‹ La comédie libre-échangisteChapitre 16 sur 38 · XX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE

pectes avec la Droite. S*adresse-t-on à des républicains timides, on les menace d'une terreur rouge ou blanche. Ohl nous devons convenir qu'elle est fort bien menée la campagne en faveur des grands, des purs principes...

Les protectionnistes se serviront-ils des mômes armes? Reste-t-il même des journaux disponibles? Alors même qu'il en resterait encore, j'estime qu'ils feront mieux de s'abstenir, et de s'en remettre à l'expérience de la majorité parlementaire. Il y a là de vieux routiers qui n'ont rien à apprendre sur la façon dont on provoque et dont on alimente une campagne de presse.

Si, toutefois, on peut tenir pour nulle l'action des journaux sur la meilleure partie du Parlement, on peut craindre d'autres influences. Et, ici, nous parlons pour l'avenir, plutôt que pour le présent. Hors du Palais-Bourbon et du Luxembourg, il y a rinstitut, il y a la Sorbonne, les Écoles de droit; il y a les * sommités », les « spécialistes », les « lumières » ; il y a la redoutable armée de l'enseignement traditionnel et officiel qui, elle, ne capitule pas, qui entend continuer de professer une science trop au-desms des faits pour ne pas se placer au-dessus de l'opinion, et qui compte bien démolir demain l'œuvre que nous allons faire aujourd'hui.

Là est le danger; et c'est une autre manière

l^aÉPACE XXI

de terreur que le gouvernement semble vouloir subir tout le premier, par un respect invraisemblable de r Administration, cet État dans TÉtat. Très jaloux d'être obéi sur certains points où il réclame l'absolue neutralité, il est d'une étrange tolérance vis-à-vis de certains de ses fonctionnaires. Ce n'est pas en 1860 qu'il eût été permis à des professeurs de l'Université de sortir ^n rang, de faire campagne en faveur de la protection ! Mais aujourd'hui, tel magister coiflfé d'une toque ou tel pontife en possession immémoriale de sa chaire peut librement prêcher, aux fraLn des contribuables, une doctrine réprouvée par le suffrage universel. Salarié d'un gouvernement chargé de faire exécuter les volontés du pays, vous pouvez, si le cœur vous en dit, faire campagne ouvertement dans la presse, aller de ville en ville donner des conférences, faire une véritable croisade libre-échangiste.

Que nos amis du Parlement y veillent I Ils ont à établir une œuvre durable, conçue d'ensemble, homogène. Ils ont à doter la France d'une nouvelle politique économique, et non pas à jwurvoir de privilèges telle ou telle industrie locale de leurs circonscriptions; ils ont à bâtir une maison habitable pour tous les travailleurs du territoire, • et non un monument de fantaisie où quelquesuns seulement trouveraient à se loger.

XXII ^aAfacb

Si la protection n'est pas un bloc irréductible, incommutable, c'est, du moins, un système qui exige une rigoureuse logique dans sa conception, de la persévérance, de la fermeté et de l'esprit de suite dans son application.

Gravement, comme tout ce qu'elle fait, la Société d'Économie politique a discuté, un jour, la question de savoir si un protectionniste « avait le droit de se dire économiste ». Son opinion sur ce point délicat n'est pas encore fixée. La nôtre non plus. Mais ce que nous savons bien, c'est qu'un dépulé qui accepte la protection pour son collège électoral et qui n'en veut pas pour les autres n'a droit qu'à un seul titre : celui de farceui*.

27 avril 1891.

LA

Peuples d'hier et d'aujourd'hui. — La Révolution économique- Producteurs et libre-échangistes. — Cosmopolitisme de TÉeole. — La poésie du libre-échange. — Le droit divin. — La véritable économie politique. — La légende du libre-échangiste pénitent. — Un essai de changement de front. — La Société (Téttutei économiques. — Le rajeunissement dei états-majors. — Les concessions de M. Léon Say. — Les coulisses d'un message. — Un souvenir gênant. — Les aveux des disciples. — La disparition d'un antagonisme ancien. — Producteurs et consommateurs.

Il y avait autrefois là-bas, tout là-bas, des populations nombreuses qui vivaient de peu. Vivre de peu, c'est, dit-on, le plus sûr moyen d'être content de son sort. Sans qu'il fût nécessaire de solliciter son activité, la terre de ces braves gens produisait des récoltes suffisantes pour assurer leur modeste existence. En exiger davantage ne venait pas à leur pensée; et même ils n'avaient cure de savoir si leur sol recelait quelques richesses ignorées. Qu'en eussent-ils fait ?

On pourrait encore trouver, quelque part, des peuples de ce genre, exclusivement visités par les Anglais et les missionnaires.

D'autres, déjà plus civilisés, avaient un peu plus de besoins et naturellement se donnaient plus de peine pour les satisfaire. La fertilité de leur sol leur assurait à peu près toutes les denrées que TEurope cultive, en outre, celles qui ne viennent que sous certains climats. Comme d'ailleurs cette production spéciale dépassait les besoins de leur consommation, ils n'y attachaient point un grand prix. Un Européen venait-il les solliciter de lui en céder quelques spécimens, ils y consentaient volontiers : c'était même pour eux une bonne aubaine, surtout quand il s'agissait de matières qu'un travail mécanique pût ou dût transformer? Chez eux, en effet, point d'usines ni de machines; point d'ouvriers pour les mettre en action ; point non plus de procédés pour cultiver. Et quand on aurait eu tout cela? Encore eût-il fallu entreprendre de longs et coûteux voyages, au bout desquels il y avait l'inconnu. Mieux donc valait — c'étaient certes les sages qui parlaient de la sorte — laisser courir l'aventure à ces étrangers qui venaient de si loin solliciter le producteur, le payaient le moins possible sans doute, mais le payaient en somme, et assumaient tous les risques d'entreprises fort aléatoires.

C'est ainsi que ces peuples alimentaient du peu qu'ils possédaient, et sans grandes exigences, les Européens plus civilisés, c'est-à-dire mieux outillés, c'est-à-dire aussi ayant plus de besoins à satisfaire.

Un beau jour, tout a changé.

On a créé la navigation et la locomotion à vapeur, ce qui supprimait les grandes distances; on a imaginé le télégraphe qui permettait de s'écrire en quelques secondes d'un bout à lautre du monde. Aujourd'hui, un négociant de Paris peirt, de son bureau, s'entretenir avec un commissionnaire de Londres, et le jour n'est peut-être pas éloigné où ce même négociant pourra, dans les mêmes conditions converser avec son correspondant de New- York.

Puis, parallèlement, un autre mouvement s'opérait.

Des hommes intelligents, pratiques, audacieux s'étaient dit : Il y a dans ces pays qui deviennent de jour en jour moins lointains, des richesses non seulement apparentes, mais cachées; une population qui les ignore et qui s'abandonne. La civilisation est un apostolat. Nous allons évangéliser ces populations. Nous leur apprendrons à exploiter leur sol, à en tirer cent fois plus qu'il ne produit actuellement ; nous y conduirons des ouvriers qui seront leurs professeurs et nous y installerons des usines qui seront leurs écoles. Et si nos appétits de philanthropie sont ainsi satisfaits, nos intérêts personnels n'en souffriront pas. Dirigeant cet éveil à. la civilisation, nous en recueillerons les premiers profits. Le moment viendra sans doute où ces écoliers n'auront plus besoin de leurs maîtres ; mais, d'ici là, nous aurons été rémunérés de nos peines et nous aurons la double satisfaction d'avoir été des bienfaiteurs et des hommes de progrès, tout en faisant notre fortune. Quant à nos compatriotes européens qui n'auront pas songé

à nous imiter, ils s'arrangeront comme ils pourront. Les économistes tiennent d'ailleurs en réserve pour les consoler une série d'admirables formules.

