‹ La comédie italienneChapitre 3 sur 4 · I.A COMÉDIK ITM.1EN>K. i:i · texte numérisé non relu

I.A COMÉDIK ITM.1EN>K. i:i

théâtre révolutionnaire, à deux pas de la sentinelle française qui garde à Rome le fantôme du pouvoir temporel de la papauté.

Le cabinet de Turin a pu décréter l’incorporation de Naples au Piémont, il a pu requérir l’approbation docile du suffrage universel pour amnistier sa razzia territoriale et prendre en même temps le gouvernement français au piège de son propre principe.

Le cabinet de Turin a obtenu ainsi ce quart d’heure dangereux qu’on appelle le succès; il semblait avoir forcé la main à la France et l’avoir amenée en douceur à reconnaître ce qu’elle a d'abord refusé : le principe de Y Ilalia una. Mais on ne force un gouvernement plus fort que soi qu’autant que ce gouvernement veut bien se laisser forcer. La France répondit à la prise d’Ancône par une simple note du Moniteur^ elle n’avait qu’une garnison a Rome, elle y décréta une armée.

Rome restait donc toujours à conquérir... Mais tout à coup l’Italie apprend que la Russie avait reconnu le royaume d’Italie. La Russie avait-elle donc, par la môme occasion, reconnu la Pologne ? Que signifiait ce libéralisme césarien qui sabrait une nationalité à sa porte et en proclamait une autre sur la Méditerranée?

Or, en même temps, et comme pour payer la rançon de l'Italie, la diplomatie piémontaise ajournait indéfiniment la sécularisation de Rome et la délivrance de Venise. N’était-ce pas un duc de Savoie qui disait autrefois que la péninsule était un artichaut qu’il fallait manger feuifle à feuille? Victor- Emmanuel semblait donc vouloir garder deux feuilles pour la bonne bouche, afin de donner satisfaction au précepte de son aïeul. Le

LA COMfiDIF. ITALIKNNR.

cabinet de Turin faisait ainsi tilliance avec la révolution pour prendre, et avec la contre-révolution pour garder.

Garibaldi croit voir la cause de l’indépendance sacrifiée à la consolidation de la monarchie piéinontaise. 11 retourne en Sicile, il y agite le drapeau de l’unité..., et voici que journaux démocrates de Paris, journaux antidémocrates de Turin tonnent à l’unisson, comme si les uns et les autres recevaient la même consigne, contre ce qu’ils appellent la défection de Garibaldi. Hier encore ces révolutionnaires de la presse privilégiée trinquaient à la gloire du héros. Ils célébraient en chœur le désintéressement de son patriotisme. Ils auraient voulu l’arracher de son îlot pour le porter vivant au Panthéon. C’était pour eux l’homme de la légende : Jeanne d’Arc en chemise rouge, etc., etc.

Le vent a tourné ; aujourd’hui Garibaldi n’est plus qu’un condottiere, un aventurier, un écervelé, un traître à la patrie. Les mêmes hommes qui l’exaltaient le verre en main le mettent, à frais communs, au ban de l’opinion. Mais en revanche ils prodiguent flatterie sur flatterie à Sa Majesté Victor- Emmanuel second, premier roi d’Italie. Deux numéros pour un, comme vous voyez; car il faut tout prévoir ; si on perd le second numéro, on gardera le premier.

Or, quels sont ces hommes qui prennent feu pour la royauté dans cette circonstance? Des chambellans, sans doute? .Aullement; ce sont des anciens commissaires de Ledru-Rollin, qui trouvent parfait qu’on ait coupé la tête à Louis XVI et qu’on ait brûlé le nîne de Juillet sur la place de la Bastille. Voilà ce que j’appelle la comédie italienne I

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la comkdik italiknxe.

Quant à nous, qui n’avons jamais fait le voyage de Turin pour admirer quelque chef-d’œuvre de peinture, dans le cabinet de M. de Cavour, et qui n’avons la boutonnière fleurie d'aucun ordre du Piémont, nous pensons que si Garibakli avait le temps de répondre à la proclamation de Victor-Emmanuel, il pourrait «V coup sûr lui écrire une lettre justificative de sa conduite, comme par exemple :

« Sire, je vous ai offert de combattre, à côté de vous, pour la cause de l’ indépendance; mais ce jour-là je vous ai dit loyalement qui j’étais. J’étais républicain, je le suis encore. Je n’ai pas déchiré mon drapeau, je l’a seulement roulé. J’ai cru que, sous votre nom, la libération de ritalie avait plus de chances, car vous seul pouviez faire alliance avec le gouvernement framjais. Je vous ai passé parole. La question extérieure dominait pour moi toute autre question. Avant d’aménager la maison, il fallaiten chasser l’étranger. Nous aurions trouvé, après cela, le temps de vider la question intérieure en famille.

