M A R I E OU M E S X I L
A cette épître Chaptal répondit gracieusement :
Après avoir illustré le théâtre françois par trente années de succès, et laissé à la scène des souvenirs qui sont devenus des leçons, vous avez voulu, Mademoiselle] profiter du repos de votre retraite pour former un sujet digne de vous et de l'art dramatique. Le public vous en marque chaque jour sa reconnoissance par les applaudissemens qu'il donne à votre digne élève, Mlle Bourgoin, et je me fais un plaisir de vous témoigner, au nom du gouvernement, qu'il n'a pas vu sans intérêt que tous vos moments sont employas à perfectionner votre art. C'est pourquoi je vous accorde une gratification de cinq mille francs, etc. etc.
Cinq mille francs pour l'infortunée créature équivalaient à un trésor; mais n'était-ce pas des fleurs jetées sur sa tombe? Accablée par la vieillesse et les infirmités, M - Dumesnil mourut le 20 février i8o3, sans avoir profite longtemps des libéralités de l'Etat.
Imp. Jouaust.
A Salmon
i Ton s'en rapporte aux Mémoires de Mlle Clairon, il paraît qu'il s'en passait de belles à Condé le 2 5 janvier 1728.
C'était le carnaval, et, à cette occasion, on se réunissait chez les riches bourgeois de la petite ville afin d"y danser et d'y festoyer toute la journée. Or M. le curé, loin de condamner ces sortes d'amusements, les partageait en se travestissant tout comme les autres. « Un de ces jours de fête, écrit la comédienne, ma mère, grosse seulement de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après midi ; j'étais si chétive, si faible, qu'on crut que très peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ, à l'église, recevoir au moins mon passeport pour le ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse : elle était fermée; le bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on fut aussi au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était à l'assemblée
chez M***, on m'y porta. Le curé, habillé en Arlequin et
son vicaire en Gille, trouvèrent mon danger si pressant qu'ils jugèrent n'avoir pas un moment à perdre. On prit promptement sur le buffet tout ce qui pouvait être nécessaire; on lit taire un moment le violon -, on dit les paroles requises et Ton me ramena à la maison. »
A ce récit passablement fantaisiste les critiques sérieux ont opposé un démenti formel, et M. de Manne, appuyant l'opinion de ses devanciers par des faits, invoque contre la petite anecdote de Mlle Clairon l'acte de naissance que voici :
Extrait des registres de l'état civil de la ville de Coudé.
Claire-Joseph Léris^ fille illégitime de François-Joseph-Désiré, sergeant de la maistre de camp du régiment de Mally, et de Marie- Claire Scana-Piecq, de cette paroisse, laquelle a déclaré par serment à Marie Delierre, sage-femme juré, être des œuvres de François-Joseph Désidéré Léris, née le 2? janvier mil-sept-cent-vingttrois, à cinq heures du soir, fut baptisée le môme jour dudit mois. Le parrain Jean-François-Auvray, sergeant des grenadiers au régiment de Mail)-, la marraine Marie-Elisabeth Bury de la paroisse, lesquels ont signé avec nous P. J. du chasteau vicarius!
Sans donner gain de cause à Mlle Clairon ni vouloir nous appesantir sur un détail de minime importance, nous ne voyons pas grand mal à ce qu'un brave ecclésiastique se soit, dans l'intimité, travesti en Arlequin. Quant à la signature du vicaire, qui semble concluante à M de Manne, elle ne prouve rien. L'inscription sur les registres étant un fait distinct du sacrement, il se peut que l'enfant, en danger de mort, ait été baptisée par le curé à l'endroit même où il
tait rencontré, tandis que le vicaire signait à l'église et par-devant témoins l'acte de naissance postérieurement dressé.
Vraie ou non, cette apparition dans le monde, entre un Arlequin et un Gille, est originale pour une comédienne.
Ajoutez à cela que les sobriquets cTHippolyte et de Clairon sont à l'avenant. Hippolyte, un nom de guerrier, s'applique merveilleusement au naturel altier et batailleur de l'actrice; quant à celui de Clairon, il symbolise le tapage que son caractère aussi bien que son talent feront dans le monde. Mlle Clairon, qui fut une des illustrations de notre scène française, était, sous le rapport moral, une assez piètre créature. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir ses propres mémoires :
La providence m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise pauvre, libre, faible et bornée,., mon malheur a précédé mon existence .. nulles caresses, nulles douceurs, nuls soins n'ont soutenu mon enfance... Une femme violente, ignorante et superstitieuse ne savoit que me tenir inactive dans un coin, ou m'appeler auprès d'elle pour me faire trembler sous ses menaces et ses coups.
Voilà pour l'amour filial !
. .. On vint enfin me tirer de là, en me demandant ce que j'avois fait. Pour la première fois de ma vie je mentis... Ce premier tort m'enhardit à faire de nouveaux mensonges. Il développa toute la malice dont je pouvois être susceptible; je me lis un plaisir de la dissimulation.
Voilà pour la franchise!
Ma mère s'étoit engouée d'un de mes camarades qu'elle vouloit me faire épouser. . Ses ordres, sa violence, poussée au point de me présenter un pistolet pour obtenir mon aveu, me firent enfin sentir que j'avois besoin d'un protecteur qui, sans armer les lois, pût contenir mes entours, et me défendre. Conduite par le seul désespoir, sans idée d'aucun vil intérêt, sans amour, sans désirs, je fus m'offrir et me livrer moi-même (elle n'avoit pas dix-sept ans). Ce moment, qui ne présente au premier aspect que l'idée du libertinage', est peut-être le plus noble, le plus intéressant, le plus frappant de ma vie.