La vieille Europe continuait, pendant ce temps-là, à se bercer d'illusions; elle se disait : Les peuples neufs resteront éternellement nos tributaires ; ils se feront un devoir de ne jamais augmenter leur production, sinon dans la mesure suffisante pour alimenter nos usines de transformations ou les fantaisies de notre consommation ; ils resteront enfin de fidèles clients, toujours empressés à nous acheter les produits dont ils nous auront fourni la matière première.

Tout à coup, une surprise : voilà ces pays qui s'avisent de vouloir se substituer à nous, non seulement pour transformer leurs matières premières, mais aussi pour offrir sur notre propre marché, des produits semblables à ceux de notre sol et qui croissent fort bien sur le leur. Maintenant, tous ces territoires, autrefois négligés, se couvrent de cultures. Ces intrus poussent l'indiscrétion jusqu'à installer chez eux des usines. Volontiers, hier, on les traitait de sauvages ; voilà qu'aujourd'hui ces « sauvages », profitant, sans avoir eu à traverser une période d'initiation et d'études, des progrès qu'une coûteuse expérience nous a permis de réaliser, conduisent les appareils et les métiers que nous avons mis des siècles à perfectionner. Qui sait si, demain, ce n'est pas chez eux qu'il nous faudra chercher des modèles?...

On avait cependant beaucoup réfléchi en Europe. Des hommes entourés d'une haute considération et d'un incontestable prestige avaient découvert les formules

d'une science nouvelle. Des esprits chagrins les accusaient de croire un peu à la légère que les limites du monde étaient immuablement fixées aux confins de l'Europe ; mais les savants souriaient et laissaient dire. Graves, ils enseignaient qu'un nombre, d'ailleurs limité, de peuples européens étaient mystérieusement investis de la mission d'alimenter de leurs produits fabriqués tous les autres hommes. Ces pays, c'étaient l'Angleterre et la France. Et de fait, quelle considération méritent des peuples où il n'y a pas d'économistes patentés, officiels, dogmatiques et surtout infaillibles? Aucune. Sans doute, l'Europe ne représente guère que la douzième partie du monde, mais est-ce que l'Amérique, l'Asie, l'Afrique, l'Australie, avec leurs douze cents millions d'habitants, étaient capables de fonder, de servir, d'alimenter une industrie quelconque? C'était déjà bien joli de leur concéder que leur agriculture pût suffire à leur propre consommation. L'Amérique, en particulier devait prétendre, moins que toute autre, à s'insurger contre les arrêts de la nouvelle science.

— Une concurrence industrielle contre l'Europe! Qu'on traite ces chimères comme elles méritent de l'être, disaient les économistes. Dans tous les pays dont on nous parle, nous continuerons d'aller chercher ce qui nous fait défaut. Que si, d'aventure, ils ont quelque poudre d'or, quelques barres d'argent ou des morceaux d'ivoire à nous donner en échange, nous pourrons leur céder quelques-uns de nos produits. Cela suffira pour les rendre heureux et pour nous assurer leur reconnaissance : la reconnaissance des peuples n'est pas un vain

b LA COMEDIE LIBRE-ECUAxNG ISTE

mot. S'il le faut, nous irons jusqu'à lextrôme limite de la générosité : nous nous emparerons de leur territoire pour les protéger ; nous serons leurs tuteurs ; nous leur enverrons des fonctionnaires, — nous n'en manquons point ; — au besoin, nous leur enseignerons TÉconomie politique, pour qu'ils comprennent mieux l'étendue des devoirs que leur impose la Science, cette admirable Science qui a si bien arrangé toutes choses en ce monde et mis chacun à sa place pour l'éternité.

Cependant les « sauvages » nous apportant d'abord du blé et du bétail, puis des produits fabriqués av^ nos machines, il y eut quelque émoi chez les non initiés. Ils se tournèrent vers les économistes, convaincus que ceux-ci allaient leur fournir une excellente explication.

Et, en eTet, les économistes ne parurent pas le moins du monde embarrassés :

— Tout cela, dirent-ils, est factice et, surtout, c'est anti-économique. Ça ne durera pas!...

Cela dura tant et si bien; les prix auxquels les « sauvages » nous apportaient leurs produits étaient si au-dessous des prix européens, que nos agriculteurs se dirent :

— Mais ces économistes que nous admirions ne seraient-ils point les hommes supérieurs que nous pensions ? De très bonne foi peut-être, ils nous ont trompés; mais enfin ils nous ont trompés. Si on laisse les produits exotiques entrer librement chez nous, la valeur des nôtres va tomber à rien; et alors, qu'est-ce que nous ferons !

— Vous ferez autre chose! répondirent les savants.

— Autre chose que des céréales, du bétail? Quoi donc, s il vous plaît?

— Vous ferez des légumes et des fruits; de la salade, du persil, des salsifis, des pommes de terre. Vous n'allez pas nous dire maintenant que les « sauvages » vont nous apporter des légumes. Observez plutôt les quantités énormes de légumes que Paris et les grandes villes consomment, et voyez le merveilleux aliment offert à vos cultures! Une laitue coûte trois sous le pied, et, pour deux sous, on n'a que quelques brins de ciboules et de persil- Considérez ce que vous pouvez produire de persil par hectare. Cela serait d'un fort beau rapport ! Vous faites des fermes à blé ; vous ferez des fermes à persil, c'est bien simple 1

— Mais tous les agriculteurs ne peuvent pas faire de la salade, des choux, des navets, des carottes, fûtce même du persil. De quoi voulez-vous qu'ils vivent?

— Vous ne songez pas à une chose. A supposer que les pays étrangers continuent de nous envoyer leurs céréales et leur bétail, nous aurons, dans tous les cas, le pain et la viande pour rien ou presque rien. Ce Bera pour nous Tâge d'or, la vie à bon marché ! Et puis, après tout, cela ne nous regarde pas. « Laissez faire, laissez passer. La liberté guérit elle-même les blessures qu'elle fait. Plus un peuple importe, plus il s'enrichit et sa richesse s'accroît d'autant plus que la somme de ce qu'il importe dépasse la somme de ce qu'il exporte. » Ce sont là des vérités irréfragables. Ceux qui les ont imaginées ont des statues sur nos places publiques.

Les agriculteurs furent un peu surpris, non seulement du raisonnement, mais des faits dont le spectacle leur fut bientôt donné et qui étaient en légère contradiction avec l'optimisme des économistes. M. Marc de Haut racontait à ce sujet, il y a peu de temps, une anecdote trop « suggestive » pour qu'on ne cède pas à la tentation de la reproduire* : « Je me rappelle, disait-il, que, me promenant un jour dans la campagne, je rencontre un brave homme qui cassait des cailloux sur la route et je lui dis : ft Eh bien, mon » brave, tu n'as donc pas pu payer tes prestations avec » un peu d'argent, pour te dispenser de les payer en » nature? — Ah! monsieur, me répondit-il, j'ai bien ï> du blé dans mon grenier, mais je ne puis ms le » vendre ; il faut bien que je casse des caîllotfx pour » entretenir la route ! » En disant cela il me montrait une voiture qui arrivait et qui amenait du blé américain au moulin voisin; et il ajoutait: « Ce blé a déjà passé » par nos canaux, par nos chemins de fer pour venir T) nous faire concurrence, et il faut encore que ce soit » moi qui lui fasse son chemin pour qu'il arrive jusqu'au » village I »

Ce paysan ne comprenait évidemment rien aux axiomes de TÉcole.

Les industriels vinrent aussi se plaindre aux économistes. Ils furent bien reçus.

