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jurer. Un beau matin elle s'enfuit chez le poète et déclara qu'elle ne quitterait son appartement que pour l'épouser : « L'éclaircissement, écrit Grimarest, causa un vacarme terrible.... Néanmoins il n'y avait point de remède, et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à Armande était d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme. »
La dernière réflexion de Grimarest est d'une entière justesse, et nous verrons par la suite qu'une folie satisfaite devint pour Molière la cause morale de continuels chagrins, la cause physique de sa mort ! Quelle était donc la vertu magique de cette jeune comédienne à laquelle le grand homme sacrifia son indépendance, son bonheur et sa vie ?
« Armande avait les yeux petits, mais pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. Elle avait la bouche grande, mais on y voyait les grâces qu'on ne voit pas aux autres bouches; cette bouche inspirait des désirs et était la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. Sa taille n'était pas grande, mais aisée et bien prise. Elle affectait de la nonchalance dans son parler et dans ses actions, mais elle avait grâce à tout cela, et ses manières engageantes avaient je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs. Pour de l'esprit, elle en montrait du plus fin et du plus délicat • sa conversation était sérieuse, mais charmante. Capricieuse autant que personne au monde, j'en demeure d'accord; mais tout sied aux belles, on souffre tout des belles. »
Ce portrait est de Molière, et nous n'y avons -rien changé. Le mari amoureux de sa femme l'a peinte ainsi
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sous les traits de Lucile dans le Bourgeois gentilhomme, où il s'est donné le plaisir de la faire critiquer par Covielle afin de fournir à Cléonte l'occasion de la défendre. Il est facile, au reste, de suivre les rôles d'après le dialogue que nous avons transcrit mot pour mot. Molière y tourne en compliment toutes les critiques de Covielle, une seule le trouve sans réplique : « Elle est capricieuse autant que personne au monde ! » Et c'est précisément ce caractère fantasque qui fut la source des premiers déplaisirs du poète.
Il faut bien l'avouer aussi, la contrainte où se trouvait sans cesse Armande vis-à-vis d'un mari trop âgé pour lui inspirer de l'amour, et dont elle était incapable de comprendre le génie, aigrissait sa nature et motivait ses bizarreries ou ses froideurs. Les attentions et les tendresses de Molière la gênaient, elle ne se souciait plus de son nom, maintenant qu'elle le portait, et ne participait ni aux succès ni aux peines de l'écrivain. Le pauvre philosophe ne négligeait rien cependant pour lui plaire. Les moindres désirs de sa femme étaient des ordres ; il contentait chacune de ses fantaisies et prévenait ses plus petits caprices. Tout fut inutile. Prodigue et fastueuse, Mlle Molière se donna en spectacle par la magnificence de sa mise ; futile et légère, elle attira chez elle une foule de jeunes seigneurs et de. désœuvrés qui lui firent la cour et l'amusèrent de leurs sornettes
« Molière alors, dit Grimarest, s'imagina que toute la ville en voulait à son épouse. Elle négligea de l'en désabuser; au contraire, les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons et sa jalousie,... Aussi, après
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avoir essuyé beaucoup de froideurs et de discussions domestiques, il lit sou possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme. »
Grimarest se trompe dans sa conclusion. Molière éprouva une cruelle douleur de la conduite d'Armande. Réfugié d'abord dans sa maison d'Auteuil, où il espérait échapper par le travail à ses déceptions, il fut ramené à Paris par la jalousie et un besoin impérieux de surveiller Armande. Dès lors il ne cessa d'adresser à sa femme des prières ou des reproches, tantôt la suppliant de renoncer à ses façons galantes, tantôt la menaçant d'user de son droit d'époux en la faisant enfermer. Mlle Molière fut incorrigible, elle opposa une obstination hautaine à la volonté de son mari, lui fit des scènes violentes, rendit en un mot son intérieur tellement intolérable que l'époux découragé finit par accepter une séparation amiable, mettant pour seule condition qu'Armande ne quitterait pas la maison.