Voilà pour le sens moral !
MUe Clairon, dans le but de rompre un mariage qui lui
déplaît, se choisit un protecteur, se livre à lui froidement, sans désirs, et, fière de cette action, elle la proclame la plus noble de sa vie ! Telle a été, telle sera la dépravation native qui dirigera toutes ses intrigues, ainsi que nous le verrons bientôt.
« L'amour est un besoin de nature, et je Pai satisfait », écrit naïvement la comédienne, et, tout en protestant de sa candeur à divulguer chacune de ses fautes, elle n'avoue que celles dont son orgueil est flatté : sa liaison avec le comte de Valbelle, par exemple, et ses relations avec le margrave d'Anspach. Encore profite-t-elle de sa première confession pour faire son panégyrique, affirmant qu'il n'a tenu qu'à elle de devenir une fort grande dame; qu'elle a résisté aux instances, aux prières, aux larmes même « de l'homme le plus séduisant de la nature, le plus cher à son cœur » . Il est vrai que, traînant plus tard dans la boue cet élu de ses affections, elle l'accuse d'avoir vécu de ses largesses et d'avoir souffert, malgré ses 120,000 livres de rentes, qu'elle vendît son bien pour lui venir en aide. « Après quoi, s'écrie-t-elle, l'ingrat m'a cruellement abandonnée!»
Chose à remarquer, dans ses Mémoires MUe Clairon se vante, à chaque page, d'avoir payé ses amants. En ce qui la regarde, elle n'aurait, au contraire, reçu l'argent de personne : « Je défie qu'on me cite un marché honteux, un seul homme qui m'ait achetée. » Puis, se drapant dans une vertu assez bizarre : « Je suis toujours restée maîtresse de moi-même, proteste-t-elle, et nul ne peut se flatter de m'avoir fait perdre la raison. »
Malheureusement pour MIle Clairon, sa propre correspondance et les rapports de police vont démentir de pareilles assertions.
HIPPOLYTE CLAIRON 3o I
Les devoirs du biographe nous obligeant, en effet, à donner du nouveau, nous pensons que le public nous saura gré d'insister sur les renseignements inédits et à peu près ignorés, quitte à passer rapidement sur les détails produits par tous nos devanciers.
La comédienne parle de ses mœurs avec complaisance. Soit ! Nous allons la suivre à travers sa vie amoureuse, en ayant soin d'abréger toutefois, pour ne point fatiguer le lecteur.
Le premier nom qui tombe sous notre plume est celui du baron de Besenval, un charmant cavalier que la Clairon aimait beaucoup, si Ton s'en rapporte aux trois lettres suivantes.
L'une, qui ne compte pas moins de deux grandes pages, est scellée d'un cachet représentant deux colombes, avec cette devise affriolante : « Vivons unis ». Elle est datée du 25 novembre, sans millésime; mais les caractères hésitants de l'écriture témoignent qu'elle appartient à la jeunesse de l'actrice. Après avoir affirmé à son amant qu'il lui devient de plus en plus cher et s'être plainte de ce qu'il l'eût empêchée de l'aller joindre à Lille, la sensible Clairon exprime son impatience de le revoir :
Il est très certains (ajoute-t-elle) que tu m'as gatté le goût.
et elle termine par cette phrase étonnante :
Je ne sais comme cela se faict. J'ais plus de plaisir maintenant à t'estre ridelle sans même que tu le désire que j'en avois autrefois à taire une infidélité. »
L'autre épître est ainsi conçue :
Cher amis, tu ma rendu la vie par la letre que tu mas écrite. Je n'espérois plus recevoir de tes nouvelles; tu dois lavoir vu par ma
dernière. Je conte taler remercier dans peu de ne m'avoir donné que la peur de ton changement. Au nom de Dieu, ne me mest plus à de parailles épreuves: je taime trop pour nen pas estre alarmé... Je te charge de bien des choses, mais quel q'obligation que je te puise avoir, nous cerons toujouren reste, car ton amour est bien inférieur au mien.
Nous ignorons si l'amour de Mlle Clairon était supérieur à celui du noble Besenval; en tout cas, la volage actrice ne se faisait point faute de lui donner des rivaux ; c'est de sa troisième lettre que nous rapprenons. En faisant part à son cher amis de son projet d'aller à Dunkerque, elle lui annonce sa rupture avec M. de Fierville.
Dans une lettre de la comédienne au comte de Pontvelle, c'est d'un autre amoureux qu'il est question :
Je suis partie sans voir l'homme que vous savés (écrit-elle). Ce que j'ai soufère ne ce quonsoit pas. J'ai eu le cœur déchiré. La penne que j'ai dû vous faire a étai mon plus grand chagrin.
Voici maintenant un certain de C***, dont Mlle Clairon entretient longuement d'Argental, en date du 14 juillet 1 749, et qui L'aurait, soi-disant, laissée sans le sou après avoir abusé de ses taveurs :
Le détail de toutes les horreurs que j'ai épouvée seroit trop long à vous écrire soupire-t-elle), vous me plaindre sans doute d'avoir vécu si longtemps avec un homme qui ne méritoit ni mon amitié, ni mon estime. Sa famille dit partout que je l'ay ruynée. Ces gens là nétoit pas faits pour connoitre ma façon de penser...
La correspondance ce la comédienne avec le comte de >jhouwaloff n'est pas moins claire : rien n'a changé son cœur pour lui, l'assure-t-elle, et rien ne le changera jamais. S'il est aussi vaillant champion qu'il le lui a dit, voilà bien des titres pour faire des conquêtes. Elle quitte tout pour causer avec lui; ce sera toujours son premier besoin.
