‹ La comédie grecqueChapitre 13 sur 109 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

COMEDIE SICILIENNE. — EPICHARME.

Biographie d'Épicliarme. — De sa prétendue philosophie. — Interprétation inadmissible que Grysar donne du mot de Platonius sur la comédie dispersée. — Tendance générale de la comédie d'Épicharme. — Appréciations contraires de Colin et d'Éd. du Méril sur son génie comique. — Ce que pouvait être la partie chorale dans ses comédies. — Avantages de sa technique sur celle d'Aristophane ou de l'ancienne comédie attique. — Comédies mythologiques : reconstruction de celle d'Héphaistos, de celle du Mariage d'Hébé. — Comédies allégoriques : Logos et Loginna, la Glorieuse, le Tonneau. — Traits de comédie morale dans les pièces mythologiques et allégoriques. — Création des types de l'ivrogne, du rustre, du parasite. — Épicharme et Stésichore : la Mégarienne. — Épicharme et Sophron : les Théares; qu'en fait de mœurs, Épicharme n'a probablement représenté que des coutumes ou usages locaux.

Né à Gos vers Tan 539, transporté par son père en Sicile lorsqu'il n'avait encore que trois mois, Épicharme rentra, dit-on, dans son île natale, vers Yàge de trentequatre ans, et la quittant de nouveau avec le tyran Gadmos, qui s'était démis du pouvoir, il revint, environ vers 496, dans le pays où il avait été élevé et qui était pour lui une seconde patrie. Après avoir habité successivement plusieurs villes, il se fixa enfin à Mégare rHybléenne, où il commença vraisemblablement sa carrière de poète comique vers 488 ^ Eut-il les coudées plus franches à

1. Cette courte biographie, que je lire avec Grysar des données combinées de Diogène Laerce et de Suidas, peut éveiller plus d'un doute

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Mégare que quelques années après à Syracuse, et conserva-t-il dans ses premiers drames quelque chose de la * hardiesse et de la licence que nous avons attribuées à la comédie mégarique? Gela est plus que douteux. Car la colonie sicilienne de Mégare, au lieu d'être agitée des mêmes passions que sa métropole, conservait l'antique discipline des Doriens. Peut-on croire que le comique d'Épicharme était alors plus populaire et qu'il devint dans la suite plus philosophique? Peut-être. Mais rien dans ce que nous savons de notre poète ne justifie cette hypothèse de Grysar. Enfin, est-ce à cette époque que se place le perfectionnement qu'il apporta à la comédie en y introduisant une fable régulière concurremment avec Phormis et dans le même temps que lui (ajjia <ï>6pjjL£'.), ou doit-on reporter cette réforme au temps où les deux poètes vivaient ensemble à la cour de Hiéron? Rien dans les données que nous tenons des anciens ne permet de résoudre cette question.

Après la destruction de Mégare par Gélon et le transfert de sa population à Syracuse, en 483, Épicharme reçut le droit de bourgeoisie dans la cité victorieuse. Il put s'y rencontrer avec Pindare, Simonide, Bacchylide et Eschyle *, qu'attiraient la libéralité des princes et leur goût

dans l'esprit du lecteur. C'est se mettre bien tard à l'œuvre que de commencer à cinquante ans passés à écrire des comédies. La seule chose certaine, c'est qu'Épicharme était dans la force de son talent vers le temps des guerres médiques.

1. Si l'on savait exactement les dates des diiférents séjours d'Eschyle en Sicile, et si l'un de ces séjours coïncidait avec l'établissement d'Epicharnie à Syracuse, il deviendrait vraisemblable que c'est en voyant représenter quelques-unes de ses tragédies qu'Épicharme et Phormis conçurent en même temps la reforme qu'ils firent dans le drame comique. Mais rien n'est plus incertain que ces dates, à l'exception de la dernière 458 ou 457. Or, à ce moment, il y avait longtemps qu'Épicharme était en pleine possession de son art.