« Je vous ai dit mon programme d'un mot : VUtiUe une sous VUior-Ummunnel ; vous l’avez accepté. Sire, en acceptant mon concours. Je crois avoir eu quelque part à la guerre de l’indépendance ; si un peu de gloire

revient au drapeau de l'Ilalie pour cette campagne contre l’Autriche , je n’y ai pas nui, sans vanité. Le traité de Zurich a brusquement interrompu la partie; vous avez reçu cependant en consolation de votre rêve évanoui sur l'Adige, et comme prime d’encouragement à la patience, soit la propriété, soit Tusufruit de Milan, de Parme, de Modène, do Florence. Quant à moi, je n’ai voulu accepter aucune indemnité de l’œuvre, suspendue à moitié chemin, de notre délivrance. J’ai emporté le deuil de mon âme trahie dans son attente, sur mon rocher de Caprera, et j’ai greffé d’une main convulsive les oliviers de mon jardin.

B Or, un jour que je regardais notre Méditerranée étinceler sous un ciel souriant comme une prophétie... une inspiration d’en haut m’est venue. J’ai cru pouvoir reprendre en sous-œuvre l’unité de l’Italie. J’ai préparé à Gênes une expédition en Sicile, expédition secrète, bien entendu, comme le secret de la comédie. Seulement, pendant ce temps-là vous tourniez la tête d’un autre côté. Vous ne direz pas. Sire, que vous avez ignoré cette expédition, car vous ôtes le premier à qui j’en ai fait la confidence. Le comte de Cavour la blâmait, je l’avoue; mais vous l’approuviez, et j’ai pu partir. Seulement, le jour du départ, lorsque vous avez appris à l’improviste l’embarquement mystérieux, au grand jour, de mon corps d’armée, vous avez envoyé un aide de camp pour me retenir. 11 a essayé en effet de m’arrêter par la manche de la chemise, mais de façon toutefois que le morceau lui restât dans la main; et pendant que la vapeur m’emportait en pleine mer, l’infortuné restait mélancoliquement sur la plage à pro-

tester du geste, et à prendre le ciel à témoin de votre innocence; peut-être encore, ce môme jour, avez-vous envoyé une frégate à ma poursuite; mais votre frégate allait me chercher à point nommé à Cadix, pendant que je débarquais é Marsala.

<1 Vous m’avez approuvé sous le manteau; vous m’avez renié en public. Je ne vous en tiens pas moins pour le roi galant homme. Je ne vous en aime pas moins sans ré.servc. La politique, à ce qu’il parait, vous commandait de ménager l’Europe. Je n’entends rien à la diplomatie, mais je me suis prêté de bonne grâce à la fiction. Vous reconnaîtrez cejiendant que la fiction avait quelque inconvénient pour moi; car une fois désavoué, je ne. fais.ais plus la guerre au roi de Naples que pour mon compte, en simple particulier. On nomme cela, je crois bien, d’un autre nom dans le code international. Si, par malheur, la victoire m’avait manqué de parole, on me jugeait sur place comme flibustier et on me fusillait par derrière. Une balle dans le dos, et tout était dit; on jetait une pelletée de terre sur un cadavre, et une main inconnue aurait peut-être écrit un jour ; C'est ici qu’a fini (iaribaldi. Que pouviez-vous dire après votre désaveu, sinon : « Je ne connais pas cet honime? » Vous m’auriez donc ab.andonné à mon destin. Mais comme vous avez le c anir g énéreux, vous auriez versé; une larme, en seçjiêffWrT^jjoiainie de mon supplice. Æ -V- ■%

i( La fortune a daigné favorjfeiçr .ce qvi'îsn ai.^to voulu appeler un coup de main faiUfjài' J'ai

battu l’armée napolitaine en ^il6HStf *pi'v“^voir enjambé le détroit, je l’ai chassée cuiiime un

troupeau. Elle n’a repris haleine et retrouvé du courage que derrière le parapet de Gaëte. Mais à peine avais-je fait mon entrée à Naples sous une pluie de fleurs, que vous avez envoyé un proconsul recueillir pour le Piémont le royaume que je venais de conquérir, en voiture, par la toute-puissance de ma popularité. A vous le profit. Sire, à moi le péril. N’importe, je ne voyais dans tout cela que Y Itulia una.