HIPPOLYTE CLAIRON 3o3
Il est vrai d'ajouter que Mlle Clairon comptait sur l'appui de ce seigneur pour aller en Russie, où, d'après une note que nous consultons, elle avait d'anciens amants.
Si j'étois libre de moi-même, lui écrit-elle le 20 février 1759, Pétersbourg seroit bientôt ma patrie. L'admiration de toute l'Europe pour votre auguste souveraine me fait croire que c'est sous ses loix qu'il faut vivre pour être parfaitement heureux.
Continuons par une épître amoureuse à d'Argental.
Paris, 23 juin 1748.
Personne ne ressens le déplaisir de votre absence plus vivement que moi; je vous avourée même quelle me fait éprouver un cnnuy insuportable. Je n'ay jamais resenti d'amitié plus vive, plus sincère que celle que j'aye pour vous; j'i joins la confiance la plus entière; jugés si vous me manquez à Paris et si je dois m'i amuser beaucoup puis que vous n'i aitte pas.
D'épîtres de Mlle Clairon au comédien Larive, il y a tout un dossier d'où l'on déduira facilement que, malgré ses vingt-quatre années de plus que son élève, la savante tragédienne ne lui donna pas seulement des leçons de déclamation. Voici trois échantillons :
12 septembre.
Vous avez trouvée ma lettre sèche et sévère : vous me crovez de là fâchée contre vous; détrompez-vous; vous pouvez m'afrliger, mais vous ne me fâcherez point : c'est avec trop de tendresse que je vous aime pour qu'il soit en mon pouvoir d'écouter ce dernier mouvement.
Sans date.
Rien n'a changé mon cœur pour vous, rien ne le changera jamais, mon cher enfant... gardez-vous d'en douter, ce seroit la plus affreuse ingratitude... des bonnes fortunes, vous en aurez tant que vous voudrez. Vous êtes un très-joli garçon, vos talens doivent tourner toutes les têtes, vos mœurs honnêtes et douces font bien juger de votre cœur et si vous êtes aussi vaillant champion que vous me l'avez dit, voilà bien des titres pour faire des conquêtes. — [Une phrase que l'actrice a déjà servie au comte de Schouwaloff.)
Nous n'indiquons que pour mémoire la lettre où MUe Clairon emprunte de l'argent à Larive, sous prétexte qu'elle rend pour donner aux autres; mais nous reproduisons la suivante, qui est vraiment très curieuse :
Jeudi soir 26.
Je suis fort aise que M. le D. Daremberg vous permette de lui faire votre cour. Quand il venoit à Paris, lorsque j'étois encore au spectacle, il venoit me voir dans ma loge et me traitoit avec toutes sortes de bonte's; on dit qu'il est fier, mais je ne lai jamais trouvé que digne, et c'est une grande différence, connoissés-la, elle est utille au métier que vous faites. La fierté nait toujours d'un vice du cœur où de l'esprit; la dignité, de la noblesse de notre âme; le premier attire presque toujours la haine, le second force au respect; l'un porte au dédain de ses semblables, l'autre ramène à l'humanité... La nature a fait tous les êtres égaux. Le hazard a fait des grands et des roturiers; se prévaloir du hazard est tirannie ou petitesse, on ne le justifie qu'en forçant les hommes à convenir qu'on est digne de tout par ses vertus... Vous avez donc fait une conquette, et d'une belle dame dites-vous? Je n'en suis pas autrement étonnée. Vous êtes un fort jolie homme, mais je ne puis m'empécher de vous dire que vous êtes un grand imbécile; si c'est une femme qui fasse métier de galanterie ou une tille à marier, vous avez bien fait de refuser. Il faut fuir la première de crainte d'accident pour sa santé et n'avoir jamais à se reprocher le désordre de l'autre ; mais si c'est une femme ou mariée ou veuve...
La correspondance de Mlle Clairon nous amène à cette petite anecdote que nous donnons en passant. Le lecteur a jugé, d'après les lettres que nous publions, combien l'actrice était étrangère aux règles de l'orthographe; néanmoins, elle avait l'incroyable prétention d'écrire correctement sa langue.
Au jour de la première représentation tfldoménêe, de Lemire, on avait affiché la pièce par un Y. Clairon mécontente s'en plaignit à l'auteur, qui rejeta la faute sur l'imprimeur. Ce dernier, mandé à la barre, s'excusa de son mieux, alléguant que le semainier lui avait dit d'écrire ainsi. « C'est
HIPPOLYTE CLAIRON 3o5
impossible, s'exclama M]Ie Clairon, il n'y a pas un comédien parmi nous qui ne sache orthographer. — Pardon, Mademoiselle, interrompit l'imprimeur, il faut dire, pour bien faire : orthographier. »
La tragédienne se mordit les lèvres, mais elle jugea inutile d'insister.
Nous passons aux pièces empruntées par M. Ravaisson aux archives de la Bastille, et qui sont pour nous du plus haut intérêt. Il paraît que notre actrice était surveillée de près ; les rapports adressés au lieutenant de police Berryer en font foi.