— Vous, vous êtes comme les agriculteurs, vous êtes des routiniers ; perfectionnez votre outillage !

1. Réunion de V Association de Vindustrie française, janvier 1891.

— Mais, nous Pavons perfectionné ! nous faisons des prodiges d'invention et d'économie dans nos usines! Seulement il arrive ceci: nous créons un modèle. Quelques semaines après, nos concurrents du dehors nous renvoient le même produit.

— Que voulez-vous? c'est la concurrence!

— Sans doute, mais nos concurrents n'ont pas à supporter toutes les charges fiscales qui nous accablent. Gela leur permet d'avoir la main-d'œuvre à bas prix et de demander moins de rémunération pour leur travail, tout en réalisant souvent de plus gros bénéfices aux dépens du consommateur.

— Niaiseries que tout cela ! Si vous ne pouvez réussir à vivre en filant, en tissant, en forgeant, en construisant des machines, en faisant des meubles, le remède est bien simple : faites autre chose, vous dirons-nous I Industriels et agriculteurs, faites des articles de Paris, du vin de Champagne, du Château-Yquem et du Chambertin. Ce sont là des produits où nous excellons, et il faut savoir se borner. Laissez faire, laissez passer : c'est le principe ; rien ne peut prévaloir contre les principes.

— Nous estimons fort la liberté, mais encore semblet-il qu'elle doive avoir des limites I

— C'est une erreur :

L'économie politique ne distingue pas de limites dans rexercice de la liberté économique. Pour elle, le globe est un atelier et, en même temps, un marché où les divisions politiques peuvent indiquer des différences dans les mœurs,

dans les goûls, mais n'apportent pas avec elles des moyens différents de produire et de consommer *.

La définition a une allure dogmatique. Elle est la traduction en prose des rêveries qui ont longtemps hanté et hantent sans doute encore certains esprits. Elle nous rappelle certains discours prononcés il y a un demisiècle par un homme qu'on n'est point accoutumé cependant à regarder comme un économiste, bien que les doctrines qu'il a émises sur ce sujet ressemblent fort à un développement de la définition que nous venons de citer.

« L'amant d'Elvire » a prononcé des discours sur k liberté du commerce (Chambre des députés, 14 avril 1836), sur la question des sucres (Chambre des députés, y 26 mai 1837), sur le libre-échange (Marseille, 24 août 1847), etc., qui sont, comme envolée, comme lyrisme religieux, supérieurs à ses hymnes les plus célèbres. C est à se demander si, dans la pensée du poète, l'idéale Elvire n'était pas simplement la liberté commerciale chère à tous les doctrinaires. Après la lecture que je viens de faire, je serais fort tenté de le croire; et s'il me reste un doute, c'est parce que je ne comprends pas que la même muse ait pu inspirer de si belles choses à Lamartine et de si ennuyeuses à MM. les économistes.

1. Nouveau Dictionnaire d'Économie poliiiquef publié sous la direction de M. Léon Say (GuiUaumin, Paris, 1891).

LES THÉORICIENS DU LIBRE-ÉCHANGE il

Lamartine, qui a mis Dieu dans Tamour et dans la politique, a trouvé le moyen de le mettre dans Téconomie politique. Ce qu'il pardonne le moins au système protecteur, c'est d'être antidivin (discours du 14 avril 1836). 11 a souvent feuilleté le tarif général des douanes, qu'il appelle le Code de nos misères volontaires, et - il s'est demandé avec amertume : Est-il possible que ce scit le code de Dieu? (Discours de Marseille.)

Il s'est quelquefois posé à lui-même cette hypothèse : Qu'arriverait-il si le commerce, l'industrie, l'impôt, le travail du peuple étaient gouvernés, non par une assemblée de faibles mortels, « mais par un esprit d'un ordre impartial et supérieur à l'humanité, par un ange, si si vous voulez, par un législateur divin, éclairé, animé, dévoré par la lumière, par la justice et par la charité de Dieu lui-même pour ses créatures ? Que ferait cet ange chargé de régir, d'équilibrer, de niveler, de gouverner cette province de l'humanité ? » Vous devinez la réponse du poète : il organiserait le libreéchange sur la plus vaste échelle. « // créerait à Vinstant le libre-échange, et les biens de la terre prendraient leur niveau, comme les eaux de VOcéan^ comme Vair vital autour du globe que nous habitons ! » Mais,'(r supposons que Dieu, au lieu de donner ce peuple à un ange, le donne à gouverner à un esprit partial, à un esprit d'iniquité, de ténèbres, de mal et de mort, à un démon, si vous voulez. Que fera cet esprit ennemi de la justice, de la vérité, du bien-être de la population, ennemi des hommes, en un mot? » U s'empressera de fonder le système protecteur. (Discours de Marseille.)

Car, Lamartine le déclarait bien hautement, la protection, c'est « la mort des masses » (exemple : TAmérique d'aujourd'hui) ; et le libre-échange, c'est « la vie des nations » (exemple : la France pendant la crise agricole, si efficacement enrayée par les droits protecteurs).

On voit déjà, par ces curieuses citations, avec quelle ampleur le bon poète coupait dans le libre-échange. N'avouait-il pas lui-même qu'il siégeait « au plafond de la Chambre »? N'était-il pas l'ami, et, par conséquent, la dupe du fameux agent anglais Bowring, qui mystifia de si belle façon la Société d'Économie politique par des contes à dormir debout sur les bienfaits moralisateurs du libre-échange en Angleterre?

Mais il y avait tant de candeur dans l'âme de Lamartine, qu'il allait jusqu'à croire à la « générosité » des compatriotes de M. Bowring !...

Du reste, il ne s'en cachait pas, son argument décisif, inéluctable en faveur de la liberté commerciale, c'était le sentiment, a le sentiment qui est éclairé d*en haut comme la conscience, et qui ne se trompe jamais, parce qu'il est en nous la voix involontaire de la nature et de Dieu lui-même, qui paille dans nos bons instincts ».

Écoutez en quels termes, ayant pris la parole après le spirituel Bastiat, le député viticulteur de Mâcon s'adressait aux membres d'une réunion de Marseillais libre-échangistes :

t ...Je ne me jetterai pas avec vous dans cette algèbre de l'économie politique qui raisonne surtout en chiffres, et dans laquelle je me suis plongé pendant des années d'études pour savoir par moi-même au juste si

les chiffres commerciaux, les faits et les statistiques de la richesse et du travail donnaient, par hasard, des démentis à cette évidence inlérieure qui précède chez nous les convictions. Je vais me borner à dire quelle est la considération principale qui ma de bonne heure incliné Tesprit et le cœur vers vos théories. Oui, lef cœur aussi, le cœur surtout; car, avant que Vexamen eût fait pour moi une conviction de la liberté et des échanges, la nature en avait fait un sentiment »

Mais si la prose de nos économistes est moins élevée que le style de Lamartine, si les plus académiques d'entre eux sont incapables de rencontrer des beautés comme celle-ci : « La minorité ne fût-elle qu'une tête sur cent millions, a le droit d'avoir raison contre tous, comme la cime de vos montagnes a raison de voir le jour qui se lève quand vos vallées ne le voient pas encore; » si Ton ne peut demander à M. Raynal d'être aussi éloquent à Bordeaux que Lamartine le fut à Marseille; si le feu sacré qui dévore nos bons doctrinaires ne brûle pas tout à fait ce qu'ils ont de mortel (M. Leroy-Beaulieu en est la preuve); s'ils se réclament moins de la Providence, et s'ils n'osent pas dire que les traités de commerce soient l'œuvre d'un esprit divin, d'un ange, — leur thèse est, au fond, aussi poétique, elle s'appuie sur cette « évidence intérieure », sur ce « sentiment » qui précède et entraine la conviction. Et, du reste, il suffirait de voir avec quel enthousiasme la poésie faite homme (j'ai nommé Lamartine) embrassa cette cause, pour dire que la liberté commei^ ciale est une spéculation de rêveurs.

d4 LA COMÉDIE LIBRE-ÉCHANGISTE

Du moins, à l'époque où Lamartiae parlait si bien, on pouvait croire au libre-échange, s'y convertir. D'abord, une telle éloquence était faite pour entraîner, et puis la France de ce temps-là avait toutes les illusions qu'il nous a fallu perdre. Qui soupçonnait alors les progrès de la vapeur, de l'électricité, du machinisme, et le déplacement des forces économiques qu'ils allaient entraîner? Qui aurait osé dire au Français chauvin qu'un jour viendrait où nous aurions des rivaux écrasants dans nos arts de manufacture? Qui aurait pu prévoir l'Amérique industrielle, alors qu'on prévoyait à peine l'Amérique agricole ? Autres temps, autres chansons...