« Et vous aussi, n’est-ce pas? vous n’y avez vu que l’unité de l’Italie, et il a fallu que la passion sacrée de la patrie fit bien violence à votre cœur royal, pour vous amener, vous, roi de vieille roche, héraldiquement du moins, ne fût-ce que roi de Jérusalem, à prendre sur le trône de Naples la place toute chaude- d’un autre roi, roi au même titre que vous, roi qui avait un amb.assadeur chez vous, et chez lequel vous entreteniez à votre tour une ambassade. Moi, Garibaldi, je faisais mon métier de révolutionnaire en le chassant de la Villa Rcale, car entre la révolution et l’absolutisme il y a guerre à outrance, le même sol ne saurait nous porter. La révolution ne doit au despotisme qu’un congé à coups de fusil, et l’absolutisme de son côté n’a jamais traité la révolution autrement que par le bagne ou par le gibet. Mais votre métier à vous, c’est d’être royaliste, je suppose ; et quand vous détrônez un monarque, vous faussez compagnie à votre principe.

Cl Car enfin vous, roi par la gr,àcc de Dieu et par ordre de primogéniture, vous puniriez de la prison le méuphysicien assez irrévérencieux pour mettre la souveraineté du peuple au-dessus de la maison de .Savoie; et, si je ne me trompe, vous avez déjà trouvé iucouve-

Dia itized by Goc^le

LA COMKDIE ITALIENNE.

nant que Gènes voulût reprendre son vieu.v nom républicain par amour déplacé de l’archéologie. Le général La Marmora, dans le temps, a consciencieusement mitraillé la république antiquaire, pour la rappeler au sentiment du présent et au respect de la royauté. Je vous le dis. Sire, avec la fr.anchise du soldat au soldat, car j'ai appris à vous estimer sur le champ de bataille : il y a des défis qu’il ne faut pas faire à la logique, car elle peut prendre un jour ou l’autre sa revanche.

« Aussi je pense qu’au moment de donner le mauvais exemple contre le principe d’hérédité, le cœur a dû vous saigner. Mais vous brûliez de l’amour ineffable de Vltalia unu, et, avec une touchante résignation, vous avez laissé ma main républicaine attacher à votre couronne la perle, deux fois précieuse, de Naples et de la Sicile.

i( Vous avez profité de l’occasion pour débarrasser le pape d’une partie de ses États. Puis vous avez cru pouvoir respirer : vous aviez provisoirement assez fait pour l’Italie.

<1 J’avais improvisé une armée, au feu, en marchant; cette armée vous avait conquis un royaume au pas gymnastique; elle avait mérité sûrement une récompense nationale, et néanmoins, pour prix de son sang, elle ne demandait que le droit de le verser encore. Je croyais qu’on allait l’incorporer d’enthousiasme dans l'armée régulière, et donner à chaque officier le brevet du grade qu’il avait gagné à la pointe de l’épée.

n Mais il y avait autour de vous. Sire, des généraux brodés de la grande école, des puristes sur la tenue militaire, qui ne pouvaient admettre qu’on battît l’en-

I,A COMÉDIK ITALIKNNE.

nomi dans le débraillé de' la chemise rouge. Vous aviez reçu de ma main le tiers de Vltalie, et votre entourage refusait l’épaulette à mon état-major! Il a fallu que je fisse une esclandre au parlement pour obtenir justice. N’importe encore! J’ai dévoré cette ingratitude; Yltalia un/l parlait en moi plus haut que l’injustice, j’ai sacrifié mon ressentiment sur l’autel de la patrie.

« Ouvrier qui n’a jamais voulu d’autre récompense de son œuvre que son œuvre elle-même, je suis retourné modestement consulter la nymphe Égérie de mon lie de Caprera. Or, pendant que je berçais la tristesse du repos forcé au bruit de la mer sur mon rocher, vous preniez pour ministre l’Italien le plus patient de la terre sur l’état présent de l’Italie. Chaque matin, j’en suis sûr, il signer Ratazzi vous dit à l’oreille :

« Ne nous pressons pas. Sire. Nous avons beaucoup « acquis depuis quelque temps; assimilons, avant de « procéder à l’émancipation de Rome ou à la rédemp- « tien de Venise. Un liens raut mieux que deux tu « l'auras, a dit la sagesse vulgaire. Voyez le boa, ce n prince des serpents, c’est un politique habile dans <1 son espèce. Lorsqu’il veut dévorer une proie plus « grosse que lui-même, il commence par en engloutir « une partie, après quoi il dort au soleil et laisse opé- « rer paisiblement le travail d’assimilation. Lorsqu’il a « digéré cette première partie, il procède à l’absorp- « tion d’une seconde, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il « ail achevé l’opération.