Dans le premier, rédigé par Saint -Marc et daté du 14 juin 1748, il n'est question que des amours de la Clairon avec le prince de Monaco. Une personne de confiance a été introduite chez la comédienne, et c'est elle qui rend compte de tout ce qui s'y passe. Depuis son départ pour le régiment, le prince n'a pas manqué un seul jour d'écrire à sa maîtresse; il la prie très instamment de se soigner et de se souvenir qu'elle lui a promis de conserver ses jours pour prolonger les siens. « D'Hugues de Giversac, qui est extrêmement amoureux de Clairon, et qui a la réputation de la greluchonner, fait toutes sortes de tentatives pour avoir accès dans la maison, mais il m'a été assuré qu'il lui a été impossible d'y parvenir... » Tout porte à croire, d'après ce rapport, que l'actrice est fidèle au prince. « Elle sort uniquement pour aller à la messe, ce qui ne l'empêche pas de faire une très grande chère et de dépenser gros pour sa table. »
Rien n'est signalé d'intéressant jusqu'au 10 août de la
même année. Mais, à cette date, Saint-Marc informe le
lieutenant de police qu'un étranger s'est servi d'une nom-
3o6 HIPPOLYTE CLAIRON
mée Caron, ci-devant maq , pour entrer en relation
avec la Clairon. Il a envoyé à cette dernière une pièce de taffetas des' Indes, beaucoup de bougie, de chocolat, de vin de Champagne, avec un service de porcelaine incrusté en or, lui promettant une somme considérable pour l'entretenir. La comédienne, en avant écrit au prince et avant reçu de lui l'ordre de rendre tous ces objets, s'est trouvée fort embarrassée, attendu qu'elle en avait dissipé plus de moitié pour se faire de l'argent.
Le rapport du 18 septembre 1748 est d'autant plus utile à citer que, suivant nous, le gentilhomme mis en cause est ce même de C***, dont l'actrice a parlé à d'Argental dans sa lettre du 14 juillet 1 749, et qui l'aurait laissée sans le sou. Les renseignements de la police affirment tout autre chose :
ce La demoiselle Clairon a été maîtresse de Cindré longtemps; à la fin du mois d'août dernier, elle lui demande une somme de 2,000 livres, dont elle disait avoir un pressant besoin.
« Quelques jours après, elle demanda à M. de Cindré une maison de campagne. Il n'avait rien à lui refuser, il lui en loua une à Pantin, qu'il fit meubler magnifiquement.
t M. de Cindré fut la voir un soir, et, pour la surprendre agréablement, entra par la porte de derrière, trouva la demoiselle avec un jeune homme dans l'attitude la plus décolletée; il se retira sans rien dire à personne et sans être vu.
1 Le lendemain, il envoya déménager la maison des meubles qu'il y avait mis, et quitta Mlle Clairon.
« Le jeune homme est M. de Jaucourt, officier de dragons, lequel a été arrêté, il y a environ deux mois, par la police, pour n'avoir pas rejoint sa troupe.
HIPPOLYTE CLAIRON 3c>7
« M. de Jaucourt la connaissait du temps de M. de Cindré, et couchait souvent avec elle; il continue après sa retraite.
« Cette fille passe pour un tempérament des plus forts et des plus passionnés et pour une demoiselle la plus lubrique. Elle crie dans Faction qu'il faut fermer les fenêtres. »
Les rapports suivants continuent à enregistrer les amants de Mlle Clairon. Celui du 23 octobre 1748 nomme le marquis de Thibout et Marmontel; celui du 2 novembre 1761, signé Meunier, dénonce le marquis de Ximénès, « qu'elle veut bien aider à dépenser une partie de son bien, si, par l'événement, le tout n'y va pas ».
Et maintenant nous demandons au lecteur si la Clairon, qu'il connaît à présent, n'est pas un tout autre personnage que celui dont les Mémoires font l'apologie.
Mais il est temps de quitter la femme pour présenter l'actrice. Celle-ci, nous le répétons, mérite tous les respects et toute l'admiration de la postérité.
Née comme il a été dit, battue par sa mère qui ne voulait point entendre parler théâtre, Hippolyte Clairon fut uniquement soutenue par sa propre volonté, et triompha de tous les obstacles à force d'opiniâtreté, d'ardeur et de
travail.
De Hesse, comédien de la troupe italienne, après lui avoir donné les premières leçons, la fit débuter sur son théâtre, le 8 janvier 1736, dans le rôle de la suivante de Vile des Esclaves, où elle remporta un certain succès.
Mlle Clairon, cependant, ne passa qu'une année à la Comédie italienne; puis elle s'en fut au théâtre de Rouen, et de là à Lille, à Gand, et enfin à Dunkerque, où lui arriva un ordre de début pour l'Opéra.
C'est pendant que la jeune artiste faisait en province ses
3o8 HIPPOLYTC CLAIRON
premiers pas que parut contre elle Y Histoire de Mlle Crome/, dite Frêtillon, un ignoble pamphlet de Gaillard de la Bataille, comédien de Rouen, qui prétendait se venger des dédains de sa camarade.
Nous avons lu d'un bout à l'autre V Histoire de Frêtillon dans le but d'en extraire quelques lignes. Mais elle nous a répugné à ce point que nous préférons n'en point parler.
Quel qu'il soit, cet ouvrage obscène poursuivit Hippolyte Clairon durant toute sa carrière, et nous voyons, dès son retour à Paris, l'actrice se mettre en garde contre ses funestes conséquences.
Au moment d'entrer à l'Opéra, en effet, elle adressa cette petite allocution au personnel féminin : « Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions de vous être agréable; mais, quiconque m'appellera Frêtillon, je proteste que je lui f..trai le meilleur soufflet qu'elle ait reçu de sa vie. »
Installée au mois de mars 1743, Mlle Clairon ne tarda pas à s'apercevoir que sa véritable place était à la Comédie française, et, le 10 septembre, après d'intelligentes démarches, elle obtenait l'ordre suivant :
Nous, duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roi,
Ordonnons à la troupe des comédiens François de Sa Majesté de faire incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle Clairon, dans les rolles qu'elle aura choisis, et ce, afin que nous puissions juger de ses talens pour la comédie.