pour les lettres. C'est sous Hiéron, entre 478 et 467, que tombe la période la plus féconde de sa vie dramatique. Sa situation vis-à-vis du maître de Syracuse explique en partie le caractère réservé de sa comédie. Une autre circonstance a pu contribuer au même résultat. Fils du médecin Élothalès, qui fut, dit-on, intimement lié avec Pythagore et auquel même ce philosophe aurait dédié un écrit S il fut de plus initié par Arésas à la doctrine pythagoricienne, et l'on en a conclu qu'il avait été médecin et philosophe avant d'être poète comique : de là des conséquences à perte de vue, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure. Je ne sais quel fond l'on doit faire sur les traditions qui nous le montrent tantôt disgracié, tantôt bien en cour auprès de Hiéron ^ Mais il paraît certain qu'il acheva paisiblement sa longue vie à Syracuse sous le régime démocratique qui avait succédé à la courte tyrannie de Thrasybule. Une anecdote nous peint la sérénité de son àme pendant ses dernières années. Comme il causait un soir avec de vieux amis, l'un se prit à dire

1. On sait que PyUiagore et ses premiers disciples n'écrivirent rien. La tradition à laquelle je fais allusion est donc fausse en elle-même. Mais elle suppose que les rapports de Pythagore et du père d'Epicharme étaient assez généralement admis pour qu'on pût, dans les temps postérieurs, supposer un écrit du premier au second. Ou ne doit toutefois affirmer ces rapports qu'avec beaucoup de réserve. Il suffisait que des personnages célèbres eussent vécu à peu près dans le même temps, pour que les Grecs imaginassent entre eux des relations qui n'avaient jamais existé.

2. Fut-il exilé parce qu'on lui imputait d'avoir fait entendre des vers erotiques devant la reine ou devant les filles de Hiéron, soit au théâtre en public, soit au palais dans une réunion privée? Il peut avoir été momentanément exilé, quoique ce ne soit pas sûr, puisqu'on le fait aussi condamner pour le même fait ou à une forte amende, ou au travail de la glèbe. Dans tous les cas, l'imputation qui aurait motivé cette disgrâce est contraire à tout ce que nous savons de la poésie et du caractère d'Epicharme. J'en dis autant du mot hardi jusqu'à la brutalité que lui prête Plutarque. Hiéron, qui venait de faire mettre à mort plusieurs de ses familiers, invita le poète à sa table, quelques jours après : <^ M'as-tu invité, lui dit Épicharme, lorsque tu commettais des meurtres? »

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qu'il voudrait vivre encore cinq ans; un autre, trois; un troisième, quatre. « 0 mes amis, s'écria le poète philosophe, à quoi bon vous contredire, vous quereller pour quelques jours de vie? tous tant que nous sommes ici, la destinée nous a conduits à notre déclin; sachons donc que l'heure du départ est celle qui nous convient, avant d'éprouver encore quelque nouvelle infirmité de la vieillesse. » Ce qui paraît plus certain que les beaux mots et que la philosophie d'Épicharme, c'est qu'il mourut vers 454, à l'heure même où Gratines allait ou débuter au théâtre ou imprimer à la comédie atlique sa forme définitive '.

Cette biographie, qui peut paraître bien sèche et bien incomplète, mais qu'une critique sévère trouverait trop complète encore, nous laisse en face d'une question dont la solution dans un sens ou dans l'autre peut modifier du tout au tout l'idée qu'on doit se faire de l'art comique d'Épicharme. N'aurait-il pas. porté les froides habitudes de l'observateur et du philosophe dans ses écrits comiques? ou, pour poser la question autrement : en supposant vrais les faits relatés par la tradition, jusqu'à quel point Épicharme s'est-il montré pythagoricien et savant

1. Encore n'oserais-je affirmer l'exactitude de cette coïncidence de la mort d'Épicharme avec les débuts de Cratinos. Cela pourrait bien être un de ces synchronismes imaginaires et tout poétiques dont les Grecs ont rempli l'histoire, mais qui n'en sont pas moins significatifs. Ainsi il n'est pas certain (lue Sophocle, âgé de quinze ans, ait conduit le chœur de danse et d'action de grâces aux Dieux après la victoire navale sur les Perses, qu'Euripide soit né pendant la bataille dans Salamine, tandis qu'Eschyle combattait sur la flotte. Mais il est certain que des victoires sur les Mèdes date le mouvement intellectuel d'Athènes, représenté d'abord par la tragédie. Il n'est pas certain qu'Épicharme mourut au moment où Cratinos fondait lu comédie politique; mais il est certain que la comédie allégorique d'Épicharme fit place à la comédie politique de Cratinos, d'Aristophane et d'Eupolis. Gela suffit pour qu'on ait raison de conserver précieusement ces synchronismes, si fictifs qu'ils puissent être.