H Songeons avant toute chose à rester, quoi qu’il « arrive, roi de Turin; un revers de fortune pourrait « vous retirer votre couronne, beaucoup trop nouvelle.

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(I du royaume non moins nouveau d'Italie: gardez donc Il votre capitale actuelle le plus longtemps possible. Il poiy montrer à l'Europe que l'Ilalie n'est autre Il chose que le Piémont agrandi; si la chance tourne Il plus tard contre vous, vous en serez quitte pour H renoncer à l'agrandissement et pour revendiquer Il votre premier patrimoine.

Il Oubliez Venise; Venise, d'ailleurs, adroitement Il laissée sous la domination autrichienne, vous rend Il un service. N'est-ce pas, en effet, la haine, n'est-ce Il pas la crainte commune de l'Autriche qui maintient Il toutes les populations disparates de la péninsule ral- II liées autour de votre drapeau, malgré leur antipa- « thie de nature? Que l'Autriche repasse le Tyrol, que Il Venise recouvre son autonomie, et vous verrez l'unité Il de l’Italie rompre les rangs et chaque lîtat vouloir Il rentrer dans son indépendance. Avant de tirer Saint- II Marc de captivité, hàtons-nous de broyer toute vel- II léité de patriotisme de clocher, par un vigoureux Il système de centralisation.

Il Brisez, dès à présent, avec la révolution, qui a le Il tort grave d'encanailler votre royauté aux yeux de Il l'Europe couronnée. Rentrez en grâce auprès des U vieilles autocraties séculaires de l’Orient; ce sont des Il alliées de meilleure maison. Si la Russie vous tend Il la main, ou consent seulement à ne pas vous la re- II fuser, n’hésitez pas à prendre cette main glacée.

Il cette main savante à réprimer les impatiences des Il nationalités. »

Il N’est-ce pas là, ou à peu près, ce que votre ministre vous dit chaque jour? Mais par quelle raison mysté-

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rieuse la Russie a-t-elle pu consentir à reconnaître le royaume d’Italie? car je ne saurais accepter qne, par une sorte d’effusion de la grâce, la Russie ait reçu à la minute, sur la tète, comme le coup de foudre de la liberté.

n Peut-elle bien proscrire la liberté chez elle pour mieux l’adorer à six cents lieues de distance et la contempler amoureusement, à travers l’espace, comme l’étoile du berger ?

Il Votre ministre vous a-t-il expliqué cette reconnaissance inattendue de ritalie par la chancellerie de Pétersbourg? Est-ce une reconnaissance et rien de plus? Ou bien est-ce une entente cordiale et peut-être une alliance?

« Quoi ! la Russie aura protesté bruyamment, si longtemps, contre la révolution italienne et rempli tous les échos de l’Europe de son indignation contre ce qu’elle appelait alors une violation du droit et un acte de piraterie !

Il Et tout à coup, aujourd’hui, elle viendr.ait donner son baiser impérial à celte môme révolution que tout à l'heure elle avait si cruellement soufllelée, pour l’unique plaisir de se renier elle-même et de dire au monde entier : Ve m’écoutez pas quand je paile; ma parole n’est que du vent!

Il Ce serait pour s’infliger â elle-même cette humiliation, et rien que cette humiliation, que la Russie se serait rapprochée de l’Italie! Elle aurait donc bien changé de caractère! elle ne nous avait pas encore habitués à tant d’abnégation.

Il Non, mille fois non; cela n’est pas possible. Plus la

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reconnaissance de l'Italie a dû coûter à l’orgueil du cabinet de Pétersbourg, plus il a dû exiger une indemnité de son sacrifice.

« Ne serait-ce pas déjà un premier à-compte du gage donné à la Russie que le licenciement de l’école polonaise du général Mierolawski ? Tant que la nation italienne a lutté pour son indépendance , la Pologne saignée à blanc a trouvé encore, dans ses veines, une goutte de sang à mettre au service de l’indépendance de ritalie.

« Et M. Ratazzi a pu dire à cette Pologne errante égarée chez lui : Tu me gênes, va-t’en ! Et quel moment a-t-il clioisi pour signifier ce congé? Le moment peutêtre où un aide de camp russe entrait à Turin. On y mettait autrefois plus de décence.