Fait à Versailles, le 10 septembre 1743.
Signé Le Duc de Gesvres.
Forte de son droit, Mlle Clairon résolut de frapper un grand coup en inaugurant ses représentations par le rôle de Phèdre, où brillait alors M1Ie Dumesnil. L'épreuve, qui eut
HIPPOLYTE CLAIRON 3oO,
lieu le 19 septembre 1743, fut couronnée d'un succès que vinrent confirmer les expériences suivantes. La débutante recueillit des applaudissements enthousiastes dans Dorine du Tartuffe, dans la Nouveauté, dans Zénobie, dans Cléanthis de Démocrite, dans Céliante du Philosophe marié, dans Ariane, et enfin dans Electre.
Le 22 octobre 1743, elle était reçue à demi-part, et Tordre, daté de Fontainebleau, portait que, « vu les débuts satisfaisants de la demoiselle Clairon, tant à la cour qu'à la ville, et pour lui donner les moiens de se perfectionner dans la déclamation , il lui étoit accordé, sous le bon plaisir de Sa Majesté, etc. »
Enfin, le 26 décembre de la même année, arrivait ce troisième ordre :
Voulant que chacun des acteurs et actrices de la Come'die françoise se prête à tout ce qui peut faire le bien du service et connoissant la nécessité d'avoir plus d'une actrice pour remplir les rolles de soubrette, en expliquant en tant que besoin est l'ordre de réception donné à la demoiselle Clairon; ordonnons qu'elle doublera la demoiselle Dangeville, dans tous les rolles de son emploi. Et voulant donner à ladite demoiselle Clairon des marques de la satisfaction de ses talens, nous lui avons accordé un quart de part de celle actuellement vacante; et ce, outre la demi part qu'elle a desjà.
Fait à Versailles, ce 26 décembre 1743.
Signé Le Duc de Gesvres.
Pendant que nous relevons les pièces officielles, signalons, en 1780, la pension de 1,000 livres accordée par le roi à Mlle Clairon « pour lui tenir lieu de la gratification annuelle qui lui a été octroyée sur les dépenses extraordinaires des menus plaisirs, sans retenue, par décision du Ier janvier 1763 ».
Agréée par la cour, applaudie par le public et adulée par
les plus illustres écrivains de son temps, Mlle Clairon ne se grisa pas au point de vivre sur ses lauriers. Bien au contraire, elle multiplia ses efforts et s'interdit de jouer un seul rôle avant de l'avoir soumis à une étude approfondie. Aussi obtint-elle ce résultat merveilleux, d'élever l'art au niveau même de la nature.
En voici un exemple frappant :
Un soir que la tragédienne, représentant Ariane sur une scène de province, en était à ce vers :
Est-ce Méghiste, enfin, qui le rend infidèle?
elle prit une expression si inquiète, si douloureuse, qu'un jeune homme se leva tout à coup et d'une voix brisée par les larmes : « Non, non, s'écria-t-il, c'est Phèdre! »
M le Clairon était petite et d'apparence assez grêle-, sa physionomie annonçait de l'esprit plutôt que de la dignité; mais, quand elle entrait en scène, une transformation complète s'opérait en elle, et la figure, la démarche, les gestes, prenaient une majesté vraiment royale ! Il convient aussi d'insister sur sa voix sonore et musicale, que rappelle assez fidèlement de nos jours l'harmonieux organe de Mlle Sarah Bernhardt.
lin dehors de ses belles qualités, M1,e Clairon exerça une influence des plus salutaires sur les spectacles du XVIIIe siècle. C'est elle qui poussa le comte de Lauraguais à faire supprimer le parterre debout, et qui, aidée par Lekain, réforma les costumes de théâtre.
Dans l'Orphelin de la Chine, joué en 1755, elle parut pour la première fois vêtue en Chinoise, et, l'année suivante, elle figura dans Roxane habillée en sultane et les bras à demi nus. Peut-être l'actrice poussa-t elle un peu
loin L'exactitude du costume, quand, au cinquième acte de Didon, elle se présenta en chemise et tout échevelée. Le public, du moins, en jugea ainsi. Néanmoins, l'élan étant donné, la réforme du vêtement s'étendit bientôt au décor et à tous les accessoires.
Résumons notre opinion en disant qu'Hippolyte Clairon, caractère pitoyable, fut une illustre tragédienne et une femme d'une intelligence remarquable; ce qui ne justifie ni le fanatisme aveugle de Voltaire, ni l'engouement des Claironiensso. décorantd'un médaillon à l'effigie de l'artiste.
Favart réprouvait ces sortes d'excentricités; cependant son admiration pour la grande comédienne était profonde; il en parle au comte de Durazzo dans sa correspondance, et voici un passage qui résume parfaitement son sentiment et le nôtre :
Mlle Clairon s'est tellement élevée au-dessus de la critique, par la supériorité de ses talens que toutes les remarques du censeur le plus pointilleux ne serviront qu'à le convaincre qu'elle a atteint le dernier degré de perfection. Il semble qu'elle ne doive qu'à la nature tout ce qu'elle a acquis par un travail assidu ; chaque jour elle nous frappe d'une nouvelle admiration, et l'on ne peut trop la proposer pour modèle.
Notre actrice mit au théâtre quarante-trois rôles, dont voici les principaux : Isménie, dans la Mérope, de Voltaire; Arétie, dans Dcnys le Tyran, par Marmontel; Fuivie, dans Catilina, deCrébillon ; Azéma, dans Sémiramis, de Voltaire; Electre, dans Oreste ; Cléopâtre; Olympie, dans les Héraelides ; Amélie, dans Rome sauvée; Cassandre, dans les Troyennes, de Châteaubrun ; Tullie, dans le Triumvirat, de Crébillon ; Idamé, dans V Orphelin de la Chine; Astarbé, dans la tragédie de ce nom, par Colardeau; Amétis, dans Zulica, par Dorât; Aménaïde, dans
Tancrède; Zulime: Olympie; Éroxime, dans Timoléon, par La Harpe: Aliéner, dans le Siège de Calais, par de Belloy.
