HEL BARON
'acte de baptême de Michel Baron, que Beffera découvrit sur les registres de la paroisse Saint- Sauveur, à Paris, porte ce qui suit :
« Du 8 octobre i653. — Baptême de Michel, fils d'André Boyron, bourgeois de Paris, et de Jeanne Ausou, sa femme. Le parrain, Michel Bachelier, bourgeois de Paris, de la paroisse Saint-Eustache -, la marraine Catherine Jon, femme de Jacques Guilhamar, avocat au parlement, de la paroisse Saint-Eustache. )>
D'après cette pièce authentique, le père du nouveau-né s'appelait donc André, et non Michel, comme l'indique Lemazurier dans sa Galerie des Acteurs du Théâtre- Français. Quant au nom primitif de Boyron , on en fit Baron à l'exemple de Louis XIII qui l'écorcha, dit-on, de la sorte la première fois où il le prononça.
Les parents de Michel Baron furent comédiens. Son père, qui appartenait à une honnête famille de marchands d'Issoudun, n'était point destiné au théâtre; mais il y prit goût à la foire de Bourges, où il s'était rendu pour débiter
ses articles de mercerie, et où la troupe qui donnait des représentations le séduisit au point de lui faire oublier le foyer paternel pour suivre avec elle les hasards de la vie de campagne.
Après avoir couru la province avec ses nouveaux camarades, André Baron se présenta à l'hôtel de Bourgogne, fut agréé et joua d'une façon très-remarquable jusqu'à sa mort, qui arriva prématurément. Cet acteur faisait don Diègue dans le Cid . Au moment où son épée lui tomba des mains, il voulut la repousser avec le pied et s'y prit si maladroitement que la pointe lui piqua le petit doigt. La blessure était légère; André n'y fit point attention. Mais, le lendemain, l'enflure présentait des caractères alarmants et. deux jours après, la gangrène s'y étant mise , il fallait lui couper la jambe. « Non, répliqua le comédien, auquel on apprit la cruelle nouvelle, un roi de théâtre comme moi s'en va tout entier : il se ferait huer avec une jambe de bois. » Et Baron attendit paisiblement sa fin. Le 7 octobre i655, il succombait à ses douleurs, laissant son fils Michel, âgé de deux ans à peine, et une veuve, comédienne comme lui, dont la beauté était si éclatante que, raconte l'abbé d'Allainval, quand elle se présentait à la toilette de la reine Anne d'Autriche, Sa Majesté disait aux dames présentes : « Mesdames, voici la Baron! » et qu'alors toutes prenaient la fuite afin de ne pas subir une comparaison fâcheuse. Cette ravissante créature mourut jeune comme son époux et victime, ainsi que lui, d'une destinée bizarre. Un amant, dont elle était encore éprise, en dépit d'une récente rupture, vint la trouver un soir dans le foyer du théâtre et lui demanda sa clef, annonçant qu'il avait regret de ses torts et que son vœu le plus cher était
de rentrer dans ses bonnes grâces. La comédienne, peu défiante, souscrivit à sa requête*, mais quand elle revint dans son appartement, après la représentation, elle trouva la place vide et ses bijoux disparus. La révolution qu'elle en éprouva, jointe à son état physique du moment, provoqua une crise violente, dont elle eût sans doute triomphé avec des soins, mais elle demeura sourde aux avis des médecins et mourut après une courte maladie, le 5 septembre
Michel Baron avait par conséquent neuf ans quand il fut orphelin de père et de mère. Nous trouvons, dans la Vie de Molière, par Grimarest, des détails fort intéressants sur Tépoque qui suivit la mort de ses parents, et nous nous en inspirons avec d'autant plus de confiance que, chacun le sait, c'est Baron lui-même qui dicta à peu près cet ouvrage.