U Ce coup de pied de l’Italie reconnue à la Pologne tombée dans sou sang donnera sans doute une bonne note à la diplomatie piémontaise dans l’esprit de l’empereur Ale.xandre; quant à moi, je demande la permission de refouler le bouillonnement de mon cœur en ce moment, car, pour rien au monde, je ne voudrais manquer de respect à Votre .Majesté.

U Maintenant, Sire, à nous deux. 11 y avait autrefois entre vous et moi un contrat ; Vltalie me sous Victor- Emmanuel. On a déchiré la première moitié du traité, et l’on veut que je respecte la seconde ! .Mais le parti de l’action, ce nerf de l’Italie auquel j’ai engagé ma parole, aurait le droit de m’accuser de trahison. Vous connaissez comme moi l’Italie, cette terre superstitieuse de l’archéologie. Vous savez que chaque ville y porte, au suprême degré, l’orgueil de son histoire, d’autant

LA COMÉDIE ITALIEJiSE.

plus que le temps présent nous avait forcés à nous réfugier au milieu de la poussière et dans l’ombre de notre passé; et à cette heure, vous pourriez croire que Milan, que Florence, que Bologne, que Livourne, que Naples, que Palerme, que toutes ces villes si hères de leur autonomie historique iraient faire le sacrilice de leur amour-propre local, de leur parchemin en quelque sorte de noblesse, uniquement pour avoir désormais la gloire de graviter en cadence autour de votre petit soleil de Turin? Elles pouvaient bien consentir à faire ce sacrifice à l’idée de fltalie, à la patrie universelle; mais du moment qu’elles voient qu’on ne songe plus qu’à les réduire à l’état de préfectures, de roues mises en mouvement par la machine administrative de Turin, elles protestent contre cette déchéance ; elles crient : Rome ou la mort !

« C’est leur cri que j’ai répété. Où est la rébellion ? Sire, je ne vous accuse pas, je n’entends récuser aucune de vos vertus publiques ou privées : Dieu me préserve de vous injurier en me séparant de votre politique! mais enfin vous représentez votre couronne avant de représenter l’Italie. Vous croyez devoir faire alliance avec la vieille Europe. Vous mettez le signet à la cause de f indépendance, et moi je proteste à mon tour contre cette politique.

« En agissant ainsi l’un et l’autre , nous n’avions ni l’un ni l’autre le choix de notre résolution. Vous avez votre destin dans votre titre de roi, et, bon gré, mal gré, vous en suivez le commandement.

« Et moi aussi j’ai mon destin , je dois lui obéir. Je n’ai pas de dynastie à préserver ou à conserver, mais

j'aî ma patrie à fonder. Je l’ai juré à Dieu et aux hommes, et tant qu’il me restera une goutte de sang, je le verserai pour tenir mon serment. Les mères italiennes ont pleuré assez longtemps... Je ne veux pas que mon dernier soleil se couche, sans que j’aie vu le dernier uniforme croate quitter le sol de l’It.alie.

Il Vous m’avez rendu ma parole ; je reprends à moi seul l’œuvre que j’aurais voulu poursuivre avec vous jusqu’à l’Adriatique. Votre ministre lance déjà contre moi, du haut de la tribune, une menace de mise en accusation. Faites, Srre; vous croyez que c’est votre devoir; c’est mon devoir aussi de persister. L’avenir prononcera entre Victor-Emmanuel et Garibaldi. Si je deviens votre prisonnier, M. Ratazzi pourra mettre à exécution sa menace. On me jugera, on me conduira denâère un mur de Turin... Je ne demanderai ce jour-là qu’une chose, c’est qu’on ne me bande pas les yeux et qu’on me vise bien à la poitrine. Ah 1 cette poitrine , vous le savez mieux que personne, n’a jamais renfermé que le rêve immense de la patrie, et le dernier cri qui en sortira avec mon sang , ce sera le cri de vive l’Italie ! »

Voilà ce que Garibaldi pourrait dire à Victor- Emmanuel ; je sais bien ce que Victor-Emmanuel pourrait répliquer à son tour; mais comme je ne tiens pas la plume de la monarchie, je demande la permission de

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•ili

garder le silence, lividemment Garibaldi portait la tête trop haute en Italie, et Victor-Emmanuel a pu voir en lui le duc de Guise de la révolution.

Ce n’est pas que j’approuve, pour mon compte, du premier au dernier mot, la parole ou la conduite de Garibaldi. J’admire en lui le héros plébéien du dix- neuvième siècle, et Washington là-haut doit partager mon admiration. Mais j’ignore son plan de campagne : que fera-t-il? où ira-t-il? Je réserve mon opinion jusqu’à ce que l’événement ait répondu à la demande.