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dans ses comédies? Quelles traces les fragments de son théâtre laissent-ils entrevoir des habitudes philosophiques et scientifiques de son esprit?

Il importe donc d'examiner ici, avant de chercher à caractériser son génie et son art comique, certaines citations que l'on accepte volontiers comme authentiques et dont le contenu est de telle nature, qu'elles pourraient donner et qu'elles ont en effet donné une idée très fausse, je crois, de ses pièces. Non seulement elles ont porté quelques érudits aux suppositions les plus étranges \ Bahr,

1. Je ne parle pas, bien entendu, de celles de M. Lorentz dans son Epicharmos : celles-là sont fort ingénieuses, mais malheureusement elles le sont trop, si j'en juge par ce qu'en dit M. Jules Girard dans un article de la Revue des Deux-Mondes (15 août 1880). « Nous lisons dans Épicharme que l'homme change perpétuellement, qu'il n'est pas le même aujourd'hui qu'hier, et l'on cite des formes de l'argument {argument de Vaccroissement) qui porte son nom, où l'invité d'iiier n'est pas invite aujourd'hui, où un débiteur s'autorise de ce principe pour nier la dette contractée la veille. Mettez ces sophismes en action, supposez un hôte refusant sa porte à celui qu'il a invité le jour précédent, ou plutôt mettez le débiteur en présence du créancier et se défendant contre les réclamations de celui-ci avec ses armes philosophiques : « Tu ne m'as pas demandé hier cette somme? — Celui qui l'a demandée n'est plus. — Quoi! n'est-ce pas toi-même qui l'as reçue? — Je n'existais pas. )> Et rien n'empêche de croire que (comme Sganarelle avec le philosophe académicien Marphurius) le créancier recourait aussi à l'argument décisif du bâton et réveillait ainsi chez le débiteur le sentiment de son identité. C'est peut-être à cela qu'aboutissait dans une comédie perdue l'exposition qui remplit le plus important des fragments philosophiques d'Épicharme, celui où est marquée l'empreinte de la doctrine d'Heraclite. Ou peut encore, pour donner plus de piquant à la scène, supposer que c'est le créancier qui est partisan de la doctrine du devenir, et que le débiteur se moque de lui .en répondant par les propositions qu'il lui emprunte. » Certes, M. Lorentz ne fait par ces explications aucun tort au comique sicilien : il lui attribue en partie l'idée d'une des plus fortes scènes d'Aristophane, de celle où Phidippide rosse son père au nom des principes sophistiques que le bonhomme a tant tenu à lui faire apprendre. Mais, comme le dit très justement iM. J. Girard, « le défaut de cette restitution, quelque esprit qu'on y mette, c'est de ne reposer our aucune base solide; car dans le passage de Plutarque bien interprété, ces exemples de VinvitcQi du débiteur sont attribués, non à Épicharme lui-même, mais aux sophistes (jui ont tourne à leur manière son argument. » Je suis bien aise toutefois de faire connaître ces explications des passages que Je ne puis accep-

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par exemple, à considérer les comédies d'Epicharme comme des œuvres purement littéraires destinées aux plaisirs d'une classe tout aristocratique, et plus semblables, par conséquent, à des compositions de cabinet qu'à des compositions faites pour le théâtre, et Wittembach, qui a poussé jusqu'au bout la logique et Tabsurde, à ne voir dans ces pièces que des thèses et des arguments de philosophie ; mais encore elles ont eu la plus fâcheuse influence sur les appréciations plus sensées d'Édélestand du Méril.

