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regrets qu'à sa retraite de 1691. Nous blâmons d'autant pluscette tardive résurrection que, victime de l'aveuglement déplorable dont nos acteurs modernes nous fournissent le trop fréquent exemple, on le vit dans sa vieillesse aborder les plus jeunes personnages, et, sans se rendre compte de la marche des années, remplir à soixante-huit ans le rôle de Misaè'l, dans les Machabées, de La Motte, avec une toque d'enfant et des manches pendantes. Sa dignité de comédien en subit une grave atteinte. 0 Quoi qu'on fût persuadé, écrit cTAllainval, que personne n'était capable d'y mettre autant de naturel, autant de variété et de noblesse, l'imagination la plus charmée ne put tenir contre une voix cassée, qui disait, dans le Cid :
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
et dans le Menteur :
Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier?
On éclata ».
Nouveaux rires quand, dans le personnage d'Antiochus, Mlle Balicourt, qui y débutait par Cléopàtre, le 29 novembre 1727, lui dit, et à Mlle Duclos, âgée de cinquante-sept ans, sa Rodogune :
Approchez, mes enfants, etc.
Baron était incorrigible: en 1728, il voulait encore, Rodrigue suranné, se prosterner aux pieds de Chimène, et deux valets de théâtre étaient obligés de le relever. En 1729, l'hilarité fut telle, devant un Britannicus de soixante-seize ans, que le spectacle fut interrompu. Pénétré de douleur, le vieux comédien s'avança, raconte-t-on,près de la rampe.
et dit, en poussant un profond soupir : « Ingrat parterre, que j'ai élevé ! a puis il continua son rôle.
Les risées du parterre ne furent malheureusement pas les seuls déboires qu'éprouva l'imprudent comédien; on le critiqua dans les mémoires, dans les feuilles publiques, et les poètes du temps exercèrent leur verve à lui adresser des épîtres dans le goût de celle-ci :
Tu n'as plus cette grâce, aimable enchanteresse, Ce geste libre, aisé, que donne la jeunesse; Malgré tous tes efforts et tes soins superflus, On cherche en toi Baron, que l'on n'y trouve plus.
On rit en te voyant, suranné Bajazet, Sentir pour Atalide un amour indiscret, Et flatter tes désirs de l'espérance vaine D'attendrir Andromaque ou de plaire à Chimène.
Nous devons confesser cependant, pour nous montrer impartial dans notre jugement sur les dernières années de Baron, que le comédien se montrait digne de son ancienne renommée quand il jouait des personnages moins antipathiques à son grand âge, tels que Pyrrhus, César, Cinna, et que ses triomphes rappelèrent ceux des beaux jours de sa carrière dans les rôles en harmonie avec sa vieillesse, comme Don Diègue, Agamemnon, Mithridate, le vieil Horace, Joad, et surtout dans Alphonse, de la tragédie de La Motte. Inès de Castro, où d'Allainval le trouve tout simplement adorable.
Malgré ses inconséquences et son manque de tact, on ne saurait par conséquent trop admirer cette puissante organisation d'artiste qui conserva à Baron vieilli son ancienne supériorité, quand il tint compte de son âge et qu'il ne fit rien pour tromper la nature. A l'époque où il remonta sur
le théâtre, tout le personnel était renouvelé, et de la troupe de 1 69 1 il ne restait que Pierre de La Thorillière, son beaufrère. Tel était néanmoins son prestige qu'à son apparition les réputations récentes s'éclipsèrent, et qu'il sembla pour un moment absorber en lui seul toute la scène française. Alors son courage redoubla, ses forces se multiplièrent, et, avec une souplesse de talent incroyable, il fit passer sous les yeux d'un public émerveillé non seulement tous les rôles tragiques ou comiques de son répertoire, mais encore des personnages qui n'avaient jamais appartenu à son emploi et douze créations nouvelles. La mort cependant a d'inexorables lois auxquelles n'échappe pas même le génie. Déjà, en 1728, Baron avait failli succomber à l'asthme dont il était atteint. Le 3 septembre 1729, comme il représentait précisément cette même tragédie de Rotrou sur laquelle ii s'était retiré trente-huit ans auparavant, il fut pris d'étouffement à l'instant où, par une fatale coïncidence, il prononçait ce vers du Ier acte :
Si proche du cercueil où je me vois descendre.
Baron jouait alors le rôle de Vinceslas. Son camarade Quinault-Dufresne, qui faisait Ladislas, le voyant sans connaissance, l'emporta, et le malheureux artiste quitta le théâtre cette fois pour n'y plus reparaître.
Eut-il regret de sa profession? Je ne le crois pas, si je m'en rapporte à ces paroles de Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV : «Baron, y est-il dit, mourut en protestant qu'il n'avait jamais eu le moindre scrupule d'avoir déclamé devant le public des chefs-d'œuvre de génie ou de morale des grands auteurs de la nation, et que rien n'est plus impertinent que d'attacher de la honte à réciter ce qu'il est
glorieux de composer. » En tout cas, il renonça au théâtre pendant sa maladie, et fit sa paix avec l'Eglise.
C'est le 22 décembre 1720 qu'expira notre illustre comédien, ainsi que le constate son acte de décès inscrit aux registres de la paroisse Saint-Benoît, où il fut enterré.
Sans m'étendre outre mesure sur les proches et sur la postérité de Baron, je dirai que sa femme, Charlotte Lenoir de La Thorillière, appartenait, comme lui, à une famille d'acteurs.
Le père de Mlle Baron, bon gentilhomme et capitaine de cavalerie, avait quitté l'armée pour s'engager dans la troupe de Molière, où il jouait dans la perfection les rois et les paysans; il mourut, prétend-on, vers 1679, du chagrin que lui causa l'enlèvement de sa fille Thérèse par Dancourt, qui en fit depuis sa femme. Cette Mmc Dancourt, sœur de Charlotte, fut, on le sait, la plus célèbre de la famille. Mllc Baron avait, en outre, un frère : Pierre Lenoir, sieur de La Thorillière, dont nous avons fait précédemment la connaissance et qui épousa la demoiselle Catherine Biancolelli, fille de Dominique, le fameux Arlequin de la Comédie italienne. Pierre de la Thorillière, était un excellent acteur, et, de plus, élève de Molière. Nous avons lu son contrat de mariage, passé par-devant Claude Royer, notaire garde-notes au Châtelet de Paris, le 2 novembre 1 685, et nous y avons relevé, comme détail curieux, que son beau-frère, Michel Baron, y prend l'unique qualité d'officier du Roy.
Je reviens à Charlotte Lenoir de la Thorillière, qui nous intéresse spécialement. Elle naquit à Paris, au mois d'avril 1661, et épousa notre comédien dès l'année 1675. Comme son mari, elle fit partie de la troupe de l'hôtel de Bour-
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^o^ne, fut conservée à la réunion de 1680 et sortit du théâtre en 1691. Quelques biographes affirment qu'elle y remonta avec Baron en 1720, pour ne prendre définitivement sa retraite qu'après son veuvage ; mais cette dernière opinion ne paraît pas justifiée, et Lemazurier objecte, à bon droit, qu'il est peu probable que cette actrice, dont !e talent était à peu près nul, eut été reprise, alors qu'en 1720 elle avait près de soixante ans. « Le nom qu'elle portait, ajoute-t-il, était probablement son seul mérite; on ignorerait absolument son existence au théâtre si elle n'était portée sur les listes de la Comédie, dressées en 1680 et i685 ; encore ne figure-t-elle sur la première que pour quart de part, ce qui prouve bien qu'on ne la tolérait dans la société que par égard pour son mari. » Quoi qu'il en soit, Charlotte, dont la mort eut lieu le vendredi 24 novembre 1730, survécut onze mois seulement à Michel Baron. Elle l'avait rendu père d'un fils, Etienne, dont les dispositions pour le théâtre s'annoncèrent de bonne heure, et qui dès son enfance fit applaudir le rôle du petit Chevalier, qu'il remplissait dans V Homme à bonnes fortunes, où il débuta le 3o janvier 1686. Malheureusement Etienne Baron mourut le 9 décembre 171 1, dans la fleur de son âge et sans avoir eu le temps de jouir de sa réputatation naissante. Avec lui devait s'éteindre l'éclat de sa famille : car des trois enfants qu'il eut à son tour, et qui tous suivirent la carrière illustrée par leur aïeul, aucun n'eut de talent-, aussi nous contentons-nous de les nommer. Ce sont François Baron, Mlle Jeanne Baron, autrement dite Mlle de La Traverse, et enfin MUe Baron-Desbrosses.