Dans sa lettre sur la Crise des subsistances (octobre 1846), Lamartine pouvait écrire ceci : « Le blé étant une des matières les plus encombrantes et les plus lourdes, il serait physiquement impossible au commerce d'importer et de distribuer dans tout V Empire les blés nécessaires à la concommation de la France. »

En avril 1836, Lamartine croyait constater une vérité immuable quand il parlait ainsi du vin : « Ce produit^ le plus naturel à notre sol, le ^eul qu'on ne puisse lui enlever, ce produit, sHl n'était opprimé par vos lois prohibitives, suffirait seul à donner à notre patrie la prédominance de richesse et de consommation dans tout le globe. » — Aujourd'hui, la France vinicole ne sait comment élever des barrières contre l'invasion du vin étranger. Si l'on écoutait M. Leroy-Beaulieu, on entourerait le département de l'Hérault d'une muraille de bronze.

Lamartine n'était que Tinterprète des idées généreuses de son époque, lorsqu'il disait, dans le môme discours : « Quel est en particulier le besoin de ce temps-ci ? C'est la paix, c'est la continuation, c'est l'affermissement de ces rapports d'harmonie, de ces relations de bienveillance, commerciaux ou intellectuels, entre les différentes nations dont le monde politique se compose, et que la civilisation n'a pas d'autre fin que d'étendre, de compléter, de rendre, s'il se peut, inviolables I » Et plus loin, toujoure en de beaux mouvements lyriques : « A quoi servira la guerre et la conquête quand, par exemple, entre la France et la Prusse, entre la France et la Belgique, il n'y aura plus de douanes, il y aura vie œmmune, communauté, identité, liberté complète d'échanges, de commerce, d'industrie, législation commerciale une et homogène ? Quel intérêt l'un de ces peuples aura-t-il à attaquer l'autre, lorsqu'en l'attaquant il aura la certitude qu'il s'attaque lui-même, qu'il se nuit à lui-même ? etc...» — Hélas I le pauvre Lamartine est mort sans avoir vu la guerre de 1870, la volte-face de la civilisation, le triomphe de l'artillerie, l'isolement de notre chevaleresque France, la « générosité » du pays de M. Bowring pendant nos désastres, la triple alliance, le programme économique de M. de Bismarck, le germanophiiisme de l'Italie que nous avons unifiée et de la Belgique que nous avons créée, le réveil des peuples orientaux, le colossal contrepoids fait par l'Amérique au vieux monde, la lutte pour la vie devenue le mot d'ordre des États, chaque nation cherchant à se suffire avec ses

propres ressources plutôt que de s'exposer à payer les frais du « nivellement des biens de la terre », enfin le rêve d'une « communauté » entre la France et la Prusse changé en la menace d'un Sedan commercial !

Voilà ce que la révolution économique et le nationalisme à outrance ont fait, depuis la mort de Lamartine, du (( dogme triomphant de la liberté des échanges », pour nous servir de l'expression du grand poète visionnaire.

Le temps du triomphe est passé. Après les ivresses du Capitole, le dogme de la liberté des échanges connaît toutes les horreurs delà roche Tarpéienne.

Mais, on s'exposait naguère à faire douter de sa générosité naturelle quand on ne se disait pas libreéchangiste, tandis que maintenant, après ce que nous avons vu, s'obstiner dans les nobles rêveries de Lamartine, c'est se moquer à la fois du monde et de la poésie.

MM. les économistes chantent Elvire avec moins d'éloquence que le maître; mais ils continuent à chanter Elvire. Quand on relit leurs publications indigestes après les admirables écrits de Lamartine, on voit s'évanouir son dernier doute. On comprend aussi qu'il y a ridicule et danger à vouloir maintenir quand même les vieilles formules d'une science qui, à l'égal de toutes les sciences d'observation, et plus qu'aucune autre, doit subordonner ses théories aux faits constatés et non pas faire rentrer quand même des faits nouveaux dans des théories anciennes.

Mais cette économie politique là n'est point du tout

LES THÉORICIENS DU LI BRE- ÉCHANf. E 17

l'économie politique officielle et par conséquent la seule vraie, — au dire du moins de ceux qui la professent.

Tout le monde se rend compte qu'il y a, dans chaque pays, des producteurs et des consommateurs, que chaque individu — chaque citoyen — est tour à tour consommateur, quand il achète, et producteur; quand il travaille; que la circulation normale des richesses de ce pays dépend d'un juste équilibre entre ses deux forces actives : production, consommation.

On saisit non moins aisément que cet équilibre s'établit tout naturellement, dans chaque pays, quand la consommation indigène s'adresse à la production indigène, mais qu'il peut être gravement troublé si la consommation indigène s'alimente aux sources de la production étrangère; qu'il peut résulter de cette anomalie, d'abord l'affaiblissement, ensuite la décadence, enfin, la ruine de l'agriculture et l'extinction des industries nationales qui font vivre ceux qui vivent de leur travail, autant dire à peu près tout le monde.

Il est fort utile, dès lors, qu'il existe des hommes spéciaux pour veiller constamment sur une situation délicate et pour signaler aux pouvoirs publics les mesures à prendre, lorsque, par une circonstance quelconque, l'équilibre nécessaire vient à être rompu. Ces hommes, les économistes, sont les véritables représentants de la « diplomatie des affaires ».

Seulement récohomie politique ainsi définie n'existe pas. Du haut des chaires du Collège de France ou des Facultés de droit, les professeurs chargés d'édifier les hommes de bonne volonté sur les arcanes de la « production, de la distribution et de la consommation des \ richesses » n'ont pas a3sez de foudres pour ces pauvres \ \ d'esprit qui inclinent à croire que la science économique \ doit avoir pour unique objet la sauvegarde et la tutelle du travail national.

La science économique « officielle » est d'importation anglaise. Elle nous a été enseignée par le peuple \ le plus égoïste du monde et, par tempérament comme * par situation géographique et politique, notre ennemi le plus naturel.

En passant le détroit, elle s'est légèrement transformée. En Angleterre, pays pratique, elle a pour base la liberté commerciale au profit de l'Angleterre-. — En France, pays généreux, elle a pour base la liberté, bon gré mal gré, sans restriction, sans contrepoids, pour tous et chacun, en vue du bonheur idéal de l'univers et de l'idyllique fraternité des peuples !

C'est à qui devra s'immoler pour la prospérité du voisin.

Au rebours de l'individualisme qui fortifie, chaque jour davanlage, les frontières des nations, resserre de plus en plus les marchés, les apôtres de l'économie politique à la mode française prêchent la communauté universelle des intérêts.