Épicharme, nous le savons par Platonius ou par l'auteur anonyme d'un morceau précieux sur la comédie, ne montrait pas moins d'invention et d'art dans sa poésie, qne d'esprit sentencieux*. Qu'il ait prodigué les sentences et même glissé dans ses comédies quelques moralités développées et étendues , cela n'aurait pas lieu de surprendre : cela n'a rien de contraire à l'art. J'admets sans difficulté que le morceau suivant, malgré le sérieux qui y règne, ait pu trouver place dans une comédie, peut-être dans V Ulysse naufragé : « La sagesse, Eumée, n'est point le privilège d'une seule espèce; mais tout ce qui a vie est doué d'intelligence. Regarde les poules : si tu A'eux les bien examiner, tu verras qu'elles n'engendrent pas des poussins vivants , mais qu'elles couvent des œufs et les animent par leur chaleur. Ce qu'est cette sagesse, la nature seule le sait; et c'est par elle que les êtres sont instruits 2. »

ter comme venant des comédies authentiques d'Epicharme, afin de mettre tout le monde à même de juger la question.

1. Ty) 61 Tioir^izi yvwyny.bç xai e'jpextxbç xa\ cpiXoTs^vo;.

2. Je ne saurais dire ce que trouvent de platonicien dans ce morceau Alkimos et Diogène Lacrce, qui le citent afin de prouver que Platon a pillé Épicharme.

56 ^ LA COxAlEDIE GRECQUE

II y aurait moins de difficulté encore pour ce joli passage, mis dans la bouche d'Ulysse, de Prométhée ou de tout autre subtil raisonneur :

« Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que je dis, ni à ce que ceux-ci [nous ne savons quels personnages) se plaisent à eux-mêmes et se croient d'une très belle nature. Car le chien paraît très beau au chien, le bœuf au bœuf; et l'àne est un chef-d'œuvre de gentillesse pour l'âne, le porc pour le porc \ »

Il n'est pas besoin d'avoir étudié la philosophie ni la médecine pour avoir de pareilles idées. Elles peuvent venir à l'esprit de tout le monde, et sont par conséquent du domaine de la littérature en général, de la comédie en particulier. Mais le doute me prend, et je crains que le Sicilien Alkimos, auquel Diogène Laerce emprunte ces citations sans les vérifier, ne les ait ou fabriquées luimême ou plutôt puisées dans un des nombreux ouvrages apocryphes mis sous le nom d'Épicharme , lorsque je vois un poète, un faiseur de comédies se livrer à de purs exercices de dialectique. C'est le cas de ce fragment, le plus long de ceux qu'on attribue à notre poète :

« Oui, les Dieux ont toujours été, et jamais ils n'ont cessé d'être. Les choses dont je parle se présentent à nous, toujours les mêmes et toujours dans les mômes choses. — Mais on dit que le chaos a préexisté aux Dieux. — Et comment cela? Car il est impossible que rien de premier provienne d'un autre être, et, par Jupiter! il n'y

1. Cela rappelle, au moins pour le ton, les vers célèbres du philosophe éléate Xénophane contre l'anthropomorphisme : « Si les bœufs et les lions avaient des mains, si avec ces mains ils peignaient et faisaient des ouvrages comme les hommes, ils représenteraient les Dieux avec des formes et des corps semblables aux leurs; les chevaux les feraient semblables aux chevaux, les bœufs aux bœufs. » {Vrafpn. phil. Grcvconcm, p. 102, éd. Didot.)

a ni premier ni second dans les objets dont nous parlons. Considère en effet \ Prends un nombre, celui que tu voudras, pair ou impair, ajoutes-y un autre nombre ou ajoute-le à lui-même, te paraît-il rester le même nombre? — Non, certes. — De même, si à la mesure d'une coudée tu ajoutes quelque autre longueur ou que tu en retranches quelque chose, cette mesure te semblera-t-elle la même qu'auparavant? — Nullement. — Eh bien ! considère ceci : regarde les hommes; l'un croît, Tautre décroît; nous sommes tous en tout temps dans le changement. Or ce qui change selon la nature et ne demeure jamais dans le même état doit être différent lui-même de ce qui a passé. Donc, toi et moi, nous étions autres hier, nous sommes autres aujourd'hui, nous serons autres demain, et jamais dans un seul moment nous ne sommes les mêmes, d'après ce raisonnement. »

Cette dialectique me paraît aussi étrangère au temps d'Épicharme ^ qu'elle est contraire à l'esprit de la poésie et à l'art dramatique. vSans doute, Zenon l'Éléate n'est

1. Ici commence un autre ordre d'idées : ce qui ferait croire que ce fraf,^uaont est composé de deux morceaux rapportés; ou bien l'auteur, quel qu'il soit, ne savait pas raisonner.

