‹ La comédie infernale ou Conjuration libérale aux enfers [microforme]Chapitre 99 sur 181 · SCENE XIV · texte numérisé non relu

SCENE XIV

Les précédents.

BELPHÉGOR, à la tribune.

Princes, J'apporte ici un témoignage non suspect: Roi du libé- PI &

| ralisme européen je viens avouer ma défaite prochaine.

Le libéralisme devait, tout en ruinant l'Eglise, assurer aux sociétés une ère de prospérité, de bonheur et de paix, Il n’en est rien. Si le libéralisme a perdu bien des âmes,

iln’a rien sauvé, rien établi dans le monde politique et social.

(Un nuage sombre passe sur la figure de Lucifer ; Baal et Babel se frottent joyeusement les mains).

BELPHÉGOR

Le libéralisme est un non-sens.

dités.

Il repose sur des absur-

(Lucifer devient pourpre.) BELPHÉGOR, regardant Lucifer.

Je sens que ma parole franche et libre ne plaira pas à tout le monde ; que veut-on. Je ne suis pas le père du libéralisme ; j'en ai été constitué le grand-maître ; j'ai fait le possible et l'impossible pour le faire réussir; mais tout a étéinutile. Et maintenant qu’on veut savoir ce qu'il en faut attendre, je dois dire la vérité.

PLUSIEURS VOIX

On ne demande que cela.

(Lucifer a des crispations nerveuses qu'il s'efforce en vain de dérober à l’infernale assemblée.)

BELPHÊGOR.

L'Europe est libérale: c’est assez dire si j'ai fait mon devoir. L'Europe est expirante, c’est assez dire si le libéralisme vaut quelque chose !

Le libéralisme est impuissant à développer, à conserver la vie politique et sociale.

Eu politique, il appelle le régime constitutionnel ; en économie, la liberté absolue du capital!

Bref : la Bourse et l’usine, la majorité dans les chambres, la responsabilité des ministres, l’école sans profession de foi religieuse, enfin les agents de police, voil, d’après le libéralisme, l'Etat tout entier.

LUCIFER, avec aigreur.

Avoue cependant que le livéralisme, ne s'’occupant pas de religion, a pour conséquence immédiate la damnation éternelle d’une multitude d’âmes.

BELPHÉGOR

Sans doute, mais ne vois-tu pas, illustre monarque, qu'étunt incapable de sauver les peuples, le libéralisme aura bientôt perdu la confiance des nations qui,désenchantées, s’empresseront de revenir à l'Eglise.

PLUSIEURS VoIx.

Très-bien !

LuUCIFER.

Beaucoup d’esprits en Europe croient encore au libéralisme.

BELPHÉGOR

Combien de temps y croiront-ils? Quelles fréquentes et dures leçons le libéralisme n’a-t-il pas déjà reçues? De Mirabeau aux Girondins, des avocats de Juillet à Emile Olivier, des artistes de la parole de Francfort aux virtuoses des Parlements modernes, de ces ères nouvelles et des ères tout-à-fait nouvelles de Berlin, de Vienne et de Pesth, quel rude démenti les faits ont infligés aux chimères libérales ?

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LuciFER.

C'est le libéralisme qui a fait les forces matérielles de l'Europe.

BELPHÉGOR

Tu n'es pas sérieux, illustre monarque! La force matérielle de l’Europe! Qu'entends-tu par là ?

De 1789 à 1870, la Franco, à peu d'intervalles près, a été gratifiée du régime libéral. Les quelques interruptions forcées, je veux dire l'anarchie et le despotisme militaire, n'étaient au fond que les conséquences naturelles et comme les excroissances du libéralisme. La France, durant cette période, a marché dans la voie du progrès matériel et c’est cette ère de merveilleux progrès qui a fourni à l’histoire Sédan et Metz! Voilà ce qu'il faut entendre par la force matérielle ! ! !

LucirER, troublé.

Le libéralisme à rendu ia France politique ment grande. BELPHÉGOR.

L'histoire se charge de la réponse :

Le premier roi constitutionnel, inviolable par conséquent, et par la loi expressément déclaré irresponsable, la France l’a guillotiné. Elle a chassé momentanément le second, banni le troisième, renvoyé dans un fiacre le quatrième; puis elle a, de par ce même régime, acculé la république dans une impasse de laquelle il n’y avait d’autre issue que l’Anarchie ou le coup d'Etat. Enfin le cinquième monarque a eu recours à une guerre fatale pour échapper aux embarras sans nombre que le régime constitutionnel, remis en activité, lui suscitait déjà, et qu'il prépare immanquablement à tout gouvernement.

