La comédie
Le volume sur la Comédie classique française qui fait partie des Quarante ans de Théâtre de Francisque Sarcey n'est pas moins intéressant que celui qui porte sur la Tragédie en Grèce, en Angleterre et en France. Peut-être, malgré le très grand mérite de celui-ci, celui-là offre-t-il même plus d'intérêt encore. On a dit non pas méchamment — et c'est peut-être moi — : « Ce qu'il y a d'intéressant dans Sarcey quand il s'occupe d'une tragédie, c'est qu'il la prend toujours pour une comédie; cela lui fait faire les contresens les plus agréables du monde. » Méchanceté à part, Sarcey, tout compte fait, se trouvait plus à son aise sur le terrain de la comédie, ou plutôt, car il se trouvait à l'aise partout, il y était plus dans son domaine propre.
On trouvera dans ce volume des articles très piquants et très instructifs sur Sedaine, sur Favart, sur Gresset, sur Piron, c'est-à-dire sur ces minores
il PRÉFACE.
du xviiie siècle, dans lesquels Sarcey voyait, avec raison, les représentants les plus exacts du génie général de la France, de son espjit proprement dit, et de son bon sens satirique, et de safantaisie gracieuse, et de sa sensibilité à la fois profonde et discrète. Sur ces hommes qu'il aimait, qu'il comprenait pleinement, qu'il chérissait avec recrudescence parce que Weiss les adorait, qu'il fréquentait assidûment et auxquels il ajoutait, il a écrit des pages de toute justesse et de toute première valeur.
Sur Beaumarchais, que j'aime moins, je suis moins d'accord avec Sarcey qui le mettait très haut. Il voyait en Beaumarchais tout à fait un créateur, un homme à partir de qui commence quelque chose. Je suis très convaincu qu'avec un esprit de tous les diables, une verve incroyable, un don du mouvement tel que très peu l'ont eu au même degré, Beaumarchais n'a rien créé du tout et est simplement un homme qui a comme élargi la comédie italienne et qui a écrit dans ce genre deux pièces très brillantes. Je reconnais que ce n'est pas à la portée de n'importe qui.
De même, sur Regnard, je trouve Sarcey un peu bien enthousiaste et je crois qu'on sourira peut-être un peu à lire les vers qu'il en cite, par exemple :
Je me suis figuré dans mon premier sommeil...
et à lire ensuite : « ...quelle joie pour tout le public d'entendre ces vers merveilleux! » Weiss, en une extase pareille, comparait Regnard à la ville d'Alger.
PREFACE. m
Sarcey ne fait pas, en général, de comparaisons inattendues; mais on dirait qu'il ne veut pas, comme admirateur, rester au-dessous de Weiss.
En revanche, comme je vénère et comme j'aime Sarcey d'avoir été charmant pour Marivaux! Il y était aidé par Gustave Larroumet qui était l'homme de Marivaux et qui avait fait de Marivaux son homme. Ce charmant esprit a eu beaucoup d'influence sur Sarcey et cette influence a été bonne. Elle n'aurait pas suffi, sans la vive et pénétrante intelligence de Sarcey, à lui faire comprendre et goûter Marivaux ; et c'est ce qui m'enchante que Sarcey, à force de justesse et pénétration d'esprit, ait compris un auteur qui était si différent de ce qu'il était lui-même et qui en était précisément le contraire. Si quelqu'un fut l'antipode et, comme on a dit au xvne siècle, « l'antipathie » du marivaudage, ce fut bien Sarcey; aussi aimerait-il mieux Marivaux sans marivaudage; mais encore comme il l'entend bien! Comme il voit juste que Marivaux est « un homme de théâtre » parce qu'il va, lentement, il est vrai, mais d'une marche absolument sûre et directement, d'un point à un autre! Comme il voit juste que Marivaux a découvert des terres nouvelles et qu'après Racine il y avait encore des analyses des passions de l'amour qui n'étaient point faites et des moments de l'amour où ni les romanciers ni les auteurs dramatiques n'avaient pas encore attaché leurs yeux. Comme il saisit bien, sans les écraser, ce que d'autres, aux doigts plus lourds, ont fait, les rapports lointains, légers, réels pourtant, qui existent entre