2. Dans l'article de la Revue des Deux-Mondes déjà cité : Un poète comique philosophe^ M. Jules Girard avance, sur la foi de Piutarque, qu'Épicliarme avait inventé un argument, V argument de V accroissement, qui, adopté par Chrysippe et les stoïciens, était resté dans les écoles. — J'en doute, et Piutarque m'est un assez médiocre garant du fait. Qu'un de ces hommes qui, à la fin du ivc siècle ou dans le me, perdaient leur temps et mettaient leur industrie à fabri(|uer des arguments spécieux, ait mis en forme, comme disent les logiciens, quelques^ lignes versifiées qui étaient peut-être d'Épicharme, mais qui aussi pouvaient être de ses contrefacteurs, cela suffit pour expliquer le dire de Piutarque. Mais c'était ce personnage éristique qui avait logiquement inventé l'argument en lui donnant une portée générale et en le présentant comme une des formes de la pensée discursive. Épicliarme, iiw admettant que le texte ainsi transformé fût originairement de lui, n'avait fait que ce (|ue font la plupart des hommes qui, comme M. Jourdain, font de la logique ou de la rhétorique sans le savoir.

pas loin et va bientôt donner l'exemple de ces argumentations subtiles et captieuses qui firent une si belle fortune en Grèce dans la seconde moitié du v^ siècle et plus tard. Mais les pythagoriciens ne raisonnaient guère; ils procédaient plus par affirmation que par démonstration ; et si Alkimos, aveuglé par son patriotisme sicilien, n'eût voulu, de parti pris, revendiquer les doctrines de Platon pour un de ses compatriotes, il aurait pu soupçonner que la main de quelque auteur attique avait passé par là, ou que ce morceau avait été écrit à l'imitation des socratiques. Gela est bien plus sensible encore dans le fragment qui me reste à traduire.

« Le chant de la flûte te paraît-il quelque chose? — Oui.

— L'homme est donc un chant de flûte. — Nullement.

— Eh bien ! voyons : le bien est une chose qui existe par soi, et quiconque l'apprend, je dis qu'il devient bon. — ■ Oui, comme celui qui a appris à jouer de la flûte est flûtiste, celui qui a appris à danser, danseur; à tisser, tisseur; en un mot, comme quiconque a appris quelque chose, il n'est pas l'art lui-même, mais artiste. »

Je dis qu'Épicharme n'a jamais mis ce passage, non plus que le précédent, dans une comédie, qu'il ne l'a même jamais écrit : j'en prends à témoin Alkimos luimême et Diogène qui cite Alkimos, au lieu de consulter les comédies d'Épicharme. Car ils avouent, sans paraître s'en douter, que l'auteur de ces dissertations versifiées était un faussaire, en terminant leurs citations du prétendu Épicharme par ces vers :

« Gomme je le crois, — et je crois ce qui nous est manifeste, — on se souviendra un jour de ces discours que je tiens. Et quelqu'un s'emparant de mes vers et les dépouillant du mètre pour les orner d'un autre habille-

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ment et de pourpre, invincible se montrera facilement victorieux de ses adversaires. «

Ne dirait-on pas, ajoute naïvement le bon Diogène, qu'Épicharme écrivait ainsi par une sorte de divination? En effet, à moins d'avoir le don de seconde vue, le €omique sicilien ne pouvait prédire Platon et ses dialogues un siècle à l'avance. Si donc celui qui a écrit cette belle prédiction est le même que celui qui a écrit les dissertations précédentes, on peut en conclure hardiment que c'est le prétendu Épicharme qui a pillé Platon, et non Platon qui a pillé Épicharme. C'est, en effet, assez l'habitude des prophètes de ne prédire que le passé \