Puisqu’il faut tout dire, je dois confesser ici que je n’ai jamais partagé l'idée de l’Italie une, sous la monarchie militaire du Piémont; je la regarde comme dangereuse à la fois pour la nation italienne et pour la nation française.

Dangereuse pour la nation italienne : car enfin l'Italie est une, ou elle ne l’est pas. Si elle est une par son h’istoire, par sa géographie, rien de mieux : le gouvernement piémonlais ne fera qu’enregistrer le fait e.x'istant. Mais si l’Italie est profondément divisée de tradition et de territoire; si la Lombardie diffère autant de la Sicile que la France de l’Angleterre, — et il faut bien le reconnaître sous peine de mentir à l’évidence, — à quel prix le Piémont pourra-t-il réaliser l’unité mécanique de l’Italie? Au prix d’une politique à la Richelieu, et d’un perpétuel compdle inirtire; c’est-à-dire qu’il devra faire violence à la nature et au caractère de l’Italie. Mais cette violence, il la retrouvera en opposition au sein du Parlement de Turin, ou de la capitale, quelle qu’elle soit, de la péninsule; alors, à côté de .l’opposition génoi.se qui n’a jamais pu prendre son parti de la subordination de

LA COMÉDIE ITALIK\.\E.

Gènes à Turin , il y aura une opposition lombarde, une opposition florentine, une opposition napolitaine, uneopposition sicilienne, une guerre civile de tribune en permanence, et l’impossibilité pour la niomrchie de régner dans l’enceinte de la Constitution. Voilà donc l’Italie placée entre un 10 août ou un 18 brumaire; or, avec un roi soldat à la tête d’une nombreuse armée, c’est un 18 brumaire, à coup sûr, qui tranchera la question. La liberté payera l’unité de l’Italie.

Dangereuse pour la nation française : car je n’ai jamais pu réussir à comprendre comment, dans l’état actuel du qui-vive européen, la France impériale pourrait créer de gaieté de cœur, de sa propre main, sur le mur mitoyen de sa frontière, une seconde l‘rus.se, non pas de seize millions d’âmes comme l’autre Prusse, mais de vingt- deux millions, une monarchie militaire qui pourra mettre sur pied une armée régulière de six cent mille hommes et un chilTre proportionnel aux frégates blindées.

Que l’Angleterre, tout en alTectant une certaine indif- • férence, travaille activement, derrière le rideau, pour le compte de l’unité de l’Italie, je le conçois de sa part, et franchement je reconnais à ce signe le bon sens pratique de sa diplomatie. C'est l’aflaiblissement de la France qu'elle poursuit, dans l’ombre, à la cour de Turin.

On nous dit, il est vrai : La reconnaissance du serx'ice rendu enlace à jamais l’Italie à la France dans l’étreinte d'une éternelle amitié. La reconnaissance d’un gouvernement qui dressait hier encore une statue à Machiavel!... Mais depuis quand donc la politique de sentiment fait-elle autorité?

C’est la France du dix-huitième siècle qui a créé la Prusse, et qui a aidé Frédéric h conquérir la Silésie. Or, queh|ue temps après, Frédéric faisait alliance avec l’Angleterre et nous payait sa dette de reconnaissance à Rosbach.

C’est la France qui a servi de marraine à l’Amérique nai.ssante du Nord, et, à peine alTranchie de l’Angleterre, l’Amérique du Nord envoyait un cartel à la république du Directoire.

C’est la France qui a délivré la Grèce de la tyrannie des pachas; la Grèce pouvait nous rembourser notre service à la guerre de Crimée : on sait ce qui arriva; pour nous pré.server de sa gratitude, un régiment français a dû occuper le Pirée.

Eh ! mon Dieu ! n’avons-nous pas déjà entendu une voix dire, dans le parlement de Turin, que l’alliance naturelle de l’Italie... c’était l’Autriche; et la presse française, enrubannée par le Piémont, ose encore prêcher l’unité de l’Italie! Elle a donc mis sur .ses yeu.x son cordon de Saint-Maurice et de Saint-Lazare? '

Que voulez-vous donc? va-t-on nous demander. Eh! mon Dieu , nous voulons ce que veut la nature même de l’Italie, la contexture de sa géogra])hie : une république fédérative sous le stathoudérat de la maison

TJigiTnrBtTBv ésoegle

LA COMÉDIE ITAUENkE. ÏU

de Savoie, une Suisse en quelque sorte de la Méditerranée. Lne -Suisse italienne ne menace personne. Une royauté militaire peut toujours entreprendre utie guerre offensive, et souvent elle l'entreprend uniquement pour faire diversion h quelque difficulté intérieure. Mais une république fédérative ne peut faire qu’une guerre défensive et après avoir arraché le consentement de la confédération tout entière. Le voisin peut donc toujours poser la tète en paix sur son chevet.

