‹ La Comédie française. Première sér. NoticesChapitre 8 sur 22 · ARM AN DE BEJART · texte numérisé non relu

ARM AN DE BEJART

civil Antoine Ferrand, le 10 juin [643, voici la liste de ces derniers : Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis, et une petite non baptisée, qui n'est autre, nous le verrons, qu'Arma nde.

Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart, ne joua jamais la comédie, mais elle ne se sépara pas de ses enfants, qui tirent leur carrière au théâtre, et, jusqu'à la fin de son existence, on la trouve toujours auprès d'eux.

Joseph Béjart fils, né vers la fin de 16 16, fut l'un des fondateurs de l'Illustre Théâtre et le compagnon assidu de Molière-, de 1648, cependant, époque de la mort de son e, au i3 août 1645, il ne figure point sur la liste des comédiens, mais il rentra dans la troupe quand elle partit pour la province, et lui demeura fidèle jusqu'au jour de son décès. Son acte d'inhumation, communiqué par Jal, porte que le « lundy 26 mai i65o, fut fait le convoi de Joseph Beygar, comédien, pris sur le quay de l'Eschoile et porté en carrosse à Saint-Paul )>.

Madeleine Béjart, baptisée à l'église Saint-Paul le 8 janvier 16 18, entra en 1640 à l'Illustre Théâtre; mais elle avait commencé beaucoup plus tôt sa carrière de comédienne : à dix-huit ans, elle était émancipée; à dix-neuf, en 1637, elle faisait les beaux jours du Languedoc et de la Provence, et devenait, dans cette dernière contrée, la maîtresse d'Esprit de Raimond, comte de Modène, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roi, qui la rendit bientôt mère de deux filles, insinue-t-on : l'une, Armande (la femme de Molière), et l'autre, qui fut baptisée le 1 1 juillet

38 à l'église Saint-Eustache, sous le nom de Françoise. Les biographes s'accordent à penser que c'est par amour pour Madeleine Béjart que Molière se fit acteur, et, de fait,

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elle possédait toutes les séductions : « Madeleine, écrit M. Arsène Houssaye, une des premières, sinon la première, prit la vraie figure de la comédienne, parce qu'elle avait la beauté, la grâce, la hardiesse, l'intelligence, qui font les dominatrices; parce qu'elle avait surtout cet emporte ment, ce diable au corps, ce chien, pour dire le mot d'aujourd'hui, parce qu'elle avait été à l'école des passions, qui est encore une meilleure école que le Conservatoire. » Reine et soubrette à la fois, cette excellente actrice, qui remplissait avec un égal talent le rôle de Dorine dans Tartuffe et de Jocaste dans la Thébaide, mourut à cinquantequatre ans, le 17 février 1672, dans sa maison, vis-à-vis du Palais-Royal, et fut enterrée à l'église Saint-Paul, suivant ses dernières volontés.

Geneviève, baptisée aussi à l'église Saint- Paul , le 2 juillet 1624, n'avait pas vingt ans quand elle débuta sur rillustre Théâtre*, c'était la plus délicieuse créature qu'on pût voir, et nous empruntons encore à M. Arsène Houssave l'image qu'il en trace, d'après un pastel original : « L'œil est amoureux et noyé, la narine palpite, la bouche sourit. C'est une vraie femme touchée par la passion... une de ces blondes rayonnantes qui illuminent leur chemin comme les comètes... On peut juger, lisons-nous chez le même auteur, que Geneviève Béjart était une de ces nonchalantes natures qui vont où va le vent. Son esprit n'emportait pas son cœur vers les vanités de la comédie. Il semble, au contraire, que son cœur entraînait son esprit. C'a été une femme amoureuse, sinon une femme galante. On la voit passer de l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, de l'amant au mari, du mari à l'amant. »

Quant à ses mérites de comédienne, ils furent très mé-

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diocrcs. pour ne point dire nuls. Geneviève plaisait dans les rôles de soubrettes, non parce qu'elle les remplissait à souhait, mais parce qu'elle était jolie. Peut-être est-ce la raison qui L'empêcha de conquérir par le travail un talent dont ses succès n'avaient que faire. Le théâtre, où elle n'était connue que sous le nom de .Marie Hervé, demeura d'ailleurs la moindre de ses préoccupations.

Mariée, en premières noces, à Léonard de Loménie, de la famille des secrétaires d'État (27 novembre 1664), elle ne tarda pas à devenir veuve et épousa par la suite Jean- Baptiste Aubry, paveur ordinaire du roi et poète tragique à ses heures. — un singulier accouplement! Ces secondes noces eurent lieu le 19 décembre 1672. Deux ans et demi plus tard, le 3 juillet 1675, Geneviève mourait, et, le lendemain 4, elle était inhumée au cimetière Saint-Sulpice.