Je n'hésiterais donc pas à me prononcer contre l'authenticité de pareils fragments, lors même que je ne saurais point qu'il y avait toute une littérature pseudoépicharmique. Mais l'existence de cette littérature est un fait constant. Athénée, au XIV livre de son Banquet des Savants, nous parle des '}£'jo£7i(.yàp[jL£!.a, des hommes qui ont fabriqué les poésies attribuées à Épicharme (ol Ta sic 'ETZ'ly^apaov àvacpspojjisva 7coiY;^.aTa '7c£-0',y,x6t£;); et parmi

ces faussaires qui n'étaient pas des hommes sans illustration, il cite le joueur de flûte Khrysogonos. Et ce n'est pas simplement son opinion personnelle qu'il donne; il

1. M. J. Girard {l. l.) ne veut pas « chercher quel est ce lutteur, annoncé peut-être après coup, et par conséquent si la prédiction est authentique. » Mais cela est pourtant de conséquence. Si tous les textes dont on ne sait comment expliquer la place dans des comédies viennent tous d'une seule et unique source, d'un ouvrage en 4 livres d'Alkimos contre Platon, et si ce compilateur trahit lui-môme ou sa mauvaise foi ou celle des faussaires qu'il copie par une citation évidemment forgée, quel compte peut-on faire sur les textes qu'on lui emprunte? — Quant à ceux qui, à la suite, je crois, de Grysar, ne voient dans le dernier passage qu'une sorte (['exegi monumentuni, il faut dire qu'ils ont bien mal lu ce texte, s'ils n'y reconnaissent pas une prédiction, et qui, plus est, une prédiction vérifiée par l'événement.

ne parle que d'après Aristoxène, qui attribuait à ces faussaires la République (rioXiTsia), mise sous le nom d'Épicharme; que d'après Philokhoros, qui leur attribuait la Règle {-zoy Kavova) et les Sentences (tocç rvwijiaç); que d'après Apollodoros enfin, qui, dans ses Histoires^ répétait le même jugement que Philokhoros et Aristoxène. Outre ces ouvrages, VAntiatticista, publié par Bekker, mentionne comme attribué à Épicharme un art culinaire

(sv T/i àva(p£po[Ji£vr| £iç 'EîU'lyapiJiov '0']>OTro!.ia) *, et Athénée

un Khiron, qui était peut-être un poème médical, mais qui pouvait bien être aussi, comme le Khiron courant sous le nom d'Hésiode, un poème gnomique ou sentencieux, s'il n'était pas le même ouvrage que les rvwjjia'. |^j sous un autre titre. Tous ces recueils poétiques, dans lesquels je ne nie pas d'ailleurs qu'on n'eût glissé beaucoup de vers des comédies du Sicilien, étaient aussi authentiques que les mémoires (-jTrojjLVYijjiaTa) cités par Diogène , dans lesquels Épicharme avait disserté sur la nature (cp'ja-io).oy£l), sur la morale (yvw[jloXoy£i), sur la médecine (laTpo).oy£L) , et auxquels il avait ajouté des acrostiches pour témoigner, nous dit Diogène, que ces traités étaient bien de lui ^ : preuve évidente, au con-

1. Est-ce à riniitation de ce poème qu'Ennius, qui avait aussi écrit un Epicharmus, où se trouvent quelques idées des fragments cilés par Alkimos, avait fait ses Heduphagetica?

2. Kai TtapaTTij^t'ôia âv toÎç uXeiaxot; twv 'j7to[xvv3|j.aTa)v 7i£7roty]xev, ev ol; Staaacpeï on auToO eaxc Ta ajyypaixfxaTa (Diog., liv. VIII, ch. m). M. J. Girard tourne à l'avantage de sa thèse : Un poète comique philosophe, l'existence de ces écrits pseudo-épicharmiqucs. Si Chryso{,'onos, si Axiopistos et d'autres faussaires ont mis sous le nom d'Épicharme des ouvrages plus ou moins scientifiques, c'est qu'il y en avait d'analogues d'Épicharme, ou tout au moins la croyance traditionnelle d'Épicharme philosophe et savant favorisait cette éclosion d'œuvres apocryphes. Je ne saurais admettre ce raisonnement. Épicharme vécut du temps du pythagorisme, il était de Cos, célèbre par son école de médecine, cela suffisait pour le transformer sur les plus légères apparences en savant et en philosophe.

COMÉDIE SICILIENNE — ÉPICHAIIME Cl

traire, qu'ils étaient supposés, pour quiconque est un peu au courant des habitudes des faussaires.