Il faut convenir aussi que le nom de Baron était un lourd fardeau à porter, et que, de tous les héritages, celui
d'une renommée semblable à la sienne est le cadeau le plus embarrassant dont on puisse gratifier ses descendants. Si nous voulions, en effet, épuiser notre sujet, il y aurait des volumes à écrire, tant le génie, le caractère, les œuvres et la vie publique de cette grande personnalité apparaissent sous différents aspects. Mais nous sommes obligé de nous borner à quelques aperçus rapides, et tous nos efforts tendront à dire beaucoup en peu de mots. Commençons par les productions littéraires de notre artiste, et voyons jusqu'à quel point elles justifient l'orgueil extravagant qu'il en tirait.
Baron, qui se piquait de belles-lettres et même de grec; qui, de sa somptueuse bibliothèque, écrivait au régent : « Si je ne lis point, je suis mort »; qui enfin se vantait publiquement d'avoir donné des conseils à Racine et d'être Fauteur de plusieurs de ses beaux vers , ne devait pas laisser moins de trois volumes! Toute la question est de savoir s'il en est vraiment le père; et nous avouons être assez perplexe si, d'après d'Allainval, nous jugeons combien il mettait peu de scrupule à s'approprier les œuvres de ses confrères. Péchantré, raconte ce dernier au sujet de Géta, était Fauteur de la pièce. Il la fit voir à Baron, qui eut soin de lui en dire le plus de mal possible. « Quelques jours après, il la lui décria encore plus impitoyablement , et la conclusion de tous ces mépris furent vingt pistoles qu'il offrit à Péchantré en échange de cette tragédie. Péchantré, homme simple et d'ailleurs peu aisé, accepta Foffre; mais Champmeslé, qui soupçonna quelque chose de cette conversation, lut Géta; il le jugea digne du succès qu'il a eu, et il prêta à Péchantré les vingt pistoles, qu'il retira peu à peu sur les représentations. »
Ce qui faillit avoir lieu pour Géta se passa, toujours
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d'après d'Allainval, au sujet de plusieurs pièces qui figurent dans l'œuvre de Baron.
Un gentilhomme nommé d'Alègre serait le véritable père de V Homme à bonnes fortunes et de la Coquette, comédies en cinq actes et en prose, représentées en 1686; Baron lui aurait donné cinq cents écus pour mettre la première sous son nom, et se serait contenté de composer, avec son camarade Raisin, le déguisement du laquais.
UAndrienne, jouée avec succès le 16 novembre i7o3,et les Adelphes, représentés le 3 janvier 1706, deux pièces en cinq actes et en vers, imitées de Térence, seraient du père de La Rue, qui ne s'en défendit pas, malgré les protestations de Baron. « Eh, mon Dieu! aurait dit un bel esprit de Tépoque, à quoi bon tant débattre ? Baron peut avoir fait V Andrienne et les Adelphes, il n'y fallait point d'imagination, et les vers sont des hémistiches copiés dans toutes les comédies du monde !!! »
Nous ne saurions, on le conçoit, que reproduire, sans y donner de conclusion, ces allégations et ces jugements, plus ou moins malveillants, sur le comédien-auteur.
Lemazurier, appelé à trancher la question, déjà vieille de son temps, avouait son incompétence. Que dirons-nous donc après deux siècles accomplis? Bornons-nous à enregistrer, sans commentaires, les pièces que Baron s'attribue, et qui, avec les quatre précédentes, forment un total de dix; le lecteur appréciera.
Ce sont, par ordre de dates :
Le Rendez-vous des Tuileries, comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois le 3 mars i685, et dont le prologue reproduit sans façon la scène de l'importun qui figure dans V Impromptu de Versailles ;
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Les Enlèvements, comédie en un acte et en prose, représentée pour la première fois le 6 juillet i685, et pour laquelle Baron a emprunté deux scènes à Mélicerte;
Le Jaloux, comédie en cinq actes et en vers, jouée le 1 7 décembre 1687;
Les Fontanges maltraitées ou les Vapeurs, comédie en un acte et en prose, représentée le 11 mai 1689 (non imprimée) -,
La Répétition, comédie en un acte et en prose, jouée sans avoir été annoncée le 10 juillet 1689 (non imprimée) \ Le Débauché, comédie en cinq actes et en prose (8 décembre 1689), dont l'origine est contestable.
Baron était très lier de son théâtre, et peu s'en fallait qu'il ne se crût l'égal des plus fameux auteurs. Nous l'avons vu, d'après ce qu'il disait de Racine; il en donne une nouvelle preuve dans sa préface de VAndrienne, où il se met tout simplement en parallèle avec Térence. Aussi sa colère futelle extrême, un jour que Roquelaure, ayant invité deux comtesses et une marquise pour entendre ses Adelphes, celles-ci commencèrent par dîner tranquillement , puis demandèrent des cartes, afin, disaient-elles, de se procurer deux plaisirs à la fois. Le poète méconnu leur jeta un regard hautain et sortit sans les avoir saluées.
La modestie n'était point d'ailleurs la vertu capitale de Baron, et si sa carrière d'artiste abonde en traits de fatuité de toute sorte, c'est surtout dans ses aventures amoureuses que sa vanité dépasse les bornes. Baron, homme charmant, favori de la cour, idole du public, devait être choyé par les femmes, et il eut, en effet, beaucoup de maîtresses dans tous les mondes, notamment dans le plus titré. Je n'en veux pour preuve que ce passage de La Bruyère
(chap. III, Des Femmes), dans lequel, après Taschereau, j'indique le personnage à côté du nom d'emprunt : « Roscius (Baron), écrit La Bruyère, en s'adressant à Lélie (la fille du président Brisu), ne peut être à vous, il est à une autre ; et, quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu. Claudie (la duchesse de Bouillon ou de La Ferté) attend pour l'avoir qu'il se soit dégoûté de Messaline M'nc d'Olonne). » Nouveau sultan dans ce sérail de grandes dames, il distribuait des faveurs au lieu d'en implorer, et traitait certaines conquêtes non en soupirant, mais en despote. C'est ainsi qu'une duchesse, s'étonnant de le voir en plein jour chez elle et lui demandant ce qu'il y venait chercher, il lui répondit, sans se déconcerter : « Mon bonnet de nuit, que j'ai oublié ce matin, » et qu'une certaine nuit où il était en conversation intime avec4 une autre grande dame, dans une chambre garnie d'ancêtres, cette dame s'étant écriée : « Que diraient mes aïeux s'ils me voyaient dans les bras d'un histrion? — Eh! pardieu, reprit-il avec impertinence, ils diraient que vous êtes une cat.. ! )>
Mais laissons là ces liaisons faciles, dans lesquelles plusieurs femmes de la cour, exaltées par la gloire de Baron, rirent d'elles-mêmes les avances, tandis que d'autres le prirent par simple distraction, avec la pensée, sans doute, que les caresses d'un comédien ne tiraient point à conséquence. Ce qui est incontestable, c'est que Baron eut assez de bonnes fortunes pour satisfaire sa vanité, et qu'il eût dû s'en contenter. Pourquoi avons-nous à consigner une intrigue qui, si elle est vraie, ne prouve en faveur ni de sa délicatesse ni de son cœur ? Baron , le fils d'adoption de Molière, celui que l'illustre auteur considéra toute
sa vie comme son plus intime confident, et auquel il venait faire part de ses douleurs suprêmes quelques moments avant sa mort; Baron enfin , qui recueillit ses dernières paroles, ne craignit point de lui voler sa femme!