Des lois par centaines de mille, tant et tant de constitutions, tant et tant de révolutions plus ou moins sanglantes, voilà le bilan de la période en France, depuis 1789.

LUCIFER, avec un ton d’uutorité assez ridicule.

LS En dépit de tout, j'affirme que le libéralisme sera le salut politique et social de l'Europe, parce qu'il est le seul élé ment de rajeunissement pour les Etats; il est l'inviolable | ; ( autonomie de la personnalité humaine et le respect de la | volonté du peuple. 7 ( BELPHÉGOR.

€ Moss À l b l'oujours la même phrase crouse! - LuciFER, bondissant sur son siége.

Impudent ! En bien BELPHÉGOR. sente de . | al Soit ! mais. ......…. bis raJeu DEUX OU TROIS VOIX. É cader tutior Que Belphégor se retracte | peupl BELPHÉGOR. Au on mé Jamais! quoi, PLUSIEURS VOIX. ps Très-bien.

BABEL. Dar trop « Belphégor a raison. Aprés l'ordr PLUSIEURS VOIX.

Oui ! Oui!

Baar, bas à Babel. Le f] que, c’

Il faut que je paraisse prendre le parti de Lucifer (haut). Je demande qu'on respecte notre illustre mo narque.

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PLUSIEURS VOIX

Silence! Que Belphégor continue !

BAAr..

Qu'il soit respectueux !

(Suit un vacarme épouvantable; les uns prennent pour Lucifer, les autres, et c’eat le plus grand aombre, pour Belphégor. A latin, Lucifer profondément troublé ordonne le silence et ne parvient à l’établir qu’en invitant Belphégor à poursuivre.)

BELPHÉGOR

En admettant que la volonté du peuple soit toujours bien manifeste et que la majorité de la chambre la représente fidèlement, comment ne comprend on pas qu'il est absurde de la déclarer infaillible, et de bâser sur elle le rajeunissement des Etats, puisqu'il est évident que la dé-

É'cadence des Etats x été causée par les assemblées consti-

tutionnelles, ces prétendus porte-voix de la volonté du peuple.

Autonomie inviolable de la personnalité humaine, et en même temps, respect de la volonté du peuple! Mais quoi, si la volonté souveraine et infaillible du peuple ne respecte pas l’inviolabilité de la personne autonome ?

LUCIFER

Dans ce cas, c’est une exception qu'il faut, sans faire op de bruit, vite enrégistrer comme un fait accompli. Aprés cette interruption désagréable, on passe lestement à l'ordre du jour.

BELPHÉGOR

Le fait accompli n’embarrasse point notre illustre monarque, c’est facile à comprendre. Il y a des s'ècles que les hits accomplis tournent contre lui! Le libé::lisme manque ànos espérances; il multiplie les misères politiques, il

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entasse les unes sur les autres les mines sociales. N'importe, il faut passer outre et croire plus que jamais au libéralismol!!!

Vite passons outre, en avant, toujours en avant dans la danse frénétique du mécanisme libéral! En avant pardessus la banqueroute et la ruine nationale! En avant pardessus le paupérisme et les champs de bataille ensanglantés ! En avant pardessus le bonheur et la prospérité des peuples ! Toujours en avant! Lien que des discours en chambre, et, entre ces discours, la sonnette du président ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu'à ce que es sociétés convaincues de l'impuissance du libéralismes tournent le dos à l'enfer et se jettent corps et âme dans les bras de l'Eglise !

Voilà ce que vaut le libéralisme, voilà ce qu'il faut en attendre. Est-on content ? Content du libéralisme! Con. tent de l’illustre monarque qui en est le père!

(Belphégor descend après cette tirade amère ; des applaudissements nombreux se font entendre ; Lucifer semble atterré. Après un moment de solennel silence, Béhémoth est appelé à la tribune; pendant qu'il s’y rend Babel dit à Baal: Encore deux ou trois discours dans le sens de celui de Belphé“or, et la révolte est générale aux enfers.)

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