L'oncle et la tante auxquels fut confié l'enfant étaient de vrais tuteurs de comédie : ils mirent leur pupille en pension à Villejuif, et pendant que celui-ci se livrait à l'étude de la langue française, ils lui croquèrent sans vergogne son modeste héritage. Quand ce fut chose faite, ils s'inquiétèrent du moyen de se débarrasser du petit Michel, dont ils ne prétendaient pas payer les mois d'école, et consultèrent à cette occasion un certain Margane, avocat bel esprit et mauvais poète, dont ils avaient eu besoin pour quelque affaire. Celui-ci leur ayant demandé si leur pupille témoignait d'un goût ou d'une vocation : « Il récite des vers toute la journée, répondit le tuteur, et ses maîtres prétendent qu'il les dit à ravir. — Bravo ! s'écria le poète-avocat, j'ai ce qu'il vous faut : la troupe de la Raisin fait merveille, nous allons l'y engager pour cinq ans. »Ce qui fut dit fut exécuté, et Michel Baron, à l'âge de onze ans, entra d'autant
plus facilement dans la troupe des petits comédiens du dauphin que la Raisin crut utile à sa réputation de s'adjoindre le fils d'une des plus jolies artistes qui eussent existe.
Cependant, et malgré l'appoint de succès que lui apporta sa nouvelle recrue, les affaires de la directrice furent loin de prospérer. Après avoir amassé un peu d'argent à Paris, où elle s'était installée, la foire terminée, elle se rendit à Rouen pour y donner des représentations. Mais la Raisin avait un cœur sensible et elle se montra si accommodante avec un gentilhomme du prince de Monaco, dont elle était aimée, qu'au lieu de monter un spectacle, elle dévora son épargne avec le seigneur Olivier, et revint à Paris sans autre bien qu'une bouche de plus à nourrir.
C'est alors qu'elle alla conter ses peines à Molière, lui demandant de vouloir bien lui prêter son théâtre durant trois soirées, afin de la mettre en état de continuer sa profession. Le résultat de l'entreprise dépassa toute attente : l'effet du jeune Baron sur le public fut prodigieux. Dès la seconde représentation, la salle était comble, la Raisin faisait mille écus de recette, et les louanges du débutant, chantées par les comédiens eux-mêmes, furent si unanimes que Molière, malade en ce moment, voulut absolument l'entendre et se fit porter le lendemain au théâtre, où sa surprise égala celle de ses camarades. Le soir de cette troisième représentation, il convia Michel Baron à souper, et le petit homme, déjà gâté par les avances et les cajoleries des grands acteurs, dut refuser une semblable invitation de M"e Duparc pour se rendre à celle du maître. Le repas se passa à merveille. Molière, à la fin du souper, était enchanté de son commensal, qu'il fit coucher à côté
de lui, qu'il habilla à ses frais et auquel il remit une somme de six louis pour ses menus plaisirs. Après tant de bontés, il lui demanda ce qui maintenant pouvait lui être le plus agréable. « Rester avec vous toute ma vie, » répondit l'enfant. — La chose est convenue, fit Molière : Sa Majesté vient de m'accorder un ordre pour vous retirer de la troupe où vous êtes ». Et, en effet, dès quatre heures du matin, il s'était levé en tapinois, avait été trouver le roi à Saint-Germain, et, à force de sollicitations, avait obtenu la faveur de s'attacher l'enfant.
La fortune de Michel Baron était faite. « Molière, écrit Voltaire, éleva et forma un homme qui, parla supériorité de ses talents et par les dons singuliers qu'il avait reçus de la nature, mérite d'être connu de la postérité : c'était le comédien Baron, qui a été unique dans la comédie et dans la tragédie; Molière en prit soin comme de son propre fils.» L'intention de faire de son intelligent protégé le premier acteur de son époque, en l'installant dans sa maison et le façonnant à son école, était bien arrêtée chez l'illustre poète; mais il fallait avant tout qu'il l'enlevât à la Raisin, et cette dernière n'était pas d'humeur à y consentir. Peu d'instants après l'entretien dont nous venons de parler , elle accourut chez Molière, et, dans ses emportements, elle alla jusqu'à lui mettre un pistolet sous la gorge. Celui-ci demeura impassible et répondit à toutes ces sommations que Baron ne lui appartenait plus, que Sa Majesté en avait disposé et que, le voulût-il, il lui serait impossible de lutter contre les ordres du souverain. Il fallut bien céder; la Raisin se calma peu à peu, puis, jugeant sa cause perdue, elle demanda à Molière de permettre du moins à son ancien acteur de venir jouer encore trois fois
dans sa troupe. Molière accorda huit représentations, et, moyennant cette sorte de compromis, il demeura le seul arbitre des destinées du jeune homme, pour lequel il eut des bontés infinies, et qui, favorisé de ses conseils, grandit chaque jour en talent et en réputation.