C'était peu de temps après son retour dans la maison du maître, et nous savons avec quels élans d'affection Molière l'y avait reçu. On répétait Psvclic, où le jeune comédien remplissait le rôle de l'Amour avec l'élégance de tournure et les grâces de visage qui le distinguaient. M1,e Molière, à en croire les mémoires de la fameuse comédienne, qui représentait Psyché à charmer, jeta sur lui son dévolu. Après l'avoir accablé de persécutions à ses débuts et s'être ingéniée, par jalousie, à l'empêcher de réussir, elle souhaitait l'attacher à son char, maintenant qu'il devenait célèbre, et que toutes ses compagnes briguaient la faveur de lui plaire : c'était dans l'ordre, et nous ne trouvons rien à redire aux minauderies de Mlle Molière. Mais que Baron, oublieux de sa reconnaissance et des bienfaits dont son maître l'avait comblé, ait encouragé ces coquetteries et conçu le projet de posséder une femme tendrement aimée de Molière, voilà ce que nous devons hautement condamner. Le fait semble exister pourtant, et ce fut Baron, toujours d'après la Boudin, qui rompit le premier le silence, s'extasiant sur les avantages de son rôle et suppliant Psyché de permettre que la fiction devint une réalité. Mlle Molière n'en demandait pas davantage pour en venir à la satisfaction de ses méchants instincts. Elle répondit que « la galanterie d'un homme qu'on disait faire tant de conquêtes ne la surprenait point et qu'il devait être aussi bon comédien auprès des dames qu'il l'était au théâtre ». Protestations de Baron, qui finalement lui nomma chacune de ses maîtresses et
obtint d'être heureux à la condition de rompre avec toutes. Telle est l'histoire de cette misérable aventure que noua un sentiment coupable et que brisa bientôt une nouvelle fantaisie de Mlle Molière !
Je quitte maintenant l'homme privé, ses défaillances et ses faiblesses, pour montrer le comédien dans sa gloire et dans son éclat. Il n'est point au théâtre, en effet, une individualité plus complètement parfaite que celle de Baron. Dufresne était froid, Granval avait un vice d'organe, Lekain avait un extérieur insuffisant, Bellecourt et Mole n'étaient dignes d'admiration que dans la comédie; Baron, lui, réunissait toutes les qualités de ces acteurs sans en avoir les défauts. Aussi lui voyons-nous aborder tous les rôles avec un égal bonheur. Couvert d'applaudissements dans la comédie où il joua indistinctement les personnages d'Alceste, du Misanthrope ; de Dorante, du Menteur; d'Horace, de V Ecole des femmes ; de Pamphile, de VAndrienne , etc., il a conquis dans la tragédie une renommée que ne surpasseront aucun de ses successeurs. C'est ainsi qu'il y porte au plus haut degré de perfection les premiers emplois dans Sévère, dans Néron, dans Rodrigue, dans Horace ; les pères nobles dans Mithridate , dans Joad, dans Don Diègue; les jeunes premiers dans Pyrrhus, dans Xipharès, dans Andronic, etc.
Ce n'est pas tout : Racine dut au rôle d'Assuérus, rempli par le grand comédien , le demi-succès de sa tragédie à'Esther, qui, nous déplorons de l'avouer, fut assez mal comprise du public en 172 1 , et Baron, toujours admirable, même dans les ouvrages médiocres, sut faire accepter des pièces qui n'eussent jamais réussi sans l'appui de son génie. Nous en avons relevé une liste déjà longue avant sa retraite
de 169 1 ; il y a lieu d'y ajouter depuis 1720, époque de sa rentrée au théâtre : Annibal, de Marivaux {\~2o)\Egisthe^ de Seguineau et Pralard ( 1 72 1) ; Nitétis, de Danchet, 1 72? ; Mariamne, de l'abbé Nadal (1725); Œdipe, de La Motte (1726), etc. Il est vrai de dire qu'à ses merveilleux talents pour la scène Baron joignait les qualités physiques qu'il avait reçues de la nature et qui lui gagnaient tous les cœurs. Sa taille était imposante, son maintien noble et distingué, sa tournure élégante, et son visage, aux traits mâles et réguliers, exprimait avec la même vérité la sérénité ou la terreur, l'amour ou le défi : qu'il parlât ou qu'il gardât le silence, le comédien était toujours en scène et savait par un regard, un geste, une attitude, peindre les passions les plus contraires et captiver son auditoire. 'Doué enfin d'une voix ample et flexible, Baron avait pourtant, d'après La Bruyère, l'accent nasillard, ce qui permit aux acteurs de campagne de s'imaginer, en copiant son défaut, qu'ils possédaient son jeu.
Quelques esprits chagrins ont prétendu que l'artiste avait la mauvaise habitude de tourner le dos à l'acteur qui lui parlait, et de regarder les bancs du théâtre ; qu'il touchait sa perruque ou se mouchait, même dans les tragédies, quand il était habillé à la française; critique renouvelée du reste par Le Sage : « ses gants et son mouchoir étaient dans la concavité de la garde de son épée. » Ces observations de détail se combattent aisément, et nous nous bornerons à rappeler, au sujet de la première, que les bancs du théâtre étant alors occupés par des petits-maîtres, assez tapageurs de leur nature, Baron se voyait souvent dans l'obligation de les regarder pour leur imposer silence. Quant aux gestes familiers dont on lui fait un crime, nous répon-
drons que, le comédien étant essentiellement original dans son jeu, il ne prenait point souci de certains écarts qu'évitent minutieusement les acteurs secondaires. Et n'estce pas lui qui disait d'ailleurs : « Les règles défendent d'élever les bras au-dessus de la tête ; mais, si la passion les y porte, ils feront bien. Les passions en savent plus que les règles. »
Le Sage, dont nous prononcions le nom tout à l'heure, était peu généreux envers Baron, qu'il n'aimait pas et qu'il persiflait en toute circonstance. Nous empruntons à son Diable boiteux le passage qu'on va lire; il est tiré du XVIe chapitre, intitulé Des Songes : « J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux qu'il n'y a tête d'homme qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre qu'il est pour ainsi dire théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est audessus d'un homme. Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il se meurt et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider ce qu'elles doivent faire d'un mortel de cette importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun de tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une apothéose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le vieux comédien en
une figure de décoration. » De tels sarcasmes, on le voit, ne prouvent rien contre l'illustre artiste ; ils visent tous son grand âge et laissent sa renommée parfaitement intacte.
Quanta nous, en songeant que Baron, élève favori de Molière, eut le bonheur de former Mlle Lecouvreur; que, luttant à lui seul contre les mauvaises traditions du théâtre, il déshabitua un public égaré des déclamations ampoulées, monotones ou chantantes de l'hôtel de Bourgogne, pour leur substituer un débit juste, naturel et vrai; que Baron fut, en un mot. l'originalité la plus puissante et le talent le plus multiple de son siècle , nous sommes tenté de nous associer à l'appréciation peu modeste qu'il faisait de luimême le jour où il dit : « Tous les cent ans on peut voir un César, mais il faut deux mille ans pour produire un Baron. Depuis Roscius, je ne connais que moi ! »
Charles Gueullette.
7020. — Imp. Jouaust.
Jouaust Ed.
ImpASalmon.
lRIE de champmeslé.