De même que sa naissance, la conduite de Mlle Molière demeure l'objet d'interminables débats. Jadis il était de mode de la condamner, et, la tradition aidant, on en vint à la noircir outre mesure. De nos jours un courant contraire s'est établi et une campagne de réhabilitation svest ouverte, qui a eu pour principaux champions : George Sand, dans la préface de son Molière ; Ed. Thierry, dans son introduction au Registre de LagiwiLçe; Bazin, dans ses notes sur la vie de Molière, et enfin M. Auguste Vitu, auquel nous devons un article très savant, parti dans le Gaulois du 24 mai 1879, en attendant le volume que prépare réminent critique.
Notre avis est qu'il y a exagération de part et d'autre, et que la cause d'Armande Béjart a trouvé des avocats plutôt
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que des juges. Cependant, comme en ces sortes de matières il est délicat de se former une opinion, et qu'en tout cas on ne doit avancer que les faits dont on possède les preuves, nous portons à la décharge de Mlle Molière les arguments posés par Bazin, et auxquels nous renvoyons le lecteur, empêché que nous sommes de lui soumettre toutes les pièces du dossier dans une brochure de trente-deux pages.
Quanta la question d'alibi, victorieusement plaidée par M. Vitu, il serait souverainement injuste de ne point l'analyser en quelques mots. La mémoire d'Armande est assez attaquable pour ne pas la priver du bien qu'on peut en dire.
Le livre publié sous le titre la Fameuse Comédienne, quinze ans après la mort de Molière, et dont la Boudin semble être Fauteur, affirme qu'Armande fut d'abord la maîtresse de l'abbé de Richelieu, et que, par suite d'une convention honteuse entre eux, elle en recevait quatre pistoles par jour, sans ses habits et ses régals. « Gela dura quelques mois sans trouble, continue l'ouvrage anonyme; mais Molière ayant fait la Princesse d'Elide, où la Molière joua la princesse, elle y parut avec tant d'éclat qu'il eut tout lieu de se repentir de l'avoir exposée au milieu de cette jeunesse brillante : car à peine fut-elle à Chambord, où le roi donnait ce divertissement à toute la co.ar. Qu'elle devint folle du comte de Guiche, et le comte de Lauzun éperdument amoureux d'elle. Ce dernier n'épargna rien pour se satisfaire; mais la Molière, qui était entêtée de son héros, ne voulut entendre à aucune proposition.... Le comte de Lauzun ne perdit pas l'espérance.... il connaissait le comte de Guiche pour un homme qui comptait pour une mauvaise fortune le bonheur d'être aimé des dames.... Une se trompa point,
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car la Molière, irritée des froideurs du comte deGuiche, se jeta entre les bras du comte de Lauzun.... L'abbé de Richelieu, qui avait été averti, la faisait épier avec soin. Il trouva moyen de lui surprendre une lettre qu'elle écrivait au comte de Guiche, dans le temps de leur intrigue.... L'abbé de Richelieu, enragé de trouver tant de tendresse dans cette lettre, ne s'amusa point aux reproches, qui ne servent jamais de rien.... Il résolut de la laisser, ce qu'il rît. après avoir fait apercevoir à Molière que le grand soin qu'il avait de plaire au public l'empêchait d'examiner la conduite de sa femme, et que, pendant qu'il travaillait pour tout le monde, tout le monde travaillait pour lui. »
Tel est l'acte d'accusation ; voici la réfutation de M. Vitu, basée sur l'alibi, le meilleur des arguments :
a On joua la Princesse d'Elide à Versailles le 6 mai 1 664, et la troupe de Molière fut appelée pour la première fois à Chambord le 17 avril 1669. Veut-on maintenant admettre que Fauteur de la Fameuse Comédienne se soit trompé de lieu et qu'il ait écrit Versailles pour Chambord ? Molière et Armande se marièrent le 20 février 1662, et leur premier enfant, le filleul de Louis XIV et de Madame, naquit le 19 janvier 1664. Armande n'était donc relevée de couche que depuis six semaines environ lorsque la troupe du Palais-Royal fut mandée à Versailles pour y jouer/a/Vnzcesse d'Elide.... Quand donc la liaison prétendue d' Armande avec l'abbé de Richelieu aurait-elle commencé ? On laissera bien à l'accouchée six semaines de repos : nous voilà donc au ier mars. Retenons cette date, puisque le pamphlet place les amours d'Armande avec l'abbé de Richelieu à Tépoque qui précède immédiatement la première représentation de la Princesse d'Elide. Cela durait