escapade, l'esprit fit relâche pendant une semaine, et Mlle Clairon crut en être quitte avec ses obsessions. Elle se trompait! Fatigué, sans doute, depousser toujours le même cri, il cherchait une nouvelle malice. Or voici ce qu'il inventa.

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Comme, un soir, la comédienne se réjouissait avec sa compagnie de la retraite de son fantôme, un coup de fusil tiré dans un carreau vint l'illuminer d'un brillant éclair. On se leva en hâte \ les plus braves se précipitèrent à la fcnctre : personne dans la rue, et, chose plus surprenante encore, le carreau était intact! En présence d'un sortilège aussi manifeste, l'intendant des menus plaisirs, qui, paraît il, était de toutes les réunions, s'en fut quérir M. de Marville, lieutenant de police. Celui-ci arriva avec ses agents, explora le quartier, fouilla les maisons, laissa même des espions qui firent le guet durant plusieurs nuits. Peine perdue ! On ne trouva vestige d'homme, et le fantôme se donna le malin plaisir d'opérer à la barbe de la police, qui se contenta de consigner le fait sur ses registres. Chaque soir, à onze heures, et cela pendant trois mois, le coup de fusil partit avec la même ponctualité que le canon du Palais- Royal.

Tout tapageur qu'il fût, l'esprit, on le sait, était assez bon diable et faisait plus de bruit que de besogne-, une fois pourtant il se fâcha tout rouge. M1Ie Clairon avait commis l'imprudence d'aller s'accouder à la fenêtre magique dans la société de son intendant : « Onze heures sonnent, écrit-elle, le coup part et nous jette tous les deux au milieu de la chambre, où nous tombons comme morts. Revenus à nous-mêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant, nous avouant que nous avions reçu, lui sur la joue gauche, moi sur la joue droite, le plus joli soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mîmes à rire comme deux fous. » C'était, avouez-le, prendre gaiement la chose.

Mais, sans enregistrer une à une, après Mlle Clairon, les

niches d'un fantôme dont le tort grave consistait à peu les varier, bornons-nous à celle qui termina la série des détonations.

La comédienne se rendait en carrosse à une fête nocturne que donnait MIle Dumesnil. Passant sur le rempart, et à quelques pas de la Chaussée-d'Antin : « N'est-ce pas dans une de ces maisons, interrogea la carriériste, qu'est mort M. de S...? — Oui, d'après les renseignements qu'on m'a donnés, » reprit Mlle Clairon. A cet instant partit un coup de fusil de l'une des fenêtres désignées, a II traversa notre voiture, racontent les Mémoires, le cocher doubla son train, se croyant attaqué par des voleurs ; nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée longtemps. Mais cet exploit fut le dernier des armes à feu. »

A compter de ce moment le fantôme se montra charmant. Son temps était proche, et il souhaitait laisser une bonne impression de lui sur la terre. Plus de tapage désormais, ni de brutales manifestations; mais des cascades de bravos frappés par des mains invisibles au premier coup de onze heures, ou d'adorables sérénades que l'esprit entonnait sous les fenêtres de M!le Clairon. « Il semblait qu'une voix céleste donnât le canevas d'un air noble et touchant. »

C'est ainsi qu'en partant il lui fit ses adieux. Deux ans et demi de S... avait connu la comédienne : son fantôme ne devait point la hanter plus longtemps.

En épilogue de son étrange histoire, M]|e Clairon rapporte qu'à l'époque où elle quitta sa maison de la rue de Bussy {sic) pour habiter celle où moururent Racine et Mlle Le Couvreur, une vieille dame, précisément l'amie de l'infortuné

S vint lui rendre visite afin de connaître par elle-même

les lieux où le jeune Breton avait tant espéré et tant souffert. Après les préambules obligés : « Vos derniers refus, dit-elle, ont hâté sa fin. Il comptait toutes les minutes, lorsqu'à dix heures et demie son laquais lui annonça que, décidément, vous ne viendriez pas. « La barbare ! elle n'y «gagnera rien. Je la poursuivrai autant après ma mort que «je L'ai poursuivie pendant ma vie ! s Et il expira vers onze heures. »

Ainsi se termine l'aventure fantastique de Mlle Clairon. Maintenant, lecteur, son revenant est -il bon teint, ou bien l'orgueilleuse actrice, non contente d'occuper les vivants, a-t-elle prétendu insinuer qu'elle troublait aussi le repos des morts ?

Je laisse la réponse à" votre sagacité.

Imp. J ou au st.

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