'il est une faveur précieuse à une artiste, c'est d'avoir attiré les regards des hommes les plus remarquables de son époque; s'il est un témoignage indiscutable de son talent, c'est l'empressement des premiers esprits du temps à chanter ses louanges. Or, ces hommages au talent, ces marques d'attention flatteuse, personne ne les a plus libéralement reçus que Marie de Champmeslé, et nous ne saurions mieux faire que de les placer en tête de sa biographie.
. Dans son épître VII, adressée à Racine, Boileau écrivait ces vers, qu'il est à peine utile de citer tant ils sont connus :
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, En a fait sous son nom verser la Champmeslé.
La Fontaine, plus tendre et plus enthousiaste que l'auteur desSatî7*es, trouve pourMlle de Champmeslé des éloges
MARIE DE CHAMPMESLE
mieux sentis et moins prosaïques. Lui dédiant son conte de Belphégor, il s'écrie :
Qui ne connaît l'inimitable actrice
Représentant ou Phèdre ou Bérénice,
Chimène en pleurs, ou Camille en fureur?
Est-il quelqu'un que votre voix n'enchante,
S'en trouve-t-il une autre aussi touchante,
Une autre enfin allant si droit au cœur':
N'attendez pas que je fasse l'éloge
De ce qu'en vous on trouve de parfait;
Comme il n'est point de grâce qui n'y loge,
Ce serait trop, je n'aurais jamais fait.
De mes Philis vous seriez la première,
Vous auriez eu mon âme toute entière
Si de mes vœux j'eusse plus présumé;
Mais en aimant qui ne veut être aimé:
Par des transports n'espérant point vous plaire,
Je me suis dit seulement votre ami,
De ceux qui sont amants plus qu'à demi,
Et plût à Dieu que j'eusse pu mieux faire!
Épris en même temps de la femme et de la comédienne, le grand fabuliste confond dans une même admiration le talent et les charmes de Marie de Champmeslé.
Après les vers, voici la prose; et la lettre qu'on va lire témoigne des mêmes sentiments, quoique exprimés dans un style badin et familier. Elle est si piquante que je n'ai pu résister au plaisir de la transcrire après Lemazurier, en ajoutant, comme détail complémentaire, que La Fontaine l'écrivit de Château-Thierry,, sa ville natale, pendant Tété de 1678 :
Comme vous êtes la meilleure amie du monde aussi bien que la plus agréable, et que vous prenez beaucoup de part à ce qui regarde vos amis, il est à propos de vous mander ce que font ceux qui ne vous ont pas suivie. Ils boivent, depuis le matin jusqu'au soir, de L'eau, du vin , de la limonade, etc., rafraîchissements légers à qui est privé de vous voir. La chaleur et votre absence nous jettent tous en d insupportables langueurs. Quant à vous, Mademoiselle, je n'ai pas besoin que l'on me mande ce que vous
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faites': je le vois d'ici. Vous plaisez depuis le matin jusqu'au soir, et accumulez cœurs sur cœurs. Tout sera bientôt au roi de France et à Mlle de Champmeslé. Mais que font vos courtisans? Car, pour ceux du roi, je ne m'en mets pas autrement en peine. Charmezvous l'ennui, le malheur au jeu, et toutes les autres disgrâces de M. de LaFare? Et M. de Tonnerre, rapporte-t-il toujours au logis quelque petit gain? Il ne saurait plus en faire de grands après l'acquisition de vos bonnes grâces. Tout le reste n'est qu'un surcroît de peu d'importance; et quiconque vous a gagnée ne se doit que médiocrement réjouir de toutes les autres fortunes. Mandezmoi s'il n'a pas entièrement oublié le plus fidèle de tous ses serviteurs, et si vous croyez qu'à son retour il continuera à m'honorer de ses niches et de ses brocards.
Mais peut-être aliéguera-t-on que ces louanges partent d'un esprit sous le charme, et qu'un homme, fût-ce un grand homme, n'est jamais insensible à l'influence de deux jolis yeux. A ceux qui hésiteraient devant l'autorité de Boileau et de La Fontaine nous répondrons par le fanatisme de Mme de Sévigné, dont l'impartialité, comme femme et comme critique, ne saurait être mise en doute.
« La pièce de Racine m'a paru belle, écrit-elle le i5 janvier 1672 ; nous y avons été. » Puis, faisant tout naïvement allusion aux tendres liens qui unissaient Mlle de Champmeslé au marquis de Sévigné son fils : « Ma bellefille, poursuit-elle, m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue. Elle surpasse la des Œillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle parait. »
La lettre du ier avril est encore plus enthousiaste :
« La Champmeslé est quelque chose de si extraordinaire qu'en votre vie vous n'avez rien vu de pareil; c'est
la comédienne que Ton cherche, et non pas la comédie. J'ai vu Ariane pour la Champmeslé seule; cette comédie est fade, les comédiens sont maudits-, mais quand la Champmeslé arrive on entend un murmure, tout le monde est ravi, et Ton pleure de son désespoir. »
Des éloges aussi éclatants sont bien faits pour répondre aux critiques injustes et quelquefois acerbes auxquelles notre artiste, en qualité de grande comédienne, ne pouvait manquer d'être en butte. Louis Racine se montra des plus ardents à la poursuivre, et en cela il avait son motif. Comme on accusait son père d'avoir eu des relations intimes avec la Champmeslé, il s'imagina qu'en affirmant la nullité de celle-ci il persuaderait au public que rillustre poète ne se fût jamais abaissé à des amours aussi vulgaires.
Sans aucun doute, l'instruction première faisait défaut à la comédienne, et il est exact qu'entendant dire un jour à Racine qu'il avait tiré Athalie de l'Ancien Testament, elle répliqua naïvement : « N'avais- je pas ouï dire qu'il en existât un nouveau? » Mais de là à prétendre que Mlle de Champmeslé fût dénuée d'intelligence il y a loin, et la grande réputation de l'actrice donne un démenti formel au juge malveillant, qu'égarait du reste son amour filial.
En faisant de la comédienne un perroquet dont l'unique talent consistait à répéter machinalement ce qui était confié à sa mémoire, « Louis Racine, conclut Lemazurier, aurait dû s'apercevoir qu'une méthode semblable peut réussir pour un rôle, mais n'a jamais suffi pour mériter à une actrice trente ans de succès. »
Fermant donc l'oreille à la note discordante que jette
Louis Racine dans le concert d'applaudissements qui accompagna Mlle Champmeslé durant toute sa carrière, n'hésitons pas à dire les louanges de la charmante comédienne dont le nom est parvenu brillant jusqu'à nos jours.
Marie Desmares, née à Rouen en 1 641, appartenait à une excellente famille 5 son aïeul était président au parlement de Normandie, et, si elle fut obligée dès son enfance de monter sur les planches, ainsi que son frère Nicolas Desmares, c'est que leur père avait été déshérité par le rigide magistrat pour s'être marié sans son consentement, et qu'ils ne possédaient aucun moyen d'existence.
C'est à l'époque où Marie Desmares jouait la comédie dans sa ville natale qu'elle fit la connaissance de Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, et qu'elle l'épousa. Sans doute le ménage demeura plusieurs années en province, car ses débuts au Marais, premier théâtre parisien où il figura, datent seulement de 1669. Mlle de Champmeslé, alors âgée de vingt-huit ans, eut des commencements qui firent concevoir de hautes espérances sur son avenir. Les leçons de Racine n'avaient pourtant point encore passé par là, et les seules dispositions de la jeune actrice lui avaient valu les suffrages du public. Laroque, mauvais acteur, mais excellent critique en matière de théâtre, fut le premier qui devina la vocation de la comédienne ; il s'occupa d'elle tout spécialement, et fit en quelques mois de son élève le meilleur sujet de sa compagnie. Malheureusement le Marais ne profita point de l'œuvre de son pensionnaire. Dès la rentrée de Pâques 1670, les deux époux entrèrent à l'hôtel de Bourgogne, où Marie de Champmeslé se signala particulièrement dans le rôle d'Hermione.