Louis Béjart, baptisé à Saint-Méry le 4 décembre 1600, avait treize ans à la mort de son père; il entra donc le dernier dans la troupe de Molière, où il acquit de la réputation dans les rôles de pères, de seconds valets et de confidents tragiques. Sa retraite date de la clôture de Pâques 1670.

Le sieur Béjart le cadet, dit Lagrange, par délibération de toute la troupe, a été mis à la pension de 1,000 livres et est sorti de la troupe. Cette pension a été la première établie à l'exemple de celle qu'on donne aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. Le contrat en a été passé par-devant M- Levasseur, notaire, rue Saint-Honoré, près la barrière des Sergents, le XVIe avril 1Ô70. » Huit années plus tard, le 29 septembre 1678, il succombait à une douloureuse maladie, dans la quarante-huitième année de son âge.

A la biographie de Louis Béjart se rattachent deux souvenirs intéressants. D'Allainval raconte que le comédien

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demeura estropié d'une blessure qu'il reçut au pied en séparant deux de ses amis qui se battaient sur la place du Palais-Royal. « Molière, ajoute-t-il, qui, peu de temps après, donna son Avare, chargea son beau-frère du rôle de La Flèche, de qui Harpagon dit, par allusion: Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. Comme Béjart faisait beaucoup de plaisir, on boita aussitôt sur tous les théâtres de province, non seulement dans les rôles de La Flèche, où cela devenait nécessaire, mais indifféremment dans tous ceux que Béjart remplissait à Paris. »

Autre anecdote. Molière venait de faire supprimer par Louis XIV le privilège qu'avait la maison du roi d'entrer gratis à la comédie. Les gentilshommes qui la composaient, blessés dans leur vanité, se portèrent en masse au théâtre, tuèrent plusieurs gagistes, et se disposaient à infliger le même sort aux acteurs, quand un homme à barbe blanche se présenta tout à coup devant eux, et d'une voix suppliante : « Messieurs, s'écria-t-il, épargnez, s'il vous plaît, un vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre! » Ce vieillard, c'était le jeune Béjart, grimé pour son rôle et dont la présence d'esprit sauva ses camarades. Reconnu par les mutins, il fut applaudi, et toute cette grande colère finit par un éclat de rire.

Nous arrivons au cinquième enfant, à cette petite non baptisée à la mort de Béjart père, et qui n'est autre, nous le répétons, qu'Armande, femme de Molière.

Aucune naissance n'a été plus discutée que celle d'Armande Béjart. Nous ne parlons pas de la misérable calomnie à laquelle Montfleury père donna un corps en accusant le grand poète d'avoir épousé sa propre fille. L'allégation, dont le roi fit d'ailleurs bonne justice, était aussi insoute-

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nable qu'elle était odieuse, puisque Molière avait connu Madeleine Béjart sept années seulement après la naissance d'Armande. Mais, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, et cela maigre la lumière faite sur la question par des érudits, les biographes se sont partagés en deux camps : ceux qui prétendent qu'Armande-Grésinde-Clairc-Elisabeth. notre héroïne, est fille de Madeleine, et ceux qui affirment qu'elle est sa sœur cadette.

Grimarest, au temps passé, puis Voltaire par la suite, étaient des premiers; l'abbé d'Allainval comptait parmi les seconds, ainsi que la Boudin, auteur présumée des mémoires de la fameuse comédienne.

M. Arsène Houssaye, de nos jours, repoussant les découvertes, très probantes cependant, de Beffera, se range du côté de Grimarest. Eud. Soulié, au contraire, chercheur infatigable, apporte des témoignages et actes authentiques qui donnent raison à d'Allainval.

Pour notre part, nous tenons à le déclarer tout de suite, estimant excellentes les preuves fournies par Beffera et Eud. Soulié, nous avons la conviction intime qu'Armande est sœur, et non pas fille, de Madeleine.

En effet, qu'allèguent nos adversaires? Madeleine Béjart ayant eu une fille de ses amours avec le comte de Modène, cette fille serait nécessairement Armande. Malheureusement, cette enfant s'appelait Françoise, et, suivant l'acte que nous citons plus haut, elle fut baptisée le 1 1 juillet

58, cinq années avant la naissance d'Armande. Qu'imagine-t-on alors, dans l'impossibilité de soutenir une pareille thèse? Qu2 Madeleine eut deux filles du comte de Modène : l'une Françoise, et l'autre précisément la femme de Molière, dont on n'aurait pas trouvé l'acte de naissance?

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On conçoit ce qu'a de fragile et d'illusoire un jugement qui s'appuie sur deux suppositions.

La seconde assertion se base, au contraire, sur des pièces ou papiers publics, et c'est pour cela que nous l'avons adoptée sans hésitation.

