‹ La comédie infernale ou Conjuration libérale aux enfers [microforme]Chapitre 98 sur 181 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Les précedents.

KAKos.

Lutte des races germaniques contre les races latines, triomphe des premières sur les secondes, destruction de celles-ci, domination universelle dévolue à celle-là, voilà [des paroles intéressantes, des phrases à effet, assurées d'avanice, par conséquent d’une certaine popularité même en enfer malgré les lumières et le bon sens pratiques qui y règnent. Mais leurs apparences pompeuses cachent-elles un sens réel et profond ? Contiennent-elles un grain de vérité? Ont-elles pour base une étude sérieuse de la philosophie et de l’histoire ? Enfin sont-elles capables de soutenir un examen approfondié? Voilà ce que vous voulez savoir, illustres princes; voilà ce que je vais m'’efforcer d'étudier avec vous, si vous voulez bien me prêter votre bienveillante attention.

(Applaudissements prolongés.)

KaAKos.

Et d'abord ou sont donc ces races latines dont où fait si

lent en tOEBtrand bruit depuis douze ans? Les habitants de l'Italie ire la véié

iéridionale n’ont jamais pu revendiquer pour eux des

ancêtres latins. Des colonies grecques, on le sait, ont formé le tronc originaire de cette population, sur lequel, dans le cours des âges, sont venus se greffer des rameaux latins, espagnols et même normands.

Au nord de l'Italie, les Lombards, en occupant ce beau pays, n’y trouvèrent que peu de latins, mais bien les Abo rigènes de race celtique (Gallia Cisalpina).

Eu Espagne, les anciens Tbères n’étaiont assuré ment pas des Latins. Aujourd'hui encore nous ÿ rencontrons un mélange de sang gothique, maurosque, celtique, bus.

que et enfin, mais dans une proportion minime, de sang

romain.

AXAPHAT.

Et la France ?

KaAKos.

La France! Mais son nom seul indiqu> assez combien faible à été le contingout fourni par les Latins pour former ce que nous appelons aujourd'hui la nation française. Elle se compose de deux races principales: les Celtes et les Germains, auxquelles se sont peu à peu soudés d’autres peuples purement germaniques (l'Alsace et une partie

de la Lorraine).

BÉLrAS.

Mais où donc trouver la race latine ?

KAKoS.

Le fait est qu'elle n'existe nulle part. Ses faibles restes du temps des anciens Romains sont aujourd’hui tellement mélangés avec d’autres éléments, qu'ils n'exercent aucune influence sur le caractère des nations modernes. Quand on veut parler de peuples latins, il faut considérer, non point la race, muis la langue, et alors il faut les appeler, comme en Allemagne, peuple de langne romane.

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Quels sont les peuples qui parlent la langue romane ? KaKkos.

Les principaux représentants des idiômes romans sont les Italiens, les Espagnols, les Portugais et les Français. C'est par leur langue que nous les distinguons de l’Allemagne (slavo-germanique) avec la langue allemande, de la Grande-Bretagne (caltico - anglo -saxo-danonormanne) avec la langue anglaise, et enfin de tous les pays de langue slave ou de langue scandinave.

Voudrait-on par hasard, soutenir que tout peuple qui habite un pays où domine tel ou tel idiome, forme par la même, au point de vue politique et social, une race à part, et que, comme on voit, la communauté de langue établir entre les peuples une certaine communauté d'idées, ainsi à la même époque devrait s'éteindre chez eux la vitalité distincte des races ?

BéLras.

Cependant, les peuples comme les individus n’ont-ils pas à parcourir dans leur existence certaines périodes déterminées, du berceau à l’âge mûr, de la maturité à la mort ?

KaAKos.

Oui. Et il est vrai encore que tout peuple a plus ou moins son époque de grandeur et son époque de décadence. Mais de Ià à la domination universelle ou à une sorte de suprématie exercée sur l’Europe, il y a loin!

Bézras.

On veut pourtant que pareille supériorité soit échue en partage aux nations de langue romaine ?

KAKoSs.