C'est à propos de ce dernier ouvrage que se produisit l'incident regrettable auquel il faut attribuer la retraite prématurée de Mlle Clairon. L'acteur Dubois, qui remplissait dans la pièce le rôle du comte de Melun, en fut la cause. Ayant eu un démêlé avec son chirurgien, il avait, prétend-on. refusé de le payer, et s'était tiré d'embarras par un faux serment. Le fait existait-if? En tout cas, il était croyable, vu la mauvaise réputation du comédien, et ses camarades ne sauraient être blâmés d'y avoir ajouté foi. Toujours est-il qu'à la rentrée du théâtre, le i5 avril 1765, quand on annonça le Siège de Calais, la plupart des sociétaires convinrent qu'ils ne paraîtraient point à côté d*un homme déshonoré. L'affaire n'eût rencontré aucun obstacle sans les jolis yeux de la fille du comédien et leur influence sur les gentilshommes de la chambre; mais .M :- Dubois fit de si pressantes démarches qu'elle obtint un sursis en faveur de son père, et qu'il fut signifié aux récalcitrants d'admettre leur camarade jusqu'à ce que le roi eût donné son avis. L'ordre arriva au moment du spectacle; alors Bellecour, Mole, Lekain et Brizard quittèrent sans façon le théâtre, et M,le Clairon, ne les trouvant pas à son arrivée, imita leur exemple.
Il y eut, ce soir-là, grand tapage à la Comédie française. Apres mille protestations du public réclamant le rideau, un acteur arrive tout tremblant : « Messieurs..., dit- il, nous sommes au désespoir... — Pas de désespoir, crie quelqu'un du parterre, le Siège de Calais! » Et toute la salle de répéter : « Calais ! Calais ! ! ! »
HIPPOLYTE CLAIRON 3l3
L'orateur veut reprendre sa harangue : vingt fois il est interrompu par des huées, des sifflets, et c'est à peine s'il peut balbutier que, dans l'impossibilité où Ton se trouve de représenter le Siège de Calais, on va donner le Joueur ou rendre l'argent.
Loin de se calmer à cette proposition, le tumulte redouble et les spectateurs hurlent sur tous les tons : « Calais! Calais! ! ! » Le Joueur commence, on ne l'écoute pas; Préville, l'idole du public, est en scène. Peu importe : « A bas Clairon! fait le parterre ; Clairon au For-PÉvêque! Frétillon à l'hôpital ! ! ! »
Cet affreux vacarme, qui dura plus d'une heure, eût dégénéré en bataille sans la prudence du maréchal de Biron, qui laissa la colère du public s'user d'elle-même, et défendit à la force armée d'intervenir. Finalement, l'argent fut rendu; mais on punit avec sévérité messieurs les comédiens. Lekain, Bellecour, Brizard et Mole allèrent coucher au For-1'Evêque, et Mlle Clairon fut arrêtée le lendemain.
Quand l'exempt se présenta pour exécuter son mandat, Mme Berthier de Sauvigny, femme de l'intendant de la généralité de Paris, était auprès de l'actrice. Prise d'un bel accès d'enthousiasme, elle s'opposa tout d'abord à l'arrestation de sa meilleure amie, qui, de son coté, tenta, dit-on, quelque résistance. « Tout est au roi, sauf mon honneur », se serait écriée l'artiste; à quoi l'homme de loi aurait répondu : « Là où il n"y a rien, le roi perd ses droits. » Le propos est douteux; mais ce que nous donnons pour certain, c'est que, l'exempt s'étant montré inexorable, Mme de Sauvigny exigea que la Clairon montât dans son propre équipage pour se rendre auFor-l'Éveque et qu'elle résolut de
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l'accompagner jusque-là. Alors, comme sa voiture était un vis-à-vis, et que le gardien refusait de perdre de vue sa prisonnière, la noble dame lit asseoir sa chère Hippolyte sur ses genoux et traversa tout Paris dans cette singulière
société.
Sans aucun doute, le tendre et touchant intérêt de M™* de Sauvigny jeta momentanément du baume sur les blessures de l'impressionnable comédienne; mais, quand les portes de la prison se furent refermées sur elle seule, il fallut bien se rendre à la triste évidence.
Mlle Clairon ne se fût jamais imaginé qu'on osât porter sur elle une main sacrilège. Son incarcération l'exaspéra, et elle fit serment de s'en venger en quittant la scène.
Le iq mai 1765, elle répondait à Garrick, qui lui avait adressé ses compliments de condoléance :
Mon âme à jamais pénétrée d'un traitement aussi barbare qu'injuste, avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre it de lui faire; cette lettre a suspendu quelques momens l'indignation et la douleur qui me consument. Jamais ma santé n'a donné de si grandes inquiétudes, jamais les accidens auxquels je suis sujette n'ont été aussi multipliés et aussi violens; mais soyez tranquille, mon courage est encore au-dessus de mes maux... mes camarades sont encore en prison ; moi, l'on m'en a fait sortir le cinquième jour, mais on m'a mise aux arrêts chez moi avec défense de recevoir plus de six personnes.