L'acte de mariage de Molière avec Armande Béjart, inscrit sur les registres de Saint-Germain l'Auxerrois, à la date du lundi 20 février 1662 et publié par Défiera, porte ce qui suit :

Jean-Baptiste Poquelin, fils du sieur Jean Poquelin et de feu Marie Cresé, d'une part, et Armande-Grésinde Béjard, fille de feue Joseph Béjard et de Marie Hervé, d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. de Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le Cardinal de Retz, Archevêque de Paris, en présence du dit Jean Poquelin, père du marié, et de André Boudet, beau-frère du marié; de ladite Marie Hervé, mère de la mariée; Louis Béjard et Madeleine Béjard, frère et sœur de ladite mariée.

Nous savons, par conséquent, qu' Armande Béjart avait pour père et mère Joseph Béjart et Marie Hervé; pour frère et sœur Louis et Madeleine Béjart. Reste à être fixé sur la date précise de sa naissance, et c'est Eud. Soulié qui se chargera de compléter sous ce rapport les renseignements de Beffera :

« Le dernier enfant de l'huissier ou procureur Joseph Béjard et de Marie Hervé, écrit-il dans ses Recherches sur Molière et sur sa famille, est cette « petite non baptisée » qui figure à la suite de ses quatre frères et sœurs dans l'acte de comparution devant le lieutenant civil Ferrand.

« L'extrait de baptême de cette fille a, jusqu'à présent, échappé à toutes les recherches; mais on ne doit plus dou-

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ter désormais que ce ne soit la même qu'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjard, désignée dans le contrat de mariage de Molière comme tille de feu Joseph Béjard et de Marie Hervé, âgée en 1662 de vingt ans ou environ. Si cette dernière lille était née après la mort de son père, elle serait, très probablement, indiquée dans l'acte émanant du lieutenant civil comme enfant posthume; mais sa naissance dut précéder de bien peu le décès de Joseph Béjard, et c'est sans doute cette circonstance qui, contre l'usage, fit retarder son baptême.

« Armande Béjard est donc née au commencement de 1643 ou à la fin de Tannée 1642, et elle était bien sœur, et non fille, de Madeleine Béjard , malgré ce qu'en ont dit Grimarest et tous ceux qui, d'après lui, ont donné gain de cause à la tradition, même en présence de l'acte de mariage du 20 février 1662. »

Jugeant impossible de constituer l'état civil d'Armande d'une façon plus logique que ne l'ont fait les auteurs précités, nous abordons notre biographie sans discuter davantage.

Le grand événement de l'adolescence d'Armande est l'amour de Molière. Elevée sous les yeux du poète, dont elle reçut les premières leçons , la sœur de Madeleine éveilla dans l'esprit de son maître une tendre sollicitude qui prit bientôt le caractère d'une violente passion.

A quel moment le philosophe s'aperçut-il de la métamorphose? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'assez imprudent pour briguer la main d'une fille plus jeune que lui de vingt années, il eut assez de tact pour se gagner ses sympathies et s'assurer sa confiance. L'Ecole des maris, que Molière fit jouer le 24 juin 1661, c'est-à-dire huit

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mois avant son mariage, nous révèle: le secret de sa coiv duite :

ARISTE, à Sganarcllç (Acte I, scène n).

Je tiens sans cesse

Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse,

Reprendre ses défauts avec grande douceur,

Et du nom de vertu ne point lui faire peur.

Mes soins pour Léonor (Armande ont suivi ce*s maximes :

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,

lu je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.

Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère,

Et je laisse à son choix liberté tout entière.

Si quatre mille écus de rente bien venants,

Une grande tendresse et des soins complaisants

Peuvent, à son avis, pour un tel mariage

Réparer entre nous l'inégalité d'âge,

Elle peut m'épouser, sinon choisir ailleurs.

Je consens que sans moi ses destfns soient meilleurs;

Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée

Que si, contre son gré, sa main m'était donnée.

Molière ne se méprenait point sur le résultat de semblables procédés; gagnée par son désintéressement et sa bonté généreuse, Armande ne fit aucune opposition à devenir sa femme. Peut-être, d'ailleurs, était-elle désireuse d'échapper à la tutelle de sa sœur ainée et de porter un nom célèbre au théâtre. Quoi qu'il en soit, il n'y eut d'autre obstacle à l'accomplissement de cet hymen que la jalousie de Madeleine. Durant les premiers mois les fiancés lui cachèrent leurs projets afin d'éviter sa colère, mais la Béjart était clairvoyante et surprit bientôt leur secret. Alors elle entra dans des emportements furieux, menaçant de perdre tout le monde si le mariage s'accomplissait. Molière, étourdi par la tempête, y résista maladroitement. Mais Armande, en femme coquette et volontaire, trouva le moyen de la con-

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