Lne république fédérative a, d’un autre coté, le mérite de résoudre la question, insoluble sans elle, de la résidence de la papauté.

Le comte de Cavour a dit : l'Eglise libre dans V Italie libre; dans l’Italie libre? ?i merveille; mais pour combien de temps? J’aime une nation libre, mais j’aime encore mieux une nation libérale, car elle saura toujours défendre sa liberté. Le caprice d’un jour peut faire une nation libre, mais une tradition de liberté peut seule rendre une nation libérale. Or, depuis quand l’Italie a-t-elle acquis cette tradition et achevé son éducation de libéralisme? Je ne sais (|ue trop, hélas! par expérience, combien une nation qui n’est que libre et n’a pas su devenir libérale pouvait du jour au lendemain perdre sa liberté.

Que dire après cela de cette ingénieuse hâblerie, errante, de bouche en bouche, comme une consigne, qu’il faut faire de Rome la capitale de l’Italie. Mais aucun Italien n’a donc jamais mis le pied à Rome, pour admettre, un instant, une pareille hypothèse? Écoutez donc, vous qui parlez ainsi, et apprenez à connaître votre chimère.

LA'COMKDIE ITALIENNR.

ail

11 y a quelque part une plaine ouverte, en éventail, sur la mer, et fermée au sud par le mont Albane, au nord par le Cometo. Si jamais vous la visitez à pied, pour mieux en étudier la physionomie, voici ce que vous verrez sur votre chemin

D’abord un sol tuméfié, fortement secoué au jour de formation, tantôt pelé, tantôt couvert de pelouses couleur de bitume ; une ligne houleuse de collines abruptes, jetées de droite et de gauche, comme des mottes de terre sur le sillon.

Le feu couve encore sous la cendre volcanique de la pouzzolane; çà et là une fumerolle laisse échapper, par un invisible soupirail, l'haleine fétide de la violfette;’ ou bien encore la plaie béante d’une solfaliire coule à fleur de terre, emportant quelquefois dans son courant une corbeille flottante de verdure.

Là-dessus nulle trace de population ou de culture; ni ville, ni village, ni arbre, ni vigne, rien que la route qui fuit à perte de vue, qui monte, qui redescend ; sans cesse une ondulation du sol, et de temps à autre une folle brise, qui valse sur la poussière, disparaît un instant et recommence plus loin un nouveau tourbillon.

Et vous marchez ainsi, des heures et des heures, sans .apercevoir autour de vous l’ombre d’un être vivant, si

ce n’est peut-être au loin, à la crête d’un monticule, la silhouette d’un spectre à cheval, le fusil sur l'épaule. A l’immobilité de l'homme et de sa monture, vous diriez le factionnaire pétrifié d’une terre morte , condamné à monter éternellement sa faction. C’est tout simplement un pâtre qui garde un troupeau caché dans un pli du ravin.

Seulement, si vous quittez la route, un instant, pour examiner quelque vieux pan de mur, oublié lâ par le temps, vous réveillez, à chaque pas, dans l’herbe, une longue couleuvre qui, scandalisée d’être troublée pour la première fois au milieu de sa sieste, dresse la tête au lieu de fuir et semble dire : Je suis ici chez moi ! Elle partage en effet la souveraineté de ce désert avec le lézard et le porc-épic.

Et vous marchez toujours, et en voyant ce champ de repos d’un peuple rentré sous terre renaître sans cesse de lui-même et plonger indéfiniment sous l’horizon, vous vous demandez si c’est un mauvais rêve que vous faites ou bien un voyage.

Peut-être cependant finirez-vous par rencontrer quelque chose de vivant mollement couché, dans son froc noir, sur un tas de boue. Ce héros du ftir-tiirii/e est un buflle détaché d’un troupeau et amoureux de la solitude. En vous entendant passer, il soulève, au-dessus de sa bauge, sa grosse face idiote, et il vous suit longtemps du regard en bavant dans sa barbe; évidemment il cherche à deviner pourquoi vous ne portez pas, vous aussi, la peau de mouton du pâtre , le seul être de sa connaissance.