Ces arrêts, succédant aux cinq journées de réclusion, n'étaient point faits pour calmer la bouillante actrice. Aussi, quand la liberté lui fut rendue, se montra-t-elle plus inébranlable que jamais dans ses idées de retraite. Elle consentit néanmoins, par déférence pour le duc d'Aumont, à ne signifier ses résolutions qu'à la fin de Tannée théâtrale. Mais la clôture arrivée, elle accomplit son vœu, et, le
3 avril 1766, jour de réouverture, on lui accordait son congé définitif avec la pension réglementaire de 1 ,000 livres.
L'avant-veille, Préville, Brizard, Mole, Dauberval et Bellecour s'étaient rendus chez leur camarade afin de la sermonner. Soins inutiles : la superbe Clairon, froissée dans son amour-propre, avait, une fois de plus, juré qu'on ne la verrait plus sur les planches de la Comédie française. Elle tint parole. Depuis cette époque, notre tragédienne se produisit deux fois seulement en public, et dans des circonstances toutes spéciales : sur le théâtre particulier du baron d'Esclapont, en février 1767, pour le bénéfice de Mole; sur le théâtre de la cour, à l'occasion du mariage du dauphin, en 1770.
Il était d'autant plus facile à Mlle Clairon de renoncer à la scène qu'elle jouissait, au temps où nous sommes, d'une fortune relativement considérable, possédant, c'est ellemême qui en fait l'aveu dans ses Mémoires, 18,000 livres de rente, auxquelles vint s'ajouter un capital de 5o,ooo fr. après la vente de son mobilier, le 6 février 1767.
Libre de son temps et débarrassée de toute dépendance, Hippolyte Clairon se consacra d'abord à ses brillantes relations, parmi lesquelles il faut citer la duchesse de Villeroy, la princesse Galitzin et cette même Mme de Sauvigny dont nous avons parlé tout à l'heure. L'actrice, majestueuse et parée à la ville comme au théâtre, figurait avec avantage dans les plus nobles compagnies.
Cependant Mlle Clairon n'était pas seulement femme du monde, elle se piquait encore de belles-lettres et de philosophie. Une des graves préoccupations de sa carrière dramatique avait été de faire sortir les comédiens de l'abaissement où les maintenait l'ignorance du temps. Secondée par
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un avocat du nom de Huerne de La Motte, elle avait publié un mémoire contre le pouvoir arbitraire de l 'excommunication : le jour même de sa retraite signala de nouvelles démarches, et le roi reçut des mains du duc de Duras une requête de l'actrice tendant à ce que la Comédie française fût autorisée à s'appeler désormais Académie royale de acclamation : une excellente idée, croyons-nous, qui malheureusement demeura stérile.
Voltaire était l'ami et le confident de la comédienne ; il ne manqua pas d'encourager ses efforts, et, chose surprenante, quand Mlle Clairon vint le visiter à Ferney en 1765, il la félicita de renoncer au théâtre. Ce voyage fut une véritable ovation, où le grand prêtre enivra son idole d'encens et de flatteries.
C'est en souvenir de cette hospitalité, sans doute, que, vers la fin de 1772, l'ex- tragédienne organisa chez elle l'apothéose du demi-dieu, où elle déploya toutes les richesses de son imagination : « On avait placé pompeusement, disent les Mémoires de Bachaumont, le buste de Voltaire au milieu de l'assemblée, et là, M. Marmontel, le coryphée de la maison, a présenté une ode composée par lui en l'honneur du nouveau dieu du Pinde. MIle Clairon, habillée en prêtresse d'Apollon, posa une couronne de lauriers sur le buste et la lut avec son enthousiasme le plus* véhément. L'assemblée a beaucoup applaudi. »
A cette adulation grotesque le poète répondit par des vers. Il n'en était pas chiche !
Les talens, l'esprit, le génie, Chez Clairon sont très assidus; Car chacun aime sa patrie; Chez elle ils se sont tous rendus
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Pour célébrer certaine orgie
Dont je suis encor tout confus.
Les plus beaux momens de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai pas vus!
Vous avez orné mon visage
Des lauriers qui croissent chez vous;
Ma gloire, en dépit des jaloux,
Fut en tous les temps votre ouvrage.
Mais, si la cérémonie fut du goût de Voltaire, il se rencontra plus d'un homme d'esprit pour la blâmer et la tourner en ridicule. Est-ce Dorât qui écrivit la satire suivante? En tout cas elle est assez jolie pour être produite à côté de l'épître.
Vers de Vabbé Lilas, ex-jésuite, à M. de Voltaire
AU SUJET DE SON APOTHEOSE CHEZ Mlle CLAIRON.
Grand peintre, aimable, sage et sublime écrivain, Toi qui sais tour à tour nous instruire et nous plaire,
C'en est fait, ta gloire est entière; Te voilà le héros d'un souper libertin : Chez une courtisane, un laurier clandestin
A couronné ta tête octogénaire; Et tu mets de moitié, dans un brillant destin,
Une émérite de Cythère.
Pour elle, en vérité, c'est avoir trop d'égard!
L'auguste Clairon, qu'on oublie,
Voudrait bien, pour comble de l'art, Des honneurs immortels escamoter sa part, Et couvrir Frétillon du manteau d'Athalie. Vivre dans l'avenir est, dit-on, sa folie;
Voilà pourquoi la belle, à tout hasard, Sur ton char de triomphe arrogamment s'appuie; Elle espère qu'un jour, au temple d'Uranie, Son buste avec le tien sera mis en regard. Limite enfin, crois-moi, l'orgueil de la princesse, Car, entre nous, ceci passe le jeu;
Ton apothéose intéresse, Mais, chez nos beaux plaisans, on la critique un peu
Et le renom de la déesse, A te parler sans fard, décrédite le dieu.