Chacune d'elle ax eu sans doute son âge d'or dans la littérature, dans les arts, dans les sciences, dans la prospérité matérielle. Mais l’histoire ne nous parle nulle part de 1a ] domination de l'Italie, à moins que nous n’entendions remonter à l’ancienne Rome, dont il ne saurait être ici

question et qui, de plus, a exercé une suprématie non point F italienne, muis exclusivement romaine. épo; c’es

LEVIATHAN

Et l'Espagne ?

KAKos. È

L'Espagne a joué un grand rôle en Amérique. Elle à aussi exercé une prépondérance politique en Europe. Po L'Escurial pesait de tout son poids dans la balance des napa transactions européennes, à partir de Charles-Quint, jus D 5 pl qu'aux premiers successeurs de Philippe IT. Mais qui D dyna oserait prétendre que c'était là une conquête de la nation Cor espagnole? Ce serait méconnaître l'immense influence D Franc qu'eut alors, pour fonder la puissance de l'Espagne, la À tion, « réunion fortuite de tant de couronnes sur la tête des D leur} princes de la maison de Habsbourg. Au par là BérraAs. Lraturel point

Tu accorderas au moins que la France a eu son grand D iivitis siècle sous Louis XIV, son âge d'influence prépondérante Æ S'ina

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PLUSIEURS VoIx.

Très-bien ! Très-bien !

KAKos.

Et notez que la suprématie française, à ces diverses époques, ne s’exerçait nullement dans la même direction, c'est-à-dire sur les mêmes objets.

BÉLIAS.

Comment ?

KAKoS.

Politiquement grande sous Louis XIV et les deux Bonaparte ; la nation française recula au sécond plan et céda sa place à la Sainte-Alliance, sous la restauration et la dynastie de Juillet.

Comme propagateurs des idées révolutionnaires, les Français ont influé sur l'Europe presque sans interruption, depuis les Encyelopédistes, même aux époques de leur plus grande impuissance politique.

Au point de vue des relations sociules, en entendant par là les usages du monde, le langage de salon, la litté-

L rature facile, les theâtres et même les costumes, oh ! à ce

point de vue là, il est incontestable que le monde soi-disant civilisé se courbe sous le joug français depuis Louis XIV. “imagine-t-on que le sceptre de la mode va passer désormais aux mains de l'Allemagne ? Par l’effet des victoires prussiennes, les Vante et les Jocre de Berlin vont-ils acquérir soudain ce qui leur manque, ce qui n’est pas le propre des peuples de langue romaine en général, mais le don particulier de la nation française, à savoir le goût et h grâce ? Ou bien se figure-t-on que tout d’un coup les idées vont changer au point que le monde préférera dorénavant, à l’art culinaire des Français, les soupes à l’eau et à là bière sucrée des Prussiens! Les victoires de Sparte ont-elles converti Athènes au brouet noir ?

Mais c'est assez, chacun comprend que la prépondé. rance politique ne se laisse circonscrire dans des lois rigoureuses par aucune théorie des races, que la victoire de la Prusse n’est au fond qu’une de ces fluctuations politiques qui se suivent, mais sont rarement de longue durée, et que rien n'autorise l’enfer a fonder des espérances sur là prépondérance des races protestantes.

Belphégo: va vous dire maintenant ce que vous pouvez attendre du libéralisme.

(Kakos descend au milieu des applaudissements, et pendant que chacun appelle Belphégor à la tribune, le dialogue suivant a lieu entre Baal et Babel et à voix à peine perceptible.)

BaAAL.

J’ai déjà lu ou entendu tout ce que Kakos vient de nous débiter.

BABEL

C’est bien possible. On peut s'attendre à ce que jes discours de messieurs les européens soient plus ou moins empruntés aux publications récentes: nos seigneurs les princes diaboliques de l’Europe ayant toujours eu la prétention d’être des phénix.

BaAAïr.

En attendant, s'ils doivent tous parler dans le sens de Kakos, ils nous serviront grandement et l’illustre Lucifer sera loin de revenir à l’espérance.

BABEL

Aussi, il ne sonne mot: vois comme il est abattu... S'il savait ce qui l’attend........Mais, voici Belphégor qu est à la tribune... Ecoutons!

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