‹ La comédie italienneChapitre 4 sur 4 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

Et c’est dans cette ville de poussière, dans cette autre Thébaïde, ou plutôt dans cette Trappe du catholicisme, enveloppée d’une banlieue de fièvre et gardée à

LA COMÉDIE ITALIENXr..

vue par la mort, que le roi de Piémont transporterait demain le moliilier de sa couronne! On voudrait faire d’une ruine inhabitable à toute autre chose qu’à une croyance d’expiation la capitale de l’Italie régénérée, une capiLale moderne dans les conditions économiques et industrielles de la vie moderne!... Mais il faudrait auparavant la rebâtir de fond en comble et défricher dix lieues d’un désert empesté qui ne veut pas se laisser assainir.

On mettrait le roi d’Italie et le pape, le vainqueur et le vaincu, face à face, l’un sur le Quirinal, l’autre sur le Vatican! Le roi Victor-Emmanuel monterait au Capitole comme un consul romain du vieux temps, et le pape détrôné marcherait humblement derrière le' char de triomphe!... Mais quand ils se rencontreraient ensuite dans la rue, le pape détournerait la tête et presserait, le pas pour ne pas voir l’homme qui a dépouillé saint Pierre!...

\ supposer même que la papauté accepte d’emblée le rôle de Jean sans Terre, et que pour la payer de sa condescendance le roi de Rome lui accorde un logement gratuit avec un bout de terrain sur le Translevere en lui disant ; Voilà ta part, mange et prie; qu’arriverat-il 7 C’est que le pape ne sera plus désormais qu’un maître de chapelle appointé .«ur le budget, pour chanter un Te Dtum, une fois par an, à la gloire du maître de l’Italie.

Qui sait même si, pour simplifier les rapports de l’Église et de l’État, le roi de Rome ne finira pas par annexer la tiare à sa couronne, sinon directement, du moins indirectement, en élevant, par exemple, au trône

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pontifical quelque cadet de la maison de Savoie, peutêtre même un bâtard trop délicat pour porter l’épaulette. Pourquoi non ? La maison de Médicis, lorsqu’elle régnait à la porte de Rome, et dans Rome même par son alliance avec la famille Orsini, n’a-t-elle pas déjà créé le précédent, en installant, une fois ou deux, un rejeton de son sang sur la chaire de saint Pierre ? Alors l’État régnera sur les consciences comme en Russie, et toutes les paroisses de l’Italie auront un diacre pour curé et un gendarme pour sous-diacre.

l’ai toujours combattu le pouvoir temporel de toute l’énergie de ma conviction. Il doit disparaître. J’ai lu et relu tout ce qu’on a pu dire et redire pour Justifier un gouvernement de théocratie dans l’Europe du dixneuVième siècle; or, au fond de tous les arguments invoqués en faveur du pouvoir temporel. Je ne trouve qu’une raison plausible : l’indépendance de la papauté; singulière raison singulièrement démentie par le fait, car c’est précisément pour protéger son gage d’indépendance, c’est-à-dire pour sauvegarder sa sauvegarde, que la papauté a toujours vécu, depuis la révolution, dans la dépendance de l’Autriche.

Or, comment garantir l’inviolabilité du pape à Rome? Je dis à Rome et non à Jérusalem, ou toute autre part, car il faut bien ignorer l’essence même de la religion catholique, apostolique et romaine pour supposer qu’elle puisse vivre ailleurs que dans son vieux sanctuaire ; que dans son vieux reliquaire de Rome; qu’au milieu de son bagage céleste, accumulé là siècle par siècle; que sur cette terre, en un mot, sacrée et consacrée par sa légende, par son martyrologe; que dans cette poussière

religieuse qui fait corps avec elle, comme la pâle fait corps avec Dieu, dans le pain de l'Eucharistie. Le catholicisme hors de Rome, ce n’est plus le catholicisme, c’est un culte dépaysé, un autre Juif errant.

Est-ce là ce qu’on veut? Je le veux bien à mon tour; mais a-t-on réfléchi au trouble que produirait dans le monde le pape chassé de Rome, un vieillard découronné de la tiare, le roi Lear du catholicisme, la tête nue et au vent, sur je ne sais quelle bruyère? Ce serait l’insurrection terrible des soupirs et des larmes sur toutes les terres où la croix domine encore. Laissons donc le pape à Rome pour le bon ordre de l’Europe.

Mais il faut bien faire la part de la faiblesse humaine, même chez le pape. Le Vicaire du Christ ne voudra rester à Rome qu’à la condition d'y cohabiter avec un pouvoir civil qui ne blesse pas son amour-propre. Or, pour vider cette double difliculté d’abolir le gouvernement temporel et de conserver le pape au Vatican, je ne connais qu’une solution logique : la création d’une république fédérale en Italie.

Le jour où le patrimoine de saint Pierre ne sera qu’un canton de la péninsule, où il y aura au Capitole un avoyer, et, si vous désirez un nom plus pompeux, un sénateur réélu tous les cinq ans, avocat ou médecin, qui représentera le pouvoir exécutif en habit noir, ce jour-là le pape et le gouvernement civil, sans rivalité, comme sans comparaison possible, vivront assurément sur un pied de bon voisinage. Le sénateur gouvernera, le pape priera; quand le sénateur rencontrera le pape dans la rue, il ôtera son chapeau, et le saint-père lui donnera sa bénédiction.

I,A COMÉDIE ITAI.IENNE.

Je parle ici, non en calliolique, je ne le suis pas; je parle en libre penseur qui accorde à toute croyance la liberté qu'il réclame pour sa propre opinion; et je termine en disant : Ou bien l’Itiilie périra comme la Pologne de la maladie d’une monarchie militaire, ou bien elle rentrera dans sa véritable harmonie de nature et formera une république confédérée. Une fédération protégera mieux qu’aucune autre forme de gouvernement sa liberté naissante contre un retour offensif de la fortune. Je me défie de la passion désordonnée de centralisation que la politique piémontaise affiche déjà sur la péninsule. Ah! si l’Autriche voulait prendre une revanche éclatante de Solferino, elle n’aurait qu’à relever en ce moment le lion de Saint-Marc et à proclamer la république de Venise.

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