Sans se préoccuper de savoir si tel peuple a plus ou moins de charges que tel autre, s'il est plus ou moins

Âï^tT* *

favorisé sous le rapport du sol, du climat, s'il possède ou peut acquérir facilement des avantages lui permettant de ruiner, presque sans lutte, son concurrent commercial, — sans se soucier môme, en fln de compte, s'il existe des nations et des peuples, — ils ont posé ce tr omphant principe : Laissez faire, laissez passer!

— Mais alors, objecterez-vous, puisque toute cette science consiste à laisser couler Teau sous les ponts, et aller le monde comme il va, à quoi donc peut-elle bien s'occuper?

Ah! voilà!

Pour donner naissance à une science réelle, il faut un certain nombre de faits observés, de lois établies. Mais pour faire éclore une métaphysique, — c'est-à-dire un thème à commentaires, à bavardages, — il suffit d'une opinion.

« Vive la liberté commerciale! » — n'est qu'une opinion. Aussi la prétendue science qui consiste à vulgariser la beauté de cette opinion, n'est-elle qu'une métaphysique.

Si vous me trouvez trop sévère, j'en appelle à Senior lui-même. Senior est l'un des docteurs les plus autorisés de la science économique; d'abord, il est Anglais! Senior a écrit :

« La science économique est au-dessus des faits. »

Me refuserez-vous le droit d'appeler métaphysique une « science » qui se place au-dessus des faits?

Il suffit d'examiner les principaux axiomes qui constituent le fond de la doctrine économique, pour entrevoir toute l'étendue de cette énorme mystification.

Et alors on constate que les auteurs et les complices de cette fumisterie — si sérieusement organisée, ont tous les droits au prestige qui les environne, au dévotieux respect auquel ils prétendent. Et, pour conclusion morale, si vous voulez bien vous rappeler qu'honneurs, crédits, profits sont, en général, le lot des importants incapables, vous en arriverez sans grande peine à cette définition, la seule vraie, de l'économie politique :

L'économie politique sera peut-être un jour une science; en attendant, c'est une carrière.

Justement parce que c'est une carrière — et pour beaucoup une carrière fort lucrative — ceux qui l'ont embrassée, qui en ont recueilli les profits, ne se résignent pas facilement à l'abandonner. Quelques-uns peuvent bien faire un retour sur eux-mêmes et se sentir quelque peu ébranlés dans leur foi primitive, mais le moyen de l'avouer? Les mauvaises langues prétendent qu'en matière politique, on change assez facilement d'opinion. En économie politique, la chose est plus difficile. Qui pourra scruter les pensées qui s'agitent dans certains cerveaux d'économistes?

Il court une légende à ce sujet. On prétend qu'un beau soir, il y eut tout un drame à la Société d'Économie politique. Il était minuit passé. Il y avait plus d'une heure que la réunion avait pris fin ; tout le

inonde était parti. Seul, un vieil économiste était resté. Rien qu'à le voir, on devinait que, sous son crâne chenu, se déchaînait une violente tempête. Il déambulait fiévreusement, les yeux au parquet, les mains dans ses poches.

Freetrade, Thuissier de service, qui mourait de sommeil, s'était écrié plusieurs fois déjà d'un air détaché : a Tiens, il est déjà minuit! » ou bien : « Oh 1 comme il est tard ! » Peine perdue ! Alors il avait éteint successivement trois lampes ; il n'en avait laissé qu'une pour éclairer les méditations du vieil économiste. Mais celuici ne s'apercevait de rien, tant il était en proie à sa rêverie 1 Freetade crut « ne pas manquer au respect qu'il doit à ces messieurs de la Société, en prenant la liberté de lui faire observer qu'il allait laisser passer l'heure d'aller se reposer... »

Peine perdue! Le vieil économiste contempla Freetrade d'un œil vague et se mit à soliloquer ainsi ;

Libre-échangiste ! L'être ou ne pas l'être, ce n*est pas la question... La question, c'est de savoir si Ton peut décemment cesser de Têtre après Ta voir été... Et moi, voilà trente ans que je le suis!... Trente ans le doigt dans Toeil, ou la vie d'un économiste î (Perplexe.) Après trente ans et à mon âge, a-t-on bien le droit de changer? En a-t-on le devoir? Est-ce même nécessaire?...

L'homme absurde est celui qui ne change jamais, a dit Machin... Dois-je donc être absurde? Pourquoi le serais-je?

Absurde! Hélas! je le fus!... Je ne le fus que trop longtemps... Oui, trop longtemps, j'ai cru à toutes ces balivernes... à leurs sottises... {EnergiquemenL) J'ai bien dit : à

leurs sottises... (Regardant autour de lui et appuyant sur. les mots.) S'en est-il assez dit de sottises entre ces quatre murs! Et moi-même, quand j'y pense!...

Il s'est dit ici que le régime de 1860 avait donné un magnifique élan à notre commerce d'exportation..., qu'avant 1860, nous ne savions pas ce que c'était d'exporter!... Tout dernièrement encore, dans les Dcbats, de Molinari sortait ce lamentable cliché,.. On lui a répliqué que, dans les dix années qui ont précédé le régime de 1860, nos ventes à l'exportation étaient passées de neuf cent trente-huit millions à deux milliards deux cent soixante-six millions, soit une augmentation de cent quarante-sept pour cent!... On lui a dit encore que nos ventes à l'étranger d'objets fabriqués passaient, dans le même laps de temps, de six cent quarantesix millions à un milliard quatre cent trois millions, soit un accroissement de cent dix- sept pour cent... On a rendu la riposte plus écrasante encore, en faisant ressortir le mou^ vement des importations étrangères en France, mouvement qu'a surtout favorisé le régime de 1860... En effet, alors que, depuis trente ans, nos ventes à l'étranger d'objets fabriqués n'ont grandi que de vingt-cinq pour cent... — contre cent dix-sept, en dix années, sous le régime de la protection, — les importations similaires de l'étranger ont grandi de trois ^ cent quarante-sept pour cent, puisqu'elles ont passé de V \ cinquante- neuf millions à cinq cent soixante-quinze mily lions...

Faut-il rappeler tout ce que nous avions promis au nom du libre-échange!... Que l'or baisserait; que jamais, jamais plus il n'y aurait de grèves, ni de chômages; que le retour des crises industrielles et agricoles serait désormais une chimère inadmissible; que l'Angleterre cesserait de coloniser et le œntinent de se faire la guerre; que nous serions inexpugnables et garantis contre toute invasion de concurrents voisins ou éloignés ; que nous aurions la vie à bon marché; que les masses se moraliseraient... Quoi encore?... que nous exporterions du blé aux Indes... Hélas!!! J'ai

affirmé, un des premiers, que le droit de cinq francs sur le blé allait faire augmenter d'autant le prix du pain ! et ma gouvernante le paie le même prix que lorsque le droit était de soixante centimes!! Quand on a fait la loi de 1884 sur les sucres, j'ai dit que c'était une loi de routine et de cherté, comme je Fai affirmé, d'ailleurs, de toutes les lois de protection. Or, voilà que ces imbéciles de paysans se sont mis à mieux cultiver, et qu'en moins de quatre années, ils ont doublé la richesse de leurs betteraves. Bien plus, nous payons le sucre moins cher qu'avant cette loi!...

...Et lors de la prohibition du lard salé d'Amérique! avons- nous assez protesté contre cette mesure qui allait mettre hors de prix la viande de porc! La viande du pauvre! ! Et jamais ce machiavélique animal n'a été à aussi bon marché qu'au lendemain de la prohibition!... On peut dire qu'il s est conduit avec nous comme un... !

Non! Ce que l'on déchante à présent! Et quelle séance ce soir! Bone Deusf quelle séance! J'avais proposé ce sujet de discussion : Prouver que les États-Unis fe sont ruinés en se protégeant. Personne n'a pris la parole ! Il y a eu un long silence, et l'on s'est mis à causer tout bas, comme dans la chambre d'un mort... Parbleu! le mort, c'est le hbreéchange!...