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M1Ie des Œillets, L'étoile de ce dernier théâtre, était malade quand y débuta la nouvelle actrice; elle voulut néanmoins assister à la représentation, et tel fut son enthousiasme qu'à la sortie elle disait à plusieurs personnes qui l'interrogeaient : « Il n'y a plus de des Œillets! Vous n'aurez rien à regretter de moi ! »
Les frères Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre français, donnent de curieux détails à propos de cette soirée : « Quelques amis de M. Racine voulurent voir la représentation, et lui proposèrent devenir avec eux : M. Ra4 cine refusa d'abord la partie, craignant de voir défigurer son ouvrage par la nouvelle débutante; mais enfin il se rendit à leurs instances. Les deux premiers actes lui parurent joués faiblement, et, à la vérité, ils demandent une grande finesse de jeu; mais les deux derniers furent si bien rendus que M. Racine, transporté du plaisir qu'ils lui avaient fait ressentir, courut à la loge de MIIe Ghampmeslé et lui fit, à genoux, des compliments pour elle et des remerciements pour lui. Dès ce moment, il destina à la comédienne ses rôles les plus brillants. Il venait d'achever sa tragédie de Bérénice ; ce personnage lui fut donné, et, soutenue de ses talents et des utiles conseils de 1 auteur, elle fit l'admiration de la cour et de la ville. Baja^et n'eut pas un succès moins marqué pour M. Racine et pour Mlle Champmeslé. Au commencement de 167 3 parut Mithridate. Le personnage de Monime fut excellemment rendu par cette actrice ; on ajoute que jamais comédienne n'a approché du ton dont elle disait à Mithridate :
Seigneur! vous changez de visage!
A la rentrée de 1679, Mlle de Champmeslé et son
mari, séduits peut-être par l'offre d'une pension supplémentaire de 1,000 livres, s'engagèrent dans la troupe du théâtre Guénégaud, où ils attendirent la réunion de 1680, qui les conserva tous deux.
La nouvelle troupe était à peine constituée que Marie de Champmeslé en était proclamée la première comédienne. Visé, rendant compte de la réunion des deux théâtres dans le Mercure Galant du mois d'octobre 1680, ajoute le passage suivant en faveur de notre actrice : « La grande troupe, qui est à présent l'unique, va souvent jouer à Versailles, dans l'appartement de monseigneur le Dauphin, où elle divertit ce jeune prince depuis le retour de sa santé. Mlle Champmeslé, qui n'avait point encore eu l'honneur de jouer devant madame la Dauphine, y a paru' avec tant d'éclat que , quoique cette princesse en eût entendu dire beaucoup de bien, elle en a trouvé encore davantage, et est demeurée d'accord qu'il n'y eut jamais une manière de jouer plus propre à toucher le cœur. »
Parmi les meilleurs rôles de Mlle de Champmeslé, nous citons ceux qu'elle créa dans les trois tragédies de Racine : Bérénice (21 novembre 1670), Iphigênie (18 août 1674), Phèdre (ier janvier 1677); dans Ariane, de Corneille (4 mars 1672)*, dans Médée, de Longepierre (i3 février 1694)*, 'et dans les pièces de second ou troisième ordre : les Amours de Vénus et Adonis, de Visé (2 mars 1670); Zaïre, de La Chapelle (26 janvier 1681); Régulus, de Pradon (4 janvier 1688) ; Judith, de l'abbé Boyer (4 mars 1695).
Cette dernière tragédie donna lieu à un trait malicieux que la chronique attribue à Racine, mais qu'il ne commit point dans la circonstance, en admettant toutefois qu'il en
soit Fauteur. Il paraît que Judith, applaudie à la clôture de 1695» fut sifflée à la réouverture de la même année. Marie de Champmeslé, chargée précisément du rôle de la jolie Juive, s'avança alors résolument vers le public, et, d'un ton assuré : >< Messieurs, dit-elle, nous sommes surpris que vous receviez aujourd'hui si mal une pièce que vous avez applaudie pendant le carême. » Aussitôt une voix de répondre : « Les sifflets étaient à Versailles aux sermons de l'abbé Boiieau ! »
C'est durant les représentations tfOreste et Pilade, de La Grange-Chancel ^n décembre 1697 , que Mlle de Champmeslé tomba malade, ainsi que le constate le Dictionnaire des théâtres : » La pièce eut un grand succès et ne fut interrompue que par la mort de la célèbre Champmeslé, qui y jouait le rôle d'Iphigénie. » D'AUainval. lui, reportant beaucoup plus haut la maladie à laquelle succomba la grande actrice , atteste ceci : a Elle aurait fait encore longtemps les plaisirs du théâtre si Longepierre n'avait point fait sa tragédie de Médêe; la longueur et la violence du rôle qu'elle y jouait lui causa une maladie dont, après avoir langui quelque temps, elle mourut à Auteuil, en i6q8. » Si l'on considère que quatre années séparent la première représentation de Médée de la mort de son excellente interprète, on trouvera que le quelque temps de d'Allainval est passablement long, et on conclura que, si le rôle de Médée fatigua momentanémenH'artiste, il fut néanmoins étranger à sa mort.
Où l'abbé d'Allainval est, au contraire, dans la vérité et s'accorde avec l'opinion générale, c'est quand, abordant la vie privée de la comédienne, il atteste que Racine l'aimait passionnément et qu'il en était aimé. . . « Mais, continue-t-il, l'infidélité qu'elle lui lit dans la suite pour feu M. le comte
de Ton lui causa tant de chagrin qu'elle ne contribua
pas peu à le dégoûter du théâtre. » Voici les vers qu'on fit sur cette aventure; ils sentent le temps des pointes :
A la plus tendre amour elle fut destinée, . Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur;
Mais, par un insigne malheur, Un tonnerre est venu qui Ta déracinée.
En dépit du plaidoyer de Louis Racine, il est incontestable, en effet, que la Champmeslé fut la maîtresse du poète.
Aussi était-ce bien difficile, et c'est là l'opinion des frères Parfaict, que les différentes occasions qui rapprochaient le maître de son élève ne fissent pas naître entre eux un sentiment d'une tendresse toute particulière. La comédienne devait à Fauteur tragique une partie de sa réputation, celuici avait vu dépasser ses espérances par les talents de l'artiste : en fallait-il davantage pour exciter leur reconnaissance réciproque et faciliter d'étroites relations que les attraits physiques des deux amants contribuèrent à entretenir? Le public, ajoutons-le, récolta les fruits de cette intimité, car c'est Marie de Champmeslé qui fut véritablement la muse inspiratrice de Phèdre. « Elle avait prié le poète de lui donner un rôle où toutes les passions fussent exprimées. M. Racine chercha quelque temps, et enfin il s'arrêta au sujet de Phèdre. Cette pièce parut le Ier janvier 1677, et, malgré la cabale de quelques personnes de la cour, elle eut le succès éclatant qu'elle méritait. La tragédie de Phèdre fut le comble de la gloire de M1:10 Champmeslé. »
«Racine fait des comédies pour la Champmeslé, écrit Mme de Sévigné, ce n'est pas pour les siècles à venir. »
Et, dans son épître à Mlle Lecouvreur, Le Franc de Pompignan prête ces vers à l'ombre du poète, évoquant le souvenir de la Ghampmeslé :
Mes soins et mon amour formèrent sa jeunesse. N'avez-vous pas appris quelle fut ma tendresse Et ce qu'enfin pour elle j'ai souffert?
Tendrement épris de la charmante interprète de ses œuvres, Racine fut plus d'une fois instruit des infidélités de son idole. Il les supporta patiemment tant qu'il les crut passagères et qu'il se sentit aimé; mais, quand la Champmeslé donna son cœur au comte de Clermont-Tonnerre, et que le poète se vit bien réellement délaissé pour ce nouveau rival, la douleur qu'il en ressentit fut pleine d'amertume, et d'Allainval a raison de lui attribuer la brusque retraite et tous les dégoûts de l'auteur tragique.
