IV PREFACE
Marivaux et Shakespeare! Comme enfin il donne une idée exacte de cet homme étonnant dans son genre et à sa place, à qui s'applique si bien (comme il s'applique à celui qui l'a écrit) ce vers de M. de Porto- Riche :
J'aurai peut-être un nom dans l'histoire du cœur.
Mais c'est surtout quand il parle de Molière que Sarcey est incomparable comme critique. C'est que, proportions gardées, et il eût été bien furieux qu'on ne les gardât pas et qu'on ne marquât point qu'on les gardait, Sarcey c'était Molière lui-même.
Même bon sens robuste et sain ; même raison qui volontairement se tient dans les limites du bon sens; même instinct, même intelligence précise de la moyenne intellectuelle du pays et du temps où l'on vit et même aptitude pour la représenter brillamment et pour l'expliquer à elle-même; même sens du public et don de savoir ce qu'il sent et ce qu'il veut et de le lui dire un peu avant qu'il ait conscience de ce qu'il veut et de ce qu'il sent; mêmes aversions; même horreur pour l'hypocrisie, pour le mensonge, pour l'affectation, pour l'obscurité et pour la métaphysique. Molière a été très évidemment le professeur . de Sarcey; Sarcey aurait pu être le professeur de Molière et avoir sur lui cette influence que l'on a sur ceux qui vous ressemblent, laquelle est par conséquent très agréable et très superflue.
Sans doute je n'approuve pas toujours tout ce que dit Sarcey de Molière. Sans doute écrivant vite,
PREFACE. v
comme tous les journalistes sont forcés de faire, ce qui a ses mauvais effets et aussi ses effets très bons, Sarcey a des inadvertances; par exemple quand il dit : « Tartufe dans l'idée de Molière est un homme du monde et qui peut plaire... Sans être un damoiseau, Tartufe est fait de sorte » dit l'homme sage de la pièce. Or cet homme sage de la pièce, c'est Orgon.
Sans doute, sans se tromper précisément sur un personnage, Sarcey, parce qu'il l'envisage comparatif vement avec un autre, en vient à dénaturer gravement son caractère. Il a eu cet accident avec le Sévère de Polyeucte, il l'a avec le Philinte de Molière. Il suppose Ëliante et Philinte mariés et imagine qu'Éliante regrette un peu Alceste; qu'elle se dit que «cet honnête homme de Philinte, ce charmant homme, cet homme de cour, si bien vu dans le monde n'est qu'un cœur sec et une tête vide ; que ce mari qui est pour une femme, dans un salon, la plus agréable des parures est de moins de service dans l'intimité du tête-àtête » ; qu'elle « s'ennuie effroyablement » ; qu'elle se rappelle « le lion superbe et généreux » qu'est Alceste et « qu'elle pense qu'il y aurait quelque douceur à passer sa main dans la crinière de ce lion-là » ; qu'elle « le compare au joli bichon, un peu vieilli, qui jappe à côté d'elle » ; et il se demande : « Qu'arrive-t-il? »
Mon Dieu, il arrive que personne ne s'est jamais plus trompé sur un personnage de comédie que Sarcey ne s'est trompé, ce jour-là, sur le caractère de Philinte.
Sans doute Sarcey a de ces distractions; mais en