Baron avait à peine treize ans que ses succès ne le cédaient en rien à ceux des comédiens les plus en vogue. Tout semblait donc lui sourire, quand un coup, parti de la maison même de son bienfaiteur, vint interrompre sa vie fortunée et le réveiller de ses beaux rêves. Mlle Molière, qui prétendait user de ses affections à sa guise, ne pouvait supporter l'élévation des autres ni l'intérêt dont son mari voulait bien faire preuve envers ses camarades. Aussi vit-elle avec un extrême déplaisir l'installation de Michel au logis, et quand ce dernier, aidé par Molière, eut conquis la faveur de la cour et du public, en conçut-elle une jalousie qui se manifesta dans les moindres occasions. Un jour enfin, qu'elle était nerveuse ou que Baron s'acquittait trop bien à son gré de son rôle de Myrtil, dans Mélicerte, elle se laissa aller aux dernières violences de langage, et finalement lui donna un soufflet. Le pauvre enfant ressentit une telle humiliation de cet outrage qu'il s'enfuit chez la Raisin, et ne voulut plus rentrer dans la maison de Molière , malgré le chagrin profond qu'il en éprouvait. C'est à peine s'il consentit, par égard pour son bienfaiteur, à patienter jusqu'à la représentation devant le Roi : la pièce une fois jouée, il se rendit à son tour auprès de Sa Majesté et rapporta de Saint-Germain la permission de se retirer. Qui profita de l'incident? Ce fut la Raisin, à qui Baron, désormais sans emploi, consentit à s'attacher. Cette comédienne, riche du talent de son nouveau pensionnaire, se
remit à courir la province, où elle gagna beaucoup d'argent. Mais nous savons son désordre et sa facilité de mœurs. Malgré le concours de Baron, ses affaires s'embrouillèrent encore, et rélève de Molière finit par la quitter pour passer dans une autre troupe de campagne, à laquelle appartenait la Beauval. Durant les quatre années qu'il vécut loin de son cher professeur, notre comédien voyagea beaucoup et parut successivement sur des théâtres secondaires en Languedoc, en Provence, en Dauphiné, à Lyon et enfin à Dijon, où son exil volontaire devait prendre terme.
Depuis son départ, en effet, Baron n'avait point cessé de regretter Molière. Bien des fois il avait eu le désir de revenir à lui; mais l'humiliation de rentrer dans une maison où on Pavait frappé s'était toujours opposée à l'accomplissement de son dessein. Il se sentait malheureux, peut-être même tourmenté de remords, et il serait demeuré longtemps encore dans ce fâcheux état si Molière, dont la bonté égalait le génie, n'eût fait les premiers pas, l'invitant à oublier le passé et à venir se jeter au plus tôt dans ses bras. Baron ne pouvait pas résister à ce touchant appel, qui lui parvint à Dijon ; Molière le savait et lui obtenait en même temps l'ordre du roi de reprendre son service dans la troupe du Palais-Royal. Une note du registre manuscrit de Lagrange fixe d'une manière précise la date de cette rentrée : « En 1670, dit-elle, quelques jours après Pâques, M. de Molière manda de la campagne le sieur Baron, qui se rendit à Paris après avoir reçu une lettre de cachet et eut une part. » Mais c'est à Grimarest que nous empruntons les détails intimes qui vont suivre.
Dans son impatience de revoir son disciple favori, Mo-
Hère était allé l'attendre à la porte Saint-Victor, le jour de son arrivée \ mais le temps et le grand air l'avaient tellement changé qu'il ne le reconnut point et revint tout triste à la maison. Sa joie fut grande d'y trouver Baron , « qui ne put mettre en œuvre un beau compliment composé en chemin : le plaisir de revoir son bienfaiteur lui ôta la parole. Molière demanda à Baron s'il avait de l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avait que ce qui était resté de répandu dans sa poche, parce qu'il avait oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée; qu'il s'en était aperçu à quelques postes, mais que l'empressement qu'il avait de le revoir ne lui avait pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché et reconnaissant... Il n'oublia rien pour le mettre dans son lustre, reprenant la même attention qu'il avait eue pour lui dans les commencements, et l'on ne peut s'imaginer avec quel soin il s'appliquait à le former dans les mœurs comme dans sa profession ».