Tenons-nous-en cependant à l'histoire sans rien exagérer. On a prétendu, et un éditeur a imprimé, que Racine avait eu un fils de MIle de Ghampmeslé : l'allégation est fausse. Les relations des deux amants étant postérieures au mariage de l'actrice, ce fils, s'il eût existé, eût appartenu légalement au mari. Mais le ménage demeura sans enfant, et nous sommes heureux de mettre sous les yeux du lecteur la pièce suivante, conservée aux Archives nationales, et qui tranche la question d'une façon péremptoire :
1678 — iS janvier
Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, et Marie Desmares, sa femme, font donation mutuelle de l'usufruit de leurs biens au dernier vivant d'entre eux.
Par-devant les conseillers du roi, notaires, gardes-notes de Sa Majesté au Châtelet de Paris, soussignée, furent présens, en leurs personnes : Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, d'une part, et damoiseile Marie Desmares, sa femme, qu'il autorise à l'effet
des présentes, tous deux comédiens de la seule troupe du roi , d'autre part, demeurant rue Pavée, paroisse S. -Sauveur;
Lesquels, étant de bonne santé, par la grâce de Dieu, et n'ayant aucuns enfants qui puissent après leur décès jouir du bénéfice de leur travail, désirant, à cet effet, que le survivant d'eux ait meilleur moyen de vivre le reste de ses jours, puisque leurs effets ne consistent qu'en ce qu'ils ont amassé et épargné ensemble par leurs soins et économies, se sont, par ces présentes, volontairement fait don mutuel, pareil, égal et réciproque au survivant d'eux, ce acceptant, de l'usufruit des biens, meubles et conquets immeubles, qui se trouveront appartenir au premier mourant, au jour et heure de son décès, en tels lieux étendrons qu'ils se trouveront assis et situés, sans rien excepter ni réserver; pour, dudit usufruit, jouir, faire et disposer par ledit survivant, suivant et au désir de la coutume de Paris, et par conséquent régir et gouverner lesdits biens meubles et immeubles à sa caution juratoire sans être obligé d'en donner d'autre.
Ce présent don mutuel ainsi fait pour les causes susdites et pour la bonne amitié qu'ils se sont portée et portent, et parce que telle est leur volonté et intention, etc
Fait et passé es études l'an 1678, le 180 jour de Janvier. Signé : Mouffle et Filloque, etc.
Privés de toute postérité, nos époux se faisaient donc hommage réciproque de l'usufruit de leur fortune ; et, soit dit en passant, cette fortune était assez importante, puisque, à parler des seuls immeubles, ils possédaient une maison de campagne à Asnières et la propriété d'Auteuil, où Mlle de Champmeslé mourut en 1698.
Mais revenons à l'artiste, dont il nous reste à compléter la biographie. Quand nous avons parlé de ses rapports avec le grand poète, nous n'avons point entendu nier l'influence de ce dernier sur l'avenir dramatique de son élève -, seulement nous avons cru devoir affirmer, contrairement aux insinuations malveillantes de Racine fils, que Marie de Champmeslé était née pour la scène, et nous avons basé
notre opinion sur sa réussite à une époque où son maître ne la connaissait point encore. Il convient d'ajouter à ces dispositions instinctives, absolument évidentes, une mémoire prodigieuse et une voix d'une flexibilité extraordinaire. Harmonieuse, douce et insinuante dans les rôles tendres, elle se faisait, dans les morceaux pathétiques, vibrante et si sonore qu'en ouvrant, disait-on, la loge du fond de la salle, on l'eût entendue au café Procope.
A propos de cette voix admirable, nous en arrivons à parler de la façon dont l'actrice chantait les vers : car ses rôles étaient de véritables partitions.
Racine, prétendent les uns, avait pris soin de noter de sa main tout le répertoire de la fameuse Champmeslé. « J'ai entendu dire à des gens qui avaient fort connu cette actrice, écrit au contraire l'abbé d'Allainval, que jamais Racine n'avait pu la corriger de son défaut de chanter. » La vérité est que ce défaut n'était point particulier à notre artiste-, il était passé à l'état de méthode chez les pensionnaires de l'hôtel de Bourgogne, qui se le transmettaient les uns aux autres. Si, par conséquent, il est injuste de croire que l'auteur tragique nota les rôles de la Champmeslé, il n'est point exact non plus de prétendre qu'il s'efforça de modifier des habitudes érigées en principe et qui lui survécurent longtemps encore.
Quoi qu'il en soit, et ce vice de déclamation une fois constaté, combien devons-nous plus admirer la comédienne qui demeura dans ses rôles naturelle et vraie, et qui sut émouvoir le spectateur jusqu'aux larmes, malgré les modulations cadencées d'un chant insipide et monotone !
« Je me souviens, écrit un auteur de l'époque, qu'on m'a conté jadis, sur Mllc Champmeslé, qu'il n'était pas néces-
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saire de lui dire, avec M. Despréaux, quand elle représentait certains rôles tendres :
Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez; Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez !
parce qu'elle s'en acquittait si bien qu'on était forcé de verser des larmes, quelque force d'esprit qu'on eut et quelque violence qu'on se fît sur soi-même. C'était, disait-on, un plaisir de voir les femmes soupirer et s'essuyer les yeux, et les hommes s'en moquer, pendant qu'eux-mêmes faisaient tous leurs efforts pour ne point pleurer. »
Ce fut vers la tin de décembre [697 que Mlle de Champmeslé, dont la santé s'altérait visiblement, se retira dans sa maison d'Auteuil pour y prendre quelque repos. Mais, loin de s'améliorer, son état empira de telle sorte que le mal fut bientôt déclaré incurable par les médecins. La pauvre comédienne vit la mort approcher avec terreur. Elle se désolait à la pensée de renoncer à ses triomphes, aux adulations du public : aussi ridée de répudier le théâtre, instrument de sa gloire, la révoltait, et longtemps elle fut rebelle aux sollicitations du curé d'Auteuil, qui la suppliait de faire sa paix avec l'Église. Enfin pourtant la Champmeslé se laissa fléchir, et elle mourut absoute le i5 mai 1698.
Le lendemain son corps fut transporté à Paris et enterré à Saint-Sulpice, sa paroisse.
« Il est assez glorieux à ceux qui ont embrassé une profession, dit le Mercure Galant du mois de mai, de s'y distinguer assez pour faire connaître leur nom par toute la terre. C'est ce qui est arrivé à M1Ie Champmeslé, qui vient de mourir. Elle s'est fait admirer à Paris sur les trois théâtres français, où elle a toujours reçu de si grands ap-
plaudissements qu'il semble qu'elle ait commencé par où les autres finissent. Elle a joué d'original dans tous les premiers rôles de la plupart des tragédies de l'illustre M. Racine. Aussi Ton ne doit pas s'étonner si ces pièces, qui ont toujours mérité les louanges qu'elles reçoivent du public, ont passé pour des chefs-d'œuvre, puisqu'elles étaient également bonnes et bien jouées. »
Voici maintenant les fragments de deux lettres de Racine à son fils, où il est question du trépas de la célèbre actrice :
Paris, 16 mai 1698.
...M. de R m'a appris que la Champmeslé était à l'extrémité,
de quoi il paraît très affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère; je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncera la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvait très glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près, elle changera de langage, comme le font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut Mmc de Caylus qui m'apprit hier cette particularité, dont elle était effrayée et qu'elle a sue de M. le curé de S.-Sulpice.
Deux mois plus tard, le 24 juillet 1698, nouvelle lettre de Racine :
Le pauvre Boyer est mort fort chrétiennement, sur quoi je
vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir. Du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista à la mort : car elle est morte à Auteuil...