Voilà la campagne de Rome : çà et là une ferme, une

tour, un pan d’aqueduc, un tronc d’arbre brûlé par un feu de berger et dressé comme un poteau noir sur celte vallée de désolation.

Et vous marchez toujours. Le soleil baisse; vous pressez le pas comme pour échapper à l’inlluencc d’un maléfice, car à mesure que le jour tombe vous respirez un air plus épais, vous sentez votre pas plus lourd, vous croiriez que cette terre malade vous retient déjà par le pied et va vous dévorer. — Jusqu’à ce qu’enfiii vous puissiez constater à un signe certain que l'homme vivait encore là au seizième siècle. C’est une villa debout .sur la colline, à main droite, et appelée, je crois, la villa Madama. Raphaël, dit-on, l’a décorée, et sinon Raphaël, du moins son premier disciple. Alors un air puf y soufflait dans les pampres des treilles, dans les allées de myrtes et de citronniers. Plus d’un prélat poète, comme le cardinal Rembo, y devisa sans doute de l'amour platonique avec quelque Sapho de la Renaissance, sous la pluie fine et à la douce plainte de la naïade d’uue cascade.

Aujourd’hui, cette villa est ouverte aux quatre vents, et les corbeaux la traversent, de part en part, d’une fenêtre à l’autre. N’y allez pas quand vous passerez au pied de la colline, n’y donnez pas surtout : vous ne vous réveilleriez plus, ou vous ne vous réveilleriez qu’.avec la mort dans les veines.

Vous marchez encore quelque temps, et vous arrivez enfin devant une porte ouverte dans un vieux mur de brique, et vous lisez, sur le fiagment rompu de l'archivolte, celte inscription monacale : L'mbru vt nihil, U ombre et néant. »

Le soleil, à ce moment, disparaît peut-être derrière l’ombrelle penchée des pins de la villa Pamphili, et du fond de la cité dressée devant vous, dans la vapeur éblouissante du crépuscule, trois cents cloches sonnent à la fois l'adieu du catholicisme au jour qui va mourir.

Ombre et Néfint, c’est donc là le nom de cette ville; et en elTet, à part deux ou trois quartiers plus ou moins modernes, plus ou moins vivants, vous semblez entrer dans un immense tombeau, assis lui-même sur deux profondeurs de tombeaux.

D’abord, les catacombes, ces rues creusées dans les ténèbres et pavées d’ossements, et ensuite les rolnmbarium, ces citernes pleines de poussière où les anciens maîtres du monde dorment, à côté de leurs esclaves, dans de vieux pots ca.ssés.

A la surface même du sol vous trouvez à chaque pas un tombeau : le château Saint-Ange, un tombeau; la pyramide de Sexlm, un tombeau; la tour de Capo di Bove, un tombeau, etc., et un vent de mort souille de tous les horizons, sur ces trois étages de mort, pour en b.alaycr les derniers vestiges ou plutôt les derniers entêtements de vie.

On peut suivre la marche de la tnahtria, en quelque sorte étape par étape. Au seizième siècle, elle avait fait halte à une lieue de la cité, à la villa Madamn; au dixseptième, elle touchait au faubourg, à la villa llorg/ihe ; au dix-huitième, elle frappait au pied du mur d’enceinte, .à la villa Albnnn -, au dix-neuvième siècle, elle pénètre dans la ville; elle fait déjà un désert du Vatican et resserre de plus en plus la population elTarée au centre de la cité.

Vous pouvez aujourd’hui vous disputer cette veuve de deu.v mondes, assise au bord de son fleuve. La malaria, du haut de l’air, sourit de votre prétention ; elle sait bien à qui cette reine en deuil restera.

Car la malaria, mystérieuse comme la destinée, frappe à coup sûr et défie à la fois la science et l’industrie. D’où vient-elle et commentla conjurer? On a dû renoncer à balbutier même une hypothèse, car l’expérience a bafoué toute espèce de théorie.

La malaria tue, voilà tout, et tue sans pitié quiconque essaye de la braver : elle tue dans les bas-fonds comme sur les hauteurs , dans les lieux secs comme dans les endroits humides, sur les terrains nus comme sur les terrains plantés.

Le fleuve lui-même de cette plaine vouée semble rouler, dans son eau trouble, je ne sais quel mystère : il coule sans faire de bruit, ou plutôt il s’éclipse sous ses berges de pouzzolane, entre les hautes murailles des maisons pavoisées de guenilles. Au sortir de cette terre des ombres, ombre de fleuve lui-raéine, il se dissipe en arrivant à la mer et s’évanouit en lagune.

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