Le seul témoignage vraiment ancien que nous ayons de l'esprit philosophique d'Épicharme (et ce témoignage n'est qu'apparent), c'est un mot de la Métaphysique, assez obscur pour nous; car on n'ira pas chercher, je suppose, une théologie bien profonde dans cette doctrine que Ménandre prête au poète sicilien : « Épicharme disait que les dieux sont les vents, l'eau, la terre, le soleil, le feu, les étoiles K » Qu'est-ce donc que nous dit Aristote ? Quelle doctrine attribue-t-il à Épicharme ? Aucune; mais, ayant écrit (qu'Empédocle, Anaxagore, Parménide, Démocrite) « disent des choses vraisemblables, mais ne disent pas des choses vraies », il ajoute : « il convient mieux de parler ainsi que comme fait Épicharme contre Xénophane ^ ». Ce qui suppose simplement quelque parole violente du comique contre le philosophe. Il reste que le nom d'Épicharme se trouve cité dans la Métaphysique, ce qui ne suffit pas pour prouver son esprit philosophique et scientifique.

Nous savons d'ailleurs en quoi l'on doit faire consister sa philosophie et sa science dans ses comédies. On pour-

1. *0 jx£v 'E7ïc;^ap[JL0î roùç ôeo'j; elvat \kyv. *Av£[JLOuç, 'JÔwp, yfjV, Y^Xtov, TiOp, àarlpaç.

[Fr. inc, X.)

2. La dure et violente parole d'Épicharme contre Xénophane, laquelle Aristote ne voulait pas imiter en réfutant les erreurs de ses devanciers, était peut-être traditionnelle: elle pouvait aussi se rencontrer dans une comédie. Dans tous les cas, je no vois pas pourquoi les deux mots zU E£vocpàvY)v paraissent à Bernliardy étrangers à ce passage. Est-ce parce que ce critique, dans sa liste chronologique des auteurs, place les débuts d'Épicharme en 500 et les poésies philosophiques de Xénophane en 477? Mais, outre qu'on n'est pas obligé d'accepter cette chronologie, Épicharme pourrait avoir prononcé la parole à laquelle Aristote fait allusion, soit dans une conversation, soit dans une pièce de théâtre. Mort plus que nonagénaire en 454, il a dû connaître le philosophe-poète de Colophon?

(j1 la comédie grecque

rait s'y tromper en lisant clans la biographie de Pythagore par Jamblique : « On dit qu'Épicharme fat aussi un des disciples du dehors sans faire partie de la corporation, et qu'étant venu à Syracuse, il dut, à cause de la tyrannie de Hiéron, s'abstenir de philosopher ouvertement et mit en vers les pensées des Pythagoriciens, ne publiant qu'à la dérobée, sous forme de plaisanterie, les dogmes du maître \ » Heureusement Jamblique se corrige, et jusqu'à un certain point explique ce qu'il faut entendre ici par nu8ay6poi> 56y[i.aTa, lorsqu'il écrit ailleurs dans la même biographie : « Tous ceux qui veulent débiter quelque moralité ou sentence sur les choses de la vie [yviû^oXoylia^oLl ti twv xa-rà tov j^'lov) empruntent les pensées d'Épicharme et l'on peut les retrouver dans presque tous les philosophes. » La science et la philosophie d'Épicharme consistaient donc en brèves et piquantes sentences, comme il s'en rencontre tant dans les comiques. La plupart du temps, c'était de ces paroles d'or de la morale courante et pratique, qui ne supposent d'autre philosophie que l'expérience de la vie :

« Sois sobre et souviens-toi de te défier : ce sont les nerfs de la sagesse. — De tout bois on fait un carcan ou un dieu. — Les dieux nous vendent au prix de la peine tous les biens qu'ils nous donnent. — Je ne désire pas mourir, mais il ne m'importe d'être mort. — Beaucoup de débiteurs, peu de payeurs. — Mortel, il faut avoir les pensées d'un mortel. — L'application produit plus de bien qu'une heureuse nature. — Ce n'est pas quand la chose est faite, mais avant, que le sage délibère. »

Tantôt ces sentences prennent un caractère plus relevé,

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