Nous voilà, d'après Racine lui-même, initiés aux derniers moments de l'actrice. Mais que vous semble de cette phi-
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losophie hautaine, de cette froideur méprisante, avec lesquelles le poète converti traite son ancienne idole, qu'il confond avec ces gens et dont il réhabilite la mémoire en passant? N'est-ce pas tout au moins une absence de tact, pour ne point dire un manque de cœur ?
Mlle de Ghampmeslé méritait certes une autre oraison funèbre. « Elle avait, écrivent les biographes, de l'esprit naturel, de la grâce, et cette docilité modeste qui n'est pas toujours le partage des personnes de sa profession. » Joignez à cela qu'elle était bonne, de façons distinguées, d'une sensibilité communicative, d'une conversation séduisante, et vous aurez une des femmes les plus sympathiques de son temps.
Répondant aux qualités de son cœur et de son esprit, les attraits de Mlle de Champmeslé étaient pour inspirer de l'amour. D'une taille élégante, d'une jolie figure quoiqu'un peu brune, d'une prestance noble et seyant à ravir au caractère de la tragédienne, l'artiste savait composer sa physionomie, naturellement bienveillante et douce, suivant les besoins de ses rôles. Examinez la délicieuse eau-forte qui orne cette brochure, et vous jugerez si visage fut d'une plus grande pureté de lignes, si regard eut une expression à la fois plus tendre et plus piquante, s'il est enfin rien de gracieux comme cette fine attache du cou, cette courbe moelleuse qui donne au personnage un charme et une poésie adorables.
Le portrait qui a permis à M. Lalauze d'offrir au lecteur l'image de la célèbre actrice est une trouvaille. Nous avions, pour notre part, fait des recherches infructueuses, tant chez les amateurs que dans les collections publiques, quand M. Lalauze, aidé de l'obligeant concours de M. Duplessis,
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conservateur des estampes à la Bibliothèque nationale, a découvert la gravure qui lui a servi de modèle. C'est, à notre connaissance, le seul portrait existant de Mlle de Champmeslé.
Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, le mari de notre comédienne , « réunissait, d'après le Dictionnaire des théâtres, les talents de la représentation à ceux de la composition », et, de fait, c'était un auteur de mérite et un excellent acteur.
D'Allainval prétend qu'avant ses débuts, Champmeslé, qui était fort gros, détaillait des rubans sur le Pont-au- Change, ce qui fit dire à Le Noble, en s'adressant à un poète ami du comédien :
Tu les as mesurés (tes vers) sans doute à l'aune antique Dont jadis ton Pansa mesura ses rubans.
Mais d'Allainval se trompe : c'est le père de l'acteur, et non Facteur lui-même, qui avait établi son commerce sur le Pont-au-Change, et c'est à notre Champmeslé que Le Noble décochait son épigramme, dont la véritable forme est celle-ci :
Tu les as mesurés sans doute à l'aune antique Dont jadis ton papa mesurait ses rubans.
Ce détail admis, rappelons que les débuts du jeune Champmeslé se firent en province, qu'il connut et épousa Mlle Marie Desmares à Rouen, et que, la suivant partout dans sa carrière théâtrale, il fut avec elle, en 1669, dans la troupe du Marais; en 1670, dans celle de l'hôtel de
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Bourgogne; en 1679, au théâtre Guénégaud, et enfin, en 1680, à la Comédie française.
Champmeslé joua surtout les rôles de rois, qu'il réussissait d'une façon toute particulière. Aussi sa compagnie le tint-elle en grande estime et le public regretta-t-il sincèrement sa mort, qui eut lieu le 22 août 1701.
Tout gros qu'il était, il ne manquait ni de distinction ni de dignité ; ce fut même , paraît-il , à cet embonpoint qu'il dut de représenter à la satisfaction générale la majesté du trône. C'était, en outre, un homme d'esprit et un critique de goût, dont les conseils furent souvent recherchés par les écrivains de son époque. Ajoutons que l'auteur dramatique n'était point sans valeur, et que La Fontaine lui en reconnut assez pour collaborer plusieurs fois avec lui. C'est ainsi que Champmeslé eut une part incontestable dans les quatre petites pièces suivantes, jouées sous le •nom du fabuliste : Le Florentin (i685), La Coupe enchantée (1688), Le Veau perdu (1689), Je vous prends sans perd (1690).
Quant aux comédies qui lui sont propres, elles eurent trois éditions, dont la meilleure est celle de la Compagnie des libraires, en 1742, et elles reçurent de la part du public un accueil favorable.
Ce sont : Les Grisettes, ou Crispin Chevalier, pièce en vers, primitivement en trois actes, puis réduite en un acte par l'auteur ( 167 1) ; L'Heure du berger, pastorale en cinq actes en vers (1672); Le Parisien, cinq actes en vers; et La Rue Saint-Denis, un acte en prose (1682); Les Fragments de Molière, deux actes en prose (1684); La Veuve (non imprimée), un acte en prose (1699).
Prises souvent dans la société bourgeoise, dont elles
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peignent les ridicules , les comédies de Champmeslé sont intéressantes, pleines de mots piquants et d'incidents heureux; le style en est badin, enjoué; mais on leurreproche avec raison une forme extrêmement négligée et des dénoûments presque toujours manques ou peu justifiés.
A coté du comédien et de l'auteur dramatique se place l'homme privé, qui a bien son intérêt. Champmeslé était un excellent compère, gai, indulgent, affable, ami du plaisir et de la table, mais toujours prêt à rendre service et à ramener la paix au milieu de ses camarades, assez enclins à se quereller. Dans son ménage, il était de commerce facile, aimant sa femme avec une constance digne d'éloges et lui témoignant toute sa vie un dévouement absolu. Pourtant il n'en était point à ignorer les faux pas de la trop sensible actrice, mais il fermait les yeux sur ses faiblesses ou mettait à les excuser une indulgence paternelle, ce qui n'est pas néanmoins pour justifier la boutade rimée qu'on va lire, et que commit un jour l'austère Boileau en compagnie du doux Racine :
De six amants, contents et non jaloux,
Qui tour à tour servaient madame Claude,
Le moins volage était Jean, son époux.
Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude.
Serrait de près sa servante aux yeux doux,
Lorsqu'un des six lui dit : «Que faites-vous?
Le jeu n'est sûr avec cette ribaude.
Ah! voulez-vous, Jean, Jean, nous gâter tous
Outre sa trivialité malsaine, cette tirade est une odieuse calomnie, et ne saurait avoir été inspirée que par la jalousie. Si Marie de Champmeslé manqua souvent à ses devoirs, elle n'eut jamais ni dans son caractère ni dans sa conduite les allures d'une courtisane. Ne soyons point,
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d'ailleurs, plus sévères que l'époux, qui, en philosophe et en homme d'esprit, trouva toujours de bonnes raisons pour pardonner à sa femme.
Je destine le récit de la mort de Champmesle à celles de mes lectrices qui aiment les aventures romanesques et qui ajoutent foi aux pressentiments : elles y trouveront un argument en faveur de leurs convictions.