La période qui suivit cette première rentrée de Baron au théâtre fut la plus éclatante de sa carrière. Après avoir donné l'appui de son talent au rôle de Domitien, qui eut du succès en dépit de la mauvaise tragédie Tite et Bérénice, il fut couvert d'applaudissements dans Psyché et marcha depuis de triomphe en triomphe. Molière mort , Baron passa dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne, où sa réputation grandit encore, et quand, en 1680, cette troupe fut réunie à celles du Palais-Royal et du Marais, il n'était pas un seul comédien qui pût lui être comparé. Aussi les auteurs le poursuivaient-ils de leurs démarches et de leurs adulations pour qu'il voulût bien se charger de leurs pièces, et en cela ils faisaient sagement. Baron prêta un lustre
éphémère aux rôles d'Alamir, dans Zaïde, de La Chapelle, et de Pilade, dans YOreste de Boyer et Leclerc (1681); — d'Alcibiade, dans la tragédie de Campistron (i685); de Moncade et d'Éraste, dans ses propres comédies de V Homme à bonnes fortunes et de la Coquette (1686); — de Régulus, dans la tragédie de Pradon (1688J \ — de Tiridate, dans la tragédie du même nom, de Campistron (1691).
A cette dernière époque, la gloire du comédien était à son comble et on ne sait vraiment d'où lui vint ridée singulière de quitter le théâtre : les uns prétendirent qu'il sollicitait une place de valet de chambre du roi, que d'ailleurs il n'obtint pas; les autres affirmèrent, et je suis de cet avis, qu'il était mécontent de ce que Louis XIV lui eût refusé la régie de la Comédie française. Toujours est-il que Baron, âgé de trente-huit ans , c'est-à-dire dans toute la force de son talent, déclara formellement sa volonté de prendre sa retraite et qu'il en fît la demande au roi. Le monarque, qui n'aimait pas le caractère de l'homme, affirme la chronique, mais qui rendait justice au génie de l'artiste, repoussa d'abord sa requête et répondit d'un ton irrité à ses instances : « Songez bien à ce que vous demandez. Si vous quittez le théâtre, vous n'y rentrerez pas tant que je régnerai. » Mais Baron, en homme habile, allégua des motifs religieux et prétendit qu'il souhaitait rentrer en grâces avec l'Église en renonçant à une profession répudiée par elle. Bref, il agit d'une façon si adroite sur l'esprit de Louis XIV que non seulement celui-ci souscrivit à sa demande, mais encore ajouta une pension de i,5oo livres aux 1 ,000 livres accordées par la Comédie, en conformité des règlements. Au mois d'octobre 1691 , Baron paraissait
pour la dernière fois sur le théâtre de Fontainebleau, où il joua le rôle de Ladislas dans la tragédie de Rotrou intitulée Vinceslas.
Nous franchissons d'un seul bond un espace de vingtneuf années, pendant lesquelles l'artiste, rendu à la vie privée, charma ses loisirs par la culture des lettres, le commerce des grands ou des beaux esprits, la conquête des dames et enfin des représentations intimes : car on n'ignore pas qu'après sa retraite Baron joua souvent chez la duchesse du Maine, à Sceaux et à Clagny* chez le roi, à Versailles et à Marly ; chez Mme de Maintenon et chez beaucoup d'autres hauts personnages dont il était le partenaire en ces circonstances.
Le 16 mars 1720, à la représentation de clôture annuelle au Théâtre-Français, quelle ne fut pas la surprise du public quand le comédien La Thorillière, chargé du compliment d'usage, fit l'annonce suivante : « Nous ouvrirons le théâtre par Polyeucte. Le mercredi ensuite, au Palais- Roy al, M. Baron représentera Cinna. Ce lieu retentit encore des applaudissements qu'il a reçus. Nous espérons que l'exécution répondra à votre attente. Je crois que son nom suffit, Messieurs, sans vous faire un plus long discours. » La joie des spectateurs fut immense, et quand le mercredi 10 avril 1720, Baron fit sa rentrée dans Cinna, en présence du duc d'Orléans, régent, l'enthousiasme fut indescriptible. Le public n'avait pu se consoler de la retraite de son grand comédien, et ni la bonne volonté ni les mérites incontestables de son successeur, Beaubourg, n'étaient parvenus à le lui faire oublier.
Pour nous, qui proclamons cependant bien haut le génie de Baron, nous donnons à sa rentrée de 1720 les mêmes