Ce dut être bien peu de mois après la singulière soirée
de l'apothéose que M1Ie Clairon quitta Paris pour accompagner en Allemagne le margrave cTAnspach. « Je perdis tout dans ce même temps, disent ses Mémoires; les opérations de l'abbé Terrai m'ôtèrent le tiers de mon bien, la crainte de m'endéter me força à renoncer à tout objet de dépense et je ne fus pas longtemps à perdre le reste de ma société. »
A en croire Mlle Clairon, elle aurait encore sacrifié de grosses sommes pour obliger le comte de Valbelle, son ancien amant. Quoi qu'il en soit, le margrave, plus jeune qu'elle, se montrait profondément épris ; ce prince lui semblait alors plein de candeur, de noble et touchante simplicité, et elle fut sensible à ses avances.
Installée à Anspach en qualité de favorite, l'ancienne comédienne y régna dix-sept ans, dirigeant à ses heures les affaires publiques et honorant la souveraine légitime de sa protection et de ses conseils.
Mais, hélas ! la cause de son élévation devait amener sa perte.
Le cœur du margrave changeait Mlle Clairon, détrônée par des rivales, s^n revint à Paris, moins riche, disons-le à sa louange, qu'elle n'en était partie.
Quand notre tragédienne quitta l'Allemagne, elle n'était point cependant sans ressources, et la Révolution, qui fit, peu après, une nouvelle brèche à ses revenus, lui laissait du moins une somme de 24,000 francs que mentionne sa lettre du 26 fructidor an III à Pavocat Pérignon. Celui-ci, apportant quelque lenteur au placement de ce capital, est gourmande par Mlle Clairon sur sa négligence :
Toutes chétives que sont mes affaires, elles sont tout pour moi.
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Je ne crois pas qu'on puisse exiger une patience éternelle d'un être trop longtemps en butte à la misère.
Ajoutons que l'actrice habitait, à Issy, une petite propriété dont le baron de Staël lui avait fait présent et qu'il promettait d'entretenir à ses frais.
Par quel concours de circonstances l'infortunée comédienne tomba-t-elle dans cette misère dont parle sa lettre ? Nous l'ignorons. Ce qui demeure certain, c'est qu'après avoir disposé presque toute sa vie de sommes considérables, elle devint dans sa vieillesse plus pauvre que Mlle Dumesnil. Sa maison d'Issy, négligée par M. de Staël, tomba dans un tel délabrement, disent les biographes, que le toit, percé à jour, ne la protégeait plus contre Teau du ciel.
Quant à elle, la malheureuse femme, elle nous peindra sa désolante position dans cette lettre, adressée, le 9 brumaire an VII, à M. Arsène Thiébaut :
Je suis dans ma 76e année ; ma santé, très altérée par mes travaux, s'est entièrement détruite par l'excès de la terreur et de la misère. Vous ne trouverez pas en moi, l'ombre même de ce que je pouvois être ; hors le sentiment, rien ne me reste! Aussi flattée, aussi reconnoissante que je dois l'être des rieurs que vous jettez sur la tombe où je suis prête à descendre, il me seroit bien doux de vous connoître et de vous remercier. Si je résidois à Paris, je n'hésiterois pas, mais je ne puis consentir à vous laisser faire deux lieues au hazard de vous présenter un objet déchirant et peutêtre le moins en état de vous parler, vous voir et vous entendre... Daignez ne point douter de mes regrets et n'imputer mon refus qua la déplorable situation où je me trouve.
Suivent deux lettres, adressées au citoyen Dupoirier, et dont la première, du 20 brumaire an X, nous donne l'adresse complète de Mlle Clairon. « Issy-FUnion, près Vaugirard, n° 44. »
Après avoir témoigné sa reconnaissance pour l'intérêt qu'on lui porte :
Plus je relis votre lettre, écrit-elle, plus il me semble qu'elle est dictée par cette sensibilité réservée, délicate, pure et toutefois ingénieuse que j'ai cherchée vainement dans vos semblables. Je ne puis vous dire combien il me seroit doux de savoir qui vous êtes, et de vous voir, qui que vous soyés.
Seulle, aveuqle. mourante! s'écrie-t-elle dans la seconde lettre.
vous m'avez permis de tout craindre pour vous et de croire que je ne vous intéressois plus. O mon ami, je vous laisse le soin de vous juger vous-même.
Nous avons gardé pour la fin la supplique que M:ie Clairon écrivit au ministre Chaptal; c'est la plus navrante de toutes :
Citoyen ministre, je cherche envain depuis un mois un protecteur qui m'approche de vous, mais s'il est vrai que l'humanité vous soit chère, c'est à vous seule que je dois m'adresser; âgée de 79 ans, accablée d'infirmités, prête à manquer du nécessaire, célèbre autrefois par quelques talens, j'attens à votre porte que vous daigniés m'accorder un instant.
Au bas de l'autographe se trouve la réponse de Chaptal : Bon pour deux mille francs à payer de suite.
Quel triste retour des choses humaines ! L'arrogante Clairon, qui régnait jadis en souveraine maîtresse sur la ville et sur le théâtre, mendie aujourd'hui son pain à la porte d'un ministère !
De chute en chute elle en était arrivée au dernier degré du dénuement. Son habitation d'Issy tombant en ruine, elle revint à Paris, où une certaine dame de la Licanderie, qui se disait sa fille, la recueillit dans sa maison, rue de Lille, n° ;3. C'est là que l'ancienne étoile de la Comédie française s'éteignit le 29 janvier i8o3. Elle précédait d'un mois au tombeau son illustre rivale, Mlle Dumesnil.