C'était dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 août 1701. Charles de Champmesle vit en songe sa mère et sa femme qui lui souriaient en lui faisant signe de les venir joindre. Puis, comme il étendait les mains vers elles, la vision disparut. Au lendemain de ce rêve étrange, le comédien, loin de perdre souvenance de ses fantômes, en fut incessamment visité et fit part de ses craintes à chacun de ses amis, répondant à leurs railleries par un hochement de tète significatif. La nuit suivante il dormit mal, pensa de longues heures aux chères ombres, et se réveilla le dimanche convaincu que sa fin était proche. Le soir, à la représentation, on fut tout étonné de voir Champmesle, d'ordinaire expansif et jovial, demeurer soucieux et préoccupé. Ceux mêmes qui rapprochèrent avant son entrée en scène, dans le rôle d'Ulysse, l'entendirent maintes fois murmurer en soupirant : « Adieu paniers, vendanges sont faites! »
Le lundi matin, de plus en plus dominé par ses lugubres pressentiments, le comédien se rendait aux Cordeliers et remettait au sacristain une pièce de trente sois avec prière de faire dire une messe de Requiem pour sa mère et une autre pour sa femme. Mais, comme ce dernier lui rendait dix sols : « Non, fit Champmesle, la troisième messe sera pour moi, et je vais l'entendre. »
En sortant de la chapelle, l'artiste s'en fut s'asseoir à la
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porte du cabaret de l'Alliance, qui était proche du théâtre, et lia conversation avec plusieurs de ses camarades. Salle était alors en froid avec le jeune Baron, et Champmeslé, fidèle à ses habitudes de médiateur, cherchait à les réconcilier. Soudain une idée lui vient de les inviter à sa table afin d'amener entre eux un rapprochement. Satisfait de sa trouvaille : « Salle, s'écrie-t-il, nous dînerons ensemble aujourd'hui! » Mais il ne peut en dire davantage-, ses mains crispées se portent à son "front, il trébuche et
tombe lourdement sur le pavé Quand on le releva, il
était mort !
Nicolas Desmares se recommande de deux façons à notre attention : il est le frère de Marie de Ghampmeslé et le père de la charmante Mlle Desmares. Quant à sa place dans les annales du théâtre, elle est secondaire, bien qu'il ait joué d'une manière satisfaisante les rôles de paysans, surtout ceux que Dancourt composa pour lui dans ses pièces.
D'abord acteur de campagne par nécessité, puis comédien du roi de Danemark, Desmares ne fournit qu'une moitié de carrière sur la scène française. Il y monta sans débuts, grâce à l'appui de sa sœur, le 28 mars i685, et s'en retira le lundi 27 juin 171 2, pour mourir deux années plus tard, le samedi 3 novembre 17 14. Notre jugement serait donc incomplet si nous ne mettions à l'actif de cet artiste les succès qu'il obtint à la cour de Danemark, où, secondé par les talents de sa femme, Anne d'Ennebaut, il posséda un tel crédit que le roi et la reine choisirent pour filleule l'enfant qu'il eut à Copenhague en 1682, et à laquelle furent donnés les noms de Christine-Antoinette-
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Charlotte : c'est précisément de cette enfant que nous allons parler avec détails.
La petite Desmares affronta dès l'âge le plus tendre les hasards de la scène. Arrivée à Paris à trois ans, elle débutait à huit sur le Théâtre-Français dans le Cadet de Gas-
cogne, une mauvaise pièce qui n'eut qu'une seule représentation (21 août 1690., mais qui fournit à sa gentille interprète l'occasion de déployer son espièglerie et ses charmes enfantins.
En parcourant les biographies de Mlle Desmares, nous avons été plus d'une fois frappé des traits de ressemblance qu'une de nos jeunes actrices possède avec cette aimable comédienne du temps passé.
M1Ie Jeanne Samary, dont l'esprit, le naturel, le rire éblouissant, enchantent le public d'aujourd'hui, débuta, ainsi que l'ancienne artiste, à l'âge de huit ans. Mais, moins heureuse que cette dernière, elle n'eut point une salle parisienne pour consacrer les prémices de son talent. Produite par son père et par Mme Dortet, sa tante, en province et en Italie, elle ne parut sur le Théâtre-Français qu'à sa sortie du Conservatoire, et prodigua aux étrangers les premières étincelles de sa gaieté mutine. A cette différence près, les deux comédiennes se ressemblent.
Lesage, de nos jours, eût dit de M1,e Samary, comme de Mlle Desmares : « Je suis enchanté de l'actrice qui fait la suivante*, avec quelle grâce elle occupe la scène! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes qui lui donne un nouveau prix... Souvent, au milieu d'une scène, elle interrompt tout à coup l'action pour céder à une folle envie de rire... » Et, si M. Sarcey eût écrit ses Comédiens en 1698, il eût fait de
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Mlle Desmares le portrait suivant, qu'il trace de la soubrette moderne : « Il y a dans son visage, dans son rire, dans sa personne, quelque chose d'avenant et d'espiègle,... sa voix
inspire la gaieté elle est ravissante à voir si jeune, si
fraîche un bon sourire toujours épanoui sur ses lèvres. »
Mlle Desmares interprète merveilleusement les Dorinc,
Nérine, les Collette, affirmaient les critiques du temps;
M Jeanne Samary joue à ravir les Toinette, les Lisette,
Marinette, proclament nos journalistes contemporains.
N'est-ce pas un seul et même jugement dont les termes se
confondent à deux siècles de distance?
Ici s'arrête notre parallèle, car nous avons à notre disposition toute la carrière de Mlle Desmares, tandis que la jeunesse de Mlle Samary ne permet que d'apprécier ses aptitudes et ses débuts.
La nièce des Brohan abordera-t-elle quelque jour le genre tragique? y trouvera-t-elle le succès? Nous ne saurions le dire. Ce que nous pouvons constater, au contraire, c'est que sa devancière, à tel point séduisante dans Psyché que le Dauphin la désigna pour y remplacer Mlle Beauval, fut goûtée de même sorte quand elle chaussa le cothurne et qu'elle parut dans les rôles dramatiques.
Destinée de bonne heure à la tragédie et formée par les leçons de sa tante, Mlle Desmares eut l'honneur insigne de jouer, après la mort de Mlle de Champmeslé,le même personnage d'Iphigénie sur lequel la grande tragédienne s'était retirée.
Cette glorieuse épreuve eut lieu le 3o janvier [699} le - mai suivant, Mlle Desmares était officiellement désignée comme la plus digne pour tenir l'emploi laissé vacant par la mort de sa tante. L'héritage sembla lourd à une enfant
MARIE DE CHAMPMESL1 47
de dix-sept ans \ elle en accepta néanmoins toutes les responsabilités, et bientôt sa renommée dans la tragédie égala ses succès de comédienne ^ si bien que le public ébloui ne sut plus dans lequel des deux genres il devait admirer davantage la jeune et intelligente actrice.
Parmi les rôles que remplit Mlle Desmares figurent ceux d'Electre (1708;, d'Athalie (1716), de Sémiramis (1717), de Jocaste (17 18), et enfin d'Antigone, dans les Machabées, de La Motte (172 1), qui couronna sa carrière. La tragédienne n'avait pourtant à cette époque que trente-neuf ans, âge où le talent est dans sa plénitude, sans que les charmes physiques aient encore cessé de lui servir d'auréole.
Nous ignorons les motifs qui poussèrent Mlle Desmares à disparaître prématurément. Si la coquetterie eut quelque part à sa résolution, notre actrice a pu s'en féliciter, car les regrets causés par sa retraite furent unanimes , et Ton tenta l'impossible pour la retenir. Mais la comédienne demeura inébranlable, et le dimanche 3o mars 1721 elle faisait ses adieux au public pour ne plus remonter sur la scène.
Durant les trente-deux années qui suivirent, et jusqu'à sa mort, à Saint-Germain en Laye, le 12 septembre 1753, Mlle Desmares ne se souvint de son ancienne profession que pour jouer de temps à autre sur des théâtres particuliers, en la compagnie de seigneurs et de dames de la cour. Quant à sa dette de reconnaissance envers la Comédie française, elle l'acquitta en formant deux excellentes élèves, Mllei Dancourt et Quinault cadette, et en désignant pour lui succéder plus tard la fameuse Mlle Dangeville.
Nous pensons avoir suffisamment insisté sur les qualités
multiples de la comédienne et sur les grâces de la femme, pour que nos lecteurs aient une idée juste de Mlle Desmares. Il nous reste à leur indiquer une gravure qui reproduit exactement le visage et la physionomie de l'artiste. C'est celle de Lépicié d'après Côypel.
7382. — Imp. Jouaust.
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