Maintenant, que faire? 11 n'y a pas à dire, l'heure des grandes résolutions a sonné... Il faut abjurer mes erreurs? renier mon symbole de trente ans? Eh oui, parbleu ! je le dois, la sincérité m'y force... et aussi ma conscience!

Oui, mais, et mes livres... Oh! ma tète! ma tête!... Voyons, voyons, du calme; raisonnons un peu... (Suivi de Freetrade qui le regarde avec sollicitude et lui emboîte

le pas, il va et vient, un doigt sur le front, mettant de longs

silences entre ses phrases,)

Raisonnons... Vous me direz: pourquoi vous faire tant de bile?... Vous n'avez pas de vignes, vous n'êtes actionnaire d'aucun établissement industriel. L'agriculture? scientifiquement, on peut démontrer que c'est une superfluité

dont un pays peut se passer... 11 y a des formules pour cela... Je le sais; et sans qu'il m*en coûte un sou, je pourrais assurément demeurer fidèle à mes principes... Du côté matériel, je suis sans inquiétude!... Cela ne fait aucun doute. Oui, mais au fond, au fin fond... ma conscience!... mon devoir est de me mettre en règle avec elle...

Je ne dis pas! mais je connais le monde... personne ne m'en saura gré... Ce que j'y gagnerai, ce sera de m'entendre appeler renégat ! et les protectionnistes en feront des gorges chaudes!... {Une pause.) Oh! non, décidément, c'est trop dur!...

Tandis que si je persistais inébranlable dans ma foi économique, malgré les défaillances, malgré la raison, malgré les faits, malgré l'évidence, malgré tout et contre tous, mes plus acharnés détracteurs seraient contraints à dire de moi: « Cet homme-là, c'est un caractère!... »

Dame! il n'y a pas moyen d'en sortir autrement... En somme, c'est... habile... très habile... Démonétisé, comme je le suis, comme nous le sommes tous, sans crédit, sans disciples... le seul moyen de nous rattraper, c'est encore de montrer du caractère.

Ma foi, ma résolution est prise... Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là... (Une pause,) Et puis, rien ne dit, après tout, qu'au fond le libre-échange ne soit pas la vérité pure, la pure doctrine... En ce moment, les faits lui donnent un démenti catégorique, écrasant ; mais les faits ? Qu'est-ce que cela prouve? Senior a lumineusement démontré que la religion de l'économie politique était au-dessus des faits... Sans compter que des circonstances nouvelles, des concomitances peuvent se produire qui nous donnent raison un jour ou l'autre... dans cinquante, dans cent ans!... Qu'est-ce que cent ans dans la vie d'un peuple?... Et puis, l'Amérique reviendra peut-être un jour au libre-échange?... Vous me répliquerez qu'elle n'en prend guère le chemin !... Eh bien, je peux bien vous l'avouer, vous êtes dans l'erreur... C'est après deux cents ans de prohibition que l'Angleterre s'est

vouée au libre-échange, alors qu'elle n'en avait plus rien à redouter... La prohibition est le meilleur chemin qui mène au libre-échange, et comme nous allons bien plus vite aujourd'hui qu'autrefois, TAmérique ne mettra sûrement pas autant de temps que TAngleterre à se constituer une agriculture et une industrie assez fortes pour ne plus craindre d'ouvrir ses portes...

Alors ! mais ce serait le triomphe ! Nous avons réussi à monter le cou à notre pays avec le libre-échangisme anglais..., nous recommencerons avec le libre-échangisme américain... {Absolument convaincu,) Mais parfaitement!... non, là, vrai! étais-je assez simple avec mes scrupules!!... C'est cela : de la patience, du toupet, autrement dit, du caractère!... Et vive à jamais le libre-échange! {À tue-tête,)

— A bas les traîtres ! Vivent les grands principes et les saines doctrines!

(Freetrade le crut devenu fou ; il essaya en vain de le contenir. Le vieil économiste se dégagea et vociféra en s'en allant :)

— Laissez faire! Laissez passer!... »

Telle est la légende qu'on raconte. Est-elle vraie? En tout cas, elle n'a pas suggéré de conversions éclatantes et cependant...

Cependant, il doit y avoir eu quelque chose... En effet on a appris, en 1890, qu'il se fondait à Paris une nouvelle association sous le titre de Société d'études économiques. Pourquoi cette association ?

Il n'en existait donc pas une sous le titre de Société d'économie politique ?

Si, mais la nouvelle Société — d'après le programme exposé par l'un des fondateurs — avait pour but « de mettre en lumière, en dehors de tout esprit de secte, de

tout parti pris de doctrine^ de toute cotene, le véritable objet de réconomie, les lois qui ressorlent de Tobservation attentive et scrupuleuse des faits, et, par- dessus tout, la méthode que Ton emploie et que l'on doit employer pour Tétude des phénomènes de Tordre économique » .

« Esprit de secte », « parti pris de doctrine », « coterie », en quelques mots, les ennuyeux parleurs du sacro-saint aréopage étaient passés au crible. Impossible d'être plus bref, en disant tout. Cela ne tâtonnait pas, comme rélectrocution américaine; cela procédait d'un seul coup, rapidement et sûrement. Bravo 1

Les fondateurs de la nouvelle Société se défendirent, en public, de toute pensée de schisme, de scission ou de trahison. Simple politesse I « Loin de nous séparer de la Société d^ économie politique, déclara le président de Foville, nous nous réclamons expressément d'elle, et notre but n'est que de compléter son œuvre en offrant, sous son patronage, un lieu de réunion et un centre d'études théoriques et pratiques aux jeunes gens qui ont l'ambition de défendre à leur tour la vraie doctrine économique contre les adversaires intéressés ou non qui cherchent à l'obscurcir ».

Et M. de Foville ajoutait :

« La Société d'économie politique, loin d'avoir été brutalement amputée et de mourir de l'opération, n'a jamais été en meilleure santé : la vérité est qu'il lui est née une fille, et que la m^re et l'enfant se portent bien. »

Cependant, ce qui s'est passé depuis n'est tout à fait

aussi... innocent qu'on voudrait nous le faire croire.

Lorsque les leaders d'im parti sont usés, ils deviennent dangereux. A mesure que les circonstances changent, que le milieu se modifie, que des faits imprévus surgissent, leurs discours, leurs écrits, œuvres nées des nécessités d'un moment, se retournent contre eux avec une désolante éloquence et fournissent, chaque jour, des armes au parti adverse. Alors, pour les disciples à la suite, Thabileté consiste à faire oublier, si Ton peut, les chefs démonétisés, et à leur substituer des hommes nouveaux sur lesquels la critique ait moins de prise.

Dans le parti libre-échangiste, comme dans tout parti, il y a aussi une queue compromettante. L'histoire contemporaine nous a montré qu'il faut savoir, à l'occasion, se débarrasser de cet appendice, sous peine de ne plus pouvoir avancer. Le moment était venu pour la portion vaillante du libre-échange militant. D'un seul coup, les troupt'S encore fraîches se sont isolées, pour mieux combattre le bon combat, et des traînards qui gênent les opérations et des généraux cacochymes qui ne peuvent même plus conduire le cotillon aux soirées de la Société.

Le promoteur occulte de cette diversion procède en ce moment, avec M. Chailley, à une refonte du Dictionnaire d'économie politique, de Coquelin et Guillaumin. Ah ! les belles coupes sombres qu'ils y pratiquent ! Qui a lu l'ancien évangile et qui lit le nouveau, peut seuu se rendre compte du chemin parcouru. Nous signalons, entre aulres curiosités, l'article sur la Balance commerciale^ ancienne et nouvelle manière. On y verra ce que

pensent, aujourd'hui, ces deux économistes, d'une théorie que MM. Coquelin et Guillaumin qualifiaient « d'ineptie », de « monument de bêtise », d' « ânerie humiliante » .

Une question reste à trancher :

Les membres de la nouvelle association auront-ils le droit de se dire économistes?

Car c'est un droit qui, paraît il, n'est pas accordé à tout le monde. A la Société d'économie politique on a discuté, certain jour, cette question : A-t-on le droit de se dire économiste quand on s* avoue protectionniste? Après de longs débats, on s'est rallié à un raisonnement centre gauche qu'a fait triompher M. Limouzin et qui se formule ainsi : « Le protectionniste qui n'a pas le droit de se dire économiste est celui qui croit que la protection douanière a pour effet la diffusion de la richesse. » Ce n'est pas très clair, et quand M. Limouzin a voulu expliquer la formule, il l'a rendue encore plus nuageuse. Il eût été plus simple de dire qu'un protectionniste n'a le droit de se dire économiste que lorsqu'il est persuadé que l'application de ses théories ruinerait le pays. Comme cela, c'est assez clair. Il est vrai que c'est absurde, mais ce n'est pas là un vice rédhibitoire.

Heureusement, tout le monde n'a point le rigoureux esprit d'exclusivisme de M. Limouzin. Il s'est rencontré des libre-échangistes pour qualifier d'économique le

mouvement qui s'affirme en ce moment dans le pays en faveur de la protection, ce qui semble impliquer que ceux qui y sont engagés sont tout de même des économistes. On fait même à ceux-ci quelques concessions. Lisez plutôt dans les Débats le résumé de la déposition de M. Léon Say, devant le dixième bureau de la Chambre, lors de l'élection de la commission des douanes. Il consent à reconnaître que le régime des traités de commerce n'est pas toujours et nécessairement excellent :

Les traités de commerce, dit-il, ne sont bons que pour protéger des industries et des capitaux qui se trouvent engagés dans de fausses routes par F effet de mauvaises lois : tel était l'enseignement de J.-B. Say, il y a trois quarts de siècle.

Aussi, en 1860, ceux qui appartenaient à ce qu'on a appelé l'École française de l'économie politique ont-ils accueilli avec beaucoup d'humeur, non pas un abaissement de droits qu'ils jugeaient nécessaire, mais les traités fondés sur une fausse conception de la réciprocité et sur une vue incomplète des besoins de l'industrie française.

Les traités oat un seul avantage, c'est de donner de la sécurité à l'industrie et de la garantir contre les systèmes successifs de majorités parlementaires changeantes. Cet avantage n'est certainement pas à dédaigner, et M. Léon Say trouvera peut-être qu'il y aura dans certaines circonstances lieu de se l'assurer par des traités ; mais, si l'on regarde les choses de haut, il n'est guère à prévoir qu'il soit avantageux de s'immobiliser dans les vieilles formes des traités de commerce à l'instar de ceux de 1860.

Ne voilà-t-il pas pour faire accuser M. Léon Say de

faiblir ? Quoi ! 11 y a donc des cas où le libre-échange n'est pas la panacée suprême? M. Léon Say aurait-il éprouvé, lui aussi, sa « tempête sous un crâne? >)

Oui, vraiment, M. Léon Say faiblit et il inflige aux membres de la Société d'éœnomie politique la douleur de les prendre pour confidents des doutes qui sont venus Tassiéger. « Je n'ai aucune objection, leur écrit-il, contre les droits de douane; les droits de douane sont des impôts de consommation comme les autres. »

Et plus loin :

Les économistes ont toujours demandé que les tarifs soient établis dans un intérêt national et qu'on laisse entrer sans trop en surcharger le prix, les produits dont nous avons besoin.

L*idée que nous avons une opinion contraire est pourtant courante chez nos adversaires, et même, je puis le dire, invétérée. Tous nos adversaires, et même une partie de nos amis, croient que les partisans de la liberté commerciale doivent être, en même temps, comme par une conséquence naturelle, partisans de traités de commerce à plus ou moins long terme avec les nations étrangères.

On devine bien que M. Léon Say explique cette évolution de son esprit par toutes sortes de bonnes raisons et soutient qu'il n'a jamais varié. Il serait plus intéressant de savoir à quels mobiles il obéit. On peut faire à cet égard quelques hypothèses point trop invraisemblables. Serait-il impossible, par exemple, — nous supposons que M. Léon Say a, tout comme un autre, ses jours de franchise, — serait-il impossible, disonsnous, que le jour où il a reçu le message dont nous

LES THÉORICIENS bu LIBRE-ÉCHANGE 31

venons de donner une succincte analyse, M. Courtois, le secrétaire perpétuel de la Société d'économie politique^ ait reçu en même temps, avec la mention Très confidentielle, une lettre particulière qui aurait pu être rédigée ainsi :

Mon cher ami,

Le manifeste qui vous p irviendra par le même courrier et dont je vous prie de vouloir bien donner lecture à la Société, ne manquera pas de produire une vive émotion parmi nos collègues. Soyez assez aimable pour leur exposer les motifs qui Tont inspiré; je les leur eusse volontiers développés moi-même si Tétat actuel de ma santé me Tavait permis. \

Nous sommes battus, vous ne Tignorez point. Battus àv plate couture. Les événements ont déjoué toutes nos pré- \ dictions. Nous avions voulu placer notre science au-dessus \ des faits : les fails, hélas ! se sont vengés. Le régime de 1860, que nous avions soutenu, n'a laissé à la France que des déceptions. Il n*est personne — à part les commissionnaires du quartier Poissonnière — qui n'en demande la complète abrogation. Seul, Molinari s'attarde sur ce terrain où chaque jour il se fait battre par la jeune école. En un mot, la maison brûle. Eh bien! mon cher ami, si nous voulons sauver notre prestige, il n'est que temps de . . faire la part du feu.

Avec de l'habileté, avec de la discipline, nous pourrons nous tirer de cette situation délicate. Avec de la discipline surtout 1 Je m'entendrai avec mon collège de l'Institut, M. Beaulieu, dont l'attitude, depuis quelque temps, s'affirme très correcte, très ferme et très carrée, à la fois pour et contre le libre-échange.

Ne soyons pas de ces pires aveugles qui ne veulent rien voir. Le pays est protectionniste, il l'est résolument. Ce

serait folie de vouloir remonter un courant d'opinion. Le premier acte de notre tactique doit consister à faire croire que nous sommes d'accord en même temps avec le pays et avec nos principes. Vous souriez? Ayez cenfiance en moi. Je me suis tiré de pas plus difficiles.

D*abord le public, comme par grâce d'état, possède le don merveilleux de réceptivité. On lui fait avaler tout ce qu'on veut, au public; partez de là.

Bref, j'ai rédigé un programme nouveau. Pénétrez-vous bien de son esprit pour l'inculquer à nos collègues au nom des nécessités de l'heure présente. Après tout, c'est le salut que je leur apporte. Pas un d'eux n'était capable d'inventer ce que j'ai trouvé, moi î

Comme vous le verrez, je débute en prouvant que je n'ai jamais été l'ennemi des droits de douane. Je vous dis dans mon manifeste : « Vous savez que fai défendu à la triburiCj au pouvoir et hors du pouvoir, la nécessité de maintenir dans un budget comme celui de la France les contribua tions indirectes et les impôts de consommation. Ceux qui, parmi nous, sont d'une opinion contraire, sont nécessairement favorables à V abolition totale des droits de douane. Puisque je n^ai pas d'hostilité contre les contributions indirectes, je ne dois avoir et je n'ai aucune objection de principe contre les droits de douane. Les droits de douane sont des impots de consommation COMME LES autres. » Pas mal imaginé, n'est-ce pas ? Ah ! mon cher ami, la puissance des mots 1 Je la connais^ moi. Ce n'est pas pour rien que je suis de l'Académie française.

Tenez, en Angleterre oà il n'y a pas de droits de douane, CEUX-CI rapportent au budget cinq cents millions (cent millions de plus que chez nous!), mais on les appçlle des droits d'accise. Moi, j'appelle les droits de douane des impôts de consommation. J'approuve les impôts de consommation, et j'en suis bien aise, car si je les désapprouvais, je ne pourrais pas y faire rentrer les droits de douane, qu'en réalité je déteste comme les épinards. Vous souvient-il de

LES TnÉORICIENS DU LIBRE-ÉCHANGE 33

Gorenflot, qui, un jour maigre, ayant envie de manger d'un poulet, le baptisa carpe? Gorenflot était un économiste qui avait le sentiment des situations.

Un free-trader comme moi se rallier à la protection douanière? Quelque sotl Je parle d'impôts de consommation, — et c'est bien différent. Lisez à nos collègues ce passage de mon manifeste avec tout le sérieux que les circonstances exigent. Us se modèleront sur votre attitude, qui sera la mienne, et qui sera celle de mes amis de la Chambre à l'heure du grand débat. r

La preuve, disons-nous, que nous ne sommes pas des intransigeants, c'est que nous admettons l'impôt de consommation sous toutes ses formes. Encore faut-il une mesure à tout, et le droit de consommation doit-il avoir un quantum raisonnable ! Et nous marchanderons chaque tarif proposé par les protectionnistes, comme l'acheté urî marchande à la revendeuse des Halles quand celle-ci a', l'audace de frapper un homard d'un impôt de consommation de cinq francs. Nous offrirons deux francs cinquante, Ton finira p(ir s'entendre à trois francs soixante-quinze : ce sera toujours vingt-cinq sous de sauvés. Voilà la seule conduite à tenir si nous voulons garder intact notre renom de libéraux. Chaque concession arrachée sera une victoire pour les défenseurs de la sainte liberté commerciale.

Nous aurons aussi à discuter l'assiette de l'impôt. Attention ! Remarquez bien ce passage de ma lettre-manifeste :

« Je distingue les produits qui me paraissent pouvoir fournir des ressources légitimes au Trésor de ceux que je ne considère pas légitimement imposables, et de ces distinctions, je tire deux réserves : la première, c'est que les impôts de consommation ne doivent pas porter sur les consommations industrielles ou reproductives, parce qu'ils surchargeraient les frais de production de Tindusirie, et qu'ils forceraient les redevables qui en paient les espèces au Trésor à faire une avance très lourde pour leurs facultés...

Celle réserve peut s'exprimer par la formule : « Poinl de droits de douane sur les matières premières. »

Ici encore, admirez la puissance des mots. Quel était le moyen de couler presque tous les droits de douane ? C'était simplement d'imaginer cette expression : « matières de consommations industrielles ou reproductives ». Beaucoup de monde s'y laissera prendre. On trouvera cette distinclinn parfaitement équitable. Or, de vous à moi, cher ami, ou ne sait où finit p^ur une matière première son caractère reproductif. La laine, la soie et le coton bruts sont la matière reproductive de la filature de coton, de soie et de laine ; la laine, la soie et le coton filés sont la matière reproductive du tissu fabriqué avec ces éléments ; ce tissu lui-même est la matière reproJuctive des apprêleurs, teinturiers, imprimeurs sur étoffes, etc., et les étoffes imprimées, teintes, apprêtées deviennent la matière reproductive du tailleur, du couturier, du tapissier. De même pour Tacier, pour le fer, pour la fonte ; de même pour tous les produits qui desservent la consommation des industries reproductives. Ah! nous pourrons aller très loin, si nous réussissons à faire admettre ce principe nouveau, d'autant plus que je me refuse à laisser frapper d'une taxe quelconque « les denrées qui forment la grande consommation de la population ouvrière », autrement dit le pain, le vin, le cidre, la bière et la viande. Alors que restera-t-il? je vous le demande. Le droit de douane n'en mènera pas large l

Que si l'on évente la supercherie, nous nous renfermerons dans le digne silence qui convient à des économistes résolus à défendre le travail national dans toute sa généralitéf sans omission ni restriction.

Soyez sans inquiétude, mon ami. Avec cette formule moderne, dont je m'honore d'être l'inventeur, l'École peut encore faire quelque figure dans les débats économiques.

Ah î elle me devra une fameuse chandelle ! Ne Tai-je

iniCIENS DU LIBRE-ÉCHANGE 35

estée de cet axiome embarrassant : les t contre les produits ? Au fond, les protecdans le vrai quand ils soutenaient la ice du commerce. L'étude des questions Puis longtemps ouvert les yeux. Déjà, ^eau » Dictionnaire d Économie politique^ 'i^s à révolution qui s'imposait à notre *' dire par Georges Michel que les adver- ^<^ du commerce étaient allés trop loin, >posée à cette théorie avait été trop vio- ^^se dans les termes où certains doctri- "finulée était inacceptable. Je suis l'homme ^nsitions. Grâce à ces précédents, je peux iourd'hui de faire un pas de plus, d'aller Btbsolutisme du mot libre-échange adopté 3 maître à tous, comme équivalent de ne crains pas de dire :

le la formule donnait à l'idée un caracace, sans compter que la substitution du rgmX ôctittog® au mot transaction laissait supposer que la nremière des vérités économiques auxquelles on conviait le t)ublic à se rallier était celle-ci : les produits s'échangent contre les produits, entendue dans ce sens restreint que les marchandises s'échangent contre les marchandises, etc. » Je ne me dissimule pas, je vous le répète, le trouble au*aa premier abord ces déclarations vont jeter parmi nos estimables collègues de la Société dont vous êtes, mon cher ami, le secrétaire aussi distingué que perpétuel. Mais, aue' voulez-vous ? c'était nécessaire ; faites-le-leur comprendre :

Nécessaire d'accentuer mon attitude déjà prise devant

la commission des douanes sur la question des traités de

. coDttïï^erce;

Nécessaire (dût la vérité en rougir !) de dire que noiis 0*avons jamais élé ni les partisans, ni les défenseurs régiiwe de 1860, et que nous ne l'avons accepté que pard

qu'il comportait un abaissement de tarifs conforme à nos vœux.

Voyons, ils ne peuvent pas me tenir rancune. Je leur ai bien enveloppé ça dans des citations de Bastiat, de Smith, de Michel Chevalier qui ont dCi sonner délicieusement à leurs oreilles. Et puis, en France, l'esprit fait tout passer. Or, j'ai eu un joli mot, un fort joli mot, quand j'ai dit que les libéraux de 1860 « s'ils ont reçu le présent (le présent de Napoléon 111), avec quelques regrets de la fbrme, n'en ont pas moins été reconnaissants», et que leur reconnaissance « s'est portée sur le grand économiste Michel Chevalier », lequel « avait fait la réforme avec les seuls moyens mis à sa disposition ». Ces délicates flatteries me feront pardonner, je l'espère, l'anathème que j'ai été obligé de lancer aux traités de commerce au nom des saines doctrines de l'économie scientifique.

Personnellement, je tire mon épingle du jeu, j'en conviens. Mais du même coup je sauve le drapeau de l'École au moins aussi troué que le manteau de la dictature, je le rapièce tant bien que mal, et je refais à tous mes collègues en doctrine, je vous refais à vous-même, mop cher ami, une virginité économique.

Votre tout dévoué,

Page 1